MATHILDE C'est insupportable ; qu'on y retourne ; dépêchez-vous. (Le domestique sort.) J'aurais dû prendre les premiers glands venus ; il est huit heures ; il est à sa toilette ; je suis sûre qu'il va venir ici avant que tout soit prêt. Ce sera encore un jour de retard. (Elle se lève.) Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait aux yeux de bien des gens pour un peu plus que romanesque. Après un an de mariage ! Qu'est-ce que madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le savait ? Et lui-même, qu'en pensera-t-il ? Bon ! il rira peut-être du mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce mystère, en effet ? Je ne sais ; il me semble que je n'aurais pas travaillé de si bon cœur devant lui ; cela aurait eu l'air de lui dire : Voyez comme je pense à vous ; cela ressemblerait à un reproche ; tandis qu'en lui montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai pensé à lui.
LE DOMESTIQUE(rentrant.) On apporte cela à Madame de chez le bijoutier. (Il donne un petit paquet à Mathilde.)
MATHILDE Enfin ! (Elle se rassoit.) Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi. (Le domestique sort.) Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire votre dernière toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-là ? Pas mal. Comment serez-vous reçue maintenant ? Direz-vous tout le plaisir qu'on a eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne ? On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine ? (Elle baise sa bourse et s'arrête.) Pauvre petite ! tu ne vaux pas grand'chose ; on ne te vendrait pas deux louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me séparer de toi ? N'as-tu pas été commencée pour être finie le plus vite possible ? Ah ! tu as été commencée plus gaiement que je ne t'achève. Il n'y a pourtant que quinze jours de cela ; que quinze jours, est-ce possible ? Non, pas davantage ; et que de choses en quinze jours ! Arrivons-nous trop tard, petite ?… Pourquoi de telles idées ? On vient, je crois ; c'est lui ; il m'aime encore.
LE DOMESTIQUE(entrant.) Voilà monsieur le comte, madame.
MATHILDE Ah, mon Dieu ! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié l'autre. Sotte que je suis ! Je ne pourrai pas encore lui donner aujourd'hui ! Qu'il attende un instant, une minute, au salon ; vite, avant qu'il entre…
LE DOMESTIQUE Le voilà, madame. (Il sort. Mathilde cache sa bourse.)
CHAVIGNY Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours, quand j'entre chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite.
MATHILDE Il y a là un peu de méchanceté ; mais, comme il y a aussi un peu d'amour, je ne vous en embrasserai pas moins. (Elle l'embrasse.) Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand vous oubliez que vous êtes mon mari ?
CHAVIGNY Ton amant, ma belle ; est-ce que je me trompe ?
MATHILDE Amant et ami, tu ne te trompes pas. (À part.) J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est.
CHAVIGNY Quelle robe as-tu donc ? Tu ne sors pas ?
MATHILDE Non, je voulais… j'espérais que peut-être ?…
CHAVIGNY Vous espériez ?… Qu'est-ce que c'est donc ?
MATHILDE J'avais supposé,… d'après ce que tu disais… Mais la pendule va bien ; il n'est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J'ai une petite surprise à vous faire.
CHAVIGNY(se levant.) Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que vous sortez quand il vous plaît. Vous trouverez juste que ce soit réciproque. Quelle surprise me destinez-vous ?
MATHILDE Rien ; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois.
CHAVIGNY Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous là ces valses de Strauss ? Prêtez-les-moi, si vous n'en faites rien.
CHAVIGNY Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez ?
MATHILDE Moi, grand Dieu ! que voulez-vous que j'en fasse ?
CHAVIGNY Pourquoi pas ? Si j'ouvre votre porte trop vite, je n'ouvre pas du moins vos tiroirs, et c'est peut- être un double tort que j'ai.
MATHILDE Vous mentez, monsieur ; il n'y a pas longtemps que je me suis aperçue que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche.
CHAVIGNY Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. Je sais quel usage vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de faire la charité par vos mains.
MATHILDE Cher Henri ! que tu es noble et bon ! Dis-moi un peu : te souviens-tu d'un jour où tu avais une petite dette à payer, et où tu te plaignais de n'avoir pas de bourse ?
CHAVIGNY Quand donc ? Ah ! c'est juste. Le fait est que, quand on sort, c'est une chose insupportable de se fier à des poches qui ne tiennent à rien…
MATHILDE Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir ?
CHAVIGNY Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu ! tu me fais penser que j'ai justement là une bourse toute neuve d'hier ; c'est un cadeau. Qu'en pensez-vous ? (Il tire une bourse de sa poche.) Est-ce de bon goût ?
CHAVIGNY Venez, madame, venez, je vous en prie ; on n'arrive pas plus à propos. Mathilde vient de me faire une étourderie qui, en vérité, vaut son pesant d'or. Figurez-vous que je lui montre cette bourse…
CHAVIGNY Je lui montre cette bourse ; elle la regarde, la tâte, la retourne, et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle me dit ? Elle me demande de quelle couleur elle est !
MADAME DE LÉRY Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse ? Ah ! je la reconnais, c'est madame de Blainville. Comment ! vraiment vous ne bougez pas ?
CHAVIGNY(brusquement.) À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît ?
MADAME DE LÉRY À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner pendant des siècles ; on a mis sept ans à la faire, et vous jugez si pendant ce temps-là elle a changé de destination. Elle a appartenu en idée à trois personnes de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là, monsieur de Chavigny ; c'est un vrai héritage que vous avez fait.
CHAVIGNY On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde.
MADAME DE LÉRY Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, le bleu m'est odieux ; ça ne veut rien dire, c'est une couleur bête. Je ne peux pas me tromper sur une chose pareille ; il suffit que je l'aie vue une fois. Autant j'adore le lilas, autant je déteste le bleu.
MADAME DE LÉRY Bah ! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens qu'en passant, vous voyez, je suis en grand uniforme ; il faut arriver de bonne heure dans ce pays-là ; c'est une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y venez-vous pas ? Je n'y manquerais pas pour un monde.
MATHILDE Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent.
MADAME DE LÉRY Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, je vais sonner. Demandez une robe. Nous mettrons M. de Chavigny à la porte avec son petit meuble. Je vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes, et je vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire bâclée.
MADAME DE LÉRY Décidément ! est-ce un parti pris ? Monsieur de Chavigny, emmenez donc Mathilde.
CHAVIGNY(sèchement.) Je ne me mêle des affaires de personne.
MADAME DE LÉRY Oh ! oh ! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh bien ! écoutez, savez-vous ce que je vais faire ? Donnez-moi du thé, je vais rester ici.
MATHILDE Que vous êtes gentille, chère Ernestine ! Non, je ne veux pas priver ce bal de sa reine. Allez me faire un tour de valse, et revenez à onze heures, si vous y pensez ; nous causerons seules au coin du feu, puisque M. de Chavigny nous abandonne.
CHAVIGNY Moi ? pas du tout : je ne sais si je sortirai.
MADAME DE LÉRY Eh bien ! c'est convenu, je vous quitte. À propos, vous savez mes malheurs ; j'ai été volée comme dans un bois.
MADAME DE LÉRY Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui me venaient de Londres, perdues à la douane. Si vous les aviez vues, c'est à en pleurer ; il y en avait une perse et une puce ; on ne fera jamais rien de pareil.
MATHILDE Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc confisquées ? ·
MADAME DE LÉRY Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant qu'on me les rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà nue pour cet été. Imaginez qu'ils m'ont lardé mes robes ; ils ont fourré leur sonde je ne sais par où dans ma caisse ; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. Voilà ce qu'on m'apporte hier à déjeuner.
CHAVIGNY Il n'y en avait pas de bleue, par hasard ?
MADAME DE LÉRY Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle ; je ne fais qu'une apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième grippe de l'hiver ; je vais attraper ma treizième. Aussitôt fait, j'accours, et me plonge dans vos fauteuils. Nous causerons douane, chiffons, pas vrai ? Non, je suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'importe ! Bonsoir, monsieur de l'azur… Si vous me reconduisez, je ne reviens pas. (Elle sort.)
CHAVIGNY Qu'appelez-vous ainsi ? Sommes-nous fâchés ? Je ne vois là rien que de très simple : on me fait une bourse, et je la porte ; vous me demandez qui, et je vous le dis. Rien ne ressemble moins à une querelle.
MATHILDE Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous le sacrifice ?
MATHILDE Eh bien ! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu !
CHAVIGNY Ah ! ah ! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien ! très sincèrement aussi, je la garderai, si vous le permettez.
MATHILDE Vous en êtes libre, assurément ; mais je vous avoue qu'il m'est cruel de penser que tout le monde sait qui vous l'a faite, et que vous allez la montrer partout.
CHAVIGNY La montrer ! Ne dirait-on pas que c'est un trophée !
MATHILDE Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre main dans les miennes. (Elle l'embrasse.) M'aimez-vous, Henri ? répondez.
MATHILDE Je vous jure que je ne suis pas jalouse ; mais si vous me donnez cette bourse de bonne amitié, je vous remercierai de tout mon cœur. C'est un petit échange que je vous propose, et je crois, j'espère du moins, que vous ne trouverez pas que vous y perdez.
CHAVIGNY Voyons votre échange ; qu'est-ce que c'est ?
MATHILDE Je vais vous le dire, si vous y tenez ; mais, si vous me donniez la bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez bien heureuse.
CHAVIGNY Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour ; vous savez que je n'aime pas ces manières- là. Je ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse, et je le comprends moins ici que jamais. C'est trop insister sur un enfantillage ; si vous l'exigiez sérieusement, je jetterais cette bourse au feu moi- même, et je n'aurais que faire d'échange pour cela. Allons, levez-vous, et n'en parlons plus. Adieu ; à ce soir ; je reviendrai. (Il sort.)
MATHILDE(seule.) Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que je brûlerai. (Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite.) Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure ; et te souviens-tu de ce que je te disais ? Nous arrivons trop tard, tu le vois. Il ne veut pas de toi, et ne veut plus de moi. (Elle s'approche de la cheminée.) Qu'on est folle de faire des rêves ! ils ne se réalisent jamais. Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui nous fait caresser une idée ? Pourquoi tant de plaisir à la suivre, à l'exécuter en secret ? À quoi bon tout cela ? À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable hasard ? Quelles précautions, quelles prières faut-il donc pour mener à bien le souhait le plus simple, la plus chétive espérance ? Vous avez bien dit, monsieur le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il m'était doux d'y insister ; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage. Ah ! il ne m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous aime, madame de Blainville ! (Elle pleure.) Allons ! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce hochet d'enfant qui n'a pas su arriver assez vite ; si je le lui avais donné ce soir, il l'aurait peut-être perdu demain. Ah ! sans nul doute, il l'aurait fait ; il laisserait ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans ses rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis qu'en jouant, à l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil ; je le vois l'étaler sur le tapis, et faire résonner l'or qu'elle renferme. Malheureuse ! je suis jalouse ; il me manquait cela pour me faire haïr ! (Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête.) Mais qu'as-tu fait ? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes mains ? Il n'y a pas de ta faute ; tu attendais, tu espérais aussi ! Tes fraîches couleurs n'ont point pâli durant cet entretien cruel ; tu me plais, je sens que je t'aime ; dans ce petit réseau fragile, il y a quinze jours de ma vie ; ah ! non, non, la main qui t'a faite ne te tuera pas ; je veux te conserver, je veux t'achever ; tu seras pour moi une relique, et je te porterai sur mon cœur ; tu m'y feras en même temps du bien et du mal ; tu me rappelleras mon amour pour lui, son oubli, ses caprices ; et qui sait ? cachée à cette place, il reviendra peut-être t'y chercher. (Elle s'assoit et attache le gland qui manquait.)
MADAME DE LÉRY(derrière la scène.) Personne nulle part ! qu'est-ce que cela veut dire ? on entre ici comme dans un moulin. (Elle ouvre la porte et crie en riant :) Madame de Léry ! (Elle entre. Mathilde se lève.) Rebonsoir, chère ; pas de domestiques chez vous ; je cours partout pour trouver quelqu'un. Ah ! je suis rompue ! (Elle s'assoit.)
MADAME DE LÉRY Tout à l'heure ; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là ? On dit que c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais quoi ; c'est M. de Léry qui me l'a apporté de Hollande. Moi, je trouve ça laid, franchement ; je le porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule.
MATHILDE Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.
MADAME DE LÉRY C'est vrai ; je m'en ferai un petit tapis.
MADAME DE LÉRY Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée. C'est à mourir de rire. Figurez-vous une queue,… une queue… (Elle éclate de rire.) Ces choses-là vous font-elles peur, à vous ?
MATHILDE Mais oui ; je n'aime pas les embarras de voitures.
MADAME DE LÉRY C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier au cocher d'avancer, il ne bougeait pas ; j'étais d'une colère ! j'avais envie de monter sur le siège ; je vous réponds bien que j'aurais coupé leur queue. Mais c'est si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un carreau mouillé ; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis divertie une demi-heure à voir patauger les passants, et puis j'ai dit de retourner. Voilà mon bal. — Ce feu me fait un plaisir ! je me sens renaître ! (Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre.)
MADAME DE LÉRY Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des épaules ; on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces manches-là ?
MADAME DE LÉRY Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y a que les manches plates ; mais j'ai été longtemps à m'y faire ; et puis je trouve qu'il ne faut pas être trop grasse pour les porter, parce que sans cela on a l'air d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.
MATHILDE J'aime assez la comparaison. (On apporte le thé.)
MADAME DE LÉRY N'est-ce pas ? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant pas être trop maigre non plus, parce qu'alors il ne reste plus rien. On se récrie sur la marquise d'Ermont ; moi, je trouve qu'elle a l'air d'une potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est une madone au bout d'un bâton.
MATHILDE(riant.) Voulez-vous que je vous serve, ma chère ?
MADAME DE LÉRY Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé et un nuage de lait.
MATHILDE(versant le thé.) Allez-vous demain chez madame d'Égly ? Je vous prendrai, si vous voulez.
MADAME DE LÉRY Ah ! madame d'Égly ! en voilà une autre ! avec sa frisure et ses jambes, elle me fait l'effet de ces grands balais pour épousseter les araignées. (Elle boit.) Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux pas ; je vais au concert.
MADAME DE LÉRY Eh ! certainement, vous avez les yeux rouges ; vous venez de pleurer, c'est clair comme le jour. Qu'est-ce qui se passe donc, ma chère Mathilde ?
MATHILDE Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe ?
MADAME DE LÉRY Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer ; je vous dérange, je m'en vais.
MATHILDE Au contraire, chère ; je vous supplie de rester.
MADAME DE LÉRY Est-ce bien franc ? Je reste, si vous voulez ; mais vous me direz vos peines. (Mathilde secoue la tête.) Non ? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement.
MATHILDE Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit m'amuse, et s'il était vrai que j'eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait.
MADAME DE LÉRY Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère ; personne n'est si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas qu'on joue avec le cœur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment : ce n'est pas la curiosité qui me pousse.
MATHILDE Je vous crois bonne, et surtout très sincère ; mais dispensez-moi de vous obéir.
MADAME DE LÉRY Ah, mon Dieu ! j'y suis ! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pensé en vous quittant ; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour ? (Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son mouchoir à ses yeux.)
MATHILDE Est-il possible ? (Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va s'asseoir à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. Elle se lève et s'approche de Mathilde ; celle-ci lui tend la main.)
MADAME DE LÉRY Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis : Pleurez ! pleurez ! Douces ou amères, les larmes soulagent toujours.
MADAME DE LÉRY Mais c'est incroyable, une chose pareille ! On ne peut pas aimer madame de Blainville ; c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt ; on ne quitte pas un ange pour un diable.
MATHILDE(sanglotant.) Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.
MADAME DE LÉRY Non, mon enfant, ça ne se peut pas ; c'est un caprice, une fantaisie. Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense ; il est méchant, mais il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade ; avez-vous pleuré devant lui ?
MADAME DE LÉRY Parlez. Avez-vous peur de moi ? Je vais vous rassurer tout de suite ; si, pour vous mettre à votre aise, il faut m'engager de mon côté, je vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir en moi. Est-ce nécessaire ? Je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de savoir sur mon compte ?
MATHILDE Vous êtes ma meilleure amie ; je vous dirai tout, je me fie à vous. Il ne s'agit de rien de bien grave ; mais j'ai une folle tête qui m'entraîne. J'avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui ; depuis quinze jours, je le vois à peine ; il passe ses journées chez madame de Blainville. Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais lui donner ma bourse, il a tiré l'autre.
MATHILDE Eh bien ! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne. Je l'ai prié,… je l'ai supplié…
MADAME DE LÉRY Et il n'en a rien fait ; cela va sans dire. Pauvre innocente ! il n'est pas digne de vous !
MATHILDE Ah ! malgré tout, je ne le croirai jamais !
MADAME DE LÉRY Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime ; mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié ! Et où est donc votre bourse ?
MADAME DE LÉRY(prenant la bourse.) Cette bourse-là ? Eh bien ! ma chère, elle est quatre fois plus jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de son goût.
MADAME DE LÉRY En être là après un an de mariage, c'est inouï ! Il faut qu'il y ait de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton. Mathilde, voulez-vous faire une chose ? Il ne nous en coûte rien d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir ?
MATHILDE Ah ! j'étais bien triste, et lui bien sévère.
MADAME DE LÉRY Il viendra. Avez-vous du courage ? Quand j'ai une idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au vol ; je me connais, je réussirai.
MADAME DE LÉRY Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous voudrez, aux Invalides ou à la Bastille ; ce ne sera peut-être pas très divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir. Est-ce convenu ? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin de la rue, vous ferez arrêter ; vous direz à mon groom d'apporter ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il rencontrera, et de s'en aller sans autre explication.
MATHILDE Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.
MADAME DE LÉRY Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi ?
MADAME DE LÉRY(seule.) À genoux ! une telle femme à genoux ! Et ce monsieur-là qui la refuse ! Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un lévrier ! Pauvre enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter une bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de madame de Blainville ! Mais quel abîme est donc le cœur de l'homme ! Ah ! ma foi ! nous valons mieux qu'eux. (Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après, on frappe à la porte.) Entrez.
MADAME DE LÉRY Plaît-il ? je vous demande pardon, je tiens un article d'une Revue qui m'intéresse beaucoup. (Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène.)
CHAVIGNY Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal ?
CHAVIGNY C'est vrai ; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai. (Il s'approche du feu et s'assoit.)
MADAME DE LÉRY(quittant sa lecture.) Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup ? Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait.
CHAVIGNY Moi ? Par exemple ! pas le moins du monde.
MADAME DE LÉRY Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est.
CHAVIGNY Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie de l'avoir fait.
MADAME DE LÉRY Non, non, vous ne me remerciez pas ; je vous assure, moi, que vous êtes fâché. À vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un peu pour vous rejoindre.
CHAVIGNY J'aime beaucoup cela ! Que ne m'accompagnait-elle ?
MADAME DE LÉRY Eh oui ! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes, nous autres ; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne prenez pas de thé ?
CHAVIGNY Bah ! propos de femme. On dit "Jaloux par amour-propre, " parce que c'est une phrase toute faite, comme on dit "Votre très humble serviteur. " Le monde est bien sévère pour ces pauvres maris.
CHAVIGNY Oh ! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de vivre sur le même pied que nous ? C'est d'une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune importance pour un homme.
CHAVIGNY C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer ; mais tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette écriture-là quelque part.
MADAME DE LÉRY(avec une confusion feinte.) Moi ! pas du tout. (Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener.)
MADAME DE LÉRY Où en étions-nous donc de notre conversation ? — Eh ! mais il me semble que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos.
MADAME DE LÉRY Il y a des gens qui ne savent rien faire ; si j'étais de vous, j'aurais déjà deviné.
CHAVIGNY Voyons ! soyez franche ; dites-moi qui c'est.
MADAME DE LÉRY Je croirais assez que c'est madame de Blainville.
CHAVIGNY Vous êtes impitoyable, madame ; savez-vous bien que nous nous brouillerons ?
MADAME DE LÉRY Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci.
CHAVIGNY Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme ?
MADAME DE LÉRY Belle occupation ! Laissez donc cela ; on dirait que vous n'y êtes pas fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que par politesse.
CHAVIGNY Il n'y a donc plus de thé ? J'ai envie d'en prendre.
MADAME DE LÉRY Je vais vous en faire ; dites donc que je ne suis pas bonne ! (Un silence.)
CHAVIGNY(se promenant toujours.) Plus je cherche, moins je trouve.
MADAME DE LÉRY Ah çà ! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette bourse ? Je vais vous laisser à vos rêveries.
MADAME DE LÉRY Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a réfléchi sur la couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir. Ou mieux encore : elle veut vous tenter, et voir si vous porterez celle-ci ou la sienne.
CHAVIGNY Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir qui l'a faite.
MADAME DE LÉRY Je ne comprends pas ; c'est trop profond pour moi.
CHAVIGNY Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre les mains ; croyez-vous que je m'y tromperais ?
MADAME DE LÉRY(éclatant de rire.) Ah ! c'est trop fort ; je n'y tiens pas.
CHAVIGNY Est-ce que ce serait vous, par hasard ? (Un silence.)
MADAME DE LÉRY Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme ?
CHAVIGNY C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous.
MADAME DE LÉRY C'est un petit complot assez bien tricoté.
CHAVIGNY(semble hésiter ; madame de Léry tend la main ; il la regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit gaiement :) Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir ?
CHAVIGNY Pas tout à fait ; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir.
MADAME DE LÉRY Eh bien ! et ce marché, est-ce qu'il s'envole ? je croyais qu'il était conclu.
CHAVIGNY Un homme marié n'en reste pas moins homme ; la bénédiction ne le métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et à en donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou au convenu, à la personne ou au personnage.
MADAME DE LÉRY J'entends, c'est un choix qu'on peut faire ; mais où s'y reconnaît le public ?
CHAVIGNY Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien difficile.
MADAME DE LÉRY Vous renoncez donc à ce fameux nom ? Allons ! voyons ! donnez-moi cette bourse.
CHAVIGNY Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de choses !) , ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai caractère des gens : elle doit bien voir, au premier coup d'œil…
CHAVIGNY Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de l'homme par conséquent ? Comment êtes-vous donc coiffée ? Vous étiez tout en fleurs ce matin.
MADAME DE LÉRY Oui ; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah ! mon Dieu ! mes cheveux sont défaits d'un côté. (Elle se lève et s'ajuste devant la glace.)
CHAVIGNY Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit comme vous…
MADAME DE LÉRY Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à un homme d'esprit comme vous.
CHAVIGNY Qu'à cela ne tienne ; je suis assez bon diable.
MADAME DE LÉRY Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.
CHAVIGNY C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.
MADAME DE LÉRY Bah ! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans.
CHAVIGNY(se levant.) C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr.
CHAVIGNY Très sincère ; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.
MADAME DE LÉRY C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.
CHAVIGNY Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne seraient pas si prudentes.
MADAME DE LÉRY C'est possible ; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser.
CHAVIGNY Vous avez mille fois raison ; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi tant de comédie et si peu de franchise ? Une jolie femme qui se fie à un galant homme ne saurait-elle le distinguer ? Il n'y a pas que des sots sur la terre.
MADAME DE LÉRY C'est une question en pareille circonstance.
CHAVIGNY Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce point, ne soit pas de l'avis des sots ; et je suppose qu'une occasion se présente où l'on puisse être franc sans danger, sans arrière- pensée, sans crainte des indiscrétions. (Il lui prend la main.) Je suppose qu'on dise à une femme : Nous sommes seuls, vous êtes jeune et belle, et je fais de votre esprit et de votre cœur tout le cas qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien ; vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que cette porte est fermée : votre liberté est sur le seuil ; vous la retrouverez en quittant cette chambre ; ce qui s'offre à vous n'est pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume ; c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice des sens, mais celui du cœur, qu'un moment fait naître et dont le souvenir est éternel.
MADAME DE LÉRY Vous me parliez de comédie ; mais il paraît qu'à l'occasion vous en joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice, avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de cartes ?
CHAVIGNY Oui, dans cette table ; qu'en voulez-vous faire ?
MADAME DE LÉRY Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous ne voulez vous contredire. (Elle prend une carte dans le jeu.) Allons, comte, dites rouge ou noir.
MADAME DE LÉRY C'est le valet de pique ; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse bleue.
CHAVIGNY De tout mon cœur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais ; car je sais aussi bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.
CHAVIGNY Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là ? Ah ! ce n'est pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur ; ce n'est pas elle qui me le donnera !
MADAME DE LÉRY Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit sacrifice, c'est très galant de votre part ; mais je ne veux pas vous tromper : la bourse rouge n'est pas de ma façon.
CHAVIGNY Est-il possible ? Qui est-ce donc qui l'a faite ?
MADAME DE LÉRY C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous m'avez fait en bon français une déclaration très aimable ; vous vous êtes mis à deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de tapis ; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé brûler. Qui suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela ? Que me trouvez-vous donc de si extraordinaire ? Je ne suis pas mal, c'est vrai ; je suis jeune ; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit et que nous sommes en tête-à-tête, voilà un beau fait d'armes que nous aurons à écrire dans nos mémoires ! C'est pourtant là tout, n'est-ce pas ? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à la seule femme que vous aimiez ! (On entend le bruit d'une voiture.)
MADAME DE LÉRY Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale ; vous êtes homme de cœur, et votre cœur vous la fera. Si vous trouvez que Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu ; vous m'en voudrez aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au monde, pas même elle, ne saura jamais. (Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse. Chavigny les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit à celle-ci en la lui rendant :) Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons.
(FIN)
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