Le substitut De Barbemolle : , parbleu ! Misérable plaidoillon, avocat sans cause, canaille ! Voilà des mois que je le surveille, que j'assiste, sans souffler mot, à son petit travail do termite. Pistonné par les radicaux au Ministère de la Justice, il a obtenu du Garde des Sceaux la promesse d'être nommé substitut à Paris, dès que se produira une vacance. Alors, il fait tout ce qu'il peut pour faire un trou au Parquet !
L'huissier(qui a mal compris) Il veut faire un trou au parquet ?
Le substitut J'ai de la peine à me faire comprendre. Je ne vous dis pas au parquet je vous dis au Parquet ! Le Parquet !... Vous ne savez pas ce qu'on appelle Le Parquet ?
Le substitut(très nerveux.) Polisson ! Mendiant ! Non, mais qu'il l'ait jamais, ma place ! J'ai des amis au Figaro, je lui ferai savoir comment je m'appelle, vous verrez si ça traînera.
L'huissier Vous aurez rudement raison. Silence, le voici.
Le substitut(entre ses dents.) Pied plat ! Drôle ! Ah ! Et puis j'aime mieux m'en aller. Je serais fichu de faire des bêtises.
(Descend de l'estrade et se dirige vers la droite, Barbemolle : , en robe et en toque, vient justement du même côté.)
(Les deux hommes se croisent et se saluent avec une extrême froideur)
L'huissier Oh ! Nous, nous sommes tranquilles ; tant que le monde sera monde, il y aura des honnêtes gens et nous trouverons à gagner notre vie en instrumentant contre eux.
Barbemolle(rêveur.) Oui!... Le cas est assez nouveau; ça me décide. C'est entendu, je me charge de votre affaire.
Lagoupille Parfait ! Qu'est-ce que ça va me coûter?
Barbemolle En principe, je ne plaide pas à moins de cinq cents francs; mais vous avez une figure qui me revient, vous me faites l'effet d'un brave homme; pour vous ce sera un louis.
(A ce moment, le juge de droite se penche vers lui et lui parle à l'oreille.)
Très bien, mon cher, c'est entendu. Messieurs, notre collègue Tirmouche, appelé à Pithiviers par d'impérieux devoirs et esclave de l'heure du train, sollicite la remise à huitaine de la première des deux affaires soumises à noire juridiction.
(Le juge de gauche opine de la tête.)
Le substitut(que Le président a interrogé du regard.) Ça fera la quatrième remise.
Le président Je le regrette infiniment, mais que voulez-vous que j'y fasse ? De quoi s'agit-il au juste ?
Le substitut(consultant le dossier.) C'est une espèce de farceur qui a été arrêté le dimanche des Rameaux devant Notre-Damc-de-Lorette, vendant du cresson pour du buis.
Le président Ça peut attendre. Appelez, huissier !
L'huissier(appelant.) Le ministère public contre Jean Paul Mapipe. Mapipe !
Le président Le tribunal, rendant hommage à vos mérites ainsi qu'à votre éloquence, vous charge des intérêts et de la défense du prévenu.
(Barbemolle salue.)
Le président Le renvoi à plus tard qu'a sollicité de nous l'honorable M. Tirmouche, vous mettra en mesure d'étudier l'affaire avec tout le soin qu'elle mérite. Mapipe !
Le président J'ai une nouvelle à vous apprendre. Des circonstances indépendantes de sa volonté ont déterminé le tribunal à ne pas vous entendre aujourd'hui. L'affaire est remise à huitaine.
Mapipe Encore !... Une quatrième remise! Ah ça! Vous vous payez ma gueule !
Le président(à Barbemolle) Maître, dans son intérêt même, engagez donc votre client à s'exprimer d'une façon plus convenable.
Barbemolle Je sollicite l'indulgence en faveur de ce pauvre diable. Voilà un mois qu'il est sous...
(Il laisse échapper sa serviette et se baisse pour la ramasser.)
Mapipe(prenant l'auditoire à témoin) Moi ? Je suis saoul ?...
Barbemolle(achevant sa phrase.) Sous les verrous, et son impatience légitime en dit plus long pour sa défense que tous les arguments du monde. Au surplus, nous sommes, lui et moi, aux ordres du tribunal. Je me bornerai à faire remarquer qu'il me sera impossible de prendre la parole d'aujourd'hui en huit; je pars lundi pour Carcassonne où je plaide le procès Baloche.
Le président Fort bien, maître. A quinzaine, alors.
L'huissier(dans l'auditoire, sa toque à la main.) Je ferai remarquer à mon tour, que, dans quinze jours, ce sera la semaine de la Pentecôte, pendant laquelle les tribunaux ne siègent pas.
Le juge Foy de Vaux J'ai sollicité et obtenu du Garde des Sceaux un congé de deux mois pour raisons de santé. Or, la loi frappe de nullité tout jugement rendu par un tribunal composé d'autres magistrats que ceux ayant siégé à la première audience.
Le président C'est rigoureusement exact. Eh bien, mon cher collègue, nous attendrons votre retour pour statuer sur l'affaire Mapipe.
Le président Ça ne fait rien, voilà une question tranchée. Nous allons passer sans plus de délai à l'examen de la seconde affaire.
Le substitut Avant d'en commencer les débats, je prierai Monsieur Le président : de vouloir bien demander à L'huissier s'il m'a envoyé acheter l'Officiel !
Le président(à L'huissier) Vous avez entendu la question ?
L'huissier(au substitut) Pas encore, Monsieur Le substitut ; je vais y envoyer à l'instant môme le municipal de garde.
Lagoupille Merci bien, Monsieur L'huissier ; je me souviendrai comme vous avez été poli avec moi. Quant à vous, Monsieur Alfred, vous vous conduisez comme un cochon. Et ça, il n'y a pas d'erreur. C'est un galant homme qui vous le dit.
M. Alfred Est-ce que ça me regarde, moi ? Il ne manquerait plus que cela qu'on me flanque à la porte parce que M. Lagoupille s'obstine à vouloir parler quand on lui a dit de se taire.
Lagoupille Mais, Monsieur, ça n'est pas moi ; on me dit de me taire, je me tais. C'est M. Alfred : qui dit comme ça que L'huissier : fera bien de me flanquer à la porte, si je ne veux pas fermer mon seau de propreté.
M. Alfred Tenez, l'entendez-vous? Et patati et patata. Et je t'en dis et je t'en raconte ! Quelle pie borgne, bon Dieu ! Une vraie pipelette !
L'huissier Vous avez entendu ce que vient de dire M. Le président. Si vous ne vous taisez pas, je vais vous faire sortir !
Lagoupille C'est un peu raide, ça, aussi, et le plus chouette c'est que c'est lui qui ne veut pas fermer le sien.
M. Alfred Vrai, alors, celui qui lui a coupé le filet ne lui a pas volé ses quatre sous. Ça, on peut le dire, ce n'est pas pour me vanter, mais j'ai connu dans ma vie bien des moulins à paroles ; je veux être changé en saucisse plate si j'ai jamais vu le pareil. Il ne se taira pas, je vous dis qu'il ne se taira pas ! Il parlera comme ça jusqu'à demain.
Lagoupille Vous direz ce que vous voudrez, mais on n'a pas idée de ça en province. Un homme qui se conduit avec moi comme le dernier des cochons, et qui me fait engueuler par-dessus le marché ! Comment trouvez-vous le bouillon ? Zut, alors ! C'est épatant ! A c't'heure, c'est moi qu'on engueule, et c'est lui qui parle tout le temps.
Le substitut J'invite le défenseur à faire taire son client. Nous ne pouvons pas juger sainement, si les parties adverses s'obstinent à vouloir s'expliquer toutes les deux à la fois. Qu'est-ce que vous dites ?... La partie civile ?... Je vous demande pardon, ce n'est pas la partie civile. Quoi ?... Pas du tout ! C'est votre client ! Je vous dis que c'est votre client ! Je sais ce que je dis, peut-être.
Barbemolle J'en demande bien pardon à mon honorable contradicteur, mais ce n'est pas mon client, c'est la partie civile qui fait tout ce scandale. Parfaitement, c'est M. Alfred :. Il ne faut pas non plus faire prendre aux gens des vessies pour des lanternes, et mettre tout sur le dos du même. Je vous demande pardon aussi, c'est vous qui êtes dans l'erreur.
Le président Ah ça ! Est-ce que ça va durer longtemps ? N'a-t-on jamais rien vu de pareil ? Bon. Voilà Le substitut qui s'en mêle à présent, et l'avocat qui se met de la partie ! Monsieur Le substitut, je vous invite à vous taire; et vous aussi, maître Barbemolle; vous n'avez pas la parole. Assez ! Assez !... Ma parole d'honneur, c'est une maison de fous ici !
(Toute cette scène, qui demande à être réglée avec soin, est tenue dans le tohu-bohu, tout le monde parlant en même temps, chacun des acteurs s'obstinant à vouloir, de sa voix, dominer la voix des autres. — Enfin, silence.)
Le président(à M. Alfred) Oui ou non, voulez-vous vous taire ?
Lagoupille Mon seau de propreté. Contre la force il n'y a pas de résistance... C'est égal, un client comme moi, un vieil habitué, en justice ! Elle est un peu raide tout de môme !
Le président(à M. Alfred :) Je vous écoute. De quoi vous plaignez-vous, monsieur ?
M. Alfred Monsieur ! Je suis limonadier rue Notre-Dame-de-Lorette, où je tiens un petit café à l'enseigne du Pied qui remue. Maison bien notée, j'ose le dire rien que des habitués, de braves gens qui viennent faire le soir leur petite partie en prenant leur demi-tasse.
Lagoupille Vous devriez être honteux, monsieur Alfred, de parler de vos habitués après que vous vous êtes conduit comme un cochon avec votre plus ancien client. Et encore... comme un cochon !... c'est comme deux cochons que je devrais dire !... comme trois cochons !... comme quatre cochons !... comme cinq cochons !... comme...
Le président Ça va durer longtemps, ce défilé de cochons ? Je vous ai déjà dit de vous taire !
M. Alfred M. Lagoupille, en effet, est un de mes plus anciens clients.
Lagoupille Cinq ans que je fréquente la maison! Plus de cent mille francs que j'y ai laissés !
M. Alfred Mais Dieu sait depuis combien de temps je l'aurais flanqué à la porte, sans la crainte de faire de l'esclandre!... Figurez-vous que cette espèce de sans le sou, qui n'a jamais pris plus d'une consommation...
M. Alfred Figurez-vous, dis-je, que celle espèce de sans le sou qui n'a jamais pris plus d'une consommation... Je jure que c'est la vérité! — est d'une exigence révoltante ! II arrive, et, tout de suite, voilà la comédie qui commence "Garçon ! Un café ! "
Lagoupille Un café ! Naturellement, un café !... Si je vais au café, c'est pour prendre un café... ce n'est pas pour prendre un lavement !...
M. Alfred Bon ! On lui apporte les journaux ! Tous ! Notez bien; il les lui faut tous, à ce monsieur ! Une fois qu'il a les journaux "Garçon, les cartes ! "
M. Alfred ... mes habitués les uns après les autres avaient déserté le Pied qui remue. Quelques-uns s'étaient bien rejetés, faute de mieux, sur le domino à quatre ; malheureusement, le raclement de l'os sur le marbre exaspère M. Lagoupille, en sorte que ces pauvres gens, ahuris des rappels à l'ordre et des réclamations continuelles de ce personnage, s'étaient vus rapidement contraints de renoncer à leur suprême distraction. Je les perdis à leur tour !
M. Alfred M. Lagoupille demeura donc le seul client d'une maison jadis florissante. Or, est-ce que l'autre soir, après avoir comme à son ordinaire accaparé tout mon matériel, il n'émit pas la prétention de me faire éteindre le gaz, disant qu'il voulait désormais être éclairé à la bougie ?
M. Alfred Ceci mit le comble à la mesure. Je déclarai à M. Lagoupille que j'en avais par-dessus les épaules et que je le priais d'aller voir ailleurs et si j'y étais. Il me répondit...
Barbemolle(se levant.) Je demande la parole, j'ai une question à poser.
M. Alfred(hors de lui.) C'est une infamie ! C'est une abomination ! C'est de la pure scélératesse !
Le substitut J'invite la partie civile à user de termes plus modérés.
M. Alfred(les larmes aux yeux) Mais enfin, monsieur, c'est odieux ! Je suis un honnête homme, moi ! Je suis un bon père de famille ! On peut prendre des renseignements dans mon quartier !... Et voilà, à cette heure, qu'on essaye de me déshonorer devant tout le monde, en répandant des bruits sur moi !
Qu'est-ce que vous avez à rire ? Je n'ai pas de témoins ? Naturellement ! Où voulez-vous que j'en prenne, des témoins ? Puisqu'il avait fait le vide chez moi !
Le président N'interpellez pas la défense. Vous demandez des dommages et intérêts ?
Lagoupille Monsieur, c'est bien simple. J'arrive et je demande un café. Bon, on me sert un verre de café, trois morceaux de sucre, une carafe d'eau et un carafon de cognac.
Barbemolle Ces interruptions continuelles sont insupportables. Je supplie la partie civile de laisser mon client s'expliquer.
Lagoupille Bon ! Je prends un deuxième morceau de sucre et je le mets à fondre dans l'eau, ça me fait un verre d'eau sucrée. Dans mon verre d'eau sucrée, je reverse du cognac : ça me fait un grog. Mon grog bu, je m'appuie un peu de cognac pur, ça me fait une fine Champagne.
Lagoupille Enfin, sur mon dernier bout de sucre, je verse le restant de mon carafon. J'y mets le feu, ça me fait un punch. Total : un café, un mazagran, un gloria, un verre d'eau sucrée, un grog, une fine et un brûlot. Sept consommations.
M. Alfred Charmant ! Et à la fin du compte, combien est-ce que je touche, moi ? Six sous ! Et vous croyez que ça m'amuse, après que vous m'avez rasé toute la soirée, d'inscrire six sous à mon livre de caisse ?
Lagoupille Ça vous embête ? Eh bien, prenez une caissière
Le président Vous reconnaissez avoir frappé le plaignant ?
Lagoupille Non, m'sieur. Je lui ai mis un marron, voilà tout.
Le président Taisez-vous. Maître, vous avez la parole.
Barbemolle(se levant.) Plaise au tribunal adopter mes conclusions, renvoyer mon client des fins de la poursuite et condamner la partie civile aux dépens. Messieurs, s'il en était de la véritable vertu comme il en est de la femme de César, elle ne serait pas soupçonnée, et je ne connaîtrais pas l'honneur, compliqué de tant d'amertume, d'avoir à la défendre aujourd'hui devant vous. Certes, depuis bientôt vingt ans, qu'apôtre du Dieu de vérité, je combats pour la bonne cause et emprunte mon éloquence, si j'ose user d'un pareil terme, aux seuls élans de mes convictions, j'ai pénétré plus d'une fois les méandres de l'âme humaine. A cette heure (fixant du regard M. Alfred) : j'en louche du doigt les marécages. Je n'abuserai pas de vos instants. Nul plus que moi n'en connaît le prix ; — puis j'ai hâte de frapper le caillou (M. Alfred, épouvanté, met son chapeau sur sa tête) d'où va jaillir l'étincelle !
Barbemolle Il appartient à l'une de ces grandes administrations que l'Europe entière nous envie, au Ministère des Affaires Etrangères, où il doit d'occuper tout poste de confiance, non à de misérables intrigues, mais à ses mérites personnels ! Ah ! C'est que, resté veuf après quinze mois de mariage, avec cinq enfants au berceau, il s'est imposé la mission, non seulement de donner la becquée quotidienne à ces petites bouches affamées, mais encore de prêcher d'exemple, à ces défenseurs de demain, l'amour du bien, le culte du travail, la fidélité au devoir et aux institutions libérales qui nous régissent !
Ce qu'est la vie de cet honnête homme ? Demandez-le donc à l'aurore, demandez-le au pesant soleil de midi, demandez-le au crépuscule du soir, qui, depuis tant d'années, chaque jour, voient perler la sueur à ce front éternellement courbé sur la tâche !
"Mais, direz-vous, quel couronnement à des journées si noblement remplies ? Sans doute, ce chevalier du devoir, les yeux gorgés de volupté, puise dans les obscénités du vaudeville et de l'opérette la détente qu'implore à grands cris la lassitude de son cerveau ? Les glaces du pandémonium, où règne en souveraine Terpsichore, —- j'ai nommé le Moulin de la Galette, — se renvoient de reflets en reflets les chorégraphiques ébats de cet inlassable travailleur? "
Point !
Il se rend au café, à ce café du Pied qui remue, si humble en sa tranquillité, qu'on le croirait échappé à un dizain de l'auteur du Passant et de Severo Torelli.
Barbemolle Rappelez-vous la définition touchante que vous en a donnée, il y a un instant (désignant M. Alfred du doigt), ce sous gargottier, empoisonneur public "Maison bien notée ! Rien que des habitués ! De braves gens, qui viennent le soir y faire leur petite partie !..." Là ! Saturé d'alcool et de bière, demande-t-il aux fumées de l'ivresse l'oubli des misères de la veille et des soucis du lendemain ? Non ! Il prend une tasse de café !! Une ! Vous entendez bien ?... Une seule ! Et ça, monsieur Alfred, vous ne le nierez pas ; c'est vous-même qui l'avez dit ! N'importe. "Votre client est un pilier de brasserie ! " m'objectait tout à l'heure avec une partialité que je suis le premier à excuser comme il sera le premier à la reconnaître, l'honorable organe du Ministère public.
Le substitut(étonné.) Je n'ai pas soufflé mot de cela. Je ne sais pas ce que vous voulez me dire.
Barbemolle Le tribunal me saura gré de ne relever que d'un sourire cette dénégation imprévue.
Le président(qui en a assez.) L'incident est clos !
Barbemolle Il aura éclairé du moins la religion du tribunal. A lui de distinguer entre l'acharnement dont l'accusation fait preuve et l'esprit de conciliation dont la défense est animée. — Je poursuis. — Mon client, dites-vous, est un pilier de brasserie ? (Muette exaspération du substitut.) J'y consens. Mais à qui la faute ? Au Gouvernement, messieurs, je ne crains pas de le proclamer ! Nous avons des salles de travail, Dieu merci ! Nous avons des bibliothèques. Or, vous en défendez l'entrée, vous en interdisez l'accès, aux heures où le pauvre, précisément, serait à môme d'en franchir le seuil ! Et vous reprochez à Lagoupille d'aller chercher, pour y assouvir son amour passionné de l'étude, l'atmosphère pestiférée d'un estaminet de quinzième ordre !... Dérision !... Dérision amère ! A ce café du Pied qui remue où il ne vient pas pour boire, il ne vient pas non plus pour jouer il vient pour lire les journaux ! Tous les journaux, sans exception !... Les débats l'ont établi, et cela encore, monsieur Alfred, vous qui niez tout, vous qui niez toujours, vous, la négation faite homme, est-ce que vous le nierez aussi? Non ? Hein ?... Ah !!! J'ai fini ! Et voilà l'homme qu'on fait asseoir sur ce banc d'ignominie qui a vu rougir tant de visages, l'homme que de misérables rancunes voudraient livrer à vos rigueurs !... Je livre, moi, à vos dégoûts, la bassesse de tels calculs ! Je persiste avec confiance dans mes conclusions.
Le substitut(qui depuis un instant déjà était plongé dans la lecture de l'Officiel, que lui avait apporté L'huissier vers la fin de la plaidoirie) Ça y est !
Barbemolle(lisant.) : "Décrets Présidentiels M. Barbemolle, avocat au barreau de Paris, est nommé substitut du Procureur de la République de la Seine, en remplacement de M. de St-Paul-Mépié, révoqué ! "
Le président Je n'ose comprendre... Vous consentiriez ?...
Barbemolle Je croirais manquer à tous mes devoirs si je ne répondais, dès son premier appel, à la confiance qu'a daigné me témoigner le gouvernement de la République.
Le président(après avoir salué) Puisqu'il en est ainsi...
(Lui indiquant du doigt le siège du ministère public.)
La place est encore chaude... J'ajoute qu'elle m'est heureuse à vous y rencontrer.
Barbemolle(la toque à la main.) Je suis aux ordres du tribunal.
Le président Dont acte. L'audience continue. Monsieur Le substitut, vous avez la parole.
Barbemolle Après la plaidoirie si éloquente et si persuasive que vous venez d'entendre, je ne saurais m'illusionner sur la difficulté de la tâche q ui m'incombe. Si loin de la main qu'il m'apparaisse, j'atteindrai cependant, je l'espère, au but que je poursuis ici, avec l'aide du Dieu de Justice dont je suis l'indigne interprète. "J'emprunte mon éloquence à ma seule conviction" vous a déclaré le défenseur ; j'emprunterai la mienne, je le jure, à ma seule sincérité. J'arrive sans plus de préambules à la discussion des faits.
A l'aide d'habiletés oratoires, que je proclame et réprouve à la fois, mon honorable contradicteur vous a tracé, de Lagoupille, une silhouette quelque peu flatteuse, j'oserai dire quelque peu flattée... Homme de bien! Chevalier du devoir! Père de cinq enfants en bas-Age... Voici, je l'avoue, des titres peu communs à la clémence du juge éclairé et intègre chargé de présider ces débats. Quel homme serait-il, en effet, s'il tenait sa porte fermée à la Vertu venant lui demander droit d'asile, ses lettres de créance à la main ? Malheureusement, entre le portrait et le modèle, il y a place pour une lamentable, pour une écœurante vérité ! Nous avons assez ri, passons aux choses sérieuses ! Les feux d'artifice sont éteints, faisons, à présent, la lumière !
Je n'irai pas par quatre chemins. Lagoupille, l'honnête Lagoupille, est ce qu'on appelle une gouape dans les meilleures sociétés. Lampiste par profession car il n'est pas plus fonctionnaire qu'il n'est père de cinq enfants, lampiste, dis-je, par profession, mais ivrogne par caractère, il est mon Dieu, comme Grégoire! Il passe tout son temps à boire. Et ce n'est pas lui, j'imagine, qui m'en donnera le démenti ! Avec ce tranquille cynisme propre aux alcooliques invétérés, il vous l'a déclaré lui-même il va au seul café du Pied qui remue - ab uno disce omnes, depuis des années, chaque soir, il absorbe sept consommations ! Vous avez bien entendu ? Sept consommations par soirée ! Soit quarante-neuf consommations par semaine. Deux cent dix par mois ! Deux mille cinq cent cinquante-cinq par an, et deux mille cinq cent soixante-deux quand l'année est bissextile !!!
Encore, si la conscience des turpitudes dont il s'abreuve — je chercherais vainement un terme plus adéquat à la nature de mon sujet — lui criait de les aller cacher, comme on cache une plaie fétide en les ténèbres d'un bouge ! Ah ! je vous crierais, moi Pitié ! Car toute étincelle n'est pas morte ! Grâce ! car en celle pudeur suprême il nous est permis de saluer un espoir de rédemption ! Mais non ! Portant fièrement la honte d'être abject, c'est sous le regard des honnêtes gens qu'il prétend étaler son vice, en ce café du Pied qui remue dont la défense, si éloquemment, tout à l'heure, évoquait la vision charmante, j'oserai presque dire familiale! Car il faut à la corruption cette triste volupté corrompre !
(Désignant Lagoupille du doigt.)
Il faut le lit chaste de la vierge à l'opprobre de cette fille publique ! Il faut le calice de la rose à la bave de cet escargot !
Bien mieux la fleur de débauche et de fainéantise, incarnation du pâle voyou dont jadis le poète des ïambes marqua la hideur au fer rouge, en un vers qui ne périra pas, cet homme méprisable, taré, essaie d'arracher par surprise à l'ignorance de la foule un peu de cette considération dont est affamée l'infamie. Tel un porc qui aurait volé pour s'en revêtir la robe auguste du lion, il ne craint pas de se faire passer pour fonctionnaire de l'Etat le souillant ainsi — ah ! Songez-y ! Songez-y, je vous en conjure ! — l'antique prestige de notre administration nationale, et sapant, d'une main meurtrière, les bases mêmes de la société.
J'ai dit !
Le prévenu spontanément a reconnu les faits qui lui sont reprochés. Je n'ai donc pas à en discuter l'évidence. Je me bornerai à appeler sur lui les sévérités de la loi, et à revendiquer, de votre esprit de justice, un châtiment exemplaire, au nom des intérêts immenses qui en dépendent.
Le président(à M. Alfred) Vous n'avez rien à ajouter ?
Barbemolle(plein de dignité.) Louis XII ne paye pas les dettes du duc d'Orléans.
Lagoupille Eh bien ! Il se conduit comme un cochon,
Le président(sévère mais juste.) Vous n'êtes pas ici pour apprécier l'histoire. Se couvre et prononce. Le tribunal, après en avoir délibéré conformément à la loi Attendu qu'Alfred, limonadier à Paris, a introduit une plainte contre Lagoupille : , comme ayant reçu de celui-ci...
Le président ... Un marron... Euh... Taisez-vous donc, Lagoupille !... un coup de poing en plein visage; qu'il s'est porté partie civile et qu'il réclame cinq cents francs à titre de dommages-intérêts. Attendu qu'il appert clairement des débats que Lagoupille, par le désagrément de son commerce et ses exigences sans nom, a réussi à mettre en fuite la clientèle habituelle du café du "Pied qui remue", et contribué ainsi, dans une large mesure, à la déconfiture de cet établissement; que, dans ces conditions, les prétentions d'Alfred ne paraissent nullement excessives...
M. Alfred(à part.) Si j'avais su, j'aurais demandé dix mille francs.
Le président Attendu enfin que Lagoupille ne nie point s'être livré sur la personne du limonadier Alfred à la voie de fait qui est l'objet de la poursuite; qu'il semble venir, de lui-même, se placer sous le coup de la loi, et qu'il y aurait lieu dès lors de lui faire application de l'article 311 du code pénal, ainsi conçu "Lorsque les coups et violences exercés n'auront occasionné aucune maladie, le coupable sera puni d'un emprisonnement de six jours à deux ans. "
M. Alfred(au comble de la joie.) Deux ans de prison ! Deux ans de prison !
Considérant qu'Alfred ne justifie de l'acte de brutalité dont il aurait été victime, ni par un témoignage, ni par un procès-verbal, ni par un certificat de médecin ; que le juge ne saurait, sans contrevenir gravement à la procédure en usage, et notamment aux articles 15h, 155 et 189 du Code d'instruction criminelle, accueillir une réclamation dont le bien-fondé n'est établi que par les affirmations de l'intéressé. Considérant d'ailleurs que si, en réalité, Alfred a reçu...
Le président Un marron... Euh !... Je vais vous faire sortir, Lagoupille !... un coup de poing dans la figure, il n'a eu que ce qu'il méritait, ayant par des provocations, ainsi qu'il l'a reconnu lui-même, contraint et forcé Lagoupille à user de son droit de légitime défense.
Le président Attendu qu'il argue en vain du refus opposé par Lagoupille à ses invitations d'avoir à quitter sur l'heure le café du "Pied qui remue..." ; qu'en effet, aux termes de nombreux jugements confirmés par autant d'arrêts de cours d'appel, un café étant un lieu public, pleine et entière liberté est laissée à tout un chacun, non seulement d'y pénétrer, mais encore d'y séjourner aussi longuement qu'il juge à propos, à charge par lui, bien entendu, de n'y faire aucun scandale.
Le président Considérant qu'en l'espèce, Lagoupille, en aucune circonstance, ne semble avoir scandalisé la moralité des clients du café du "Pied qui remue", soit par l'inconvenance de ses gestes, soit par la licence de ses propos, soit par l'exhibition publique des intimités de son individu; que par conséquent, en tentant de l'expulser de force, Alfred a outrepassé les pouvoirs que lui confèrent la jurisprudence et les règlements de police ; Pour ces motifs Acquitte Lagoupille.
Le président Déclare M. Alfred : mal fondé en sa plainte, l'en déboute, et le condamne aux dépenses. L'audience est levée.
(FIN)
Résumé & indications
Un client sérieux de Georges Courteline est une comédie satirique d’une férocité jubilatoire, où la machine judiciaire devient un théâtre de l’absurde, du verbiage et de l’arbitraire. Sous le rire, Courteline livre une critique implacable des institutions, de la rhétorique vide et de la confusion permanente entre justice, pouvoir et vanité personnelle
un-client-serieux-georges-court…
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La pièce se déroule presque entièrement dans une salle d’audience. Ce qui devrait être un lieu d’ordre, de raison et d’équité se transforme rapidement en un espace de chaos parfaitement organisé. L’intrigue, volontairement simple — une plainte pour coups et blessures opposant un limonadier à l’un de ses clients — sert surtout de prétexte à une succession de scènes où chacun parle pour ne rien dire, où les procédures s’enlisent, et où la logique est constamment sacrifiée au confort administratif et à l’ego des protagonistes. Chez Courteline, la justice ne se trompe pas par malveillance, mais par habitude, par lâcheté et par amour du discours.
Pour les comédiens, Un client sérieux est un texte d’une précision redoutable. Le comique naît exclusivement du sérieux avec lequel les personnages défendent des positions absurdes. Lagoupille, figure centrale, est un personnage populaire, bavard, envahissant, mais profondément cohérent dans sa logique : il incarne le “client”, celui qui use du système jusqu’à l’épuisement. Face à lui, M. Alfred, le limonadier, oscille entre indignation sincère et mauvaise foi manifeste. Quant à Barbemolle, avocat virtuose et caméléon moral, il est l’un des grands rôles du répertoire comique : son éloquence est une arme à géométrie variable, capable de défendre tout et son contraire avec la même emphase. Le président, le substitut, l’huissier composent un chœur administratif où chacun protège avant tout sa place, son statut, son confort.
Le jeu exige une rigueur absolue. Le texte est dense, bavard, volontairement répétitif : il faut en faire entendre la musique sans l’alourdir. Les interruptions, les chevauchements de parole, les montées de tohu-bohu doivent être réglés avec une précision quasi musicale. Plus la scène est chaotique, plus le jeu doit être maîtrisé. Toute tentative de surjeu affaiblirait la satire : ici, l’absurde doit surgir du réel lui-même.
La langue est au cœur du dispositif. Courteline pastiche avec un génie cruel la rhétorique judiciaire, l’éloquence de pacotille, les envolées morales creuses. Les grandes plaidoiries sont des morceaux de bravoure, mais elles doivent être jouées comme des performances de pouvoir, non comme des démonstrations de vérité. Le texte fonctionne lorsqu’on laisse apparaître le décalage entre la grandeur des mots et la médiocrité des enjeux.
En mise en scène, Un client sérieux se prête parfaitement à une lecture contemporaine. Tribunal, administration, commission disciplinaire, bureau institutionnel : le cadre peut évoluer sans que le propos perde de sa force. L’espace gagne à être fermé, saturé de papiers, de dossiers, de bancs, renforçant l’impression d’étouffement et de circularité. Le public devient presque un auditoire complice, témoin direct d’un système qui tourne à vide.
Monter Un client sérieux, c’est assumer un théâtre du ridicule sérieux, où l’on rit autant qu’on grince. Pour les acteurs comme pour les metteurs en scène, c’est une œuvre exigeante, collective, qui demande une écoute constante et une maîtrise du rythme. Une comédie féroce et toujours actuelle, qui rappelle que l’absurdité institutionnelle n’est jamais une exception, mais bien un fonctionnement.
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