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Monologue de Don Diègue - Ô Rage !

Monologue Drame

Monologue de Don Diègue extrait de Le Cid de Pierre Corneille

Don Diègue
Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras, qu’avec respect toute l’Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d’où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :
Ce haut rang n’admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du roi, m’en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d’un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M’as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

Résumé & indications

Ce monologue de Don Diègue, extrait de Le Cid de Pierre Corneille, constitue l’un des sommets du théâtre classique français, tant par sa puissance émotionnelle que par sa clarté dramaturgique. Il intervient à un moment charnière où l’honneur du personnage est publiquement bafoué, révélant un conflit intérieur d’une intensité rare : celui d’un héros vieillissant confronté à l’impuissance.

Pour le comédien, ce texte est un véritable terrain d’exploration. Don Diègue y traverse plusieurs états successifs, de la colère fulgurante à la honte, puis à une lucidité désespérée. Le célèbre « Ô rage ! Ô désespoir ! » impose d’emblée une énergie brute, presque incontrôlable, qui doit cependant rester maîtrisée pour ne pas écraser la progression du monologue. L’enjeu est de faire entendre la déchirure entre l’image passée du héros invincible et la réalité présente d’un homme diminué. La voix, le souffle et le rythme deviennent ici des outils essentiels pour traduire cette fracture.

Ce texte exige également une grande précision dans l’incarnation du corps. Don Diègue parle de son bras défaillant, de sa vieillesse, de son incapacité à agir. Le comédien peut s’appuyer sur cette dimension physique pour nourrir son jeu : tension, fatigue, gestes inachevés ou retenus participent à rendre visible cette impuissance. Le corps devient le prolongement du texte, un espace où se lit la chute du héros.

Pour le metteur en scène, ce monologue peut être abordé comme une scène presque autonome, un moment suspendu où le personnage se confronte à lui-même. Le choix de l’espace, du silence et de la lumière peut renforcer l’isolement de Don Diègue, accentuant la dimension introspective du passage. Il s’agit moins d’un affrontement extérieur que d’un combat intérieur, où se joue la transmission à venir — puisque ce désespoir conduira à déléguer la vengeance.

Enfin, ce monologue pose la question centrale de l’honneur dans le théâtre cornélien. L’honneur n’est pas seulement une valeur sociale, mais une force vitale qui structure l’identité du personnage. Sa perte équivaut ici à une forme de mort symbolique. Cette dimension donne au texte une portée universelle, où chacun peut reconnaître la peur de ne plus être à la hauteur de ce qu’il a été ou de ce qu’il croit devoir être.