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LE BARON Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai pas trouvé chez lui. Je lui avais mandé que je quitterais Paris à une heure et quart, que je serais par conséquent à Montgeron à trois heures. De Montgeron ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais, à tout prendre, ils ne le sont point.
LE BARON Partant à trois heures de Montgeron, je devais par conséquent être au tourne-bride positivement à quatre heures un quart. J'avais une visite à faire à M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mandé tout cela avec la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures précisément, et quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact ?
GERMAIN Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est point.
LE BARON Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, était venu me rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me prévenir que le ministre me priait de passer dans la matinée du lendemain, c'est-à-dire hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet ordre, lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à Compiègne ; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc à Compiègne que je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas de temps à perdre, tu le comprends.
LE BARON Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt, qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements ; — le roi venait de partir pour Fontainebleau.
LE BARON La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres. Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens cela, Germain : rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos, eût-on d'ailleurs le plus grand mérite ; témoin ce célèbre diplomate qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami ?
GERMAIN Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.
LE BARON Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut à deux heures et demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la complimenter.
GERMAIN Oui, monsieur ; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et il a mis la clef dans sa poche.
LE BARON Un papier de musique ! toujours des folies ! si le roi savait cette maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute importance ! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait ?
GERMAIN À merveille, monsieur ; c'était un plaisir de l'entendre.
LE BARON Le beau prélude pour un ambassadeur ! Tu as quelque bon sens, Germain. Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans une conjoncture si délicate ?
GERMAIN Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée ? Il me semble que j'irais moi- même.
LE BARON Autre cervelle fêlée ! Beau voisinage pour un fou !
GERMAIN Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier encore...
LE BARON Juste Dieu ! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une manière aussi puérile dans des égarements déplorables !
LE BARON Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille, comme dans l'allée d'un jardin ?
GERMAIN Parbleu ! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant, monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué.
LE BARON Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle quêtait pour les pauvres.
GERMAIN L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une heure durant, sauf votre respect, en chemise ; après quoi il s'arrête court, se regarde dans la glace avec étonnement : Que diable fais-je donc ? se demande-t-il ; parbleu ! il fait nuit, je me couche. Et là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous n'étions venus l'avertir.
LE BARON Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable d'aller à Gotha ! Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré, mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner ; on lui donne ce titre parce qu'il porte un nom ; celui de son père, qui est plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.
LE MARQUIS Oh, mon Dieu ! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui avez fait un procès ; eh bien ! je vous le demande, qu'est-ce qu'on gagne à ces choses-là ? Votre avocat a fait de belles phrases pour un méchant quartier de vigne ; le voilà maintenant au parlement. Ses discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez que la loi sera rejetée.
LE BARON De quoi venez-vous me parler ? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui réclament toute votre attention.
LE MARQUIS S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous écoute.
LE BARON Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé ?
LE MARQUIS De notre ambassade ? oui, sans doute ; je suis toujours aux ordres du roi.
LE BARON Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.
GERMAIN SORT Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à vous dire : songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre avenir peut en dépendre.
LE BARON Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses.
LE BARON Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt minutes ; je vais chez M. Duplessis ; ce n'est pas loin ; je serai de retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout point mes conseils ? Vous savez ce que c'est que ces messieurs de la cour.
LE MARQUIS Oh ! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même.
LE BARON Je n'ai point de rapporteur ; que voulez-vous donc dire ?
LE MARQUIS Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos juges.
LE MARQUIS Ah ! oui, c'est pour notre ambassade. — Je suis un peu préoccupé ; c'est la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est une femme charmante !
LE BARON Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît.
LE MARQUIS Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas, voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant ; mais quand je me mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi.
LE MARQUIS Dieu m'en préserve ! Allez, monsieur, allez prendre les lettres royales ; de mon côté, j'écrirai à ma mère ; — il est bien juste aussi que je remercie le ministre ; je laisserai mes chiens à madame de Belleroche ; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je l'espère, le mariage sera décidé.
LE BARON(s'arrêtant au moment de sortir.) Comment, le mariage ! Quel mariage ?
LE MARQUIS J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse.
LE BARON Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire avec notre ambassade ? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la comtesse ?
LE BARON Miséricorde ! une femme en voyage ! Des chapeaux, des robes, des femmes de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour un carreau cassé !
LE BARON Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une femme, et je ne sais si on le trouverait bon.
LE BARON Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle ; et si vous insistez, je vous déclare... (Le marquis se met au piano et prélude. — À part.) En vérité, ce garçon-là est fou ; il est impossible qu'il aille à Gotha. Que faire ? je ne puis partir seul, son nom est tout au long dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien (ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et l'à-propos sera manqué. (On entend sonner.) Grand Dieu ! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M. Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.
LE MARQUIS Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.
LE BARON Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la comtesse ; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.
LE BARON Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être du jour au lendemain ; cela se conçoit naturellement.
LE BARON Certainement. (À part.) Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha. (Haut.) Voilà qui est convenu ; je vous laisse. À mon retour, votre démarche sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition.
LE MARQUIS Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie toujours ; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour m'en souvenir.
LE MARQUIS Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous écouter, et elle est à cent lieues de là.
LE MARQUIS Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.
LE BARON Oh ! je vous en réponds. — Je vais chez M. Duplessis.
LE MARQUIS Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien.
LE MARQUIS C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête ! Je n'y pense jamais. Je ne vous reconduis pas.
LE BARON Hé ! non, non. Vous vous moquez de moi. (À part, en s'en allant.) Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire surveiller lui-même.
LA COMTESSE C'est bon. — Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir... Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde... Je vous aime à la folie comme cela.
LE MARQUIS Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire ; cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent quelquefois.
LA COMTESSE Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.
LA COMTESSE Donnez-moi un autre collet. (Elle s'assied à sa toilette.) Celui-ci va à faire horreur. (Au marquis.) Asseyez-vous donc.
VICTOIRE Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas ; cependant il est bien fait. C'est qu'il y a la un pli... Attendez. (Elle l'arrange.)
LA COMTESSE Oui, un pli, voyons. (Elle se mire.) Eh bien ! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je dis tout de même, entendez-vous ?
VICTOIRE Oui, madame. Et quand madame le veut-elle ?
LA COMTESSE Quand ? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à l'heure, j'en suis très pressée.
VICTOIRE Il n'y aura peut-être pas assez de temps.
LA COMTESSE Oh ! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée.
VICTOIRE C'est que rien n'est plus vrai. — Madame me gronde.
LA COMTESSE C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien ! monsieur de Valberg, vous ne dites rien ?
LA COMTESSE Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire ! qu'on ne laisse entrer personne.
LA COMTESSE Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec lui, dans une de ses terres.
LA COMTESSE Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout... Ah, Dieu ! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid ! c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la perspective d'une cathédrale !
LA COMTESSE À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là ? On grimpe en rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu l'Allemagne.
LE MARQUIS C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre avec le baron.
GERMAIN C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore chez M. Duplessis ; il paraissait tout bouleversé.
GERMAIN Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une réponse sur-le-champ.
LE MARQUIS(réfléchit.) Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce n'est pas cela, vous vous trompez. (Il va au piano.)
LA COMTESSE Mais j'y vois clair apparemment. Tenez... (Elle joue.)
GERMAIN Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien. (Il se retire lentement.)
LA COMTESSE Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.
LE MARQUIS Oui, pour la musique. Mais les paroles...
GERMAIN Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette ; que nous partons demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.
VICTOIRE Nos maîtres sont de grands enfants ; il faut arranger cette affaire-là. Vous venez d'apporter un papier ; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient ?
LA COMTESSE Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose ?
LE MARQUIS(un livre à la main.) Non, ce n'est pas ce que je choisirais. (lisant.) Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
LA COMTESSE Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr de votre mémoire.
LE MARQUIS Oh, mon Dieu ! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu tout de suite. (Lisant.) Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire, De quels hôtes divins le ciel est habité.
LE MARQUIS Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du cœur, et ces vers ne semblent- ils pas faits tout exprès pour qu'on vous les dise ? Fanny, l'heureux mortel...
LE MARQUIS Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas tant de fantaisies.
LA COMTESSE Vous lui feriez porter une robe feuille-morte ?
LE MARQUIS Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.
LA COMTESSE Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.
LE MARQUIS Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait véritablement.
LA COMTESSE Eh bien ! à ce compte-là, vous resterez garçon.
LE MARQUIS Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas me dire deux fois les choses. Oh ! je craignais cette cruelle parole, mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle m'accable... au nom du ciel ! ne la répétez pas.
LA COMTESSE Mais, bon Dieu ! quelle mouche vous pique ?
LE MARQUIS Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher ? La vie me serait insupportable. Riez-en, madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un voyage à la hâte est toujours fâcheux ; que, si j'ai mes projets, vous avez les vôtres ; que sais-je ? — Vous trouverez cent raisons, cent obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime ? Est-ce votre procès qui vous retient ? mais je vous ai dit qu'il était gagné. Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais qu'importe ? Ce n'est pas là ce qui vous occupe ; — non, madame, vous ne m'aimez pas.
LA COMTESSE Je vous demande bien pardon ; mais quel galimatias me faites-vous là ?
LE MARQUIS Je ne dis que l'exacte vérité ; mais, puisque vous ne voulez pas l'entendre, je me retire. Adieu, madame.
LA COMTESSE Savez-vous une chose, marquis ? c'est que les distractions ne plaisent qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau du voisin, ou quand vous appelez le curé "mademoiselle", personne ne songe à s'en fâcher ; mais il ne faut pas que cela vous encourage jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe feuille-morte, comme un homme qui va se noyer ; car vous comprenez que, dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon d'avoir affaire à elle ; c'est l'ennemie mortelle des femmes.
LE MARQUIS Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner de vous.
LE MARQUIS Non, je m'en vais. — Adieu, madame. (Il s'assied dans un coin.)
LA COMTESSE Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est que cela ? (Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la romance.)
LE MARQUIS(assis.) Elle que j'aimais si tendrement ! faut-il que j'aie pu lui déplaire ! qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée ? Quoi ! je viens ici, le cœur tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière ; je lui fais en toute confiance l'aveu sincère de mon amour ; je lui demande sa main le plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse avec cette dureté ! C'est une chose inconcevable ; plus j'y réfléchis, moins je le comprends. (Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse.) Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute impardonnable.
LA COMTESSE(lui présentant le papier quand il passe devant elle.) Tenez, Valberg, lisez donc cela.
LE MARQUIS(de même.) Impardonnable ? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente ! et si gracieuse et si belle ! pas une femme ne lui est comparable.
LA COMTESSE(à part.) Je laisse passer cette distraction-là.
LE MARQUIS(de même.) Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à faire pitié ! Son étourderie continuelle...
LA COMTESSE(présentant le papier.) Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg !
LE MARQUIS(de même.) Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à un homme raisonnable ? Aurait- elle ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage ? — J'aurais fort à faire avec cette femme-là.
LE MARQUIS Mais elle est si bonne musicienne ! — Germain ! — Ah ! que nous serions heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis, avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.
LE MARQUIS Mais non, elle aime le monde, les fêtes ! — Germain ! — Eh bien ! Je ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille femme ? — Germain ! — Je la laisserais faire ; j'aimerais pour elle ces plaisirs qui m'ennuient ; je mettrais mon orgueil à la voir admirée ; je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me trahissait... — Germain ! — je lui plongerais un poignard dans le cœur.
LA COMTESSE(lui prenant la main.) Oh ! que non, monsieur de Valberg.
LE MARQUIS C'est vous, comtesse ! grand Dieu ! je ne croyais pas...
LE MARQUIS Qu'est-ce que c'est donc ? (Il lit :) "Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne." Eh bien ! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui avais parlé de ce voyage- là.
LE MARQUIS Que pourrait-on dire ? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre tout à coup pour des banqueroutiers.
LA COMTESSE Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.
LA COMTESSE(riant.) Ah, mon Dieu ! mais quelle folie ! vous envoyez prendre votre malle ?
LE MARQUIS Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous, quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir ; je ne connais que cela.
LA COMTESSE Un instant, marquis ; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que vous possédez en Espagne ?
LA COMTESSE Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en donne l'exemple ?
LE MARQUIS Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les talents et toutes les grâces ?
LA COMTESSE Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et étourdie, surtout étourdie...
LA COMTESSE Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate qui est assez bon musicien ; un poète connaisseur en étoffes ; un chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au whist pour son partenaire ; un homme d'esprit qui dit des bêtises ; un fort galant homme qui en fait quelquefois ; enfin, c'est un amant plein de délicatesse qui, pour gagner le cœur d'une femme, lui adresse des compliments par usage, et des injures par distraction.
LE MARQUIS Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et vous verrez si dans ce voyage...
LA COMTESSE Mais ce voyage, est-ce que j'y consens ?
LA COMTESSE J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde.
LE MARQUIS Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui, c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte, l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous avais moins aimée ; je l'avais laissée dans vos yeux ; il ne vous faut qu'un mot pour me la rendre.
LA COMTESSE Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour de moi ; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc, marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous nous sommes fait ? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques ? Ce serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse.
LE MARQUIS Je ne demande pas mieux que de vous obéir
LA COMTESSE Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je suis paresseuse, vous me l'avez dit...
LA COMTESSE Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez toujours ; vous revenez de la chasse quand je me lève ; vous avez sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même ; vous dévorez jusqu'à des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre ; vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de ce qui vous entoure ; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces disparates on ne pourrait pas faire un tableau ? Trouvons un cadre où nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de rose, nos qualités par-dessus nos défauts ; où nous serions, à tour de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait- ce pas un bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour renoncer à dire : Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le plaisir de dire : Si je voulais ?
LE MARQUIS Vous me ravissez, vous me transportez. Ah ! madame, si vous me jugiez digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds.
LA COMTESSE Non pas ; où seraient mes profits ? (Entre Germain avec la malle.)
GERMAIN(entrant) Voilà votre malle, monsieur le marquis.
LA COMTESSE C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt...
LE MARQUIS Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche. (Il y met une bourse.)
LE MARQUIS(arrangeant la musique.) On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux. (Il chante.) Fanny, l'heureux mortel... Ils vous adoreront, ces braves gens. — Germain !
LE MARQUIS Ah ! grand Dieu ! elle est cause que j'ai pu vous déplaire ! Apportez-en d'autres, mademoiselle. (Il la jette sur un meuble.)
LA COMTESSE Savez-vous ce qu'il faut faire ? Emportons très peu de choses, rien que le plus important ; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.
LE MARQUIS Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille ? (Regardant.) Non, c'est du thé ; mais on en trouve partout.
LA COMTESSE Oh ! je ne peux pas en prendre d'autre.
LE MARQUIS Que d'heureux jours nous allons passer !
LA COMTESSE Nous achèterons là-bas des costumes allemands ; ce sera ravissant pour un bal masqué.
LE MARQUIS Madame, si nous prenions mon cadran solaire ? Il va très bien.
LA COMTESSE Êtes-vous fou, Valberg ? et vos belles promesses ?
LE MARQUIS Vous avez raison ; ma montre suffit. (Il la met dans la malle.)
LA COMTESSE Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voila diplomate.
LE MARQUIS Oh ! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves. (Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la malle. Tout en parlant, il y metaussi son portefeuille, ses gants, son mouchoir et son chapeau.) J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle, qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la tête parfaitement saine ; entre nous, il radote un peu ! (Fermant la malle.)
LE BARON Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en demander la permission ; mais une circonstance imprévue...
LA COMTESSE Vous me faites grand plaisir, monsieur.
LE MARQUIS Oh ! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez madame. Tout est fini, tout est oublié !... Je veux dire tout est convenu. Vous devez comprendre mon bonheur.
LE BARON Hélas ! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est morte.
LE MARQUIS C'est malheureux, nos paquets étaient faits.
LE BARON C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre cette affreuse nouvelle.
LA COMTESSE Comment, Valberg, nous ne partons pas ? Moi qui n'avais pas d'autre idée.
LE MARQUIS En Italie, madame, en Turquie, en Norvège, si vous voulez.
LE BARON Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable catastrophe ! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout prévu ; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé !...
LE MARQUIS Hé ! oui, c'est ce que dit le proverbe : On ne saurait penser à tout.
(FIN )
Résumé & indications
Alfred de Musset compose avec cette pièce une comédie vive, légère en apparence, mais d’une rare finesse sur les mouvements du cœur et les limites de l’esprit humain. Sous le badinage, l’œuvre fait entendre une réflexion tendre et ironique sur la distraction, la précipitation des décisions, l’écart parfois infime entre le sérieux des affaires et le désordre des sentiments. Tout repose ici sur un mécanisme délicat d’aveuglements réciproques, de malentendus, de quiproquos et de révélations retardées, jusqu’à ce que le hasard, en quelque sorte, arrange ce que la volonté s’obstinait à compliquer.
La pièce demande aux comédiens une grande précision de jeu, car l’énergie comique naît moins de l’exagération que de l’exactitude. Le baron incarne une logique rigoureuse, presque obsessionnelle, mais jamais sèche si l’on veut garder la saveur du personnage ; sa certitude devient drôle parce qu’elle se heurte à l’irrégularité du monde et à celle, plus tendre encore, de son neveu. Le marquis, lui, doit garder cette grâce d’étourdi qui n’est pas simple sottise, mais disponibilité à tout ce qui le traverse : amour, musique, idées, emballement soudain. La comtesse, loin d’être une simple coquette, impose une intelligence sensible, rapide, mobile, capable de retourner la distraction en art du sous-entendu. Germain et Victoire, enfin, sont essentiels : ils voient clair, mesurent la situation, et donnent à la pièce son contrepoint de lucidité et de fantaisie pratique.
Pour la mise en scène, tout l’enjeu est de faire sentir que la comédie naît d’un monde où tout va trop vite et pas assez vite à la fois. Les scènes doivent avoir la fluidité d’une conversation interrompue sans cesse par les objets, les papiers, le piano, la malle, les entrées et sorties, comme si l’espace lui-même organisait la confusion. Le rythme est capital, mais il ne faut pas sacrifier la clarté : chaque réplique contient un petit basculement, une rectification, une fuite, une relance. La musique, présente concrètement dans la pièce, peut devenir le symbole du trouble amoureux, de ce qui se dit à côté de ce qu’on croit dire, et il est précieux d’en faire sentir la présence sans en faire un simple ornement.
Ce qui touche, au-delà du comique, c’est la délicatesse avec laquelle Musset regarde ses personnages. Personne n’est véritablement ridicule ; chacun est pris dans sa logique intime, dans ses habitudes, ses élans, ses aveuglements. Le rire vient alors d’une humanité commune, de cette vérité simple que l’on aime souvent mal, que l’on comprend trop tard, et que les grands desseins de la vie se font toujours au milieu des distractions les plus ordinaires. La pièce gagne à être jouée dans ce mélange de vivacité, de tendresse et de légère mélancolie, comme une fête de l’esprit où l’émotion circule sous les éclats de la comédie.
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