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SONIA 113
VOINITZKI 100
YOULIA 81
DIADINE 68

Le Sauvage / Le Sylvain

Comédie Pièce de théâtre

ACTE PREMIER

(Un jardin dans la propriété de JELTOUKHINE. Une maison avec une terrasse; devant la maison, sur une pelouse, deux tables sont dressée l'une pour le déjeuner, l'autre, plus petite, pour les horsd'œuvre.)

SCÈNE PREMIÈRE

YOULIA (8) - JELTOUKHINE (8)
(Ils sortent de la maison.)

YOULIA
Tu ferais bien de mettre ton costume gris. Il te va mieux.

JELTOUKHINE
Cela m'est égal. Quelle importance?

YOULIA
Lénia, pourquoi es-tu si sombre? Est-ce permis, le jour de ton anniversaire? Quel vilain tu fais!
(Elle appuie sa tête contre la poitrine de son frère.)

JELTOUKHINE
Un peu moins d'amour, s'il te plaît.

YOULIA (à travers ses larmes.)
Lénia!

JELTOUKHINE
Au lieu de ces baisers larmoyants, de ces tendres regards et du petit chausson pour ma montre que tu m'as donné — que diable veux-tu que j'en fasse? —, tu devrais plutôt m'obéir! Pourquoi n'as-tu pas écrit aux Sérébriakov ?

YOULIA
J'ai écrit, Lénia!

JELTOUKHINE
A qui?

YOULIA
A Sonia. Je lui ai demandé de venir sans faute aujourd'hui, à une heure. Je lui ai écrit! Parole d'honneur!

JELTOUKHINE
Il est pourtant plus de deux heures, et ils ne sont pas là. Après tout, qu'ils fassent ce qu'ils veulent! Tant pis! Il faut laisser tomber cette affaire, cela ne donnera rien... Rien que de l'humiliation, des sentiments abjects, voilà tout... Elle ne me remarque même pas. Je suis laid, je ne suis pas intéressant, il n'y a rien de romanesque en ma personne, et si jamais elle m'épousait, ce serait uniquement par calcul... pour de l'argent.

YOULIA
Tu es laid... Qu'en sais-tu?

JELTOUKHINE
Je suis aveugle, peut-être? Cette barbe qui me pousse dans le cou, pas comme chez tout le monde... Cette moustache ridicule, que le diable l'emporte... et ce nez...

YOULIA
Pourquoi te tiens-tu la joue?

JELTOUKHINE
J'ai encore mal, là, au-dessous de l'œil.

YOULIA
Oui, c'est même un peu enflé. Laisse-moi t'embrasser et cela passera.

JELTOUKHINE
Que c'est bête!
(Entrent ORLOVSKI et VOINITZKI.)

SCÈNE II

ORLOVSKI (2) - YOULIA (1) - JELTOUKHINE (3) - VOINITZKI (2)
ORLOVSKI
Mon poulet, quand est-ce qu'on va manger? Il est déjà deux heures passées.

YOULIA
Mais les Sérébriakov ne sont pas encore arrivés, parrain !

ORLOVSKI
Combien de temps faudra-t-il encore les attendre? J'ai faim, moi, mon petit chou! Egor Petrovitch a faim, lui aussi!

JELTOUKHINE (s'adressant à VOITNITZKI.)
Les vôtres viendront-ils?

VOINITZKI
Lorsque j'ai quitté la maison, Hélène était en train de s'habiller.

JELTOUKHINE
Donc, ils viendront sans faute?

VOINITZKI
Sans faute? Rien n'est moins sûr. Si notre général a une crise de goutte ou quelque lubie, ils resteront à la maison.

JELTOUKHINE
Dans ce cas, nous allons nous mettre à table. Pourquoi attendre encore? (Il appelle.) Ilia Iliitch ! Serge Nikodimitch !
(Entrent DIADINE et deux ou trois invités.)

SCÈNE III

JELTOUKHINE (5) - YOULIA (3) - ORLOVSKI (9) - DIADINE (7) - VOINITZKI (12)
JELTOUKHINE
Venez casser la croûte. Faites comme chez vous. (Il s'approche de la table des hors-d'œuvre.) Les Sérébriakov ne sont pas venus, Fédor Ivanovitch n'est pas là, le sylvain non plus... Tout le monde nous a oubliés.

YOULIA
Prenez-vous de la vodka, mon petit parrain?

ORLOVSKI
Juste une larme... Comme ça... Suffit.

DIADINE (attachant une serviette à son cou.)
Quelle propriété magnifique que la vôtre, Youlia Stépanovna ! Que je traverse vos champs, que je me promène sous les ombrages de votre jardin, que je regarde cette table, partout j'aperçois l'immense pouvoir de votre petite main de fée. A la vôtre !

YOULIA
J'ai beaucoup d'ennuis, Ilia Iliitch. Hier, par exemple, Nazarka a oublié d'enfermer les petits dindons dans la grange, ils ont passé la nuit dehors, dans la rosée, et aujourd'hui il y en a cinq de crevés!

DIADINE
Ce ne sont pas des choses à faire. Le dindon est un oiseau délicat.

VOINITZKI (à DIADINE.)
Dis donc, Gaufrette, coupe-moi une tranche de jambon !

DIADINE
Avec le plus grand plaisir. C'est un jambon magnifique. Un jambon des Mille et une Nuits. (Il coupe du jambon.) Je te le couperai, Georges, dans toutes-les règles de l'art. Beethoven et Shakespeare ne sauraient le faire mieux que moi. Seulement, ce couteau ne coupe pas.
(Il aiguise un couteau contre un autre.)

JELTOUKHINE (tressaillant.)
Vvvvvv... Laisse ça, Gaufrette. Je ne peux pas supporter ce bruit.

ORLOVSKI
Racontez-nous quelque chose, Egor Petrovitch. Que se passe-t-il chez vous?

VOINITZKI
Rien du tout.

ORLOVSKI
Quoi de neuf?

VOINITZKI
Rien. Tout est comme par le passé. La même chose que l'année dernière. Moi, selon mon habitude, je parle beaucoup et je travaille peu. Ma vieille linotte de maman radote toujours sur l'émancipation des femmes. D'un œil, elle regarde dans la tombe et, de l'autre, elle cherche dans des livres savants l'aube d'une vie nouvelle.

ORLOVSKI
Et Sacha?

VOINITZKI
Le professeur? Les mites ne l'ont malheureusement pas encore dévoré. Comme toujours, il reste dans son cabinet de travail, depuis le matin jusqu'à une heure avancée de la nuit, et il écrit sans arrêt. "L'esprit tendu, le front ridé, nous écrivons, nous écrivons, — mais ni nous-mêmes, ni nos écrits nulle louange ne récoltons." Sonetchka, elle aussi, continue à dévorer des livres savants et à remplir son journal intime de notes extrêmement intelligentes.

ORLOVSKI
Elle est mignonne, cette petite...

VOINITZKI
Observateur comme je le suis, je devrais écrire un roman. Mon sujet est prêt et ne demande qu'à être traité. Un professeur en retraite, tout desséché, perroquet savant... Il a la goutte, des rhumatismes, la migraine, une maladie de foie et tout ce qui s'ensuit... Il est jaloux comme Othello. Il vit, bien malgré lui, dans la propriété de sa première femme, parce que ses moyens ne lui permettent pas de vivre en ville. Il se plaint éternellement de ses malheurs, bien qu'en réalité il soit on ne peut plus heureux.

ORLOVSKI
Oh! Oh!

VOINITZKI
Bien sûr que si! Pensez un peu à la chance qu'il a eue! Fils d'un simple diacre, élève d'un séminaire, le voilà en possession de titres universitaires, d'une chaire de Faculté! On l'appelle Excellence, il est le gendre d'un sénateur, et caetera... Mais il y a mieux. Voilà un homme qui, depuis vingt-cinq ans, parle et écrit sur les arts sans y rien comprendre. Voilà vingt-cinq ans qu'il remâche les idées des autres sur le réalisme, les tendances actuelles et autres balivernes; vingt-cinq ans qu'il enseigne et écrit des choses que les gens intelligents connaissent depuis longtemps et qui n'intéressent pas les autres. Bref, vingt-cinq ans qu'il oscille entre le vide et le néant. Et cependant quel succès ! Quelle célébrité ! Et pourquoi, dites-moi? De quel droit?

ORLOVSKI (en riant.)
Mais c'est de la jalousie!

VOINITZKI
Oui, de la jalousie ! Et quel succès auprès des femmes ! Aucun Don Juan n'a connu cela! Sa première femme, ma sœur, une belle et douce créature, aussi pure que ce ciel bleu, une femme noble, généreuse et qui avait plus d'admirateurs que lui n'avait jamais eu d'élèves, l'a aimé comme seul un ange peut aimer son semblable. Ma mère, sa belle-mère, est encore aujourd'hui en admiration devant lui; aujourd'hui encore, il lui inspire une terreur sacrée. Sa deuxième femme, si belle, si intelligente — vous l'avez vue! — l'a épousé alors qu'il était déjà vieux. Elle lui a tout donné, sa jeunesse, sa beauté, sa liberté, son éclat... Et pourquoi? Pour quelle raison? Elle qui est si douée!... Ah! quelle artiste! Comme elle joue du piano!

ORLOVSKI
C'est une famille en général très douée. Une famille exceptionnelle.

JELTOUKHINE
C'est vrai. Sophie Alexandrovna, par exemple, a une voix magnifique. Un soprano étonnant! Je n'ai jamais rien entendu de pareil, non, pas même à Pétersbourg! Seulement, entre nous, elle force un peu dans les registres supérieurs. Quel dommage!... Ah! parlez-moi des registres supérieurs! Je donne ma tête à couper que, si seulement elle avait ces registres, elle serait devenue une cantatrice hors série... Excusez-moi, j'ai deux mots à dire à Youlia. (Il emmène YOULIA à l'écart.) Envoie un homme à cheval chez les Sérébriakov. Écris-leur que, s'ils ne peuvent pas venir maintenant, ils viennent au moins pour le dîner. (Baissant la voix.) Mais ne me fais pas honte, soigne ton orthographe... "Venir" s'écrit avec un seul "n"... (Haussant la voix, d'un ton aimable.) Fais-le, s'il te plaît, mon amie.

YOULIA
Entendu !
(Elle sort.)

DIADINE
On raconte qu'Eléna Andréievna, l'épouse du professeur que je n'ai pas l'honneur de connaître, se distingue non seulement par ses qualités morales, mais aussi par sa beauté.

VOINITZKI
Oui, c'est une très belle personne.

JELTOUKHINE
Elle est fidèle à son professeur?

VOINITZKI
Oui, malheureusement.

JELTOUKHINE
Pourquoi malheureusement ?

VOINITZKI
Parce que cette fidélité est fausse d'un bout à l'autre. Beaucoup de rhétorique, mais pas trace de logique. Il est immoral de tromper un vieux mari que l'on ne peut pas sentir; mais étouffer sa pauvre jeunesse et tout sentiment vrai, ça, c'est très bien.

DIADINE (d'une voix larmoyante.)
Mon petit Georges, je n'aime pas t'entendre parler ainsi. Voyons, tout de même... Vrai, j'en tremble... Messieurs, je n'ai aucun talent, je ne dispose pas de fleurs de rhétorique, mais permettez-moi de vous dire sans grandes phrases ce que me dicte ma conscience... Messieurs, celui qui trompe sa femme ou celle qui trompe son mari sont des traîtres et pourraient même trahir leur patrie!

VOINITZKI
Ferme ton robinet!

DIADINE
Permets, mon petit Georges... Ivan Ivanytch, Lénia, mes chers amis, veuillez considérer la perfidie du destin à mon endroit. Tout le monde sait que ma femme a filé avec l'homme de son choix au lendemain de notre mariage, sans autre raison que mon physique ingrat.

VOINITZKI
Elle a eu parfaitement raison.

DIADINE
Permettez, messieurs! Depuis cet incident, je n'ai jamais failli à mon devoir. J'aime toujours ma femme, je lui suis fidèle, je l'aide comme je peux et j'ai fait un testament en faveur des enfants qu'elle a eu avec l'homme de son choix. Je n'ai pas failli à mon devoir et j'en suis fier. Je suis fier, moi! J'ai perdu le bonheur, mais ma fierté me reste. Mais elle? Sa jeunesse a fui, sa beauté est fanée, conformément aux lois de la nature, l'homme de son choix est mort — Dieu ait son âme! Que lui reste-t-il? (Il s'assied.) Je vous parle sérieusement, pourquoi riez-vous ?

ORLOVSKI
Tu es un brave homme, une belle âme, mais tes discours sont trop longs et tu fais trop de gestes...
(FEDOR IVANOVITCH ORLOVSKI sort de la maison; il porte une longue veste en beau drap ; il est chaussé de hautes bottes; sur sa poitrine, des décorations, des médailles et une chaîne en or massif, ornée de breloques; à ses doigts, des bagues de valeur.)

SCÈNE IV

FEDOR IVANOVITCH
Bonjour, les enfants!

ORLOVSKI (tout joyeux.)
Tiens, te voilà, Fédia, mon cher garçon!

FEDOR IVANOVITCH (à JELTOUKHINE.)
Toutes mes félicitations pour ta fête... Je te souhaite de pousser encore... (Il salue tout le monde.) Mon paternel ! Bonjour, Gaufrette! Bon appétit à tous! Pain et sel!

JELTOUKHINE
Où as-tu été traîner? Comment peux-tu venir si tard?

FEDOR IVANOVITCH
Quelle chaleur! Il faudrait de la vodka!

ORLOVSKI (admirant son fils.)
Mon ami! Quelle barbe magnifique! Messieurs, n'est-ce pas qu'il est beau? Regardez-le bien, n'est-il pas beau?

FEDOR IVANOVITCH
A la santé du héros de la fête! (Il vide un verre.) Et les Sérébriakov ne sont-ils pas venus?

JELTOUKHINE
Non.

FEDOR IVANOVITCH
Hum... Où est donc Youlia?

JELTOUKHINE
Je ne sais pas ce qu'elle fabrique. Il est temps de servir le pâté. Je vais l'appeler.
(Il sort.)

ORLOVSKI
Notre Lénia, le héros de la fête, est mal luné aujourd'hui. Je le trouve sombre.

VOINITZKI
C'est une brute, tout simplement.

ORLOVSKI
Ses nerfs sont détraqués. Rien à faire...

VOINITZKI
Il est trop infatué, voilà pourquoi il est nerveux. Essayez de dire devant lui que ce hareng est bon, tout de suite il sera vexé, parce que ce n'est pas lui qu'on aura loué. Un pauvre type!... Mais le voilà!
(Entrent YOULIA et JELTOUKHINE.)

SCÈNE V

YOULIA (6) - ORLOVSKI (1) - DIADINE (1) - FEDOR IVANOVITCH (8) - VOINITZKI (2) - JELTOUKHINE (4) - VASSILI (1)
YOULIA
Bonjour, Fédia! (Ils s'embrassent.) Mange, mon chéri. (A ORLOVSKI.) Mon petit parrain, regardez le cadeau que j'ai fait aujourd'hui à Lénia.
(Elle montre un petit chausson brodé pour une montre.)

ORLOVSKI
Ma douce, ma petite fille, quel joli chausson !

YOULIA
Rien qu'en fil d'or, j'en ai eu pour plus de huit roubles. Regardez les bords : des perles, des perles, des perles... Et voici son nom : "Léonide Jeltoukhine." Ici, brodé avec du fil de soie : "Je donne à celui que j'aime..."

DIADINE
Permettez-moi de regarder aussi. C'est délicieux!

FEDOR IVANOVITCH
Mais laissez donc... Ça suffit! Youlia, dis qu'on apporte du champagne!

YOULIA
On en boira ce soir, Fédia !

FEDOR IVANOVITCH
Qu'est-ce que cela veut dire : ce soir? Tout de suite! Sinon, je m'en vais. Parole d'honneur, je m'en vais. Où est-il, ton champagne? J'irai le chercher moi-même.

YOULIA
Tu me fais toujours du désordre dans mon ménage, Fédia. (A VASSILI.) Tiens, prends la clef. Le champagne est dans le garde-manger, tu sais bien, dans le coin, près du sac de raisins secs, dans un panier. Mais fais attention, ne casse rien!

FEDOR IVANOVITCH
Apporte trois bouteilles, Vassili !

YOULIA
Tu ne seras jamais un bon maître, Fédia. (Elle sert à tous du pâté en croûte.) Mangez, mes amis, je vous en prie, mangez comme il faut. On ne dînera pas de sitôt, pas avant six heures... Tu ne seras jamais bon à rien. Fédia... Tu es un homme fini...

FEDOR IVANOVITCH
La voilà qui me sermonne encore!

VOINITZKI
Il me semble qu'une voiture vient d'arriver... Vous entendez ?

JELTOUKHINE
Oui, ce sont les Sérébriakov... Enfin!

VASSILI
M. et Mme Sérébriakov sont arrivés.

YOULIA (pousse un cri de joie.)
Sonia !
(Elle sort en courant.)

VOINITZKI (chantonne.)
Allons les recevoir, allons les recevoir!
(Il sort.)

FEDOR IVANOVITCH
Voyez-les, comme ils sont contents !

JELTOUKHINE
Ces gens-là manquent vraiment de tact. Il couche avec la femme du professeur et il est incapable de le cacher!

FEDOR IVANOVITCH
Qui ça?

JELTOUKHINE
Georges, parbleu! Tout à l'heure, avant ton arrivée, il parlait d'elle avec tant d'enthousiasme que c'en était indécent.

FEDOR IVANOVITCH
Comment sais-tu qu'il couche avec elle?

JELTOUKHINE
Voyons, suis-je aveugle? D'ailleurs, tout le district en parle.

FEDOR IVANOVITCH
Ce sont des balivernes. Pour l'instant, elle n'a pas d'amant, mais bientôt elle en aura un : moi! Tu as compris? Moi!

SCÈNE VI

YOULIA (2) - ORLOVSKI (11) - SEREBRIAKOV (4) - MARIA VASSILIEVNA (1) - SONIA (9) - DIADINE (4) - VOINITZKI (4) - FEDOR IVANOVITCH (2)
YOULIA (en embrassant SONIA.)
Chérie! Chérie!

ORLOVSKI (va à leur rencontre; s'adressant au professeur.)
Sacha! Bonjour, mon vieux, bonjour, mon ami! (Il l'embrasse.) Ça va? Dieu merci!

SEREBRIAKOV
Et toi, compère? Tu as l'air tout à fait en forme. Très heureux de te voir. Il y a longtemps que tu es rentré?

ORLOVSKI
Vendredi dernier. (A MARIA VASSILIEVNA.) Maria Vassilievna! Et comment va la santé, Votre Excellence?
(Il lui baise la main.)

MARIA VASSILIEVNA
Mon cher ami...
(Elle l'embrasse sur le front.)

SONIA
Mon petit parrain!

ORLOVSKI
Sonetchka, mon cœur! (Il l'embrasse.) Ma colombe, mon petit serin...

SONIA
Vous avez toujours votre bonne figure, si sentimentale, si sucrée...

ORLOVSKI
Elle a grandi, elle a embelli, elle est devenue une grande fille, ma mignonne...

SONIA
Comment ça va, en général? La santé?

ORLOVSKI
Terriblement bonne.

SONIA
C'est un as, mon parrain... (A FEDOR.) Je n'ai pas encore remarqué le personnage principal! (Ils s'embrassent.) Comme il est bronzé, tout couvert de poils... une véritable araignée!

YOULIA
Chérie!

ORLOVSKI (à SEREBRIAKOV.)
Alors, comment vis-tu?

SEREBRIAKOV
Comme ça, tout doucement... Et toi?

ORLOVSKI
Moi? De quoi me plaindrais-je? Je vis! J'ai cédé ma propriété à mon fils, j'ai marié mes filles à de braves garçons, et maintenant il n'y a pas homme plus libre que moi. Je n'ai plus qu'à me promener.

DIADINE (à SEREBRIAKOV.)
Votre Excellence arrive un peu en retard. La température du pâté a déjà considérablement baissé. Permettez-moi de me présenter : Ilia Iliitch Diadine, ou encore Gaufrette, comme d'aucuns m'appellent avec beaucoup d'esprit, à cause de mon visage marqué de petite vérole.

SEREBRIAKOV
Très heureux.

DIADINE
Madame! Mademoiselle! (Il salue ELENA et SONIA.) Tous ceux qui sont réunis ici, Excellence, sont mes bons amis. Jadis, j'avais de la fortune, mais, pour des raisons de famille, ou encore pour des raisons indépendantes de la rédaction, comme on dit dans les centres intellectuels, j'ai été obligé de céder ma part à mon propre frère, lequel par suite d'un hasard malheureux a perdu soixante-dix mille roubles appartenant à l'État. Mon métier : j'exploite des éléments tumultueux. J'oblige des vagues bouillonnantes à faire tourner les roues d'un moulin que mon ami le sylvain m'a loué.

VOINITZKI
Ferme ton robinet, Gaufrette!

DIADINE
Je m'incline toujours avec vénération (Il s'incline.) devant les lumières de la science qui éclairent les horizons de notre patrie. Excusez mon audace : je rêve de faire une visite à Votre Excellence, afin d'exalter mon âme en parlant des derniers progrès de la science.

SEREBRIAKOV
Mais je vous en prie, je serai très heureux.

SONIA
Parlons un peu de vous, parrain. Où avez-vous passé l'hiver? Où êtes-vous allé vous cacher?

ORLOVSKI
Je suis allé à Gmunden, ma douce, je suis allé à Paris, et puis à Nice, à Londres...

SONIA
Voilà qui est bien! Quel veinard!

ORLOVSKI
Tu n'as qu'à venir avec moi en automne. Tu veux?

SONIA (chante.)
"Il ne faut pas me tenter en vain..."

FEDOR IVANOVITCH
Ne chante pas à table, sinon ton mari aura une femme stupide.

DIADINE
Il serait intéressant de contempler cette table à vol d'oiseau. Quel bouquet délicieux! Tout est ici réuni : la grâce, la beauté, le profond savoir, la gloi...

FEDOR IVANOVITCH
Quel langage délicieux! Dieu sait ce que c'est! Tu parles comme si quelqu'un te passait un rabot sur l'échine...

ORLOVSKI (à SONIA.)
Et toi, mon amie, tu n'es toujours pas mariée?

VOINITZKI
Voyons, qui voulez-vous qu'elle épouse? Humboldt est déjà mort, Edison est en Amérique, Lassalle est mort aussi... L'autre jour, sur sa table, j'ai trouvé son journal intime, un énorme cahier; je l'ouvre et je lis : "Non, je n'aimerai jamais personne... L'amour n'est que l'élan égoïste du Moi vers un individu de l'autre sexe..." Et je ne sais quoi encore : transcendant, le point culminant d'un principe intégral... Fichtre! Je me demande où tu as appris tout cela?

SONIA
Oncle Georges, tu ne devrais pas faire de l'ironie, toi moins qu'un autre.

VOINITZKI
Pourquoi te fâches-tu?

SONIA
Encore un mot, et l'un de nous partira d'ici. Moi ou toi...

ORLOVSKI (riant aux éclats.)
En voilà un caractère!

VOINITZKI
Oui, c'est un drôle de caractère, mes amis ! (A SONIA.) Eh bien, ta patte! Donne ta petite patte !
(Il lui baise la main.) Paix et amitié! Je ne recommencerai plus.

SCÈNE VII

KHROUCHTCHEV (20) - ORLOVSKI (7) - JELTOUKHINE (4) - YOULIA (4) - SONIA (10) - FEDOR IVANOVITCH (18) - ELENA ANDREEVNA (2) - DIADINE (7) - MARIA VASSILIEVNA (9) - VOINITZKI (14) - SEREBRIAKOV (10)
KHROUCHTCHEV (sortant de la maison.)
Pourquoi ne suis-je pas peintre? Quel groupe magnifique!

ORLOVSKI (tout joyeux.)
Michel, mon filleul chéri!

KHROUCHTCHEV
Mes félicitations! Bonjour, Youletchka, que vous êtes jolie aujourd'hui ! Mon petit parrain ! (Il embrasse ORLOVSKI.) Sophie Alexandrovna !
(Il salue les autres.)

JELTOUKHINE
Comment peut-on arriver si tard? Où étais-tu?

KHROUCHTCHEV
Chez un malade.

YOULIA
Le pâté est froid depuis longtemps.

KHROUCHTCHEV
Ça ne fait rien, Youlia, je le mangerai froid. Où dois-je m'asseoir?

SONIA
Mettez-vous là!
(Elle lui indique une place à côté d'elle.)

KHROUCHTCHEV
Il fait aujourd'hui un temps superbe, et j'ai un appétit infernal. Attendez, je veux d'abord boire de la vodka! (Il boit.) A la santé du nouveau-né! Et je mangerai un petit pâté par là-dessus... Youletchka, embrassez ce pâté, il sera encore meilleur. (YOULIA embrasse le pâté.) Merci. Comment ça va, parrain? Je ne vous ai pas vu depuis longtemps...

ORLOVSKI
Oui, il y a un bon moment. J'étais à l'étranger...

KHROUCHTCHEV
On me l'a dit, on me l'a dit... Je vous ai bien envié... Et toi, Fédor, ça va?

FEDOR IVANOVITCH
Grâce à vos prières, qui nous soutiennent comme des piliers...

KHROUCHTCHEV
Et les affaires?

FEDOR IVANOVITCH
Je ne peux pas me plaindre, ça va. Seulement, mon vieux frère, beaucoup trop de déplacements. Je suis à bout. D'ici au Caucase, du Caucase à la maison, et puis encore au Caucase, et ainsi sans arrêt. Je galope comme un fou! C'est que j'ai deux propriétés là-bas!

KHROUCHTCHEV
Je le sais.

FEDOR IVANOVITCH
Je me consacre à la colonisation et je chasse les tarentules et les scorpions. Dans l'ensemble, les affaires marchent assez bien, mais quant aux "passions, maudites passions"... il n'y a rien de changé.

KHROUCHTCHEV
Naturellement, tu es amoureux?

FEDOR IVANOVITCH
Excellente occasion pour boire un coup, Sylvain! (Il boit.) Messieurs, ne vous amourachez jamais de femmes mariées! Parole d'honneur, mieux vaut avoir reçue une balle dans l'épaule ou dans la jambe, comme votre humble serviteur, que d'être amoureux d'une femme mariée... C'est un tel malheur que...

SONIA
C'est sans espoir?

FEDOR IVANOVITCH
En voilà une idée ! Sans espoir ! Il n'y a rien au monde qui soit sans espoir. Amour désespéré, amour malheureux, des "oh!" et des "hélas!", balivernes que tout cela! Il suffit de vouloir. Quand je veux que mon fusil ne fasse pas de ratés, il m'obéit. Quand je veux qu'une dame tombe amoureuse de moi, elle n'y coupe pas. Voilà, ma vieille Sonia! Quand j'en ai choisi une, il lui est plus facile, je crois, d'aller faire un tour dans la lune, que de m'échapper.

SONIA
Dis donc, tu nous fais peur!

FEDOR IVANOVITCH
On ne m'échappe pas, oh non! Trois mots seulement, et elle est en mon pouvoir. Oui... Je lui ai dit simplement : "Madame, toutes les fois que vous regarderez une fenêtre, vous penserez à moi, je le veux!" Et, de cette façon-là, elle pense à moi mille fois par jour. Mais ce n'est pas tout : tous les jours, je la bombarde de lettres...

ELENA ANDREEVNA
Les lettres ne sont pas un moyen très sûr. Elle les reçoit, mais elle peut ne pas les lire.

FEDOR IVANOVITCH
Vous croyez? Hum... Voilà trente-cinq ans que je vis sur cette planète, mais jamais je n'ai encore rencontré ce phénomène : une femme qui aurait le courage de ne pas décacheter une lettre!

ORLOVSKI (admirant son fils.)
Hein! Qu'il est beau, mon garçon! Moi-même, dans le temps, j'étais exactement comme lui — exactement! Sauf que je n'ai pas été à la guerre, mais quant à boire de la vodka et à gaspiller de l'argent — vrai, j'étais terrible !

FEDOR IVANOVITCH
Je l'aime, Michel, je l'aime comme un fou, furieusement... Si seulement elle voulait de moi, je lui donnerais tout... Je l'emmènerais chez moi, au Caucase, dans les montagnes, et nous pourrions y vivre comme des bienheureux... Je monterais la garde auprès d'elle, Eléna Andréevna, tel un chien fidèle, et elle serait pour moi, comme dit la chanson de notre président : "Et tu seras la reine du monde, O ma fidèle amie!" Hélas! elle ne connaît pas son bonheur!

KHROUCHTCHEV
Mais qui est cette bienheureuse?

FEDOR IVANOVITCH
Si tu sais trop de choses, tu vieilliras vite. Mais assez parlé de ça ! Tournons la page ! Je me souviens — il y a de cela une dizaine d'années et Lénia n'était encore qu'un lycéen — nous avons fêté comme aujourd'hui l'anniversaire de sa naissance. Je suis parti d'ici à cheval, Sonia assise sur mon bras gauche, Youlia sur mon bras droit, et toutes les deux s'accrochaient à ma barbe. Messieurs-dames, buvons à la santé des amies de ma jeunesse, Sonia et Youlia!

DIADINE (riant aux éclats.)
C'est délicieux!

FEDOR IVANOVITCH
Un jour, c'était après la guerre, j'étais en train de me soûler en compagnie d'un pacha turc, à Trébizonde... Et voilà qu'il me demande...

DIADINE (interrompant.)
Mes amis, buvons à nos bonnes relations ! Vive l'amitié ! Hourra !

FEDOR IVANOVITCH
Halte, halte, halte! Sonia, je réclame ton attention! Je propose un pari, que le diable m'emporte! Voilà, je mets trois cents roubles sur la table. Nous allons jouer au croquet après le déjeuner et je parie de faire en une fois tous les arceaux aller et retour.

SONIA
J'accepte, seulement je n'ai pas trois cents roubles.

FEDOR IVANOVITCH
Si tu perds, tu chanteras pour moi quarante fois!

SONIA
D'accord.

DIADINE
C'est délicieux! C'est délicieux!

ELENA ANDREEVNA (regardant le ciel.)
Quel est cet oiseau qui passe là?

JELTOUKHINE
C'est un épervier.

FEDOR IVANOVITCH
Mes amis, à la santé de l'épervier!
(SONIA part d'un grand éclat de rire.)

ORLOVSKI
La voilà partie! Qu'est-ce que tu as?
(KHROUCHTCHEV rit à son tour.)

ORLOVSKI
Et toi, qu'est-ce qui te prend?

MARIA VASSILIEVNA
Sophie, ce n'est pas convenable!

KHROUCHTCHEV
Oh! excusez-moi, mes amis... Je m'arrête, je m'arrête...

ORLOVSKI
C'est ce qu'on appelle rire sans raison.

VOINITZKI
Ces deux-là, il suffit de leur montrer le doigt, pour qu'ils éclatent de rire. Sonia! (Lui montrant son index.) Vous voyez bien!

KHROUCHTCHEV
Ça suffit! (Il regarde sa montre.) Eh bien, père Michel, tu as mangé et bu, et il ne faut pas abuser de l'hospitalité. Il est temps de partir.

SONIA
Où allez-vous?

KHROUCHTCHEV
Chez un malade. Je suis dégoûté de la médecine comme d'une femme que j'aurais cessé d'aimer, comme d'un hiver trop long...

SEREBRIAKOV
Mais permettez, la médecine est tout de même votre métier, votre affaire, pour ainsi dire...

VOINITZKI (ironique.)
Il a un autre métier. Il extrait de la tourbe de ses terres.

SEREBRIAKOV
Comment?

VOINITZKI
De la tourbe. Un ingénieur a calculé qu'il y a dans ses terres pour sept cent vingt mille roubles de tourbe. Ne rigolez pas!

KHROUCHTCHEV
Ce n'est pas pour gagner de l'argent que je fais extraire de la tourbe.

VOINITZKI
Et pourquoi donc?

KHROUCHTCHEV
Pour que vous ne détruisiez pas les forêts.

VOINITZKI
Et pourquoi ne pas les abattre? A vous entendre, on croirait que les forêts n'existent que pour que les gars et les filles des villages puissent y crier "ohé!"

KHROUCHTCHEV
Je n'ai jamais dit cela.

VOINITZKI
Tout ce que j'ai eu l'honneur d'entendre de votre bouche sur la protection des forêts, me paraît dépassé, peu sérieux et tendancieux. Je vous prie de m'excuser. Je ne juge pas par ouï-dire, non; je connais presque par cœur tous vos plaidoyers. Par exemple... (Avec emphase, en faisant de grands gestes comme pour imiter KHROUCHTCHEV.) Vous autres hommes, vous détruisez les forêts, ces forêts qui embellissent la terre, qui nous apprennent à sentir la beauté et nous élèvent l'âme. Les forêts adoucissent la rudesse du climat. Dans les pays tempérés, on gaspille moins de forces à lutter contre la nature; les hommes y sont plus doux, plus affectueux. Tous les êtres y sont beaux, souples, sensibles, parlent avec élégance et se meuvent avec grâce. Les arts et les sciences y fleurissent, la philosophie n'y est pas pessimiste, les hommes y traitent les femmes avec beaucoup de délicatesse... Et caetera, et caetera... Tout cela est très gentil, mais si peu convaincant que vous voudrez bien me permettre de brûler des bûches dans mon poêle et de construire des granges en bois.

KHROUCHTCHEV
Qu'on abatte les arbres quand c'est nécessaire, mais qu'on cesse d'anéantir les forêts. Toutes les forêts russes gémissent sous les coups de hache, des millions d'arbres sont perdus, les bêtes et les oiseaux quittent leurs refuges, les rivières baissent et se dessèchent, les plus beaux paysages disparaissent à jamais — tout cela parce que l'homme paresseux n'a pas le courage de se baisser pour ramasser le combustible qui traîne. Il faut être un barbare insensé (Il montre les arbres.) pour brûler cette beauté dans un poêle, pour anéantir ce que nous sommes incapables de créer. L'homme a été doué d'intelligence et de force créatrice pour augmenter son patrimoine, mais jusqu'à présent il n'a rien créé, il n'a fait que détruire. Il y a de moins en moins de forêts, les cours d'eau se tarissent, le gibier disparaît, le climat est détérioré et, tous les jours, la terre s'appauvrit et s'enlaidit. Vous me regardez ironiquement, tout ce que je dis vous paraît démodé et peu sérieux. Cependant, quand je passe devant les forêts paysannes que j'ai sauvées de la hache, ou quand j'entends bruire les bois que j'ai plantés de mes propres mains, je sens que le climat est un peu en mon pouvoir et que si, dans dix mille ans l'homme est plus heureux, j'y serai pour quelque chose. Quand je plante un petit bouleau et que, plus tard, je le vois reverdir et s'incliner sous la brise, je suis rempli de fierté, car je sais que j'ai aidé Dieu à créer un être vivant !

FEDOR IVANOVITCH (l'interrompant.)
A ta santé, Sylvain

VOINITZKI
Tout cela est parfait, mais si vous vouliez considérer la question du point de vue scientifique et non journalistique...

SONIA
Oncle Georges, ta langue est couverte de rouille. Tais-toi !

KHROUCHTCHEV
En effet, Egor Petrovitch, cessons de parler de cela. Je vous en prie.

VOINITZKI
A votre aise.

MARIA VASSILIEVNA
Oh!

SONIA
Qu'avez-vous, grand-mère?

MARIA VASSILIEVNA (à SEREBRIAKOV.)
J'ai oublié de vous dire, Alexandre... Je n'ai plus de mémoire!... Ce matin, j'ai reçu une lettre de Kharkov, de Paul Aléxéevitch... Il vous envoie ses amitiés...

SEREBRIAKOV
Merci, j'en suis très heureux.

MARIA VASSILIEVNA
Il m'envoie aussi sa nouvelle brochure, qu'il me demande de vous montrer.

SEREBRIAKOV
Intéressante ?

MARIA VASSILIEVNA
Oui, mais un peu étrange. Il réfute tout ce qu'il soutenait lui-même il y a sept ans. C'est tout à fait caractéristique de notre époque. Jamais on n'a renié ses convictions avec autant de facilité. C'est affreux!

VOINITZKI
Il n'y a rien là d'affreux. Mangez votre carassin, maman.

MARIA VASSILIEVNA
Mais enfin, je veux parler!

VOINITZKI
Des tendances et des opinions, nous en parlons depuis cinquante ans. Il est temps d'en finir.

MARIA VASSILIEVNA
Je ne sais pas pourquoi tu détestes m'entendre parler. Excuse-moi, Georges, mais tu as tellement changé depuis un an, que je ne te reconnais plus. Tu étais un homme aux idées bien arrêtées, une personnalité lumineuse...

VOINITZKI
Oui, bien sûr! J'étais une personnalité lumineuse qui n'éclairait rien, ni personne. Permettez-moi de me lever... Une personnalité lumineuse! Peut-on se moquer de moi plus cruellement! Aujourd'hui, j'ai quarante-sept ans. Jusqu'à l'année dernière, j'ai tout fait, comme vous-mêmes, pour m'étourdir sciemment de ces théories abstraites, de cette scolastique, afin de ne pas voir la vie réelle. Et je croyais bien faire! Mais maintenant, si vous saviez comme je me juge stupide d'avoir bêtement laissé passer le temps où j'aurais pu avoir tout ce que la vieillesse me refuse maintenant!

SEREBRIAKOV
Permets, Georges. On dirait que tu reproches quelque chose à tes convictions passées...

SONIA
Assez, papa! C'est ennuyeux.

SEREBRIAKOV
Attends. On dirait que tu reproches quelque chose à tes convictions passées. Mais elles n'y sont pour rien. Le seul responsable, c'est toi. Tu as oublié que, si l'on n'agit pas, les convictions demeurent lettre morte... Tu aurais dû agir.

VOINITZKI
Agir? Tout le monde n'est pas capable d'être un perpetuum mobile, la plume à la main.

SEREBRIAKOV
Que veux-tu dire par là?

VOINITZKI
Rien du tout. Passons. Nous ne sommes pas chez nous.

MARIA VASSILIEVNA
Où ai-je donc la tête? J'aurais dû vous rappeler, Alexandre, de prendre vos gouttes avant le déjeuner. Je les ai apportées, et voilà que j'oublie de vous en parler.

SEREBRIAKOV
C'est inutile.

MARIA VASSILIEVNA
Mais vous êtes malade, Alexandre! Vous êtes .très malade !

SEREBRIAKOV
Pourquoi le crier sur les toits? Vieux, malade, malade, vieux... je n'entends plus que cela. (A JELTOUKHINE.) Léonide Stépanytch, permettez-moi de me lever de table et d'aller à l'intérieur. Il fait trop chaud, ici... et il y a des moustiques.

JELTOUKHINE
Mais je vous en prie. Nous avons fini de déjeuner.

SEREBRIAKOV
Je vous remercie.
(Il se lève et va vers la maison. MARIA VASSILIEVNA le suit.)

YOULIA (à son frère.)
Va avec le professeur! Il faut être poli.

JELTOUKHINE (à YOULIA.)
Que le diable l'emporte!
(Il va à l'intérieur.)

DIADINE
Youlia Stépanovna, permettez-moi de vous remercier du fond du cœur.
(Il lui baise la main.)

YOULIA
Il n'y a pas de quoi, Ilia Iliitch! Vous avez mangé si peu de choses! (Chacun la remercie.) Il n'y a pas de quoi, mes amis. Vous avez mangé si peu de choses !

FEDOR IVANOVITCH
Eh bien, qu'est-ce qu'on fait maintenant? D'abord, nous allons jouer au croquet, et je tâcherai de gagner mon pari... Mais après?

YOULIA
Après, nous dînerons.

FEDOR IVANOVITCH
Et après?

KHROUCHTCHEV
Après, vous viendrez tous chez moi. Ce soir, nous organiserons une partie de pêche sur le lac.

FEDOR IVANOVITCH
Parfait.

DIADINE
C'est délicieux!

SONIA
Permettez, un instant... Nous allons donc maintenant jouer au croquet, disputer la partie... Puis nous dînerons ici, chez Youlia, pas trop tard, et, vers sept heures, nous irons tous chez le Sylv... je veux dire, chez Mikhaïl Lvovitch. C'est parfait. Youlia, allons chercher les boules.
(SONIA et YOULIA vont dans la maison.)

FEDOR IVANOVITCH
Vassili, emporte ces bouteilles sur le terrain de jeu. Nous boirons à la santé du vainqueur. Eh bien, paternel, viens t'adonner à ce noble sport.

ORLOVSKI
Attends, mon garçon, je vais bavarder cinq minutes avec le professeur. Ce sera plus convenable. Il faut respecter l'étiquette. Joue avec ma boule en attendant, ça ne sera pas long.
(Il va vers la maison.)

DIADINE
Moi aussi, j'irai écouter le très savant Alexandre Vladimirovitch. Anticipant le grand plaisir que...

VOINITZKI
Tu nous ennuies, Gaufrette. Va-t'en.

DIADINE
Je m'en vais.
(Il va vers la maison.) FÉDOR, va vers le jardin et chante. "Et tu seras la reine du monde, O ma fidèle amie"...
(Il sort.)

KHROUCHTCHEV
Je vais me retirer discrètement. (A VOINITTZKI.) Egor Pétrovitch, ne parlons plus jamais ni des forêts ni de la médecine, je vous en prie instamment. Chaque fois que vous abordez l'un de ces sujets, cela me laisse un arrière-goût dans la bouche toute la journée, comme si j'avais mangé dans une assiette non étamée. J'ai bien l'honneur...
(Il sort.)

SCÈNE VIII

VOINITZKI
Quel esprit étroit ! Chacun a le droit de dire des bêtises, mais je n'aime pas qu'on les dise avec emphase.

ELENA ANDREEVNA
Mais vous, Georges, vous avez encore été impossible Quel besoin aviez-vous de discuter avec Maria Vassilievna, avec Alexandre, et de parler de "perpetuum mobile"? C'est vraiment mesquin!

VOINITZKI
Mais puisque je le hais!

ELENA ANDREEVNA
Il n'y a aucune raison de haïr Alexandre. Il est comme les autres...
(SONIA et YOULIA vont au jardin, portant des boules et des maillets.)

VOINITZKI
Si vous pouviez vous voir vous-même, voir votre visage, vos mouvements... Quelle paresse de vivre! Oh! quelle paresse!

ELENA ANDREEVNA
Oui, c'est de la lassitude et de l'ennui... (Une pause.) Tout le monde dit devant moi du mal de mon mari, sans être gêné par ma présence. Tout le monde me regarde avec pitié : la malheureuse, elle a un vieux mari... Tous, même de très braves gens, voudraient que je quitte Alexandre... Toutes ces marques de sympathie, ces regards pleins de compassion, ces tristes soupirs n'ont qu'une seule signification... Le Sylvain disait tout à l'heure : insensés qui détruisez les forêts, il n'y en aura bientôt plus sur la terre; et vous, comme des insensés, vous détruisez l'être humain, et, à cause de vous, il n'y aura bientôt plus sur terre ni fidélité, ni pureté, ni esprit de sacrifice. Pourquoi ne pouvez-vous pas regarder froidement une épouse fidèle, si ce n'est pas la vôtre? Le Sylvain a parfaitement raison : le démon de la destruction vous habite. Vous n'avez pitié ni des forêts ni des oiseaux, ni des femmes ni de vos semblables.

VOINITZKI
Cette philosophie me déplaît.

ELENA ANDREEVNA
Et dites à votre Fédor Ivanytch que je suis fatiguée de son insolence. Cela devient écœurant, à la fin! Me regarder dans les yeux et parler devant tout le monde de son amour pour une femme mariée! C'est extrêmement spirituel! (Des voix dans le jardin : "Bravo ! Bravo !") Ce Sylvain, comme il est sympathique! Il vient souvent chez nous, mais je suis timide, et je n'ai jamais su lui parler, ni l'accueillir aimablement. Il doit me croire méchante ou trop fière. Si nous sommes bons amis, vous et moi, Georges, c'est sans doute parce que nous sommes des êtres fades et assommants. Oui, des êtres assommants. Ne me regardez pas ainsi, je n'aime pas cela.

VOINITZKI
Comment pourrais-je vous regarder autrement? Je vous aime. Vous êtes mon bonheur, ma vie, ma jeunesse! Je sais que mes chances d'être aimé en retour sont nulles, mais je ne vous demande rien, permettez-moi seulement de vous regarder, d'écouter votre voix...

SCÈNE IX

SEREBRIAKOV (se montre à la fenêtre.)
Léna, où es-tu?

ELENA ANDREEVNA
Ici.

SEREBRIAKOV
Viens, reste un peu avec nous, ma chérie...
(Il disparaît, ELENA ANDREIEVNA va vers la maison.)

VOINITZKI (qui la suit.)
Permettez-moi de vous parler de mon amour, ne me chassez pas, et ce sera déjà pour moi le plus grand bonheur...

ACTE II

(Une salle à manger dans la maison de SEREBRIAKOV. Un buffet; au centre de la pièce, une grande table. Il est plus d'une heure du matin. On entend les claquettes du veilleur de nuit dans le jardin.)

SCÈNE PREMIÈRE

(SEREBRIAKOV qui sommeille dans un fauteuil, près de la fenêtre ouverte et ELENA)
(ANDREEVNA, assise près de lui. Elle sommeille aussi.)

SEREBRIAKOV (s'éveillant.)
Qui est là? C'est toi, Sonia?

ELENA ANDREEVNA
C'est moi.

SEREBRIAKOV
Ah! c'est toi, Léna... J'ai des douleurs insupportables...

ELENA ANDREEVNA
Ton plaid est tombé. (Elle lui enveloppe les jambes.) Je vais fermer la fenêtre, Alexandre.

SEREBRIAKOV
Non, j'étouffe... Je viens de m'assoupir et j'ai rêvé que ma jambe gauche n'était pas à moi. Une douleur lancinante m'a réveillé. Non, ce n'est pas la goutte, c'est plutôt le rhumatisme... Quelle heure est-il maintenant?

ELENA ANDREEVNA
Une heure vingt.
(Un temps.)

SEREBRIAKOV
Nous devons avoir les oeuvres de Batiouchkov dans la bibliothèque. Veux-tu les chercher demain matin?

ELENA ANDREEVNA
Comment ?

SEREBRIAKOV
Cherche les œuvres de Batiouchkov demain matin. Je crois me souvenir qu'elles étaient là. Mais pourquoi ai-je tant de peine à respirer?

ELENA ANDREEVNA
C'est la fatigue. Deux nuits que tu ne dors pas!

SEREBRIAKOV
On dit que la goutte dont souffrait Tourgueniev s'était transformée en angine de poitrine. J'ai bien peur qu'il ne m'arrive la même chose. Maudite vieillesse! Elle est odieuse, que le diable l'emporte! Depuis que je suis devenu vieux, je me dégoûte moi-même et je me figure que vous êtes tous dégoûtés de me voir.

ELENA ANDREEVNA
A t'entendre parler de ta vieillesse, on dirait que nous en sommes tous responsables.

SEREBRIAKOV
Toi la première, tu es dégoûtée de moi.

ELENA ANDREEVNA
Que c'est ennuyeux!
(Elle se lève et va s'asseoir à l'écart.)

SEREBRIAKOV
Naturellement, tu as raison. Je ne suis pas bête, je comprends. Tu es jeune, bien portante, belle, tu veux vivre, et moi je suis un vieillard, un demi-mort. Eh bien? Est-ce que je ne comprends pas? Bien sûr, c'est bête d'être encore en vie. Mais attendez un peu, je ne tarderai pas à vous débarrasser de ma personne. Je n'en ai pas pour longtemps.

ELENA ANDREEVNA
Sacha, je n'en peux plus. Si mes nuits de veille méritent quelque récompense, alors je t'en supplie, tais-toi! Pour l'amour du ciel, tais-toi! Je ne te demande rien de plus.

SEREBRIAKOV
Ainsi, par ma faute, vous êtes tous à bout, vous vous ennuyez, vous perdez votre jeunesse, et moi je suis le seul à jouir de la vie et à être content. C'est cela, non?

ELENA ANDREEVNA
Tais-toi, tu me tortures.

SEREBRIAKOV
Je vous torture tous, cela va de soi.

ELENA ANDREEVNA (pleurant.)
C'est insupportable! Dis-moi, que me veux-tu?

SEREBRIAKOV
Rien du tout.

ELENA ANDREEVNA
Alors, tais-toi; je t'en prie!

SEREBRIAKOV
Étrange! Quand c'est Georges ou cette vieille idiote de Maria Vassilievna qui parlent, tout va bien, tout le monde écoute, mais il suffit que je dise un seul mot, et tous se sentent malheureux. Même le son de ma voix les dégoûte. Eh bien, soit, je suis désagréable, je suis un égoïste, un despote, mais est-ce que, dans ma vieillesse, je n'ai pas le droit d'être un peu égoïste? Ne l'ai-je pas mérité? Ma vie a été dure. Orlovski et moi, nous étions étudiants à la même époque. Tu n'as qu'à l'interroger. Lui faisait la noce, il allait chez les Tziganes, subvenait à mes besoins, et moi, pendant ce temps-là, je vivais dans une chambre d'hôtel sordide, je travaillais jour et nuit comme un bœuf, je ne mangeais pas à ma faim et je souffrais de vivre aux crochets d'un autre. Plus tard, je suis allé à Heidelberg, mais je n'ai pas vu Heidelberg; je suis allé à Paris, mais je n'ai pas vu Paris. Je restais tout le temps à travailler entre mes quatre murs. Nommé professeur de Faculté, j'ai servi la science toute ma vie, en toute conscience, comme on dit; et je continue encore à la servir. Je vous le demande : est-ce que tout cela ne me donne pas droit à une vieillesse tranquille, à des égards?

ELENA ANDREEVNA
Personne ne te conteste ce droit. (Une fenêtre claque sous la poussée du vent.) Le vent se lève, je vais fermer la fenêtre. (Elle la ferme.) Il va pleuvoir tout à l'heure. Non, personne ne te conteste ce droit.
(Un temps. Au-dehors, le veilleur de nuit frappe et chante une chanson.)

SEREBRIAKOV
Vouer toute sa vie à la science, être habitué à son cabinet de travail, à son auditoire, à des collègues respectables, et puis, brusquement, on ne sait pourquoi, échouer ici, dans ce caveau, ne voir tous les jours que des gens vulgaires, n'entendre que des conversations futiles! Je veux vivre, j'aime le succès, la célébrité, le bruit, et je suis ici comme en déportation. Regretter le passé à tout instant, suivre les succès des autres, craindre la mort... non, je n'en peux plus! Je n'en ai pas la force! Et voilà qu'on ne veut même pas me pardonner ma vieillesse!

ELENA ANDREEVNA
Attends un peu, prends patience. Encore cinq ou six ans, et je serai vieille, moi aussi.
(Entre SONIA.)

SCENE II

SONIA
Je me demande pourquoi le docteur tarde à venir. J'ai dit à Stéphane d'aller chercher le Sylvain, si le médecin du zemstvo n'était pas chez lui.

SEREBRIAKOV
Quel besoin ai-je de ton Sylvain? Il s'y connaît en médecine, comme moi en astronomie.

SONIA
On ne peut tout de même pas faire venir toute la Faculté de médecine pour soigner ta goutte.

SEREBRIAKOV
Je ne veux même pas parler avec ce simple d'esprit.

SONIA
A ta guise. (Elle s'assied.) Cela m'est égal.

SEREBRIAKOV
Quelle heure est-il maintenant?

ELENA ANDREEVNA
Une heure passée.

SEREBRIAKOV
Il fait lourd... Sonia, donne-moi les gouttes qui sont sur la table.

SONIA
Voilà.
(Elle lui donne le flacon.)

SEREBRIAKOV (irrité.)
Mais non, pas celles-là ! On ne peut donc rien te demander!

SONIA
Pas de caprices, s'il te plaît ! Certains les trouvent peut-être à leur goût, mais moi, je te prie de m'en faire grâce. Je n'aime pas ça.

SEREBRIAKOV
Cette petite fille a un caractère impossible. Pourquoi te fâches-tu?

SONIA
Et toi, pourquoi prends-tu ce ton désespéré? A t'entendre, on pourrait croire que tu es vraiment malheureux. En réalité, peu d'hommes sont aussi heureux que toi.

SEREBRIAKOV
Parbleu oui! Je suis extrêmement heureux!

SONIA
Bien sûr! Quant à ta goutte, tu sais très bien que la crise passera avant le matin. Alors, pourquoi gémir? Ce n'est pas grave du tout!
(Entre VOINITZKI, en robe de chambre et une bougie à la main.)

SCÈNE III

VOINITZKI
Un orage se prépare. (On voit un éclair.) Avez-vous vu ça? Eléna et Sonia, allez vous coucher, je vais vous relayer.

SEREBRIAKOV (effrayé.)
Non, non, ne me laissez pas seul avec lui ! Il va m'assommer avec ses discours!

VOINITZKI
Mais il faut bien qu'elles se reposent. Voilà deux nuits qu'elles ne dorment pas.

SEREBRIAKOV
Qu'elles aillent se coucher, mais toi aussi, va-t'en. Merci... Je t'en supplie. Au nom de notre amitié passée, ne proteste pas. Nous parlerons une autre fois.

VOINITZKI
Notre amitié passée? J'avoue que c'est nouveau pour moi.

ELENA ANDREEVNA
Taisez-vous, Georges.

SEREBRIAKOV
Ma chérie, ne me laisse pas seul avec lui. J'ai peur de ses discours.

VOINITZKI
Cela devient ridicule à la fin. (On entend la voix de KHROUCHTCHEV derrière la scène : "Ils sont dans la salle à manger? Ici? Veuillez dire qu'on prenne soin de mon cheval !") Voilà le docteur.
(Entre KHROUCHTCHEV.)

SCÈNE IV

KHROUCHTCHEV
Drôle de temps, hein? La pluie m'a poursuivi, j'ai eu du mal à lui échapper. Bonjour, tout le monde.
(Il salue les personnes présentes.)

SEREBRIAKOV
Excusez-nous de vous avoir dérangé. Je n'en suis d'ailleurs pas responsable.

KHROUCHTCHEV
Voyons, aucune importance! Mais qu'est-ce qui vous arrive, Alexandre Vladimirovitch ? N'avez-vous pas honte d'être malade? Qu'est-ce qui ne va pas?

SEREBRIAKOV
Pourquoi les médecins prennent-ils toujours ce ton condescendant pour parler à leurs malades?

KHROUCHTCHEV (en riant.)
Ne soyez pas trop observateur. (Gentiment.) Venez vous coucher. Vous n'êtes pas bien ici... Dans votre lit, vous serez au chaud et plus tranquille... Venez... Je vous ausculterai... et tout ira très bien.

ELENA ANDREEVNA
Écoute le docteur, Sacha, va.

KHROUCHTCHEV
Si marcher vous fait souffrir, nous allons vous porter dans votre fauteuil.

SEREBRIAKOV
Mais non, je peux marcher... j'irai. (Il se lève.) Mais on a eu tort de vous déranger...
(KHROUCHTCHEV et SONIA le soutiennent sous les bras.) D'ailleurs, je ne crois pas beaucoup... à la pharmacie. Pourquoi me soutenez-vous? Je peux marcher tout seul.
(Il sort, accompagné de KHROUCHTCHEV et de SONIA.)

SCENE V

ELENA ANDREEVNA
Il m'a épuisée. Je tiens à peine sur mes jambes.

VOINITZKI
Il vous a fatiguée, et moi je me fatigue tout seul. Voilà la troisième nuit que je ne dors pas.

ELENA ANDREEVNA
Ça ne va pas bien dans cette maison. Votre mère déteste tout, sauf ses brochures et le professeur; le professeur est irrité, il n'a pas confiance en moi et il a peur de vous. Sonia est fâchée contre son père et ne me parle pas; vous, vous détestez mon mari et méprisez ouvertement votre mère, et moi, j'ai le cafard. Je suis aussi énervée que les autres et j'ai eu vingt fois envie de pleurer depuis ce matin. Bref, c'est la guerre de tous contre tous. On se demande à quoi rime cette guerre et quel en est le but.

VOINITZKI
Laissons cette philosophie.

ELENA ANDREEVNA
Ça ne va pas bien dans cette maison. Vous qui êtes intelligent et instruit, Georges, vous devriez comprendre que ce ne sont ni les brigands, ni les voleurs qui font périr le monde, mais la haine secrète, l'hostilité entre les hommes de bien, et toutes ces petites intrigues que ceux qui appellent notre maison le foyer de l'intelligentzia, ne soupçonnent même pas. Aidez-moi à réconcilier tout le monde. Seule, je n'en ai pas la force!

VOINITZKI
Réconciliez-moi d'abord avec moi-même! Ma chérie...
(Il presse la main d'ELENA ANDREIEVNA contre ses lèvres.)

ELENA ANDREEVNA
Laissez-moi! (Elle retire sa main.) Allez-vous-en.

VOINITZKI
Tout à l'heure, la pluie va cesser, la nature va revivre et respirer à nouveau largement. Il n'y a que moi que l'orage ne rafraîchira pas. La pensée que ma vie est perdue sans retour m'oppresse nuit et jour, comme un esprit malveillant. Je n'ai pas de passé, je l'ai bêtement gaspillé en futilités, et le présent est d'une effroyable absurdité. Voilà ma vie et mon amour. A quoi servent-ils, que dois-je en faire? Mon amour inutile se meurt comme un rayon de soleil tombé dans une fosse, et moi de même.

ELENA ANDREEVNA
Quand vous me parlez de votre amour, je deviens stupide, je ne sais que répondre. Pardonnez-moi, je n'ai rien à vous dire. (Elle fait mine de partir.) Bonne nuit!

VOINITZKI (lui barrant le chemin.)
Si vous saviez combien je souffre à l'idée qu'à côté de ma vie, une autre vie — la vôtre — s'éteint dans cette maison. Qu'attendez-vous? Quelle philosophie maudite vous arrête? Comprenez donc que d'avoir enchaîné votre jeunesse, étouffé votre soif de vivre, ce n'est pas de la haute morale...

ELENA ANDREEVNA (le regardant attentivement.)
Georges, vous êtes ivre!

VOINITZKI
C'est possible, c'est possible.

ELENA ANDREEVNA
Fédor Ivanovitch est-il chez vous?

VOINITZKI
Oui, il passe la nuit chez moi... Peut-être, peut-être... Tout est possible...

ELENA ANDREEVNA
Et vous avez encore fait la noce aujourd'hui? Pourquoi faites-vous cela?

VOINITZKI
Cela me donne l'illusion de vivre. Ne m'en empêchez pas, Eléna !

ELENA ANDREEVNA
Avant, vous ne buviez jamais, et vous n'étiez pas aussi bavard. Allez vous coucher. Vous m'ennuyez. Et dites à votre ami Fédor Ivanovitch que s'il ne cesse de m'importuner, je prendrai des mesures... Allez maintenant!

VOINITZKI (se penche sur la main d'ELENA ANDREIEVNA)
Ma chérie... Mon adorable...
(Entre KHROUCHTCHEV.)

SCENE VI

KHROUCHTCHEV
Eléna Andréevna, le professeur vous demande. ELENA ANDREIEVNA, retirant vivement sa main. J'y vais!
(Elle sort.)

KHROUCHTCHEV (s'adressant à VOINITZKI.)
Rien de sacré pour vous, alors! Vous ne devriez tout de même pas oublier, vous et cette charmante dame qui vient de sortir, que le professeur a été jadis le mari de votre propre sœur et qu'une jeune fille vit sous votre toit. Toute la province parle déjà de votre roman. Comment n'avez-vous pas honte?
(Il va rejoindre son malade.)

VOINITZKI (seul.)
Elle est partie. (Une pause.) Il y a dix ans, je la rencontrais parfois chez ma défunte sœur. Elle avait alors dix-sept ans et moi trente-sept. Pourquoi ne suis-je pas tombé amoureux d'elle à cette époque? Pourquoi ne l'ai-je pas demandée en mariage? Pourtant, ç'aurait été si simple. Aujourd'hui, elle serait ma femme... Oui... L'orage nous aurait réveillés tous les deux. Elle aurait eu peur du tonnerre, et moi je l'aurais serrée dans mes bras, j'aurais murmuré : "Ne crains rien, je suis là..." Oh ! quelle vision délicieuse! J'en ris de bonheur... Mon Dieu, mes pensées s'embrouillent... Pourquoi suis-je vieux? Pourquoi ne veut-elle pas me comprendre? Sa rhétorique, sa morale timorée, ses pensées absurdes et paresseuses sur la fin du monde, tout cela m'est odieux!... (Une pause.) Pourquoi ai-je ce caractère malheureux? Comme j'envie ce toqué de Fédor ou cet imbécile de Sylvain! Eux sont spontanés, francs et naïfs. Ils ne connaissent pas cette maudite ironie qui empoisonne tout...
(Entre FEDOR IVANOVITCH, enveloppé dans une couverture.)

SCENE VII

FEDOR IVANOVITCH (sur le seuil de la porte.)
Vous êtes seul? Il n'y a pas de dames ici? (Il entre.) C'est l'orage qui m'a réveillé. Une pluie formidable! Quelle heure est-il ?

VOINITZKI
Le diable le sait!

FEDOR IVANOVITCH
J'ai cru entendre tout à l'heure la voix d'Eléna Andréevna.

VOINITZKI
Elle sort d'ici.

FEDOR IVANOVITCH
Quelle femme splendide! (Il examine les fioles qui sont sur la table.) Qu'est-ce que c'est? Des pastilles de menthe? (Il en mange plusieurs.) Oui, une femme splendide... Que se passe-t-il? Le professeur est malade?

VOINITZKI
Oui.

FEDOR IVANOVITCH
A quoi sert une existence pareille? On raconte que les Anciens précipitaient les enfants faibles et chétifs du haut du mont Blanc. C'est des types dans son genre qu'il faudrait jeter dans un gouffre!

VOINITZKI (avec irritation.)
De la Roche tarpéienne et non pas du mont Blanc! Quelle ignorance crasse!

FEDOR IVANOVITCH
Va pour la Roche, je m'en fiche pas mal. Pourquoi es-tu si triste ce soir? Tu plains le professeur, ou quoi?

VOINITZKI
Laisse-moi tranquille.
(Un temps.)

FEDOR IVANOVITCH
Ou bien serais-tu amoureux de sa femme? Hein? Eh bien... à ta guise, soupire, si tu veux, seulement écoute-moi : si j'apprends qu'il y a seulement un mot de vrai dans les potins qui courent un peu partout, je serai sans pitié : je te précipiterai de la Roche tarpéienne...

VOINITZKI
Elle est mon amie.

FEDOR IVANOVITCH
Déjà?

VOINITZKI
Qu'est-ce que cela veut dire : déjà?

FEDOR IVANOVITCH
Une femme ne peut être une amie pour nous qu'après avoir été une camarade, puis une maîtresse.

VOINITZKI
C'est une philosophie bien vulgaire.

FEDOR IVANOVITCH
Bon prétexte pour boire un coup. Viens, je crois qu'il me reste de la Chartreuse. Nous allons en boire et, à l'aube, nous irons chez moi. Ça vous va-t-y? J'ai un intendant, Luc, qui ne dit jamais "cela vous va?", mais toujours "ça vous va-t-y?" Un sacré gredin, d'ailleurs. Alors, ça vous va-ty? (Voyant SONIA qui entre.) Seigneur! Excusez-moi, je n'ai pas de cravate!
(Il se sauve.)

SCÈNE VIII

SONIA (3) - VOINITZKI (3)
SONIA
Oncle Georges, tu as encore bu du champagne avec Fédor et tu t'es promené en troïka avec lui. Vous faites à vous deux une belle paire de larrons! L'autre est né bambocheur, c'est un homme perdu, mais toi, qu'est-ce qui te prend? Est-ce de ton âge?

VOINITZKI
Quel rapport avec l'âge? Lorsque la vie réelle vous échappe, on se contente de mirages. C'est tout de même mieux que rien.

SONIA
Les foins ne sont pas encore rentrés; aujourd'hui, Guérassime a dit que la pluie les ferait pourrir, et toi, tu t'occupes de mirages. (Effrayée.) Mon oncle, tu as des larmes aux yeux!

VOINITZKI
Quelles larmes? Ce n'est rien... Des bêtises... Tout à l'heure, tu m'as regardé comme ta pauvre mère... Ma petite... (Il lui baise avidement les mains et le visage.) Ma sœur... ma chère sœur... où est-elle maintenant? Si elle savait! Oh! si elle savait!...

SONIA
Quoi? Si elle savait quoi, mon oncle?

VOINITZKI
J'ai le cœur lourd... J'ai mal... Ça passera. (Entre KHROUCHTCHEV.) Plus tard... Ce n'est rien... Je m'en vais.
(Il sort.)

SCENE IX

KHROUCHTCHEV (18) - SONIA (18)
KHROUCHTCHEV
Votre papa ne veut pas m'écouter. Je lui dis : la goutte; il répond : le rhumatisme. Je lui demande de rester couché, et lui veut être assis. (Il prend sa casquette.) Ce sont les nerfs.

SONIA
Il est trop gâté. Posez donc votre casquette. Attendez la fin de la pluie. Voulez-vous manger quelque chose?

KHROUCHTCHEV
Pourquoi pas? Si vous voulez.

SONIA
J'aime bien manger un morceau la nuit. Je crois qu'il reste quelque chose dans le buffet. (Elle fouille dans le buffet.) Ce n'est pas un médecin qu'il lui faut, mais une douzaine de dames autour de lui, et que chacune le regarde dans les yeux et minaude : "Professeur"... Tenez, prenez du fromage.

KHROUCHTCHEV
On ne parle pas sur ce ton de son propre père. Il a le caractère difficile, c'est vrai. Mais, comparés à lui, tous ces oncles, Georges et Ivan Ivanovitch, ne valent pas son petit doigt.

SONIA
Voilà une bouteille de... je ne sais quoi. Je ne vous parle pas de mon père, non, mais du grand homme. Mon père, je l'aime beaucoup, mais les grands hommes et leurs chinoiseries m'ennuient à la longue. (Ils s'assoient.) Quelle pluie! (On voit un éclair.) Encore!

KHROUCHTCHEV
Ça passe à côté, nous n'aurons que la queue de l'orage.

SONIA (lui verse à boire.)
Buvez donc.

KHROUCHTCHEV
Je vous souhaite de vivre cent ans.
(Il boit.)

SONIA
Vous nous en voulez de vous avoir dérangé la nuit?

KHROUCHTCHEV
Au contraire. Si vous ne m'aviez pas appelé, je serais maintenant en train de dormir; et il est bien plus agréable de vous voir en réalité qu'en rêve.

SONIA
Alors pourquoi avez-vous l'air fâché?

KHROUCHTCHEV
Parce que je suis fâché. Nous sommes seuls ici, je peux parler ouvertement. Sophie Alexandrovna, avec quel plaisir je vous aurais emmenée à l'instant même! L'air de votre maison m'est irrespirable et il me semble qu'il vous empoisonne. Votre père qui est absorbé par sa goutte et ses livres, et qui ne veut rien savoir d'autre, cet oncle Georges, votre belle-mère enfin...

SONIA
Eh bien quoi? ma belle-mère...

KHROUCHTCHEV
Je ne peux pas tout vous dire... c'est impossible. Merveilleuse amie, certains traits de l'homme me paraissent incompréhensibles. Dans l'être humain, tout devrait être beau : son visage, ses habits, son âme et ses pensées. Il m'arrive souvent de voir un beau visage et des habits qui me font tourner la tête. Mais pour l'âme et les pensées... mon Dieu! Souvent, sous une enveloppe ravissante, se dissimule une âme si noire, que même le blanc de neige ne pourrait la purifier... Pardonnez-moi, je suis ému... C'est que vous m'êtes infiniment chère.

SONIA (fait tomber un couteau.)
Tombé...

KHROUCHTCHEV (ramassant le couteau.)
Ce n'est rien... (Une pause.) Il m'arrive de marcher en pleine nuit, à travers la forêt. Il suffit qu'une petite lumière brille au loin, pour que mon âme se réjouisse, que j'oublie ma fatigue, l'obscurité, les branches épineuses qui me fouettent le visage... Je travaille du matin jusqu'au soir, je ne connais de repos ni l'hiver, ni l'été, je lutte contre ceux qui ne me comprennent pas, il m'arrive de souffrir d'une manière intolérable... Mais j'ai fini par trouver ma petite lumière! Je ne prétends pas vous aimer plus que tout au monde... L'amour n'est pas tout pour moi : il est ma récompense. Ma très chère et douce amie, il n'y a pas plus grande récompense pour celui qui travaille, qui lutte, qui souffre...

SONIA (très émue.)
Excusez-moi... Une question, Mikhaïl Lvovitch!

KHROUCHTCHEV
Oui? Dites!

SONIA
Voyez-vous... vous venez nous voir... moi aussi, je viens parfois chez vous avec les nôtres. Avouez donc que vous ne pouvez pas vous le pardonner...

KHROUCHTCHEV
C'est-à-dire?

SONIA
C'est-à-dire... cette amitié doit blesser votre sentiment démocratique. Moi, j'ai fréquenté un institut pour jeunes filles nobles, Eléna Andréevna est une aristocrate, nous nous habillons à la mode... et vous, vous êtes un démocrate...

KHROUCHTCHEV
Voyons, voyons, ne parlons pas de cela, ce n'est pas le moment!

SONIA
Et surtout, vous extrayez vous-même de la tourbe, vous plantez des forêts... tout cela est si étrange! En un mot, vous êtes un populiste...

KHROUCHTCHEV
Démocrate, populiste... Sophie Alexandrevna, pouvez-vous dire ça sérieusement et même d'une voix émue?

SONIA
Oui, oui, très sérieusement, on ne peut plus sérieusement !

KHROUCHTCHEV
Mais non, voyons !

SONIA
Si, je vous assure, je vous le jure par tout ce que vous voudrez; si par exemple j'avais une sœur dont vous seriez amoureux et que vous l'ayez demandée en mariage, vous vous en voudriez à vous-même, et, devant vos médecins du zemstvo, devant les doctoresses, vous auriez honte d'aimer une jeune fille sortie d'un institut, une oie blanche qui n'a pas suivi de cours supérieurs et qui s'habille au goût du jour. Je le sais très bien! Je vois dans vos yeux que c'est la vérité! Bref, toutes vos forêts, votre tourbe, votre blouse brodée de paysan c'est de la pose, de la comédie, des mensonges et rien de plus!

KHROUCHTCHEV
Pourquoi? mon enfant, pourquoi m'insulter? D'ailleurs, c'est bien fait pour moi, je ne suis qu'une bête : où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. Adieu !
(Il va vers la porte.)

SONIA
Adieu... J'ai été trop dure, je vous en demande pardon!

KHROUCHTCHEV (revient.)
Si vous saviez combien l'atmosphère de votre maison est étouffante et lourde! Ici, l'on aborde chacun de biais, on le regarde de travers, on cherche en lui un populiste, un toqué, un phraseur, tout ce qu'on voudra, sauf un être humain. "Oh! disent-ils, c'est un psychopathe!" Et ils en sont tout contents. Ou encore : "Un phraseur!" Et ils en sont heureux comme s'ils avaient découvert l'Amérique! Et, s'ils ne me comprennent pas et ne savent quelle étiquette coller à mon front, au lieu de s'en vouloir, c'est à moi qu'ils en veulent. Alors ils disent : "C'est un homme bizarre, très bizarre !". Vous n'avez encore que vingt ans, mais vous êtes déjà vieille, une raisonneuse dans le genre de votre père, de l'oncle Georges, et je ne serais nullement étonné, si vous me faisiez venir pour soigner votre goutte. On ne peut pas vivre ainsi! Qu'importe l'homme que je suis, il faut me regarder droit dans les yeux, sans arrière-pensée, sans programme, il faut avant tout chercher en moi l'être humain — sinon vous n'aurez jamais de rapports amicaux avec les autres. Adieu! Et croyez-moi : avec le regard que vous avez, plein de ruse et de soupçon, vous n'aimerez jamais.

SONIA
Ce n'est pas vrai!

KHROUCHTCHEV
Si!

SONIA
Ce n'est pas vrai! Tenez! Pour vous faire enrager : j'aime... j'aime et je souffre! Laissez-moi! Partez, je vous en supplie, et ne revenez pas... ne revenez plus!

KHROUCHTCHEV
J'ai l'honneur de vous saluer!
(Il sort.)

SONIA (seule.)
Il est furieux. Dieu nous préserve d'un caractère pareil. (Un temps.) Il parle très bien, mais qui m'assure que ce ne sont pas des phrases creuses? Il ne pense qu'à ses forêts, il plante des arbres... C'est beau, mais si c'était un signe de folie?... (Elle cache son visage dans ses mains) Je n'y comprends rien. (Elle pleure.) Il a fait des études de médecine, mais ce n'est pas la médecine qui l'occupe... Tout cela est étrange, étrange... Mon Dieu, faites que je m'y reconnaisse!
(Entre ELENA ANDREEVNA.)

SCÈNE X

ELENA ANDREEVNA (19) - SONIA (20)
ELENA ANDREEVNA (ouvrant la fenêtre.)
L'orage est passé. Comme l'air est bon! (Un temps.) Où est le Sylvain?

SONIA
Parti.
(Un temps.)

ELENA ANDREEVNA
Sophie !

SONIA
Oui?

ELENA ANDREEVNA
Jusqu'à quand me bouderez-vous? Pourquoi être ennemies? Finissons-en...

SONIA
Je le voulais moi-même. (Elle entoure ELENA ANDREEVNA de ses bras.) Ma chérie! ELENA ANDREIEVNA Voilà, c'est parfait!
(Toutes les deux sont émues.)

SONIA
Papa est couché?

ELENA ANDREEVNA
Non, il est assis au salon. Nous ne nous parlons pas depuis un mois entier, Dieu sait pourquoi... Il était temps d'y mettre fin. (Elle regarde la table.) Qu'est-ce que c'est?

SONIA
Le Sylvain vient de souper ici.

ELENA ANDREEVNA
Il y a même du vin... Buvons et tutoyons-nous...

SONIA
Je veux bien.

ELENA ANDREEVNA
Dans le même verre... (Elle verse du vin.) Cela vaut mieux. Alors, on se dit "tu"?

SONIA
Mais oui! (Elles boivent et s'embrassent.) Il y a longtemps que je voulais faire la paix avec toi, mais j'avais honte, je ne sais pourquoi.
(Elle pleure.)

ELENA ANDREEVNA
Pourquoi pleures-tu?

SONIA
Ce n'est rien. Je pleure sans raison.

ELENA ANDREEVNA
Assez, assez... (Elle pleure.) Petite sotte, voilà que je pleure aussi, à cause de toi! (Un temps.) Tu étais fâchée parce que tu croyais que j'avais épousé ton père par intérêt. Si tu crois aux serments, alors je te jure que je me suis mariée avec lui par amour! J'ai été séduite par son grand savoir, par sa célébrité. Ce n'était pas véritablement de l'amour, mais un sentiment artificiel. Pourtant il me semblait alors que je l'aimais pour de bon! Je ne suis pas coupable. Mais toi, depuis le jour de notre mariage, tu me poursuivais de ton regard chargé de soupçon et de ruse...

SONIA
Eh bien, faisons la paix, oublions tout cela! C'est la deuxième fois qu'on me dit aujourd'hui que j'ai le regard chargé de soupçon et de ruse.

ELENA ANDREEVNA
Il ne faut pas regarder les gens ainsi. Cela ne te va pas. Il faut avoir confiance en tout le monde, sinon il est impossible de vivre.

SONIA
Chat échaudé craint l'eau froide. J'ai été si souvent déçue.

ELENA ANDREEVNA
Par qui? Ton père est un homme bon et honnête, un travailleur. Aujourd'hui, tu lui as reproché son bonheur. Si vraiment il a été heureux, il ne s'en est même pas aperçu, absorbé comme il l'était par son travail. Pour ma part, je n'ai jamais fait de mal sciemment, ni à ton père, ni à toi. Ton oncle Georges est très bon, très honnête, mais c'est un homme malheureux, insatisfait. Qui donc t'a déçue?
(Un temps.)

SONIA
Dis-moi en toute franchise, comme à une amie... Es-tu heureuse?

ELENA ANDREEVNA
Non.

SONIA
Je le savais. Encore une question; réponds-moi sincèrement. Aurais-tu voulu avoir un mari jeune?

ELENA ANDREEVNA
Quelle petite fille tu fais! Bien sûr que je l'aurais voulu! (Elle rit.) Eh bien, pose-moi d'autres questions.

SONIA
Est-ce que le Sylvain te plaît?

ELENA ANDREEVNA
Mais oui, beaucoup!

SONIA (rit.)
J'ai l'air bête... n'est-ce pas? Il est parti, et j'entends encore sa voix, le bruit de ses pas, et lorsque je regarde la vitre obscure, je crois distinguer son visage... Laisse-moi t'expliquer... Mais je ne peux pas parler à haute voix, j'ai honte... Viens dans ma chambre, nous causerons. Tu me trouves bête, avoue-le... Est-ce un homme bon?

ELENA ANDREEVNA
Très, très bon!

SONIA
Je trouve ses forêts, sa tourbe si bizarres... Je ne comprends pas.

ELENA ANDREEVNA
Comme s'il s'agissait de forêts! Comprends donc, ma chère, il a du talent. Sais-tu ce que cela veut dire? Le talent, c'est la hardiesse, l'esprit libre, les idées larges... Quand il a planté un arbrisseau, extrait une dizaine de kilos de tourbe, il se demande ce que cela donnera dans mille ans, il rêve déjà du bonheur de l'humanité. De tels hommes sont rares, il faut les aimer. Que Dieu vous donne du bonheur ! Tous les deux, vous êtes purs, hardis et honnêtes. Lui est fantasque, et toi, tu es intelligente et raisonnable. Vous vous complétez parfaitement. (Elle se lève.) Et moi, je ne suis qu'un personnage épisodique, ennuyeux... Dans la musique ou dans la maison de mon mari, ou au milieu de vos intrigues amoureuses, je n'ai joué qu'un rôle épisodique. A vrai dire, Sonia, si l'on y réfléchit, je suis sans doute très, très malheureuse. (Emue, elle arpente la scène.) Il n'y a pas de bonheur pour moi en ce monde! Non! Pourquoi ris-tu ? .

SONIA (rit en se couvrant le visage.)
Je suis heureuse! Que je suis heureuse!

ELENA ANDREEVNA (en se tordant les mains.)
Non, il n'y a pas de bonheur pour moi!

SONIA
Je suis heureuse, si heureuse!

ELENA ANDREEVNA
Je voudrais jouer du piano. En ce moment, je jouerais avec plaisir.

SONIA
Joue! (Elle l'enlace.) Je ne pourrai pas dormir... Joue!

ELENA ANDREEVNA
Attends. Ton père ne dort pas. Quand il souffre, la musique l'irrite. Va lui demander. S'il veut bien, je jouerai. Va,

SONIA
Tout de suite!
(Elle sort. On entend les claquettes du veilleur de nuit dans le jardin.)

ELENA ANDREEVNA
Il y a longtemps que je n'ai plus joué. Je vais jouer et pleurer comme une sotte, (Elle appelle par la fenêtre.) C'est toi qui frappes, Ephime? (La voix du veilleur de nuit : Eh oui!) Ne frappe plus, Monsieur n'est pas bien.
(La voix du veilleur de, nuit : Je m'en vais. Il siffle ses chiens : Allons, Joue! Trésor! Un temps.)

SONIA (revient.)
Interdit !

ACTE III

(Un salon dans la maison de SEREBRIAKOV. Une porte à gauche, une porte à droite, une troisième au milieu. C'est l'après-midi. Derrière la scène, ELENA ANDREEVNA joue au piano l'air de Lenski "Avant le duel", tiré de l'opéra Eugène Onéguine.)

SCÈNE PREMIÈRE

VOINITZKI
C'est elle qui joue... Eléna Andréevna... C'est mon air préféré. (La musique se tait.) Oui... Un beau morceau de musique... Je crois qu'on ne s'est jamais autant embêté chez nous.

FEDOR IVANOVITCH
Le véritable ennui, mon vieux, tu ne sais pas ce que c'est. Lorsque j'étais volontaire en Serbie, c'est alors qu'on s'embêtait ferme. La chaleur, le manque d'air, la crasse et un mal de tête affreux pour avoir trop bu. Un jour, je me rappelle, je me trouvais dans une sale petite grange en compagnie d'un capitaine Kachkenazi... On avait déjà parlé de tout, on ne savait ni où aller, ni quoi faire, on n'avait plus envie de boire — on s'embêtait, comprends-tu, à se pendre. Nous étions là à nous regarder comme des imbéciles. Lui me regarde, je le regarde... Je le regarde, il me regarde... Nous nous fixons sans savoir pourquoi... une heure passe, comprends-tu, puis une autre, et nous nous regardons toujours. Brusquement, sans raison aucune, le voilà qui saute sur ses pieds, tire son sabre et se précipite sur moi. Merci bien! Moi, j'avais compris qu'il allait me tuer; naturellement je tire aussitôt mon sabre, et nous voilà partis ; tchik-tchak, tchik-tchak... On a eu du mal à nous séparer... Moi, je n'ai rien eu, mais le capitaine Kachkenazi, lui, se promène depuis avec une cicatrice sur la joue. Voilà à quel point on peut s'abrutir des fois...

ORLOVSKI
Oui, ça arrive.
(Entre SONIA.)

SCENE II

SONIA (à part.)
Je ne sais où me mettre...
(Elle rit en traversant la scène.)

ORLOVSKI
Où vas-tu, mon minet? Reste un peu avec nous!

SONIA
Fédia, viens ici... (Elle emmène FEDOR IVANOVITCH à l'écart.) Viens...

FEDOR IVANOVITCH
Que veux-tu? Pourquoi as-tu l'air si rayonnant?

SONIA
Fédia, jure-moi de faire ce que je te demanderai!

FEDOR IVANOVITCH
Eh bien ?

SONIA
Va... chez le Sylvain.

FEDOR IVANOVITCH
Pour quoi faire?

SONIA
Pour rien... Vas-y, tout simplement. Demande-lui pourquoi il ne vient plus chez nous. Voilà déjà quinze jours...

FEDOR IVANOVITCH
Elle a piqué un fard! Quelle honte! Mes amis, Sonia est amoureuse!

SONIA et ORLOVSKI
Quelle honte ! Quelle honte !
(SONIA se couvre le visage et s'enfuit.)

FEDOR IVANOVITCH
Elle erre d'une pièce à l'autre comme une âme en peine et ne sait que faire d'elle-même. Elle est amoureuse du Sylvain.

ORLOVSKI
C'est une bonne petite... Je l'aime bien. J'ai toujours rêvé que tu l'épouserais, Fédia, — tu trouverais difficilement une meilleure femme — mais sans doute Dieu l'a-t-il voulu ainsi... Ç'aurait été bien agréable, bien attendrissant pour moi! En venant chez toi, j'aurais trouvé une jeune femme, un foyer intime, un samovar bouillant...

FEDOR IVANOVITCH
Je manque d'aptitude pour ce genre d'exercice. Si jamais j'avais l'idée saugrenue de me marier, c'est Youlia que je choisirais. Au moins celle-là est un petit bout de femme : entre tous les maux il faut choisir le moindre. Et puis, c'est une bonne ménagère. (Il se donne une tape sur le front.) Une idée!

ORLOVSKI
Quoi donc ?

FEDOR IVANOVITCH
Nous allons boire du champagne!

VOINITZKI
Il est trop tôt... et il fait trop chaud. Attends.

ORLOVSKI (admirant son fils.)
Mon garçon, mon joli... Il a envie de Champagne, mon mignon...
(Entre ELENA ANDREEVNA.)

SCÈNE III

VOINITZKI
Admirez-la! En marchant elle vacille de paresse! C'est vraiment joli! Très joli!

ELENA ANDREEVNA
Suffit, Georges. Je m'ennuie assez comme ça, faites-moi grâce de vos ronchonnements.

VOINITZKI
Elle a du talent, c'est une artiste! Qui le croirait? De l'apathie, de la paresse, de la flemme... et tant de vertu que, pardonnez-moi, je n'ai aucun plaisir à vous regarder.

ELENA ANDREEVNA
Ne me regardez pas... Laissez-moi passer.

VOINITZKI
Pourquoi languissez-vous? (Avec vivacité.) Voyons, ma chère, ma splendide, soyez raisonnable! Il y a du sang de sirène dans vos veines, soyez donc une sirène!

ELENA ANDREEVNA
Laissez-moi passer!

VOINITZKI
Une seule fois dans votre vie, laissez-vous aller sans contrainte, n'attendez pas, amourachez-vous éperdument de quelque génie des eaux...

FEDOR IVANOVITCH
Et sautez dans un tourbillon, la tête la première, pour que le Herr Professer et nous autres restions là, bouche bée.

VOINITZKI
N'êtes-vous pas une ondine? Il faut aimer, tant que vous en avez envie!

ELENA ANDREEVNA
A quoi bon vos leçons? Comme si je ne savais pas moi-même ce que je ferais de ma vie, si j'avais de la volonté! Je m'envolerais d'ici, comme un oiseau libre, loin de vous tous, de vos physionomies somnolentes, de vos propos insipides et odieux, j'oublierais jusqu'à votre existence, et alors personne n'oserait me faire la leçon. Mais je n'ai pas de volonté. Je suis craintive et timide, il me semble toujours que si je trompais mon mari, d'autres femmes suivraient mon exemple et abandonneraient le leur, que Dieu me punirait et que ma conscience me tourmenterait... Sinon, je vous montrerais à tous comment on vit quand on est libre!
(Elle sort.)

ORLOVSKI
Mon âme, ma toute belle...

VOINITZKI
Je crois que je finirai par mépriser cette femme! Elle est timide comme une gamine et elle aime philosopher comme un vieux diacre paré de toutes les vertus ! Aigre comme du verjus! Comme du lait caillé!

ORLOVSKI
Voyons, voyons! Où est le professeur?

VOINITZKI
Dans son cabinet de travail. Il écrit.

ORLOVSKI
Il m'a fait venir pour une affaire quelconque. Vous ne savez pas de quoi il s'agit?

VOINITZKI
De quelle affaire voulez-vous qu'il s'agisse? Il écrit des inepties, il ronchonne et il est jaloux, voilà tout.
(JELTOUKHINE et YOULIA arrivent par la porte de droite.)

SCÈNE IV

JELTOUKHINE (3) - YOULIA (8) - ORLOVSKI (6) - VOINITZKI (5) - FEDOR IVANOVITCH (1)
JELTOUKHINE
Bonjour, messieurs.

YOULIA
Bonjour, mon petit parrain! (Ils s'embrassent.) Bonjour, Fédia! (Ils s'embrassent.) Bonjour, Egor Petrovitch ! (Ils s'embrassent.)

JELTOUKHINE
Alexandre Vladimirovitch est-il chez lui?

ORLOVSKI
Oui. Il est dans son cabinet de travail.

JELTOUKHINE
Il faut que j'aille le voir. Il m'a écrit qu'il avait besoin de moi pour une affaire.
(Il sort.)

YOULIA
Egor Pétrovitch, vous a-t-on livré de l'orge hier selon votre commande?

VOINITZKI
Oui, je vous remercie. Combien vous devons-nous? Vous nous avez livré encore autre chose au printemps, je ne sais plus au juste quoi. Il faudrait faire nos comptes... J'ai horreur des comptes embrouillés et qui traînent.

YOULIA
Au printemps, vous avez pris huit quarts de sceau de blé, Egor Pétrovitch, puis deux génisses, un jeune taureau, et on a envoyé chercher du beurre pour votre ferme.

VOINITZKI
Bref, on vous doit combien?

YOULIA
Comment voulez-vous que je vous le dise, Egor Pétrovitch? Il me faudrait un boulier.

VOINITZKI
Je vais vous l'apporter.
(Il sort et revient aussitôt avec un boulier.)

ORLOVSKI
Ton frère va bien, mon poulet?

YOULIA
Dieu merci, ça va. Où avez-vous acheté votre cravate, mon petit parrain?

ORLOVSKI
En ville, chez Kirchitchev.

YOULIA
Elle est mignonne. Il faudra en acheter une semblable à Lénia.

VOINITZKI
Voilà un boulier pour vous.
(YOULIA s'assied et commence à compter sur le boulier.)

ORLOVSKI
Quelle ménagère le bon Dieu a donné à Lénia ! Un petit bout de femme, haut comme trois pommes, niais regardez-la travailler! Voyez-moi ça!

FEDOR IVANOVITCH
Oui, — et lui ne fait que flâner en se tenant la joue. C'est un flemmard.

ORLOVSKI
Ma chère petite commère... Vous ne savez pas, elle porte un manteau de marchande! L'autre vendredi, je passe par le marché et je la vois dans son grand manteau qui se promène entre les chariots...

YOULIA
Voilà, vous me faites faire des erreurs!

VOINITZKI
Allons ailleurs, mes amis. Dans le grand salon, par exemple. J'en ai assez d'être ici...
(Il bâille.)

ORLOVSKI
Va pour le grand salon. Ça m'est bien égal.
(Ils sortent par la porte de gauche.)

YOULIA (seule, après un temps.)
Fédia s'est déguisé en Tchétchène... Voilà ce qui arrive quand on n'a pas reçu de bons principes de ses parents... Il n'y a pas plus bel homme dans tout le gouvernement, il est intelligent, il est riche, mais à quoi cela lui sert-il? Il a l'air d'un imbécile fini...
(Elle compte sur le boulier. Entre SONIA.)

SCÈNE V

SONIA (10) - YOULIA (9)
SONIA
Vous êtes chez nous, Youletchka? Et moi qui n'en savais rien!

YOULIA (l'embrassant.)
Chérie!

SONIA
Que faites-vous là? Des comptes? Quelle bonne ménagère vous êtes, Youletchka! A vous regarder, je deviens jalouse... Youletchka, pourquoi ne vous mariez-vous pas?

YOULIA
C'est comme ça... On est bien venu me demander en mariage, mais j'ai refusé. Un mari convenable ne voudra pas de moi! (Elle soupire.) Non!

SONIA
Pourquoi donc?

YOULIA
Je n'ai pas reçu d'instruction. On m'a retirée du lycée en cinquième...

SONIA
Et pourquoi vous a-t-on retirée, Youletchka?

YOULIA
Pour manque d'aptitudes... (SONIA rit.) Pourquoi riez-vous, Sonetchka?

SONIA
Il y a comme un brouillard dans ma tête... Youletchka, je suis si heureuse aujourd'hui, si heureuse, que j'en suis oppressée... Je ne sais où me mettre... Voyons, parlons de quelque chose, bavardons. Avez-vous jamais été amoureuse? (YOULIA fait un signe affirmatif.) Oui? D'un homme intéressant? (YOULIA lui murmure quelques mots à l'oreille.) De qui? De Fédor Ivanovitch?

YOULIA (fait un signe affirmatif.)
Et vous?

SONIA
Moi aussi... mais pas de Fédor Ivanovitch. (Elle rit.) Eh bien, dites-moi encore quelque chose!

YOULIA
Il y a longtemps que je veux vous parler, Sonetchka.

SONIA
Allez-y.

YOULIA
Je veux m'expliquer... Voyez-vous... J'ai toujours eu tant d'amitié pour vous... Je connais beaucoup de jeunes filles, mais vous êtes la meilleure de toutes... Si vous me disiez : "Youletchka, donnez-moi dix chevaux ou, par exemple, deux cents chèvres...", je le ferais sans hésiter une seconde... Pour vous, je ne regretterais rien.

SONIA
Pourquoi êtes-vous si gênée, Youletchka?

YOULIA
J'ai honte... j'ai tant de sympathie pour vous... vous êtes la meilleure de toutes... vous n'êtes pas fière... Quelle jolie petite cotonnade vous avez là!

SONIA
Laissons la cotonnade pour l'instant. Continuez!

YOULIA (très émue.)
Je ne sais pas comment quelqu'un d'intelligent dirait cela... Permettez-moi de vous proposer... Rendez heureux... c'est-à-dire... c'est-à-dire... épousez mon frère Lénia!
(Elle se couvre le visage.)

SONIA (se levant.)
Ne parlons pas de cela, Youletchka... Non, il ne faut pas...
(Entre ELENA ANDREEVNA.)

SCÈNE VI

ELENA ANDREEVNA (2) - YOULIA (1) - SONIA (1)
ELENA ANDREEVNA
On ne sait vraiment pas où se réfugier. Les deux Orlovski et Georges errent d'une pièce à l'autre, on tombe sur eux partout où l'on va. C'est à vous donner le cafard ! Que viennent-ils faire ici ? Pourquoi ne vont-ils pas ailleurs?

YOULIA (à travers ses larmes.)
Bonjour, Eléna Andréevna!
(Elle veut l'embrasser.)

ELENA ANDREEVNA
Bonjour, Youletchka. Excusez-moi, je n'aime pas échanger des baisers trop souvent. Sonia, que fait ton père? (Silence.) Sonia, pourquoi ne me réponds-tu pas? Je te demande ce que fait ton père. (Silence.) Sonia, pourquoi ne me réponds-tu pas?

SONIA
Vous tenez à le savoir? Venez par ici. (Elle l'emmène un peu à l'écart.) Soit! Il y a trop de pureté dans mon cœur aujourd'hui pour que je continue à dissimuler... Voilà! Tenez! (Elle lui tend une lettre.) Je l'ai trouvée dans le jardin. Venez, Youletchka!
(SONIA et YOULIA sortent par la porte de gauche.)

SCENE VII

ELENA ANDREEVNA
Qu'est-ce que c'est? Une lettre de Georges, pour moi? Mais est-ce ma faute s'il s'obstine? Oh! que c'est dur, que c'est inhumain ! Elle a le cœur si pur qu'elle ne peut pas me parler! M'insulter ainsi, mon Dieu! La tête me tourne, je vais me trouver mal!

FEDOR IVANOVITCH (entre par la porte de gauche et traverse la scène.)
Pourquoi donc tressaillez-vous chaque fois que vous me voyez? (Un temps.) Hum... (Il prend la lettre de la main d'ELENA et la déchire.) Il faut oublier tout ça. Vous ne devez plus penser qu'à moi.

ELENA ANDREEVNA
Qu'est-ce que cela veut dire?

FEDOR IVANOVITCH
Cela veut dire que quand j'ai jeté mon dévolu sur quelqu'un, il lui est impossible de m'échapper.

ELENA ANDREEVNA
Non, cela veut dire que vous êtes bête et insolent.

FEDOR IVANOVITCH
Ce soir, à sept heures et demie, vous m'attendrez derrière le jardin, près du petit pont... Compris? C'est tout ce que j'ai à vous dire. Donc, au revoir, mon ange, à sept heures et demi. (Il veut lui prendre la main. ELENA ANDREEVNA lui donne une gifle.) Voilà une forte parole...

ELENA ANDREEVNA
Sortez d'ici!

FEDOR IVANOVITCH
A vos ordres. (Il fait quelques pas et revient en arrière.) Je suis touché... Causons paisiblement. Voyez-vous... en ce monde, j'ai goûté à tout, j'ai même mangé à deux reprises de la soupe faite de poissons rouges... M'envoler en ballon et enlever l'épouse d'un savant professeur... c'est tout ce qui me reste à faire.

ELENA ANDREEVNA
Sortez d'ici!

FEDOR IVANOVITCH
Tout de suite. Donc, j'ai tâté de tout... j'y ai gagné une insolence à ne savoir qu'en faire. Pourquoi je vous dis cela? Pour que vous sachiez que si jamais vous avez besoin d'un ami ou d'un chien fidèle, vous devez vous adresser à moi... Je suis touché.

ELENA ANDREEVNA
Je n'ai besoin d'aucun chien fidèle. Allez-vous-en!

FEDOR IVANOVITCH
A vos ordres. (Il est ému.) Tout de même, je suis touché... Oui...
(Il sort en hésitant.)

ELENA ANDREEVNA (seule.)
Oh! Ma tête... Toutes les nuits, je fais de mauvais rêves et j'ai des pressentiments affreux... Comme tout cela est atroce! Ces jeunes se connaissent depuis toujours, ils ont grandi ensemble, ils se tutoient et s'embrassent sans cesse, ils devraient vivre en paix et dans l'amitié, et je crois qu'ils finiront par s'entre-dévorer. Les forêts sont sauvées par le docteur, mais personne pour sauver les hommes.
(Elle va vers la porte de gauche, mais voyant JELTOUKHINR et YOULIA qui viennent à sa rencontre, elle sort par la porte du milieu.)

SCENE VIII

YOULIA (2) - JELTOUKHINE (2)
YOULIA
Que nous sommes malheureux tous les deux, Lénia! Oh! que nous sommes malheureux!

JELTOUKHINE
Mais qui t'a chargée de parler avec elle? Marieuse de malheur! Espèce de baba! Tu as tout gâché! Elle va croire que je ne sais pas parler pour moi-même... quelle attitude petite-bourgeoise! Je t'ai dit et répété qu'il valait mieux laisser tomber! Tout cela ne donnera rien que de l'humiliation... des insinuations, de petites bassesses... Le vieux a sans doute deviné que j'aime sa fille : il essaie déjà d'exploiter mon sentiment. Il veut que je lui achète cette propriété.

YOULIA
Et combien en demande-t-il?

JELTOUKHINE
Chut! Les voilà!
(SEREBRIAKOV, ORLOVSKI et MARIA VASSILIEVNA entrent par la porte de gauche; MARIA VASSILIEVNA lit une brochure tout eu marchant.)

SCÈNE IX

LES MEMES, SEREBRIAKOV, ORLOVSKI, MARIA VASSILIEVNA

ORLOVSKI
Moi-même, mon ami, je ne suis pas très bien. Voilà deux jours que j'ai mal à la tête et des courbatures dans tout le corps...

SEREBRIAKOV
Où donc sont les autres? Je n'aime pas cette maison! Un .véritable labyrinthe. Il y a ici vingt-six pièces énormes, chacun s'en va de son côté et jamais on ne peut retrouver personne. (Il sonne.) Veuillez demander à Eléna Andréevna et à Egor Pétrovitch de venir ici.

JELTOUKHINE
Toi qui n'as rien à faire, Youlia, va donc les chercher.
(YOULIA sort.)

SEREBRIAKOV
Va encore pour le mauvais état de santé, on .s'y fait, mais ce que je ne peux pas digérer, c'est mon état d'esprit actuel. J'ai le sentiment d'être déjà mort ou d'avoir échoué sur une planète inconnue.

ORLOVSKI
Tout cela dépend du point de vue...

MARIA VASSILIEVNA (en lisant.)
Donnez-moi un crayon! Encore une contradiction! Il faut la relever.

ORLOVSKI
Voilà, Votre Excellence!
(Il lui donne un crayon et lui baise la main. Entre VOINITZKI.)

SCÈNE X

VOINITZKI
Vous avez besoin de moi?

SEREBRIAKOV
Oui, Georges.

VOINITZKI
Que me voulez-vous?

SEREBRIAKOV
Vous... Pourquoi te fâches-tu? (Un temps.) Je vous ai fait venir, messieurs, pour vous annoncer qu'un inspecteur général arrive dans nos parages. Mais trêve de plaisanterie. Il s'agit d'une affaire sérieuse. Je vous ai réunis, mes amis, pour vous demander aide et conseil. Connaissant votre amabilité coutumière, j'espère les obtenir. Je suis un homme de science, un rat de bibliothèque, je n'ai jamais rien compris à la vie pratique. Je ne pourrais me passer des conseils des gens avertis, c'est pourquoi je m'adresse à vous — à toi, Ivan Ivanytch, ainsi qu'à vous, Léonide Stépanytch, et à toi, Georges... Manet omnes una nox —, cela veut dire que nous dépendons tous de la volonté divine; je suis vieux et malade, et je considère qu'il est temps de mettre de l'ordre dans mes affaires, dans la mesure où elles concernent ma famille. Ma vie est finie, je ne pense pas à moi-même, mais j'ai une femme qui est jeune, une fille à marier. Il leur est impossible de continuer à vivre ici.

ELENA ANDREEVNA
Pour ma part, ça m'est égal.

SEREBRIAKOV
Nous ne sommes pas faits pour la campagne. D'autre part, il est impossible de vivre en ville avec le revenu de cette propriété. Avant-hier, j'ai vendu pour quatre mille roubles de bois, mais c'est là une mesure exceptionnelle, à laquelle je ne pourrais recourir tous les ans. Il s'agit donc de trouver un moyen qui nous garantirait un revenu régulier, plus ou moins fixe. Je viens de trouver ce moyen, et j'ai l'honneur de vous le soumettre. Notre propriété ne nous rapporte, bon an mal an, que deux pour cent de revenu. Je propose de la vendre. Si l'on convertit en titres l'argent de la vente, nous toucherons de quatre à cinq pour cent. Je pense qu'il y aura même un excédent qui nous permettrait d'acheter une villa en Finlande...

VOINITZKI
Tu permets? je crois avoir mal entendu. Répète ce que tu viens de dire.

SEREBRIAKOV
Convertir l'argent en titres de rente et acheter une villa en Finlande...

VOINITZKI
Il ne s'agit pas de la Finlande... tu as dit encore autre chose.

SEREBRIAKOV
Je propose de vendre cette propriété,

VOINITZKI
C'est cela même. Tu vendras la propriété... C'est parfait, c'est une riche idée... Et que veux-tu que nous devenions, moi et ma vieille mère?

SEREBRIAKOV
On y pensera en temps voulu... On ne peut pas résoudre toutes les questions à la fois.

VOINITZKI
Attends un peu... Il faut croire que jusqu'à ce jour je n'avais pas le moindre sens commun, puisque j'avais la bêtise de croire que cette propriété appartenait à Sonia. Mon défunt père a acheté cette propriété comme dot de ma sœur. Jusqu'à présent, j'étais naïf, je n'interprétais pas la loi à la façon des Turcs, je me figurais que depuis le décès de ma sœur, cette propriété était à Sonia.

SEREBRIAKOV
Mais oui, la propriété est à Sonia. Qui dit le contraire? Je ne la vendrai pas sans l'assentiment de Sonia. D'ailleurs je le fais pour son bien.

VOINITZKI
C'est incroyable, incroyable! Ou bien je suis devenu fou... ou bien... ou bien...

MARIA VASSILIEVNA
Georges, il ne faut pas contredire le professeur ! Il sait mieux que nous ce qu'il faut faire.

VOINITZKI
Non, donnez-moi de l'eau! (Il boit.) Continuez, dites ce que vous voudrez! Ce que vous voudrez!

SEREBRIAKOV
Pourquoi te mettre dans cet état, Georges? Je ne te comprends pas. Je ne prétends pas que mon projet soit idéal. Si tout le monde le trouve mauvais, je n'insisterai pas.
(Entre DIADINE. Il porte un frac, des gants blancs et un chapeau haut de forme à larges bords.)

SCÈNE XI

DIADINE
J'ai l'honneur de vous saluer. Excusez-moi, je vous prie, de venir sans me faire annoncer. Je suis coupable, mais je mérite votre indulgence : il n'y a pas un seul domestique dans l'entrée.

SEREBRIAKOV (gêné.)
Très heureux.

DIADINE (faisant de grands saluts.)
Votre Excellence! Mesdames! Mon intrusion dans votre domaine a un double but. Tout d'abord je suis venu vous rendre visite et vous apporter le témoignage de ma vénération respectueuse, et puis je veux vous inviter tous, vu le beau temps, à entreprendre une excursion du côté de chez moi. J'habite un moulin à eau qui appartient à notre ami commun, le Sylvain. C'est un petit coin poétique et retiré, où la nuit on entend le clapotement des ondines et le jour...

VOINITZKI
Attends, Gaufrette, nous parlons affaire. Attends... (S'adressant à SEREBRIAKOV.) Tu n'as qu'à l'interroger, lui. C'est à son oncle que mon père a acheté cette propriété.

SEREBRIAKOV
Que veux-tu que je lui demande? Pourquoi faire?

VOINITZKI
A l'époque, cette propriété a été achetée pour quatre-vingt-quinze mille roubles. Mon père n'en avait payé que soixante-dix, il restait donc vingt-cinq mille roubles de dettes. Maintenant, écoutez-moi bien. On n'aurait pas pu acheter cette propriété, si je n'avais pas renoncé à ma part d'héritage en faveur de ma sœur, que j'aimais. Mais ce n'est pas tout. Pendant dix ans, j'ai travaillé comme un bœuf et j'ai fini par payer la dette.

ORLOVSKI
Pourquoi nous racontez-vous ça, mon cœur?

VOINITZKI
Cette propriété n'est libre de dettes, elle n'est en bon état que grâce à mes efforts personnels. Et maintenant que je suis vieux, on veut me chasser d'ici à coups de pied!

SEREBRIAKOV
Je ne comprends pas où tu veux en venir!

VOINITZKI
Pendant vingt-cinq ans j'ai géré cette propriété, j'ai travaillé, je t'ai envoyé de l'argent comme le régisseur le plus consciencieux, et jamais tu n'as songé à me dire merci! Pendant tout ce temps, dans ma jeunesse comme aujourd'hui, je recevais de toi cinq cents roubles par an — un salaire misérable! — et jamais tu n'as songé à m'augmenter d'un seul rouble!

SEREBRIAKOV
Mais, Georges, qu'en savais-je? Je ne suis pas un homme pratique, je n'y comprends rien. Tu n'avais qu'à augmenter ton salaire toi-même, selon tes besoins.

VOINITZKI
En effet, pourquoi n'ai-je pas volé? Pourquoi ne me méprisez-vous pas de n'avoir pas été un voleur? Cela aurait été juste, et je ne serais pas un gueux aujourd'hui!

MARIA VASSILIEVNA (sévèrement.)
Georges !

DIADINE (ému.)
Mon petit Georges, il ne faut pas... J'en tremble... Pourquoi gâcher les bonnes relations? (Il l'embrasse.) Assez...

VOINITZKI
Pendant vingt-cinq ans je suis resté avec ma mère que voilà, entre quatre murs, comme une taupe. Tous nos sentiments, toutes nos pensées étaient pour toi. Dans la journée, nous parlions de toi, de tes travaux, nous étions fiers de ta célébrité, nous prononcions ton nom avec vénération; et nous passions nos nuits à lire des revues et des livres qu'aujourd'hui je méprise profondément !

DIADINE
Assez, mon petit Georges, il ne faut pas... Je n'en peux plus!

SEREBRIAKOV
Je ne comprends pas ce que tu veux dire!

VOINITZKI
Tu étais pour nous un être supérieur, nous connaissions tes articles par cœur... Mais maintenant mes yeux se sont ouverts. Je vois tout! Tu écris sur l'art, mais tu n'y comprends rien ! Tous tes travaux que j'aimais tant ne valent pas un sou !

SEREBRIAKOV
Mes amis! Calmez-le enfin! Sinon je m'en vais!

ELENA ANDREEVNA
Georges! Vous allez vous taire, je l'exige! Vous m'entendez ?

VOINITZKI
Non, je ne me tairai pas! (Barrant le chemin à SEREBRIAKOV.) Attends, je n'ai pas fini! Tu as gâché ma vie! Je n'ai pas vécu! Par ta faute, j'ai perdu, j'ai détruit les meilleures années de ma vie! Tu es mon pire ennemi!

DIADINE
Je n'en peux plus! Je n'en peux plus! Je vais à côté...
(Il sort, très ému, par la porte de droite.)

SEREBRIAKOV
Que me veux-tu? De quel droit me parles-tu sur ce ton? Espèce de nullité! Si cette propriété est à toi, prends-la, je n'en ai pas besoin.

JELTOUKHINE (à part.)
En voilà un gâchis! Je m'en vais.
(Il sort.)

ELENA ANDREEVNA
Si vous ne vous taisez pas, je quitte cet enfer à l'instant! (Elle crie.) Je ne peux pas supporter ça!

VOINITZKI
Ma vie est fichue! J'ai du talent, je suis intelligent, et audacieux! Si j'avais vécu normalement, je serais devenu un Schopenhauer, un Dostoïevski... Je divague... Je deviens fou... Mère, je suis au désespoir! Mère!

MARIA VASSILIEVNA
Écoute le professeur !

VOINITZKI
Maman! Que dois-je faire? Non, inutile, ne me dites rien! Je le sais moi-même! (A SEREBRIAKOV.) Tu te souviendras de moi!
(Il sort par la porte du milieu. MARIA VASSILIEVNA le suit.)

SEREBRIAKOV
Mes amis, qu'est-ce que cela veut dire à la fin? Débarrassez-moi de ce fou !

ORLOVSKI
Ce n'est rien, Sacha. Laisse son cœur se calmer. Ne t'agite pas tellement.

SEREBRIAKOV
Je ne peux pas vivre sous le même toit que lui. Il habite là (Il montre la porte du milieu), presque à côté de moi. Qu'il aille vivre au village, ou dans une aile de la maison, ou c'est moi qui déménagerai, mais ça ne peut pas durer comme ça...

ELENA ANDREEVNA (s'adressant à son mari.)
Si des scènes pareilles se reproduisent, je partirai d'ici.

SEREBRIAKOV
Ne me fais pas peur, s'il te plaît.

ELENA ANDREEVNA
Je ne veux pas te faire peur, mais on dirait que vous vous êtes tous concertés pour faire de ma vie un enfer. Je m'en irai!

SEREBRIAKOV
Chacun sait parfaitement que tu es jeune, que je suis vieux et que tu m'obliges infiniment en vivant ici.

ELENA ANDREEVNA
Continue, continue...

ORLOVSKI
Eh bien, eh bien... Mes amis!
(KHROUCHTCHEV entre rapidement.)

SCÈNE XII

KHROUCHTCHEV (très agité.)
Je suis très heureux de vous trouver à la maison, Alexandre Vladimirovitch. Excusez-moi, je viens peut-être mal à propos, je vous dérange... Mais il ne s'agit pas de cela. Bonjour!

SEREBRIAKOV
Que désirez-vous ?

KHROUCHTCHEV
Pardonnez-moi, je suis ému, — peut-être parce que je suis venu à cheval, très rapidement... Alexandre Vladimirovitch, on raconte qu'avant-hier vous avez vendu à Kouznetzov votre forêt, pour qu'on l'abatte... Si c'est vrai, si ce n'est pas un simple ragot, je vous prie de n'en rien faire.

ELENA ANDREEVNA
Mikhaïl Lvovitch, mon mari n'est pas disposé à parler affaire en ce moment. Venez au jardin.

KHROUCHTCHEV
Mais il faut que je lui parle tout de suite!

ELENA ANDREEVNA
Comme vous voudrez... Moi, je n'en peux plus.
(Elle sort.)

KHROUCHTCHEV
Permettez-moi d'aller trouver Kouznetzov et de lui dire que vous avez changé d'avis. Vous le permettez, n'est-ce pas? Abattre un millier d'arbres, les détruire pour en tirer quelque deux ou trois mille roubles, pour des chiffons de femme, une lubie, un besoin de. luxe ! Si vous, un savant, un homme célèbre, vous vous décidez à commettre cet acte de cruauté, que feront ceux qui ne vous valent pas? C'est affreux!

ORLOVSKI
Micha, tu en parleras plus tard.

SEREBRIAKOV
Allons-nous-en, Ivan Ivanovitch... Cela ne finira donc jamais!

KHROUCHTCHEV (barrant le chemin à SEREBRIAKOV.)
Dans ce cas, professeur, je vous propose autre chose. Attendez un peu, dans trois mois j'aurai de l'argent, je vous achèterai votre forêt.

ORLOVSKI
Excuse-moi, Micha, mais tu es vraiment étrange. Bon, tu es un homme à idées, nous t'en remercions, nous te saluons bien bas (Il le salue.), mais tout de même, pourquoi casser le mobilier?

KHROUCHTCHEV (en colère.)
Parrain universel ! Il y a beaucoup de gens débonnaires ici-bas et cela m'a toujours paru suspect! Ils sont débonnaires parce qu'ils se fichent de tout!

ORLOVSKI
Tu es venu ici pour te quereller, mon ami... Ce n'est pas bien. En dehors des idées, il faut encore avoir ça! (Il montre son cœur.) Si tu n'en as pas, mon vieux, toutes tes forêts et toute ta tourbe ne valent pas un copeck de cuivre... Ne te fâche pas, mais tu es encore un blanc-bec, un vrai blancbec!

SEREBRIAKOV (d'un ton tranchant.)
Désormais, quand vous viendrez ici, faites-vous annoncer, je vous prie. Je suis las de vos extravagances! Vous avez tous juré de me faire perdre patience, eh bien! vous y êtes parvenus. Veuillez me laisser! Pour moi, vos forêts et votre tourbe, c'est du délire et de la psychopathie — voilà mon opinion! Viens, Ivan Ivanovitch.
(Il sort.)

ORLOVSKI (qui le suit.)
Non, Sacha, c'en est trop... Pourquoi être si dur?
(Il sort.)

KHROUCHTCHEV (seul, après une pause.)
Du délire, de la psychopathie... D'après l'avis du célèbre savant je suis fou! Je m'incline devant l'autorité de Votre Excellence, je vais rentrer chez moi immédiatement et me faire raser la tête... Non, folle est la terre qui vous supporte !
(Il se dirige rapidement vers la porte de droite; SONIA qui a écouté à la porte pendant toute la durée de la scène, entre par la porte de gauche.)

SCÈNE XIII

SONIA (3) - KHROUCHTCHEV (3)
SONIA (court après lui.)
Arrêtez! J'ai tout entendu... Parlez! Parlez vite! Sinon, je n'y tiendrai plus, je parlerai moi-même!

KHROUCHTCHEV
J'ai dit tout ce que j'avais à dire, Sophie Alexandrovna. J'ai supplié votre père d'épargner la forêt, c'est moi qui ai raison, mais lui m'a insulté, m'a traité de fou... Je suis un fou!

SONIA
Assez, assez...

KHROUCHTCHEV
Oui, — mais ils ne sont pas fous, ceux qui cachent un cœur dur et cruel sous leur érudition, ceux qui font passer leur indifférence pour une profonde sagesse! Elles ne sont pas folles, celles qui épousent des vieillards pour les tromper au vu de tous et pour s'acheter des robes élégantes avec l'argent que rapportent des arbres coupés !

SONIA
Écoutez, écoutez-moi ! (Elle lui serre les mains.) Laissez-moi vous dire...

KHROUCHTCHEV
Assez! Finissons-en. Pour vous, je suis un étranger, je sais ce que vous pensez de moi. Qu'ai-je à faire ici? Adieu. De notre bonne amitié, qui m'était si chère, il ne me restera que le souvenir de la goutte de votre père et de vos raisonnements sur mon démocratisme... Je le regrette, mais ce n'est pas ma faute... non, pas ma faute. (SONIA pleure, se couvre le visage et sort rapidement par la porte de gauche. Il reste seul.) J'ai eu l'imprudence de tomber amoureux ici, cela me servira de leçon ! Quittons vite cette cave !
(Il va vers la porte de droite; ELENA ANDREEVNA entre par la porte de gauche.)

SCÈNE XIV

ELENA ANDREEVNA
Vous n'êtes pas parti? Attendez un instant... Ivan Ivanovitch vient de me dire que mon mari a été dur pour vous... Pardonnez-lui, il est irrité aujourd'hui, il vous a mal compris... Quant à moi, je suis de toute mon âme avec vous, Mikhaïl Lvovitch! Croyez à la sincérité de mon estime, à ma sympathie, à mon émotion... Permettez-moi de vous offrir mon amitié du fond du coeur.
(Elle lui tend les deux mains.)

KHROUCHTCHEV (d'un air de dégoût.)
Laissez-moi... Je méprise votre amitié!
(Il sort.)

ELENA ANDREEVNA (seule; elle gémit.)
Pourquoi? Pourquoi?
(Un coup de feu retentit derrière la scène.)

SCÈNE XV

SEREBRIAKOV (1) - SONIA (1) - ELENA ANDREEVNA (2) - DIADINE (1)
(MARIA VASSILIEVNA sort en chancelant par la porte du milieu, pousse un cri et tombe sans connaissance. SONIA entre et court vers la porte du milieu.)

SEREBRIAKOV (ORLOVSKI, JELTOUKHINE, ensemble.)
Qu'y a-t-il?
(Cri de SONIA derrière la scène ; elle revient et s'écrie: )

SONIA
Oncle Georges s'est tué!
(ORLOVSKI, SEREBRIAKOV et JELTOUKHINE sortent en courant par la porte du milieu.)

ELENA ANDREEVNA (eu gémissant.)
Pourquoi ? Pourquoi ?

DIADINE (apparaît à la porte de droite.)
Que se passe-t-il?

ELENA ANDREEVNA
Emmenez-moi! Jetez-moi dans un gouffre profond! Tuez-moi vite, je vous en supplie! Je ne peux pas rester ici!
(Elle sort avec DIADINE.)

ACTE IV

(Une maison dans la forêt près du moulin que KHROUCHTCHEV loue à DIADINE.)

SCÈNE PREMIÈRE

ELENA ANDREEVNA
Ilia Iliitch, mon cher ami, demain vous retournerez à la poste.

DIADINE
Je n'y manquerai pas.

ELENA ANDREEVNA
J'attendrai encore trois jours. Si mon frère ne répond toujours pas à ma lettre, je vous emprunterai de l'argent et j'irai à Moscou. Je ne peux tout de même pas rester chez vous, au moulin, jusqu'à la fin de mes jours!

DIADINE
Cela va de soi... (Un temps.) Je n'ose pas vous faire la leçon, ma chère dame, mais toutes vos lettres, vos télégrammes, mes voyages quotidiens à la poste, tout cela, excusez-moi, c'est de l'agitation en pure perte. Quelle que soit la réponse de monsieur votre frère, vous finirez bien par retourner chez votre époux.

ELENA ANDREEVNA
Non, je n'y retournerai pas... Il faut raisonner logiquement, Ilia Iliitch. Je n'aime pas mon mari. Tous ces jeunes, pour qui j'avais tant d'affection, m'ont traitée injustement, du début à la fin. Pourquoi retournerais-je à la maison? Vous me direz : c'est votre devoir. Je le sais parfaitement — mais, je le répète, il faut raisonner logiquement...
(Un temps.)

DIADINE
Oui... Le grand poète russe Lomonosov s'est enfui du gouvernement d'Arkhangel pour trouver son bonheur à Moscou. C'était noble de sa part, bien sûr... Mais vous, pourquoi vous êtes-vous sauvée? Pour parler franchement, il n'y a nulle part de bonheur pour vous... C'est le sort du serin de rester dans sa cage et d'observer le bonheur des autres, — eh bien, il n'a qu'à y rester toute sa vie.

ELENA ANDREEVNA
Et si je n'étais pas un serin, mais un libre moineau?

DIADINE
Voyons, chère madame! On reconnaît un oiseau à son vol. A votre place, une autre aurait trouvé le moyen, pendant ces quinze jours, de faire le tour d'une dizaine de villes et de jeter de la poudre aux yeux de tous. Mais vous, vous n'avez réussi qu'à venir jusqu'au moulin, et déjà votre âme en est tourmentée. A quoi bon tout cela! Vous resterez encore quelque temps chez moi, votre cœur finira par s'apaiser et vous retournerez chez votre époux... (Il dresse l'oreille.) Quelqu'un vient ici en voiture...
(Il se lève.)

ELENA ANDREEVNA
Je m'en vais.

DIADINE
Je n'ose pas vous encombrer plus longtemps. Je vais chez moi, au moulin, faire un petit somme. Ce matin, je me suis levé avant la déesse Aurore.

ELENA ANDREEVNA
Revenez ici quand vous aurez fini de dormir. Nous prendrons le thé ensemble.
(Elle va dans la maison.)

DIADINE (seul.)
Si j'habitais un centre intellectuel, on pourrait publier ma caricature dans un journal satirique, accompagnée d'une légende hautement spirituelle. Voyez-moi ça! A mon âge, avec mon physique ingrat, j'ai enlevé sa jeune épouse à un célèbre professeur! C'est délicieux!
(Il sort. Entrent YOULIA et SEMIONE.)

SCENE II

YOULIA (3) - SEMIONE (2)
YOULIA
Bonjour, Senka, que Dieu te vienne en aide! Ilia Iliitch est là?

SEMIONE
Oui. Il est allé au moulin.

YOULIA
Va le chercher.

SEMIONE
Tout de suite.
(Il sort.)

YOULIA (seule.)
Il dort sans doute... (Elle s'assied sur le banc et pousse un soupir.) Les uns dorment, d'autres se promènent, il n'y a que moi qui trime du matin au soir... Pourquoi le bon Dieu ne me rappelle-t-il pas à lui? (Encore un gros soupir.) Seigneur! Dire qu'il y a des gens aussi stupides que ce Gaufrette! Tout à l'heure, j'ai vu un petit cochon noir qui sortait de la grange... Quand les cochons lui auront déchiré les sacs des clients, il verra ce que c'est, ce Gaufrette...
(Entre DIADINE.)

SCÈNE III

DIADINE (8) - YOULIA (7)
DIADINE
C'est vous, Youlia Stépanovna? Excusez mon déshabillé... Je voulais m'assoupir un peu dans les bras de Morphée...

YOULIA
Bonjour.

DIADINE
Pardonnez-moi de ne pas vous inviter à l'intérieur... Il y a du désordre à la maison... et ainsi de suite... Voulez-vous venir au moulin avec moi?

YOULIA
Je suis très bien sur ce banc... Savez-vous pourquoi je suis venue? Mon frère Lénia et le professeur veulent organiser aujourd'hui un pique-nique ici, au moulin... Prendre le thé, quoi...

DIADINE
J'en suis charmé.

YOULIA
Je suis venue en éclaireuse. Ils arriveront tout à l'heure. Ordonnez de mettre une table ici et, bien entendu, de faire chauffer le samovar. Dites à Senka de sortir les paniers à provision de ma voiture.

DIADINE
C'est facile... (Un temps.) Eh bien? Comment cela va-t-il chez vous?

YOULIA
Mal, Ilia Iliitch... Croyez-vous? J'ai eu tant de peine que j'en suis tombée malade. Vous savez que le professeur et Sonetchka habitent maintenant chez nous?

DIADINE
Oui, je sais.

YOULIA
Depuis qu'Egor Pétrovitch s'est donné la mort, ils n'osent plus rester chez eux... Ils ont peur. Dans la journée, ça va encore tant bien que mal, mais dès que la nuit tombe, ils se réunissent tous dans une pièce et restent ensemble jusqu'à l'aube. C'est la crainte qui les tourmente. Ils ont peur de voir le fantôme d'Egor Pétrovitch dans l'obscurité.

DIADINE
Ce sont des préjugés... Et Eléna Andréevna, est-ce qu'ils pensent à elle?

YOULIA
Bien entendu. (Un temps.) Elle s'est sauvée...

DIADINE
Oui, voilà un sujet digne du pinceau du peintre Aïvazovski. Elle s'est sauvée sans crier gare!

YOULIA
Qui sait où elle est maintenant? Peut-être bien loin... A moins que de désespoir...

DIADINE
Dieu est miséricordieux, Youlia Stépanovna. Tout s'arrangera pour le mieux.
(Entre KHROUCHTCHEV portant un carton et une boîte de peinture.)

SCÈNE IV

KHROUCHTCHEV (10) - DIADINE (2) - YOULIA (8)
KHROUCHTCHEV
Hé! Y a-t-il quelqu'un? Sémione!

DIADINE
Regarde donc par ici.

KHROUCHTCHEV
Ah! Bonjour, Youletchka!

YOULIA
Bonjour, Mikhail Lvovitch.

KHROUCHTCHEV
Ilia Iliitch, je viens encore travailler chez toi, comme hier. Je ne peux pas rester à la maison. Dis qu'on mette une table sous cet arbre et que l'on prépare deux lampes. Le crépuscule commence à tomber.

DIADINE
A vos ordres, Votre Noblesse.
(Il sort. Un temps.)

KHROUCHTCHEV
Comment ça va, Youletchka?

YOULIA
Pas très fort...
(Un temps.)

KHROUCHTCHEV
Les Sérébriakov habitent chez vous?

YOULIA
Oui.

KHROUCHTCHEV
Hum... Et votre Lénia, que fait-il?

YOULIA
Il ne quitte guère la maison. Il est toujours auprès de Sonia.

KHROUCHTCHEV
Parbleu! (Un temps.) Il devrait l'épouser.

YOULIA
Pourquoi pas? (Un soupir.) Dieu le veuille! C'est un homme instruit, un noble; elle aussi est de bonne famille. Je l'ai toujours souhaité.

KHROUCHTCHEV
C'est une sotte.

YOULIA
Pourquoi dites-vous cela?

KHROUCHTCHEV
Et votre Lénia n'est pas plus intelligent qu'elle. Tous vos amis, d'ailleurs, on dirait qu'on les a choisis sur mesure. Ils sont bêtes à pleurer!

YOULIA
Vous n'avez sans doute pas dîné ce soir.

KHROUCHTCHEV
Pourquoi cela?

YOULIA
Vous êtes trop méchant.
(Entrent DIADINE et SEMIONE, qui portent une table de dimensions moyennes.)

SCÈNE V

DIADINE (5) - KHROUCHTCHEV (7) - YOULIA (1) - SEMIONE (1)
DIADINE
Tu ne manques pas de goût, Micha! Quel endroit délicieux tu as choisi pour travailler ! C'est une oasis ! Une oasis, parfaitement! Imagine-toi qu'il y a des palmiers tout autour, Youletchka est une douce gazelle, toi un lion et moi un tigre...

KHROUCHTCHEV
Tu es un brave homme, un cœur pur, Ilia Iliitch, mais pourquoi ces manières? Tu dis des mots doucereux, tu claques des talons, tu te trémousses... Quelqu'un qui ne te connaîtrait pas pourrait croire que tu n'es pas un homme, mais Dieu sait quoi! C'est irritant à la fin!

DIADINE
Tel est sans doute mon sort... Une prédestination fatale.

KHROUCHTCHEV
Voilà, il ne manquait plus que la prédestination fatale. Laisse donc ça! (Il fixe un dessin sur la table.) Je reste coucher chez toi cette nuit.

DIADINE
J'en suis infiniment heureux. Tu te fâches, Micha, mais moi je ressens une joie indicible. Il me semble qu'il y a un petit oiseau dans mon cœur et qu'il chante une chanson.

KHROUCHTCHEV
Eh bien, réjouis-toi. (Un temps.) Toi, tu as un petit oiseau dans le cœur, et moi, j'ai un crapaud. J'ai mille ennuis! Chimanski a vendu sa forêt pour qu'elle soit abattue. Et d'un! Eléna Andréevna a quitté son mari et personne ne sait où elle est maintenant. Et de deux! Moi, je me sens devenir plus bête et plus médiocre tous les jours. Et de trois! Hier, je voulais te raconter quelque chose, mais je n'ai pas pu, le courage m'a manqué. Je mérite des félicitations! Après la mort d'Egor Pétrovitch, on a trouvé son journal intime. C'est chez Ivan Ivanovitch que ce journal a tout d'abord échu. Je suis allé chez lui, j'ai relu ces pages une dizaine de fois...

YOULIA
Les nôtres, eux aussi, ont lu ce journal.

KHROUCHTCHEV
Ce roman d'amour entre Georges et Eléna Andréevna dont tout le district faisait des gorges chaudes n'était en réalité qu'un sale et ignoble ragot. Mais moi je l'ai cru, j'ai calomnié comme les autres, j'ai détesté, méprisé, insulté mon prochain...

DIADINE
Ce n'est pas beau, bien sûr...

KHROUCHTCHEV
Le premier à qui j'avais fait confiance, était votre frère, Youletchka. Je suis bon, moi! J'ai cru votre frère pour qui je n'ai pas d'estime, et je n'ai pas cru cette femme qui se sacrifiait devant moi. Je crois plus facilement le mal que le bien, je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez! Je suis aussi médiocre que les autres.

DIADINE (s'adressant à YOULIA.)
Venez au moulin avec moi, mon petit. Laissons ce méchant garçon à son travail et allons nous promener. Bon courage, Micha !
(Il sort accompagné de YOULIA.)

KHROUCHTCHEV (resté seul; il dilue de la couleur dans une soucoupe.)
Une fois, la nuit, je l'ai vu presser son visage contre la main d'Eléna. Dans son journal, il décrit minutieusement cette scène; il parle de mon arrivée, il cite mes paroles. Il m'appelle un sot et un esprit étroit. (Un temps.) Cette couleur est trop foncée. Il faut l'éclaircir. Puis, il reproche à Sonia d'être amoureuse de moi. Pourtant elle ne m'a jamais aimé... J'ai fait un pâté... (Il racle le papier avec un couteau.) Même s'il y avait du vrai là-dedans, inutile d'y penser... Cela a commencé bêtement, cela s'est terminé de la même façon... (SEMIONE et un ouvrier apportent une grande table.) Qu'est-ce que c'est? Pour quoi faire?

SEMIONE
C'est Ilia Iliitch qui a dit de l'apporter. Ces messieurs-dames de Jeltoukhino viendront prendre le thé ici.

KHROUCHTCHEV
Merci bien! Mon travail est fichu. Je vais ramasser mes affaires et rentrer chez moi.
(Entre JELTOUKHINE donnant le bras à SONIA.)

SCÈNE VI

JELTOUKHINE (6) - KHROUCHTCHEV (10) - SONIA (8)
JELTOUKHINE (chante.)
"Malgré moi, une force inconnue m'attire vers ce triste rivage."

KHROUCHTCHEV
Qui vient là? Ah!
(Il se dépêche de ranger son attirail de dessinateur.)

JELTOUKHINE
Une question encore, chère Sophie. Vous vous souvenez? Le jour de mon anniversaire vous avez déjeuné chez nous. Avouez donc que c'est de mon physique que vous avez ri ce jour-là.

SONIA
Voyons, Léonide Stépanytch, quelle idée! Je riais sans raison.

JELTOUKHINE (apercevant KHROUCHTCHEV.)
Ah! Qui vois-je? Tu es là, toi aussi? Bonjour!

KHROUCHTCHEV
Bonjour.

JELTOUKHINE
Tu travailles? C'est parfait... Où est Gaufrette?

KHROUCHTCHEV
Là...

JELTOUKHINE
Où ça ?

KHROUCHTCHEV
Je m'exprime clairement, il me semble. Là, au moulin.

JELTOUKHINE
Je vais l'appeler. (Il s'en va en chantonnant.) "Malgré moi, une force inconnue..." (Il sort.)

SONIA
Bonjour...

KHROUCHTCHEV
Bonjour.
(Un temps.)

SONIA
Qu'est-ce que vous dessinez là?

KHROUCHTCHEV
Ce n'est rien... Rien d'intéressant.

SONIA
C'est un plan?

KHROUCHTCHEV
Non, c'est une carte des forêts de notre district. C'est moi qui l'ai établie. (Un temps.) La couleur verte désigne les endroits où, du temps de nos grands-pères, il y avait encore des forêts; le vert clair, les endroits déboisés depuis vingt-cinq ans; le bleu, la forêt qui existe encore... Oui... (Un temps.) Et-vous? Que devenez-vous? Etes-vous heureuse?

SONIA
Mikhaïl Lvovitch, ce n'est pas le moment de penser à son bonheur.

KHROUCHTCHEV
A quoi faut-il donc penser?

SONIA
Notre grand malheur n'est arrivé que parce que nous avons trop pensé à notre bonheur...

KHROUCHTCHEV
Tiens !

SONIA
Il n'y a pas de mal sans bien. Le chagrin m'a appris quelque chose. Il faut oublier son bonheur, Mikhaïl Lvovitch, et ne penser qu'au bonheur des autres. Il faut que notre vie soit faite de sacrifices...

KHROUCHTCHEV
Comment donc! (Un temps.) Le fils de Maria Vassilievna s'est brûlé la cervelle, mais elle continue à chercher des erreurs dans ses petites brochures. Un malheur vous a frappée, mais, pour flatter votre amour-propre, vous voulez gâcher votre vie et vous croyez faire des sacrifices... Personne n'a de coeur... Ni vous, ni moi... Personne ne fait ce qu'il devrait faire et tout va à la diable... Je vais partir à l'instant, je ne vous dérangerai pas, vous et Jeltoukhine... Mais pourquoi pleurez-vous? Ce n'est pas ce que je voulais...

SONIA
Ce n'est rien...
(Elle s'essuie les yeux. Entrent YOULIA, DIADINE et JELTOUKHINE.)

SCÈNE VII

LA VOIX DE SEREBRIAKOV (1) - SONIA (3) - DIADINE (6) - SEREBRIAKOV (9) - JELTOUKHINE (5) - KHROUCHTCHEV (2) - ORLOVSKI (2) - YOULIA (2)
LA VOIX DE SEREBRIAKOV
Ohé! où êtes-vous, mes amis?

SONIA
Ici, papa!

DIADINE
On apporte le samovar! C'est délicieux!
(Il s'affaire avec YOULIA autour de la table. Entrent SEREBRIAKOV et ORLOVSKI.)

SONIA
Par ici, papa!

SEREBRIAKOV
Je vois, je vois...

JELTOUKHINE (élevant la voix.)
Messieurs-dames, je déclare la séance ouverte. Débouche la liqueur, Gaufrette!

KHROUCHTCHEV (s'adressant à SEREBRIAKOV.)
Professeur, oublions nos malentendus. (Il lui tend la main.) Je vous présente mes excuses.

SEREBRIAKOV
Je vous remercie. J'en suis très heureux! Veuillez me pardonner, vous aussi. Lorsque, au lendemain de cet incident, j'ai essayé d'y réfléchir et que je me suis remémoré notre entretien, j'ai été très peiné... Soyons amis.
(Il le prend par le bras et le conduit à la table.)

ORLOVSKI
Ce n'est pas trop tôt, mon cœur! Une mauvaise paix vaut mieux qu'une bonne querelle.

DIADINE
Je suis très heureux, Votre Excellence, que vous ayez daigné visiter mon oasis. Cela m'est indiciblement agréable.

SEREBRIAKOV
Merci, mon cher. Cet endroit est vraiment ravissant. Une oasis, parfaitement!

ORLOVSKI
Est-ce que tu aimes la nature, Sacha?

SEREBRIAKOV
Beaucoup. (Un temps.) Ne nous taisons pas, mes amis, parlons plutôt. C'est ce qu'il y a de mieux à faire dans notre situation. Il faut regarder le malheur en face, sans crainte. Si je parais plus courageux que vous autres, c'est parce que c'est moi le plus malheureux.

YOULIA
Je ne vous mets pas de sucre, mes amis; prenez de la confiture.

DIADINE (qui s'affaire autour de ses hôtes.)
Que je suis heureux! Que je suis heureux!

SEREBRIAKOV
Ces jours derniers, Mikhail Lvovitch, j'ai tant souffert, tant réfléchi, que je pourrais, il me semble, écrire tout un traité pour l'édification de la postérité, sur la meilleure manière de vivre. Tant qu'on vit, on continue d'apprendre — et le malheur est notre maître.

DIADINE
Honni soit qui parle du passé ! Dieu est miséricordieux. Tout s'arrangera.
(SONIA tressaille.)

JELTOUKHINE
Qu'avez-vous, Sonia?

SONIA
J'ai entendu un cri...

DIADINE
Ce sont des moujiks qui pèchent des écrevisses dans la rivière.
(Un temps.)

JELTOUKHINE
Mes amis, il était entendu que nous allions passer cette soirée comme si rien n'était arrivé... Il y a pourtant une certaine tension...

DIADINE
Moi, Votre Excellence, je ressens pour la science non seulement de la vénération, mais même un sentiment de parenté. Le frère de la femme de mon frère Grigory, M. Constantin Gavrilovitch Novosselov, que vous connaissez peut-être, avait le titre de maître de conférences de littérature étrangère.

SEREBRIAKOV
Je ne le connais pas personnellement, mais j'ai entendu parler de lui.
(Un temps.)

YOULIA
Demain, cela fera quinze jours exactement qu'est mort Egor Pétrovitch.

KHROUCHTCHEV
Youletchka, il ne faut pas parler de cela.

SEREBRIAKOV
Du courage, du courage.
(Un temps.)

JELTOUKHINE
On sent pourtant une certaine tension...

SEREBRIAKOV
La nature ne tolère pas le vide. Elle m'a privé de deux êtres proches et, pour combler la lacune, m'a donné aussitôt deux nouveaux amis. A votre santé, Léonide Stépanitch !

JELTOUKHINE
Merci, cher Alexandre Vladimirovitch ! Permettez-moi de lever mon verre à votre travail scientifique si fécond. "Jetez les semences du raisonnable, du bon, de l'éternel ! Jetez les semences ! Et le peuple russe vous en remerciera de tout cœur."

SEREBRIAKOV
J'apprécie votre aimable allocution. Je souhaite de toute mon âme que nos relations amicales se transforment bientôt en liens familiaux.
(Entre FEDOR IVANOVICH.)

SCÈNE VIII

FEDOR IVANOVITCH (8) - ORLOVSKI (7) - KHROUCHTCHEV (4) - YOULIA (4) - DIADINE (2) - SEREBRIAKOV (3) - SONIA (1)
FEDOR IVANOVITCH
Tiens! On pique-nique ici!

ORLOVSKI
Mon garçon! Mon joli... FÉDOR IVANOVICHT Bonjour !
(Il échange des baisers avec YOULIA et SONIA.)

ORLOVSKI
Quinze jours qu'on ne s'est pas vus! Où étais-tu? Qu'as-tu fait?

FEDOR IVANOVITCH
Je viens de passer chez Lénia, on m'a dit que vous étiez tous ici, alors je me ramène.

ORLOVSKI
Où as-tu encore traîné?

FEDOR IVANOVITCH
Voilà trois nuits que je ne dors pas. Hier, papa, j'ai perdu cinq mille roubles au jeu... J'ai bu, j'ai joué aux cartes, j'ai été en ville cinq fois au moins... Me voilà complètement abruti!

ORLOVSKI
Quel phénomène! Alors maintenant tu es noir?

FEDOR IVANOVITCH
Pas pour un sou. Youlka, du thé! Avec du citron, et que ça soit bien acide!... Et Georges, qu'en dites-vous? S'envoyer une balle dans la tête, sans aucune raison! Et avec quel revolver encore : un Lefauché! Il ne pouvait donc prendre un Smith et Wesson?

KHROUCHTCHEV
Tais-toi, espèce de brute.

FEDOR IVANOVITCH
Je suis une brute, mais une brute racée. (Il caresse sa barbe.) Rien que ma barbe vaut son pesant d'or... J'ai beau être une brute, un imbécile, une canaille, — si je le voulais seulement, n'importe quelle jeune fille m'accepterait. Sonia, veux-tu m'épouser? (Se tournant vers KHROUCHTCHEV.) Oh! pardon, je m'excuse...

KHROUCHTCHEV
Cesse de faire l'idiot...

YOULIA
Tu es un homme fini, Fédia! Dans tout le gouvernement, il n'y a pas d'ivrogne, ni de panier percé pire que toi! On a mal au cœur rien qu'à te regarder! Tu n'es bon à rien! Une vraie punition du ciel!

FEDOR IVANOVITCH
Voilà qu'elle se lamente encore! Viens t'asseoir près de moi... Comme ça. Je viendrai passer quinze jours chez toi. J'ai besoin.de repos.
(Il l'embrasse.)

YOULIA
On a honte de toi devant les gens. Au lieu de consoler ton père dans ses vieux jours, tu le couvres de déshonneur. C'est une vie stupide que la tienne, et rien de plus !

FEDOR IVANOVITCH
Je ne boirai plus! Baste! (Il se verse de la liqueur.) C'est du kirsch ou de la prunelle?

YOULIA
Mais ne bois plus ! Ne bois plus !

FEDOR IVANOVITCH
Un petit verre n'a pas d'importance. (Il boit.) Je te ferai cadeau, Sylvain, d'une paire de chevaux et d'un fusil. J'irai m'installer chez Youlia. J'ai envie de passer chez elle une semaine ou deux.

KHROUCHTCHEV
Tu devrais passer quelque temps dans un bataillon disciplinaire.

YOULIA
Bois du thé, bois-en!

DIADINE
Prends des biscottes, Fédia!

ORLOVSKI (s'adressant à SEREBRIAKOV.)
Moi, frère Sacha, jusqu'à l'âge de quarante ans j'ai mené la même vie que mon Fédor. Un jour, mon cœur, je me suis mis à faire le compte des femmes que j'ai rendues malheureuses dans ma vie. Je suis arrivé à soixante-dix, après quoi j'ai abandonné. Bon! — et puis, quand j'ai eu quarante ans sonnés, frère Sacha, il y a eu brusquement en moi quelque chose de changé. Je ressentais de l'angoisse, je ne savais que faire de moi, bref, j'étais en désaccord avec moi-même, voilà tout. J'essayais ceci et cela, je travaillais, je lisais, je voyageais, — mais rien n'y faisait. Un jour, mon cœur, je suis allé en visite chez mon défunt compère, le prince sérénissime Dmitri Pavlovitch. Nous avons cassé la croûte, puis dîné... Après le dîner, nous avons organisé un tir dans la cour. Il y avait là un monde fou... Notre Gaufrette y était, lui aussi.

DIADINE
Oui, oui... Je m'en souviens.

ORLOVSKI
L'angoisse me serrait le cœur, comprends-tu... Seigneur! Je n'ai pu y tenir. Brusquement des larmes ont jailli de mes yeux, j'ai chancelé et j'ai crié de toutes mes forces, à tel point que ça a résonné dans toute la cour : "Mes amis! Bonnes gens! Pardonnez-moi, pour l'amour du Christ!" Au même moment, j'ai senti mon âme devenir pure, douce et chaude, et depuis ce temps, mon ami, il n'y a pas d'homme plus heureux que moi dans tout le district. Tu devrais faire la même chose.

SEREBRIAKOV
Quoi?

ORLOVSKI
La même chose. Tu devrais capituler.
(On voit une lueur d'incendie dans le ciel.)

SEREBRIAKOV
Voilà un exemple de philosophie provinciale! Tu me conseilles de demander pardon?... Pourquoi? Qu'on me fasse des excuses, à moi, oui, d'abord.

SONIA
Papa, mais c'est nous qui sommes les coupables!

SEREBRIAKOV
Oui? Je crois comprendre, mes amis, que vous faites allusion à mes rapports avec ma femme. Estce vraiment que vous me jugez coupable? C'est ridicule, mes amis. C'est elle qui a manqué à son devoir, qui m'a abandonné à un moment difficile de ma vie...

KHROUCHTCHEV
Alexandre Vladimirovitch, veuillez m'écouter... Pendant vingt-cinq ans vous avez été professeur, vous avez servi la science; moi, je plante des forêts et j'exerce la médecine, — mais à quoi bon, pour qui tout cela, si nous ne ménageons pas ceux pour qui nous travaillons? Nous prétendons servir l'humanité, et en même temps nous nous blessons cruellement. Par exemple, qu'avons-nous fait pour sauver Georges? Où est votre femme que nous avons tous insultée? Où est votre paix? La paix de votre fille ? Tout est perdu, détruit, parti en fumée. Vous m'appelez le Sylvain, mes amis, mais je ne suis pas le seul, il y a un sylvain en chacun de vous, vous errez tous dans une forêt obscure, vous vivez à tâtons. L'intelligence, le savoir, le cœur ne nous servent qu'à gâcher notre vie et celle des autres.
(ELENA ANDREEVNA sort de la maison et s'assied sur le banc, sous la fenêtre.)

SCÈNE IX

KHROUCHTCHEV (6) - SEREBRIAKOV (7) - JELTOUKHINE (5) - ELENA ANDREEVNA (8) - DIADINE (7) - ORLOVSKI (7) - FEDOR IVANOVITCH (6) - YOULIA (2) - SEMIONE (2) - SONIA (3)
KHROUCHTCHEV
Je me croyais un homme à idées, un être charitable, et en même temps je ne pardonnais pas la moindre faute à mon prochain, je croyais les ragots, je calomniais comme les autres, et lorsque votre femme m'a offert avec confiance son amitié, je lui ai répondu du haut de ma grandeur : "Laissez-moi! Je méprise votre amitié!" Il y a un sauvage en moi, je suis mesquin, dénué de tout talent, mais vous, professeur, vous n'êtes pas un aigle non plus! Et cependant tout le district, toutes les femmes voient en moi un héros, un homme supérieur, et vous, professeur, vous êtes célèbre dans toute la Russie. Mais si des êtres tels que moi sont considérés comme de vrais héros, si des hommes tels que vous jouissent d'une pareille célébrité, cela signifie que faute de grives on se contente de merles, que les vrais héros, les vrais talents n'existent pas, qu'il n'y a pas d'hommes qui nous aideraient à sortir de cette forêt obscure, et qui auraient corrigé nos erreurs...

SEREBRIAKOV
Je vous demande pardon... Je ne suis pas venu ici pour engager une polémique avec vous, ni pour défendre mes droits à la notoriété...

JELTOUKHINE
Laissons cette conversation, Micha!

KHROUCHTCHEV
J'ai presque fini, je m'en vais. Oui, je suis mesquin, mais vous, professeur, vous n'êtes pas un aigle non plus ! Il était mesquin, Georges, qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de se brûler la cervelle ! Tous, nous sommes des médiocres! Quant aux femmes...

ELENA ANDREEVNA (l'interrompant.)
Quant aux femmes, elles ne sont guère plus remarquables. (Elle s'approche de la table.) Eléna Andréevna a quitté son mari... Croyez-vous qu'elle a su profiter de sa liberté? Détrompez-vous... Elle reviendra... (Elle s'assied à la table.) La voilà déjà revenue.
(Confusion générale.)

DIADINE (éclate de rire.)
C'est délicieux! Ne me condamnez pas, messieurs, permettez-moi de dire un mot! Votre Excellence! C'est moi qui ai enlevé votre épouse comme jadis un certain Pâris a enlevé la belle Hélène! Moi! On n'a encore jamais vu de Pâris marqué de petite vérole, — mais il y a des choses, ami Horatio, dont nos sages n'ont jamais rêvé.

KHROUCHTCHEV
Je n'y comprends rien... C'est bien vous, Eléna Andréevna ?

ELENA ANDREEVNA
J'ai passé ces quinze jours chez Ilia Iliitch... Pourquoi me regardez-vous tous ainsi? Eh bien, bonjour! J'étais à la fenêtre, j'ai tout entendu. (Elle embrassé SONIA.) Faisons la paix! Bonjour, chère petite fille... Paix et concorde ! DIÀDINE, se frottant les mains. C'est délicieux ! ELENA ANDREIEVNA, s'adressant à KHROUCHTCHEV. Mikha,il Lvovitch! Honni soit qui rappelle le passé... Bonjour, Fédor Ivanovitch... Youletchka...

ORLOVSKI
Mon cœur, madame le professeur, notre toute belle... Elle est revenue, elle est à nouveau parmi nous.

ELENA ANDREEVNA
Je m'ennuyais de vous tous. Bonjour, Alexandre! (Elle tend la main à son mari, celui-ci se détourne.) Alexandre ! SËRÉBRIAKOV Vous avez manqué à votre devoir.

ELENA ANDREEVNA
Alexandre !

SEREBRIAKOV
Je suis très heureux de vous voir et de vous parler, je ne le cache pas, — mais pas ici : à la maison...
(Il s'éloigne de la table.)

ORLOVSKI
Sacha !
(Un temps.)

ELENA ANDREEVNA
C'est bon. Voici donc la solution de notre problème : il n'y a pas de solution! Tant pis qu'il en soit ainsi. Je suis un personnage épisodique, je n'ai droit qu'à un bonheur de serin : rester calfeutrée à la maison, manger, boire, dormir et l'écouter parler tous les jours de sa goutte, de ses droits et de ses mérites... Pourquoi baissez-vous la tête, comme si vous étiez gênés? Buvons au moins de la liqueur, non?

DIADINE
Tout s'arrangera, tout rentrera dans l'ordre...

FEDOR IVANOVITCH (s'approche de SEREBRIAKOV, très ému.)
Alexandre Vladimirovitch, je suis ému... Je vous en prie, soyez bon pour votre femme, dites-lui au moins une parole affectueuse et, foi de galant homme, je serai toujours votre fidèle ami! Je vous ferai cadeau de ma meilleure troïka!

SEREBRIAKOV
Je vous remercie, mais, excusez-moi, je ne vous comprends pas...

FEDOR IVANOVITCH
Hum... Vous ne me comprenez pas! Un jour, en revenant de la chasse, j'ai vu un hibou perché dans un arbre. Je lui envoie de la dragée... Pan! Il ne bouge pas. J'essaie d'un autre calibre... Rien! Il est toujours là à me regarder et il n'a rien pigé.

SEREBRIAKOV
De qui parlez-vous?

FEDOR IVANOVITCH
Du hibou.
(Il revient à la table.)

ORLOVSKI (prêtant l'oreille.)
Permettez, mes amis... Silence... On dirait qu'on sonne le tocsin...

FEDOR IVANOVITCH (qui voit la lueur d'incendie.)
Oh! là! là! Regardez le ciel! Quelle lueur!

ORLOVSKI
Mes petits pères! Et nous qui n'avons rien remarqué!

DIADINE
C'est formidable !

FEDOR IVANOVITCH
Eh bien, eh bien! En voilà une illumination! Ça doit brûler près d'Alexéevski...

KHROUCHTCHEV
Non, Alexéevski est plus à droite... C'est plutôt à Novo-Petrovski.

YOULIA
C'est effrayant! J'ai peur des incendies!

KHROUCHTCHEV
C'est certainement à Novo-Petrovski.

DIADINE (élevant la voix.)
Hé! Sémione! Cours à la digue, regarde où ça brûle. De là, on voit mieux.

SEMIONE (crie.)
C'est la forêt de Telibéev!

DIADINE
Comment ?

SEMIONE
La forêt de Telibéev!

DIADINE
C'est la forêt...
(Un silence prolongé.)

KHROUCHTCHEV
Il faut que j'y aille... Adieu! Pardonnez-moi, j'ai été dur — c'est parce que je n'ai jamais été aussi accablé qu'aujourd'hui... J'ai le cœur lourd... mais ça ne fait rien, il faut être un homme et garder la tête froide. Je ne me brûlerai pas la cervelle, je ne me jetterai pas sous les roues du moulin... Je ne suis pas un héros? Je le deviendrai! Je nie ferai pousser des ailes d'aigle, et ni cet incendie ni le diable en personne ne me feront peur! Tant pis si les forêts brûlent — j'en planterai de nouvelles! Tant pis si l'on ne m'aime pas — j'en aimerai une autre !
(Il sort rapidement.)

ELENA ANDREEVNA
Quel homme magnifique!

ORLOVSKI
Oui... "Tant pis, si l'on ne m'aime pas — j'en aimerai une autre!" Comment faut-il comprendre ces paroles?

SONIA
Emmenez-moi... Je veux rentrer à la maison...

SEREBRIAKOV
En effet, il est temps de partir. Il fait horriblement humide ici. Mon manteau et mon plaid étaient quelque part par là...

JELTOUKHINE
Le plaid est dans la voiture, et voici le manteau... Il aide le professeur à mettre son manteau.

SONIA (très agitée.)
Emmenez-moi... Emmenez-moi vite!

JELTOUKHINE
Je suis à vos ordres.

SONIA
Non, je partirai avec mon parrain... Emmenez-moi, mon petit parrain!

ORLOVSKI
Viens, mon cœur, viens avec moi.
(Il l'aide à se couvrir.)

JELTOUKHINE (à part.)
Que le diable... Rien que des humiliations. C'est abject !
(FEDOR IVANOVITCH et YOULIA rangent la vaisselle et les serviettes dans le panier.)

SEREBRIAKOV
La plante du pied gauche me fait mal... Sans doute encore une crise de rhumatisme. Encore une nuit sans sommeil...

ELENA ANDREEVNA (en boutonnant le manteau de son mari.)
Ilia Iliitch, mon cher, apportez-moi donc mon chapeau et ma mante qui sont dans la maison.

DIADINE
A l'instant.
(Il va à la maison et en revient portant la mante et le chapeau.)

ORLOVSKI
C'est l'incendie qui t'a effrayée, mon cœur? N'aie crainte, la lueur diminue, le feu s'éteint...

YOULIA
Il reste un demi-pot de confiture de myrtilles... Ça ne fait rien, Ilia Iliitch le finira. (S'adressant à son frère.) Lénia, prends le panier!

ELENA ANDREEVNA
Je suis prête. (A SEREBRIAKOV.) Eh bien, emmène-moi, statue du commandeur, et que nos vingt-six pièces lugubres nous engloutissent! Ce sera bien fait pour moi.

SEREBRIAKOV
La statue du commandeur... Je rirais bien de ta plaisanterie, si cette douleur dans mon pied ne m'en empêchait. (S'adressant aux autres.) Au revoir, mes amis, Je vous remercie de toutes ces bonnes choses et de votre agréable compagnie. Une charmante soirée, du thé excellent, tout serait parfait, — mais, excusez-moi, il y a une chose que je ne peux admettre : c'est votre philosophie provinciale et votre manière de considérer la vie... Il faut travailler, mes amis ! On ne peut vivre ainsi ! Il faut travailler! Oui! Adieu.
(Il sort accompagné de sa femme.)

FEDOR IVANOVITCH (à YOULIA.)
Viens, ma vieille. (A son père.) Adieu, paternel!
(Il sort avec YOULIA.)

JELTOUKHINE (qui les suit en portant le panier.)
Qu'il est lourd, ce panier, que le diable l'emporte. J'ai horreur de ces pique-niques... (Il sort et appelle derrière la scène.) Alexis, la voiture!

SCENE X

ORLOVSKI (6) - DIADINE (2) - SONIA (5)
ORLOVSKI (s'adressant à SONIA.)
Tu t'assois encore? Pourquoi? Partons, mon minet!
(Il se dirige vers la sortie avec SONIA.)

DIADINE (à part.)
A moi, personne ne m'a dit au revoir. C'est délicieux!
(Il souffle les bougies.)

ORLOVSKI (s'adressant à SONIA.)
Eh bien, qu'attends-tu?

SONIA
Je ne peux pas partir, parrain. Je n'en ai pas la force... Je suis désespérée, mon petit parrain... désespérée... Je ne peux pas le supporter...

ORLOVSKI (inquiet.)
Qu'as-tu? Mon petit cœur, ma jolie...

SONIA
Ne partons pas... restons encore un peu...

ORLOVSKI
Tantôt je veux partir, tantôt je veux rester... Comment veux-tu qu'on te comprenne?

SONIA
C'est ici que j'ai perdu mon bonheur aujourd'hui. Je n'en peux plus!... Ah! mon petit parrain, pourquoi ne suis-je pas morte! (Elle l'entoure de ses bras.) Si vous saviez, si vous saviez!

ORLOVSKI
Bois un peu d'eau... Viens t'asseoir... viens!

DIADINE
Qu'avez-vous? Sophie Alexandrovna, ma petite mère... par pitié... j'en tremble... (D'une voix larmoyante.) Je ne peux pas vous voir comme ça! Mon petit!

SONIA
Ilia Iliitch, emmenez-moi voir l'incendie! Je vous en supplie !

ORLOVSKI
Pourquoi aller voir l'incendie? Qu'est-ce.que tu veux faire là-bas ?

SONIA
Emmenez-moi, je vous en supplie, sinon j'irai seule... Je suis au désespoir... Mon petit parrain, j'ai le cœur si lourd, je n'en peux plus! Emmenez-moi voir l'incendie!
(KHROUCHTCHEV entre d'un pas rapide.)

SCENE XI

KHROUCHTCHEV (4) - DIADINE (3) - SONIA (3) - ORLOVSKI (3)
KHROUCHTCHEV (appelant.)
Ilia Iliitch!

DIADINE
Je suis là. Que veux-tu?

KHROUCHTCHEV
Je ne peux pas y aller à pied, prête-moi un cheval.

SONIA (voyant KHROUCHTCHEV, pousse un cri de joie.)
Mikhaïl Lvovitch! (Elle va vers lui.) Mikhaïl Lvovitch! (S'adressant à ORLOVSKI.) Allez-vousen, parrain, il faut que je lui parle. (A KHROUCHTCHEV.) Mikhaïl Lvovitch, vous avez dit que vous alliez en aimer une autre... (A ORLOVSKI.) Allez-vous-en, parrain! (A KHROUCHTCHEV.) C'est moi qui suis une autre, maintenant. Je ne veux plus rien que la vérité... Que la vérité, rien d'autre! J'aime... c'est vous, c'est vous seul que j'aime...

ORLOVSKI
Elle est bonne, celle-là!
(Il rit.)

DIADINE
C'est délicieux!

SONIA (s'adressant à ORLOVSKI.)
Allez-vous-en, parrain! (A KHROUCHTCHEV.) Oui, oui, je ne veux plus que la vérité et rien d'autre. Parlez, maintenant, parlez... j'ai tout dit.

KHROUCHTCHEV (l'entourant de ses bras.)
Ma petite colombe!

SONIA
Ne partez pas, parrain... Chaque fois que tu me parlais de ton amour, la joie m'étouffait, mais j'étais enchaînée par des préjugés; le même sentiment qui empêche mon père de sourire à Eléna, m'empêchait de te dire la vérité. Mais maintenant je suis libre...

ORLOVSKI
Ils se sont enfin mis d'accord! Les voilà sortis de l'eau! J'ai l'honneur de vous présenter mes félicitations! (Il les salue très bas.) Comment n'avez-vous pas honte? Tourner si longtemps autour du pot, faire tant de manières !...

DIADINE (embrassant KHROUCHTCHEV.)
Michenka! Que je suis content, mon cher!

ORLOVSKI (embrassant SONIA.)
Ma douce, mon gentil serin... Ma petite filleule... (SONIA éclate de rire.) La voilà qui éclate encore!

KHROUCHTCHEV
Attendez, je n'en suis pas encore revenu... Laissez-moi lui parler... Ne nous dérangez pas. Je vous en supplie, allez-vous-en !
(Entrent FEDOR IVANOVITCH et YOULIA.)

SCÈNE XII

YOULIA (10) - ORLOVSKI (2) - FEDOR IVANOVITCH (9) - DIADINE (2) - SONIA (2)
YOULIA
Mais ce ne sont que des mensonges, Fédia ! Tu mens toujours.

ORLOVSKI
Chut! Silence, les enfants! Voilà mon brigand qui arrive. Cachons-nous vite, je vous en prie!
(ORLOVSKI, DIADINE, KHROUCHTCHEV et SONIA se cachent.)

FEDOR IVANOVITCH
J'ai oublié mon fouet et un gant.

YOULIA
Mais tu ne fais que mentir!

FEDOR IVANOVITCH
Eh bien, oui, je mens... et après? Je n'ai pas envie d'aller chez toi tout de suite. Nous allons nous promener d'abord, nous partirons plus tard.

YOULIA
Que de soucis tu me donnes ! Une vraie punition du Ciel! (Elle joint les mains.) Ce Gaufrette, est-il stupide tout de même ! Il n'a pas encore fait débarrasser la table ! Mais on pourrait lui voler son samovar ! Ah, ce Gaufrette! Il est pourtant déjà vieux, mais il n'a pas plus de cervelle qu'un bébé !

DIADINE (à part.)
Grand merci!

YOULIA
En venant ici, j'ai entendu rire...

FEDOR IVANOVITCH
C'étaient des paysannes qui se baignaient. (Il ramasse un gant.) A qui est ce gant? A Sonia... Sonia n'était pas dans son assiette aujourd'hui. Elle est amoureuse du Sylvain. Elle s'en est amourachée jusqu'aux oreilles, et lui, l'imbécile, ne le remarque même pas.

YOULIA (mécontente.)
Mais où allons-nous maintenant?

FEDOR IVANOVITCH
A la digue. Allons y faire un tour. Il n'y a pas de plus joli endroit dans tout le district. C'est bien beau!

ORLOVSKI (à part.)
Mon fiston, mon joli gars, voyez-moi cette barbe...

YOULIA
Je viens d'entendre une voix...

FEDOR IVANOVITCH
"Là-bas, il y a des merveilles, l'esprit des bois y rôde, une ondine se cache dans les branches..." Voilà, mon vieux !
(Il lui donne une tape à l'épaule.)

YOULIA
Je ne suis pas ton vieux.

FEDOR IVANOVITCH
Causons paisiblement. Écoute-moi, Youletchka! J'en ai vu, comme on dit, de toutes les couleurs... J'ai déjà trente-cinq ans, mais je n'ai pas d'autre titre que celui de lieutenant de l'armée serbe et de sous-officier de réserve russe... Je suis comme un oiseau sur la branche. Il faut changer de mode de vie, et sais-tu... comprends-tu... l'idée m'est venue que si je me mariais, ma vie en serait transformée. Veux-tu m'épouser? Hein? Je n'en veux pas d'autre que toi...

YOULIA (embarrassée.)
Hum... Écoute, Fédia... Tu devrais d'abord t'amender...

FEDOR IVANOVITCH
Allons, pas de biais ! Réponds-moi franchement.

YOULIA
J'ai honte... (Elle regarde autour d'elle.) Attention, quelqu'un pourrait venir ou nous entendre... Il me semble que Gaufrette est à sa fenêtre.

FEDOR IVANOVITCH
Il n'y a personne.

YOULIA (lui saute au cou.)
Mon Fédia!

SONIA (éclate de rire, ORLOVSKI, DIADINE et KHROUCHTCHEV rient, battent des mains et)
crient : Bravo ! Bravo !

FEDOR IVANOVITCH
Fichtre! Vous m'avez fait peur. D'où sortez-vous?

SONIA
Youletchka, mes félicitations! Et moi aussi, moi aussi...
(Rires, échange de baisers, bruits.)

DIADINE
C'est délicieux! C'est délicieux!


(FIN)

Résumé & indications

Le Sauvage ou Le Sylvain est une pièce de seuil, de bascule, où Tchekhov fait entendre sous la légèreté apparente d’une conversation de campagne la fatigue d’un monde qui se défait. Tout commence dans une propriété rurale, au milieu d’un déjeuner de fête, de politesses, de retards et de petits agacements. Mais très vite, derrière l’anecdote, apparaissent les tensions profondes qui traversent les êtres : l’ennui, la frustration, le désir de reconnaissance, l’amour empêché, la jalousie, l’usure du temps, la violence sociale et intime. Le rire circule partout, mais il est déjà traversé de malaise.

La pièce met en présence des personnages que tout oppose et qui pourtant se ressemblent davantage qu’ils ne le croient. Le professeur Sérébriakov incarne une autorité usée, un savoir devenu posture. Voinitzki, lui, porte le ressentiment de toute une vie sacrifiée à l’admiration d’un homme qu’il finit par haïr. Elena, Sonia, Khrouchtchev, Fédor Ivanovitch, Orlovski, Diadine : chacun déploie sa manière d’habiter le monde, entre illusion, cynisme, sincérité maladroite et générosité bancale. Les rapports de force passent sans cesse du comique au tragique, du grotesque à la confession la plus nue.

Le cœur de la pièce bat dans les écarts de langage. Tchekhov fait entendre des êtres qui parlent trop, ou trop peu, qui se défendent derrière des idées, des habitudes, des principes, et qui pourtant laissent affleurer, par instants, une vérité fragile. Les grandes questions morales, politiques et affectives ne sont jamais traitées comme des thèses abstraites, mais comme des symptômes d’une vie qui n’arrive pas à se dire autrement. La nature, les forêts, la science, le travail, le mariage, l’honneur, la liberté : tout cela devient matière vivante, contradictoire, troublante.

Pour les comédiens, la pièce offre un terrain d’écoute et de précision. Les scènes sont souvent traversées par plusieurs niveaux simultanés : la parole sociale, le sous-texte intime, la comédie des corps, l’irruption soudaine de l’émotion. Rien n’est purement psychologique, rien n’est purement discursif. Il faut jouer la fluidité des relations, les dérapages de ton, la vitesse des affects, la fatigue, les reprises, les silences qui s’installent au milieu des bavardages. Chez Tchekhov, le sentiment naît souvent là où le personnage croit encore parler d’autre chose.

Pour les metteurs en scène, Le Sauvage invite à penser un espace de circulation, où les alliances se font et se défont à vue, où l’on passe de la table au jardin, de la maison à la forêt, de l’intime au collectif, sans jamais quitter le terrain des apparences. La pièce avance comme une respiration instable, ponctuée de scènes d’ensemble, d’aveux interrompus, de confrontations grotesques et d’élans sincères. Elle demande un regard attentif à la musique des rapports humains : une mise en scène qui laisse vivre les contradictions, qui accepte l’ironie sans l’écraser, et qui sache entendre, au milieu de la confusion, le désir obstiné d’aimer, de travailler et de trouver une place dans le monde.