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Prologue
ELENA IVANOVNA POPOVA, jeune veuve, avec des fossettes aux joues, propriétaire foncier.
GRIGORY STEPANOVITCH SMIRNOV, propriétaire foncier, encore assez jeune.
LOUKA, valet de chambre de Mme Popova, un vieillard. Un salon dans la propriété de Mme Popova.
LOUKA Ce n'est pas bien, madame... Vous finirez par dépérir... La femme de chambre et la cuisinière sont allées aux fraises, tout le monde est content, même le chat qui sait profiter de ce qui lui convient : il se promène dans la cour et attrape des oiseaux, mais vous, vous restez enfermée toute la sainte journée, comme une nonne; vous ne prenez aucun plaisir. Enfin, c'est vrai! Voilà bien un an que vous ne quittez plus la maison...
MADAME POPOVA Et je ne la quitterai plus jamais... A quoi bon? Ma vie est finie... Lui est dans la tombe, moi entre mes quatre murs. Nous sommes morts tous les deux.
LOUKA Et voilà! Vrai, madame, je ne veux plus vous écouter. Monsieur est mort? Eh bien, c'était écrit, c'était la volonté de Dieu, paix à son âme. Vous avez eu du chagrin, bon, ça suffit comme ça; vous n'allez tout de même pas pleurer et porter le deuil jusqu'à la fin de vos jours. Moi aussi, dans le temps, j'ai perdu ma vieille, j'ai pleuré pendant un mois, voilà tout, c'était bien assez; elle ne méritait pas que je me lamente davantage. (Un soupir.) Vous avez laissé tomber tous nos voisins... vous ne sortez plus, vous ne recevez personne... Nous vivons comme des araignées, passez-moi l'expression, nous tournons le dos au monde. Les souris ont grignoté ma livrée. Si encore il n'y avait pas de gens bien par ici, mais notre district en est plein. A Ryblov, nous avons un régiment, il y a des officiers jolis comme des bonbons, on les croquerait. Au camp, on donne un bal tous les vendredis, et de la musique militaire presque tous les jours. Voyons, madame! Vous qui êtes jeune et belle, du lait et des roses, comme on dit, — vous êtes faite pour vous amuser... Vous savez bien que la beauté n'a qu'un temps. Qui sait si dans dix ans, vous n'aurez pas envie de faire la roue devant messieurs les officiers. Seulement voilà, il sera trop tard.
MADAME POPOVA(résolument) Je te prie de ne jamais me parler de cela! Tu sais que depuis la mort de Nikolaï Mikhaïlovitch, la vie a perdu pour moi tout attrait. Tu me crois vivante, mais ce n'est qu'une illusion. Je me suis juré de ne jamais quitter le deuil et de renoncer au monde... Tu m'entends? Que son ombre voie à quel point je l'aime... Oui, je sais bien, et tu le sais aussi, il a souvent été injuste et cruel... hélas! il me trompait même, mais je lui serai éternellement fidèle, il connaîtra la force de mon amour... Là-bas, dans l'autre monde, il verra que je n'ai pas changé depuis sa mort...
LOUKA Au lieu de dire des choses pareilles, vous feriez mieux de vous dégourdir les jambes dans le jardin, ou de faire atteler Toby, ou le Géant, et d'aller rendre visite à quelques voisins.
LOUKA Madame! Ma petite mère! Qu'avez-vous? Que Dieu vous garde!
MADAME POPOVA Toby! Il l'aimait tellement! C'est Toby qu'il prenait toujours pour aller chez les Kortchagine ou chez les Vlassov. Et comme il conduisait bien! Que de grâce dans sa silhouette, quand il tirait de toutes ses forces sur les rênes. Tu t'en souviens? Oh! Toby, Toby! Qu'on lui donne un quart supplémentaire d'avoine, aujourd'hui.
LOUKA Bien, madame. (Un coup de sonnette très fort.)
MADAME POPOVA(tressaillant) Qu'est-ce que c'est? Tu diras que je ne reçois personne.
MADAME POPOVA(regardant la photographie) Tu verras, Nicolas, comme je sais aimer... et pardonner... Mon amour ne s'éteindra qu'avec moi-même, lorsque ce pauvre cœur aura cessé de battre. (Elle rit à travers les larmes.) Est-ce que tu n'as pas honte? Ta petite femme s'est enfermée à clé, comme une enfant sage, elle te sera éternellement fidèle... mais toi... n'as-tu pas honte, vilain garçon? Toi qui me trompais, qui me faisais des scènes, qui me laissais seule des semaines entières...
LOUKA(entre, alarmé) Madame, il y a quelqu'un qui vous demande... Il veut vous voir...
MADAME POPOVA Ne lui as-tu pas dit que depuis la mort de mon mari je ne reçois personne?
LOUKA Bien sûr que si... mais c'est... un vrai sauvage... il m'a injurié, il est entré de force... Il est déjà dans la salle à manger.
MADAME POPOVA(irritée) C'est bon, fais entrer. Encore un grossier personnage. (Louka sort.) Que tous ces gens sont pénibles! Que me veulent-ils? Pourquoi troubler ma tranquillité? (Elle soupire) II faudra sans doute que je me retire dans un couvent... (Songeuse) Oui, dans un couvent...
SMIRNOV(en entrant, à Louka) Tu causes trop, imbécile. Espèce d'âne! (A Mme Popova, avec dignité) J'ai l'honneur de vous saluer, madame : Grigory Stépanovitch Smirnov, lieutenant d'artillerie en retraite, propriétaire foncier. Je m'excuse de vous déranger, mais il s'agit d'une affaire très importante...
MADAME POPOVA(sans lui tendre la main) Que désirez-vous?
SMIRNOV Votre défunt époux, que j'avais l'honneur de connaître, me doit toujours deux traites de mille deux cents roubles. Demain je dois payer des intérêts à la banque agricole, c'est pourquoi je vous serais très reconnaissant, madame, de me verser cette somme aujourd'hui même.
MADAME POPOVA Douze cents roubles... Et pourquoi mon mari vous les devait-il?
MADAME POPOVA(avec un soupir, à Louka) N'oublie pas, Louka, qu'on donne un quart supplémentaire d'avoine à Toby. (Louka sort.) Si Nikolaï Mikhaïlovitch vous devait de l'argent, il va de soi que je vous le rendrai, monsieur, seulement, vous m'excuserez, aujourd'hui, je n'en ai pas. Après-demain, mon régisseur reviendra de la ville, je lui dirai de régler cette dette, mais pour l'instant, je ne peux rien pour vous. Il y a d'ailleurs exactement sept mois que mon mari est mort, et mon humeur est telle que je ne me sens pas du tout disposée à entendre parler d'argent.
SMIRNOV Et moi, si je ne paie pas les intérêts demain, je suis complètement fichu. Voilà mon humeur. Ma propriété sera saisie!
SMIRNOV Parfait. Nous prenons note. (Il hausse les épaules.) Et l'on veut encore que je garde mon sang-froid! Tout à l'heure, sur la route, je rencontre le contrôleur des contributions. "Pourquoi êtes-vous toujours en colère, Grigory Stépanovitch?" qu'il me dit. Oui, je vous le demande, comment ne serais-je pas toujours en colère? Cet argent, il me le faut absolument. Je suis parti de chez moi hier matin, avant l'aube, pour faire le tour de mes débiteurs, et pas un seul ne m'a payé. Je suis éreinté comme un vieux chien, j'ai couché le diable sait où, dans le cabaret d'un juif, à côté d'un baril de vodka... Bon, je m'amène ici, à soixante-dix verstes de chez moi, espérant toucher enfin mon dû, et voilà qu'on me régale d'une "humeur". S'il n'y a pas de quoi être en colère!
MADAME POPOVA Je vous l'ai pourtant dit clairement : vous aurez votre argent dès que mon régisseur sera rentré.
SMIRNOV C'est à vous que je m'adresse, madame, non à votre régisseur. Mais que diable, passez-moi l'expression, que diable voulez-vous que j'en fasse, de votre régisseur?
MADAME POPOVA Pardonnez-moi, monsieur, mais je n'ai pas l'habitude de ce genre de langage, ni de ce ton. Je ne vous écoute plus. (Elle sort rapidement.)
SMIRNOV Non, mais, voyez-moi ça! "Son humeur... Il y a sept mois que mon mari est mort." Mais pardon, et moi, est-ce que je dois payer les intérêts, je vous le demande, dois-je les payer, oui ou non? Bon, son mari est mort, madame n'est pas disposée, madame fait des chichis... son régisseur est parti, que le diable l'emporte, mais moi, que dois-je faire? M'envoler en ballon pour fuir mes créanciers? Ou prendre mon élan et me fendre la caboche contre un mur? J'arrive chez Grouzdev, il n'est pas chez lui, Yarochevitch s'est caché, avec Kouritzyne, je me suis terriblement engueulé, un peu plus, il passait par la fenêtre; Mazoutov a la diarrhée, et celle-là a son humeur. Pas une de ces canailles qui veuille me payer. Tout cela parce que je les ai trop gâtés, parce que je suis un mollasson, une chiffe, une femmelette. J'ai toujours été trop délicat! Attendez un peu, mes agneaux, vous allez voir de quel bois je me chauffe. Je ne permettrai à personne de se moquer de moi, nom d'un chien! Je ne bougerai pas d'ici tant qu'elle ne m'aura pas payé. Brr! Je suis dans une furie, dans une furie! J'en ai des frissons dans tout le corps, à vous couper la respiration... Oh! mon Dieu! je vais me trouver mal. (Il crie :) Eh! Quelqu'un!
SMIRNOV Apporte-moi du kvass, ou de l'eau. (Louka sort.) Non, vous parlez d'une logique! Un homme a besoin d'argent, s'il n'en trouve pas, il n'a plus qu'à se pendre, et madame s'en moque, parce que, voyez-vous, ma chère, elle n'est pas disposée à s'occuper des questions d'argent. La voilà bien, la logique des femmes, la logique de chiffons! C'est pour cela que j'ai toujours détesté avoir affaire aux femmes. Plutôt que de parler à ces êtres-là, mieux vaut s'asseoir sur un baril de poudre. Brr!... Ces voiles de crêpe m'ont mis dans une rogne! J'en ai froid dans le dos! Rien que de voir de loin une de ces créatures poétiques, j'attrape des crampes dans les mollets. De quoi vous faire hurler, tout simplement.
LOUKA(entre, apportant de l'eau) Madame est malade, monsieur, elle ne reçoit pas.
SMIRNOV Fous-moi le camp! (Louka sort.) Elle est malade, elle ne reçoit pas. Bon, ne me reçois pas... Moi je reste, et je resterai ici tant que tu ne m'auras pas rendu mon argent. Tu seras malade huit jours? Je resterai huit jours. Un an? Je resterai un an... Ah! J'aurai le dernier mot, ma petite mère. Ton deuil et tes fossettes aux joues, ça ne prend pas... On les connaît vos fossettes. (Il appelle par la fenêtre) Simon! Tu peux dételer. Nous ne sommes pas près de partir. Je reste ici! Dis à l'écurie qu'on donne de l'avoine à mes chevaux. Sacré animal, tu ne vois donc pas que le cheval de trait s'est encore empêtré dans les rênes. (Il imite le cocher) "C'est rien." Tu vas voir si "c'est rien." (II s'éloigne de la fenêtre.) Mauvais, tout cela, il fait une chaleur à en crever, personne ne veut me payer, j'ai à peine dormi cette nuit... et par-dessus le marché, ces voiles de crêpe, et l'humeur de madame. J'ai attrapé un mal de crâne... Si je buvais un peu de vodka? C'est une idée... (Il appelle) Eh! quelqu'un!
SMIRNOV Apporte-moi un verre de vodka. (Louka sort.) Ouf! (Il s'assoit et s'examine.) Je suis beau à voir, rien à dire. Couvert de poussière, les bottes sales, pas lavé, pas peigné, des brins de paille plein mon gilet... Qui sait si la petite dame ne m'a pas pris pour un bandit... (Il bâille.) Après tout... Je ne suis pas un visiteur, je suis un créancier, c'est une race qui peut se passer de cérémonie.
LOUKA(entre, apportant un verre de vodka) Vous prenez trop de libertés, monsieur.
MADAME POPOVA(entre, les yeux baissés) Monsieur, dans ma solitude, j'ai depuis longtemps oublié le son de la voix humaine, et je ne supporte pas les cris. Ne troublez pas ma quiétude, je vous en prie instamment!
MADAME POPOVA Je vous l'ai pourtant dit, en toutes lettres : je n'ai pas d'argent liquide, attendez après-demain.
SMIRNOV Et moi aussi j'ai eu l'honneur de vous le dire en toutes lettres : ce n'est pas après-demain, c'est tout de suite qu'il me faut cet argent. Si vous ne me le donnez pas, je n'ai plus qu'à me pendre.
MADAME POPOVA Mais que voulez-vous que je fasse, puisque je n'en ai pas? C'est étrange, à la fin.
SMIRNOV Alors c'est non? Vous ne pouvez pas me payer tout de suite?
SMIRNOV En ce cas je reste ici jusqu'à ce que vous m'ayez remboursé... (Il s'assoit.) Vous me réglerez après-demain? Parfait. Je resterai ici en attendant... Ici même, sur cette chaise... (Il se lève d'un bond.) Non, mais dites, est-ce que dois payer les intérêts, oui ou non? Vous vous figurez peut-être que je plaisante?
MADAME POPOVA Monsieur, je vous prie de ne pas crier. Vous n'êtes pas dans une écurie !
SMIRNOV Je ne vous parle pas d'écurie, je vous demande si je dois payer les intérêts demain, oui ou non?
MADAME POPOVA Vous ne savez pas vous conduire avec les dames.
MADAME POPOVA Non, monsieur, vous ne le savez pas. Vous êtes grossier et mal élevé. Un honnête homme ne parle pas ainsi à une femme.
SMIRNOV Pas possible! Comment faut-il donc vous parler? En français, peut-être? (Furieux, il zézaie) Madame, je vous en prie... Je suis tellement heureux qu'il vous déplaise de me rembourser. Oh! pardon, je vous ai dérangée... Il fait un temps délicieux, et le deuil vous va à ravir... (Il claque les talons.)
SMIRNOV(l'imitant) "C'est bête et c'est grossier." Ah! je ne sais pas me conduire avec les femmes? Madame, j'ai connu dans ma vie plus de femmes que vous n'avez vu de moineaux. Pour elles, je me suis battu trois fois en duel, j'en ai lâché douze et neuf m'ont lâché. Oui, madame. Il fut un temps où je faisais l'imbécile, je susurrais, je flattais ces dames, j'étais mielleux et doux, je claquais les talons. J'aimais, je souffrais, je soupirais au clair de lune, j'étais mollasse et tendre, ou glacé d'émotion... J'aimais passionnément, follement, de toutes les manières, que le diable m'emporte, je débitais des sornettes, comme un perroquet, sur les droits des femmes, ces tendres bêtises m'ont coûté la moitié de ma fortune, mais aujourd'hui, votre humble serviteur! On ne m'aura plus. Suffit! Yeux noirs, yeux ardents, lèvres vermeilles, fossettes aux joues, lune et roucoulements — je ne donnerai plus un kopeck pour tout cela, madame. Sans parler des personnes présentes, toutes les femmes, les jeunes comme les vieilles, toutes, rien que des poseuses, des cabotines, des potinières, des mégères, des menteuses à tout crin, des vaniteuses, des faiseuses d'embarras, elles ne connaissent ni logique ni pitié, et quant à ce qui se passe là (Il se frappe le front) , vous excuserez ma franchise, mais n'importe quel moineau peut rendre des points à vos philosophes en jupon. Contemplez un peu l'une de ces créatures poétiques : quelle grâce éthérée, enveloppée dans de la mousseline, elle a mille charmes, une vraie déesse; mais allez jusqu'au cœur, et c'est le plus vulgaire crocodile que vous trouverez. (Il saisit des deux mains le dossier de sa chaise, qui craque et se casse.) Mais ce qui me révolte le plus, c'est que ce crocodile s'imagine, Dieu sait pourquoi, que son domaine, son privilège, son monopole, c'est l'amour. Que le diable m'emporte, et pendez-moi à un clou, la tête en bas, si vous voulez, une femme est-elle capable d'aimer qui que ce soit, excepté son petit chien? Quand elle aime, elle ne sait que pleurnicher et geindre. Là où l'homme souffre et se sacrifie, elle se contente de faire froufrouter sa jupe et de mener son partenaire par le bout du nez... Vous-même, madame, qui avez le malheur d'être une femme, vous connaissez par expérience la nature de vos semblables... Dites-moi donc franchement : avez-vous jamais rencontré une femme sincère, fidèle et constante? Non, n'est-ce pas? Il n'y a que les vieilles biques et les laiderons qui sont fidèles et constantes. Vous dénicherez plus facilement un chat à cornes ou une bécasse blanche qu'une femme fidèle.
MADAME POPOVA Permettez, monsieur! A votre avis, qui est fidèle et constant en amour? L'homme peut-être?
MADAME POPOVA Vraiment! (Rire sarcastique.) Première nouvelle! (Avec ardeur) Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer cela? L'homme, fidèle et constant en amour! Eh bien, s'il en est ainsi, je vais vous dire une chose : de tous les hommes que j'ai connus et que je connais, mon mari était le meilleur... Je l'ai aimé passionnément, de tout mon être, comme seule sait aimer une femme jeune et lucide; je lui ai tout donné, ma jeunesse, mon bonheur, ma vie, ma fortune, je ne respirais que par lui; je l'idolâtrais, comme une païenne et... eh bien? Cet homme, le meilleur des hommes, me trompait à chaque pas, d'une façon odieuse; après sa mort, j'ai trouvé dans son tiroir des piles de lettres d'amour, et de son vivant — rien que d'y penser me fait de la peine -il m'abandonnait, des semaines entières, il courtisait d'autres femmes devant moi, il me trompait, il jetait mon argent par la fenêtre, il se moquait de mes sentiments... Eh bien, monsieur, malgré tout cela, je l'aimais, je lui étais fidèle. Bien mieux, il est mort, et je lui garde encore ma fidélité. Je me suis enfermée pour toujours entre quatre murs, je ne quitterai ce deuil qu'à la fin de ma vie...
SMIRNOV(rire méprisant) Votre deuil! Non, mais pour qui me prenez-vous? Comme si je ne savais pas pourquoi vous vous affublez de ce domino noir, pourquoi vous vous enfermez entre quatre murs. Parbleu! C'est si mystérieux, n'est-ce pas, si poétique! Un sous-lieutenant ou un rimeur de bas étage passera devant votre propriété, regardera vos fenêtres, et se dira : "C'est ici que vit cette mystérieuse Tamara, qui, par amour pour son mari, s'est retirée du monde pour toujours." On connaît la chanson!
SMIRNOV Vous vous êtes enterrée vivante, oui, mais sans oublier de vous mettre de la poudre.
MADAME POPOVA De quel droit me parlez-vous sur ce ton?
SMIRNOV Ne criez pas, je vous en prie. Je ne suis pas votre régisseur. J'appelle un chat un chat. N'étant pas une femme, j'ai l'habitude de m'exprimer avec franchise! Inutile de crier!
MADAME POPOVA Ce n'est pas moi qui crie, c'est vous. Veuillez me laisser!
MADAME POPOVA Je ne vous donnerai pas un sou, rien que pour vous faire enrager. Et maintenant, débarrassez-moi de votre présence.
SMIRNOV Ai-je le plaisir d'être votre époux, ou votre fiancé, pour que vous me fassiez des scènes pareilles? je n'aime pas cela du tout. (Il s'assoit.)
MADAME POPOVA suffoquant de colère. Vous vous êtes assis?
SMIRNOV(avance, menaçant) Attention! De quel droit m'insultez-vous?
MADAME POPOVA Oui, je vous insulte... Et après? Vous croyez me faire peur?
SMIRNOV Et vous, vous croyez peut-être que parce que vous êtes une créature poétique, vous avez le droit de m'insulter impunément? Hein? Je vous provoque en duel!
MADAME POPOVA Si vous croyez me faire peur avec vos gros poings et votre voix de brute! Espèce de goujat!
SMIRNOV Nous allons nous battre! Je ne permets à personne de m'insulter, je me fiche que vous soyez une femme, une faible créature.
MADAME POPOVA(tentant de couvrir la voix de Smirnov) Vous êtes un ours! Un ours!
SMIRNOV Seuls les hommes devraient payer pour une insulte? Taratata! Il est temps d'en finir avec, ce préjugé. Egalité des droits, soit! Œil pour œil, dent pour dent! Nous nous battrons en duel.
MADAME POPOVA Et tout de suite. Mon mari possédait des pistolets. Je cours les chercher... (Elle va. vers la porte, mais rétrograde.) Avec quelle joie je planterai une balle dans votre front d'airain. Que le diable vous emporte! (Elle sort.)
SMIRNOV Je vais la tirer comme un poulet. Je ne suis pas un blanc-bec, moi, pas un gamin sentimental, les faibles créatures, je m'en balance!
LOUKA Mon petit père! (Il s'agenouille.) Fais-moi cette grâce, aie pitié d'un vieillard, va-t'en d'ici. Tu nous as déjà épouvantés, et voilà que tu veux encore te battre en duel avec madame.
SMIRNOV(sans l'écouter) Nous battre en duel! Voilà ce que j'appelle égalité des droits, émancipation des femmes. Pas de différence entre les sexes! Je la tuerai par principe. Mais quelle femme, hein? (Il imite Mme Popova:) "Que le diable vous emporte"... "Je planterai une balle dans votre front d'airain". Hein? Les joues en feu, les yeux luisants... Comme elle a accepté le défi! Parole d'honneur, je n'ai jamais rencontré de femme pareille!
LOUKA Va-t'en, petit père! Je prierai pour toi jusqu'à la fin de mes jours.
SMIRNOV Ça c'est une femme! Ça me plaît. Une femme, une vraie! Pas une chiffe, pas une pleurnicheuse : du feu; ça brûle, ça explose, une fusée! C'est même dommage de la tuer.
LOUKA(pleurant) Mon petit père! Notre bienfaiteur! Va-t'en!
SMIRNOV Décidément, elle me plaît. Ma parole! Elle me plaît, malgré ses fossettes aux joues. Je suis prêt à oublier qu'elle me doit de l'argent... jusqu'à ma colère qui s'est envolée... Quelle femme étonnante!
MADAME POPOVA(entre, avec des pistolets) Les voilà... Mais avant de nous battre, vous voudrez bien me montrer la façon de s'en servir... Je n'ai jamais eu de pistolets entre les mains.
LOUKA Que Dieu nous aide et nous protège! Je vais chercher le jardinier et le cocher. Qu'est-ce qui nous arrive là!
SMIRNOV(examinant les pistolets) Voyez-vous, madame, il y a plusieurs marques de pistolets. Ainsi, par exemple, les pistolets Mortimer, à capsule, particulièrement recommandés pour un duel. Les vôtres sont de la marque Smith et Wesson, à triple coup, avec extracteur... Excellents pistolets... Ils valent quatre-vingt-dix roubles la paire, au bas mot... Il faut tenir l'arme comme cela... (A part) Quels yeux! Quels yeux! Quelle femme étonnante!
SMIRNOV Parfaitement. Ensuite vous levez le chien... Vous visez comme cela... la tête un peu en arrière. Le bras bien tendu... Voilà... Puis vous appuyez sur ce petit truc, et c'est tout... Règle principale : ne pas s'énerver, viser sans se presser... Et veillez à ce que votre main ne tremble pas.
MADAME POPOVA Bien. Mais ce n'est pas très pratique de tirer au pistolet dans cette pièce. Allons au jardin.
SMIRNOV Comme vous voudrez. Seulement je vous préviens : je tirerai en l'air.
MADAME POPOVA II ne manquait plus que cela! Et pourquoi?
SMIRNOV Parce que... parce que... cela me regarde.
MADAME POPOVA Vous avez la frousse? C'est ça? Ah non, monsieur, inutile de biaiser! Vous allez me suivre. Je ne me sentirai calme qu'après avoir percé votre front... ce front que je déteste. Vous avez la frousse?
MADAME POPOVA Menteur! Pourquoi refusez-vous de vous battre?
SMIRNOV Parce que... parce que... vous me plaisez.
MADAME POPOVA(rire sardonique) Je lui plais! Et il ose... (Elle lui montre la porte : ) Vous pouvez vous retirer.
SMIRNOV(pose le revolver en silence, prend sa casquette et va vers la porte; là, il s'arrête: pendant trente secondes ils se regardent sans rien dire; enfin, il s'approche de Mme Popova, l'air hésitant) Ecoutez-moi... Vous m'en voulez toujours? Moi aussi, je suis terriblement fâché... mais... comprenez-moi... comment vous dire... Il m'arrive une chose idiote... c'est-à-dire... je ne sais pas... (Il crie) Enfin, est-ce ma faute si vous me plaisez? (Il saisit le dossier d'une chaise, celle-ci craque et casse) Qu'est-ce qu'ils valent vos meubles? C'est de la camelote. Enfin, bref, vous me plaisez. Compris? Je... Je suis presque amoureux de vous.
SMIRNOV Mon Dieu, quelle femme! Jamais rien vu de pareil! Je suis un type foutu! Tombé dans le piège! Fait comme un rat!
MADAME POPOVA Reculez, ou je tire! SMIRNOV Eh bien, tirez! Si vous saviez quel bonheur ce serait pour moi! Mourir sous le regard de ces yeux; merveilleux, mourir d'un coup de pistolet tenu par cette petite main de velours. Je perds la tète... Réfléchissez, décidez-vous immédiatement. Si je sors d'ici, nous ne nous reverrons plus jamais. A vous de choisir. Je suis d'origine noble, honnête homme, j'ai dix mille roubles de revenus... Je sais planter au vol une balle dans un kopeck... je possède d'excellents chevaux... Voulez-vous être ma femme?
MADAME POPOVA(agitant son revolver, avec indignation) Nous allons nous battre! Sur le terrain!
SMIRNOV Je suis fou... Je ne comprends plus rien... (Il crie) Quelqu'un! De l'eau!
SMIRNOV J'ai perdu la tête! Je suis tombé amoureux de vous comme un gamin, comme un imbécile. (Il lui saisit la main, elle pousse un cri de douleur.) Je vous aime! (Il tombe à genoux.) Je vous aime comme je n'ai jamais aimé! J'ai lâché douze femmes, neuf m'ont lâché, mais je n'en ai jamais aimé aucune comme je vous aime. Je me sens liquéfié, dissous, anéanti... à genoux, comme un idiot, je vous offre ma main... Quelle honte, quelle dérision! Cinq ans que je ne suis plus amoureux de personne, je m'étais bien juré... et me voilà encore dans ce pétrin! Je vous offre ma main. C'est oui ou c'est non? Vous ne voulez pas de moi? Tant pis! (Il se lève et va rapidement vers la porte.)
SMIRNOV(s'arrêtant) Eh bien ? MADAME POPOVA Non, allez-vous-en... C'est-à-dire, attendez... Non, partez, partez, je vous déteste... Ou non... Ne partez pas. Ah! si vous saviez comme je suis furieuse, mais furieuse! (Elle jette son revolver sur la table.) Quelle saleté, j'en ai les doigts tout engourdis!... (Furieuse, elle déchire son mouchoir.) Qu'est-ce que vous attendez? Fichez le camp!
MADAME POPOVA Mais oui, mais oui, partez! (Elle crie) Où allez-vous? Attendez... Non, partez... Oh! que je suis furieuse! N'approchez pas, n'approchez pas!
SMIRNOV(s'approchant) Et moi, je suis furieux contre moi-même. Tomber amoureux comme un potache, me mettre à genoux... J'en ai froid dans le dos... (Grossièrement : ) Je vous aime. Bien besoin de cette histoire! Demain je dois payer les intérêts, nous sommes en pleine fenaison, et vous voilà, vous, par-dessus le marché... (Il la prend par la taille.) Je ne me le pardonnerai jamais.
MADAME POPOVA Arrière! Bas les pattes! Je vous... Je vous déteste! Nous allons nous ba-attre. (Long baiser.)
(Entrent Louka armé d'une hache, le jardinier avec un râteau, le cocher avec une fourche, des ouvriers agricoles avec des hachettes.)
LOUKA(les voyant qui s'embrassent) Saints martyrs! (Un temps.)
MADAME POPOVA(les yeux baissés) Louka, tu diras à l'écurie qu'on ne donne pas d'avoine à Toby aujourd'hui. Pas du tout.
(FIN)
Résumé & indications
Pièce brève et acérée, « L’Ours » met face à face deux êtres enfermés dans des systèmes de défense aussi cocasses que tragiques : une veuve qui s’est figée dans un deuil de principe, et un créancier brut, pressé, irrité, convaincu d’avoir affaire au monde entier comme à une meute d’ennemis. Chez Tchekhov, l’affrontement n’est jamais seulement un conflit d’argent ou de convenance ; il devient une lutte de tempéraments, de codes, de blessures, où chaque réplique porte à la fois le désir de dominer et l’impossibilité de se dire vraiment.
Pour les comédiens, le ressort essentiel de la pièce est le changement de nature des émotions. La colère y est constamment traversée par le trouble, l’agacement par l’attirance, la pose par la sincérité involontaire. Madame Popova ne joue pas la douleur, elle la vit avec un art du retrait et de la proclamation qui laisse pourtant percer une énergie farouche. Smirnov, quant à lui, commence comme une force de nuisance, presque un bloc comique de mauvaise foi et d’humeur, avant de se dévoiler dans une vulnérabilité inattendue. Leur duel verbal doit donc avancer comme une montée de tension sans perdre la précision du rire : chaque brutalité peut cacher un vertige.
Louka, en apparence second rôle, est indispensable à l’équilibre de la pièce. Il apporte le contrepoint du bon sens, de l’inquiétude domestique, du regard extérieur presque populaire sur les caprices des maîtres. Sa présence ancre l’action dans une réalité concrète et donne à l’affrontement central une dimension de farce observée depuis le seuil. Il ne commente pas seulement la situation : il en révèle la démesure par sa peur, sa maladresse et son bon cœur.
Pour la mise en scène, l’enjeu est de faire entendre le va-et-vient permanent entre comédie et passion. Tout repose sur la vitesse des échanges, la netteté des rapports de force, et sur un espace qui puisse devenir tour à tour salon funèbre, champ de bataille verbal, chambre d’échos des désirs refoulés. La pièce gagne à être jouée sans surligner son ironie : plus les personnages se croient sincères, plus le comique surgit avec évidence. L’amour naît ici au cœur même du conflit, dans une mécanique de refus et d’aveu qui, chez Tchekhov, transforme le ridicule en vérité humaine.
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