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ACTE I
(L'action se passe dans un gouvernement du sud de la Russie.)
(La scène représente le cabaret de TIKHONE. A droite, le comptoir et quelques rayons garnis de bouteilles. Au fond, une porte qui mène au-dehors. Au-dessus de cette porte, à l'extérieur, pend une petite lanterne rouge, toute souillée. Le plancher et les bancs disposés le long des murs sont occupés par des pèlerins et des passants. Faute de place, plusieurs d'entre eux dorment assis. La scène se passe en pleine nuit. Au lever du rideau, on entend des coups de tonnerre et, par la porte ouverte, on aperçoit des éclairs. TIKHONE se tient derrière son comptoir. A demi couché sur un banc, dans une attitude nonchalante, FEDIA joue doucement de l'accordéon. Près de lui BORTZOV, vêtu d'un pardessus léger, très élimé. Par terre, devant les bancs, se sont installés SAVVA, NAZAROVNA et EFIMOVNA.)
EFIMOVNA(à NAZAROVNA) Dis donc, ma petite mère, secoue un peu le vieux! On dirait qu'il est en train de passer.
NAZAROVNA(soulevant un pan de la souquenille qui recouvre le visage du vieillard.) Homme de Dieu! Hein? Homme de Dieu! Es-tu vivant ou déjà mort?
SAVVA Pourquoi serais-je mort? Je suis vivant, petite mère! (Il se soulève sur un coude.) Veux-tu me recouvrir les jambes? Comme ça. La droite surtout. Voilà, c'est bien, petite mère. Que Dieu te donne la santé.
NAZAROVNA(lui recouvrant les jambes.) Dors maintenant, mon père.
SAVVA Comment dormirais-je? Il me faut déjà tellement de patience pour supporter mes douleurs! Quant au sommeil, ma pauvre, tant pis! Le pécheur que je suis ne mérite pas de repos. Qu'est-ce que c'est que ce bruit?
NAZAROVNA Dieu nous envoie un orage. Le vent hurle, la pluie tombe à verse; on dirait des pois qui frappent le toit et les vitres. Tu entends? Les abîmes célestes se sont ouverts... (Un coup de tonnerre.) Seigneur, Seigneur, Seigneur...
FEDIA Et ça tonne, et ça hurle, et ça gronde, et on n'en voit pas la fin! Hou... hou... hou! On dirait la forêt qui geint. Hou... hou... hou... Le vent gémit comme un chien. (Il frissonne.) Il fait froid! Mes vêtements sont trempés, bons à tordre, et la porte est grande ouverte... (Il joue doucement.) Même que mon accordéon est tout mouillé, frères orthodoxes, la musique ne marche pas, autrement je vous aurais donné un de ces concerts à tout casser! Quelque chose de fameux! Un quadrille, par exemple, ou une polka... ou encore un couplet russe... je sais tout faire, moi! Quand j'étais garçon d'étage au Grand Hôtel, en ville, je n'ai pas amassé de sous, mais les notes, la musique, ça me connaît. J'ai appris tout ça. Je sais aussi jouer de la guitare.
UNE VOIX(dans un coin de la pièce.) Un imbécile qui ne dit que des bêtises.
NAZAROVNA(au vieillard.) Toi, mon vieux, à c't'heure, tu devrais être couché, au chaud, réchauffer ta pauvre jambe... (Une pause.) Eh, le vieux! Homme de Dieu ! (Elle secoue SAVVA.) T'es pas en train de trépasser?
FEDIA Tu devrais boire un petit coup de vodka, grand-père. Ça te brûlerait le ventre, mais ça te soulagerait le cœur. Va, bois-en un coup!
NAZAROVNA Fais pas le fanfaron, mon gars! Peut-être que le vieillard est en train de rendre son âme à Dieu! Il se repent de ses péchés — alors toi, avec tes paroles stupides, ton accordéon... Laisse donc cette musique! Tu n'as pas honte?
FEDIA Et toi, pourquoi tu l'embêtes? Il n'en peut plus de souffrir, et toi tu te ramènes avec tes stupidités de bonne femme. Lui, parce que c'est un juste, il ne peut pas te dire un gros mot... Alors, tu es bien contente : on t'écoute, imbécile! Dors, grand-père, ne l'écoute pas! Laisse-la causer. Fais pas attention! La langue d'une femme, c'est le balai du diable : elle chasse de la maison le rusé et le sage... Crache dessus! (Joignant les mains.) Mais ce que tu es maigre! On dirait un squelette mort! Pas trace de chair! Est-ce que vraiment tu serais en train de mourir?
SAVVA Pourquoi mourir? Que Dieu me garde de mourir pour rien. Je souffrirai encore un peu et puis je me lèverai avec Son aide. La Mère de Dieu ne permettra pas que je meure en terre étrangère... Je mourrai chez moi.
FEDIA Voyez-moi ça! Tu en as fait du chemin, barbu! Et toujours à pied?
SAVVA A pied, mon gars. J'ai été au monastère de Tikhone Zadonski, maintenant je vais aux Montagnes Saintes. De là, si telle est la volonté de Dieu, j'irai à Odessa. Les gens disent que d'Odessa on peut aller à Jérusalem pour pas cher. Pour vingt et un roubles, qu'ils disent...
FEDIA C'est une belle ville? (Il allume une cigarette.) Ça, vaut la peine d'être vu?
SAVVA Il y a beaucoup de saintes reliques là-bas, mon gars. Là où il y a des saintes reliques, c'est toujours beau.
BORTZOV(s'approchant du comptoir, à TIKHONE.) Je t'en prie! donne-m'en un peu, pour l'amour du Christ!
FEDIA La chose principale, dans une ville, c'est la propreté... S'il y a de la poussière, on doit l'arroser, s'il y a de la saleté, on doit l'enlever... Il faut de hautes maisons... Des théâtres... de la police... et puis des cochers. J'ai vécu moi-même dans les villes, ça me connaît.
BORTZOV Un tout petit verre... celui-là! Fais-moi crédit! Je te paierai!
BORTZOV Tu ne me comprends pas. S'il y a une goutte de cervelle dans ta tête dure de moujik, tâche donc de comprendre : ce n'est pas moi qui te demande, ce sont mes entrailles, comme vous dites, vous autres paysans! C'est ma maladie qui te supplie! Comprends donc!
BORTZOV Si tu ne me donnes pas à boire, comprends-moi donc, si je ne peux pas satisfaire cette passion, je suis capable de commettre un crime. Dieu sait ce que je pourrais faire! Toi, espèce de goujat, tu as vu pas mal d'ivrognes dans ta vie de cabaretier, n'as-tu donc jamais compris ce que sont ces gens-là? Ce sont des malades! On peut les enchaîner les battre, les égorger — mais il faut leur donner à boire! Eh bien, je te prie humblement... Fais-moi cette grâce! Je m'abaisse... Mon Dieu, comme je m'abaisse!
TIKHONE Donne-moi de l'argent et tu auras de la vodka.
BORTZOV Où veux-tu que j'en prenne? Tout a été bu! Absolument tout! Il ne me reste plus que ce manteau, mais je peux pas le donner : je le porte à même la peau. Veux-tu mon bonnet? (Il enlève son bonnet et le tend à TIKHONE.)
TIKHONE(examinant le bonnet.) Hum... Il y a bonnet et bonnet. Celui-là est troué comme une passoire.
FEDIA(rigolant.) C'est un chapeau de monsieur, c'est bon pour se promener dans la rue et saluer les demoiselles. Bonjour! Au revoir! Comment allez-vous?
TIKHONE(rendant le bonnet.) Je n'en veux pas, même pour rien. C'est du fumier.
BORTZOV Il ne te plaît pas? Alors, fais-moi crédit! En revenant de la ville je t'apporterai ta pièce de cinq kopeks, et puisse-t-elle t'étrangler! Qu'elle t'étrangle! Qu'elle s'arrête dans ta gorge! (Il tousse.) Je te hais!
TIKHONE T'as fini de m'embêter? Qu'est-ce que c'est que ce type-là? D'où ça sort, cette fripouille? Pourquoi es-tu venu?
BORTZOV Je veux boire! Ce n'est pas moi, c'est ma maladie qui le réclame! Comprends-moi donc!
TIKHONE Ne me pousse pas à bout. Sinon tu seras vite dehors, dans la steppe.
BORTZOV Que faire alors? (Il s'éloigne du comptoir.) Que faire? (Il reste rêveur.)
EFIMOVNA C'est le malin qui te tente. Crache dessus, monsieur! Il murmure, le maudit : bois un coup! bois un coup! T'as qu'à lui dire : je n'en veux pas! Je n'en veux pas! Il te laissera en paix.
FEDIA Dans sa caboche, je parie que ça fait : trou-trou-trou! Et il a le ventre creux... (Il rit aux éclats.) Tu es drôlement cinglé, barine! Va donc te coucher! Assez fait l'épouvantail au milieu du cabaret; on n'est pas dans un potager.
BORTZOV(avec colère.) Tais-toi! Personne ne te demande rien, espèce d'âne!
FEDIA Cause toujours, mais pas trop fort! On vous connaît, vous autres! T'es pas le seul à traînailler sur la grand-route. Espèce d'âne? Quand je t'aurai cassé la gueule, tu vas hurler pire que le vent. Ane toi-même! Fumier! (Une pause.) Salaud!
NAZAROVNA Le vieillard est peut-être en train de faire sa prière et de rendre son âme au Seigneur, et ces impies se chamaillent et se disent des vilains mots... Ils n'ont pas honte!
FEDIA Et toi, vieille bique, vu que tu es dans un cabaret, cesse de chialer. Au cabaret on cause comme au cabaret.
BORTZOV Que dois-je faire? Comment lui faire comprendre? Par quel discours? (A TIKHONE.) Mon sang est figé dans mes veines! Tikhone! (Il pleure.) Tikhone, mon ami!
SAVVA(en gémissant.) Ça m'a traversé la jambe, on dirait un boulet de feu... Brave pèlerine, petite mère!
SAVVA Demande au monsieur de verser une larme pour moi, que je puisse mourir à Vologda. Une prière arrosée de larmes est mieux reçue.
BORTZOV Je ne prie pas, grand-père, et ce ne sont pas des larmes. C'est du suc! C'est du suc de mon âme étranglée! (Il s'assoit aux pieds de SAVVA.) Du suc! D'ailleurs, comment me comprendriez-vous, vous autres? Ta raison obscure, grand-père, n'y suffirait pas. Vous êtes des gens obscurs!
BORTZOV Il y en a, grand-père! Ils me comprendraient.
SAVVA C'est vrai, ami, il y en a. Les saints étaient des gens éclairés... Ils comprenaient la peine de chacun. Ils la comprenaient sans qu'on leur en parle. Un regard leur suffisait. Et comme leur compréhension était apaisante! C'était comme si l'on n'avait jamais eu de peine! Ils vous l'enlevaient comme avec la main.
SAVVA Pourquoi pas, mon gars? Il y a de tout sur terre. Il y a des pécheurs, mais il y a aussi des serviteurs de Dieu...
BORTZOV Je ne comprends rien. (Il se lève brusquement.) Pour comprendre une conversation, il faut de l'intelligence, et je n'en ai plus... Je ne suis qu'instinct, que soif... (Il s'approche vivement du comptoir.) Prends mon pardessus, Tikhone! Tu as compris? (Il veut enlever son pardessus.) Mon pardessus...
TIKHONE Et sous le pardessus, qu'y a-t-il? (Il écarte le manteau de BORTZOV.) Il n'y a que le corps nu? Ne l'enlève pas, je ne le prendrai pas. Je ne veux pas charger mon âme d'un tel péché. (Entre MERIC.)
BORTZOV C'est bon, je prends le péché sur moi. Tu es d'accord?
MERIC(enlève en silence sa souquenille, mais garde sa veste. Il porte une hache à la ceinture.) Il y en a qui grelottent, mais l'ours et le vagabond ont toujours chaud. Je suis en sueur, moi! (Il pose sa hache par terre et retire sa veste.) Il faut verser un seau de sueur, pour arracher une jambe de la boue. Et pendant que tu retires une jambe, l'autre s'enfonce.
EFIMOVNA Ça, c'est vrai... Dis-moi, brave homme, la pluie tombe toujours?
MERIC(regardant EFIMOVNA.) Je ne cause pas avec les bonnes femmes. (Une pause.)
BORTZOV(à TIKHONE.) Je prends le péché sur moi. Mais est-ce que tu m'écoutes, oui ou non?
TIKHONE Je ne veux pas t'écouter. Fiche-moi la paix!
MERIC C'est qu'il fait noir! Comme si le ciel était enduit de goudron. On ne voit pas le bout de son nez. Et la pluie vous cogne dans la gueule comme un chasse-neige. (Il ramasse ses vêtements et sa hache.)
FEDIA Pour vous autres, les filous, c'est du beau temps. La bête sauvage se cache, mais la crapule est à la fête.
MERIC Je porte le nom qui est marqué dans les papiers que Dieu m'envoie. Il y a deux mois que je m'appelle Méric. (Coup de tonnerre.) Rrr... Gronde toujours, tu ne me fais pas peur! (Il regarde autour de lui.) Il n'y a pas de flics par ici, des fois?
TIKHONE Quels flics? C'est des mouches et des moustiques, des petites gens... Les flics, à cette heure, ils roupillent dans leurs lits de plume. (En haussant la voix.) Bonnes gens, faites attention à vos poches et à vos habits, si vous y tenez. C'est un homme dangereux. Il vous volerait.
MERIC Pour ce qui est de l'argent, je ne dis pas, — qu'ils fassent attention, s'ils en ont, — mais pour les habits, pas de danger. Où est-ce que je les fourrerais?
FEDIA Au Kouban? C'est vrai, ça? (Il se soulève à demi.) C'est un beau pays. C'est un pays, les gars, comme on n'en voit pas en rêve, même si on dormait trois ans de suite. Quelle liberté! Il y a là-bas, à ce qu'on dit, tant d'oiseaux, de bêtes, de gibier — Seigneur Dieu! L'herbe y pousse toute l'année, les gens s'entendent bien, il y a de la terre — en veux-tu en voilà! Et les autorités, — c'est un petit soldat qui me l'a raconté l'autre jour — les autorités distribuent cent déciatines par tête de pipe! Ça, c'est du bonheur, que Dieu me confonde!
MERIC Le bonheur... Le bonheur se promène derrière ton dos... Essaie de le voir! Comme si c'était facile de se mordre le coude! C'est des bêtises, tout ça... (Il regarde les bancs et les gens qui les occupent.) On dirait une halte de forçats... Bonjour, les miséreux!
EFIMOVNA(à MERIC.) Que tu as des yeux méchants! Le mauvais esprit est en toi, mon gars. Ne nous regarde pas!
EFIMOVNA Détourne-toi. (Elle secoue le vieillard.) Savvouchka, un méchant homme nous regarde. Il va nous jeter un sort, mon petit père! (A MERIC.) Détourne-toi, que je te dis, mauvaise graine!
SAVVA Il ne nous fera pas de mal, petite mère. Dieu ne le permettra pas.
MERIC Bonjour, chrétiens! (Il hausse les épaules.) Ils se taisent! Vous ne dormez pas, tas de lourdauds! Pourquoi vous taisez-vous?
EFIMOVNA Détourne ton mauvais œil! Détourne ton orgueil diabolique!
MERIC Tais-toi, vieille sorcière! Ce n'est pas avec de l'orgueil diabolique que je voulais honorer votre misère, c'est avec de l'amitié, avec une bonne parole! J'ai eu pitié de vous; je vous voyais serrés comme des mouches, l'un contre l'autre, tout transis, je voulais vous réconforter avec ma bonne parole, plaindre votre misère, mais vous, vous détournez votre gueule! Eh bien, tant pis. (Il s'approche de FEDIA.) D'où viens-tu, toi?
FEDIA Je suis d'ici, de l'usine de Khamonié. C'est une briqueterie.
MERIC Il est dégourdi, celui-là! Fais vite, assez causé. Sinon tu vas pleurer, imbécile.
TIKHONE(à FEDIA.) Ne discute pas avec lui, mon gars. Crache dessus!
FEDIA De quel droit tu te permets?... Ça écarquille ses gros yeux et ça croit vous faire peur! (Il ramasse ses hardes à pleines mains et va se faire un lit par terre.) Espèce de diable! (Il se couche par terre et se recouvre la tête.)
MERIC(se fait un lit sur le banc.) Si tu m'appelles ainsi, c'est que tu n'as jamais vu le diable. Il n'est pas comme moi. (Il se couche et place sa hache à son côté.) Couche-toi, hachette, petite sœur. Tiens, je vais recouvrir ton manche... Je l'ai volée et je m'en suis toqué. Je ne veux pas la jeter et je ne sais qu'en faire. C'est comme une femme qu'on a cessé d'aimer... Oui. (Il se recouvre les épaules.) Les diables, mon vieux, ne sont pas comme moi.
FEDIA(il sort la tête de sa souquenille.) Et comment sont-ils donc?
MERIC Ils sont comme de la vapeur, comme des esprits... Comme le souffle (Il souffle), voilà comment ils sont. On ne peut pas les voir.
UNE VOIX(d'un coin de la pièce.) Pour les voir, il faut se mettre sous une herse.
MERIC J'ai essayé, ça n'a rien donné. Les bonnes femmes, les moujiks stupides vous racontent des bobards... Il n'y a pas moyen de les voir — ni les esprits, ni les revenants... Notre œil n'est pas fait pour ça. Quand j'étais petit, j'allais exprès la nuit dans la forêt pour voir le Sylvain... Je criais, des fois, de toutes mes forces, je tenais les yeux grands ouverts : je voyais apparaître toutes sortes de choses — mais pas de sylvain. La nuit, j'allais aussi au cimetière pour voir les revenants : là encore, les bonnes femmes ont menti. J'y ai vu pas mal de bêtes, mais pour avoir peur, zéro. Non, notre œil n'est pas fait pour voir ça.
UNE VOIX Ne dis pas ça. Il arrive des fois qu'on voie des choses... Chez nous, au village, un moujik a étripé un sanglier. Il lui a ouvert le ventre, et voilà que de ses tripes quelqu'un sort d'un bond!...
SAVVA(se soulevant.) Mes petits gars, n'évoquez pas le malin! C'est un péché, mes bons!...
MERIC Ah! voilà la barbe grise! Voilà le squelette! (Il rit.) Pas la peine d'aller au cimetière, les macchabés sortent tout seuls du plancher pour nous faire la morale. "Un péché"! Ce n'est pas à vous, imbéciles, de nous faire la leçon. Vous êtes des gens obscurs, des ignorants... (Il allume sa pipe.) Mon père était un moujik, il aimait prêcher, lui aussi. Une fois, la nuit, il a volé chez le pope un plein sac de pommes. Il nous le ramène et nous fait la morale : "Prenez garde, les gosses, ne bouffez pas les pommes avant la fête de la Transfiguration. Ce serait un péché." Vous, c'est pareil. C'est un péché de nommer le démon, mais il est permis de faire ses volontés... Voyez, par exemple, cette vieille sorcière (Il désigne EFIMOVNA) : elle m'a pris pour le diable, mais dans sa vie, pour ses histoires de femme, elle lui a sans doute vendu son âme plus d'une fois.
EFIMOVNA Oh! Oh! Oh' Que la Sainte Croix nous protège! (Elle cache son visage dans ses mains.) Savvouchka!
TIKHONE Pourquoi tu lui fais peur? Ça t'amuse? (Le vent fait claquer la porte.) Seigneur Jésus! Quel vent, quel vent!
MERIC(il s'étire.) Ah, si je pouvais leur montrer ma force! (La porte claque encore.) Me mesurer avec le vent! Il n'arrive pas à arracher la porte, mais moi, ce cabaret, je pourrais l'extirper de terre! (Il se lève et se couche à nouveau.) Comme je m'ennuie!
NAZAROVNA Fais ta prière, malheureux! Pourquoi t'agites-tu?
EFIMOVNA Laisse-le donc, qu'il aille au diable! Il nous regarde encore... (A MERIC.) Ne nous regarde pas comme ça, méchant homme! Voyez, il a des yeux comme le malin avant les matines.
SAVVA Qu'il nous regarde, braves pèlerines. Faites vos prières : son œil ne nous fera pas de tort...
BORTZOV Non, je n'en peux plus! C'est au-dessus de mes forces! (Il s'approche du comptoir.) Ecoute-moi, Tikhone, je te le demande pour la dernière fois : la moitié d'un petit verre!
BORTZOV Mon Dieu, mais je t'ai déjà dit que je n'en avais pas! Tout est bu! Où en prendrais-je? Ça ne te ruinerait pas de me donner une goutte à crédit. A toi, ça te coûterait un sou, et moi je cesserais de souffrir. Je n'en peux plus! Ce n'est pas un caprice, c'est de la souffrance! Comprends-moi!
TIKHONE Va raconter tes sornettes à d'autres, pas à moi... Demande donc à ces chrétiens qu'ils te fassent l'aumône, s'ils le veulent bien : moi, pour l'amour du Christ, je ne donne que du pain.
BORTZOV C'est ton habitude, à toi, de plumer les pauvres, moi... jamais! Je ne leur demanderai rien! Jamais! Tu me comprends? (Il frappe du poing sur le comptoir.) Jamais! (Une pause.) Hum... attendez... (Il se tourne vers les pèlerins.) Après tout, c'est une idée. Chrétiens! Faites-moi l'aumône de cinq kopeks. Mes entrailles crient! Je suis malade.
FEDIA Voyez-vous ça! Faites l'aumône! Fripouille! Bois donc de l'eau...
BORTZOV Comme je m'abaisse! Comme je m'abaisse! Inutile, je ne vous demande rien. Je plaisantais.
MERIC Tu n'en obtiendras rien, barine. C'est un radin, tout le monde sait ça. Attends, j'avais une pièce de cinq kopeks qui traînait quelque part. On se partagera un petit verre. (Il fouille dans ses poches.) Où diable s'est-elle fourrée? Je l'ai pourtant bien entendue sonner. Non, elle n'y est pas... Elle n'y est pas, frère... C'est bien ta chance. (Une pause.)
BORTZOV Je ne peux pas me passer de boire, sinon je vais commettre un crime! ou bien je vais me tuer... Que faire, mon Dieu? (Il regarde lai porte.) Partir peut-être? Partir dans les ténèbres, aller droit devant moi?...
MERIC Eh bien, pieuses femmes, pourquoi ne lui faites-vous pas la morale? Et toi, Tikhone, pourquoi ne le chasses-tu pas? Il ne t'a pas payé la nuit! Chasse-le donc, fous-le dehors! Ah, de nos jours le peuple est devenu cruel. Il ne connaît ni douceur, ni bonté... Des gens féroces! Un homme se noie, et on lui crie : "Dépêche-toi de te noyer, on n'a pas le temps de te regarder, on a du boulot." Quant à lui jeter une corde, pas question... Ça coûte de l'argent, une corde!
MERIC Tais-toi, vieux loup! Vous êtes des gens féroces! Des hérodes! Des vendeurs d'âmes! (A TIKHONE.) Amène-toi, viens m'enlever mes bottes! Plus vite que ça!
TIKHONE Le voilà déchaîné. (Il rit.) C'est effrayant!
MERIC Amène-toi, que je te dis! Vite! (Une pause.) Tu m'entends, ou pas? C'est aux murs que je parle? (Il se lève.)
MERIC Je veux, écorcheur, que tu me retires mes bottes, à moi, misérable vagabond.
TIKHONE Allons, allons. Ne te fâche pas. Viens boire un verre! Viens.
MERIC Bonnes gens, qu'est-ce que je veux? Qu'il m'offre de la vodka ou qu'il m'enlève mes bottes? Estce que je me serais mal expliqué? (A TIKHONE.) Tu as mal compris, peut-être? Je veux bien attendre une minute, j'espère que tu comprendras. (Une certaine émotion règne parmi les pèlerins et les passants. Ils se soulèvent à demi et observent TIKHONE et MERIC. Attente silencieuse.)
TIKHONE C'est le diable qui t'a amené ici! (Il sort de derrière le comptoir.) En voilà un grand seigneur! Eh bien, donne toujours... (Il retire les bottes de MERIC.) Engeance de Caïn!
MERIC C'est bon. Pose-les là, l'une à côté de l'autre. C'est bien. Va-t'en.
TIKHONE(revient derrière le comptoir.) Tu aimes trop à faire le malin. Prends garde, je te mettrai à la porte, si tu continues! Oui! (A BORTZOV qui approche.) Encore toi?
BORTZOV Vois-tu, je pourrais te donner un objet en or... Oui, si tu veux, je te le donnerai...
BORTZOV C'est lâche et ignoble de ma part, mais qu'y faire? Je suis décidé à commettre cette lâcheté; je ne suis pas responsable... Même un tribunal m'aurait acquitté... Prends-le, mais à une condition : tu me le rendras, quand je reviendrai de la ville. Je te le donne devant témoins... Messieurs, soyez témoins! (Il tire un médaillon de son sein.) Le voilà. Il faudrait en retirer le portrait, mais où le mettrais-je? Je suis tout trempé... Tant pis, prends-le avec le portrait! Seulement, voilà... ne touche pas ce visage avec tes doigts... Je t'en prie... Mon ami, j'ai été grossier avec toi, j'ai été bête, je m'excuse... mais ne le touche pas avec tes doigts... Ne le regarde pas avec tes yeux... (Il tend le médaillon à TIKHONE.)
TIKHONE(examine le médaillon.) Une petite montre volée? Bon, ça va; bois un coup. (Il lui verse de la vodka.) Vas-y, suce...
BORTZOV Seulement... n'y touche pas avec tes doigts. (Il boit lentement, avec des arrêts convulsifs.)
TIKHONE(ouvre le médaillon.) Hum... Une madame... Où l'as-tu accrochée?
MERIC Montre-moi! (Il se lève et va au comptoir.) Fais voir!
TIKHONE(écarte la main.) Doucement! Regarde-le dans ma main.
FEDIA(se lève et va vers le comptoir.) Moi aussi, je veux voir! (De tous côtés, les pèlerins et les passants viennent se grouper autour du comptoir.
MERIC(saisit de ses deux mains la main de TIKHONE qui tient le médaillon et regarde le portrait longuement. Une pause.) C'est une belle diablesse. Une madame...
FEDIA Une vraie dame. Ses joues... ses yeux... Enlève ta main, je n'y vois pas. Des cheveux jusqu'à la ceinture... On dirait qu'elle est vivante, qu'elle va causer... (Une pause.)
MERIC Pour un homme faible, c'est le pire danger. Une femme pareille te monte sur le dos... (Il fait un geste de dépit) et tu es foutu!...
(On entend la voix de KOUZMA : Hue! Arrête, vieille carne! Entre KOUZMA.)
KOUZMA Quand on voit un cabaret sur la route, on est forcé de s'arrêter. En plein jour, on passerait devant son propre père sans le remarquer, mais le cabaret, ça se voit la nuit à cent verstes. Faites place, chrétiens! Hé là! (Il frappe avec une pièce contre le comptoir.) Un verre de madère! Du vrai! Plus vite que ça!
FEDIA Qu'est-ce qu'il a à frétiller comme un diable?
TIKHONE Fais pas trop de gestes! Tu vas accrocher quelque chose!
KOUZMA Le Bon Dieu m'a donné des mains pour m'en servir. (Il regarde les pèlerins.) Ils ont fondu comme du sucre, les malheureux! La pluie leur a fait peur! Ils sont délicats... (Il boit.)
EFIMOVNA Comment n'aurait-on pas peur, brave homme, d'être surpris sur la route par une nuit pareille? Et encore aujourd'hui, Dieu merci, on ne peut pas se plaindre : il y a beaucoup de villages et de fermes le long des routes; on peut s'abriter de la tempête. Mais dans le temps, Seigneur Dieu, quelle misère! On trottait, on faisait une centaine de verstes, et on ne trouvait rien; non seulement pas de village, ni de ferme, mais pas même un tronc d'arbre. On se couchait à même le sol...
KOUZMA Ça fait longtemps, grand-mère, que tu traînes tes savates sur cette terre?
EFIMOVNA Ça fait plus de soixante-dix ans, mon gars!
KOUZMA Plus de soixante-dix! Tu auras bientôt atteint l'âge de la corneille. (Il regarde BORTZOV.) Et celui-là, d'où sort-il? (Il fixe BORTZOV attentivement.) Not' Maître! (BORTZOV a reconnu KOUZMA et, gêné, va s'asseoir sur un banc, dans un coin.) Sémione Serguéitch! Est-ce bien vous? Mais qu'est-ce que vous faites ici, dans ce cabaret? Est-ce là votre place?
KOUZMA Un pauvre martyr. (Il déambule nerveusement devant le comptoir.) Hein? Dans un cabaret, dites-moi un peu! Tout en loques! Et fin soûl! Ça me renverse, mes amis! Ça me renverse... (A MERIC, en baissant la voix.) C'est notre barine... notre propriétaire, Sémione Serguéitch, M. Bortzov... T'as vu de quoi il a l'air? Est-ce qu'il ressemble à un être humain? Voilà où ça mène... l'ivrognerie, je veux dire... Verse-m'en une goutte. (Il boit.) Je suis de son village — Bortzovka —, vous ne connaissez pas? C'est dans le district de Yergovsk, à vingt verstes d'ici. Nous avons été des serfs de son père. Quelle pitié!
KOUZMA Non, mon vieux. C'était son destin. C'était un monsieur important, riche et sérieux... (A TIKHONE.) Tu l'as vu plus d'une fois passer devant ton cabaret quand il allait en ville, en voiture. Des chevaux de maître, rapides, une voiture à ressorts — tout ce qu'il y a de beau! Il possédait cinq attelages de troïka, mon vieux! Je me rappelle encore, il y a cinq ans de cela, en prenant le bac de Mikichka, il lui a jeté un rouble au lieu de cinq kopecks : je n'ai pas le temps d'attendre la monnaie, qu'il a dit! Et voilà!
KOUZMA Ce n'est pas encore ça, mon vieux! Non! C'est surtout par faiblesse de caractère. Et puis, il avait été trop gâté, les gars. Cela a commencé par une femme. Il en a rencontré une en ville et il a cru qu'il n'y en avait pas de plus belle dans le monde entier... Il a pris un corbeau pour un faucon, quoi! C'était une demoiselle noble. Pas dépravée, non... mais écervelée. Et je te tourne les hanches, et je te cligne des yeux... Et toujours elle riait! Pas de cervelle pour un sou! Les messieurs aiment ça, ils lui trouvaient de l'esprit, mais nous autres moujiks, on l'aurait chassée... Bon. Le voilà donc qui s'en amourache et qui envoie promener tout le reste. Il s'est mis à la sortir, à lui payer ceci et cela, du thé, du sucre; la nuit, on se promenait en canot, on jouait du piano...
BORTZOV Ne parle pas de cela, Kouzma. Pour quoi faire? Ma vie ne les regarde pas.
KOUZMA Excusez-moi, monsieur. Je ne leur en ai dit qu'un tout petit bout. Et maintenant ça suffit, je ne leur dirai plus rien. Si j'en parle, c'est parce que ça m'a tellement secoué. Je suis trop secoué, moi. Verse-m'en un peu. (Il boit.)
MERIC(presque dans un murmure.) Mais elle... est-ce qu'elle l'aimait?
KOUZMA(d'abord bas, puis en élevant de plus en plus la voix.) Comment ne l'aurait-elle pas aimé? Ce n'était pas n'importe qui! Comment ne pas l'aimer, il possédait plus d'un millier d'hectares et de l'argent à ne savoir qu'en faire? Et puis c'était un monsieur bien : sérieux, beaucoup de prestance, toujours sobre... à tu et à toi avec toutes les autorités; il leur tendait la main comme ça (Il prend la main de MERIC.) : "Bonjour, au revoir, faites comme chez vous."... Bon, un soir je passe par son jardin — quel jardin, mon vieux! des verstes et des verstes... Je vais bien doucement et je les vois tous les deux, assis sur un banc, et qui se bécotent. (Il imite avec sa bouche le bruit d'un baiser.) Il lui donne un baiser, et elle, la garce, elle lui en rend deux. Il prend sa main blanche, et elle, tout excitée, elle se colle à lui — que le diable l'emporte! — Je t'aime, qu'elle lui dit, mon Sénia! Et Sénia, comme un possédé, va se vanter partout de son bonheur, par pure faiblesse d'âme. Il donne un rouble à l'un, deux roubles à l'autre. A moi, il m'a donné de quoi acheter un cheval. Dans sa joie, il a fait remise de tout l'argent qu'on lui devait...
BORTZOV Pourquoi parler de tout cela? Ces gens sont sans pitié. Tu me fais mal.
KOUZMA Rien qu'un tout petit peu, monsieur! Puisqu'ils le demandent, pourquoi ne pas leur raconter un peu? C'est bon, c'est bon, j'ai fini. Si vous vous fâchez, je m'arrête. Ces gens-là, je m'en fiche. (On entend les clochettes d'une voiture postale.)
KOUZMA Mais je parle doucement... Rien à faire, il ne veut pas que je raconte... D'ailleurs, raconter quoi? Ils se sont mariés — voilà toute l'histoire. Il n'y a rien eu d'autre. Verse une goutte à Kouzma — je suis fauché! (Il boit.) J'aime pas l'ivrognerie, moi! Et à l'instant même où, après le mariage, on devait se mettre à table pour souper, v'là la mariée qui file en voiture... (En baissant la voix.) elle a filé en ville, rejoindre son amant, un avocat! Hein? Qu'en dis-tu? Elle a bien choisi son moment! Vrai... la tuer, ce ne serait pas suffisant. MÉR1C, d'un air pensif. Bon. Et après?
KOUZMA Il en est devenu timbré... Tu le vois bien : il s'est habitué à siroter! Et plus ça va... maintenant, il voit triple, comme on dit... D'abord, il voyait double, et maintenant, triple. Mais il l'aime toujours. Regarde-le : il l'aime! S'il va à pied en ville aujourd'hui, c'est sans doute pour la voir, pour jeter un petit coup d'œil sur elle... Puis il reviendra. (La voiture postale s'arrête devant le cabaret. Le postier entre et boit un verre.)
TIKHONE La poste est en retard aujourd'hui. (Le postier paie sans dire un mot et sort. La voiture postale s'éloigne dans un bruit de clochettes.)
UNE VOIX(dans un coin.) Par un temps pareil, on dévaliserait la poste en moins de rien.
MERIC Dire que je suis depuis trente-cinq ans sur terre et que je n'ai jamais dévalisé la poste! (Un silence.) Maintenant il est trop tard. Elle est partie. Trop tard!
KOUZMA L'autre chose qui l'a perdu, mes amis, c'est l'histoire de son beau-frère, du mari de sa sœur. A-t-il pas eu l'idée de lui donner sa garantie auprès d'une banque, pour trente mille roubles? Le beaufrère était une crapule, il entendait ses intérêts, le malin, et se foutait du reste. Il a pris l'argent, mais pour le rembourser... C'est le nôtre qui a payé les trente mille... (Il pousse un soupir.) L'homme stupide est puni pour sa stupidité. Sa femme, elle, a fait des gosses à l'avocat; son beaufrère a acheté une propriété près de Poltava, et notre maître, le pauvre imbécile, traîne dans les caboulots et vient se plaindre à nous autres, moujiks : "J'ai perdu la foi, frères! Je ne peux plus croire en personne!" C'est de la faiblesse d'âme, ça! Chacun a son chagrin qui lui ronge le cœur comme un serpent, mais est-ce une raison pour se mettre à boire? Prenez notre syndic du village : sa femme amène le maître d'école chez elle en plein jour, tout l'argent du mari passe dans la boisson, et lui se promène comme si de rien n'était en faisant des sourires à chacun. Il est vrai qu'il a maigri un tantinet...
TIKHONE(avec un soupir.) Tout dépend de la force que Dieu vous a donnée.
KOUZMA Ça, c'est juste, tout le monde n'a pas la même force. Alors? Ça nous fait combien? (Il paie.) Prends l'argent de ma sueur. Adieu, les gars! Bonne nuit, faites de beaux rêves! Je me sauve, il est temps. J'amène chez notre dame la sage-femme de l'hôpital. Elle m'attend depuis un moment, la pauvrette, elle doit être bien trempée... (Il sort en courant.)
TIKHONE(après un silence.) Hé là, toi! Comment vous appelle-t-on? Viens ici, mon pauvre homme, bois un coup! (Il verse à boire.)
BORTZOV(s'approche du comptoir en hésitant et boit.) Cela fait donc deux verres que je te dois maintenant?
TIKHONE Qui te parle de devoir? Bois, ne t'inquiète de rien. Noie ton chagrin!
FEDIA Bois aussi à la mienne, barine! Eh! (Il jette une pièce sur le comptoir.) Quand on boit, on meurt, quand on ne boit pas, on meurt pareil. On est bien sans la vodka, mais on est mieux avec! Grâce à la vodka, le chagrin cesse d'être un chagrin! Vas-y!
MERIC Fais-moi voir encore. (Il prend le médaillon des mains de TIKHONE et examine le portrait.) Hum... Elle est partie après le mariage! Quelle femme!
UNE VOIX(dans un coin de la pièce.) Verse-lui encore un verre, Tikhone! Qu'il boive à la mienne!
MERIC(lance avec force le médaillon par terre.) La maudite! (Il va rapidement à sa place et se couche, le visage contre le mur. Emotion générale.)
BORTZOV Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que cela veut dire? (Il ramasse le médaillon.) Tu oses, animal? De quel droit? (En pleurnichant.) Tu veux donc que je te tue? Oui? Moujik! Malappris!
TIKHONE Ne te fâche pas, barine. Ça n'est pas en verre, ça n'est pas cassé. Bois un petit coup et va dormir. (Il lui verse à boire.) Je vous ai écoutés, mais il est grand temps de fermer le cabaret. (Il va fermer la porte d'entrée.)
BORTZOV Comment ose-t-il? Quel imbécile! (A MERIC.) Comprends-tu? Tu n'es qu'un imbécile! Un âne!
SAVVA Mes petits gars! Mes braves amis !A quoi ça sert-il de faire tout ce boucan? Laissez les gens dormir!
TIKHONE Allons, allons, couchez-vous! Ça suffit! (Il va derrière le comptoir et ferme à clef le tiroir contenant sa recette.) Il est temps de dormir.
FEDIA Il est temps. (Il se couche.) Bonne nuit, les gars!
MERIC(se lève et étend sa pelisse sur le banc.) Viens, barine, couche-toi là.
MERIC N'importe où. Par terre. (Il étend sa souquenille sur le plancher.) Moi, ça m'est égal. (Il pose sa hache près de lui.) Mais, pour lui, c'est une torture de coucher par terre : il est habitué à de la soie, à du coton...
TIKHONE(à BORTZOV.) Couche-toi, barine! Assez regardé le portrait! (Il éteint la bougie.) Laisse-le donc.
BORTZOV(qui vacille sur ses jambes.) Où dois-je... me coucher?
TIKHONE A la place du vagabond! Tu n'as pas entendu? Il te cède sa place.
BORTZOV(s'approche du banc.) Je suis... un peu ivre... C'est... qu'est-ce que c'est? C'est là que je peux me coucher, n'est-ce pas?
TIKHONE Mais oui, couche-toi, ne crains rien: (Lui-même s'étend sur le comptoir.)
BORTZOV Je suis... ivre... Tout tourne... (Il ouvre le médaillon.) Tu n'as pas de bougie? (Une pause.) Que tu es drôle, Macha! Tu me regardes et tu ris dans ton cadre. (Il rit.) Je suis ivre? Est-ce qu'il est permis de se moquer d'un homme ivre? Néglige ce détail, comme dit Chtaslivtzev et... aime l'ivrogne que je suis.
BORTZOV Que tu es... Mais pourquoi tournes-tu comme ça? Je ne peux pas t'attraper!
MERIC Il divague. Il admire le portrait. (Il rit.) Quelle histoire! De savants messieurs ont inventé toutes sortes de machins et de médicaments, mais aucun homme intelligent n'a encore trouvé de remède contre le sexe faible... Ils cherchent à soigner toutes les maladies, mais ils n'ont pas encore compris que les femmes font crever plus de gens que les maladies. Elles sont malignes, les femmes, avides, dures, sans cervelle! La belle-mère torture la belle-fille, la belle-fille cherche à tromper son mari, et ça ne finit jamais!
TIKHONE Les femmes lui en ont fait voir, alors il se venge.
MERIC Je ne suis pas le seul. Depuis toujours, depuis que le monde est monde, les gens se plaignent... Ce n'est pas pour rien que, dans les chansons et dans les contes, on met le diable et la femme dans le même sac. Ce n'est pas pour rien! Ça doit être au moins à moitié vrai! (Une pause.) Ce barine-là fait l'imbécile... et moi, c'est-il parce que je suis trop malin que je suis devenu vagabond, que j'ai quitté père et mère?
MERIC Comme le barine, tout pareil... Moi aussi, j'ai été quasiment fou, quasiment ensorcelé, jour et nuit j'étais comme dans les flammes, je me vantais de mon bonheur... et puis l'heure est venue pour moi d'ouvrir les yeux. Ce n'était pas de l'amour, rien que de la tromperie.
MERIC Ça ne te regarde pas... (Une pause.) Tu crois que je l'ai tuée? J'ai pas osé... Non seulement je ne l'ai pas tuée, mais encore j'en ai eu pitié. Continue de vivre, toi... et sois heureuse! Pourvu que mes yeux ne te voient plus et que je puisse t'oublier, vipère! (On frappe à la porte.)
TIKHONE Le diable amène quelqu'un... Qui est là? (On frappe.) Qui c'est qui frappe? (Il se lève et va vers la porte.) Qui frappe là? Circulez! C'est fermé.
UNE VOIX(derrière la porte.) Laisse-moi entrer, Tikhone, au nom du Christ. Le ressort de la voiture s'est cassé. Aide-nous, sois un frère. Si l'on pouvait seulement l'attacher avec un bout de corde, on continuerait de rouler tant bien que mal...
LE COCHER Bonjour, chrétiens! Eh bien, amène ta corde! Vite! Eh, les gars, qui veut me donner un coup de main? Il y aura un pourboire.
TIKHONE Pourquoi leur donner un pourboire? Laisse-les roupiller, on s'en tirera à nous deux!
LE COCHER Ouf! je suis éreinté. Le froid, la boue, pas un fil de sec... Autre chose, mon vieux : n'aurais-tu pas une petite chambre ici pour que Madame puisse se réchauffer? La voiture est tout de travers, pas moyen d'y rester assis...
TIKHONE Quelle chambre lui faut-il? Elle n'a qu'à se réchauffer ici, si elle a froid, on lui trouvera de la place! (Il s'approche de BORTZOV et fait place nette près de lui.) Levez-vous! Vous resterez une petite heure par terre, pendant que la dame va se réchauffer. Relève-toi, barine! Assieds-toi! (BORTZOV se relève.) Voilà de la place pour vous. (LE COCHER sort.)
FEDIA Que le diable l'emporte, cette madame. Plus moyen de dormir jusqu'à l'aube.
TIKHONE J'ai eu tort de ne pas demander quinze roubles. Elle les aurait donnés. (Il s'arrête devant la porte dans une attitude d'attente.) Vous autres, les gars, soyez polis. Ne dites pas de ces mots... (Entre MARIA EGOROVNA suivie du COCHER.)
TIKHONE Par ici, madame. (Il la conduit vers le banc, près de BORTZOV.) Veuillez me pardonner, je n'ai pas de chambre particulière, mais vous n'avez rien à craindre ici, madame : ce sont des braves gens, bien calmes.
MARIA EGOROVNA(s'assied à côté de BORTZOV.) L'air est terriblement suffocant! Ouvrez au moins la porte!
MERIC Les gens gèlent, et lui ouvre la porte à deux battants. (Il se lève et claque la porte.) Elle n'a pas d'ordres à donner! (Il se recouche.)
TIKHONE Veuillez l'excuser, madame, c'est un idiot... un innocent. Ne vous effrayez pas, il ne vous fera rien... Seulement, pardonnez-moi, madame, je ne marche pas pour dix roubles. Quinze, si vous voulez bien.
TIKHONE A l'instant même. On va le faire tout de suite... (Il tire une corde de dessous le comptoir.) A l'instant... (Un silence.)
BORTZOV(en regardant fixement MARIA EGOROVNA.) Marie... Macha...
MARIA EGOROVNA(qui le regarde à son tour.) Qu'est-ce que c'est encore?
BORTZOV Marie... C'est toi? D'où viens-tu? (MARIA EGOROVNA reconnaît BORTZOV et recule, en poussant un cri, jusqu'au milieu de la pièce.)
BORTZOV(qui la suit.) Marie, c'est moi! Moi... (Il rit.) Ma femme! Marie! Mais où suis-je? Quelqu'un! De la lumière!
MARIA EGOROVNA Allez-vous-en! Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vous... (Elle cache sa figure dans ses mains.) C'est un mensonge! C'est de la folie...
BORTZOV Sa voix, ses gestes... Marie, c'est moi! Dans un instant je ne serai plus... ivre... La tête me tourne... Mon Dieu! Attends, attends... Je ne comprends rien. (Il crie.) Ma femme! (Il s'écroule à ses pieds en sanglotant. Un groupe se forme autour des époux.)
MARIA EGOROVNA Laissez-moi! (Au cocher.) Denis, nous partons! Je ne peux pas rester ici une minute de plus!
MERIC(se lève brusquement et fixe Maria.) Le portrait! (Il saisit la main de la jeune femme.) C'est elle. Eh, les gens! C'est la femme du barine!
MARIA EGOROVNA Va-t'en, moujik! (Essayant de dégager sa main.) Denis, qu'attends-tu? (Denis et TIKHONE viennent en courant et saisissent MERIC sous les bras.) C'est un repaire de brigands ici! Lâche ma main! Je n'ai pas peur de toi. Allez-vous-en!
MERIC Attends, je te lâcherai tout de suite. Laisse-moi te dire un mot... un seul mot pour que tu comprennes... (Se tournant vers Denis et TIKHONE.) Ne me tenez pas, goujats, allez-vous-en! Je ne la lâcherai pas tant que je n'aurai pas dit ce mot! Attends... tout de suite! (Il se frappe le front du poing.) Non, Dieu ne m'a pas donné d'esprit! Je ne peux pas trouver ce mot!
MARIA EGOROVNA(dégageant sa main.) Laisse-moi! Tas d'ivrognes!... Partons, Denis! (Elle se dirige vers la porte.)
MERIC(lui barrant le chemin.) Regarde-le donc une seule fois. Console-le donc d'une parole douce! Je t'en supplie au nom du Christ...
MERIC Alors, tu vas mourir, maudite! (Il lève sa hache. Emotion générale. Tous se dressent debout. Cris de terreur. SAVVA se jette entre MERIC et MARIA EGOROVNA. Denis repousse MERIC de toute sa force et emporte sa maîtresse dans ses bras hors du cabaret. Tous restent immobiles, comme pétrifiés. Une longue pause.)
BORTZOV(cherche en tâtonnant.) Marie... où es-tu, Marie?
NAZAROVNA Mon Dieu, mon Dieu... Vous m'avez déchiré l'âme, assassins que vous êtes! Quelle nuit maudite!
MERIC(laissant retomber sa main qui tient la hache.) L'ai-je tuée ou non?
MERIC Donc, je ne l'ai pas tuée... (Il va en vacillant vers son lit.) Le sort n'a pas voulu que je meure à cause de cette hache volée... (Il tombe en sanglotant sur son lit.) J'ai le cafard! Un terrible cafard! Ayez pitié de moi, frères orthodoxes!
(FIN)
Résumé & indications
Dans « Sur la grand-route », Anton Tchekhov compose une nuit de transit, de fatigue et de révélations, où des êtres déplacés par la route se trouvent provisoirement réunis dans le cabaret de Tikhone. Rien n’est réellement stable ici : ni les corps, trempés, transis, empêchés de dormir, ni les hiérarchies, toujours prêtes à se fissurer, ni les certitudes morales, qui vacillent à mesure que l’alcool, la pluie et la parole se déposent sur les personnages. La pièce tient de la halte, du huis clos et de la veille d’orage, mais aussi d’une sorte de laboratoire humain où chacun se montre à la fois ridicule, pathétique, cruel et profondément vulnérable.
La force de l’œuvre vient de sa circulation entre le grotesque et le tragique. Les répliques drôles, les accès de fanfaronnade, les querelles de boisson, les préjugés et les peurs superstitieuses créent une matière comique très vive, mais ce comique n’efface jamais la détresse. Au contraire, il la rend plus aiguë. Tchekhov donne à entendre des hommes et des femmes qui parlent pour ne pas sombrer, qui bavardent pour conjurer la misère, qui jugent les autres pour ne pas avoir à regarder leur propre ruine. Le rire y est une défense fragile, souvent aussitôt retournée en émotion, en honte ou en violence.
Pour les comédiens, la difficulté essentielle est de ne jamais jouer la seule caricature. Les pèlerins ne sont pas seulement des figures de foi ou de naïveté ; ils portent une véritable intelligence populaire, une mémoire du monde, une peur de l’invisible, une façon de tenir debout dans l’adversité. Tikhone n’est pas qu’un cabaretier sec et avare : il observe, trie, protège son commerce, mais il est aussi un homme du lieu, au milieu d’un chaos qu’il tente de contenir. Fedia a l’air d’un bouffon, pourtant sa vantardise masque une sensibilité réelle. Savva semble à moitié effacé par la douleur, mais il devient, par moments, la seule parole d’apaisement. Quant à Bortzov et Meric, ils sont les deux pôles d’une même déchéance : l’un s’effondre dans la dépendance et la honte, l’autre dans la violence, le ressentiment et une lucidité dévastée. Aucun n’est réductible à sa première apparition.
La pièce demande une écoute très précise du rythme. Tchekhov écrit des heurts, des silences, des reprises, des répétitions, des brusques changements d’adresse. La parole n’avance pas en ligne droite ; elle trébuche, revient, s’interrompt, repart de côté. Il faut laisser exister cette musique orale, presque sale, traversée de paille, de souffles, de jurons, de prières et de clichés. Le sous-texte est partout : sous les invectives, le besoin d’être reconnu ; sous les bravades, la honte ; sous les insultes, parfois une demande d’aide ; sous la religion, une manière de supporter le monde. La scène du portrait, notamment, est un basculement majeur : elle met à nu le désir, la mémoire, la jalousie, l’humiliation, et révèle soudain que la fureur a pour origine un amour ancien, blessé, encore vivant.
La mise en scène peut s’appuyer sur la force plastique du lieu unique : un cabaret de nuit, traversé par la tempête, par la porte, par les arrivées et les départs, par la promiscuité des bancs, des corps et des voix. Tout doit donner le sentiment d’un espace pauvre mais vibrant, où chacun est de passage sans pouvoir réellement partir. La lanterne rouge, la pluie, les bottes, les manteaux trempés, la vodka, la hache, le médaillon sont autant d’objets concrets qui chargent la scène d’une densité presque symbolique, sans jamais quitter le réel. Le théâtre doit rester très matériel, très incarné, très physique.
Au fond, la pièce parle de l’humanité vue de très près, sans embellissement, mais avec une infinie attention. Chez Tchekhov, la dureté n’exclut pas la compassion ; elle en est la condition. Dans ce cabaret perdu sur la grand-route, chacun révèle sa solitude, son besoin d’amour, son incapacité à le formuler correctement. C’est cette impuissance-là qui fait naître la tendresse du texte, et c’est elle qui doit guider le travail des interprètes et du metteur en scène : jouer des êtres qui se défendent mal, qui se blessent eux-mêmes, et qui, malgré tout, continuent de demander à être compris.
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