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CÉLIMARE 470
Bocardon 189
EMMA 163
Colombot 114
Pitois 73
ADELINE 16

Célimare le bien-aimé

Comédie Pièce de théâtre

ACTE I

(Un salon très élégant. À gauche, au premier plan, une cheminée. Au deuxième plan, une porte. Au fond, porte d’entrée. Dans les deux pans coupés, à gauche et à droite, deux fenêtres. À droite, deux portes latérales, une au premier plan, communiquant à la lingerie. Divan, chaises, fauteuils, ameublement riche. Un secrétaire au fond, à droite, dans lequel se trouve un petit coffret. Table à gauche près de la cheminée. Pendules, flambeaux, vases, etc.)

Scène première

Pitois (9) - ADELINE (8)
(Les deux tapissiers achèvent de poser des rideaux. Adeline les aide.)

Pitois (entrant par le fond)
Eh bien ? ces rideaux ? Dépêchons-nous, mes enfants !

ADELINE
Dans une minute tout sera fini.

Pitois
À neuf heures, Monsieur veut que l’appartement soit débarrassé.

ADELINE
Mais la cérémonie n’est que pour onze heures.

Pitois
C’est égal... Monsieur m’a défendu de laisser traîner des tapissiers dans l’appartement quand il partira pour la mairie.

ADELINE
Dites donc... entre nous... il est un peu âgé, Monsieur, pour se marier...

Pitois
Il a quarante-sept ans... Je lui ai fait les observations que je devais lui faire... Il m’a envoyé promener... ça le regarde.

ADELINE
La future n’a que dix-huit ans... C’est bien dangereux !

Pitois
Ça ne prouve rien... Moi, j’ai épousé une femme qui avait cinq ans de plus que moi... et ça ne m’a pas empêché...

ADELINE (riant)
Comment !... vous, monsieur Pitois ?

Pitois
Parfaitement... Vous ne le saviez pas ?...

ADELINE
Non... je ne suis ici que de ce matin...

Pitois
C’est donc ça... Du reste, quand il arriverait malheur à Monsieur... ce serait pain bénit... En voilà un qui en a fait de toutes les couleurs... C’était un gandin... On l’appelait le gandin de la rue des
Lombards... quand il était jeune et droguiste...

ADELINE
Il a été droguiste ?

Pitois
Oui... Ah ! on peut dire que cet homme a eu un moment bien brillant !
On entend sonner.

ADELINE
On sonne.

Pitois
C’est Monsieur... c’est pour le friser... Depuis douze ans, c’est moi qui le frise... Quand je vois un cheveu blanc... crac ! (On sonne plus fort.) Voilà, monsieur ! voilà, monsieur !...
Il entre à droite, deuxième plan.

Scène II

ADELINE (7) - Colombot (6)
ADELINE (aux tapissiers)
Relevez les rideaux... c’est plus gracieux !

Colombot (entrant par le fond)
Ne faites pas attention... c’est moi...

ADELINE (à part)
Le beau-père !

Colombot (à Adeline)
Ah ! la nouvelle femme de chambre de ma fille... celle que ma femme a arrêtée hier...

ADELINE (saluant)
Oui... monsieur...

Colombot
Où est Célimare... mon futur gendre ?

ADELINE
On le frise...

Colombot
Tiens... il se fait friser ?... Ah ! le sournois, il nous disait que c’était naturel !...

ADELINE
Je vais le prévenir...

Colombot
On apportera la corbeille et le trousseau dans la journée... vous disposerez tout ça dans la lingerie.

ADELINE
Oui, monsieur.
UN TAPISSIER, à Adeline.
Mademoiselle, nous avons fini...

ADELINE (remontant)
Il y a encore les petits rideaux à poser dans la chambre à coucher. (Prenant les rideaux sur un meuble.) Entrez toujours... je vais vous les porter...

Colombot (à Adeline)
Je vais avec vous... je veux voir si tout est en ordre.
Il fait entrer à gauche les tapissiers et les suit.

Scène III

Pitois (14) - ADELINE (1) - CÉLIMARE (12)
Pitois (entrant de droite, deuxième plan, et se dirigeant vers la cheminée... à la cantonade.)
Oui, monsieur !... Voilà autre chose, à présent... Monsieur qui me dit d’allumer du feu dans ce salon.

ADELINE
Eh bien, puisqu’il vous le dit... faites-le... Ce n’est pas vous qui payez le bois.
(Elle entre à gauche avec les rideaux.)

Pitois (allumant du feu)
Du feu... au mois d’août... et un jour de noces !

CÉLIMARE (entrant par la droite avec des papillotes et en robe de chambre et peignoir blanc)
Eh bien, ce feu a-t-il pris ?

Pitois
On le souffle.

CÉLIMARE
Dépêche-toi.

Pitois
Monsieur a froid ?

CÉLIMARE
Oui... ouvre la fenêtre... et achève de me coiffer.
(Il prend la chaise placée près de la table et s’assied en face du souffleur.)

Pitois (allant ouvrir la fenêtre de gauche, et à part)
Il veut que j’ouvre la fenêtre, à présent... Bizarre !... bizarre ! (Haut.) Combien Monsieur veut-il de boucles ?
(Il se tient debout derrière Célimare et finit de le coiffer.)

CÉLIMARE (assis)
Partout... partout... et que ça ait l’air naturel.

Pitois (le coiffant)
C’est égal... un homme qui se marie et qui fait du feu au mois d’août...

CÉLIMARE
Eh bien !... après ?

Pitois
J’ai fait à Monsieur les observations que je devais lui faire...

CÉLIMARE
Parce que tu as été malheureux avec ta femme, tu vois des sinistres partout... Le fait est qu’on doit passer un mauvais quart d’heure quand on découvre la chose...

Pitois
Oh ! moi, je m’y attendais... Depuis quelque temps, Pulchérie... se pommadait extraordinairement et mettait de l’eau de Cologne dans son mouchoir... et, quand une femme de chambre se pommade...

CÉLIMARE
Mauvais signe ! (Parlant de sa coiffure.) Fais bouffer ! fais bouffer !... Eh bien, qu’est-ce que tu en as fait, de ta femme ? tu l’as renvoyée ?...

Pitois
Non, monsieur... elle gagnait cinq cents francs par an !... nous les mettions à la caisse d’épargne.

CÉLIMARE
Ah ! c’est une raison... Mais ton rival, tu l’as jeté par la fenêtre ?...

Pitois
Non, monsieur... d’abord, les règlements de police s’y opposent... et puis il était plus fort que moi.

CÉLIMARE
Ah ! il paraît que c’était un rude gaillard !

Pitois
Un homme superbe... dans le genre de Monsieur.

CÉLIMARE
Fais bouffer... fais bouffer...

Pitois
Mais tout ça ne lui a pas porté bonheur.

CÉLIMARE
Il est mort ?

Pitois
Il est devenu huissier. (Otant le peignoir.) Monsieur est bouclé.
(Célimare se relève.)

CÉLIMARE (passant la chaise à droite)
C’est bien... Mets une bûche dans le feu et va-t’en.

Pitois (mettant une bûche dans la cheminée, à part)
Au mois d’août... Bizarre !... bizarre !...
(Il sort par la gauche.)

Scène IV

CÉLIMARE (1)
CÉLIMARE (seul)
Il ouvre le secrétaire au fond, à droite, et y prend un petit coffret très élégant.
Là... est ma petite collection les lettres de ces dames... Je ne le cache pas... j’ai aimé les dames
gracieusement et je les aime encore, et je les aimerai toujours ; mais, au moment de me marier, je ne puis garder chez moi ces souvenirs charmants... J’ai fait allumer le bûcher... et je vais consommer le sacrifice. Voyons... on dit que le feu purifie tout. (Prenant un paquet de lettres dans le coffre qu’il dépose sur la table, il s’assied.) Ah ! les lettres de Ninette... ma dernière... une grande écriture rageuse... comme son caractère... (Il se lève.) C’est égal ! c’est une femme qui avait de jolis détails ! D’abord elle avait un mari... J’ai toujours aimé les femmes mariées... Une femme qui a un mari... un ménage... cela vous fait un intérieur... et puis c’est rangé, et c’est honnête... et il est si difficile aujourd’hui d’avoir pour maîtresse une femme complètement honnête ! Quant à la dépense... des bouquets... quelques sacs de bonbons... rien du tout ! Par exemple, il y a le mari... une espèce de gêneur qui s’éprend pour vous d’une amitié furieuse... qui vous raconte ses affaires, vous demande conseil, vous charge de ses commissions... ça, c’est le revers ; moi, j’ai toujours soigné le mari... c’est mon système... Ainsi, celui de Ninette...
Bocardon... un courtier en indigo... nous nous tutoyons... mais ces liaisons-là n’ont pas de racines... voilà ce qu’il y a de commode... ça se tranche comme avec un couteau... C’est pourtant un brave garçon, que ce Bocardon... très serviable... Ainsi, toutes ces lettres, c’est lui qui me les a apportées... dans son chapeau... Nous étions convenus d’un signal avec Ninette... quand
Bocardon me disait : "Ah ! à propos ! ma femme m’a chargé de te demander ce que tu penses des
Nord..." ça voulait dire : "Ma femme t’a écrit... regarde sous la coiffe de mon chapeau... à gauche..." Je regardais, et... (Montrant les lettres.) Voilà. C’est une femme d’ordre... elle économisait les timbres-postes !... Pauvres gens ! je vais bien leur manquer... Je décidais tout dans la maison... j’étais leur intendant... côté du cœur. Allons ! brûlons ces souvenirs !... Ça me fait de la peine... mais bah ! (Il jette les lettres au feu.) Adieu, Ninette !... Adieu, Bocardon.
(Prenant une autre liasse dans le coffret.) Passons à une autre !

Scène V

Colombot (22) - CÉLIMARE (22)
Colombot (sortant de la chambre à coucher, à gauche, à la cantonade)
Très bien !... ce sera charmant.

CÉLIMARE (fermant vivement le coffret, après y avoir remis les lettres, à part.)
Oh !... mon beau-père.

Colombot
Bonjour, Célimare.

CÉLIMARE
Monsieur Colombot !... Qui vous amène ce matin ?

Colombot
J’ai voulu donner un dernier coup d’œil à votre installation. (Il remonte, regardant la cheminée.)
Tiens ! vous faites du feu... au mois d’août.

CÉLIMARE
Oui... l’air est frais, ce matin.

Colombot (regardant la fenêtre)
Et vous ouvrez la fenêtre ?

CÉLIMARE
Ça fumait.

Colombot (apercevant le coffret sur la table)
Ah ! le joli coffret !
Il veut le prendre.

CÉLIMARE (le retenant)
Prenez garde !... c’est très fragile.

Colombot
Je parie que c’est encore une surprise... pour ma fille...

CÉLIMARE
Précisément.

Colombot
Nous le mettrons dans la corbeille.

CÉLIMARE
C’est ça... plus tard... (À part.) Quand il sera vide.

Colombot
Célimare ! il faudra bien l’aimer, ma fille...

CÉLIMARE
Soyez tranquille, beau-père.

Colombot
J’ai peur que vous ne soyez un peu mûr pour elle.

CÉLIMARE
Mûr ?... Je n’ai que quarante-sept ans.

Colombot
D’abord, je vous préviens qu’Emma est très enfant.

CÉLIMARE
Moi aussi...

Colombot
Si vous l’aviez vue hier emballer ses poupées... car elle vous les apportera...

CÉLIMARE
Ah ! tant mieux ! ah ! tant mieux ! (Confidentiellement.) Cependant, entre nous, je tâcherai de les lui faire oublier.

Colombot
Qu’est-ce que vous entendez par là ?

CÉLIMARE
Dame... (Lui frappant sur le ventre.) Eh ! eh ! papa Colombot.
(Il rit.)

Colombot
Ne riez pas comme ça ! ça vous dessine la patte-d’oie !

CÉLIMARE (à part)
Ah ! mais... il est ennuyeux.

Colombot
Voyez-vous, moi, je suis franc... je ne vous cache pas qu’au premier abord, vous ne me plaisiez pas du tout... Oh ! mais pas du tout.

CÉLIMARE
Ah !

Colombot
À ma femme, non plus...

CÉLIMARE
Alors, qu’est-ce qui vous a décidé ?

Colombot
C’est le notaire... quand il nous a dit que vous aviez quarante mille livres de rente.

CÉLIMARE (piqué)
Ah ! vous êtes bien bon... je vous remercie.

Colombot
Ça ne vous fâche pas ?

CÉLIMARE
Comment donc !... au contraire.

Colombot
Nous nous sommes dit : "Célimare n’est pas jeune... Célimare n’est pas beau... mais la jeunesse, la beauté !... ça passe... tandis que quarante mille livres de rente... quand on a de l’ordre... ça reste !..." Je suis franc, moi !

CÉLIMARE
Je le vois bien !... Heureusement que votre fille ne partage pas votre opinion...

Colombot
C’est vrai... vous lui plaisez assez... Je ne comprends pas ça...

CÉLIMARE (piqué)
Qu’y a-t-il d’étonnant ? j’ai su plaire à bien d’autres...

Colombot (incrédule)
Vous ?... Laissez-moi donc tranquille !... avec un ventre comme ça !

CÉLIMARE
Mais...

Colombot (remontant)
Allons ! je vous quitte... Vous avez votre toilette à terminer... À bientôt.

CÉLIMARE
Bonjour...

Colombot
Ne vous faites pas attendre... à onze heure précises.

CÉLIMARE
Soyez tranquille.

(Colombot sort par le fond.)

Scène VI

CÉLIMARE (29) - Pitois (1) - Vernouillet (29)
CÉLIMARE (seul)
Il dit qu’il est franc... je le trouve malhonnête, moi. Il me considère comme un fruit sec de la galanterie... c’est à pouffer de rire : j’avais bien envie de lui ouvrir ce petit coffret... (Il l’ouvre et y prend des lettres.) Les lettres de madame Vernouillet... Cette pauvre Héloïse. (Montrant les lettres.) Ceci représente cinq ans d’une passion... C’était une saisissante Bordelaise... mariée à un vieux bonhomme sans éclat ; elle n’avait qu’un défaut... mais un défaut terrible... Comme tous ceux de Bordeaux, elle aimait les champignons... et elle croyait les connaître, la malheureuse ! Si bien que, tous les dimanches, nous partions de Paris le matin, elle, son mari... et un petit panier...
et nous allions dans le bois de Meudon herboriser des vénéneux... Elle s’écriait : "Ah ! voilà un cèpe ! ah ! voilà une oronge ! " et elle fourrait tout ça, dans son petit panier... Vernouillet nous suivait de loin, de très loin... c’était charmant... Le soir, on me retenait à dîner. Inutile de dire que je ne touchais pas à cette affreuse fricassée, assaisonnée à l’huile et à l’ail... Certainement, je ne suis pas plus poltron qu’un autre, mais je n’aime pas dîner avec de la mort-aux-rats... Je reprenais du bœuf, et comme j’avais raison !... Un soir, à onze heures, elle me dit : "À demain !..." et, à minuit, j’étais veuf. (Se reprenant.) Vernouillet était veuf... Cet événement changea mes petites habitudes... je ne savais plus que faire de mes soirées... C’est alors que je songeais aux
Bocardon... pour m’étourdir... Pauvre Héloïse ! elle avait un style charmant. (Prenant une lettre et lisant avec attendrissement.) "Mon cher ami... n’apportez pas de melon... mon mari en a reçu de la campagne." (Parlé.) Elle pensait à tout. Quelle femme ! (Prenant une autre lettre et lisant.)
"Mon cher ami, c’est demain la fête de M. Vernouillet, n’oubliez pas de venir avec un bouquet."
(Parlé.) Et j’arrivais le lendemain avec mon bouquet et mon compliment... comme un collégien...
L’ai-je assez gâté, ce mari-là ! je le mettais dans du coton... je faisais ses courses le matin... le soir sa partie de dominos. Tous les jours à quatre heures, j’allais le prendre à son bureau... Un jour, il eut mal aux reins... et... non... je l’ai frictionné... Seulement... elle me savait gré de ces petites attentions... un regard bien senti venait me payer de tous mes sacrifices... Allons, c’est bête de s’attendrir, mettons tout cela au feu...

Pitois (annonçant)
M. Vernouillet.

CÉLIMARE (à part)
Le mari !
(Il replace vivement les lettres dans le coffret, qu’il referme et dont il cache la clef dans la poche de son gilet.)

Vernouillet (entrant du fond)
Vous êtes seul ?

CÉLIMARE (lui offrant une chaise)
Oui.

Vernouillet (dépose son chapeau sur une chaise à droite, et s’assied près de Célimare poussant un soupir.)
Ah !...

CÉLIMARE (assis et poussant un soupir)
Ah !
(Ils se serrent la main.)

Vernouillet
Enfin, que voulez-vous ? nous n’y pouvons rien.

CÉLIMARE (qui avait un air gai, prend une mine triste)
Mon Dieu... non... nous n’y pouvons rien. (À part.) Il me retarde pour m’habiller.

Vernouillet
Célimare... vous ne venez plus me prendre à mon bureau... je vous attends tous les jours jusqu’à quatre heures un quart... je me dis : "Il va venir ! " et vous ne venez pas.

CÉLIMARE
Excusez-moi... mes occupations...

Vernouillet
Célimare, je le vois bien, vous ne m’aimez plus comme autrefois.

CÉLIMARE (lui prenant la main)
Oh !... cher ami... quelle idée !

Vernouillet
Qu’est-ce que je vous ai fait ?

CÉLIMARE
Rien !... mais je vais me marier... et vous comprenez... les courses... les démarches...

Vernouillet
J’étais habitué à vous voir tous les jours, et maintenant c’est à peine si je vous aperçois... de loin en loin...

CÉLIMARE
Ah ! je suis allé chez vous la semaine dernière...

Vernouillet
Vous n’êtes resté que cinq minutes...

CÉLIMARE
J’étais pressé...

Vernouillet
Autrefois, vous passiez toutes vos soirées à la maison... nous faisions, le domino...

CÉLIMARE (à part)
S’il croit que ça va continuer !

Vernouillet
Certainement... quand j’ai perdu ma femme... ça m’a fait de la peine... mais je me disais :
"Célimare me reste."

CÉLIMARE (lui serrant de nouveau la main)
Ah ! cher ami, cher ami... (À part.) Il est un peu ennuyeux !

Vernouillet
Lorsque vous m’avez fait part de votre mariage... je me suis dit : "Tant mieux, cela me fera un intérieur..."

CÉLIMARE
Ah !

Vernouillet
"Il venait chez moi... j’irai chez lui..." Mais je vois bien que c’est un rêve... vous ne m’aimez plus !

CÉLIMARE
Vernouillet, voyons, Vernouillet, pas d’enfantillages.

Vernouillet (se levant)
Ainsi, dernièrement, vous m’avez froissé... cruellement froissé.

CÉLIMARE (il se lève)
Moi ?...

Vernouillet
Vous ne m’avez même pas invité à votre repas de noce.

CÉLIMARE
J’y ai pensé... mais vous êtes dans les larmes.

Vernouillet
Je suis dans les larmes... c’est vrai... mais on ne peut pas toujours pleurer... Voilà six mois.

CÉLIMARE
Six mois, déjà !...

Vernouillet
Mon Dieu, oui... comme le temps passe !...

CÉLIMARE
Mais, cher ami, du moment que vous y consentez, je vous invite... je compte sur vous !

Vernouillet (s’épanouissant)
Vrai ? eh bien, je vais vous prouver que je ne suis point ingrat.
(Il cherche des papiers dans sa poche.)

CÉLIMARE (à part)
Et ma belle-mère qui m’a bien recommandé de n’inviter personne... on ne tient que seize dans la salle à manger... et nous sommes déjà dix-huit... mais bah ! un de plus... un de plus !
(Il sourit.)

Vernouillet (ouvrant un papier)
J’ai pensé à vous ce matin.

CÉLIMARE
Qu’est-ce que c’est que ça ?

Vernouillet
Quelques couplets que je me suis amusé à griffonner à votre intention.

CÉLIMARE
Comment ! vous avez songé ?... ah ! que c’est aimable !

Vernouillet
C’est sur un air connu, un air que ma pauvre femme aimait à chanter quelquefois. (Il soupire.) Ah !

CÉLIMARE (lui prend la main et poussant un soupir)
Ah !...

Vernouillet
Enfin, que voulez-vous ! nous n’y pouvons rien !...
(Fredonnant très gaiement.)
Gai, gai, mariez-vous !

CÉLIMARE
Jeunes filles
Et bons drilles...

Vernouillet
Vous y êtes.
(Chantant.)
Gai, gai, mariez-vous !
C’est un usage
Fort sage.
Gai, gai, mariez-vous,
Le mariage est si doux !
Notre ami, qui se marie,
Est la crème des amis !
Ils se donnent la main.
Il sera, je le parie,
La crème aussi des maris.
Gai, gai,
Etc.

CÉLIMARE
Très joli... mais vous deviez... Vous n’êtes pas dans l’air. (Prenant le papier.) Permettez...
Deuxième couplet.
(Chantant.)
Sa moitié plaît à la ronde.

Vernouillet (radieux, parlé)
C’est pour Madame.

CÉLIMARE (chantant)
L’époux plaît également.

Vernouillet (parlé)
C’est pour vous.

CÉLIMARE (chantant)
Ces deux moitiés dans le monde
Doivent faire un tout charmant.

Vernouillet (très gaiement, parlé)
Et tout le monde reprend :
(Chantant.)
Gai, gai, mariez-vous !
Ensemble
C’est un usage
Fort sage
Gai, gai, mariez-vous,
Le mariage est si doux !

Vernouillet (tristement)
Comme Héloïse enlevait ça... la fin, surtout. (Il soupire.) Ah !...

CÉLIMARE (lui prenant la main et poussant un soupir)
Ah !...

Vernouillet
Enfin... nous n’y pouvons rien... Je cours m’habiller, et je reviens vous prendre.
(Il se dirige vers le fond.)

CÉLIMARE
C’est pour onze heures.

Vernouillet
Soyez tranquille.
(Il sort en fredonnant.)

CÉLIMARE (le reconduit et chante aussi.)
Gai, gai, mariez-vous,
Etc.

Vernouillet (sortant)
Enfin, que voulez-vous !...

Scène VII

CÉLIMARE (30) - Bocardon (29)
CÉLIMARE (seul)
C’est drôle... depuis qu’il est veuf, je le trouve assommant... En voilà un que je négligerai, après la noce !

Bocardon (entrant par le fond, habit noir, cravate blanche)
C’est moi, mon cher ami... je ne reste qu’un instant.

CÉLIMARE (à part)
Bocardon ! mon numéro deux.

Bocardon
Je viens te prévenir, car tu as fait une boulette... pommée. Heureusement que je l’ai réparée...

CÉLIMARE
Quoi donc ?

Bocardon
Ce n’est rien... Croirais-tu que tu as oublié de nous inviter à ton repas de noce ?

CÉLIMARE
Je vais t’expliquer... ma belle-mère...

Bocardon
J’ai arrangé tout cela... Ninette était furieuse... elle disait : "Il me le payera ! il s’en souviendra ! Tiens ! son tabouret !..." Tu sais, ce joli tabouret qu’elle brodait pour toi ?... elle ne voulait pas le finir... Alors, j’ai tout pris sur moi. Tu vas voir comme je suis fin... je lui ai dit que tu m’en avais parlé... que tu m’avais chargé de l’inviter... et que cela m’était sorti de la tête.

CÉLIMARE
Comment !

Bocardon
Ainsi, sois tranquille... nous viendrons tous les deux.

CÉLIMARE (à part)
Sapristi ! nous serons vingt et un... et on ne tient toujours que seize.

Bocardon
Ça l’a un peu calmée... Malgré cela, depuis quelques jours, elle est agacée... Tiens, au fait, depuis le jour où tu nous as fait part de ton mariage... elle est d’une humeur... on dirait que cela la contrarie...

CÉLIMARE
Pourquoi serait-elle contrariée ?...

Bocardon
C’est ce que je lui ai dit : "Qu’est-ce que ça te fait ? Célimare se marie... eh bien, tant mieux !...
sa femme te fera une amie..." car j’entends que nos femmes se lient.

CÉLIMARE (froidement)
Oui ! oui ! sans doute... (À part.) Compte là-dessus.

Bocardon
Entre nous... je crois avoir découvert le véritable motif de sa mauvaise humeur.

CÉLIMARE
Hein ?

Bocardon
Tu ne devines pas ?...

CÉLIMARE
Non.

Bocardon
Elle avait des idées sur toi...

CÉLIMARE (effrayé)
Des idées ! Bocardon... je te jure...

Bocardon
Elle n’aurait pas été fâchée de te faire épouser sa cousine... Elodie.

CÉLIMARE (rassuré)
Ah ! tu crois ?

Bocardon
Oh ! je ne suis pas bête ! mais, comme je lui ai dit l’autre jour : "Elodie n’est pas du tout l’affaire de Célimare."

CÉLIMARE
Oh ! du tout ! du tout !

Bocardon
"D’abord, elle louche..." Alors, elle s’est mise en colère... et elle m’a dit que j’étais un imbécile... Preuve que j’avais deviné juste !

CÉLIMARE
Comme tu connais les femmes !

Bocardon
La mienne, surtout ! je la devine... Alors, elle a ajouté que ton mariage n’était pas fait, qu’il ne se ferait pas...

CÉLIMARE
Comment !

Bocardon
Des bêtises ! propos de femme vexée... Elle ne sait à qui s’en prendre... Ainsi la nouvelle cuisinière... celle que tu nous as donnée...

CÉLIMARE
Eh bien ?

Bocardon
Elle ne restera pas... Il y a eu des mots ce matin. Il faudra que tu arranges ça... Nous voulons aussi te consulter pour changer le papier de notre salle à manger.

CÉLIMARE
Ah ! mon ami, permets...

Bocardon
Pas aujourd’hui ! marie-toi d’abord... et reviens-nous bien vite... car tu nous manques... Nous ne savons plus que faire...

CÉLIMARE (à part)
Encore un qui croit que ça va continuer.

Bocardon
Jusqu’à Minotaure... tu sais, mon terre-neuve... il devient triste...

CÉLIMARE
Ah ! pauvre bête !

Bocardon
Aussitôt qu’il t’apercevrait, il se dressait sur ses pattes de derrière, comme ça... pour avoir un petit morceau de sucre ! Ah ! tu l’avais bien dressé !

CÉLIMARE
Oui... nous étions très amis.

Bocardon
C’est au point qu’à peine si tu entrais sous la porte cochère, il se mettait... comme ça... il te sentait. Il faut que l’homme ait un joli parfum, tout de même !

CÉLIMARE
Non : mais l’odorat est tellement développé chez les chiens...

Bocardon
Enfin, mon pauvre ami, nos soirées sont longues... au lieu de ce bon bézigue que nous faisions tous les soirs...

CÉLIMARE
Ah ! oui... Tu es pour le bézigue, toi ?

Bocardon
J’aime bien ça !

CÉLIMARE
Il y en a qui préfèrent le domino.

Bocardon
Moi pas... Ah çà, je te quitte... je vais acheter des gants... ceux-ci ont craqué... À bientôt.
(Il remonte.)

CÉLIMARE
Adieu.

Bocardon (va jusqu’à la porte de sortie et revient)
Ah !... à propos... ma femme m’a chargé de te demander ce que tu penses des Nord.

CÉLIMARE (étonné)
Ah bah ! (À part.) Une lettre ! (Haut, voulant prendre le chapeau de Bocardon.) Mais débarrasse- toi donc de ton chapeau.

Bocardon (résistant)
Non... je m’en vais... il faut que j’aille acheter des gants...

CÉLIMARE
Tu as le temps... tu les achèteras en allant à la mairie... Voyons, donne-moi ton chapeau... je le veux...
(Il le prend.)

Bocardon (à part)
Est-il aimable !... Voilà un ami.

CÉLIMARE
Tu ne m’as rien dit de mon nouveau mobilier.

Bocardon
Tiens ! c’est vrai... des meubles neufs !... c’est charmant !
(Il tourne autour de l’appartement qu’il examine.)

CÉLIMARE (à part, visitant le chapeau)
Sous la coiffe... à gauche... (Tirant un billet.) Voilà... Que peut-elle me vouloir, à présent ? (à Bocardon) Examine la pendule.

Bocardon (regardant la pendule sur la cheminée)
Où as-tu trouvé ça ?

CÉLIMARE (s’oubliant)
Dans ton chapeau... (Se reprenant.) Chez Montbro !...

Bocardon
C’est gentil !

CÉLIMARE (lisant, à part)
"Monsieur, je ne qualifierais pas votre conduite... mais si vous êtes un homme d’honneur, renvoyez-moi mes lettres avant midi..." (Parlé.) Ses lettres ! saprelotte... je viens de les brûler...

Scène VIII

Madame Colombot (23) - CÉLIMARE (23) - Bocardon (14)
Madame Colombot (dans la coulisse)
Il faut que je lui parle à l’instant.

CÉLIMARE
Ma belle-mère ! déjà !...

Madame Colombot (paraît, au fond)
Ah ! c’est vous, monsieur.

CÉLIMARE
Qu’y a-t-il donc ? cet air bouleversé...

Madame Colombot
J’ai laissé ma fille avec le coiffeur... pour venir vous demander une explication...

CÉLIMARE
À moi ?

Madame Colombot (regardant Bocardon)
Il faut que nous causions... seul à seul.

CÉLIMARE
Parlez... Monsieur est un ami...

Bocardon
Intime.

Madame Colombot
Soit... Monsieur, il s’agit d’une lettre anonyme que j’aie reçue, il y a quelques minutes à peine...

CÉLIMARE (étonné)
Une lettre anonyme ?

Bocardon
Sans signature ?

Madame Colombot
Je ne l’ai pas même montrée à mon mari... Je me suis jetée dans un fiacre... car, dans une heure, il ne serait plus temps de rompre.

CÉLIMARE
Mais de quoi s’agit-il ?

Madame Colombot
Monsieur Célimare, votre fortune, votre brillante fortune... nous a déjà fait passer par-dessus bien des choses... et, pour ne parler que de votre âge, croyez bien que, sans vos quarante mille livres de rente...

CÉLIMARE
Oui... je sais... M. votre mari a déjà eu l’obligeance de me le dire... Mais cette lettre ?...

Madame Colombot
Elle nous révèle un fait monstrueux... Vous avez un attachement, monsieur !...

CÉLIMARE
Par exemple !

Madame Colombot
Une femme chez laquelle vous passez toutes vos soirées.

CÉLIMARE (à part)
Aïe !... (Indiquant Bocardon.) Et l’autre qui est là !

Bocardon
Permettez... C’est impossible !...

Madame Colombot
Pourquoi ?...

Bocardon
Il passe toutes ses soirées chez moi.

CÉLIMARE
Oui... nous jouons le bézigue.

Bocardon
À deux sous... L’autre jour... j’ai eu le quinze cents... J’aime bien ça !...

Madame Colombot
Mais pourtant cette lettre affirme...

CÉLIMARE (jetant les yeux sur la lettre, à part)
Pristi !... l’écriture de madame Bocardon.

Bocardon (s’avançant)
Voyons voir !

CÉLIMARE (se précipitant entre lui et madame Colombot)
Non, c’est inutile !

Bocardon
Pourquoi ?...

CÉLIMARE
On méprise ces dénonciations anonymes... mais on ne leur fait pas l’honneur de les lire !

Madame Colombot (montrant sa lettre)
Cependant, mon gendre...

CÉLIMARE
Cachez ça : j’aime mieux tout dire... Oui, belle-maman, j’ai aimé une femme : vous pensez bien que je ne suis pas arrivé à mon âge... oui, j’ai été chez elle tous les soirs pendant cinq ans...

Madame Colombot
Pendant cinq ans...

Bocardon
Tous les soirs... je réclame...

CÉLIMARE
Mais d’un mot je puis dissiper vos inquiétudes : depuis six mois, cette femme n’est plus... une fin tragique et prématurée est venue l’enlever à mon affection... et à l’estime de son mari.

Bocardon (à part)
Il y a un mari : je conterai ça à Ninette, ça la fera rire !

Madame Colombot
Et cette femme, peut-on savoir ?...

CÉLIMARE
Impossible : il faudrait vous la nommer et son mari existe...
(Il remonte un peu.)

Bocardon
Il ne serait pas content.

Madame Colombot
Qui m’assure que vous ne me faites pas une histoire ?...

Bocardon
Ah ! belle-maman !

Madame Colombot
Donnez-moi votre parole d’honnête homme...

CÉLIMARE
Oh !... je vous en donne ma parole d’honneur !

Madame Colombot
Paul... je vous crois.
(Elle déchire la lettre en deux et en jette un morceau du côté de Célimare et l’autre du côté de Bocardon.)

CÉLIMARE (à part)
Sauvé ! (Il ramasse vivement le morceau. À part.) La lettre !
(Il la froisse et la jette au feu.)

Bocardon (à part)
Il s’en tire... il n’y a que le mari...

Madame Colombot
Ceci est entre nous... je n’en parlerai ni à ma fille ni à mon mari.

CÉLIMARE
Je vous en prie... et soyez sûr qu’à l’avenir...

Madame Colombot
Oh ! je suis tranquille... votre âge me répond de vous.

CÉLIMARE (à part)
Mon âge... Décidément ils me prennent pour un infirme.

Madame Colombot (remontant)
Je retourne auprès de ma fille, je reviendrai tantôt accompagner le trousseau.

CÉLIMARE (la saluant et l’accompagnant)
Belle-maman... ah ! j’oubliais : nous aurons trois convives de plus.

Madame Colombot
Comment ! vingt et un couverts ?...

CÉLIMARE
Un vieil ami que j’avais oublié... en outre, M. Bocardon et sa femme...

Bocardon
Qu’il avait oubliés aussi... Moi, le jour de mes noces, j’avais oublié le notaire, il est venu tout de même !

Madame Colombot (saluant Bocardon)
Trop flattée, monsieur...

Bocardon (lui rendant son salut)
Comment donc, madame, c’est moi au contraire.

Madame Colombot (bas à Célimare)
Où voulez-vous que je les fourre ?

CÉLIMARE (bas)
Ils sont près de la porte du fond. Bocardon est redescendu.
Vous ferez une petite table... on s’arrangera. (La reconduisant au fond.) À bientôt, belle-maman !
(Elle sort par le fond.)

Scène IX

Bocardon (4) - CÉLIMARE (3)
Bocardon (à lui-même, sur le devant de la scène, en ramassant la moitié de la lettre déchirée par madame Colombot)
Oh ! les lettres anonymes ! je trouve ça hideux. (Regardant l’écriture.) Ciel ! l’écriture de Ninette !

CÉLIMARE (à part)
Patatras ! je n’en ai brûlé qu’un morceau.

Bocardon (allant à Célimare)
Mais c’est l’écriture de ma femme, monsieur.

CÉLIMARE
Mais non... mais non... que tu es bête !...

Bocardon
Je la reconnais parfaitement.

CÉLIMARE
Je t’assure que tu te trompes !

Bocardon
Cette femme mariée... chez laquelle vous passez toutes vos soirées... plus de doute. Je ne suis pas dupe de l’histoire que vous avez faite à votre belle-mère. (Se boutonnant.) Monsieur, il me faut une explication.

Scène X

Vernouillet (entrant par le fond, habit noir et cravate blanche)
Me voilà !

CÉLIMARE (bas à Bocardon)
Silence, du monde !

Bocardon (bas)
Renvoyez ce monsieur... nous avons à causer.

Vernouillet (passant au milieu)
J’ai passé mon habit noir... et trouvé un nouveau couplet... Voulez-vous que je vous le chante ?

CÉLIMARE
Non... merci... dans ce moment...

Vernouillet
C’est un souvenir pour ma pauvre femme que nous aimions tant.

Bocardon (dressant les oreilles)
Hein ?

Vernouillet (à Bocardon)
Car, pendant cinq ans, monsieur... il venait passer toutes ses soirées avec nous.

Bocardon
Cinq ans. Tiens, tiens !

CÉLIMARE (à Vernouillet)
Taisez-vous donc... il est inutile d’ennuyer Monsieur...

Bocardon (à Vernouillet)
Et madame votre épouse ?...

Vernouillet
Nous avons eu le malheur de la perdre...

Bocardon (avec joie)
Ah... bah !

Vernouillet
Un fin tragique et prématurée...

Bocardon (éclatant de rire)
Ah ! ah ! ah ! alors... c’est vous ?

Vernouillet
Moi... quoi ?

Bocardon (riant)
Ah ! ah ! ah ! (À part.) J’aime mieux que ce soit lui.

Vernouillet (bas à Célimare)
Qu’est-ce qu’il a donc à rire, ce monsieur ?... Je lui parle de mes malheurs...

CÉLIMARE (bas)
Ne faites pas attention... c’est un tic, c’est nerveux.

Vernouillet (s’éloignant avec humeur)
On consulte un médecin...
(Il remonte vers le fond.)

Bocardon (bas à Célimare)
Mon ami... pardonne-moi de t’avoir soupçonné.

CÉLIMARE (bas)
Bocardon ! vous m’avez fait mal.

Bocardon
Que veux-tu ! c’est la faute de ma femme avec sa lettre... employer un pareil moyen pour te faire épouser sa cousine.

CÉLIMARE
Il faut lui pardonner.

Bocardon
Du tout !... nous causerons ce soir ! Je n’ai jamais frappé les femmes, mais...

CÉLIMARE
Ah ! Bocardon...

Bocardon
Je ne prends pas d’engagement !

Vernouillet (à la cheminée, regardant la pendule)
Il est onze heures... partons-nous ?

CÉLIMARE
Onze heures !... je vous demande la permission d’aller passer un habit... je vous laisse ensemble.
(À part.) Tiens, je ne les ai pas présentés. (Haut, présentant Vernouillet.) M. Vernouillet... mon meilleur ami... (Présentant Bocardon.) M. Bocardon,... mon meilleur ami...

VERNOUILLET ET BOCARDON (se saluant)
Monsieur !...

CÉLIMARE (à part et se dirigeant à droite)
Ils sont bons tous les deux.
(Il sort.)

Scène XI

Bocardon (17) - Vernouillet (16)
Bocardon (à part, regardant Vernouillet)
Il a tout à fait le physique de l’emploi. (Haut.) C’est un homme bien aimable que Célimare.

Vernouillet (à part)
Tiens, son tic est passé. (Haut.) Un homme charmant !

Bocardon
Vous devez bien l’aimer...

Vernouillet
Oh oui ! C’est mon meilleur ami...

Bocardon
Naturellement... (Il éclate de rire.) Hi hi hi !

Vernouillet (à part, le regardant rire)
Ça le reprend. (Haut.) Vous ne souffrez pas ?...

Bocardon (étonné)
Moi ?... non. (D’un ton goguenard.) Et comme ça, pendant cinq ans, il venait tous les soirs... tous les soirs chez vous ?

Vernouillet
Tous les soirs... il n’a pas manqué un jour... Nous faisions notre petite partie de dominos...

Bocardon (à part)
Il faisait la partie du mari... Comme c’est nature !

Vernouillet
Mais, depuis six mois... depuis le départ de ma pauvre Héloïse... il m’a un peu négligé...

Bocardon
Ah dame !...

Vernouillet
Quoi ?...

Bocardon
Rien !...

Vernouillet
Je ne sais pas ce qu’il fait de ses soirées.

Bocardon (à part, finement)
Je le sais, moi !

Vernouillet
Ma femme avait beaucoup d’estime pour lui... elle lui brodait tantôt une chose... tantôt une autre... un bonnet grec... des pantoufles.

Bocardon (à part)
Des pantoufles ! Mon Dieu... que c’est nature ! (Il éclate de rire.) Hi hi hi !

Vernouillet (à part)
Toujours son tic !... (Haut.) Vous n’avez jamais consulté ?

Bocardon (étonné)
Consulté ?... pourquoi ?...

Vernouillet
Non, rien... Ça passe. Il nous faisait l’amitié de venir dîner avec nous tous les mercredis. Non, tous les lundis...

Bocardon
Je disais aussi, le mercredi... (À part.) C’est chez nous. (Haut.) Et Madame lui faisait des petits plats sucrés ?

Vernouillet
Oui !

Bocardon
Des pommes au beurre ?

Vernouillet
Tiens ! vous connaissez son faible...

Bocardon
Parbleu ! (À part.) Il est complet ! O Molière, où sont tes pinceaux ?

Vernouillet
Et, comme il a une cave très bien montée...

Bocardon
C’est vrai !

Vernouillet
Il apportait toujours une fine bouteille que nous buvions au dessert. Il a surtout un certain kirsch...

Bocardon
Je le connais !

Vernouillet
Ah ! Monsieur en a bu ?

Bocardon
Tous les mercredis... C’est du nectar.

Vernouillet
N’est-ce pas ? Enchanté, monsieur, d’avoir fait votre connaissance.
(Ils se donnent la main.)

Bocardon
Comment donc ! mais c’est moi...
(Ils se serrent la main au moment où Célimare paraît habillé.)

Scène XII

CÉLIMARE (sortant de droite, à part, les voyant se serrer la main)
Tiens ! ils fraternisent !

Bocardon (bas à Célimare, désignant Vernouillet)
Je viens de causer avec lui... il fait mon bonheur.

CÉLIMARE (bas)
Je t’assure que tu te trompes... tu supposes des choses.

Bocardon (bas)
Laisse-moi tranquille : je m’y connais.

CÉLIMARE (à part)
Au fait, il doit s’y connaître.

Pitois (entrant du premier plan, porte de la lingerie, tout effaré, bas à Célimare)
Monsieur ! monsieur !

CÉLIMARE
Qu’est-ce qu’il y a ?

Pitois (bas)
Madame Bocardon est là ; dans votre cabinet, elle a passé par la lingerie.

CÉLIMARE (à part)
Ah ! mon Dieu !

Pitois (bas)
Elle a demandé si Monsieur avait laissé un paquet pour elle...

CÉLIMARE (à part)
Ses lettres !

Pitois
Je lui ai dit que non... elle est furieuse... elle veut vous parler... elle est là... Faut-il la faire entrer ?

CÉLIMARE (vivement)
Non.

Pitois (indiquant la porte qui s’entr’ouvre)
La voilà !

CÉLIMARE
Ciel !
(Il se précipite vers la porte, la ferme vivement et met la clef dans sa poche)

BOCARDON ET VERNOUILLET
Qu’y a-t-il ?

CÉLIMARE
Rien !
(On entend frapper violemment à la porte.)

Vernouillet
On frappe !

CÉLIMARE (maintenant la porte)
Ce sont les tapissiers... c’est insupportable... Allons ! partons ! partons !

Bocardon (allant vers la porte)
Attends : je vais les faire taire. (Criant à travers la porte.) Attendez donc qu’on soit parti, vous, là- bas !
(Le bruit cesse.)

CÉLIMARE (à part)
Elle a reconnu sa voix.

Vernouillet
Je n’entends plus rien.

Bocardon (avec triomphe)
Ah ! c’est que je sais parler aux ouvriers, moi...

Pitois (à part)
Je m’en vais... il me fait de la peine.
(Il sort.)

Bocardon (à Célimare)
Eh bien, partons-nous ?

CÉLIMARE
Un instant... j’achève de mettre mes gants. (À part.) Donnons-lui le temps de s’échapper par la lingerie.

Scène XIII

Colombot (2) - CÉLIMARE (4) - Madame Colombot (4) - Bocardon (2) - Vernouillet (2)
Colombot (entrant suivi de sa femme)
Eh bien, mon gendre ! il faut donc venir vous chercher ?... les voitures sont en bas.

CÉLIMARE
Nous partions !...

Madame Colombot (montrant une clef)
Je viens de fermer la lingerie à clef.

CÉLIMARE (effrayé)
Comment !

Madame Colombot
J’y ai fait déposer le trousseau... et, à cause des ouvriers...

CÉLIMARE (à part)
Bien ! la voilà bloquée.

Madame Colombot (prenant le bras de Célimare)
Allons, votre bras.

CÉLIMARE (à part)
Comment la délivrer ? (Haut.) Pardon, un ordre à donner... par là...
(Il indique le cabinet.)

Madame Colombot (l’entraînant)
Nous n’avons pas le temps... nous sommes déjà en retard. Venez ! venez !
(Ils sortent par le fond.)

Colombot (montrant la porte à Vernouillet et à Bocardon)
Messieurs... (Apercevant le coffret resté sur la table et courant le prendre.) Ah ! le coffret ! la surprise. (Il le secoue.) Il y a quelque chose... (Le remettant à Adeline qui entre.) On apportera la corbeille ce soir... vous mettrez ça dedans. (À Bocardon et à Vernouillet.) Messieurs, je vous montre le chemin.
(Il sort.)

Bocardon (à Vernouillet)
Passez donc.

Vernouillet
Après vous.

Bocardon
Non... vous êtes le plus ancien.

Vernouillet
C’est juste !
(Il passe le premier, Bocardon le suit.)

ACTE II

(Une salle à manger. — Porte au fond, portes latérales. — Table servie à droite, quatre couverts. À gauche, un buffet.)

Scène première

Pitois (1)
Pitois (seul)
Au lever du rideau, il finit de dresser la table.
Quatre couverts... le papa et la maman vont venir déjeuner... Des parents, ça gêne !... de nouveaux mariés, ça a tant de petites choses à se dire ! (Entendant Célimare et Emma qui entrent de gauche en se donnant le bras.) Monsieur et Madame, dérobons-nous !
(Il sort sur la pointe des pieds par la droite.)

Scène II

CÉLIMARE (17) - EMMA (17) - Pitois (4)
CÉLIMARE (au public, tenant Emma sous son bras)
C’est bon d’aimer une femme à soi... à soi seul... ce n’est plus du tout la même chose... (À sa femme.) Vous paraissez triste, Emma...

EMMA (baissant les yeux)
Non, monsieur...

CÉLIMARE
Est-ce que vous êtes souffrante ?

EMMA
Non, monsieur...

CÉLIMARE (à part)
Elle est intimidée, pauvre petite caille.
(Il l’embrasse vivement.)

EMMA
Eh bien, monsieur, voulez-vous finir !

CÉLIMARE
Puisque nous sommes seuls.

EMMA
Ça ne fait rien, monsieur...

CÉLIMARE
"Monsieur..." oh ! quel vilain mot !... c’est froid, c’est cérémonieux... j’ai l’air d’un invité...

EMMA
Mais comment voulez-vous que je vous appelle ?...

CÉLIMARE
Paul... appelez-moi Paul... je vous appelle bien Emma, moi !

EMMA
Oh ! je n’oserai jamais !

CÉLIMARE
Votre papa ne se gêne pas pour dire à votre maman : "Séraphine..." l’autre jour encore, il lui a dit :
"Séraphine, tu m’ennuies ! " et elle lui a répondu : "Tu n’as pas le sens commun ! " Voilà un bon ménage ! un vrai ménage où l’on se tutoie... Emma, est-ce que vous... est-ce que tu craindrais de me tutoyer ?...

EMMA (vivement)
Oh ! pas maintenant !... plus tard !... nous ne nous connaissons pas assez...

CÉLIMARE
Oh ! par exemple...
(Il rit.)

EMMA
Qu’est-ce qui vous fait rire ?

CÉLIMARE (avec feu, Emma se sauve à droite)
Rien... Oh ! chère petite... ah ! si tu savais comme je suis bon, comme je suis gentil avec les femmes !

EMMA
Comment, avec les femmes ?... vous avez donc aimé d’autres femmes, monsieur ?

CÉLIMARE (à part)
Oh ! saperlotte ! (Haut.) Jamais ! jamais !

EMMA
Est-ce bien vrai ?

CÉLIMARE
Demande à ton père... il me connaît, lui !

EMMA
Oh ! voyez-vous... si vous m’aviez trompée, je ne vous le pardonnerais de ma vie.

CÉLIMARE
Oh ! quelle folle idée !... Voyons, raisonnons... tu n’as jamais eu d’autre affection, toi ?

EMMA
Non.

CÉLIMARE
Eh bien, alors, pourquoi veux-tu que je me sois dérangé plus que toi ?

EMMA
Au fait...

CÉLIMARE
Tu es donc jalouse ?

EMMA
Dame... je ne sais pas... mais, quand je pense que vous avez pu aimer une autre femme... que vous l’avez embrassée, peut-être...

CÉLIMARE
Allons donc ! est-ce qu’on s’embrasse comme ça ? mais dans le monde, on n’embrasse que sa femme... sa petite femme !
(Il l’embrasse.)

Pitois (entrant)
Monsieur ! (Les apercevant.) Oh !

CÉLIMARE
Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ?

Pitois
Monsieur... c’est les vieux !

EMMA
Les vieux ?

Pitois
Oui... Le papa et la maman de Madame.

EMMA
Eh bien, il est poli, votre domestique.

CÉLIMARE (à Pitois)
Imbécile !

Pitois
Le fiacre vient de s’arrêter à la porte...

EMMA
Je cours au-devant d’eux.
(Elle sort vivement par le fond.)

Scène III

CÉLIMARE (9) - Pitois (9)
CÉLIMARE (à Pitois)
Approche et parle bas... En rentrant hier soir, j’étais d’une inquiétude... Comment as-tu fait sortir la personne qui était chez moi ?...
(Il indique la droite.)

Pitois (très haut)
Madame Bocardon ?

CÉLIMARE
Plus bas donc.

Pitois
Ah bien ! elle peut se vanter de m’avoir fait une peur !... quand je suis rentré... j’étais allé voir ma femme... qui a touché son mois... j’ai entendu du bruit dans la lingerie... j’allais prendre la pincette... lorsqu’une voix de femme m’a dit : "Ouvrez ! "

CÉLIMARE
Tu n’avais pas de clef.

Pitois
Non ! elle était enfermée des deux côtés, alors j’ai dévissé la serrure.

CÉLIMARE (lui serrant la main)
Ah ! Merci !

Pitois (flatté)
Ah ! monsieur !

CÉLIMARE (retirant sa main)
Non... Je me suis trompé... Continue...

Pitois
La malheureuse mourait de faim... vu qu’il était neuf heures du soir.

CÉLIMARE
Ah ! mon Dieu ! dix heures de lingerie !

Pitois
Alors, je lui ai offert un restant de nantilles... mais elle est partie comme un coup de vent...

CÉLIMARE (à part)
Heureusement Bocardon ne s’est aperçu de rien... Je l’ai occupé toute la journée... à aller conduire et chercher les dames... (Haut.) Pitois... je suis content de toi... Tiens ! voilà vingt francs.

Pitois (croyant qu’ils sont pour lui)
Ah ! monsieur !

CÉLIMARE
Non ! tu iras, après déjeuner, acheter un bouquet de roses blanches pour ma femme...

Pitois (désappointé)
Ah !... comme ça, la pièce... c’est pour le bouquet ?

CÉLIMARE
Oui.

Pitois (avec amertume)
Servez donc les grands !
(Il s’occupe au buffet.)

Scène IV

CÉLIMARE (10) - Colombot (8) - Madame Colombot (6) - Pitois (1) - EMMA (3) - TOUS (1)
(On entend Colombot à la cantonade.)

CÉLIMARE (allant au-devant de M. et madame Colombot.)
Beau-père... Belle-maman...

Colombot
Votre main, mon gendre...

Madame Colombot
Paul... embrassez-moi !
(Ils s’embrassent.)

Pitois (se rapprochant de la table)
Madame est servie...

EMMA (elle se dirige vers la table, ainsi que madame Colombot)
Allons, à table ! (À Célimare.) Venez-vous, monsieur ?

Colombot (bas à Célimare)
"Monsieur" ?

CÉLIMARE (bas)
Ne vous inquiétez pas de ça... c’est la timidité...
(Ils prennent place autour de la table.)

Colombot (remontant et allant se placer à table)
À la bonne heure ! si j’étais raisonnable, je ne prendrais que du thé...
(Tout le monde est assis.)

CÉLIMARE
Ah ! vous avez joliment fonctionné hier !... Belle-maman, votre dîner était épatant.

EMMA
Nous étions trop serrés...

CÉLIMARE (à Emma)
Je connais un de tes voisins qui ne s’en plaignait pas.
(Il joue avec sa serviette et cherche à en donner un coup par-dessous la table.)

Madame Colombot (riant)
Ah ! très joli !

Colombot (à part, riant)
Il a de l’esprit !

Madame Colombot
Si nous étions serrés, c’est la faute de ton mari, qui nous a invité trois personnes de plus.

Colombot
Ah oui ! M. Bocardon ! Il me plaît beaucoup... il est gai !...

Madame Colombot
Et complaisant... Mais pourquoi donc sa femme n’est-elle pas venue ?

CÉLIMARE (embarrassé)
Elle a été retenue... bien malgré elle.

EMMA
On la dit charmante...

CÉLIMARE (s’oubliant)
Très gentille... elle a du montant.

TOUS
Comment ?

CÉLIMARE
Elle a du piquant dans la conversation...

Colombot
Ah ! par exemple j’aime moins votre autre ami... le vieux...

CÉLIMARE
Vernouillet...

Madame Colombot
Il a l’air grognon...

Colombot
Pourquoi diable nous a-t-il chanté un couplet contre les champignons ?

Madame Colombot (aigrement)
S’il a voulu faire une critique de mon dîner...

CÉLIMARE
Oh ! belle-maman... pouvez-vous supposer ?...

Colombot
Est-ce que vous le voyez souvent, ce monsieur-là ?

CÉLIMARE
Jamais ! jamais !

Scène V

Pitois (annonçant)
M. Vernouillet !
(Il sort.)

M. ET MME COLOMBOT ET EMMA.
Lui !

CÉLIMARE (à part)
Qu’est-ce qu’il vient faire ici ?

Vernouillet (entrant ; il dépose son chapeau sur une chaise au fond, à gauche.)
Ne vous dérangez pas... Tiens ! vous déjeunez déjà ? (Saluant.) Mesdames... messieurs...
(M. et Mme Colombo et Emma s’inclinent froidement. Célimare se lève, mais madame Colombot le retient.)

Colombot (bas aux dames)
C’est ça... soyons froids...

CÉLIMARE (à part)
Pauvre homme !... Il vient pour déjeuner. (Haut.) Asseyez-vous donc...

Vernouillet (prenant une chaise à gauche et s’asseyant)
Je vous remercie...
Grand temps pendant lequel on mange sans parler à Vernouillet.

CÉLIMARE (à Vernouillet)
Et vous allez bien ce matin ?

Vernouillet (assis)
Parfaitement...

Colombot
Mon gendre... passez-moi les radis...

Vernouillet
Ah ! vous n’en êtes encore qu’aux radis !...

Madame Colombot (sèchement)
Ils sont finis !
(Nouveau temps.)

CÉLIMARE (à part)
Je n’ose pas l’inviter. (Haut.) Et vous allez bien, ce matin ?

Vernouillet
Parfaitement... Autrefois, vous ne vous mettiez à table qu’à onze heures...

Madame Colombot (sèchement)
Mon gendre a changé ses heures...

CÉLIMARE
Oui... j’ai changé... parce que... (Un temps.) Et vous allez bien ce matin ?

Vernouillet
Parfaitement... Je me suis dit : "Le temps est beau..." Car il fait très beau aujourd’hui... un soleil !

Colombot
Invitation à la promenade !

Vernouillet
Alors, j’ai eu l’idée de venir chercher de vos nouvelles (un temps), de vos nouvelles (un nouveau temps), de vos nouvelles. Allons, je vois que vous êtes en parfaite santé !... Je vous laisse...
(Il se lève et va prendre son chapeau.)

CÉLIMARE
Adieu.

Vernouillet (saluant)
Mesdames... messieurs... ne vous dérangez... (A part avec amertume) Pas même un verre d’eau !
(Il sort par le fond.)

Scène VI

Colombot (7) - Madame Colombot (7) - CÉLIMARE (38) - Bocardon (38) - EMMA (8) - Pitois (6)
(Tous, même position, continuant de manger.)

Colombot
Enfin !... J’ai cru qu’il ne s’en irait pas.

Madame Colombot
Est-ce qu’il va prendre l’habitude de tomber ainsi chez vous ?

CÉLIMARE
Mais non... C’est un vieil ami... de ma famille... Il voulait avoir de mes nouvelles ; il en a... il est content, il ne reviendra plus...

Bocardon (entrant, et s’annonçant)
M. Bocardon !... c’est moi !... Je m’annonce... Mesdames... messieurs...

Colombot (à part)
Il me va tout à fait, cet homme-là.

Madame Colombot (à part)
Toujours gai ! (Haut.) Avez-vous déjeuné ?

Bocardon
C’est fait... (A Célimare.) Je viens te chercher.

CÉLIMARE (se levant)
Moi ? pourquoi ?

Bocardon
Elle est partie...

CÉLIMARE
Qui ça ?

Bocardon
La cuisinière... Il y a encore eu des mots ce matin... et ma foi !... elle est partie !

CÉLIMARE
Eh bien, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

Bocardon
J’en ai deux en vue... une Picarde et une Bourguignonne. Il faut que tu les voies.

CÉLIMARE (impatienté)
Ah ! mon ami, je n’ai pas le temps... C’était bon autrefois !

Bocardon
Pourquoi, autrefois ?

CÉLIMARE
Parce que... je suis marié !...

Bocardon
Eh bien, moi aussi, je suis marié !... (À Emma.) Madame, je vous préviens que je vous le prendrai souvent... Nous ne faisons rien sans lui.

EMMA
Mais mon mari sera toujours heureux de se mettre à votre disposition...

Bocardon (revenant à Célimare)
Allons ! tu as la permission... Prends ton chapeau.

CÉLIMARE
Non... Je ne suis pas en train... Je ne sortirai pas aujourd’hui.

Bocardon
Alors, veux-tu que je t’envoie les deux cuisinières ?

CÉLIMARE
Eh ! je ne m’y connais pas, en cuisinières ! (À part.) Est-ce qu’il ne va pas me lâcher ?

Bocardon
Il ne s’y connaît pas ! (Aux autres.) C’est lui qui nous les donne toutes !
(Tous se lèvent de table.)

Pitois (entrant)
Peut-on ôter le couvert ?

EMMA
Oui.
(Il débarrasse la table, met tout dans le buffet, et sort en emportant la table desservie.)

Madame Colombot
En vérité, mon gendre, vous êtes bien peu complaisant pour vos amis...

Bocardon
Ne le grondez pas, il a ses nerfs... Ah ! je savais bien que j’avais encore quelque chose à te dire...
C’est pour notre papier de salle à manger. Le veux-tu couleur marbre ou bois ?

CÉLIMARE
Je le veux... comme tu voudras !

Bocardon (étonné, à part)
Mais qu’est-ce qu’il a ? (Regardant le papier.) Tiens ! en voilà un qui est gentil... Qu’est-ce que ça coûte le rouleau ?

Colombot
Trois francs soixante-quinze.

Bocardon
C’est dans mes prix... Je vous demanderai la permission d’amener ma femme pour le voir.

CÉLIMARE (vivement)
C’est inutile...

Bocardon
Pourquoi inutile ?

Madame Colombot
Mais nous serons enchantés de faire connaissance avec madame Bocardon...

CÉLIMARE (à part)
Bon ! elle va l’inviter.

EMMA
Et nous espérons bien lui rendre notre visite...

CÉLIMARE (à part)
Oui, prends garde de le perdre.

Bocardon
Entre nous, j’y compte un peu. Célimare me répétait encore hier : "Je veux que nos femmes se lient."

CÉLIMARE
Ah ! permets !... c’est toi qui as dit cela.

Bocardon
Est-ce moi ?... Après ça, c’est la même chose...

CÉLIMARE
La même chose ? Pas du tout.

Bocardon
Pourquoi ?

CÉLIMARE
Dame !... tu me fais parler... sans savoir...

Bocardon
Tiens, veux-tu que je te dise ?... tu n’as jamais aimé ma femme, toi !

CÉLIMARE (remontant)
Ah ! par exemple !

Bocardon
C’est elle qui me l’a dit.

Madame Colombot
Vous êtes injuste... car, ce matin encore, mon gendre regrettait de n’avoir pas vu hier madame Bocardon.

Colombot
Quand la voiture est allée pour la prendre hier à six heures, elle n’était pas chez elle.

CÉLIMARE (à part)
Aïe !

Pitois (à part)
Je sais pourquoi.

Bocardon
Pardon... elle y était.

CÉLIMARE (étonné)
Ah !

Bocardon
En tête à tête avec sa névralgie.

Pitois (à part)
Elle est forte, celle-là !

EMMA
Ah ! la pauvre dame !

Bocardon
Mais elle était à l’église...

CÉLIMARE
Ah ! elle était ?... tu l’as vue ?

Bocardon
Non... mais elle... elle m’a vu...

Pitois (s’oubliant en riant et laissant tomber une assiette)
Ah ! ah ! ah !

CÉLIMARE (se retournant vivement et allant à lui)
Quoi donc ?

Pitois
C’est une assiette qui a glissé !...

CÉLIMARE (à Pitois)
C’est bien, laisse-nous.

Pitois (emportant le plateau, à part)
Oh ! les maris ! Dire que j’ai été comme ça.
(Il disparaît.)

Bocardon
Mes amis... il faut que je vous quitte... j’ai un tas de courses. (Tirant un papier de son agenda.)
Voici ma liste, l’emploi de ma journée... (Lisant.) "Passer chez Célimare." C’est fait. "Lui parler de la cuisinière." C’est fait. "Lui parler du papier." C’est fait.

CÉLIMARE (à part)
Plein d’intérêt.

Bocardon (lisant)
"Lui parler de la pompe." (Parlé.) Ah ! tu sais bien, la pompe... dans ma maison... rue de Trévise.

CÉLIMARE
Eh bien ?

Bocardon
Elle ne va plus... il faudra que tu examines ça.

CÉLIMARE
Alors, prends-moi tout de suite à l’année.

Bocardon (riant)
Ah ! ah ! (Aux autres.) Il n’est pas dans son jour. (Lisant.) "Passer aux Italiens."

CÉLIMARE (remontant à droite, s’asseyant impatienté)
Je m’assois.

Bocardon
Il faut vous dire qu’il y a aujourd’hui à trois heures un concert mirobolant. La Patti chante, la Penco chante, l’Alboni chante... tout le monde chante.

EMMA
Ah ! ce sera charmant.

Bocardon
Tiens... une idée ! Venez-y... je vous présenterai ma femme.

CÉLIMARE (toujours un peu remonté à droite)
Bien !

EMMA
Ah ! oui ! oui !

Madame Colombot
Quelle bonne idée !

Colombot
Excellente !

CÉLIMARE (à part)
Ah çà ! est-ce qu’il ne va pas nous laisser tranquilles avec sa femme ?

EMMA (à Célimare)
C’est convenu ; n’est-ce pas, mon ami ?

CÉLIMARE
C’est que...

Colombot
Quoi ?

CÉLIMARE
Je suis extrêmement impressionnable, la musique m’énerve.

Bocardon
Alors, pourquoi donc venais-tu tous les lundis à l’Opéra avec nous ? Ah !

CÉLIMARE (furieux)
Va-t’en au diable !... Ah !

Bocardon (riant)
Il n’est pas dans son jour. Ah ! mesdames, une autre idée, encore meilleure.

CÉLIMARE
Quoi ? (À part.) Il me fait frémir.

Bocardon
Au lieu de nous trouver là-bas aux Italiens... Je mets ma femme dans un fiacre et je l’amène ici.

EMMA
Bravo !

Madame Colombot
C’est charmant !

CÉLIMARE
Charmant ! (À part.) Il est à jeter par la fenêtre.

Bocardon
De cette façon, elle fera connaissance avec ces dames, et elle verra ton papier !

CÉLIMARE
Oui... La fête sera complète...(À part.) Elle n’entrera pas, quand je devrais faire démolir l’escalier.

Bocardon (reprenant sa liste et lisant)
"Renouveler monassurance." (Parlé.) Ca te regarde. (Lisant.) "Passer chez Léon." (Parlé.) C’est un cousin de ma femme. (Lisant.) "Lui demander ce qu’il pense des Nord."

CÉLIMARE (à part)
Ah bah ! déjà ?

Bocardon
C’est fait... J’en sors, c’est un bon garçon, pas très fort... mais bon garçon... Impossible de m’en aller... il ne voulait pas me rendre mon chapeau.

CÉLIMARE (à part)
Je parie qu’il porte une réponse... Si je pouvais...
(Il se dirige tout doucement vers le chapeau de Bocardon, qui est placé sur un meuble à droite.)

Colombot (à Bocardon)
Est-ce que vous opérez sur les Nord ?

Bocardon
Non... pas moi... c’est ma femme... elle aime beaucoup cette valeur.
(Il consulte sa liste et, pendant l’aparté de Célimare indique encore ce qu’il a à faire.)

CÉLIMARE (à part, lisant une lettre qu’il a tirée du chapeau)
Voilà ! Un mot de Léon, au crayon. (Lisant à la dérobée.) "À 5 heures, aux Tuileries..." (Parlé, à part.) J’ai mon affaire. (Tirant un crayon de sa poche.) Le concert est pour trois heures... un 3 au lieu d’un 5... "À 3 heures aux Tuileries..." Elle choisira les Tuileries... je la connais.
(Il remet le billet dans le chapeau.)

Bocardon (achevant de consulter sa liste)
Il ne me reste plus qu’à me faire coiffer.

CÉLIMARE
Encore !...

Bocardon
Quoi... encore ?

CÉLIMARE
Rien.

Scène VII

Pitois (annonçant)
M. Vernouillet.

M. ET MME COLOMBOT.
C’est insupportable.

CÉLIMARE (à part)
À l’autre maintenant.

Vernouillet (se tenant au fond, un peu à droite, où il dépose son chapeau, sèchement.)
Mesdames, ne vous dérangez pas, je ne vous importunerai pas longtemps... je n’ai qu’un mot à dire à M. Célimare.
(Il échange un salut avec Bocardon qui est un peu remonté.)

EMMA (bas à Célimare)
Renvoyez-le.

Colombot (de même)
Débarrassez-nous-en.

CÉLIMARE (bas)
Soyez tranquilles, ce ne sera pas long. (À part.) Après, ce sera le tour de l’autre.

Madame Colombot (remontant et emmenant Emma)
Viens, Emma ! nous avons tout juste le temps de nous préparer pour le concert.

Bocardon (qui est descendu en scène)
Je vous quitte, nous serons ici à deux heures et demie.

CÉLIMARE
C’est convenu. (Lui donnant son chapeau.) N’oublie pas ton chapeau. (À part.) Important.

ENSEMBLE
Air de la Chatte (MUSIQUE)

M. ET MME COLOMBOT ET EMMA
Mais comprend-on son insistance !
Revenir sans être invité.
Troubler ainsi par sa présence,
Les plaisirs de l’intimité.

CÉLIMARE (seul)
Moi, je comprends son insistance,
Il se croit, sans être invité
En droit de partager, je pense,
Les plaisirs de l’intimité.

Vernouillet (toujours au fond)
De leur part quelle indifférence,
J’en ai le cœur tout attristé,
Car je nourrissais l’espérance
Par eux d’être autrement traité.

Bocardon
Je suis pressé, l’heure s’avance,
Bientôt avec ma liberté
Le concert nous rendra, je pense,
Les plaisirs de l’intimité.

(Bocardon sort par le fond. Emma, M. et Mme Colombot entrent par la gauche.)

Scène VIII

CÉLIMARE (30) - Vernouillet (29)
CÉLIMARE (à part)
Allons ! il s’agit de trancher cela comme avec un couteau... je vais lui faire comprendre que ses visites sont par trop multipliées. Mon cher Vernouillet, j’ai à vous parler.

Vernouillet (sèchement)
Moi aussi... je suis venu pour ça.

CÉLIMARE
Vernouillet, je n’ai pas besoin de vous dire combien je vous aime... je crois vous avoir donné assez de preuves de mon amitié.

Vernouillet (froidement)
Oui... jadis.

CÉLIMARE
J’ai toujours infiniment de plaisir à vous voir... mais, vous comprenez, ma nouvelle position... je suis marié.

Vernouillet
Eh bien ?

CÉLIMARE
Vous plaisez beaucoup à ma femme... certainement... mais, entre nous... c’est une petite sauvage... elle n’aime pas les nouvelles connaissances, et alors, vous savez... un mari doit faire des concessions ; mais, soyez tranquille, j’irai vous voir.

Vernouillet
Très bien, c’est un congé.

CÉLIMARE
Ah ! Vernouillet, voilà un mot cruel.

Vernouillet
Au reste, je devais m’y attendre... après ce qui s’est passé hier, à la noce.

CÉLIMARE
Quoi donc ?

Vernouillet
Vous avez trouvé convenable de me faire placer tout au bout de la table, avec les enfants.

CÉLIMARE (vivement)
Vous les aimez.

Vernouillet
Je les aime... entre mes repas.

CÉLIMARE
Ce n’est pas ma faute... c’est ma belle-mère qui a disposé le couvert.

Vernouillet
Au dessert... quand j’ai chanté... on parlait, et vous n’avez pas réclamé le silence... vous-même, vous avez causé...

CÉLIMARE
Moi ?... permettez...

Vernouillet (avec autorité)
Je vous dis que vous avez causé !

CÉLIMARE (à part)
Hein !... est-il exigeant, cet animal-là, voilà ce que c’est que de les gâter.

Vernouillet (avec amertume)
Tout à l’heure... vous étiez à table, et vous ne m’avez pas même offert un verre d’eau.

CÉLIMARE
Nous avions presque fini...

Vernouillet
Non, monsieur... vous en étiez aux radis.

CÉLIMARE
Vous croyez ?...

Vernouillet
J’en suis sûr... je me suis retiré le cœur ulcéré.

CÉLIMARE
Voyons, Vernouillet !...

Vernouillet
Et savez-vous où je suis allé ?...

CÉLIMARE
Non...

Vernouillet
Je suis allé déjeuner, à vingt-cinq-sous... à votre porte...

CÉLIMARE
Vraiment ?... on dit qu’on n’est pas mal.

Vernouillet
Deux plats au choix... un carafon de vin et un dessert... On m’a servi, en guise de bifteck, un morceau de caoutchouc durci...

CÉLIMARE
Hein !... faut des dents !

Vernouillet
Et, comme je ne pouvais pas en venir à bout... je me suis mis à faire des réflexions.

CÉLIMARE
Sur l’état de la boucherie en France.

Vernouillet
Je me suis dit : "Autrefois... quand ma femme vivait... Célimare était aux petits soins pour moi...
Maintenant qu’elle n’est plus, il me lâche. Pourquoi ?..."

CÉLIMARE (à part)
Que le diable l’emporte avec ses réflexions !

Vernouillet
"Mais, s’il me lâche, ai-je ajouté, ce n’est pas moi qu’il aimait, et, si ce n’est pas moi... c’était donc ma femme ? "

CÉLIMARE
Vernouillet !... c’est mal ! c’est très mal ! (A part) Il va devenir jaloux, à présent !

Vernouillet
Alors, un soupçon horrible a traversé mon cerveau, je me suis rappelé toutes les circonstances de notre intimité...

CÉLIMARE
Voyons !... ne vous montez pas la tête.

Vernouillet
Ah ! si cela était vrai...

CÉLIMARE
Oui... mais c’est faux !

Vernouillet
J’ai déjà choisi mes armes.

CÉLIMARE
Un duel ?

Vernouillet
Non... je ne me battrai pas. Le duel est un préjugé barbare... mais je vous attendrai le soir au coin de votre rue... avec des pistolets...

CÉLIMARE (effrayé)
Un meurtre ?

Vernouillet
Oh ! je serais acquitté... On acquitte toujours pour la jalousie.

CÉLIMARE
Vernouillet... mais vous êtes fou ! Vous, mon ami... mon vieil ami... (A part) Il faut le chauffer.

Vernouillet
De deux choses l’une : ou c’est ma femme, ou c’est moi que vous aimiez... je ne sors pas de là !

CÉLIMARE
Mais c’est vous seul.

Vernouillet
Alors, pourquoi me négligez-vous ?...

CÉLIMARE
Moi ?... mais je me jetterais dans le feu pour vous... Tenez... demandez-moi un service, un petit service.

Vernouillet
Des phrases ! J’ai acquis aujourd’hui la preuve de votre parfaite indifférence.

CÉLIMARE
Comment ?

Vernouillet (avec amertume)
Célimare... c’est aujourd’hui ma fête !

CÉLIMARE (à part)
Allons, bien !... (Haut, voulant l’embrasser.) Cher ami, permettez...

Vernouillet (l’écartant)
J’ai attendu votre bouquet ce matin...

CÉLIMARE (à part)
Ah ! bigre !...

Vernouillet
Depuis cinq ans... c’est la première fois que vous l’avez oublié.

CÉLIMARE
Oublié ?... par exemple !... Je l’ai commandé... il va venir.

Scène IX

CÉLIMARE (apercevant Pitois, qui entre avec un bouquet, et remontant à lui.)
Tenez ! le voilà...

Vernouillet (ému)
Est-il possible !... Célimare...

CÉLIMARE (prenant le bouquet et l’offrant à Vernouillet)
Cher ami... permettez-moi...

Pitois (à part)
Il le donne au vieux.

Vernouillet (prenant le bouquet et tombant dans les bras de Célimare)
Ah ! mon ami... mon excellent ami... et des roses blanches !... Ah ! j’étais bien injuste... et cependant, quand j’y songe... car enfin, vous ne quittiez pas ma femme...

CÉLIMARE (à part)
Ça va recommencer.

Vernouillet
Et je me rappelle qu’un jour... (Se prenant tout à coup les reins) Aïe !...

CÉLIMARE
Quoi donc ?...

Vernouillet (avec douleur)
C’est mon rhumatisme dans les reins !

CÉLIMARE
Ah ! pauvre ami... permettez... (Il le frictionne) Vous voyez, comme autrefois... comme autrefois...

Pitois (à part)
Il le bouchonne.

Vernouillet (se laissant frotter)
Qu’il est bon !

CÉLIMARE (à part, tout en frictionnant)
Condamné aux frictions forcées à perpétuité.

EMMA M ET MME COLOMBOT (qui viennent d’entrer, s’arrêtant étonnés)
Hein ?...

Colombot
Qu’est-ce qu’il fait donc là ?

Madame Colombot
Il le frotte !

Vernouillet (à Célimare)
Merci ! ça va mieux. (Apercevant Emma et lui montrant le bouquet) Voyez donc, madame, comme il est joli ; c’est un présent de votre mari.

EMMA M ET MME COLOMBOT.
Comment ?

CÉLIMARE (embarrassé)
Oui... oui... un petit bouquet.

Vernouillet
Il faut vous dire que c’est ma fête.

CÉLIMARE (embarrassé)
C’est sa fête... la Saint-Vernouillet !

Vernouillet
Mais vous ne m’en avez jamais donné d’aussi beau.

EMMA
Ce n’est pas le premier ?

Vernouillet
Tous les ans... à ma fête. (Remontant à droite et le donnant à Pitois) Tiens, mon garçon, va le mettre dans l’eau.

(Pitois sort.)

EMMA (bas à sa mère)
Qu’est-ce que cela signifie ?

Colombot (bas)
Si c’est comme cela qu’il le met à la porte.

Vernouillet (remontant en scène)
Vous m’avez fait une surprise... À mon tour... J’ai fait faire ma photographie. (Il tire des porte- cartes de sa poche.) Et je n’ai point oublié ces dames... il y en aura pour tout le monde.

Madame Colombot (sèchement)
Trop bon.

Vernouillet (offrant sa photographie à M Colombot)
Voilà !... ou plutôt, non, pas encore... je veux y mettre une dédicace... de ma main.

CÉLIMARE
C’est ça... (Lui montrant la porte de droite.) Entrez dans mon cabinet.

Vernouillet (sortant par la droite)
Ne vous dérangez pas... je connais l’appartement.
(Il entre dans le cabinet)

Scène X

Madame Colombot (8) - Colombot (11) - EMMA (6) - CÉLIMARE (16) - TOUS (1) - Pitois (2)
Madame Colombot
Ah çà ! mon gendre, qu’est-ce que cela veut dire ?

Colombot
Vous deviez le renvoyer.

EMMA
Et vous lui donnez des bouquets.

CÉLIMARE
C’est sa fête.

Madame Colombot
Bien plus... vous le frictionnez... pour sa fête.

Colombot
Est-ce que vous lui devez de l’argent ?...

CÉLIMARE
Moi ? (A part.) Oh ! quelle idée !(Haut.) Mieux que cela : il m’a rendu un service... oh ! mais un de ces services...

Madame Colombot (vivement)
Lequel ?

Colombot
Lequel ?

EMMA
Lequel ?

CÉLIMARE
Attendez-donc... (A part.) Il faut que je le trouve. C’était un soir... non... un jour... il faisait extrêmement chaud... j’étais allé vaguement à l’école de natation... Tout à coup mes deux pieds se prennent dans les filets, au fond.

TOUS
Ah ! mon Dieu !

CÉLIMARE
Je tirais... je tirais... impossible de me dégager... je commençais à faire des réflexions sérieuses...
"Mourir si jeune ! " m’écriai-je, (Se reprenant.) me disais-je, parce que, au fond de l’eau, on ne peut pas crier...

Colombot (naïvement)
C’est vrai !

CÉLIMARE
J’en étais là... lorsqu’un homme... pourquoi ne le nommerais-je pas ?... Vernouillet ! l’intrépide
Vernouillet, se précipite dans les flots.

EMMA
Comment ?...

CÉLIMARE
Et il venait de manger... notez ce détail ! il plonge... il me rejoint, il me serre la main en me disant : "Courage, Célimare, ne désespérez pas de la Providence."

Colombot
Dans l’eau !

CÉLIMARE
Son regard semblait me dire : "Courage, Célimare !..." puis, avec une énergie... qu’on ne lui soupçonnerait pas... il déchire le filet.

Madame Colombot
Avec quoi ?...

CÉLIMARE
Avec son couteau... (Se reprenant.) Avec ses ongles... avec ses dents... dans ces moments-là, on prend ce qu’on trouve... bref, il m’empoigne par le bras... et me ramène à la surface aux applaudissements de la populace.

Madame Colombot
C’est superbe !

Colombot
C’est magnifique !

EMMA
Quel brave homme !

Colombot
Alors, c’est un très fort plongeur ?

CÉLIMARE
Lui ?... il resterait vingt-deux minutes sous l’eau, sans boire ni manger.

Colombot
Tiens ! ça me rappelle qu’il y a huit jours, en pêchant, j’ai laissé tomber ma montre près du Pont-Neuf... il serait peut-être capable de la retrouver.

CÉLIMARE
Lui ?... il est capable de tout... Et voilà l’homme auquel vous ne voulez pas que j’offre un misérable bouquet le jour de sa fête !

Madame Colombot
Mais nous ignorions...

CÉLIMARE
Et voilà l’homme que vous voulez que j’exile de mon foyer !... Non... accusez-moi... blâmez- moi ! mais il y a un courage qui me manquera toujours, c’est le courage de l’ingratitude.

Colombot (transporté)
Très bien, mon gendre.

Madame Colombot
Parbleu ! si nous l’avions su... Pourquoi ne pas nous avoir conté ça plus tôt ?

CÉLIMARE
Vernouillet n’aime pas qu’on en parle... ça le contrarie... modeste comme tous les plongeurs.

Colombot
Ça suffit, nous ne lui en ouvrirons pas la bouche.

Pitois (entrant)
Monsieur...

CÉLIMARE
Quoi ?

Pitois
Il y a là deux cuisinières qui demandent à vous parler.

EMMA
Celles de M. Bocardon.

CÉLIMARE
Ah ! mais ils ne me laisseront donc pas tranquille... ces deux escargots-là.

Colombot
Escargots ?

CÉLIMARE
Oui, j’ai mes raisons. (A Pitois.) Dis que je n’y suis pas.

Madame Colombot
Vous ne pouvez vous dispenser de les voir, votre ami vous en a prié !

EMMA
Ce serait malhonnête !

CÉLIMARE
Oui ?... Eh bien, j’y vais. (A part.) Je vais leur donner de mauvais conseils.

Scène XI

Madame Colombot (9) - EMMA (6) - Colombot (10) - Vernouillet (14) - TOUS (1)
Madame Colombot (à Emma)
En vérité, ton mari n’est guère complaisant.

EMMA (voyant entrer Vernouillet)
Ah ! monsieur Vernouillet !

Colombot (à part)
Noble cœur !

Vernouillet (tenant ses photographies à la main)
Mesdames... permettez-moi... c’est un peu barbouillé, mais la plume était mauvaise.

Madame Colombot (gracieusement)
C’est surtout à votre portrait que nous tenons.

EMMA
Je le placerai en tête de mon album.

Vernouillet (à Emma)
Voici votre dédicace. (Lisant.)"À celle dont la destinée est de faire le bonheur de Célimare."

Colombot (à part)
Ce n’est pas méchant.

Vernouillet
C’est de la prose, ça.

EMMA (souriant)
Je m’en doutais.

Vernouillet (se tournant vers madame Colombot)
Maintenant, voici des vers.
(Lisant.)
"À vous qui des vertus nous offrez l’assemblage..."
(Il s’arrête.)

Colombot
Eh bien ?

Vernouillet
Je n’en ai fait qu’un... j’attends l’autre... oh ! je le trouverai.

Madame Colombot (avec bonté)
Ne vous fatiguez pas !

Vernouillet (remettant une photographie à Colombot)
Voici la vôtre.

Colombot (lisant)
"Au père de l’ange ! au mari des grâces."

Vernouillet (à Emma)
L’ange, c’est vous ; les grâces, c’est Madame.
Il indique madame Colombot.

Madame Colombot (flattée)
On n’est pas plus galant.

Colombot (regardant la carte)
C’est très ressemblant... Vous auriez dû vous faire faire en costume de bain.

EMMA
Oh ! papa !

Madame Colombot
Oui.

Vernouillet (étonné)
Moi ?... pourquoi ?

Colombot
En plongeur.

Vernouillet (étonné)
En plongeur ?...

Madame Colombot
Nous savons tout.

Colombot (passant)
Seriez-vous de force à retrouver une montre au fond de la Seine ?

Madame Colombot
Ça ne doit pas être plus difficile que de retrouver un homme.

Vernouillet
Non... Cependant, un homme, c’est plus gros... généralement.

EMMA
Mais comment faites-vous pour rester si longtemps sans respirer ?

Vernouillet
Moi ?... mais je respire chaque fois que j’en ai envie.
Il respire.

Colombot
Oui... mais quand vous plongez... pas moyen.

Vernouillet (étonné)
Quand je plonge ?...

Colombot
Par exemple, le jour où vous avez repêché Célimare.

Madame Colombot
Qui se noyait.

Vernouillet
Moi ?... je ne sais pas nager.

TOUS
Ah ! bah !...

EMMA (bas)
Qu’est-ce que cela veut dire ?

(Mouvement général.)

Madame Colombot
Je n’y comprends rien.

Colombot (à part)
Il ne veut pas l’avouer, modeste comme tous les plongeurs.

Vernouillet (à part, assis à gauche)
"À vous qui des vertus nous offrez l’assemblage..."
(Il semble compter la mesure sur ses doigts.)

Scène XII

EMMA, CÉLIMARE, M. ET MME COLOMBOT.

CÉLIMARE (paraît au fond, à la cantonade)
Pas une de plus !... Allez vous promener !

M. ET MME COLOMBOT.
Qu’y a-t-il ?

CÉLIMARE
Ce sont les cuisinières... nous ne sommes pas d’accord pour le vin, elles demandent huit bouteilles par semaine.

Madame Colombot
C’est trop.

CÉLIMARE
C’est de l’intempérance... J’en ai offert trois.

Colombot (à Célimare, lui montrant Vernouillet)
Dites donc... il prétend qu’il ne sait pas nager.

CÉLIMARE
Qui ça ?...

Colombot
Lui.

CÉLIMARE (détournant la conversation)
Savez-vous combien ça fait par an, huit bouteilles ? Quatre cent seize ?

Colombot
Mais...

CÉLIMARE
C’est révoltant.
(Il le quitte. On entend un bruit de voiture.)

Madame Colombot (remontant)
Une voiture !

EMMA (remontant)
C’est sans doute M. Bocardon qui amène sa femme.

CÉLIMARE (à part)
Pourvu qu’elle ait fouillé dans le chapeau.

Madame Colombot
Mais je ne suis pas prête ?... Mon mantelet...
(Fausse sortie.)

EMMA
Maman, et mes bracelets ?

Madame Colombot
Où sont-ils ?

EMMA
Dans ma corbeille.

Madame Colombot
Fais attendre cette dame... je reviens.
(Elle sort par la droite.)

Scène XIII

CÉLIMARE (6) - Pitois (1) - Bocardon (6) - EMMA (3) - Colombot (1) - Vernouillet (1)
CÉLIMARE (à part)
Il est trop long à monter l’escalier, il y a une femme.

Pitois (annonçant)
M. Bocardon.

Bocardon (paraissant au fond)
Me voilà.

CÉLIMARE (à part, s’épanouissant)
Il est seul.

EMMA (à Bocardon)
Eh bien, et Madame ?

Bocardon
Vous me voyez consterné... Nous allions partir, ma femme me donnait mon chapeau... tout à coup... v’lan... sa névralgie !

Colombot
Ah ! la pauvre dame !

EMMA
Quel contre-temps !

CÉLIMARE
Nous qui nous faisions une fête...(A part.) Elle a choisi les Tuileries...

Bocardon
Je lui ai offert de rester pour lui tenir compagnie... elle n’a jamais voulu.

CÉLIMARE
Parbleu !

Bocardon
Tu dis ?...

CÉLIMARE
Rien.

EMMA
C’est vraiment désolant ! Est-ce que madame Bocardon ne songe pas à faire quelque chose ?

Bocardon
Si !... je suis décidé à consulter... (A Célimare.) Peux-tu, demain ?

CÉLIMARE
Comment ? (A part.) Il me fourre de la consultation, à présent.

Bocardon
Voilà le coupon ; une très bonne loge.

Vernouillet (à lui-même)
J’ai bien un second vers, mais il a quatre pieds de trop.

Scène XIV

Madame Colombot (un petit coffret à la main, s’adressant à Emma)
Ma chère enfant, impossible de mettre la main sur tes bracelets... J’ai fouillé partout et je n’ai rien trouvé que ce coffret.

CÉLIMARE (le reconnaissant, à part)
Ah ! mon Dieu ! (Haut.) Où avez-vous pris ça ?

Madame Colombot
Dans la corbeille...

EMMA (secouant le coffret)
Tiens ! il y a quelque chose dedans !

CÉLIMARE (à part)
Les lettres d’Héloïse.

EMMA
Eh bien, où est donc la clef ?

CÉLIMARE
Je ne sais... (Se fouillant.) Je l’avais hier... (A part.) Pas de clef, je suis sauvé !

Pitois (s’avançant et remettant la clef à Emma)
La voici ; je l’ai trouvée ce matin dans la poche de votre gilet.

CÉLIMARE (bas, bourrant Pitois)
Butor !... animal !...

Pitois
Quoi donc ?

CÉLIMARE (à part)
Et Vernouillet ! Vernouillet qui est là !

EMMA (qui a ouvert le coffret, gagnant la droite)
Des lettres !

CÉLIMARE (à part)
Patatras !

EMMA
Une écriture de femme !... elles sont signées !...

CÉLIMARE (à demi-voix et vivement)
Taisez-vous !... pas devant lui !

TOUS (excepté Vernouillet)
Comment ?...

CÉLIMARE (bas, montrant Vernouillet)
Le mari ! silence !... c’est le mari !

M. ET MME COLOMBOT
Hein ?

EMMA
Ah ! monsieur, c’est indigne !...

Bocardon (bas à Emma)
Vous ne le saviez donc pas ? Moi, je le savais.

Vernouillet (se levant, sa carte à la main)
Le voilà !... je le tiens !...

EMMA (très agitée)
Monsieur Vernouillet, il faut que je vous parle,... que je vous fasse enfin connaître votre ami...

CÉLIMARE (bas)
Emma !

Madame Colombot (de même)
Tais-toi !

EMMA (elle va vivement vers Vernouillet)
Monsieur Vernouillet !...

Vernouillet
Je vous écoute, belle dame !

EMMA (à part)
Oh non ! pauvre homme ! (Haut, changeant d'idée.) C’est mon mari... un excellent ami...

Vernouillet
Oh ! je le sais...

EMMA
Il serait bien heureux... si vous vouliez nous accompagner au concert... il reste une place...

TOUS
Hein ?

Bocardon (à part)
Elle l’invite ; elle a un bon petit caractère.

Vernouillet
Mon Dieu ! je ne demanderais pas mieux...mais, dans ma position... c’est encore trop récent... Le mois prochain, je ne dis pas...

CÉLIMARE
Non !... il ne le peut pas !... Allons, partons.

EMMA (bas à Célimare)
Mais vous ne le pouvez pas non plus, monsieur.

CÉLIMARE (bas)
Pourquoi ?

EMMA (bas et ironiquement)
C’est encore trop récent.

CÉLIMARE (bas)
Permets, chère amie...

EMMA (à Vernouillet)
Voilà M. Célimare qui insiste pour vous tenir compagnie...

CÉLIMARE
Moi ?

Vernouillet
Ah ! qu’il est bon ! Mais je ne souffrirai pas...

EMMA (résolument)
Mon mari connaît ses devoirs... il restera !

CÉLIMARE (bas)
Mais...

EMMA (bas, avec énergie)
Il ne vous manquerait plus que d’avoir le courage de l’ingratitude... Je vous défends de m’accompagner.
(Elle remonte, ainsi que M et Mme Colombot.)

CÉLIMARE (à part, sur l’avant-scène)
Bon ! nous voilà brouillés !

Vernouillet (à Célimare)
Si vous le voulez, nous ferons une petite partie comme autrefois...

Bocardon
Une partie ?

Vernouillet (il rentre à gauche)
Je vais chercher la table.

EMMA (du fond)
Venez-vous, monsieur Bocardon ?

Bocardon (hésitant)
C’est que... la musique italienne... (A part.) Une partie !... (Haut.) Ma femme est encore bien souffrante !... je vais chercher la table.
(Elle rentre à gauche.)

CÉLIMARE (qui est remonté, à sa femme)
Voyons... Emma...

EMMA
Laissez-moi, monsieur.

Madame Colombot
Ah !... mon gendre !

BOCARDON ET VERNOUILLET (entrant)
Voilà la table !
(Ils la posent au milieu du théâtre, Pitois est entré apportant divers effets pour la sortie de ses maîtres.)

Scène XV

CÉLIMARE (à part, redescendant)
Ah çà ! est-ce que je vais traîner toute ma vie ce cabriolet à deux roues ?

(Emma, madame Colombot et Colombot font leurs préparatifs de sortie. Pitois se tient au fond, à gauche ; Vernouillet et Bocardon s’occupent à la table de jeu. Célimare est remonté près d’Emma et cherche à se soustraire à la partie proposée.)

(Ensemble Air d’Offenbach)

EMMA ET CÉLIMARE
Lorsque je rêvais un plaisir,
Quelle insupportable journée !
Voilà l’affreuse destinée
Que me réserve l’avenir.
M. ET MME COLOMBOT ET PITOIS
Lorsqu’elle rêvait un plaisir,
Quelle insupportable journée !
Voilà la triste destinée
Que lui réserve l’avenir.

BOCARDON ET VERNOUILLET
Ah ! pour nous quel charmant plaisir.
Et quelle agréable journée !
Comme autrefois la destinée
A pris soin de nous réunir.

CÉLIMARE (à part, continuant l’air)
C’est le châtiment qui commence !...

Vernouillet (le prenant par le bras)
Allons !

Bocardon (le forçant à s’asseoir)
Place-toi là !

CÉLIMARE (s’asseyant)
Bravo !
Me voilà condamné d’avance
À trois heures de domino !
S'asseyant. Parlé, pendant que Vernouillet et Bocardon le forcent à rester assis.
Je boude !

(Pendant la reprise, Célimare s’est assis avec humeur. Emma, M. et madame Colombot sortent par le fond. Célimare veut les suivre et fait divers mouvements pour partir ; mais Vernouillet et Bocardon le forcent à rester assis.)

ACTE III

(Un salon de campagne, très élégant, avec trois portes au fond, ouvrant sur un jardin et garnies de stores. Portes latérales, au premier et troisième plan ; une table à ouvrage, à gauche ; chaises et tabourets. — À droite, chaises, fauteuils, etc. — Deux jardinières dans les pans coupés.)

Scène première

Colombot (16) - Madame Colombot (11) - EMMA (9) - CÉLIMARE (10)
Colombot (venant de gauche avec sa femme)
Ah ! j’ai bien déjeuné !

Madame Colombot
Vous avez mangé comme un ogre...

Colombot
Oui !... l’air de la campagne me fait du bien... Excellente idée qu’a eue mon gendre de louer cette maison...

Madame Colombot
Ça n’a pas été long : en cinq minutes tout a été conclu...

Colombot
Une heure après, nous quittions Paris... avec deux voitures de déménagement.

Madame Colombot
Et, depuis huit jours, nous voilà installés ici... à Auteuil !...

Colombot
En pleine lune de miel !... ils roucoulent ! Ça me rappelle le temps où nous...

Madame Colombot
Taisez-vous donc !...

Colombot
Oui... Où est le journal ?

Madame Colombot (le prenant sur la table)
Le Constitutionnel ?... Le voilà !

Colombot
Encore sous bande... Célimare est si amoureux, qu’il n’a même plus le temps de décacheter son journal... Ça me rappelle que, dans les commencements de notre mariage, je lisais, un soir, ce même Constitutionnel, ça t’ennuyait, tu l’as jeté au feu... et alors...

Madame Colombot
Mais taisez-vous donc !... je ne sais pas ce que vous avez aujourd’hui...

Colombot (riant)
C’est la campagne !

EMMA (entrant par le fond, un bouquet de fleurs à la main)
Vois donc, maman, les belles fleurs que je viens de cueillir... et dans notre jardin, s’il vous plaît !

Madame Colombot (prenant le bouquet)
Délicieuses !... Où est donc ton mari ?...

EMMA
Il achève de prendre son café... près du bassin... je le quitte !...

Colombot
Alors, il va venir !... (Apercevant Célimare qui paraît au fond.) Tiens ! le voilà !

CÉLIMARE (sa tasse de café à la main)
Comment ! ma petite femme, tu me laisses seul ?...

EMMA
Dame ! tu n’en finis pas de prendre ton café.

CÉLIMARE (amoureusement)
Je n’en finis pas... parce que je te regarde...

Colombot (à part)
Il est étonnant pour son âge !

CÉLIMARE
J’avale une gorgée... comme ça... et je te regarde comme ceci !... c’est moins sucré !

EMMA
Ah ! que tu es ridicule !...

CÉLIMARE (à part)
Elle me tutoie, maintenant !

Colombot (bas à sa femme)
Sont-ils gentils ! ça me rappelle...

Madame Colombot (impatientée)
Monsieur Colombot, laissez-moi tranquille !

EMMA
Qu’est-ce que nous allons faire aujourd’hui ?

CÉLIMARE
Ah ! oui... voyons... Si nous allions nous asseoir à l’ombre ?

Colombot
Non ! non ! il faut marcher !

CÉLIMARE
Alors, je propose une promenade en bateau...

EMMA
Oh oui ! une promenade en bateau !

CÉLIMARE
Nous en prendrons deux... un pour papa et maman Colombot... et l’autre...

Madame Colombot
Pourquoi deux ?

CÉLIMARE
Comme à Venise... chacun sa gondole... vous passerez devant...

Colombot
Mais non... il vaut mieux être ensemble... Nous descendrons la Seine jusqu’à Saint-Cloud.

EMMA
Ah ! ce sera charmant !

CÉLIMARE
C’est convenu ! à deux heures, nous levons l’ancre... (Tirant un morceau de pain de sa poche.)
Ah ! tenez, beau-père, une croûte de pain pour vos poissons rouges...

Colombot
J’en ai déjà plein mes poches... mais ça ne fait rien... ils vont se régaler...

CÉLIMARE
Vous faites des études sur le poisson rouge ?

Colombot
C’est un peuple très intéressant... ils me reconnaissent...

EMMA
Vraiment ?

Colombot (s’adressant aux dames)
Ils approchent quand j’arrive... et ils me regardent avec des yeux d’un doux... Quand ils seront apprivoisés, nous jetterons le filet, et nous les mangerons.

EMMA
Oh ! papa !

Madame Colombot
Est-ce que ça se mange, les poissons rouges ?

Colombot
Pourquoi pas ?... on mange bien des écrevisses... (A sa femme.) Viens avec moi... tu verras leurs petits yeux...

Madame Colombot (lui donnant le bras)
Et, en revenant, nous compterons les pêches.

(M. et Mme Colombot sortent par le fond)

Scène II

CÉLIMARE (20) - EMMA (19)
CÉLIMARE
Enfin, ils sont partis !... nous voilà seuls... tous les deux...

EMMA (assise)
Il me semble que ça nous arrive souvent.

CÉLIMARE
Je m’applaudis tous les jours d’avoir loué cette campagne !... Un jardin charmant... un rocher...
et un labyrinthe... Veux-tu venir dans le labyrinthe ?...

EMMA
Non !...

CÉLIMARE
Tu ne sais pas, je rêve une construction dans notre jardin...

EMMA
Comment ?

CÉLIMARE
Oh ! une petite construction... Une volière... J’ai fait demander l’architecte...

EMMA
Qu’est-ce que tu veux faire d’une volière ?

CÉLIMARE
C’est une bêtise... une superstition, si tu veux... Je voudrais y mettre des tourterelles...

EMMA (se levant)
Voilà une autre idée, à présent !

CÉLIMARE (la suivant)
Ton père a ses poissons rouges !... J’aurai mes tourterelles... Chaque âge a ses petits vices.

EMMA
Tiens, tu deviens fou !

CÉLIMARE (lui prenant le bras)
Il y a de quoi le devenir... Je suis si heureux, ici... loin du bruit... loin du monde...

EMMA (souriant)
Loin de M. Vernouillet, surtout...

CÉLIMARE (demi-ton de reproche)
Ah ! Emma !... c’est de la méchanceté !... Tu m’avais promis de ne plus m’en parler.

EMMA
Moi ?

CÉLIMARE
Oui... tu m’as pardonné... Lundi, tu m’as pardonné !...

EMMA (baissant les yeux)
Je vous ai pardonné... mais je vous en veux toujours... Une pareille conduite...

CÉLIMARE
D’abord, je ne te connaissais pas... Et puis, j’étais jeune... j’ai été entraîné... Mais, c’est ma seule faute... mon seul crime... car c’en est un !

EMMA
Est-ce bien vrai, monsieur ?

CÉLIMARE
Je l’ai juré... sur la photographie de ta mère... Veux-tu que je recommence ?

EMMA
C’est inutile !...

CÉLIMARE
D’ailleurs, tu penses bien qu’un jeune homme qui s’est laissé prendre une fois n’a pas envie de recommencer...

EMMA
Ça, je le crois... Dis donc, j’ai fait un drôle de rêve cette nuit...

CÉLIMARE
Ah ! en étais-je ?

EMMA
Non... j’ai rêvé que M. Vernouillet venait te relancer jusqu’ici... avec un jeu de dominos à la main !

CÉLIMARE
Par exemple !... je l’en défie bien !...

EMMA
Pourquoi ?

CÉLIMARE
Voici ce que je lui ai écrit en partant : "Cher ami, j’ai été pris cette nuit d’un violent accès de fièvre..."

EMMA
Menteur !

CÉLIMARE
"Mon médecin m’ordonne de changer d’air...Je pars pour la campagne... Venez me voir dès que vous aurez un moment."

EMMA
Eh bien !... il va venir...

CÉLIMARE
Non... (Riant.) J’ai oublié de lui donner mon adresse...

EMMA (riant)
Comment ?

CÉLIMARE
Et, comme notre concierge à Paris ne la connaît pas... il peut chercher !

EMMA
Et ton autre ami, M. Bocardon ?

CÉLIMARE
Je lui ai envoyé la même circulaire.

EMMA
Oh ! pourquoi ?

CÉLIMARE
Ce que j’ai fait pour l’un, je l’ai toujours fait pour l’autre.

Scène III

Pitois (3) - EMMA (2) - CÉLIMARE (3)
Pitois (entrant)
Monsieur... une visite !

EMMA
Une visite !

CÉLIMARE
Quelque voisin de campagne, sans doute... Je n’y suis pas !

Pitois (bas à Célimare)
Monsieur... c’est votre rhumatisme... le numéro un.

CÉLIMARE
Vernouillet !

EMMA
M. Vernouillet !

CÉLIMARE
Allons donc !... c’est impossible !

Pitois (apercevant Vernouillet qui entre)
Tenez !...voyez plutôt !

Scène IV

Vernouillet (14) - CÉLIMARE (14) - EMMA (2)
Vernouillet (entrant avec une petite malle et un sac de nuit, courant à Célimare et l’embrassant.)
Ah ! mon ami ! mon ami !

CÉLIMARE
Cher Vernouillet ! (A part) D’où tombe-t-il ?

Vernouillet
Vous êtes levé... Quelle imprudence !... Mais où avez-vous pris cette mauvaise fièvre ?

CÉLIMARE
Dame !... vous savez... Je ne pensais à rien, et tout à coup... (Frissonnant) Brrr !

Vernouillet
Vous êtes rouge... c’est l’accès qui va venir... Il faut vous coucher.

CÉLIMARE
Permettez !

EMMA (se moquant de lui)
Mon ami, veux-tu qu’on bassine ton lit ?

CÉLIMARE (à part)
Elle se moque de moi. (Haut.) Merci, ça va mieux... Je me sens très bien !...

Vernouillet
Heureusement, me voilà ! Je me constitue votre garde-malade... car je vois que Madame n’y entend rien... Je coucherai dans votre chambre.

CÉLIMARE (faisant un mouvement)
Ah ! non !

Vernouillet (vivement)
J’ai dans ma malle une petite pharmacie de voyage : de l’émétique, de la magnésie, de l’arnica, du taffetas d’Angleterre. Nous vous donnerons tout cela... pas à la fois.

CÉLIMARE
J’ose l’espérer...

Vernouillet
En attendant, je vais vous faire préparer une petite tisane... du miel, de la laitue et une pomme de reinette coupée en quatre.

CÉLIMARE
Pourquoi en quatre ?...

Vernouillet
C’était la tisane de ma femme. (Il soupire.) Ah ! pauvre Héloïse !

CÉLIMARE (bas, voulant le faire taire)
Chut ! chut !

Vernouillet
Quoi ? vous souffrez ?

CÉLIMARE
Non !

Vernouillet
Je suis sûr que vous m’avez accusé en ne me voyant pas venir...

CÉLIMARE
Moi ?... Ah bien, vous ne me connaissez pas !

Vernouillet
Mais ce n’est pas ma faute... Votre lettre me disait bien : "Venez me voir !..." mais vous avez oublié de me donner votre adresse.

CÉLIMARE
Ah bah !... pas possible !...

EMMA
Quelle étourderie !...

Vernouillet
Voilà huit jours que je vous cherche ! Mais j’ai eu un éclair... un éclair du cœur !... Je me suis rappelé que vous étiez abonné au Constitutionnel.

CÉLIMARE
Bon !

Vernouillet
Je me suis dit : "Il doit se faire envoyer son journal à la campagne" ; je suis allé au bureau... On a refusé de donner votre adresse sans un mot de vous... Je leur ai expliqué que je ne pouvais pas apporter un mot de vous, puisque je ne savais pas où vous étiez... Alors, on m’a fermé le guichet sur le nez.

CÉLIMARE (à part)
Très bien, voilà un bon journal ! Je vais renouveler mon abonnement.

Vernouillet
Je ne me suis pas rebuté... j’ai demandé un rendez-vous au rédacteur en chef... pour une communication importante... Il m’a reçu... Je lui ai exposé ma demande ; il m’a renvoyé au gérant, qui m’a renvoyé au chef des départs de la province, qui m’a renvoyé à celui de Paris, qui m’a renvoyé à celui de la banlieue... Ça a duré quatre heures... Enfin, j’ai vu votre bande : Auteuil, rue La Fontaine, 44... Votre abonnement finit le 1er octobre... Et me voilà !...

CÉLIMARE (lui serrant la main)
Oh ! merci ! (À part) Je me désabonne.

Vernouillet
L’amitié rend l’homme ingénieux !... il faut tâcher de transpirer.

Scène V

Colombot (en dehors)
Entrez donc, monsieur Bocardon.

Bocardon (paraissant au fond)
Il porte un chapeau gris. À la cantonade.
À la porte ! Minotaure ! couchez là ! couchez là !

EMMA
M. Bocardon !

CÉLIMARE (à part)
Très bien ! nous voilà au complet !

Bocardon (apercevant Vernouillet)
M. Vernouillet !

Madame Colombot
Quel heureux hasard !

Bocardon (à Célimare)
Eh bien, tu peux te vanter d’être un joli étourneau !... tu m’écris : "Viens me voir !..." et tu ne me donnes pas ton adresse !

Vernouillet
Comme à moi !

CÉLIMARE
Alors, comment as-tu fait pour me découvrir ?

Bocardon
C’est un miracle... tu as de la chance, toi !... Je cherche une maison de campagne pour ma femme... Alors, ce matin, je me promenais dans Auteuil, m’arrêtant à chaque porte devant les écriteaux... lorsque tout à coup... au numéro 44... Minotaure... mon chien... se dresse sur ses deux pattes de derrière... comme ça. Je l’appelle... il refuse d’aller plus loin... et il me regarde toujours comme ça... Alors, je me dis : "Célimare est ici ! " Je sonne, je reconnais Pitois...
Minotaure t’avait senti !

Colombot
C’est prodigieux !

Madame Colombot
Quel instinct !

Bocardon (à Célimare)
Il t’aime bien, Minotaure !

CÉLIMARE (à part)
Je lui réserve une boulette, à celui-là !

Bocardon (à Célimare)
Puisque je t’ai retrouvé... je passe la journée avec toi...

Vernouillet (à part)
Ils vont le fatiguer.

Bocardon
Je devais aller chez Léon pour lui demander des renseignements... j’irai demain...

CÉLIMARE
Mon ami, il ne faut pas te gêner...

Bocardon
Non... il s’agit des Nord... ce n’est pas pressé...

CÉLIMARE (à part)
De mon temps, il était plus exact... C’est un facteur qui se dérange !...

Pitois (entrant)
Monsieur... c’est l’architecte qui vient pour la volière...

CÉLIMARE
Très bien ! j’y vais...

Vernouillet
Où est ma chambre ?...

Colombot (remontant et indiquant la porte de droite)
Par ici... venez...

Madame Colombot
Nous allons vous installer.

M. ET MME COLOMBOT, EMMA
(Air du Pince-nez)
Sans perdre un seul instant
Entrez dans cet appartement ;
Vous y bien recevoir
Est notre plus fervent espoir.

Vernouillet
Sans perdre un seul instant
Entrons dans cet appartement ;
Aujourd’hui, j’ai l’espoir
Qu’ils doivent m’y bien recevoir.

Bocardon
Sans perdre un seul instant,
Entrez dans cet appartement ;
Ayez donc bon espoir,
On va vous y bien recevoir.

(Ils sortent par la droite, excepté Célimare, qui sort par le fond.)

Scène VI

Bocardon (11) - EMMA (9) - Pitois (3)
Bocardon
Je viens de voir une maison ravissante... à côté de la vôtre... J’attends Célimare pour la louer...

EMMA (assise à droite et travaillant à une tapisserie)
Comment !... nous serions voisins ?

Bocardon (qui a pris une chaise, mais sans s’asseoir)
Porte à porte... Le soir, ma femme viendrait... elle travaillerait pendant que nous ferions notre petit bézigue...

EMMA
Oh ! ce serait charmant !...

Bocardon
Ce n’est pas pour la vanter... mais je crois que Ninette vous plaira... elle est tout à fait dans votre genre... c’est une femme d’intérieur... (Confidentiellement.) Elle raccommode !

EMMA
Vraiment ?

Bocardon
Je ne lui reproche que d’être un peu timide... Nous ne voyons personne... excepté Léon... Et encore, c’est moi qui l’ai exigé... Elle le trouve nul, ce jeune homme.

EMMA
Alors, pourquoi le recevez-vous ?

Bocardon
Oh !... un parent ! La première fois que je vous amènerai Ninette, je suis sûr qu’elle aura peur... elle est bête pour ça !

EMMA
Mais c’est à moi à lui faire la première visite... Je la lui dois... et depuis longtemps...

Bocardon
Faut-il vous parler franchement ?... Eh bien, allez-y plus tôt que plus tard...

EMMA
Pourquoi ?

Bocardon
J’ai mes raisons... je ne dis rien... mais j’y vois clair... Chaque fois que je prononce le nom de Célimare,... elle élude... elle me répond par celui de Léon... qu’elle ne peut pas souffrir... Je crois qu’elle est vexée de n’avoir pas encore reçu votre visite.

EMMA (se lève)
Oh ! mais j’irai aujourd’hui même.

Bocardon
Justement, c’est son jour.

EMMA
Nous devions faire une promenade en bateau ; mais nous la remettrons à demain...

Pitois (entrant, à Bocardon)
Monsieur, c’est votre dogue...

Bocardon
Minotaure ?... c’est un terre-neuve !

Pitois
Il est dans l’antichambre, en train de ronger le manteau gris.

EMMA
Le manteau de maman !

Bocardon
Et tu ne l’as pas empêché ?...

Pitois
Non monsieur : il montre les dents...

Bocardon
Attends !... je vais l’attacher. (Il sort par le fond avec Pitois, en criant) Minotaure !... Minotaure !

Scène VII

EMMA (34) - CÉLIMARE (37) - Vernouillet (4)
EMMA (seule)
Eh bien, maman va être contente... un manteau tout neuf !...

CÉLIMARE (entrant)
La volière est commandée... cinq mètres sur trois... cinq mètres de tourterelles !

EMMA
Mon ami, j’ai une bonne nouvelle à t’apprendre... Nous allons avoir un nouveau voisin...

CÉLIMARE
Tiens !... Qui ça ?

EMMA
Tu ne devines pas ?... M. et madame Bocardon !

CÉLIMARE
Comment !... Où ça ?

EMMA
Ici !... ils vont louer la maison à côté de la nôtre.

CÉLIMARE (à part)
C’est de la glu !

EMMA
Nous leur devons une visite... il faut la leur faire...

CÉLIMARE
Ça ne presse pas...

EMMA
Aujourd’hui... j’ai promis...

CÉLIMARE
Aujourd’hui !...

EMMA
Nous prendrons une voiture... c’est l’affaire d’une heure... Va t’habiller.

CÉLIMARE
Ma chère amie, je suis désolé d’avoir quelque chose à te refuser... mais j’ai des raisons... des raisons personnelles pour ajourner cette visite...

EMMA
Tu n’y penses pas... tu vas chagriner de vieux amis... blesser madame Bocardon, une si excellente dame, simple, timide même...

CÉLIMARE
Elle, timide ?... comme un carabinier !

EMMA
Décidément, mon ami, M. Bocardon disait vrai l’autre jour... tu n’aimes pas sa femme...

CÉLIMARE
Pas beaucoup... je l’avoue... et, s’il faut te le dire, je ne tiens pas à ce que tu fasses sa connaissance...

EMMA
Pourquoi ?

CÉLIMARE
Pourquoi ?... pourquoi ?... parce que...

EMMA
Mais encore ?...

CÉLIMARE
Madame Bocardon n’est pas une personne à voir... Là !

EMMA
Elle !... une femme de ménage... une femme d’intérieur !...

CÉLIMARE (entre ses dents)
Et d’extérieur !...

EMMA
Qu’est-ce que tu dis ?...

CÉLIMARE
Je dis... je dis que madame Bocardon est une femme un peu légère.

EMMA
Qu’est-ce que tu entends par là ?

CÉLIMARE
Elle a des intrigues...

EMMA
Comment !...

CÉLIMARE
Ne le répète pas !... avec Léon... mon successeur... (Se reprenant vivement.) Son cousin !

EMMA
Allons donc ! c’est impossible !...

CÉLIMARE
Je te dis qu’ils s’écrivent... ils sont en correspondance.

EMMA
C’est une calomnie !

CÉLIMARE
Tu ne me crois pas... Où est le chapeau ?... (Apercevant le chapeau de Bocardon sur un meuble.)
Il est là... très bien ! (À Emma.) Qu’est-ce que tu dirais si je faisais apparaître, à l’instant même, une lettre de la timide madame Bocardon... adressée à son cousin ?

EMMA
Tu as surpris une lettre ?...

CÉLIMARE
Fais-moi le plaisir d’aller chercher cet imperturbable chapeau gris qui s’épanouit là-bas...

EMMA (allant prendre le chapeau)
Ce chapeau... le voilà... mais je ne comprends pas...

CÉLIMARE
Maintenant, regarde sous la coiffe... (L'arrêtant.) Attends... il faut te dire, auparavant, que Ninette... que madame Ninette Bocardon, manque complètement de confiance dans l’administration des postes... alors elle glisse ses petits épanchements... franco... dans le chapeau de son mari.

EMMA (soupçonnant)
Ah !... comment le savez-vous ?

CÉLIMARE (embarrassé)
Moi ?... c’est... c’est Léon... ce bavard de Léon qui me l’a dit !... Maintenant, fouille et tu trouveras...

EMMA (visitant le chapeau)
Je ne vois rien...

CÉLIMARE
C’est impossible !... (À part.) Il a parlé des Nord !... (Haut.) Sous la coiffe... à gauche !... à gauche !...

EMMA
Ah ! si !... un billet !

CÉLIMARE
Allons donc ! (Voyant sa femme qui déplie le billet.) Eh bien, que fais-tu ?

EMMA
Il faut absolument que je sache...

CÉLIMARE (vivement)
Ne lis pas le post-scriptum !... (À part.) Ils sont généralement très vigoureux !

EMMA (lisant)
"Mon doux Célimare..."

CÉLIMARE (bondissant)
Hein ?

EMMA (lisant)
"Vous avez tort d’être jaloux, vous savez bien que je vous aime..."

CÉLIMARE (à part)
Sapristi ! son chapeau de l’année dernière !... une vieille lettre oubliée !

EMMA
Oh ! monsieur ! c’est affreux ! c’est indigne !

CÉLIMARE
Non... je vais t’expliquer...

EMMA (pleurant)
Laissez-moi ! je ne veux plus vous parler ! je vous déteste !

CÉLIMARE (prenant le chapeau)
Animal, va ! tu ne peux pas acheter un chapeau neuf.
(Il le jette tout aplati sur un meuble.)

EMMA
Hier, M. Vernouillet !... aujourd’hui, M. Bocardon !... Ah çà ! monsieur, tous vos amis ont donc été... mis à contribution ?...

CÉLIMARE
Oh ! quelle idée !

EMMA
Donnez-moi tout de suite la liste de ces messieurs... je saurai à quoi m’en tenir...

CÉLIMARE
C’est la fin... je te jure que c’est la fin !

EMMA
Elle est donc bien jolie, cette madame Bocardon ?

CÉLIMARE
Du tout !... un nez en trompette... une bouche énorme... un menton de galoche... des yeux...

EMMA
Eh bien, alors ?...

CÉLIMARE
J’étais jeune... j’ai été entraîné...

EMMA
Après huit jours de mariage !

CÉLIMARE
Mais tu n’as pas compris... le chapeau... c’est le chapeau de l’année dernière ! Voyons... réfléchis seulement une minute... Depuis huit jours, je ne te quitte pas... je ne suis pas sorti une seule fois... (Prenant la lettre des mains de sa femme.) D’ailleurs, regarde ce papier, il est vieux il est jaune, il est fané... (Apercevant la date.) Tiens !... 62 !... elle a daté !... (Embrassant le papier.) Oh ! merci !

EMMA (vivement)
Comment, monsieur !

CÉLIMARE
C’est la date que j’embrasse !... (Vernouillet paraît à la porte de droite.) Es-tu convaincue, maintenant ?

EMMA
Oui !... mais vous n’en avez pas moins été l’amant de madame Bocardon !

Vernouillet (qui est entré et qui a entendu)
Ah bah !... lui ?

CÉLIMARE (à Emma, voyant Vernouillet)
Silence !...

Vernouillet
Je vous demande pardon... j’ai entendu sans le vouloir...

CÉLIMARE (à part)
Bien ! ça se répand !... tout à l’heure on va le faire afficher !

Vernouillet (riant)
Ce pauvre M. Bocardon !... Du reste, il a bien une tête à ça !

CÉLIMARE
Vernouillet, je vous jure que vous avez tort de rire de ça... vous surtout !

Vernouillet
Pourquoi, moi surtout ?
(On entend Bocardon crier après son chien.)

CÉLIMARE
Chut !... le mari !...
(Célimare se dirige vers la table de gauche, où Emma vient de s’asseoir et travaille à une tapisserie.)

Scène VIII

Bocardon (19) - EMMA (7) - CÉLIMARE (15) - Vernouillet (11)
Bocardon (entrant du fond)
Je viens d’attacher Minotaure... il ne voulait pas me suivre... il te sentait. Ah ! il t’aime bien,
Minotaure !

EMMA (à part)
La vue de ces deux hommes m’est insupportable !

Bocardon
À propos de Minotaure !... ça me rappelle une histoire bien drôle. (À Emma.) Vous allez rire... Un soir, je rentrais chez moi avec mon chien... que je venais de promener... Je le promène tous les soirs... j’arrive dans la chambre de ma femme... Tout à coup, Minotaure s’élance contre la porte de l’armoire... il se met à gratter... à aboyer ! Je me dis : "C’est un rat... ou un voleur..." J’ouvre l’armoire... c’était Célimare !

CÉLIMARE (à part)
Que le diable t’emporte !

Vernouillet (à part)
Il est maladroit de raconter ça !

Bocardon
C’est ma femme qui l’avait fait cacher pour voir si Minotaure le sentirait... (Gaiement.) Il l’a senti !...

EMMA (avec dépit)
Ah !... c’est très plaisant !

Bocardon
N’est-ce pas qu’elle est drôle ?

Vernouillet (bas à Bocardon)
Taisez-vous donc !

Bocardon (étonné)
Pourquoi ?...

Vernouillet (à Emma, pour détourner son attention)
Ma femme avait un perroquet encore plus extraordinaire que votre chien... Célimare prenait plaisir à l’instruire...

CÉLIMARE (à part)
Allons, le perroquet maintenant !

Vernouillet
Sa cage était dans l’antichambre... et, chaque fois qu’il me voyait rentrer, il criait : "Voilà
Monsieur ! voilà Monsieur ! "

EMMA (dépitée)
En effet... c’était très commode...

Bocardon (à part)
Il conte ça à la femme... Est-il bête !

Vernouillet
Je n’avais pas besoin de me faire annoncer...

Bocardon (bas à Vernouillet)
Taisez-vous donc ! taisez-vous donc !

Vernouillet
Pourquoi ?

CÉLIMARE
Avez-vous vu les nouvelles constructions de l’Opéra ?

Bocardon
Non !... je ne suis pas allé à l’Opéra depuis notre pari...

CÉLIMARE (à part)
Bien !... le pari !... Pas de chance !

EMMA
Quel pari ?

CÉLIMARE
Rien ! ça ne peut pas se raconter.

Bocardon
Figurez-vous, madame, que j’avais reçu d’Alger un burnous arabe...

CÉLIMARE
Et il paria qu’il ferait le tour du Champ-de-Mars avec deux pots de moutarde.

Bocardon
Mais non... que j’irais m’asseoir à l’orchestre de l’Opéra.

CÉLIMARE
C’est un autre pari, ça...

Bocardon
Je me présentai au contrôle en disant : "Mamamuth... karamba..."

CÉLIMARE (cherchant à détourner la conversation)
Arrivé à l’École militaire... un monument superbe, en pierre de taille.

Bocardon
Permets...

CÉLIMARE (remontant)
Allons faire un tour de jardin !...

Bocardon
Bref... il perdit...

CÉLIMARE
Eh bien, oui !... j’ai perdu !... Allons voir les poissons rouges...

Bocardon
Et, comme nous avions parié une discrétion,il fut obligé de conduire Ninette à Chalon-sur-Saône... chez sa tante... Il était furieux !

EMMA (à part)
Oh ! c’est intolérable !

Vernouillet (à Célimare)
Il n’a aucun tact ! aucun tact !

Bocardon (regardant le tabouret sur lequel Emma a posé ses pieds)
Tiens ! je le reconnais...

EMMA
Quoi donc ?

Bocardon
Ce tabouret... c’est l’ouvrage de Ninette... (Emma se lève et le repousse violemment.) Aïe !

EMMA
Oh ! je n’y tiens plus !

Bocardon (à Célimare)
Qu’a-t-elle donc ?...

CÉLIMARE (vivement et bas)
Une crampe ! c’est Vernouillet qui l’agace !

Bocardon (à part)
Je comprends ça !...

CÉLIMARE
Emmène-le !

Bocardon (haut)
Papa Vernouillet... je vous propose une partie de billard...

Vernouillet
Oh ! merci !... le billard...

CÉLIMARE (bas à Vernouillet)
Acceptez !... il exaspère ma femme !

Vernouillet (à part)
Je comprends ça...

CÉLIMARE
Emmenez-le...

Vernouillet
Allons !... mais nous ne jouerons pas d’argent !...

CÉLIMARE
L’honneur ! l’honneur !

Vernouillet (riant)
Oui, l’honneur !...

(Ils sortent par la droite.)

Scène IX

EMMA (6) - CÉLIMARE (9) - Pitois (4)
EMMA
Enfin !... ils sont partis !

CÉLIMARE
Oui... ils sont un peu... ennuyeux !

EMMA
Ennuyeux ?... ils sont odieux !... avec leurs souvenirs !... il m’a fallu essuyer pendant une heure le récit de vos fredaines !...

CÉLIMARE
Voyons, Emma...

EMMA
C’est intolérable ! vous devriez au moins m’épargner la vue de vos... de ces messieurs !

CÉLIMARE
Mais je ne tiens pas plus que toi à les recevoir !

EMMA
Alors, renvoyez-les...

CÉLIMARE
Sous quel prétexte ?

EMMA
Cela vous regarde ! Mais je vous déclare que je ne veux plus me trouver avec eux... S’ils restent... je partirai !...

CÉLIMARE
Mais...

EMMA
Eux ou moi... choisissez !...
(Elle sort.)

CÉLIMARE
Choisissez !... Parbleu !... je choisis ma femme !... Mais le moyen ? Si je donne congé à Vernouillet... ses soupçons vont lui revenir... il a des idées si larges sur l’emploi du pistolet... Après tout, moi, je ne peux pas lui en vouloir, à ce bonhomme... (Souriant.) Pendant cinq ans, il a été très hospitalier.

Pitois (entrant)
Monsieur !...

CÉLIMARE
Quoi ?

Pitois
Le dogue a mangé sa corde... et il gratte dans les corbeilles...

CÉLIMARE
Eh ! qu’est-ce que ça me fait ?

Pitois
Voilà le fruit d’une jeunesse passionnée... on vous amène des chiens qu’on n’a pas le droit de renvoyer... C’est le châtiment !

CÉLIMARE
Ah çà ! me laisseras-tu tranquille avec tes réflexions !...

Pitois
Puisqu’il a le droit de gratter... qu’il gratte !

Scène X

Colombot (11) - CÉLIMARE (10)
Colombot (entrant par la gauche)
Mon gendre... j’ai à vous parler.

CÉLIMARE (à Pitois)
Laisse-nous ! (Pitois sort.) De quoi s’agit-il, beau-père ?

Colombot
Monsieur, je quitte ma fille... elle m’a tout appris... c’est révoltant ! Un... passe encore !... mais deux... Ah çà ! c’était donc une profession chez vous ?

CÉLIMARE
Ah permettez, beau-père, mon passé n’appartient pas à ma femme...

Colombot
Soit !... mais il ne faut pas qu’il vienne s’installer dans votre ménage... votre passé ! et qu’il y raconte des histoires de chien et de perroquet... biscornues !

CÉLIMARE
Qu’y faire ?

Colombot
Je vous préviens que ces dames font leurs paquets.

CÉLIMARE
Comment ! ma femme ?...

Colombot (d’un ton doux)
Autorisez-vous ma fille à emporter les bijoux de la corbeille ?

CÉLIMARE
Eh ! qu’elle emporte tout... mais qu’elle reste !

Colombot
Comment voulez-vous qu’elle emporte... si elle reste ?

CÉLIMARE
Mais je ne veux pas qu’elle parte !

Colombot
Voici son ultimatum : "Si dans dix minutes vous n’avez pas congédié vos deux..."

CÉLIMARE
Allez ! dites le mot !

Colombot (fièrement)
Non, monsieur, je ne le dirai pas ! vos deux commensaux, c’est nous qui partirons !...

CÉLIMARE
Mais comment ? que leur dire ?

Colombot
Dites-leur la chose...

CÉLIMARE
C’est ça... après dîner... au dessert ! Vous êtes fou, beau-père !

Colombot
Est-ce que ces gens-là m’intéressent ! Voulez-vous que je m’en charge ?

CÉLIMARE (vivement)
Non !

Colombot
Comme vous voudrez ! Mais ma fille ne doit pas souffrir de vos déportements, et, dès que les paquets seront faits, nous partirons !

(Bocardon et Vernouillet entrent sur ces derniers mots.)

Scène XI

Vernouillet
Des paquets ?

Bocardon
Qui est-ce qui part ?

CÉLIMARE (bas à Colombot)
Attendez !... j’ai un moyen ! (Haut.) Mes amis... vous me voyez navré... il va falloir nous séparer...

Vernouillet
Nous séparer ?

Bocardon
Jamais !

CÉLIMARE (leur serrant la main)
Merci... merci... pour cemot !... Mon médecin me quitte à l’instant... il m’a trouvé quelque chose dans les voies respiratoires.

VERNOUILLET ET BOCARDON
La poitrine ?

CÉLIMARE
Ce n’est pas précisément... là... C’est une sueur des bronches... et il m’a ordonné un séjour de quelques mois sous le beau ciel de l’Italie... à Venise !

Colombot (à part)
C’est très adroit !

Vernouillet
Ah ! mon pauvre ami !

Bocardon
Quel coup !...

Vernouillet
Mais j’y pense... vous n’avez personne pour vous soigner.

CÉLIMARE
Ma femme...

Vernouillet
Elle n’y entend rien !... moi, je suis libre, je suis en vacances... je pars avec vous !

Colombot
Comment ?

CÉLIMARE (à part)
Un crampon !

Bocardon (passant)
Une idée ! Ninette me tourmente depuis longtemps pour voir l’Italie... Si, au lieu de louer une maison de campagne... oui... nous partons avec toi !

CÉLIMARE (à part)
Ah ! il n’est pas possible... ils sont vissés !...
(Il remonte un peu.)

Colombot (d’un ton déterminé)
Allons, il faut en finir... et, puisque Célimare n’a pas le courage de vous avouer ses torts... je vais...

CÉLIMARE (allant à Colombot, bas et vivement)
Non ! laissez-moi leur dire...

TOUS
Quoi ?

CÉLIMARE (à part)
Je les tiens. (Haut à Vernouillet et à Bocardon.) Mes amis, vous saurez tout... ce voyage dont je vous parlais tout à l’heure... c’est une fuite... une fugue !...

TOUS
Comment ?

CÉLIMARE
Je suis ruiné, poursuivi, traqué ! la Bourse...

Colombot
Comment ! mon gendre... ?

CÉLIMARE (bas à Colombot)
Taisez-vous donc ! vous ne comprenez rien. (Aux autres.) Enfin je dois... neuf cent soixante- quatorze mille francs... sans compter les frais !

BOCARDON ET VERNOUILLET (ils remontent)
Diable !

CÉLIMARE
Oh ! je ne vous demande rien !

Vernouillet (lui serrant la main)
Ah ! mon pauvre ami !

Bocardon (de même)
Mon brave ami !

CÉLIMARE
Merci, merci pour ce mot... mais je me relèverai... on me propose une affaire magnifique... il s’agit de fabriquer du zinc avec de la terre de bruyère... c’est un secret... n’en parlez pas !

Bocardon
Oh !

Vernouillet
Soyez tranquille.

CÉLIMARE
Et c’est ici que j’ai besoin de toute votre amitié.

Vernouillet (lui prenant la main)
N’en doutez pas !...

Bocardon (de même)
Compte sur moi... à la vie, à la mort !

CÉLIMARE
Merci, merci pour ce mot !... Il me faudrait cent mille francs ! (Bocardon et Vernouillet retirent doucement leurs mains. Voyant leur mouvement et à part.) Allons donc ! (Haut.) J’aurais pu les chercher à droite... ou à gauche, mais vous m’en auriez voulu...

BOCARDON ET VERNOUILLET (faiblement)
Oh ! oh !

CÉLIMARE (à part)
Je suis en train de les dévisser... (Haut.) Alors, je vous ai fait à chacun votre part... cinquante mille francs à l’un, cinquante mille francs à l’autre... comme ça il n’y aura pas de jaloux.

Vernouillet (embarrassé)
Certainement... un vieil ami...

Bocardon (de même)
Et dans le malheur encore ! c’est sacré !
(Ils remontent un peu.)

CÉLIMARE
Diable ! diable !

Colombot (bas à Célimare)
Vous allez voir qu’ils vont vous les prêter.

CÉLIMARE (bas)
Ah ! s’ils font ça... je les garde ! (Haut.) Du reste, je ne suis pas pressé, pourvu que j’aie cette somme avant cinq heures. (Tirant sa montre.) Il en est trois.

Vernouillet (tirant sa montre)
Deux heures et demie, vous avancez...

Bocardon (de même)
Moi, j’ai le quart...

Colombot (de même)
Trois heures dix !...

CÉLIMARE
Enfin, peu importe !...

Vernouillet (avec aigreur)
Comment ! peu importe ?... c’est-à-dire qu’il n’y a que votre montre qui aille bien !

Bocardon (de même)
Oui... faut toujours lui céder... c’est fatigant à la fin !

Colombot (étonné)
Qu’est-ce qu’ils ont ?

CÉLIMARE (à part)
Remarquez que ne je leur dis rien !

Vernouillet
Monsieur a la déplorable habitude d’imposer sa personnalité.

Bocardon
Il fait le potentat ; je soutiens, moi, qu’il est deux heures un quart.

Vernouillet (à Célimare)
Alors... dites tout de suite que ma montre est une patraque !

Bocardon (avec éclat)
Patraque ! la montre de ma mère !

Vernouillet
Il insulte nos mères !

CÉLIMARE (à part)
Remarquez que je n’ai rien dit !

Vernouillet (se montant)
Certes, monsieur... je ne suis pas susceptible, mais il est de ces mots...

Bocardon (de même)
Qu’un galant homme...

Vernouillet
Ne saurait supporter...

Bocardon
Sans s’abdiquer soi-même !...

Vernouillet
Et si c’est une façon de nous faire sentir que notre présence vous gêne...

Bocardon (avec éclat, à Vernouillet)
Oh ! il nous flanque à la porte.

Vernouillet (très exalté)
À la porte !

Bocardon
Partons, monsieur !...
(Ils remontent.)

CÉLIMARE (à part)
Remarquez...

Vernouillet (près de la porte)
Je n’eusse pas cru que nos relations dussent finir ainsi...

Bocardon (également à la porte)
Ni moi... certes ! Allons-nous en !... je souffre trop !

Vernouillet
Oh ! les amis !

(Ils sortent tous les deux par le fond, au moment où Emma et madame Colombot paraissent à gauche. Colombot et Célimare dansent et rient.)

Scène XII

Madame Colombot
Ils dansent !

EMMA
Ils partent ?

CÉLIMARE
Et pour toujours !...

Madame Colombot
Mais que leur avez-vous fait ? des amis si chauds !

CÉLIMARE
Je leur ai administré une potion calmante.

EMMA ET MME COLOMBOT.
Quoi donc ?

CÉLIMARE
C’est bien simple ; j’ai voulu leur emprunter de l’argent...

Colombot
L’éteignoir de l’amitié !

EMMA
Et cela a suffi !

CÉLIMARE
Règle générale... on peut tout demander... tout prendre à un ami... (À part.) même sa femme !
(Haut.) Mais il ne faut pas toucher à sa bourse.

Pitois (entrant)
Monsieur !... le dogue emporte votre caoutchouc.

Madame Colombot
Ah ! mon Dieu ! il faut courir.

EMMA (vivement)
Non ! ils n’auraient qu’à revenir...

CÉLIMARE
Et puis... je ne suis pas fâché qu’ils me prennent quelque chose... nous sommes quittes !

Pitois (à part)
Et allez donc ! il me fait rougir !

CÉLIMARE
Oh ! si jamais je fais la cour à une femme mariée...

EMMA
Eh bien, monsieur ?

CÉLIMARE (se reprenant)
Non ! si jamais j’ai un fils... (Regardant Emma qui baisse les yeux.) Pourquoi n’aurions-nous pas un fils ?

COLOMBOT ET MME COLOMBOT.
Chut ! chut ! chut !

CÉLIMARE
Le jour où il viendra au monde... voici ce que je lui dirai : (il semble tenir un enfant sur son bras, et fait le geste de lui donner de petites claques) "Jeune homme, ne faites jamais la cour à une femme mariée. Si vos passions désordonnées vous entraînent, je ne vous gronderai pas pour ça...
mais respect à la femme mariée... à moins qu’elle ne soit veuve ! "

CHŒUR
(Air : Mon maître a des châteaux)
(Chatte)
Les beaux jours vont fleurir,
Plus d’ennuis, plus de nuage,
Rien ne viendra, je gage,
Les assombrir
À l’avenir.

EMMA (au public)
Air d’Yelva
De leur départ, ce soir ma joie est grande.

CÉLIMARE
Moi, sans regrets, je les ai vus partir.
Au public.
Au premier mot d’argent qu’on leur demande
Les vrais amis ne doivent pas s’enfuir.
Voilà, messieurs, quelle est ma théorie :
Or, dussiez-vous me trouvez exigeant,
Montrez-vous tous mes amis, je vous prie,
En revenant nous porter votre argent.

TOUS
Montrez-vous tous nos amis, je vous prie,
En revenant nous porter votre argent.

REPRISE DU CHŒUR
Les beaux jours,
Etc.

(FIN)

Résumé & indications

« CÉLIMARE LE BIEN-AIMÉ » est une comédie de mœurs vive, spirituelle et d’une précision redoutable, construite sur un mécanisme de quiproquos, de jalousies mal orientées et d’amitiés encombrantes. Sous sa légèreté apparente, la pièce met à nu un monde de convenances, de faux-semblants et de calculs affectifs, où chacun parle d’amour, d’amitié ou de respectabilité avec une part de mauvaise foi délicieuse. Le comique naît moins de l’intrigue elle-même que de la façon dont elle s’emballe, à mesure que Célimare tente de préserver une image honnête tout en restant le vieux libertin qu’il fut, et que les autres personnages s’acharnent à projeter sur lui leurs soupçons, leurs souvenirs ou leurs intérêts.

Pour les comédiens, la pièce demande une grande écoute rythmique. Les répliques sont souvent brèves, enchaînées, presque musicales, et la mécanique comique repose sur l’art de laisser naître l’effet sans le souligner excessivement. Célimare doit conjuguer charme, mauvaise foi, panique et habileté avec une apparente aisance mondaine. Ce n’est pas un simple farceur : il est à la fois sincère dans ses élans et parfaitement cynique dans ses réflexes. Les autres rôles, Bocardon, Vernouillet, Colombot et Madame Colombot, ne sont pas de simples figures de vaudeville ; chacun incarne une logique propre, une manière de défendre son territoire affectif, moral ou conjugal. Leur vérité comique vient précisément du sérieux avec lequel ils prennent ce qui, pour le public, devient désastreusement ridicule.

La pièce offre aussi de très beaux enjeux de jeu pour Emma, qui passe de la naïveté à la lucidité, puis à une autorité conjugale pleine de grâce et de fermeté. Son évolution structure une partie essentielle du troisième acte : elle cesse d’être l’épouse à ménager pour devenir l’égale morale de Célimare, celle qui sait ramener le désordre à sa juste place. C’est un personnage de finesse, dont la colère doit toujours rester élégante, et dont la fermeté finale donne à la comédie sa résolution la plus satisfaisante. Autour d’elle, les personnages secondaires participent à un chassé-croisé permanent où chacun croit savoir, interprète mal, et finit par défendre malgré lui les intérêts du couple central.

Pour la mise en scène, le texte appelle une clarté absolue dans les déplacements, les regards et les entrées. L’espace est un moteur dramatique à part entière : coffret, chapeaux, lettres, portes, cabinet, lingerie, tout circule, tout se cache, tout se révèle au mauvais moment. Il faut que le spectateur sente constamment la fragilité de l’équilibre. La réussite du spectacle dépendra de la lisibilité du jeu d’ensemble, de la précision des apartés, et de la capacité à faire entendre les sous-entendus sous la brillante surface des échanges. La partition finale, qui renverse la comédie de la suspicion en leçon de prudence conjugale, doit garder son allant satirique tout en laissant apparaître, sous le rire, une véritable tendresse pour les faiblesses humaines.