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ACTE I
(Un salon très élégant. À gauche, au premier plan, une cheminée. Au deuxième plan, une porte. Au fond, porte d’entrée. Dans les deux pans coupés, à gauche et à droite, deux fenêtres. À droite, deux portes latérales, une au premier plan, communiquant à la lingerie. Divan, chaises, fauteuils, ameublement riche. Un secrétaire au fond, à droite, dans lequel se trouve un petit coffret. Table à gauche près de la cheminée. Pendules, flambeaux, vases, etc.)
Pitois C’est donc ça... Du reste, quand il arriverait malheur à Monsieur... ce serait pain bénit... En voilà un qui en a fait de toutes les couleurs... C’était un gandin... On l’appelait le gandin de la rue des Lombards... quand il était jeune et droguiste...
Pitois C’est Monsieur... c’est pour le friser... Depuis douze ans, c’est moi qui le frise... Quand je vois un cheveu blanc... crac ! (On sonne plus fort.) Voilà, monsieur ! voilà, monsieur !... Il entre à droite, deuxième plan.
Colombot On apportera la corbeille et le trousseau dans la journée... vous disposerez tout ça dans la lingerie.
ADELINE Oui, monsieur. UN TAPISSIER, à Adeline. Mademoiselle, nous avons fini...
ADELINE(remontant) Il y a encore les petits rideaux à poser dans la chambre à coucher. (Prenant les rideaux sur un meuble.) Entrez toujours... je vais vous les porter...
Colombot(à Adeline) Je vais avec vous... je veux voir si tout est en ordre. Il fait entrer à gauche les tapissiers et les suit.
Pitois(entrant de droite, deuxième plan, et se dirigeant vers la cheminée... à la cantonade.) Oui, monsieur !... Voilà autre chose, à présent... Monsieur qui me dit d’allumer du feu dans ce salon.
ADELINE Eh bien, puisqu’il vous le dit... faites-le... Ce n’est pas vous qui payez le bois. (Elle entre à gauche avec les rideaux.)
Pitois(allumant du feu) Du feu... au mois d’août... et un jour de noces !
CÉLIMARE(entrant par la droite avec des papillotes et en robe de chambre et peignoir blanc) Eh bien, ce feu a-t-il pris ?
CÉLIMARE Oui... ouvre la fenêtre... et achève de me coiffer. (Il prend la chaise placée près de la table et s’assied en face du souffleur.)
Pitois(allant ouvrir la fenêtre de gauche, et à part) Il veut que j’ouvre la fenêtre, à présent... Bizarre !... bizarre ! (Haut.) Combien Monsieur veut-il de boucles ? (Il se tient debout derrière Célimare et finit de le coiffer.)
CÉLIMARE(assis) Partout... partout... et que ça ait l’air naturel.
Pitois(le coiffant) C’est égal... un homme qui se marie et qui fait du feu au mois d’août...
Pitois J’ai fait à Monsieur les observations que je devais lui faire...
CÉLIMARE Parce que tu as été malheureux avec ta femme, tu vois des sinistres partout... Le fait est qu’on doit passer un mauvais quart d’heure quand on découvre la chose...
Pitois Oh ! moi, je m’y attendais... Depuis quelque temps, Pulchérie... se pommadait extraordinairement et mettait de l’eau de Cologne dans son mouchoir... et, quand une femme de chambre se pommade...
CÉLIMARE Mauvais signe ! (Parlant de sa coiffure.) Fais bouffer ! fais bouffer !... Eh bien, qu’est-ce que tu en as fait, de ta femme ? tu l’as renvoyée ?...
Pitois Non, monsieur... elle gagnait cinq cents francs par an !... nous les mettions à la caisse d’épargne.
CÉLIMARE Ah ! c’est une raison... Mais ton rival, tu l’as jeté par la fenêtre ?...
Pitois Non, monsieur... d’abord, les règlements de police s’y opposent... et puis il était plus fort que moi.
CÉLIMARE Ah ! il paraît que c’était un rude gaillard !
Pitois Un homme superbe... dans le genre de Monsieur.
CÉLIMARE(seul) Il ouvre le secrétaire au fond, à droite, et y prend un petit coffret très élégant. Là... est ma petite collection les lettres de ces dames... Je ne le cache pas... j’ai aimé les dames gracieusement et je les aime encore, et je les aimerai toujours ; mais, au moment de me marier, je ne puis garder chez moi ces souvenirs charmants... J’ai fait allumer le bûcher... et je vais consommer le sacrifice. Voyons... on dit que le feu purifie tout. (Prenant un paquet de lettres dans le coffre qu’il dépose sur la table, il s’assied.) Ah ! les lettres de Ninette... ma dernière... une grande écriture rageuse... comme son caractère... (Il se lève.) C’est égal ! c’est une femme qui avait de jolis détails ! D’abord elle avait un mari... J’ai toujours aimé les femmes mariées... Une femme qui a un mari... un ménage... cela vous fait un intérieur... et puis c’est rangé, et c’est honnête... et il est si difficile aujourd’hui d’avoir pour maîtresse une femme complètement honnête ! Quant à la dépense... des bouquets... quelques sacs de bonbons... rien du tout ! Par exemple, il y a le mari... une espèce de gêneur qui s’éprend pour vous d’une amitié furieuse... qui vous raconte ses affaires, vous demande conseil, vous charge de ses commissions... ça, c’est le revers ; moi, j’ai toujours soigné le mari... c’est mon système... Ainsi, celui de Ninette... Bocardon... un courtier en indigo... nous nous tutoyons... mais ces liaisons-là n’ont pas de racines... voilà ce qu’il y a de commode... ça se tranche comme avec un couteau... C’est pourtant un brave garçon, que ce Bocardon... très serviable... Ainsi, toutes ces lettres, c’est lui qui me les a apportées... dans son chapeau... Nous étions convenus d’un signal avec Ninette... quand Bocardon me disait : "Ah ! à propos ! ma femme m’a chargé de te demander ce que tu penses des Nord..." ça voulait dire : "Ma femme t’a écrit... regarde sous la coiffe de mon chapeau... à gauche..." Je regardais, et... (Montrant les lettres.) Voilà. C’est une femme d’ordre... elle économisait les timbres-postes !... Pauvres gens ! je vais bien leur manquer... Je décidais tout dans la maison... j’étais leur intendant... côté du cœur. Allons ! brûlons ces souvenirs !... Ça me fait de la peine... mais bah ! (Il jette les lettres au feu.) Adieu, Ninette !... Adieu, Bocardon. (Prenant une autre liasse dans le coffret.) Passons à une autre !
CÉLIMARE Monsieur Colombot !... Qui vous amène ce matin ?
Colombot J’ai voulu donner un dernier coup d’œil à votre installation. (Il remonte, regardant la cheminée.) Tiens ! vous faites du feu... au mois d’août.
Colombot Nous nous sommes dit : "Célimare n’est pas jeune... Célimare n’est pas beau... mais la jeunesse, la beauté !... ça passe... tandis que quarante mille livres de rente... quand on a de l’ordre... ça reste !..." Je suis franc, moi !
CÉLIMARE Je le vois bien !... Heureusement que votre fille ne partage pas votre opinion...
Colombot C’est vrai... vous lui plaisez assez... Je ne comprends pas ça...
CÉLIMARE(piqué) Qu’y a-t-il d’étonnant ? j’ai su plaire à bien d’autres...
Colombot(incrédule) Vous ?... Laissez-moi donc tranquille !... avec un ventre comme ça !
CÉLIMARE(seul) Il dit qu’il est franc... je le trouve malhonnête, moi. Il me considère comme un fruit sec de la galanterie... c’est à pouffer de rire : j’avais bien envie de lui ouvrir ce petit coffret... (Il l’ouvre et y prend des lettres.) Les lettres de madame Vernouillet... Cette pauvre Héloïse. (Montrant les lettres.) Ceci représente cinq ans d’une passion... C’était une saisissante Bordelaise... mariée à un vieux bonhomme sans éclat ; elle n’avait qu’un défaut... mais un défaut terrible... Comme tous ceux de Bordeaux, elle aimait les champignons... et elle croyait les connaître, la malheureuse ! Si bien que, tous les dimanches, nous partions de Paris le matin, elle, son mari... et un petit panier... et nous allions dans le bois de Meudon herboriser des vénéneux... Elle s’écriait : "Ah ! voilà un cèpe ! ah ! voilà une oronge ! " et elle fourrait tout ça, dans son petit panier... Vernouillet nous suivait de loin, de très loin... c’était charmant... Le soir, on me retenait à dîner. Inutile de dire que je ne touchais pas à cette affreuse fricassée, assaisonnée à l’huile et à l’ail... Certainement, je ne suis pas plus poltron qu’un autre, mais je n’aime pas dîner avec de la mort-aux-rats... Je reprenais du bœuf, et comme j’avais raison !... Un soir, à onze heures, elle me dit : "À demain !..." et, à minuit, j’étais veuf. (Se reprenant.) Vernouillet était veuf... Cet événement changea mes petites habitudes... je ne savais plus que faire de mes soirées... C’est alors que je songeais aux Bocardon... pour m’étourdir... Pauvre Héloïse ! elle avait un style charmant. (Prenant une lettre et lisant avec attendrissement.) "Mon cher ami... n’apportez pas de melon... mon mari en a reçu de la campagne." (Parlé.) Elle pensait à tout. Quelle femme ! (Prenant une autre lettre et lisant.) "Mon cher ami, c’est demain la fête de M. Vernouillet, n’oubliez pas de venir avec un bouquet." (Parlé.) Et j’arrivais le lendemain avec mon bouquet et mon compliment... comme un collégien... L’ai-je assez gâté, ce mari-là ! je le mettais dans du coton... je faisais ses courses le matin... le soir sa partie de dominos. Tous les jours à quatre heures, j’allais le prendre à son bureau... Un jour, il eut mal aux reins... et... non... je l’ai frictionné... Seulement... elle me savait gré de ces petites attentions... un regard bien senti venait me payer de tous mes sacrifices... Allons, c’est bête de s’attendrir, mettons tout cela au feu...
Vernouillet(dépose son chapeau sur une chaise à droite, et s’assied près de Célimare poussant un soupir.) Ah !...
CÉLIMARE(assis et poussant un soupir) Ah ! (Ils se serrent la main.)
Vernouillet Enfin, que voulez-vous ? nous n’y pouvons rien.
CÉLIMARE(qui avait un air gai, prend une mine triste) Mon Dieu... non... nous n’y pouvons rien. (À part.) Il me retarde pour m’habiller.
Vernouillet Célimare... vous ne venez plus me prendre à mon bureau... je vous attends tous les jours jusqu’à quatre heures un quart... je me dis : "Il va venir ! " et vous ne venez pas.
Vernouillet Mon Dieu, oui... comme le temps passe !...
CÉLIMARE Mais, cher ami, du moment que vous y consentez, je vous invite... je compte sur vous !
Vernouillet(s’épanouissant) Vrai ? eh bien, je vais vous prouver que je ne suis point ingrat. (Il cherche des papiers dans sa poche.)
CÉLIMARE(à part) Et ma belle-mère qui m’a bien recommandé de n’inviter personne... on ne tient que seize dans la salle à manger... et nous sommes déjà dix-huit... mais bah ! un de plus... un de plus ! (Il sourit.)
Vernouillet(ouvrant un papier) J’ai pensé à vous ce matin.
Vernouillet Vous y êtes. (Chantant.) Gai, gai, mariez-vous ! C’est un usage Fort sage. Gai, gai, mariez-vous, Le mariage est si doux ! Notre ami, qui se marie, Est la crème des amis ! Ils se donnent la main. Il sera, je le parie, La crème aussi des maris. Gai, gai, Etc.
CÉLIMARE Très joli... mais vous deviez... Vous n’êtes pas dans l’air. (Prenant le papier.) Permettez... Deuxième couplet. (Chantant.) Sa moitié plaît à la ronde.
CÉLIMARE(chantant) Ces deux moitiés dans le monde Doivent faire un tout charmant.
Vernouillet(très gaiement, parlé) Et tout le monde reprend : (Chantant.) Gai, gai, mariez-vous ! Ensemble C’est un usage Fort sage Gai, gai, mariez-vous, Le mariage est si doux !
Vernouillet(tristement) Comme Héloïse enlevait ça... la fin, surtout. (Il soupire.) Ah !...
CÉLIMARE(lui prenant la main et poussant un soupir) Ah !...
Vernouillet Enfin... nous n’y pouvons rien... Je cours m’habiller, et je reviens vous prendre. (Il se dirige vers le fond.)
Bocardon J’ai arrangé tout cela... Ninette était furieuse... elle disait : "Il me le payera ! il s’en souviendra ! Tiens ! son tabouret !..." Tu sais, ce joli tabouret qu’elle brodait pour toi ?... elle ne voulait pas le finir... Alors, j’ai tout pris sur moi. Tu vas voir comme je suis fin... je lui ai dit que tu m’en avais parlé... que tu m’avais chargé de l’inviter... et que cela m’était sorti de la tête.
Bocardon Ainsi, sois tranquille... nous viendrons tous les deux.
CÉLIMARE(à part) Sapristi ! nous serons vingt et un... et on ne tient toujours que seize.
Bocardon Ça l’a un peu calmée... Malgré cela, depuis quelques jours, elle est agacée... Tiens, au fait, depuis le jour où tu nous as fait part de ton mariage... elle est d’une humeur... on dirait que cela la contrarie...
Bocardon C’est ce que je lui ai dit : "Qu’est-ce que ça te fait ? Célimare se marie... eh bien, tant mieux !... sa femme te fera une amie..." car j’entends que nos femmes se lient.
CÉLIMARE(froidement) Oui ! oui ! sans doute... (À part.) Compte là-dessus.
Bocardon Entre nous... je crois avoir découvert le véritable motif de sa mauvaise humeur.
Bocardon Elle ne restera pas... Il y a eu des mots ce matin. Il faudra que tu arranges ça... Nous voulons aussi te consulter pour changer le papier de notre salle à manger.
Bocardon Aussitôt qu’il t’apercevrait, il se dressait sur ses pattes de derrière, comme ça... pour avoir un petit morceau de sucre ! Ah ! tu l’avais bien dressé !
Bocardon C’est au point qu’à peine si tu entrais sous la porte cochère, il se mettait... comme ça... il te sentait. Il faut que l’homme ait un joli parfum, tout de même !
CÉLIMARE Non : mais l’odorat est tellement développé chez les chiens...
Bocardon Enfin, mon pauvre ami, nos soirées sont longues... au lieu de ce bon bézigue que nous faisions tous les soirs...
Bocardon(va jusqu’à la porte de sortie et revient) Ah !... à propos... ma femme m’a chargé de te demander ce que tu penses des Nord.
CÉLIMARE(étonné) Ah bah ! (À part.) Une lettre ! (Haut, voulant prendre le chapeau de Bocardon.) Mais débarrasse- toi donc de ton chapeau.
Bocardon(résistant) Non... je m’en vais... il faut que j’aille acheter des gants...
CÉLIMARE Tu as le temps... tu les achèteras en allant à la mairie... Voyons, donne-moi ton chapeau... je le veux... (Il le prend.)
Bocardon(à part) Est-il aimable !... Voilà un ami.
CÉLIMARE Tu ne m’as rien dit de mon nouveau mobilier.
Bocardon Tiens ! c’est vrai... des meubles neufs !... c’est charmant ! (Il tourne autour de l’appartement qu’il examine.)
CÉLIMARE(à part, visitant le chapeau) Sous la coiffe... à gauche... (Tirant un billet.) Voilà... Que peut-elle me vouloir, à présent ? (à Bocardon) Examine la pendule.
Bocardon(regardant la pendule sur la cheminée) Où as-tu trouvé ça ?
CÉLIMARE(s’oubliant) Dans ton chapeau... (Se reprenant.) Chez Montbro !...
CÉLIMARE(lisant, à part) "Monsieur, je ne qualifierais pas votre conduite... mais si vous êtes un homme d’honneur, renvoyez-moi mes lettres avant midi..." (Parlé.) Ses lettres ! saprelotte... je viens de les brûler...
Madame Colombot Monsieur Célimare, votre fortune, votre brillante fortune... nous a déjà fait passer par-dessus bien des choses... et, pour ne parler que de votre âge, croyez bien que, sans vos quarante mille livres de rente...
CÉLIMARE Oui... je sais... M. votre mari a déjà eu l’obligeance de me le dire... Mais cette lettre ?...
Madame Colombot Elle nous révèle un fait monstrueux... Vous avez un attachement, monsieur !...
CÉLIMARE On méprise ces dénonciations anonymes... mais on ne leur fait pas l’honneur de les lire !
Madame Colombot(montrant sa lettre) Cependant, mon gendre...
CÉLIMARE Cachez ça : j’aime mieux tout dire... Oui, belle-maman, j’ai aimé une femme : vous pensez bien que je ne suis pas arrivé à mon âge... oui, j’ai été chez elle tous les soirs pendant cinq ans...
CÉLIMARE Mais d’un mot je puis dissiper vos inquiétudes : depuis six mois, cette femme n’est plus... une fin tragique et prématurée est venue l’enlever à mon affection... et à l’estime de son mari.
Bocardon(à part) Il y a un mari : je conterai ça à Ninette, ça la fera rire !
Bocardon(lui rendant son salut) Comment donc, madame, c’est moi au contraire.
Madame Colombot(bas à Célimare) Où voulez-vous que je les fourre ?
CÉLIMARE(bas) Ils sont près de la porte du fond. Bocardon est redescendu. Vous ferez une petite table... on s’arrangera. (La reconduisant au fond.) À bientôt, belle-maman ! (Elle sort par le fond.)
Bocardon(à lui-même, sur le devant de la scène, en ramassant la moitié de la lettre déchirée par madame Colombot) Oh ! les lettres anonymes ! je trouve ça hideux. (Regardant l’écriture.) Ciel ! l’écriture de Ninette !
CÉLIMARE(à part) Patatras ! je n’en ai brûlé qu’un morceau.
Bocardon(allant à Célimare) Mais c’est l’écriture de ma femme, monsieur.
CÉLIMARE Mais non... mais non... que tu es bête !...
Bocardon Cette femme mariée... chez laquelle vous passez toutes vos soirées... plus de doute. Je ne suis pas dupe de l’histoire que vous avez faite à votre belle-mère. (Se boutonnant.) Monsieur, il me faut une explication.
Vernouillet(à la cheminée, regardant la pendule) Il est onze heures... partons-nous ?
CÉLIMARE Onze heures !... je vous demande la permission d’aller passer un habit... je vous laisse ensemble. (À part.) Tiens, je ne les ai pas présentés. (Haut, présentant Vernouillet.) M. Vernouillet... mon meilleur ami... (Présentant Bocardon.) M. Bocardon,... mon meilleur ami...
CÉLIMARE(maintenant la porte) Ce sont les tapissiers... c’est insupportable... Allons ! partons ! partons !
Bocardon(allant vers la porte) Attends : je vais les faire taire. (Criant à travers la porte.) Attendez donc qu’on soit parti, vous, là- bas ! (Le bruit cesse.)
Madame Colombot(prenant le bras de Célimare) Allons, votre bras.
CÉLIMARE(à part) Comment la délivrer ? (Haut.) Pardon, un ordre à donner... par là... (Il indique le cabinet.)
Madame Colombot(l’entraînant) Nous n’avons pas le temps... nous sommes déjà en retard. Venez ! venez ! (Ils sortent par le fond.)
Colombot(montrant la porte à Vernouillet et à Bocardon) Messieurs... (Apercevant le coffret resté sur la table et courant le prendre.) Ah ! le coffret ! la surprise. (Il le secoue.) Il y a quelque chose... (Le remettant à Adeline qui entre.) On apportera la corbeille ce soir... vous mettrez ça dedans. (À Bocardon et à Vernouillet.) Messieurs, je vous montre le chemin. (Il sort.)
Pitois(seul) Au lever du rideau, il finit de dresser la table. Quatre couverts... le papa et la maman vont venir déjeuner... Des parents, ça gêne !... de nouveaux mariés, ça a tant de petites choses à se dire ! (Entendant Célimare et Emma qui entrent de gauche en se donnant le bras.) Monsieur et Madame, dérobons-nous ! (Il sort sur la pointe des pieds par la droite.)
CÉLIMARE(au public, tenant Emma sous son bras) C’est bon d’aimer une femme à soi... à soi seul... ce n’est plus du tout la même chose... (À sa femme.) Vous paraissez triste, Emma...
CÉLIMARE Votre papa ne se gêne pas pour dire à votre maman : "Séraphine..." l’autre jour encore, il lui a dit : "Séraphine, tu m’ennuies ! " et elle lui a répondu : "Tu n’as pas le sens commun ! " Voilà un bon ménage ! un vrai ménage où l’on se tutoie... Emma, est-ce que vous... est-ce que tu craindrais de me tutoyer ?...
EMMA(vivement) Oh ! pas maintenant !... plus tard !... nous ne nous connaissons pas assez...
CÉLIMARE(à Pitois) Approche et parle bas... En rentrant hier soir, j’étais d’une inquiétude... Comment as-tu fait sortir la personne qui était chez moi ?... (Il indique la droite.)
Pitois Ah bien ! elle peut se vanter de m’avoir fait une peur !... quand je suis rentré... j’étais allé voir ma femme... qui a touché son mois... j’ai entendu du bruit dans la lingerie... j’allais prendre la pincette... lorsqu’une voix de femme m’a dit : "Ouvrez ! "
Pitois Alors, je lui ai offert un restant de nantilles... mais elle est partie comme un coup de vent...
CÉLIMARE(à part) Heureusement Bocardon ne s’est aperçu de rien... Je l’ai occupé toute la journée... à aller conduire et chercher les dames... (Haut.) Pitois... je suis content de toi... Tiens ! voilà vingt francs.
Pitois(croyant qu’ils sont pour lui) Ah ! monsieur !
CÉLIMARE Non ! tu iras, après déjeuner, acheter un bouquet de roses blanches pour ma femme...
Pitois(désappointé) Ah !... comme ça, la pièce... c’est pour le bouquet ?
CÉLIMARE(à Emma) Je connais un de tes voisins qui ne s’en plaignait pas. (Il joue avec sa serviette et cherche à en donner un coup par-dessous la table.)
CÉLIMARE(à part) Qu’est-ce qu’il vient faire ici ?
Vernouillet(entrant ; il dépose son chapeau sur une chaise au fond, à gauche.) Ne vous dérangez pas... Tiens ! vous déjeunez déjà ? (Saluant.) Mesdames... messieurs... (M. et Mme Colombo et Emma s’inclinent froidement. Célimare se lève, mais madame Colombot le retient.)
Colombot(bas aux dames) C’est ça... soyons froids...
CÉLIMARE(à part) Pauvre homme !... Il vient pour déjeuner. (Haut.) Asseyez-vous donc...
Vernouillet(prenant une chaise à gauche et s’asseyant) Je vous remercie... Grand temps pendant lequel on mange sans parler à Vernouillet.
CÉLIMARE(à Vernouillet) Et vous allez bien ce matin ?
Vernouillet Alors, j’ai eu l’idée de venir chercher de vos nouvelles (un temps), de vos nouvelles (un nouveau temps), de vos nouvelles. Allons, je vois que vous êtes en parfaite santé !... Je vous laisse... (Il se lève et va prendre son chapeau.)
EMMA Oui. (Il débarrasse la table, met tout dans le buffet, et sort en emportant la table desservie.)
Madame Colombot En vérité, mon gendre, vous êtes bien peu complaisant pour vos amis...
Bocardon Ne le grondez pas, il a ses nerfs... Ah ! je savais bien que j’avais encore quelque chose à te dire... C’est pour notre papier de salle à manger. Le veux-tu couleur marbre ou bois ?
Pitois(emportant le plateau, à part) Oh ! les maris ! Dire que j’ai été comme ça. (Il disparaît.)
Bocardon Mes amis... il faut que je vous quitte... j’ai un tas de courses. (Tirant un papier de son agenda.) Voici ma liste, l’emploi de ma journée... (Lisant.) "Passer chez Célimare." C’est fait. "Lui parler de la cuisinière." C’est fait. "Lui parler du papier." C’est fait.
Bocardon Elle ne va plus... il faudra que tu examines ça.
CÉLIMARE Alors, prends-moi tout de suite à l’année.
Bocardon(riant) Ah ! ah ! (Aux autres.) Il n’est pas dans son jour. (Lisant.) "Passer aux Italiens."
CÉLIMARE(remontant à droite, s’asseyant impatienté) Je m’assois.
Bocardon Il faut vous dire qu’il y a aujourd’hui à trois heures un concert mirobolant. La Patti chante, la Penco chante, l’Alboni chante... tout le monde chante.
CÉLIMARE Charmant ! (À part.) Il est à jeter par la fenêtre.
Bocardon De cette façon, elle fera connaissance avec ces dames, et elle verra ton papier !
CÉLIMARE Oui... La fête sera complète...(À part.) Elle n’entrera pas, quand je devrais faire démolir l’escalier.
Bocardon(reprenant sa liste et lisant) "Renouveler monassurance." (Parlé.) Ca te regarde. (Lisant.) "Passer chez Léon." (Parlé.) C’est un cousin de ma femme. (Lisant.) "Lui demander ce qu’il pense des Nord."
Bocardon C’est fait... J’en sors, c’est un bon garçon, pas très fort... mais bon garçon... Impossible de m’en aller... il ne voulait pas me rendre mon chapeau.
CÉLIMARE(à part) Je parie qu’il porte une réponse... Si je pouvais... (Il se dirige tout doucement vers le chapeau de Bocardon, qui est placé sur un meuble à droite.)
Colombot(à Bocardon) Est-ce que vous opérez sur les Nord ?
Bocardon Non... pas moi... c’est ma femme... elle aime beaucoup cette valeur. (Il consulte sa liste et, pendant l’aparté de Célimare indique encore ce qu’il a à faire.)
CÉLIMARE(à part, lisant une lettre qu’il a tirée du chapeau) Voilà ! Un mot de Léon, au crayon. (Lisant à la dérobée.) "À 5 heures, aux Tuileries..." (Parlé, à part.) J’ai mon affaire. (Tirant un crayon de sa poche.) Le concert est pour trois heures... un 3 au lieu d’un 5... "À 3 heures aux Tuileries..." Elle choisira les Tuileries... je la connais. (Il remet le billet dans le chapeau.)
Bocardon(achevant de consulter sa liste) Il ne me reste plus qu’à me faire coiffer.
Vernouillet(se tenant au fond, un peu à droite, où il dépose son chapeau, sèchement.) Mesdames, ne vous dérangez pas, je ne vous importunerai pas longtemps... je n’ai qu’un mot à dire à M. Célimare. (Il échange un salut avec Bocardon qui est un peu remonté.)
M. ET MME COLOMBOT ET EMMA Mais comprend-on son insistance ! Revenir sans être invité. Troubler ainsi par sa présence, Les plaisirs de l’intimité.
CÉLIMARE(seul) Moi, je comprends son insistance, Il se croit, sans être invité En droit de partager, je pense, Les plaisirs de l’intimité.
Vernouillet(toujours au fond) De leur part quelle indifférence, J’en ai le cœur tout attristé, Car je nourrissais l’espérance Par eux d’être autrement traité.
Bocardon Je suis pressé, l’heure s’avance, Bientôt avec ma liberté Le concert nous rendra, je pense, Les plaisirs de l’intimité.
(Bocardon sort par le fond. Emma, M. et Mme Colombot entrent par la gauche.)
CÉLIMARE(à part) Allons ! il s’agit de trancher cela comme avec un couteau... je vais lui faire comprendre que ses visites sont par trop multipliées. Mon cher Vernouillet, j’ai à vous parler.
Vernouillet(sèchement) Moi aussi... je suis venu pour ça.
CÉLIMARE Vernouillet, je n’ai pas besoin de vous dire combien je vous aime... je crois vous avoir donné assez de preuves de mon amitié.
CÉLIMARE Vous plaisez beaucoup à ma femme... certainement... mais, entre nous... c’est une petite sauvage... elle n’aime pas les nouvelles connaissances, et alors, vous savez... un mari doit faire des concessions ; mais, soyez tranquille, j’irai vous voir.
Vernouillet Je me suis dit : "Autrefois... quand ma femme vivait... Célimare était aux petits soins pour moi... Maintenant qu’elle n’est plus, il me lâche. Pourquoi ?..."
CÉLIMARE(à part) Que le diable l’emporte avec ses réflexions !
Vernouillet "Mais, s’il me lâche, ai-je ajouté, ce n’est pas moi qu’il aimait, et, si ce n’est pas moi... c’était donc ma femme ? "
CÉLIMARE Vernouillet !... c’est mal ! c’est très mal ! (A part) Il va devenir jaloux, à présent !
Vernouillet Alors, un soupçon horrible a traversé mon cerveau, je me suis rappelé toutes les circonstances de notre intimité...
Vernouillet Non... je ne me battrai pas. Le duel est un préjugé barbare... mais je vous attendrai le soir au coin de votre rue... avec des pistolets...
Vernouillet(prenant le bouquet et tombant dans les bras de Célimare) Ah ! mon ami... mon excellent ami... et des roses blanches !... Ah ! j’étais bien injuste... et cependant, quand j’y songe... car enfin, vous ne quittiez pas ma femme...
Vernouillet(à Célimare) Merci ! ça va mieux. (Apercevant Emma et lui montrant le bouquet) Voyez donc, madame, comme il est joli ; c’est un présent de votre mari.
Colombot(bas) Si c’est comme cela qu’il le met à la porte.
Vernouillet(remontant en scène) Vous m’avez fait une surprise... À mon tour... J’ai fait faire ma photographie. (Il tire des porte- cartes de sa poche.) Et je n’ai point oublié ces dames... il y en aura pour tout le monde.
CÉLIMARE Attendez-donc... (A part.) Il faut que je le trouve. C’était un soir... non... un jour... il faisait extrêmement chaud... j’étais allé vaguement à l’école de natation... Tout à coup mes deux pieds se prennent dans les filets, au fond.
CÉLIMARE Je tirais... je tirais... impossible de me dégager... je commençais à faire des réflexions sérieuses... "Mourir si jeune ! " m’écriai-je, (Se reprenant.) me disais-je, parce que, au fond de l’eau, on ne peut pas crier...
CÉLIMARE Et il venait de manger... notez ce détail ! il plonge... il me rejoint, il me serre la main en me disant : "Courage, Célimare, ne désespérez pas de la Providence."
CÉLIMARE Avec son couteau... (Se reprenant.) Avec ses ongles... avec ses dents... dans ces moments-là, on prend ce qu’on trouve... bref, il m’empoigne par le bras... et me ramène à la surface aux applaudissements de la populace.
CÉLIMARE Lui ?... il resterait vingt-deux minutes sous l’eau, sans boire ni manger.
Colombot Tiens ! ça me rappelle qu’il y a huit jours, en pêchant, j’ai laissé tomber ma montre près du Pont-Neuf... il serait peut-être capable de la retrouver.
CÉLIMARE Lui ?... il est capable de tout... Et voilà l’homme auquel vous ne voulez pas que j’offre un misérable bouquet le jour de sa fête !
CÉLIMARE Et voilà l’homme que vous voulez que j’exile de mon foyer !... Non... accusez-moi... blâmez- moi ! mais il y a un courage qui me manquera toujours, c’est le courage de l’ingratitude.
Madame Colombot(un petit coffret à la main, s’adressant à Emma) Ma chère enfant, impossible de mettre la main sur tes bracelets... J’ai fouillé partout et je n’ai rien trouvé que ce coffret.
CÉLIMARE(le reconnaissant, à part) Ah ! mon Dieu ! (Haut.) Où avez-vous pris ça ?
EMMA(bas, avec énergie) Il ne vous manquerait plus que d’avoir le courage de l’ingratitude... Je vous défends de m’accompagner. (Elle remonte, ainsi que M et Mme Colombot.)
CÉLIMARE(à part, sur l’avant-scène) Bon ! nous voilà brouillés !
Vernouillet(à Célimare) Si vous le voulez, nous ferons une petite partie comme autrefois...
Bocardon(hésitant) C’est que... la musique italienne... (A part.) Une partie !... (Haut.) Ma femme est encore bien souffrante !... je vais chercher la table. (Elle rentre à gauche.)
CÉLIMARE(qui est remonté, à sa femme) Voyons... Emma...
BOCARDON ET VERNOUILLET(entrant) Voilà la table ! (Ils la posent au milieu du théâtre, Pitois est entré apportant divers effets pour la sortie de ses maîtres.)
CÉLIMARE(à part, redescendant) Ah çà ! est-ce que je vais traîner toute ma vie ce cabriolet à deux roues ?
(Emma, madame Colombot et Colombot font leurs préparatifs de sortie. Pitois se tient au fond, à gauche ; Vernouillet et Bocardon s’occupent à la table de jeu. Célimare est remonté près d’Emma et cherche à se soustraire à la partie proposée.)
(Ensemble Air d’Offenbach)
EMMA ET CÉLIMARE Lorsque je rêvais un plaisir, Quelle insupportable journée ! Voilà l’affreuse destinée Que me réserve l’avenir. M. ET MME COLOMBOT ET PITOIS Lorsqu’elle rêvait un plaisir, Quelle insupportable journée ! Voilà la triste destinée Que lui réserve l’avenir.
BOCARDON ET VERNOUILLET Ah ! pour nous quel charmant plaisir. Et quelle agréable journée ! Comme autrefois la destinée A pris soin de nous réunir.
CÉLIMARE(à part, continuant l’air) C’est le châtiment qui commence !...
CÉLIMARE(s’asseyant) Bravo ! Me voilà condamné d’avance À trois heures de domino ! S'asseyant. Parlé, pendant que Vernouillet et Bocardon le forcent à rester assis. Je boude !
(Pendant la reprise, Célimare s’est assis avec humeur. Emma, M. et madame Colombot sortent par le fond. Célimare veut les suivre et fait divers mouvements pour partir ; mais Vernouillet et Bocardon le forcent à rester assis.)
ACTE III
(Un salon de campagne, très élégant, avec trois portes au fond, ouvrant sur un jardin et garnies de stores. Portes latérales, au premier et troisième plan ; une table à ouvrage, à gauche ; chaises et tabourets. — À droite, chaises, fauteuils, etc. — Deux jardinières dans les pans coupés.)
Madame Colombot(le prenant sur la table) Le Constitutionnel ?... Le voilà !
Colombot Encore sous bande... Célimare est si amoureux, qu’il n’a même plus le temps de décacheter son journal... Ça me rappelle que, dans les commencements de notre mariage, je lisais, un soir, ce même Constitutionnel, ça t’ennuyait, tu l’as jeté au feu... et alors...
Madame Colombot Mais taisez-vous donc !... je ne sais pas ce que vous avez aujourd’hui...
EMMA(entrant par le fond, un bouquet de fleurs à la main) Vois donc, maman, les belles fleurs que je viens de cueillir... et dans notre jardin, s’il vous plaît !
Madame Colombot(prenant le bouquet) Délicieuses !... Où est donc ton mari ?...
EMMA Il achève de prendre son café... près du bassin... je le quitte !...
Colombot Alors, il va venir !... (Apercevant Célimare qui paraît au fond.) Tiens ! le voilà !
CÉLIMARE(sa tasse de café à la main) Comment ! ma petite femme, tu me laisses seul ?...
EMMA Dame ! tu n’en finis pas de prendre ton café.
CÉLIMARE(amoureusement) Je n’en finis pas... parce que je te regarde...
CÉLIMARE C’est convenu ! à deux heures, nous levons l’ancre... (Tirant un morceau de pain de sa poche.) Ah ! tenez, beau-père, une croûte de pain pour vos poissons rouges...
Colombot J’en ai déjà plein mes poches... mais ça ne fait rien... ils vont se régaler...
CÉLIMARE Vous faites des études sur le poisson rouge ?
Colombot C’est un peuple très intéressant... ils me reconnaissent...
Colombot(s’adressant aux dames) Ils approchent quand j’arrive... et ils me regardent avec des yeux d’un doux... Quand ils seront apprivoisés, nous jetterons le filet, et nous les mangerons.
CÉLIMARE Enfin, ils sont partis !... nous voilà seuls... tous les deux...
EMMA(assise) Il me semble que ça nous arrive souvent.
CÉLIMARE Je m’applaudis tous les jours d’avoir loué cette campagne !... Un jardin charmant... un rocher... et un labyrinthe... Veux-tu venir dans le labyrinthe ?...
CÉLIMARE Oui... tu m’as pardonné... Lundi, tu m’as pardonné !...
EMMA(baissant les yeux) Je vous ai pardonné... mais je vous en veux toujours... Une pareille conduite...
CÉLIMARE D’abord, je ne te connaissais pas... Et puis, j’étais jeune... j’ai été entraîné... Mais, c’est ma seule faute... mon seul crime... car c’en est un !
Vernouillet(vivement) J’ai dans ma malle une petite pharmacie de voyage : de l’émétique, de la magnésie, de l’arnica, du taffetas d’Angleterre. Nous vous donnerons tout cela... pas à la fois.
Vernouillet Voilà huit jours que je vous cherche ! Mais j’ai eu un éclair... un éclair du cœur !... Je me suis rappelé que vous étiez abonné au Constitutionnel.
Vernouillet Je me suis dit : "Il doit se faire envoyer son journal à la campagne" ; je suis allé au bureau... On a refusé de donner votre adresse sans un mot de vous... Je leur ai expliqué que je ne pouvais pas apporter un mot de vous, puisque je ne savais pas où vous étiez... Alors, on m’a fermé le guichet sur le nez.
CÉLIMARE(à part) Très bien, voilà un bon journal ! Je vais renouveler mon abonnement.
Vernouillet Je ne me suis pas rebuté... j’ai demandé un rendez-vous au rédacteur en chef... pour une communication importante... Il m’a reçu... Je lui ai exposé ma demande ; il m’a renvoyé au gérant, qui m’a renvoyé au chef des départs de la province, qui m’a renvoyé à celui de Paris, qui m’a renvoyé à celui de la banlieue... Ça a duré quatre heures... Enfin, j’ai vu votre bande : Auteuil, rue La Fontaine, 44... Votre abonnement finit le 1er octobre... Et me voilà !...
CÉLIMARE(lui serrant la main) Oh ! merci ! (À part) Je me désabonne.
Vernouillet L’amitié rend l’homme ingénieux !... il faut tâcher de transpirer.
CÉLIMARE Alors, comment as-tu fait pour me découvrir ?
Bocardon C’est un miracle... tu as de la chance, toi !... Je cherche une maison de campagne pour ma femme... Alors, ce matin, je me promenais dans Auteuil, m’arrêtant à chaque porte devant les écriteaux... lorsque tout à coup... au numéro 44... Minotaure... mon chien... se dresse sur ses deux pattes de derrière... comme ça. Je l’appelle... il refuse d’aller plus loin... et il me regarde toujours comme ça... Alors, je me dis : "Célimare est ici ! " Je sonne, je reconnais Pitois... Minotaure t’avait senti !
M. ET MME COLOMBOT, EMMA (Air du Pince-nez) Sans perdre un seul instant Entrez dans cet appartement ; Vous y bien recevoir Est notre plus fervent espoir.
Vernouillet Sans perdre un seul instant Entrons dans cet appartement ; Aujourd’hui, j’ai l’espoir Qu’ils doivent m’y bien recevoir.
Bocardon Sans perdre un seul instant, Entrez dans cet appartement ; Ayez donc bon espoir, On va vous y bien recevoir.
(Ils sortent par la droite, excepté Célimare, qui sort par le fond.)
Bocardon Je viens de voir une maison ravissante... à côté de la vôtre... J’attends Célimare pour la louer...
EMMA(assise à droite et travaillant à une tapisserie) Comment !... nous serions voisins ?
Bocardon(qui a pris une chaise, mais sans s’asseoir) Porte à porte... Le soir, ma femme viendrait... elle travaillerait pendant que nous ferions notre petit bézigue...
Bocardon Ce n’est pas pour la vanter... mais je crois que Ninette vous plaira... elle est tout à fait dans votre genre... c’est une femme d’intérieur... (Confidentiellement.) Elle raccommode !
Bocardon Je ne lui reproche que d’être un peu timide... Nous ne voyons personne... excepté Léon... Et encore, c’est moi qui l’ai exigé... Elle le trouve nul, ce jeune homme.
Bocardon J’ai mes raisons... je ne dis rien... mais j’y vois clair... Chaque fois que je prononce le nom de Célimare,... elle élude... elle me répond par celui de Léon... qu’elle ne peut pas souffrir... Je crois qu’elle est vexée de n’avoir pas encore reçu votre visite.
EMMA Nous prendrons une voiture... c’est l’affaire d’une heure... Va t’habiller.
CÉLIMARE Ma chère amie, je suis désolé d’avoir quelque chose à te refuser... mais j’ai des raisons... des raisons personnelles pour ajourner cette visite...
EMMA Tu n’y penses pas... tu vas chagriner de vieux amis... blesser madame Bocardon, une si excellente dame, simple, timide même...
CÉLIMARE Tu ne me crois pas... Où est le chapeau ?... (Apercevant le chapeau de Bocardon sur un meuble.) Il est là... très bien ! (À Emma.) Qu’est-ce que tu dirais si je faisais apparaître, à l’instant même, une lettre de la timide madame Bocardon... adressée à son cousin ?
CÉLIMARE Fais-moi le plaisir d’aller chercher cet imperturbable chapeau gris qui s’épanouit là-bas...
EMMA(allant prendre le chapeau) Ce chapeau... le voilà... mais je ne comprends pas...
CÉLIMARE Maintenant, regarde sous la coiffe... (L'arrêtant.) Attends... il faut te dire, auparavant, que Ninette... que madame Ninette Bocardon, manque complètement de confiance dans l’administration des postes... alors elle glisse ses petits épanchements... franco... dans le chapeau de son mari.
CÉLIMARE Mais tu n’as pas compris... le chapeau... c’est le chapeau de l’année dernière ! Voyons... réfléchis seulement une minute... Depuis huit jours, je ne te quitte pas... je ne suis pas sorti une seule fois... (Prenant la lettre des mains de sa femme.) D’ailleurs, regarde ce papier, il est vieux il est jaune, il est fané... (Apercevant la date.) Tiens !... 62 !... elle a daté !... (Embrassant le papier.) Oh ! merci !
Bocardon(entrant du fond) Je viens d’attacher Minotaure... il ne voulait pas me suivre... il te sentait. Ah ! il t’aime bien, Minotaure !
EMMA(à part) La vue de ces deux hommes m’est insupportable !
Bocardon À propos de Minotaure !... ça me rappelle une histoire bien drôle. (À Emma.) Vous allez rire... Un soir, je rentrais chez moi avec mon chien... que je venais de promener... Je le promène tous les soirs... j’arrive dans la chambre de ma femme... Tout à coup, Minotaure s’élance contre la porte de l’armoire... il se met à gratter... à aboyer ! Je me dis : "C’est un rat... ou un voleur..." J’ouvre l’armoire... c’était Célimare !
Vernouillet(à Emma, pour détourner son attention) Ma femme avait un perroquet encore plus extraordinaire que votre chien... Célimare prenait plaisir à l’instruire...
CÉLIMARE(à part) Allons, le perroquet maintenant !
Vernouillet Sa cage était dans l’antichambre... et, chaque fois qu’il me voyait rentrer, il criait : "Voilà Monsieur ! voilà Monsieur ! "
CÉLIMARE Choisissez !... Parbleu !... je choisis ma femme !... Mais le moyen ? Si je donne congé à Vernouillet... ses soupçons vont lui revenir... il a des idées si larges sur l’emploi du pistolet... Après tout, moi, je ne peux pas lui en vouloir, à ce bonhomme... (Souriant.) Pendant cinq ans, il a été très hospitalier.
Colombot Monsieur, je quitte ma fille... elle m’a tout appris... c’est révoltant ! Un... passe encore !... mais deux... Ah çà ! c’était donc une profession chez vous ?
CÉLIMARE Ah permettez, beau-père, mon passé n’appartient pas à ma femme...
Colombot Soit !... mais il ne faut pas qu’il vienne s’installer dans votre ménage... votre passé ! et qu’il y raconte des histoires de chien et de perroquet... biscornues !
CÉLIMARE(leur serrant la main) Merci... merci... pour cemot !... Mon médecin me quitte à l’instant... il m’a trouvé quelque chose dans les voies respiratoires.
CÉLIMARE Ce n’est pas précisément... là... C’est une sueur des bronches... et il m’a ordonné un séjour de quelques mois sous le beau ciel de l’Italie... à Venise !
Bocardon(passant) Une idée ! Ninette me tourmente depuis longtemps pour voir l’Italie... Si, au lieu de louer une maison de campagne... oui... nous partons avec toi !
CÉLIMARE(à part) Ah ! il n’est pas possible... ils sont vissés !... (Il remonte un peu.)
Colombot(d’un ton déterminé) Allons, il faut en finir... et, puisque Célimare n’a pas le courage de vous avouer ses torts... je vais...
CÉLIMARE(allant à Colombot, bas et vivement) Non ! laissez-moi leur dire...
CÉLIMARE(à part) Je les tiens. (Haut à Vernouillet et à Bocardon.) Mes amis, vous saurez tout... ce voyage dont je vous parlais tout à l’heure... c’est une fuite... une fugue !...
CÉLIMARE(bas à Colombot) Taisez-vous donc ! vous ne comprenez rien. (Aux autres.) Enfin je dois... neuf cent soixante- quatorze mille francs... sans compter les frais !
CÉLIMARE Merci, merci pour ce mot... mais je me relèverai... on me propose une affaire magnifique... il s’agit de fabriquer du zinc avec de la terre de bruyère... c’est un secret... n’en parlez pas !
CÉLIMARE Et c’est ici que j’ai besoin de toute votre amitié.
Vernouillet(lui prenant la main) N’en doutez pas !...
Bocardon(de même) Compte sur moi... à la vie, à la mort !
CÉLIMARE Merci, merci pour ce mot !... Il me faudrait cent mille francs ! (Bocardon et Vernouillet retirent doucement leurs mains. Voyant leur mouvement et à part.) Allons donc ! (Haut.) J’aurais pu les chercher à droite... ou à gauche, mais vous m’en auriez voulu...
CÉLIMARE(à part) Je suis en train de les dévisser... (Haut.) Alors, je vous ai fait à chacun votre part... cinquante mille francs à l’un, cinquante mille francs à l’autre... comme ça il n’y aura pas de jaloux.
Vernouillet(embarrassé) Certainement... un vieil ami...
Bocardon(de même) Et dans le malheur encore ! c’est sacré ! (Ils remontent un peu.)
Colombot(bas à Célimare) Vous allez voir qu’ils vont vous les prêter.
CÉLIMARE(bas) Ah ! s’ils font ça... je les garde ! (Haut.) Du reste, je ne suis pas pressé, pourvu que j’aie cette somme avant cinq heures. (Tirant sa montre.) Il en est trois.
Vernouillet(tirant sa montre) Deux heures et demie, vous avancez...
CÉLIMARE Règle générale... on peut tout demander... tout prendre à un ami... (À part.) même sa femme ! (Haut.) Mais il ne faut pas toucher à sa bourse.
Pitois(entrant) Monsieur !... le dogue emporte votre caoutchouc.
CÉLIMARE Le jour où il viendra au monde... voici ce que je lui dirai : (il semble tenir un enfant sur son bras, et fait le geste de lui donner de petites claques) "Jeune homme, ne faites jamais la cour à une femme mariée. Si vos passions désordonnées vous entraînent, je ne vous gronderai pas pour ça... mais respect à la femme mariée... à moins qu’elle ne soit veuve ! "
CHŒUR (Air : Mon maître a des châteaux) (Chatte) Les beaux jours vont fleurir, Plus d’ennuis, plus de nuage, Rien ne viendra, je gage, Les assombrir À l’avenir.
EMMA(au public) Air d’Yelva De leur départ, ce soir ma joie est grande.
CÉLIMARE Moi, sans regrets, je les ai vus partir. Au public. Au premier mot d’argent qu’on leur demande Les vrais amis ne doivent pas s’enfuir. Voilà, messieurs, quelle est ma théorie : Or, dussiez-vous me trouvez exigeant, Montrez-vous tous mes amis, je vous prie, En revenant nous porter votre argent.
TOUS Montrez-vous tous nos amis, je vous prie, En revenant nous porter votre argent.
« CÉLIMARE LE BIEN-AIMÉ » est une comédie de mœurs vive, spirituelle et d’une précision redoutable, construite sur un mécanisme de quiproquos, de jalousies mal orientées et d’amitiés encombrantes. Sous sa légèreté apparente, la pièce met à nu un monde de convenances, de faux-semblants et de calculs affectifs, où chacun parle d’amour, d’amitié ou de respectabilité avec une part de mauvaise foi délicieuse. Le comique naît moins de l’intrigue elle-même que de la façon dont elle s’emballe, à mesure que Célimare tente de préserver une image honnête tout en restant le vieux libertin qu’il fut, et que les autres personnages s’acharnent à projeter sur lui leurs soupçons, leurs souvenirs ou leurs intérêts.
Pour les comédiens, la pièce demande une grande écoute rythmique. Les répliques sont souvent brèves, enchaînées, presque musicales, et la mécanique comique repose sur l’art de laisser naître l’effet sans le souligner excessivement. Célimare doit conjuguer charme, mauvaise foi, panique et habileté avec une apparente aisance mondaine. Ce n’est pas un simple farceur : il est à la fois sincère dans ses élans et parfaitement cynique dans ses réflexes. Les autres rôles, Bocardon, Vernouillet, Colombot et Madame Colombot, ne sont pas de simples figures de vaudeville ; chacun incarne une logique propre, une manière de défendre son territoire affectif, moral ou conjugal. Leur vérité comique vient précisément du sérieux avec lequel ils prennent ce qui, pour le public, devient désastreusement ridicule.
La pièce offre aussi de très beaux enjeux de jeu pour Emma, qui passe de la naïveté à la lucidité, puis à une autorité conjugale pleine de grâce et de fermeté. Son évolution structure une partie essentielle du troisième acte : elle cesse d’être l’épouse à ménager pour devenir l’égale morale de Célimare, celle qui sait ramener le désordre à sa juste place. C’est un personnage de finesse, dont la colère doit toujours rester élégante, et dont la fermeté finale donne à la comédie sa résolution la plus satisfaisante. Autour d’elle, les personnages secondaires participent à un chassé-croisé permanent où chacun croit savoir, interprète mal, et finit par défendre malgré lui les intérêts du couple central.
Pour la mise en scène, le texte appelle une clarté absolue dans les déplacements, les regards et les entrées. L’espace est un moteur dramatique à part entière : coffret, chapeaux, lettres, portes, cabinet, lingerie, tout circule, tout se cache, tout se révèle au mauvais moment. Il faut que le spectateur sente constamment la fragilité de l’équilibre. La réussite du spectacle dépendra de la lisibilité du jeu d’ensemble, de la précision des apartés, et de la capacité à faire entendre les sous-entendus sous la brillante surface des échanges. La partition finale, qui renverse la comédie de la suspicion en leçon de prudence conjugale, doit garder son allant satirique tout en laissant apparaître, sous le rire, une véritable tendresse pour les faiblesses humaines.
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