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Acte I
(Un petit café d'habitués, qu'éclairent quelques becs de gaz. Au fond, la porte, de chaque côté de laquelle, sur les vitres de la façade, des affiches qui tournent le dos. A droite, vu de profil, le comptoir, où trône une pompeuse caissière; puis une série de tables de marbre qui viennent jusqu'à l'avant-scène. A gauche, longeant le mur, une égale quantité de tables. Au centre, une table isolée, chargée de journaux et de brochures. Au lever du rideau, outre quelques consommateurs qui s'en iront au cours de l'acte, un monsieur d'âge respectable, assis à une des tables de droite, devant une tasse de café, s'absorbe dans la lecture du Temps. A gauche, près de la rampe, Boubouroche joue la manille avec Potasse, contre MM. Roth et Fouettard, les reins dans la moleskine de la banquette. Grand amateur de bière blonde, il a déjà, devant lui, un beau petit échafaudage de soucoupes; cependant que Fouettard et Roth, qui se sont attardés aux cartes et qui n'ont pas encore dîné, achèvent par petites gorgées l'absinthe restée en leurs verres.)
Boubouroche Alors, laisse-moi conduire. C'est curieux, aussi, ce parti pris de vouloir, toujours et quand même, conduire la manille parlée!... Comme s'il était donné à tout le monde de conduire la manille parlée! (Cependant Roth et Fouettard se font du bon sang en silence.) Tiens, regarde Roth et Fouettard!... Ils se fichent de toi; c'est flatteur!... Et ça nous coûte une levée.
Boubouroche(jouant.) Pour moi! (Il ramasse ses levées et fait à demi-voix son compte.) Quatre et quatre huit et cinq treize. Et cinq, dix-huit; et un, dix-neuf; et un, vingt. Et cinq, vingt-cinq; et quatre, vingt-neuf; et six, trente-cinq. Et un, trente-six; et quatre, quarante... Et seize, cinquante-six. C'est bien cela. Vingt-deux pour nous; marque, Potasse.
Boubouroche C'est à Fouettard. Où diable est mon tabac?
Fouettard(qui l'avait mis dans sa poche l'en retire.) Le voici. Simple distraction. (Là-dessus il ramasse les cartes, les bat, et donne à couper.)
Boubouroche(ramassant ses cartes au fur et à mesure qu'elles lui sont distribuées.) C'est pour la paix que mon manteau travaille, Loin des canons, je vis en liberté...
Fouettard(agacé et s'arrêtant de donner.) Ah! non, tu nous rases, tu sais, avec ton Forgeron de la Paix!
Roth Pour sûr, tu nous rases!... Sans blague, vieux, ça ne te serait pas égal de chanter autre chose?
Boubouroche Non. A-t-on idée d'un entêtement pareil? (Mouvement de Potasse.) Tu ne sais pas la conduire, je te dis; tu ne sais pas la conduire, la manille parlée!... Tu la conduis comme une charrette à bras, comme une soupière, comme un tire-botte! Depuis des années, je te le répète! Seulement, voilà; l'orgueil, l'éternel orgueil, le besoin de briller et d'étonner le monde par des mérites que l'on n'a pas!... Faire le malin et l'entendu...
Potasse Oh! mais pardon! En voilà assez! (Il se lève.) Amédée!
Boubouroche Tu sais bien que, pas un instant, l'idée ne m'est venue de te blesser par des paroles désobligeantes! Nous sommes des amis, que diable! Oublie donc un moment d'erreur, et reprends tes cartes, Potasse. Que veux-tu, c'est plus fort que moi; quand je joue la manille, je ne me connais plus. (Tandis que Boubouroche a ainsi discouru, Potasse, sa rancune désarmée, a rendu à Amédée son chapeau et son pardessus. A la fin il a repris, à la table de jeu, la place qu'il y occupait au lever de rideau. Il reprend son jeu laissé là, et chacun des autres joueurs ayant également repris le sien, la séance continue. Un temps puis:)
Boubouroche(très humble.) Donc, tu as deux carreaux, deux coeurs, le manillon de trèfle deuxième, et deux piques par le manillon. C'est bien ton jeu?
Boubouroche Bon! Cache-le! Joue atout. (Etonnement de Potasse.) Joue atout; crois- moi... du plus gros. (Potasse convaincu abat le roi d'atout.) Si le manillon est chez Roth...
Boubouroche Laissez, laissez... vous gênez mon inspiration. (A lui-même.) Ils font la manille de trèfle; on ne peut pas les en empêcher. Ça ne fait rien; ils perdent quand même. (A Potasse:) Ecoute, je vais jouer pique pour toi.
Boubouroche(jouant à mesure qu'il annonce.) Trèfle pour toi!... Trèfle pour moi!... Et coeur. Vingt-sept pour nous, et vingt-deux à la marque: quarante-neuf... Vous êtes dans le lac.
Potasse Depuis que ta mère t'a mis au monde pour le plus grand bien des tapeurs et des poseurs de lapins. Tu n'as pas honte, gros cornichon, de payer les soucoupes de ces deux carottiers quand ce serait justement à eux de payer les nôtres? En somme, quoi? Ils ont perdu.
Boubouroche Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je ne joue pas pour gagner.
Boubouroche Ça, mon Dieu, je ne dis pas le contraire. Mais au fond, tu entends, Potasse, je ne fais que ce que je veux faire et ne crois que ce que je veux croire. Je suis têtu comme une mule, avec mes airs de gros mouton.
Potasse Avec ton dos de pachyderme et ta tête de sanglier, tu as juste assez d'énergie pour être hors d'état de défendre ta bourse contre l'invasion des barbares, juste assez de poils aux yeux -- tu entends, Boubouroche? -- pour passer par un trou de souris le jour où ta maîtresse exige que tu y passes.
Boubouroche Adèle me fais passer par un trou de souris?
Boubouroche Tu parles sans savoir. Tais-toi. Que connaissant la nature d'Adèle et que naturellement avide de vivre sur le pied de paix, je fasse bon marché de ses petits travers et lui donne volontiers raison...
Boubouroche Ça, mon Dieu! c'est encore possible... Mais passer par des trous de souris?... Sois tranquille, va, je sais ce que je fais. On n'a pas vécu huit ans avec une femme sans être fixé sur son compte.
Boubouroche(très simplement.) Oh, du tout!... Je paraîtrais plutôt plus jeune que mon âge. Je suis gros, c'est ce qui explique ton erreur; mais, si j'ai du ventre, je n'ai pas de rides. (Large sourire satisfait.)
Potasse(attendri, à mi-voix.) Bon garçon. Et d'où vient, dis-moi, que tu aies attendu trente ans pour te donner le luxe d'une maîtresse?
Boubouroche De bien des choses, mon ami. D'abord d'une grande timidité, que j'ai toujours portée en moi, et dont je n'ai jamais pu me défaire. Puis, je suis un peu... sentimental, en sorte que j'ai longtemps cherché, sans les trouver, une âme qui fût soeur de la mienne, un coeur qui sût comprendre le mien. (Rires de Potasse.) J'ai dit quelque chose de drôle?
Potasse Ne t'inquiète pas, continue. Tu es à couvrir de baisers.
Boubouroche(bien qu'un peu étonné, continue.) Je rencontrai Adèle dans une maison amie, où elle venait, le dimanche soir, prendre le thé et faire la causette. Elle avait alors vingt-quatre ans et le charme indéfinissable qu'ont les blondes, très blondes, en deuil.
Boubouroche De six mois. Elle me plut, mais elle me plut!... Mille fois plus que je ne saurais dire!... Sa distinction surtout me charmait; tu sais, cette allure d'honnête femme à laquelle un homme ne se trompe pas?
Potasse(qui se fait du bon sang, mais se garde d'en laisser rien voir.) Oui; tu as l'oeil américain.
Boubouroche Et je songeais mélancolique: Ne te frappe pas, Boubouroche; ce fruit n'est pas pour ton assiette. Un soir, elle me pria de lui donner le bras et de la déposer à sa porte. Nous partîmes. Le silence des rues et le clair de lune qu'il faisait m'inspirèrent des témérités. Sous l'ombre de sa porte cochère, comme elle me donnait le bonsoir, je pris ses petites mains dans les miennes, comme ceci il prend les deux mains de Potasse, je fixai mes yeux en les siens, comme cela (il fixe Potasse dans les yeux) , et, d'une voix tremblante d'émotion: Madame, lui dis-je, je vous aime. Vous êtes un parfum, une perle, une fleur et un oiseau.
Potasse Parfaitement. Et huit jours après tu la mettais dans ses meubles.
Boubouroche(blessé du terme et rectifiant.) Huit jours après, Adèle et moi associions nos deux existences, ce qui n'est pas la même chose.
Boubouroche Il ne manquerait plus que je lui en demande! Je lui donne, en effet, trois cent francs par mois et je lui paye son loyer, mais enfin je ne l'entretiens pas. (Rires de Potasse.) On n'entretient pas une femme parce qu'on fait son devoir d'honnête homme en lui simplifiant, dans une certaine mesure, les complications de l'existence. (Rires de Potasse.) Mais, mon cher, je l'entretiens si peu, que nous ne vivons pas ensemble! (Rires énormes de Potasse.) Bien mieux!... je n'ai même pas la clé de l'appartement!
Boubouroche Eh! Tu m'assommes avec ta poire!... Adèle n'est pas une grisette; c'est une femme très bien élevée; elle a sa famille, ses relations; elle tient à ne pas se compromettre, et je trouve ça très légitime.
Potasse En résumé, une de ces femmes qui veulent bien faire comme les autres, à la condition que les autres n'en sachent rien? Je connais. Elles sont comme ça quelques milliers sur le pavé de la capitale.
Boubouroche Où est l'utilité, pour une femme, de déshabiller sa conduite et de la mettre toute nue devant le monde?
Potasse(qui ne discute plus.) Tu as raison, je ne connais rien de plus oiseux que les théories sur la vie. (Se levant:) Tu es heureux?
Boubouroche Infiniment. Que me manquerait-il pour l'être? Je suis un homme sans appétits; je puis me lever à mon heure et me coucher quand ça me convient; mes moyens me permettent de manger à ma faim, de me désaltérer à ma soif, de fumer à ma suffisance et de prêter cent sous, quand l'occasion s'en présente, à un camarade gêné. J'ai, en plus, la liaison bourgeoise qui convenait à un homme comme moi: une petite compagne sensée et économe, que j'aime, qui me le rend bien, et dont la fidélité ne saurait faire question une seule minute. Alors quoi? Oui, je suis heureux autant qu'il est possible à un homme de l'être; et c'est ce qui me permet, vois-tu, vieux, d'être indulgent aux pauvres diables qui aiment mieux gagner que perdre au noble jeu de la manille et préfèrent mon tabac au leur, parce qu'il est meilleur marché. (Potasse, pendant cette tirade, est allé à la patère et y a décroché son chapeau, son paletot et sa canne.)
Boubouroche(seul, tirant sa montre.) Neuf heures dix... Monterai-je un instant chez Adèle?... Achevons d'abord ce distingué. La bière est bonne conseillère. (Il boit.)
(Sitôt la disparition de Potasse, le monsieur qui lisait Le Temps à l'extrême gauche s'est levé sans bruit de sa place. Il a déposé sur la table les huit sous de sa consommation, et s'approchant, le chapeau à la main, de Boubouroche qui bourre une pipe:)
Le monsieur(avec une extrême politesse.) Je vous demande pardon, monsieur; vous êtes bien M. Boubouroche?
Le monsieur Répondez franchement, oui ou non. Je vous dirai pourquoi après.
Boubouroche(vaguement inquiet.) Soit! Il est en effet exact que cette dame est... mon amie.
Le monsieur C'est tout ce que je voulais savoir. (Très aimable:) Eh bien! monsieur, elle vous trompe.
Boubouroche(sursautant.) Elle me... Asseyez-vous donc, monsieur... Voulez-vous prendre un distingué? (Mimique discrète du monsieur.) Si fait! Si fait! (Au garçon:) Deux distingués, Amédée. Expliquez-vous, monsieur, je vous prie. (Boubouroche est fiévreux. Le monsieur, lui, très calme, a pris la chaise de Potasse.)
Le monsieur Combien je suis fâché, monsieur, d'avoir à vous gâter aussi complètement que je vais avoir l'honneur de le faire les illusions où vous vous complaisez! La sympathie que vous m'inspirez me rend singulièrement pénible la mission - vile en apparence, en réalité profondément charitable, philanthropique et fraternelle - dont j'ai fait dessein de m'acquitter. Mais quoi, je suis ainsi bâti! j'estime qu'on ne saurait sans crime sacrifier la dignité d'un honnête homme à la fourberie d'une petite farceuse qui lui carotte son argent, lui gâche en injustes querelles le peu de jeunesse qui lui reste, et se fiche, outrageusement de lui, si j'ose parler un tel langage.
Le monsieur Cette histoire, qui est, hélas! celle de tant d'autres, est la vôtre, mon cher monsieur. Vous êtes cocu. A votre santé. (Les deux hommes trinquent et boivent.)
Boubouroche(très ému.) Monsieur, votre air respectable et la solennité de votre langage me font un devoir de penser que je ne me trouve pas en présence d'un vulgaire mystificateur. (Dénégation énergique du monsieur.) Vous venez porter contre une femme qui m'est chère la plus grave des accusations; il vous reste à la justifier.
Le monsieur Monsieur, nous ne vivons plus aux temps qu'a illustrés (La Tour de Nesle) , où les murs étouffaient les cris. Les siècles ont marché, les hommes ont produit. A cette heure, nous habitons des immeubles bâtis de plâtre et de papier mâché. L'écho des petits scandales d'au-dessous, d'au-dessus, d'à côté, en suinte à travers les murailles ni plus ni moins qu'à travers de simples gilets de flanelle. Depuis huit ans, j'ai pour voisine de palier cette personne que, naïvement, vous ne craignez pas d'appeler votre amie; depuis huit ans, invisible auditeur, je prends, à travers la cloison qui sépare nos deux logements, ma part de vos vicissitudes amoureuses; depuis huit ans, je vous entends aller et venir, rire, causer, chanter (Le Forgeron de la Paix) avec cette belle fausseté de voix qui est l'indice des consciences calmes, cirer le parquet, remonter la pendule, et vous plaindre - non sans aigreur - de la cherté du poisson: car vous êtes homme de ménage et volontiers vous faites votre marché vous-même. C'est exact?
Le monsieur Depuis huit ans, je m'associe à vos joies et à vos misères, compatissant à celles-ci et applaudissant à celles-là, admirant votre humeur égale dans la bonne comme dans la mauvaise fortune et l'infinie grandeur d'âme qui vous porte à ne pas calotter votre amie chaque fois qu'elle l'a mérité. Eh! bien, monsieur... - ici, je réclame de vous un redoublement d'attention... - de ces huit ans, pas un jour ne s'est écoulé qui n'ait été pour votre amie l'occasion d'une petite canaillerie nouvelle; pas un soir, vous ne vous êtes couché qu'excellemment jobardé et cocufié comme il convient; pas une fois, vous ne franchîtes le seuil du modeste logement payé de vos écus où s'abritent vos plus chers espoirs, qu'un homme - vous entendez bien? - n'y fût caché.
Le monsieur Un homme dont j'entends la voix quand vous n'êtes pas arrivé, et les rires quand vous êtes parti. (Un temps, puis:)
Le monsieur(qui sourit.) Ça vous coupe le manillon, hein? (Ahurissement de Boubouroche. Une minute il réfléchit; mais tout à coup, avec ce geste ample du bras qui fait bonne et prompte justice:)
Boubouroche Oui, ah ouat. Vous ne savez pas ce que vous dites et je connais Adèle mieux que vous. (Très affirmatif:) Elle est incapable de me trahir.
Le monsieur Voulez-vous me permettre de vous dire que c'est vous-même qui parlez sans savoir? Vous n'avez même pas la clé de l'appartement.
Boubouroche Non, je n'ai pas la clé, mais qu'est-ce que ça prouve? Je suis tombé plus de mille fois chez Adèle, à n'importe quelle heure du jour; du diable, si, au grand jamais, elle a mis plus de six secondes à venir ouvrir la porte! Vous êtes une poire, mon cher; voilà mon opinion. Qu'Adèle ait ses côtés embêtants, je ne dis pas; mais quant à être une honnête femme, ça ne fait pas l'ombre d'un doute.
Le monsieur(le sourire sur les lèvres.) C'est une petite gueuse. (Suffocation de Boubouroche, qui se contient, balbutie et finit par commander d'une voix retentissante:)
Boubouroche(après un temps.) Me tromper!... Adèle!... Ah! là! là! Je voudrais bien savoir pourquoi elle me tromperait... Pour de l'argent? Elle se moque de l'argent comme de sa première chemise; elle vivrait de pain et de lait, et elle paye ses jarretelles trente- neuf sous au Louvre. Pour le plaisir? (Grande ironie.) La pauvre enfant!... Elle n'a pas plus de sens qu'un panier à bouteilles.
Le monsieur(apitoyé et les yeux levés vers le ciel.) O homme!... enfant aveugle, et quatorze fois sourd!... Pas de sens? Mais, mon cher monsieur, c'est vous qui n'en avez pas! Vous me faites l'effet de ces gens atteints de rhume de cerveau qui refusent tranquillement aux roses un parfum qu'ils ne perçoivent plus. Pas de sens? Ecoutez, monsieur, je sais bien que nous sommes entre hommes, mais il est de ces questions brûlantes que l'on ne saurait effleurer avec trop de délicatesse... Je vous disais, il y a une minute, que nous ne vivions plus au temps où les murs étouffaient les cris... Qu'il me soit permis de le redire; et à bon entendeur, salut! Au surplus, n'eût-elle pas, ainsi que vous l'affirmez, plus de sens qu'un panier à bouteilles, en eût-elle cent fois moins encore, elle vous tromperait cependant.
Le monsieur Parce que, tromper, toute la femme, monsieur, est là. Croyez-en un vieux philosophe qui sait les choses dont il parle et a fait la rude expérience des apophtegmes qu'il émet. Les hommes trahissent les femmes dans la proportion modeste d'un sur deux; les femmes, elles, trahissent les hommes dans la proportion effroyable de 97%!... Parfaitement!... 97!... Et ça, ce n'est pas une blague; c'est prouvé par la statistique et ratifié par la plus élémentaire clairvoyance. Bref, que ce soit pour une raison ou pour une autre, ou pour pas de raison du tout: à cette même minute où je vous parle, un intrus est sous votre toit; il est assis en votre fauteuil familier, il chauffe les semelles de ses bottes au foyer habitué à rissoler les vôtres, et il sifflote entre ses dents l'air du (Forgeron de la Paix) , qu'il a appris de vous à la longue. Que vous n'en croyiez pas un mot, c'est votre droit. Pour moi, ma mission est remplie et je me retire le coeur léger, en homme qui a fait son devoir, sans faiblesse, sans haine, et sans crainte. Si les hommes apportaient dans la vie cet esprit de solidarité que savent si bien y apporter les femmes et faisaient les uns pour les autres ce que je viens de faire pour vous, le nombre des cocus n'en serait pas amoindri: mais combien serait simplifiée (et c'est là que j'en voulais venir) la question, toujours compliquée et pénible, des ruptures dont le besoin s'impose. Monsieur, à l'honneur de vous revoir. Je vous laisse les consommations. (Il salue et sort. Longue rêverie de Boubouroche.)
Boubouroche(abattant brusquement sur la table un coup de poing.) Nom d'un tonneau!...
Amédée(qui s'est mépris et qui accourt.) Monsieur désire?
Boubouroche Vous m'embêtez. Rien du tout. (A la réflexion:) Au fait, si! Qu'est-ce que je vous dois?
Boubouroche(jetant dix francs sur la table.) Voilà. Gardez.
Amédée(stupéfait.) Merci, monsieur Boubouroche. Suivant de l'oeil la sortie étrange de Boubouroche: Qu'est-ce qu'il a donc?
Boubouroche(au seuil du café.) Nom d'un tonneau!... (Il sort.)
Acte II
(Un salon modeste. Au fond, un peu sur la droite, une porte à deux battants. A droite, une porte latérale; à gauche, une croisée, distinguée à travers la mousseline du rideau qui la masque. Au fond aussi, face au public, une armoire de chêne. A gauche, Adèle qui travaille, et près d'elle, un guéridon supportant une corbeille à ouvrage et une lampe à vaste abat-jour. A droite, assis sur une chaise longue, André, en culotte et veston, astique à l'aide d'une peau de daim la trompe de sa bicyclette.)
Adèle, André. (D'abord long silence. C'est le calme recueilli de l'intimité. Pas une parole. Grincements légers des ciseaux. Une minute s'écoule ainsi. Soudain, André chantonne entre ses dents, sans interrompre son petit travail, d'ailleurs:)
C'est pour la paix que mon marteau travaille,
Loin des combats, je vis en liberté;
Je façonne l'acier qui sert pour ma semaille
Et ne forge le fer que pour l'humanité.
André(rappelé à l'ordre.) Pardon. (Reprise de silence; puis, coup de sonnette. André bondit sur ses pieds, et en un clin d'oeil va se blottir dans l'armoire dont il ramène sur lui les battants; ceci sans avoir dit un mot. Adèle, elle, est venue à la porte du fond, puis à une autre porte, qui est celle du palier et que laisse voir l'encadrement de la première. Elle ouvre.)
Un monsieur 1 Merci. (Adèle redescend en scène et vient ouvrir à André.)
Adèle Quelqu'un qui se trompe. (C'est tout. Toujours sans ouvrir la bouche, André vient reprendre sur sa chaise longue sa position et son ouvrage, tandis qu'Adèle, près du guéridon, reprend sa chaise et ses ciseaux. La scène redevient exactement ce qu'elle était au lever de la toile. Nouveau silence suivi d'une nouvelle oeillade exaspérée jetée par Adèle à André, qui s'est remis à fredonner Forgeron de la Paix.)
André(rappelé à l'ordre.) Pardon. (Il se tait. Nouveau temps, nouveau grincement de ciseaux entre des froufrous d'étoffe, etc. Coup de sonnette.)
André Zut! (Recommencé de la scène déjà vue, nouvelle retraire précipitée d'André en son sous-sol de bahut, et nouvelle passade d'Adèle qui retourne ouvrir la porte du palier.)
Adèle Si... Je dirai même que depuis quelque temps tu as une fâcheuse tendance à m'imputer des responsabilités dans lesquelles je n'ai rien à voir, et à me faire payer les erreurs des personnes qui se trompent d'étage.
Adèle Et puis, toi aussi, sache-le: tu es profondément injuste; et avec moi, qui fais des miracles, tu le sais bien, pour écourter autant que possible tes heures de captivité, et (montrant le bahut) avec lui, qui te donne une hospitalité... relativement confortable. En somme, quoi? Tu y as de la lumière dans ce bahut; une chaise pour t'y asseoir, une table pour y lire. Qu'est-ce qu'il te faut de plus? Une pièce d'eau? Ah! que voilà donc bien les exigences des hommes!
André Et que voilà donc bien, surtout, les exagérations des femmes!... Il ne s'agit pas d'une pièce d'eau; il s'agit que mes parents ne m'ont pas donné la vie pour que je la passe dans un bahut. Sois sincère, voyons; est-ce vrai?... Autre chose: s'il est déplorable au point de vue de la commodité, ce meuble est excellent au point de vue de l'acoustique...
André Si bien que le silence de ma solitude y est de temps en temps troublé... par des échos fort importuns, dont je me priverais, je te prie de le croire, le plus facilement du monde. Je t'aime, après tout!
Adèle(émue.) Pauvre chat!... (Un temps.) Le buffet de la salle à manger n'avait pas cet inconvénient.
André Non, mais il en avait un autre: j'en sortais imprégné d'odeurs de nourriture qui se cramponnaient à ma personne avec une ténacité au-dessus de tout éloge... au point que je ne pouvais plus mettre le pied dehors sans me buter à des gens de connaissance qui me humaient comme un plat et finissaient par s'écrier: C'est curieux, depuis quelque temps, comme vous sentez la poire cuite! (Adèle rit.)
André(vexé.) Je sais que cela est fort plaisant. Seulement, je te le répète: je commence à avoir plein le dos de cette existence de lapin perpétuellement aux aguets et qui ne sort de son terrier que pour s'y reprécipiter à la première alerte. Ma dignité y reste... et ma confiance aussi.
André ... un brave garçon, qui, après tout, ne t'avait pas prise de force. Et, à l'accomplissement de cette tâche, tu as déployé, chère enfant, une telle intelligence que tu m'en vois épouvanté!...
Adèle Tu vas peut-être me reprocher de sacrifier à notre amour cet imbécile de Boubouroche?
André Non, mais quand j'envisage les trésors de rouerie, d'audace tranquille, de sournoiserie ingénieuse, que tu as dû jeter par les fenêtres pour mener à bonne fin une mauvaise action, j'en arrive à me demander si je ne suis pas, moi aussi, le Boubouroche de quelqu'un, et si une femme assez adroite pour cacher un second amant à un premier en le logeant dans un bahut n'en cache pas au second un troisième, en le fourrant dans un coffre à bois.
André(très sincère.) A peine, ma parole d'honneur!
Adèle C'est encore mille fois trop. Qu'ai-je fait? Où est mon crime? Je t'ai préféré à un autre. Après? Or, cet autre, je le connais, tu ne pèserais pas lourd dans ses doigts, et si j'ai eu assez d'adresse pour empêcher que tu y tombes, tu devrais t'en féliciter au lieu de marchander bêtement, comme tu le fais, les moyens dont j'ai dû me servir.
André Je n'ai pas peur de lui, un homme en vaut un autre.
André Tais-toi donc; je te dis que nous serons pincés; c'est sûr. (Adèle hausse l'épaule.) Bon!... Tu verras. (Tirant sa montre:) Du reste, ce ne sera pas aujourd'hui. Neuf heures et demie dans un instant; Boubouroche ne viendra plus. Nous nous couchons?
Adèle Ce ne serait peut-être pas prudent. Attendons encore dix minutes.
André Si tu veux. (Il regagne sa chaise longue. Adèle reprend son ouvrage et la scène, une fois de plus, retrouve son aspect primitif. Silence. Violent coup de sonnette.)
André Cette fois, c'est lui! (Disparition dans le bahut. Adèle va ouvrir.)
(André caché) (Boubouroche entre comme un fou, descend en scène, se rend à la porte de droite, qu'il ouvre, plonge anxieusement ses regards dans l'obscurité de la pièce à laquelle elle donne accès; va, de là, à la fenêtre de gauche, dont il écarte violemment les rideaux.)
Adèle(qui l'a suivi des yeux avec une stupéfaction croissante.) Regarde-moi donc un peu. (Boubouroche, les poings fermés, marche sur elle.)
Adèle(qui, elle, vient sur lui avec une grande tranquillité.) En voilà une figure!... Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?
Boubouroche(la main haute.) Ah! ne ris pas!... Et ne nie pas! Tu y perdrais ton temps et ta peine: je sais tout!... C'est cela, hausse les épaules; efforce-toi de me faire croire qu'on a mystifié ma bonne foi. (Geste large.) Le ciel m'est témoin que j'ai commencé par le croire et que je suis resté dix minutes les pieds sur le bord du trottoir, les yeux rivés à cette croisée, m'accusant d'être fou, me reprochant d'être ingrat!... J'allais m'en retourner, je te le jure, quand tout à coup, deux ombres - la tienne et une autre!... - ont passé en se poursuivant sur la tache éclairée de la fenêtre. A cette heure, tu n'as plus qu'à me livrer ton complice; nous avons à causer tous deux de choses qui ne te regardent pas. Va donc me chercher cet homme, Adèle. C'est à cette condition seulement, que je te pardonnerai peut-être, car (très ému) ma tendresse pour toi, sans bornes, me rendrait capable de tout, même de perdre un jour le souvenir de l'inexprimable douleur sous laquelle sombre toute ma vie.
Boubouroche Je l'ai été. Oui, j'ai été huit ans ta dupe; inexplicablement aveugle en présence de telles évidences qu'elles auraient dû me crever les yeux!... N'importe, ces temps sont finis; la canaille peut triompher, une minute vient toujours où le bon Dieu, qui est un brave homme, se met avec les honnêtes gens.
Boubouroche(abasourdi.) Tu m'imposes le silence, je crois?
Adèle Tu peux même en être certain!... (Hors d'elle.) En voilà un énergumène, qui entre ici comme un boulet, pousse les portes, tire les rideaux, emplit la maison de ses cris, me traite comme la dernière des filles, va jusqu'à lever la main sur moi!...
Adèle Donc tu es gris; c'est bien ce que je disais!... (Effarement ahuri de Boubouroche.) De deux choses l'une: tu as vu double ou tu me cherches querelle.
Boubouroche(troublé et qui commence à perdre sa belle assurance.) Enfin, ma chère amie, voilà! Moi... on m'a raconté des choses.
Adèle(ironique.) Et tu les as tenues pour parole d'Evangile? Et l'idée ne t'est pas venue un seul instant d'en appeler à la vraisemblance? aux huit années de liaison que nous avons derrière nous? (Silence embarrassant de Boubouroche.) C'est délicieux! En sorte que je suis à la merci du premier chien coiffé venu... Un monsieur passera, qui dira: Votre femme vous est infidèle, moi je paierai les pots cassés; je tiendrai la queue de la poêle?
Adèle Celle-là est trop forte, par exemple. (Tout en parlant, elle est revenue au guéridon et elle y a pris la lampe, qu'elle apporte à Boubouroche.) Voici de la lumière.
Adèle(à part.) Oh! (Haut.) Tu m'ennuies! Je te dis de prendre cette lampe... (Boubouroche prend la lampe.) ... et d'aller voir. Tu connais l'appartement, hein? Je n'ai pas besoin de t'accompagner?
Boubouroche(convaincu.) Ne sois donc pas méchante, Adèle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si on m'a collé une blague? Pardonne-moi, et n'en parlons plus.
Adèle(moqueuse.) Tu sollicites mon pardon?... C'est bizarre!... Ce n'est donc plus à moi de mériter le tien par mon repentir et par ma bonne conduite?... (Changement de ton.) Va toujours, nous verrons plus tard. Comme, au fond, tu es plus naïf que méchant, il est possible - pas sûr, pourtant - que je perde, moi, un jour, le souvenir de l'odieuse injure que tu m'as faite. Mais j'exige... tu entends? j'exige! que tu ne quittes cet appartement qu'après en avoir scruté, fouillé, l'une après l'autre chaque pièce. Il y a un homme ici, c'est vrai.
Adèle ... et de regarder entre les tonneaux et les murs. Ah! je te fais des infidélités?... Ah! je cache des amants chez moi?... Eh! bien, cherche, mon cher, et trouve!
Boubouroche Allons! Je n'ai que ce que je mérite. (La lampe au poing, il va lentement, non sans se retourner de temps en temps pour diriger vers Adèle, qui demeure impitoyable et muette, des regards suppliants de chien battu, jusqu'à la petite porte de droite, qu'il atteint enfin et qu'il pousse. Coup d'air. La lampe s'éteint.)
Boubouroche Bon! (Mais à la seconde précise où l'ombre a envahi le théâtre, la lumière de la bougie qui éclaire la cachette d'André est apparue très visible.)
Boubouroche(à tâtons.) Voilà une autre histoire. Tu as des allumettes, Adèle? (Brusquement.) Tiens!... Qu'est-ce que c'est que ça?... de la lumière! (Précipitamment, il dépose sa lampe; court au bahut, l'ouvre tout grand et se recule en poussant un cri terrible.)
(Découvert, André ne s'émeut point. Il sort de son bahut, emportant sa bougie qu'il dépose sur le guéridon. Lumière à la rampe. Ceci fait, il va à Adèle, et souriant, avec le geste content de soi d'un monsieur à qui l'évènement a fini par donner raison:)
André C'était sûr! Je l'avais prédit. (Philosophe:) Enfin!... Un peu plus tôt ou un peu plus tard! (Il tire de sa poche sa carte et la présente à Boubouroche.) Je me tiens à vos ordres, monsieur. (Mais Boubouroche, idiotisé, le regarde sans le voir.)
André(après un instant.) C'est ma carte. Veuillez me faire l'honneur de la prendre.
Boubouroche(qui replie la carte et la jette au fond de sa poche.) C'est bien. Je vous ferai savoir mes intentions. Allez-vous-en.
André Excusez-moi. Je serai naturellement bien aise de savoir ce que vous comptez faire. Oh! je ne vous interroge pas!... Une telle familiarité ne serait sans doute pas de saison! Cependant... En un mot, monsieur, je ne suis pas sans inquiétude. Vous êtes violent, et je ne sais jusqu'à quel point j'ai le droit de vous laisser seul avec une femme... qui... que...
Boubouroche Vous, vous allez commencer par vous taire. Un mot encore - je dis: un! un! un seul! C'est clair n'est-ce pas? un seul mot! - ... je vous empoigne par le fond de la culotte, et je vous envoie par cette croisée voir les poules!
Boubouroche Silence!... Taisez-vous!... Si, un instant, vous pouviez deviner ce qui se passe en moi à cette heure; si vous pouviez supposer à quelle force de volonté je me retiens et je me cramponne, ah! je vous le certifie, je vous le jure, vous verdiriez! à la pensée de seulement entrouvrir la bouche!... Oui, vous seriez terriblement imprudent de vous obstiner à parler après que je vous en ai fait la défense, et c'est un bonheur pour nous deux, un grand bonheur que je me connaisse!... Allez-vous-en, voilà tout ce que j'ai à vous dire. Je suis un homme très malheureux et dont il ne faut pas exaspérer le chagrin. Allez-vous-en! Allez-vous-en! Allez-vous-en!
André(très chic.) Un galant homme est toujours un galant homme, même le jour où certaines circonstances de la vie l'ont mis dans la nécessité de se cacher dans un bahut. Il arrivera ce qui arrivera, mais je quitterai cette maison quand j'aurai reçu l'assurance que vous ne toucherez pas à un seul cheveu de la personne qui est là. Je vous en demande votre parole d'honneur, et c'est le moindre de mes devoirs. Vous êtes extraordinaire, vous me permettrez de vous le dire, avec vos airs de me mettre à la porte d'une maison qui n'est pas la vôtre; et si je veux bien me rendre à vos ordres, eu égard à votre état d'exaltation, vous ne sauriez moins faire, convenez-en, que de céder à ma prière.
Boubouroche(le sang à la tête.) Je vais faire un malheur!
André(très simple.) Faites-le. (Les deux hommes se regardent dans les yeux. Lutte intérieure de Boubouroche, qui finit par se dominer.)
André J'en prends acte. (Long jeu de scène. André revient à son armoire, prendre ce qui lui appartient: ses livres, ses journaux, sa trompe et sa peau de daim. Une boîte d'allumettes se trouve là. Scrupuleux, il la restitue à sa légitime propriétaire, laquelle le regarde faire sans un mot tandis qu'il dépose la boîte sur la petite table à ouvrage en murmurant: Les allumettes. Revenu au meuble, il prend son peigne, dont il se peigne, puis sa brosse dont il se brosse; plante le peigne dans les crins de la brosse, se loge la brosse sous le coude gauche; après quoi, saluant Boubouroche et Adèle avec le plus grand respect:)
Boubouroche(étourdi au brusque révélé de tant de fausseté et de perfidie.) Scélérate!... Tu vas mourir! (Il bondit sur elle; de ses deux mains, il lui emprisonne le cou.)
Adèle(terrifiée.) Ah! (Boubouroche l'a renversée sur la chaise longue, le meurtre va s'accomplir. Mais au moment de serrer les doigts, le pauvre homme manque de courage; il se redresse, il prend ses tempes dans ses mains, finit par éclater en larmes, et, tombé aux genoux de sa maîtresse, il sanglote, la tête dans ses jupes.)
Boubouroche Je ne peux pas, mon Dieu ! Je ne peux pas !... Mais quelles fibres me lient donc à toi, que toutes mes énergies d'homme ne puissent suffire à les briser; que ma soif de vengeance désarme devant la peur de te faire du mal et que je ne trouve que des pleurs où je devrais ne trouver que des colères ?... Voyons. (il lui prend les mains) , pourquoi as-tu fait ça ?... Je sais bien que je ne suis ni bien beau ni bien riche, mais j'avais tant fait, tant fait, pour faire oublier ces petits torts !... Tu étais dans mon coeur comme dans un nid!... J'étais dans tes petites mains un jouet ! Tu avais l'air d'être contente... Alors quoi? Car je ne comprends plus. Pourquoi ? Parle ! Pourquoi ? Pourquoi?
Adèle(qui s'est peu à peu rassurée et dont le visage n'exprime plus à cette heure que le plus profond étonnement.) Ah! çà! c'est sérieux ?
Adèle Nulle part. Il faut nous quitter; voilà tout.
Boubouroche Tu n'espères cependant pas que sur la foi d'une simple assurance...
Adèle Je ne l'espère pas, en effet, encore que je pourrais te trouver d'un scepticisme un peu outré à l'égard d'une femme qui a été huit ans la compagne de ton existence et ne croit pas avoir jamais rien fait qui puisse te donner le droit de suspecter sa parole. Ça ne fait rien; les apparences sont contre moi et je ne saurais t'en vouloir de la faiblesse d'âme qui te pousse à t'en remettre à elles, en aveugle. Si tu ne l'avais, tu ne serais pas homme.
Boubouroche C'est possible, mais moi je dis une chose; c'est que cacher un homme chez soi n'est pas le fait d'une honnête femme.
Adèle Si je n'étais une honnête femme, je ne ferais pas ce que je suis en train de faire: je ne sacrifierais pas ma vie au respect de la parole donnée, à un secret d'où dépend, seulement, l'honneur d'une autre! Inutile de discuter; nous ne nous entendrons jamais - ce sont là de ces sentiments féminins que les hommes ne peuvent pas comprendre. Séparons-nous; nous n'avons plus que cela à faire. (Sa voix se mouille.) Je ne te demande pas de m'embrasser, mais je voudrais que tu me donnes la main. (Boubouroche lui donne la main.) Sois heureux, voilà tout le mal que je te souhaite; pardonne-moi celui que j'ai pu te faire, car je ne l'ai jamais fait exprès.
Boubouroche(que commence à gagner l'émotion.) Oh! je sais bien. Tu n'es ni vicieuse, ni méchante.
Adèle(dont la voix se trempe de plus en plus.) Nous aurons goûté de grandes joies! Laisse- moi croire que tu n'en perdras pas tout souvenir en franchissant le seuil de cette porte, et que quelquefois, plus tard, quand tout ce qui est le présent sera devenu un lointain passé, tu te rappelleras avec un peu d'attendrissement la vieille amie que tu auras laissée seule et la petite maison que tu auras laissée vide... (Eclatant en sanglots:) Ah! elle peut s'en vanter, la vie, quand elle se met à être lâche, elle l'est bien!...
Adèle Ne pleure pas, je t'en prie. Je n'ai déjà pas trop de courage!... Car enfin, je ne me faisais pas d'illusions et je savais bien que notre liaison ne pouvait pas être éternelle... mais je croyais pouvoir compter encore sur quelques années de bonheur.
Boubouroche Jure de ne plus recommencer, au moins. Je t'ai dit que ma tendresse pour toi pouvait aller jusqu'au pardon.
Adèle Je sais à quel point tu es bon et je te sais gré de ton indulgence; mais je n'ai pas à accepter le pardon d'une faute que je n'ai pas commise. Et puis, à quoi bon? Pour quoi faire? Tu ne peux plus avoir pour moi qu'une affection sans confiance, et dans ces conditions j'aime mieux y renoncer. Je tiens à ton amour, mais plus encore à ton estime; le ver est dans le fruit, jetons-le.
Boubouroche Je ne peux pas te quitter. C'est plus fort que moi.
Adèle Il le faut cependant. (Energique:) Allons!... (Boubouroche pleure.) Grand bébé!... (Elle a tiré son mouchoir de sa poche et lui essuie les yeux.) ... Voilà, maintenant, qu'il faut que ce soit moi qui le console !... Sois homme !... C'est le deuil éternel de la vie, ça!
Adèle Bon. Eh! bien, je ne t'ai pas trompé. Tu me croiras peut-être, à présent que je n'ai plus d'intérêt à mentir. (S'emparant de ses deux mains:) Regarde-moi dans les yeux. Ai-je l'air, oui ou non, d'une femme qui dit la vérité ?... Ah ! le nigaud, qui gâche sa vie pour le seul plaisir de le faire et ne songe pas à se dire: C'est trop bête ! Voilà huit ans que cette maison est la mienne, et que cette femme vit au grand jour ! Franchement, quand as-tu eu à te plaindre de moi ?... N'ai-je pas été pour toi la plus douce des maîtresses ? la plus patiente et... - il faut bien le dire ! - ... la plus désintéressée?
Adèle Et un tel passé s'écroulerait? Et des heures vécues en commun, et des caresses échangées, et de tout ce qui fut notre amour, rien ne subsisterait en ta mémoire, parce qu'une fatalité imbécile te fait trouver (Méprisante:) dans un bahut, un homme... que tu ne connais même pas?... Un doute reste en ton esprit!
Adèle Ne dis pas non, je le sens. Eh! bien, je ne veux plus de toi à moi le plus petit équivoque, la moindre arrière-pensée. Je sais de quel prix je puis payer ta tranquillité définitive: c'est cher; mais je suis disposée à tout, même à te livrer, si tu l'exiges, un secret qui n'est pas le mien. Dois-je commettre cette infamie? Un mot, c'est fait.
Boubouroche Pour qui me prends-tu? Je suis un honnête homme, les affaires des autres ne me regardent pas.
Adèle Embrasse-moi. Je pourrais te faire des reproches, mais tu as eu assez de chagrin comme ça. Seulement, conviens que tu as été absurde. (Elle offre sa joue au baiser de la réconciliation. A ce moment:)
Boubouroche(d'une voix de tonnerre.) Ah! chameau!!!
Boubouroche(tendrement ému.) Mon chat! Comment peux-tu croire?... Non, je pense à un vieil imbécile auquel, d'ailleurs, je vais aller dire deux mots. (Il se lève, va prendre son chapeau, s'en coiffe et se dirige vers le fond.)
Boubouroche Un compte à régler. Ne t'inquiète pas. Je ne fais qu'aller et revenir. (Il sort, laissant ouverte la porte qui donne accès sur le vestibule, en sorte qu'on le voit ouvrir la porte de l'escalier. A cet instant, passe, regagnant son domicile, le vieux monsieur du premier acte.)
Boubouroche Ça tombe bien; j'allais chez vous. (Il dit, l'empoigne à la cravate, et l'amène rudement en scène.)
Le monsieur(ahuri.) Hein! Quoi! Qu'est-ce qu'il y a?
Boubouroche Et si je vous cassais la figure, maintenant?... Si je vous la cassais, la figure?
Boubouroche Ah! Adèle est une petite gueuse! Ah! Adèle est une petite gueuse! Vous êtes un vieux daim et une poire.
(Colletage, tumulte)
(FIN)
Résumé & indications
Boubouroche est une pièce de théâtre de la méfiance retournée contre elle-même, une comédie de la jalousie où Courteline fait naître le rire à partir d’une situation très simple et pourtant redoutable : un homme vivant depuis des années dans une confortable illusion découvre, ou croit découvrir, qu’on se moque de lui. Tout repose sur cette oscillation permanente entre la farce de café, la comédie de mœurs et une forme de cruauté affectueuse. La pièce ne cherche jamais le pathétique pur ; elle le frôle pour mieux le dégonfler, et c’est précisément cette mobilité de ton qui fait son sel.
Le rôle de Boubouroche est au centre de tout. C’est un personnage massif, naïf, vexé, têtu, bon enfant, grotesque et profondément humain. Il faut le jouer sans surplomb, sans ironie d’acteur, avec une vraie foi dans sa logique intérieure. S’il devient seulement ridicule, la pièce se dessèche ; s’il apparaît trop touchant d’emblée, le ressort comique s’affaiblit. Il doit rester jusqu’au bout un homme convaincu de sa bonne foi et de son bon sens, alors même qu’il se contredit sans cesse. Son énergie, sa violence soudaine, ses retours en arrière, ses attendrissements et ses élans de grandeur sont autant de variations d’un même personnage blessé dans son orgueil autant que dans son amour.
Adèle n’est pas un simple rôle de « trompeuse ». Elle est une stratège du quotidien, une femme d’intelligence pratique, de sang-froid et de présence. Son jeu repose sur la maîtrise de l’espace, du rythme et du ton. Dans le premier acte, elle n’existe que par les récits des autres ; dans le second, elle devient un véritable centre de gravité. Elle doit pouvoir passer de l’agacement à la tendresse, de l’autorité au désarroi, du mensonge à une sincérité ambiguë, sans jamais perdre sa solidité. Le personnage gagne à être interprété non comme une caricature de mauvaise foi, mais comme une femme de théâtre qui sait composer avec les hommes, les circonstances et les rôles qu’on lui attribue.
Les rôles d’André et du Monsieur sont des pivots essentiels. André apporte au second acte une tension presque vaudevillesque, mais son maintien, sa correction et sa capacité à rester élégant dans l’absurde exigent une finesse de jeu très précise. Il ne doit pas être un simple complice caché ; il est aussi un contrepoint de Boubouroche, plus jeune, plus maîtrisé, et pourtant pris lui aussi dans le piège des apparences. Le Monsieur du premier acte, au contraire, doit avoir la gravité amusée d’un faux confident, une politesse excessive qui rend ses révélations à la fois dérangeantes et comiques. Sa précision, son calme, sa rhétorique presque absurde doivent faire de lui une machine à renverser l’évidence.
Autour d’eux, les personnages de café, les partenaires de cartes, les garçons et les passants construisent un monde social très concret. Potasse, Roth, Fouettard, Amédée et les autres ne sont pas de simples utilités. Ils donnent à la pièce sa matière populaire, son tempo, son épaisseur de salle commune. Ils permettent à Courteline de faire entendre une langue de tous les jours, pleine de reprises, de tics, d’énervement et de camaraderie. La musique de cette pièce est dans la parole : dans les interruptions, les corrections, les formules répétées, les emballements soudains, les effets de mauvaise foi assumée. Il faut travailler cette langue comme une partition, avec précision rythmique et naturel absolu.
Pour la mise en scène, Boubouroche demande une grande attention au passage du rire à l’inquiétude, puis de l’inquiétude à l’aveuglement, enfin de l’aveuglement à la réconciliation. L’espace y joue un rôle central : le café du premier acte est un lieu d’exposition publique, de joutes verbales, de sociabilité masculine ; le salon du second acte devient un espace de dissimulation, de surveillance, de claustration, presque un piège domestique. Le bahut, surtout, est un dispositif dramatique à part entière. Il condense l’absurde, le secret, le faux confort, la peur du ridicule et l’irruption du réel. Toute la pièce se met à tourner autour de lui comme autour d’un noyau comique et cruel.
Il faut enfin garder à l’esprit que Courteline ne distribue pas simplement les torts. Personne n’est entièrement innocent, personne n’est complètement monstrueux. La pièce repose sur le fait que chacun défend sa logique avec une sincérité totale, ce qui rend le malentendu presque inévitable et le ridicule universel. Jouée avec justesse, Boubouroche devient une comédie très fine sur l’amour, la vanité, le besoin de croire et la difficulté d’accepter la vérité quand elle vient troubler le confort des habitudes. C’est une pièce de troupe, de tempo et d’écoute, où chaque réplique doit trouver sa place dans un mécanisme d’une précision redoutable, tout en laissant affleurer une vraie humanité.
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