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Le monsieur Le quartier n'est pas sûr. Il est infesté de souteneurs qui bataillent entre eux toute la nuit et attaquent les passants pour les dévaliser. Or, la profession que j'exerce m'oblige à rentrer tard chez moi.
Le commissaire En voilà assez. Aux ordres du gouvernement que j'ai l'honneur de servir, je suis ici pour appliquer les lois et non, comme vous semblez le croire, pour en discuter la sagesse. Si vous n'êtes pas content de nos institutions, changez-les.
Le commissaire Hein ? Quoi ?... Un mot de plus, je vous fais empoigner ! A-t-on idée d'un ostrogoth pareil, qui vient semer la perturbation et faire le révolutionnaire jusque dans le commissariat !... Vous avez de la chance que je sois bon enfant. (Le monsieur veut parler.) En voilà assez, je vous dis ! Fichez-moi le camp, et que ça ne traîne pas, ou je vais vous faire voir de quel bois je me chauffe. Allez, allez ! (Sortie hâtive et épouvantée du monsieur.)
Le commissaire(seul) J'aurai l'œil sur cet anarchiste. (Le commissaire revient prendre, à sa table, la place qu'il y occupait au lever du rideau, attire à lui la pile de dossiers) (constituant le courrier du matin, et, rapidement, d'un coup d'œil, il se renseigne sur la nature des affaires soumises à son) (arbitrage. —— A la fin, geste impatienté. Il sonne. Un agent apparaît.)
Le commissaire Priez M. Punèz de venir me parler. (Sortie du gardien de la paix, et, presque aussitôt, apparition de M. Punèz.) (Celui-ci est un homme d'une cinquantaine d'années, chétif, craintif, d'une misère brossée lamentable.) (Il ôte la toque de drap qui lui protégeait le chef, et s'avance en multipliant de très humbles salutations.)
Le commissaire Bonjour, monsieur Punèz. Dites-moi, monsieur Punèz, savez-vous bien que votre service est fait comme par un cochon et que, si cela doit continuer, je me verrai contraint de demander au préfet votre révocation ou votre déplacement ? Cent fois, monsieur Punèz, cent fois, je vous ai ordonné de procéder le matin à un travail d'élimination de nature à simplifier le mien et à désencombrer, du coup, ma tâche, ma table, et ma pensée. Mais, ouat ! Je vous aurais chanté Femme sensible sur l'air de M. Malbrough, que le résultat serait le même. Voyez-moi plutôt ce courrier ! (Il prend une pièce au hasard de la main.) "Plainte d'une servante contre son maître qui aurait tenté d'abuser d'elle." Qu'est-ce que j'ai à voir là-dedans ? Pas de suite à donner. Enlevez ! (Passant à une autre.) Et ça !... "Plainte d'un particulier contre un cocher de fiacre qui l'aurait traité de pourriture ! " Je m'en bats l'œil ; est-ce que ça me regarde ?... Enlevez ! (Passant à une autre.) Bon ! voilà un concierge qui a l'oreille paresseuse et un locataire qui se plaint d'être resté deux heures à sa porte, sous la pluie !... Qu'il s'en prenne au propriétaire. Espère-t-il que j'irai lui tirer le cordon ?... Enlevez ! (Passant à une autre.) Et cette cuisinière qui réclame huit jours de gages ! Affaire de justice de paix. Enlevez encore ! Et cela aussi ! Et cela de même ! —— En vérité, monsieur Punèz, je pense que vous êtes absorbé par l'amour ou que j'ai trop auguré de votre intelligence. Il faut en finir. Taisez-vous ! Je veux bien être bon enfant, mais j'entends ne pas être dupe. Que ce mot vous serve de leçon ! C'est d'ailleurs la dernière que vous recevrez de moi ; vous pouvez vous le tenir pour dit. Je vous salue, monsieur Punèz.
M. Punèz(humble et souriant) Je suis d'origine espagnole. Mon nom se prononce Pougnèze. (Il salue jusqu'à terre et sort.)
Le commissaire(se levant) Ce feu ne va pas ! C'est une Sibérie, ici ! (Il se rend au placard de gauche, y prend une pelletée de charbon de terre dont il alimente son foyer.) (A ce moment, entrée d'une dame.)
Le commissaire Vous voyez que je suis tombé juste. Eh bien, madame, je ne puis rien pour vous. J'ai le regret de vous l'apprendre, mais j'en ai également le devoir.
La dame Monsieur... (Elle va pour prendre une chaise.)
Le commissaire Ne vous asseyez pas, madame ; c'est inutile. Vous allez perdre votre temps et me faire perdre le mien. C'est curieux, ce parti pris, chez les trois quarts des femmes, de considérer Le commissaire pour un raccommodeur de ménages cassés ! Madame, les petites querelles d'intérieur ne sont pas de la compétence du commissaire de police. Sorti des flagrants délits d'adultère, Le commissaire ne doit, ne peut intervenir qu'en cas d'entretien de concubine au domicile conjugal. Est-ce le cas de votre mari ?
Le commissaire Si c'est oui, déposez une plainte au parquet, qui me transmettra des instructions. Si c'est non, votre démarche est nulle et non avenue, et vous pouvez vous retirer.
Le commissaire Alors, quoi ? Il vous bat ? En ce cas, madame, faites constater le fait par témoins, introduisez une instance en divorce, et les juges vous donneront gain de cause. Je vous répète que les femmes ont la rage de s'emparer du commissaire et de le mettre à toutes les sauces. Que diable. soyez raisonnable ! S'il me fallait intervenir, la branche d'olivier à la main, dans tous les salons où l'on se cogne, il me faudrait soixante jours au mois et quarante heures à la journée.
La dame Eh ! monsieur Le commissaire, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mon mari ne me bat pas plus qu'il ne me trompe.
Le commissaire J'ai tellement l'habitude de ces sortes de choses !... Mais votre histoire, ma chère dame, je la connais depuis A jusqu'à Z, et, des visites comme la vôtre, j'en reçois jusqu'à dix par jour ! Voulez-vous un conseil ?... un bon ? (La dame fait un signe de tête affirmatif et s'assied.) Rentrez donc tranquillement chez vous préparer votre déjeuner. Votre mari n'est pas plus fou que moi.
La dame Il ne boit pas !... Après ? Cela empêche-t-il qu'il ne fasse rien comme personne, qu'il ne tienne des discours auxquels on ne comprend goutte, et qu'il n'accomplisse des actions sans devant ni derrière, autant dire ?
La dame Comment, quelles actions !... Et les nuits, les nuits blanches que je passe à l'écouter causer tout seul, combiner je ne sais quoi, menacer je ne sais qui, ruminer des heures entières !... sans parler des moments où il saute du lit, en chemise, le revolver au poing, en criant "Je brûle la figure au premier qui touche à ma femme ! " C'est naturel, ça, peut-être ?
La dame C'est facile à dire. Je voudrais bien savoir si c'est par jalousie qu'il s'enferme dans les cabinets pendant des fois deux et trois heures pour déclamer tout haut contre la société, hurler que l'univers entier a une araignée dans le plafond, une punaise dans le bois de lit, et un rat dans la contrebasse !
Le commissaire(amusé) Il dit que l'univers entier a un rat dans la contrebase ?
La dame Parfaitement ! Il voit des fous partout, monsieur !... Et avec ça, notez qu'il ne fait plus un pas sans hurler "Une, deux ! " à tue-tête sous prétexte de se développer les pectoraux. Au point qu'il est devenu la risée du quartier et que les enfants lui donnent la chasse en criant à la chie-en-lit !...
Le commissaire(haussant les épaules) Allons donc ! Mais si c'était vrai, il y a longtemps que les agents lui auraient mis la main dessus et l'auraient amené à mon commissariat pour scandale sur la voie publique.
La dame Les agents ne sont occupés qu'à dresser des contraventions aux marchandes de quatre-saisons.
Le commissaire Les agents sont de braves gens, qui se conforment de leur mieux aux obligations de leur charge. Si vous êtes venue ici pour y exercer votre esprit caustique, vous vous êtes trompée d'adresse. Je suis bon enfant d'écouter vos sornettes ! Ne croyez pas que par-dessus le marché j'encaisserai vos impertinences. Pour en revenir à votre mari, vous voulez qu'il soit fou ? Vous le voulez à toute force ? Eh bien, c'est une affaire entendue ; il est fou. Après ?
Le commissaire Vous vous trompiez. Suis-je médecin-aliéniste et puis-je le guérir ? Non. Alors ?... Car il faut pourtant se décider à dire des choses raisonnables et à présenter les faits sous leur véritable jour. (Mouvement de La dame.) Madame, le cas de votre mari —— puisque cas il y a, dites-vous —— n'est pas du ressort du commissaire, mais de celui de l'Assistance Publique ; c'est donc, non à moi, mais à elle que vous devez faire part de vos craintes et adresser votre requête. Je m'empresse d'ajouter d'ailleurs, qu'à moins d'un miracle... improbable, il n'y sera donné aucune suite.
Le commissaire Il n'y a que les femmes pour poser des questions pareilles ! Parce que l'Assistance Publique n'est pas ce qu'un vain peuple pense et que les moyens dont elle dispose sont loin, bien loin, d'être en rapport avec les charges qui lui incombent et sous lesquelles elle succombe.
La dame(se levant) Eh bien, monsieur Le commissaire, je dois vous avertir d'une chose mon mari n'est encore dangereux que pour moi ; le moment n'est pas éloigné où il le deviendra pour tout le monde.
Le commissaire Quand ce moment sera venu, madame, nous aviserons. En attendant, comme les asiles regorgent à la fois de pensionnaires et de demandes d'admission ; que je ne puis procéder d'office, sur la première requête venue, à la séquestration d'un homme dont l'exaltation cérébrale n'existe vraisemblablement que dans l'imagination de sa femme ; que je ne puis enfin, avec la meilleure volonté du monde, perdre une matinée tout entière à rabâcher les mêmes choses sans arriver à me faire comprendre, vous trouverez bon que nous en restions là. (Il se lève.)
Le commissaire Vous avez une conversation charmante, pleine d'intérêt; malheureusement, le devoir m'appelle, comme on dit dans les opéras. —— Madame, au plaisir de vous revoir. Conseillez à votre mari le bromure, la marche et l'hydrothérapie. J'ai l'honneur de vous saluer.
Breloc Monsieur Le commissaire, c'est bien simple. Je viens déposer entre vos mains une montre que j'ai trouvée cette nuit au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince.
Le commissaire C'est bien. Un instant. Vous ne supposez pas, sans doute, que je vais recueillir cette montre de vos mains sans que vous m'ayez dit comment elle y est tombée.
Breloc J'ai eu l'honneur de vous expliquer tout à l'heure que je l'avais trouvée cette nuit, au coin de la rue Monsieur-le-Prince et du boulevard Saint-Michel.
Le commissaire Je vous dispense de toute remarque. J'ai la prétention de connaître mon métier. Au lieu de me donner des conseils, donnez-moi votre état civil.
Breloc(un commencement d'impatience dans la voix) Je m'appelle Breloc Jean-Eustache. Je suis né à Pontoise, le 29 décembre 1861, de Pierre-Timoléon-Alphonse-Jean-Jacques-Alfred-Oscar Breloc et de Céleste Moucherol, son épouse.
Breloc Rue Pétrelle, 47, au premier au-dessus de l'entresol.
Le commissaire(après avoir pris note) Quelles sont vos ressources ?
Breloc(qui se monte peu à peu) J'ai vingt-cinq mille livres de rente, une ferme en Touraine, une chasse gardée en Beauce, six chiens, trois chats, une bourrique, onze lapins et un cochon d'Inde.
Le commissaire Ça suffit ! —— Quelle heure était-il quand vous avez trouvé cette montre ?
Le commissaire Possible ; seulement, moi, j'ai le droit de me demander ce que vous pouviez fiche à trois heures du matin au coin de la rue Monsieur-le-Prince, vous qui dites habiter rue Pétrelle, 47.
Le commissaire C'est ce qu'il faudra établir. En attendant, faites-moi le plaisir de répondre avec courtoisie aux questions que mes devoirs m'obligent à vous poser. Je vous demande ce que vous faisiez, à une heure aussi avancée de la nuit, dans un quartier qui n'est pas le vôtre.
Le commissaire Oh ! mais, dites donc, mon garçon, vous allez changer de langage. Vous le prenez sur un ton qui ne me revient pas, contrairement à votre figure, qui me revient, elle !
Breloc Vous vous fichez de moi. Me prenez-vous pour un escroc ? (Les deux répliques suivantes doivent être dites ensemble.)
Breloc Et puis j'en ai plein le dos, à la fin ; vous m'embêtez avec votre interrogatoire. A-t'on idée d'une chose pareille ? Je trouve dans la rue une montre ; je me détourne de mon chemin pour vous la rapporter, et voilà comment je suis reçu ! D'ailleurs, c'est bien fait pour moi; ça m'apprendra à rendre service et à me conduire en honnête homme.
Le commissaire Ah c'est comme ça ? Eh bien attendez, mon gaillard, je vais vous apprendre à me parler avec les égards qui me sont dus ! En voilà encore, un voyou ! Est-ce que je vous connais, moi ? Est-ce que je sais qui vous êtes ? Vous dites habiter rue Pétrelle : rien ne me le prouve ! Vous dites vous nommer Breloc je n'en sais rien. Et puis d'ailleurs, c'est bien simple. La question va être tranchée. (Le commissaire court à la porte qu'il ouvre.)
Le commissaire Emparez-vous de cet homme-là, et collez-le-moi au violon !
Breloc Ça, par exemple, c'est un comble ! L'agent Allez ! Allez ! Au bloc ! Et pas de rouspétance !
Breloc(emmené presque de force) Eh bien, que j'en trouve encore une !... que j'en trouve encore une, de montre ! (Il disparaît.)
Le commissaire Breloc ! Breloc ! Est-ce que je sais, moi, si cet homme-là s'appelle Breloc ! A la rigueur, moi aussi, je pourrais m'appeler Breloc ! Si on les écoutait, ils s'appelleraient tous Breloc ! (Allant à la fenêtre.) Saperlipopette, il vient un vent par cette fenêtre ! (A ce moment, bruit à la cantonade.) (La porte s'ouvre violemment, livrant passage à Floche, qui se débat entre deux gardiens de la paix.)
Floche Le commissaire ! Où est Le commissaire ? Je veux parler au commissaire !
Le commissaire Oh ! pas tant de bruit, s'il vous plaît. Vous parlerez quand je vous y inviterai. —— De quoi s'agit-il, Lagrenaille ?
L'agent Lagrenaille C'est monsieur qui faisait de l'esclandre à l'angle de la rue de Dunkerque et du faubourg Poissonnière, en débinant la République. Comme les passants assemblés concouraient de toutes parts au désordre de la rue, nous avons hâté le pas, mon collègue et moi, et avons engagé monsieur à satisfaire de bonne grâce aux lois de la circulation. Sur le refus qu'il nous opposa, nous l'avons pris par le bras, sans violence, et l'avons amené au commissariat.
Floche Je n'avais pas de raison pour être malhonnête avec des agents comme il faut. Quant à de la rébellion, j'aime trop l'autorité pour n'en avoir pas le respect.
Le commissaire Voilà un principe de conduite auquel vous auriez dû vous conformer plus tôt.
Floche Je dis oh çà !... Dire "oh çà !", c'est le droit de tout le monde.
Le commissaire Oui, mais ce qui n'est le droit de personne, c'est de se livrer, comme vous l'avez fait, à des démonstrations publiques et de tenir à haute voix des propos séditieux.
Le commissaire Oui, ça me choque ; et puisque vous le prenez comme ça, le paysage va changer d'aspect. (Aux agents.) Je vous remercie. (Sortie des agents. Un temps.)
Le commissaire(entre ses dents) "Ça encore !..." (Haussement d'épaules. —— Il prend une feuille de papier, trempe sa plume dans l'encre et se dispose à écrire.) Comment vous appelez-vous ?
Le commissaire Alors, ça ? (Il désigne le large ruban rouge qui pare la boutonnière de Floche.)
Floche Ça ? C'est un pense-bête. (Il rit.) J'ai la mémoire assez indocile, je vous dirai. Elle a tendance à faire l'école buissonnière, si bien que je suis contraint de lui mettre un licou. D'où ce ruban qui la rappelle, quand le besoin s'en fait sentir, au sentiment de sa mission. C'est nouveau et ingénieux, supérieur au mouchoir corné, qui perd toute efficacité si vous n'êtes affligé du rhume de cerveau, et à l'épingle sur la manche qui a le tort de vous signaler comme étourneau à la raillerie des imbéciles.
Le commissaire Soit ! mais si ce ruban ne vous signale pas à la raillerie des imbéciles, il peut vous signaler à l'attention des juges et vous valoir six mois de prison. Enlevez-moi ça ! hein. (Floche retire le ruban.) Votre âge ?
Floche(s'asseyant) Avez-vous idée d'un poète composant une tragédie dans un salon où un professeur de piano ferait des gammes du matin au soir ? (Stupéfaction du commissaire.) Non, n'est-ce pas ? Eh bien ma mémoire est à l'image de ce poète elle est logée en un cerveau où le génie fait trop de musique.
Le commissaire Vous êtes un faiseur d'embarras. Je vous invite à garder pour vous vos phrases à panache dont je n'ai que faire, et à répondre à mes questions. Je vous demande quel âge vous avez.
Floche Drôle en quoi ? Il est logique comme une démonstration d'algèbre, lumineux comme un clair de lune et simple comme une âme d'enfant. J'ai eu vingt-cinq ans ! Oui, parbleu ! Seulement, le jour où je les eus, je me suis dit à moi-même "Bel âge ! Tenons-nous-y ! " Je m'y suis donc tenu, je continue à m'y tenir, et je m'y tiendrai jusqu'à ce que mort s'ensuive, avec votre permission. (Un silence.)
Le commissaire Un mot. Il est bien entendu que vous ne vous moquez pas de moi ?
Floche Je ne vois rien dans mes allures, dans ma tenue ni dans mon langage, qui puisse vous autoriser à une supposition semblable.
Floche J'attendais l'objection. Elle était fatale en un temps où la raison se promenant gravement par les rues, la tête en bas et les jambes en l'air, on en est venu petit à petit à ne plus distinguer nettement ce qui est le vrai de ce qui est le faux, puis à prendre le faux pour le vrai, l'ombre pour la lumière, le soleil pour la lune et le bon sens pour l'égarement. C'est ainsi que ma femme, qui est devenue folle au contact d'un air saturé de folie, tire des plans pour me faire fourrer à Charenton. (Il s'égaye.)
Le commissaire(faussement étonné) Se peut-il !... Elle aurait une punaise dans le bois de lit ?
Floche Le cas de cette malheureuse, qui est, à peu de chose près, celui de la foule tout entière, devait naturellement tenter l'esprit de logique et d'analyse d'un moraliste équilibré. Aussi ai-je conçu le projet de l'étudier tout au long, avec ses effets et ses causes, en un ouvrage intitulé le Daltonisme mental...
Floche ... et dont je prendrai la liberté de vous développper les grandes lignes. Monsieur... (Il s'interrompt.) Pardon. (Il se lève et gagne le fond du théâtre.)
Le commissaire(vaguement inquiet, à part) Oh ! mais il m'embête, cet homme-là ! —— Ah çà ! il ferme la porte ! (Il se précipite, mais déjà Floche est redescendu en scène, la lèvre fleurie d'un sourire.)
Floche Parce que j'aime mieux la garder dans ma poche. Vous n'avez aucun intérêt à ce que cette porte soit ouverte, et moi, j'en trouve un grand à ce qu'elle soit fermée. Je veux bien, vous, magistrat officiel, vous mettre dans le secret des dieux ; mais l'aller confier au hasard d'une porte qui peut s'entrebâiller sans bruit, l'aller jeter en pâture à l'oreille indiscrète du premier goussepin qui passe, c'est une autre paire de manches. —— Monsieur, le vent de folie qui souffle de toutes parts prend naissance dans un quiproquo : dans le malentendu survenu entre la Nature qui commande, et l'Homme qui n'exécute pas ; entre les intentions bien arrêtées de l'une et l'interprétation à rebrousse-poil de l'autre.
Le commissaire(pris de la bravoure des poltrons qui se jettent à l'eau.) Si vous ne me rendez pas ma clé, à l'instant même, j'appelle à l'aide, j'enfonce la porte, et je vous fais expédier à l'infirmerie du Dépôt, ficelé comme un saucisson. Vous avez compris ?
Floche A merveille. (Il met la main à sa poche, tire un revolver et en braque le canon sur Le commissaire.) Si vous dites un mot, si vous faites un geste, si vous cessez un seul instant de me regarder dans le blanc de l'œil, je vous envoie six coups de revolver par le nez et je vous fais éclater la figure comme une groseille à maquereau !... Qui est-ce qui m'a bâti un fou furieux pareil ?
Floche Le fou, c'est mon ennemi d'instinct, entendez-vous ?... c'est ma haine, c'est ma rancune ! La vue d'un fou suffit à me mettre hors de moi, et quand je tiens un fou à portée de ma main, je ne sais plus, non, je ne sais plus, de quoi je ne serais pas capable !
Le commissaire(à part) C'est la crise ! Je suis dans de beaux draps. (Les deux hommes se regardent dans les yeux. Le commissaire, visiblement, ne donnerait pas deux sous de sa peau.) (Mais, dans l'instant où il commence à recommander son âme à Dieu)
Floche(partant d'un grand éclat de rire) Savez-vous que pour un commissaire, vous êtes plutôt sujet au trac ?
Floche Allons, ne faites pas le modeste. Vous en tremblez encore comme de la gelée de veau ! (Un peu moqueur.) Comment, vous n'avez pas compris que je vous faisais une farce ?... Ai-je donc la figure d'un homme qui caresse de mauvais desseins ?
Le commissaire Ce revolver. Un malheur est si vite arrivé, comme on dit !
Floche Vous dites des enfantillages. Une arme n'est dangereuse qu'aux mains d'un maladroit, et je suis maître de la mienne comme un bon écrivain est maître de sa langue. Songez que je vous crève un as à vingt-cinq pas, ou que je vous guillotine une pipe, le temps de compter jusqu'à quatre !
Floche Ne bougez donc pas, crebleu ! Je vous dis qu'il n'y a pas de danger. La balle va vous passer au ras de l'oreille gauche ; vous allez l'entendre siffler ; c'est très curieux. Attention !... Une !... Deux !...
Le commissaire(lancé dans des sauts de cabri) Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Floche(retombant sans transition de l'accalmie à la fureur.) Nom de Dieu d'imbécile ! Buse ! Brute ! Une seconde de plus, le coup partait ; je lui logeais une balle dans la peau ! (Hors de lui.) Et vous croyez que, des êtres pareils, la société ne ferait pas mieux de les détruire ? Tenez, (Tirant la lame de sa canne à épée.) je ne sais ce qui me retient de vous clouer au mur comme une chauve-souris avec vingt pouces de fer dans le ventre !
Le commissaire(réfugié derrière sa table) Ça recommence ? Après le feu, le fer ?... Zut ! à la fin ! C'est assommant ! On ne peut pas être tranquille une minute, avec vous !
Floche Grelotvide ! Timbre fêlé ! Tête sans cervelle !
Le commissaire Je vous jure que vous êtes dans l'erreur. Vous vous faites, de mes facultés, une idée qui n'est pas la bonne.
Floche Je sais ! Vous êtes le fou traditionnel, classique, celui qui prêche et qui vend la sagessse. Mais, pauvre idiot, tout, en vous, tout respire et trahit la démence !... depuis la bouffonnerie de votre accoutrement jusqu'à l'absurdité sans nom de votre visage !
Floche Mais non ! Erreur de vos sens abusés ! Il rafle le tas de procès-verbaux, pièces à légaliser, etc., etc., et sème le tout par les libres espaces.
Floche Illusions !... Chimères !... Il dit, et les cartons, violemment arrachés à l'étreinte de leurs alvéoles, voltigent, à leur tour, par les airs, en làchant des torrents d'affaires à l'instruction.
Floche(au public) Est-il bête ! Alors non ? Vous ne comprenez pas qu'à moins d'être un énergumène, on ne doit faire de feu que pendant les grandes chaleurs ?
Floche(solennel) A cause que la Nature, —— qui, seule et toujours, a raison, —— exige que l'homme ait chaud l'été, comme elle veut qu'il ait froid l'hiver ! —— Éteignez-moi ce brasier.
Floche(d'un ton d'un monsieur qui ne plaisante pas) Vous ne voulez pas l'éteindre ?
Le commissaire(persuadé) Si ! (Il se lève ; se dirige lentement vers la cheminée. Un temps.)
Floche Et au trot ! (Le commissaire se hâte. Une carafe est sur la cheminée. Il la prend, et de son contenu inonde les bûches du foyer.) (Sur quoi)
Floche La nature ordonne que, l'hiver, l'homme soit exposé à mourir de congestion pulmonaire, phtisie galopante, pleurésie, pneumonie et autres. Ouvrez cette fenêtre.
Floche(l'arme braquée) Vous ne voulez pas les enlever ?
Le commissaire Si. (Scène muette.) (Le commissaire, résigné et navré, se décide à ôter ses chaussures.) (Mimique de Floche qui attend.) (A la fin, les souliers enlevés et déposés côte à côte près des pieds libérés de leur propriétaire, le fou s'en empare, et,) (à toute volée, les envoie, par la fenêtre ouverte, voir au dehors si le printemps s'avance. Là-dessus) Floche (avisant le placard où l'on a vu Le commissaire puiser une pelletée de coke au commencement de l'acte.) Qu'est-ce que c'est que ça ?
Le commissaire(vaincu, donc convaincu) Je ne fais que ça. (D'un pas de condamné à mort, le pauvre commissaire s'achemine vers le placard dont Floche lui tient la porte ouverte.) (Là, courte hésitation. Brusquement, d'une main agacée, Floche le saisit par le fond de sa culotte, l'envoie dans le noir,) (ramène la porte et la verrouille.) (Puis il redescend la scène, va au bureau du commissaire, prend son chapeau haut de forme et rétablit les huit reflets après avoir) (apposé dans le fond de la coiffe un coup du timbre à tampon.) (Il se coiffe.) (D'une pichenette il fait disparaître un grain de poussière égaré sur sa manche, puis, automatiquement, en faisant aller les bras,) (il manœuvre en criant une, deux ; une, deux. Il ouvre la porte, voit les deux agents de garde, les salue poliment et sort.)
L'agent Dieu me pardonne, est-ce qu'il n'est pas dans le charbon de terre ! (Il va au placard, qu'il ouvre.)
Le commissaire(qui jaillit, pareil à un diable à surprise, la figure noircie de charbon) Au fou ! Au fou !... Des cordes !... des courroies !... des chaînes !... Qu'on aille chercher le panier à salade !... Téléphonez au préfet de mobiliser les pompiers et la garde républicaine !... La ville est menacée !... Au fou !
(FIN)
Résumé & indications
Comédie en un acte de Georges Courteline, « Le commissaire est bon enfant » est une machine théâtrale d’une redoutable précision, où la logique administrative se retourne sans cesse contre elle-même jusqu’à produire un vertige franchement burlesque. Dans un commissariat, lieu supposé du bon sens, de l’ordre et du réel, Courteline fait surgir une succession de visiteurs qui viennent tous, à leur manière, dérégler la parole, l’autorité et la hiérarchie. Le commissaire, figure de pouvoir crispé sur ses prérogatives, prétend incarner la raison, mais son assurance se fissure peu à peu sous l’effet de ses propres contradictions, de son agacement et de sa peur.
La pièce repose sur une galerie de confrontations très courtes, presque des duels verbaux, où chaque personnage arrive avec sa demande, sa plainte ou son trouble, et se heurte à un système incapable d’accueillir la singularité des cas. Le monsieur, M. Punèz, la dame, Breloc, puis Floche incarnent autant de variations du désordre humain, depuis la détresse la plus ordinaire jusqu’à l’absurde le plus pur. Courteline excelle à faire naître le comique de la rigidité des procédures, de l’inadéquation entre le langage officiel et les situations vécues, et de la violence sourde qui se cache derrière les formes de la politesse institutionnelle.
Pour les comédiens, la pièce demande un art du rythme, de la précision et de la montée en tension. Le texte avance par ripostes, ruptures, faux raisonnements et effets de surprise ; il faut donc jouer la netteté de la repartie sans écraser la musicalité des échanges. Le commissaire ne doit jamais être seulement caricatural : sa bonhomie proclamée, sa fatigue, son autorité de façade et ses accès d’irritation doivent coexister pour que le personnage demeure humainement crédible et comiquement redoutable. Les visiteurs, eux, ne sont pas des silhouettes : chacun porte sa propre logique, sa dignité blessée, sa mauvaise foi ou sa folie, et c’est précisément cette conviction intérieure qui rend la situation explosive.
La scène de Floche constitue le sommet de la pièce : le désordre devient alors méthodique, presque philosophique, et la folie supposée de l’un révèle l’effondrement de l’autre. Courteline y déploie un humour de renversement où les rôles s’échangent, où le représentant de l’ordre finit enfermé, et où le discours de la raison est poussé jusqu’à l’absurde. Pour un metteur en scène, l’enjeu est de trouver un équilibre entre l’exactitude du vaudeville, la cruauté satirique et la liberté du burlesque, afin que le rire naisse non d’un simple emballement, mais de la sensation très précise d’un monde social qui se dérègle à vue d’œil.
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