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Des Rillettes(que vient d'introduire Félicie) Ces Boulingrin que j'ai rencontrés l'autre jour à la table des Duclou et qui m'ont invité à venir de temps en temps prendre une tasse de thé chez eux, me paraissent de charmantes gens et je crois que je goûterai en leur compagnie infiniment de satisfaction.
Félicie Si monsieur veut bien prendre la peine de s'asseoir ?... Je vais aller avertir mes maîtres.
Des Rillettes Félicie, écoutez-moi bien, et surtout répondez franchement. Si vous mentez, mon petit doigt me le dira. En revanche, si vous êtes sincère, je vous donnerai quarante sous.
Des Rillettes Très bien ! Ménage très uni, au surplus ?
Félicie Uni ? Uni ? Mais c'est au point que j'en suis quelquefois gênée ! Jamais une discussion, toujours du même avis ! Deux tourtereaux, monsieur ! deux ramiers !
Des Rillettes Allons, je constate que mon flair aura fait des siennes une fois de plus. Je vais être ici comme dans un bain de sirop de sucre. Voilà vos deux francs, mon petit chat.
Des Rillettes(très grand seigneur) Laissez donc !... Jamais je n'ai moins regretté mon argent. Salut ! demeure calme et tranquille, asile de paix où je me propose de venir trois fois par semaine passer la soirée cet hiver, les pieds chauffés à des brasiers qui ne me coûteront que la fatigue de leur présenter mes semelles, et abreuvé de tasses de thé qui ne me coûteront que la peine de les boire. Oh ! agréable perspective ! rêve longtemps caressé ! vision cent fois douce à l'âme du pauvre pique-assiette qui, sentant la vieillesse prochaine et pensant avec Racan que l'instant est venu de faire la retraite, ne demande pas mieux que de la faire, à l'oeil, sous le toit hospitalier d'autrui. (Cependant, depuis un instant, Félicie agacée mime le coup de rasoir, la joue caressée du revers de la main et le bout du nez pincé entre l'index et le pouce.)
Des Rillettes(se tournant vers elle qui interrompt brusquement sa mimique) C'est que voyez-vous, mon enfant, plus on avance dans la vie, plus on en voit l'inanité. Qu'est la volupté ? Un vain mot ! Qu'est le plaisir ? Une apparence ! Vous me direz que pour un vieux célibataire, la vie de café a bien ses charmes. C'est vrai, mais que d'inconvénients ! A la longue, ça devient monotone, onéreux, et puis il arrive un âge où...
Des Rillettes(seul) Pas de cervelle, mais de l'esprit. Cette enfant ne me déplaît pas. L'appartement non plus, d'ailleurs. Ameublement bourgeois mais confortable, bourrelets aux fenêtres et sous les portes... La cheminée (Il s'accroupit devant l'âtre.) ronfle comme un sonneur et tire comme un maître d'armes. (Se laissant tomber dans un fauteuil.) Non, mais voyez donc ce ressort !... Des Rillettes, mon petit lapin, tu me parais avoir trouvé tes invalides et tu seras ici, je te le répète, ni plus ni moins que dans un bain de sirop de sucre. Je te fais bien mes compliments. Du bruit ! Ce sont probablement M. et Mme Boulingrin.
Madame Boulingrin(qui a réussi à amener une chaise sous les fesses de des Rillettes) Là !
Boulingrin(qui se précipite) Pas sur celle-là, je vous dis ! (Il enlève, d'un tour de main, la chaise avancée par sa femme, en sorte que des Rillettes, qui allait justement s'y asseoir, tombe, le derrière sur le plancher.)
Madame Boulingrin(triomphante) Tu vois ! (Pendant tout le couplet qui suit, Madame Boulingrin, calme et exaspérante, s'obstine à répéter :) Imbécile ! Imbécile ! (Tandis que :)
Boulingrin(légitimement indigné) Eh ! c'est de ta faute, aussi ! Pourquoi as-tu voulu le forcer à s'asseoir sur une chaise qui le répugnait ? Tu serais bien avancée, n'est-ce pas, s'il s'était cassé la figure ?... Imbécile ?... Imbécile toi-même ! Quel monstre de femme, mon Dieu ! Pourquoi faut-il que j'aie trouvé ça sur mon chemin ? (A des Rillettes.) Vous ne vous êtes pas blessé, j'espère ?
Des Rillettes(qui se frotte mélancoliquement le fond de culotte) Oh ! si peu que ce n'est pas la peine d'en parler.
Boulingrin Vous m'en voyez ravi. Approchez-vous du feu.
Madame Boulingrin(qui ne saurait sans déchoir accepter de son mari une leçon de courtoisie) Et celui-là. (Elle glisse un troisième coussin sous les deux autres.)
Des Rillettes(les genoux à la hauteur de l'oeil) De grâce.
Boulingrin Eh ! laisse-nous tranquilles avec ton tabouret ! (Exaspéré, il envoie un coup de pied dans la pile de coussins échafaudés sous les semelles de des Rillettes. Les coussins s'écroulent, entraînant naturellement, dans leur chute, la chaise de des Rillettes, et des Rillettes avec.) Tu assommes M. des Rillettes.
Des Rillettes(les quatre fers en l'air) Quelle idée !
Madame Boulingrin Je te conseille de te plaindre. (A des Rillettes.) Un fainéant doublé d'un escroc, qui ne fait oeuvre de ses dix doigts et se saoule avec l'argent de ma dot : les économies de mon vieux père !
Boulingrin(au comble de la joie) Ton père !... (A des Rillettes.) Dix ans de travaux forcés pour faux en écritures de commerce.
Madame Boulingrin En tous cas, on ne l'a pas fourré à Saint-Lazare pour excitation de mineure à la débauche, comme la mère d'un imbécile que je connais.
Boulingrin Raison !... Ah çà ! monsieur des Rillettes, vous voulez donc que je vous extermine ?
Des Rillettes En aucune façon, monsieur. Je vous prie même de n'en rien faire.
Boulingrin Certes, je puis le dire à voix haute : au cours de ma longue carrière, j'ai entendu bien des crétins proférer des extravagances. Ça ne fait rien, je veux que mon visage se couvre de pommes de terre, si j'ai jamais, au grand jamais, ouï la pareille insanité !
Boulingrin(hors de lui) Une trique ! Qu'on m'apporte une trique ! Je veux casser les reins à M. des Rillettes, car la patience a des limites et, à la fin, ceci passe la permission. Comment ! Voilà une bougresse, fille de voleurs, voleuse elle-même, qui me fait tourner en bourrique, m'écorche, me larde, me fait cuire à petit feu, et c'est elle qui a raison !... une gueuse qui me suce le sang, me ronge le cerveau, le poumon, les reins, les pieds, le foie, la rate, l'oesophage, le pancréas, le péritoine et l'intestin, et c'est elle qui a raison !
Boulingrin ... Mais si vous étiez à ma place, vous changeriez d'opinion. Oui, ah ! je voudrais bien vous y voir ! Vous en feriez une, de bouillotte, si on vous mettait à la broche avec une gousse d'ail dans le derrière, et qu'on vous foute ensuite à roter devant le feu, depuis le premier janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.
Boulingrin Fou à lier ?... Gueuse ! Scélérate ! Plaie de ma vie ! (Saisissant des Rillettes par un bouton de sa redingote et le secouant comme un prunier.) Mais monsieur, jusqu'à mon manger !... où elle fourre de la mort aux rats, histoire de me ficher la colique ! (Le bouton saute.)
Madame Boulingrin Quel toupet ! (Saisissant des Rillettes par un second bouton, qui saute comme le premier.) C'est lui, au contraire, qui met des bouchons dans le vin, afin de le rendre imbuvable !
Boulingrin J'ai des excuses à vous faire. Je crains de m'être laissé aller à un fâcheux emportement et de ne pas vous avoir traité avec les égards voulus.
Des Rillettes Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous avez été, au contraire, d'une correction irréprochable, et je suis touché au plus haut point de votre excellent accueil. (Boulingrin, souriant et confus, lui serre chaleureusement la main.) Adieu.
Boulingrin Si fait, si fait, nous ne nous quitterons pas sans avoir bu un coup et choqué le verre à notre bonne amitié. (Geste de des Rillettes.) N'insistez pas, vous me blesseriez. (Il sonne.) Je croirais que vous avez de la rancune contre moi. (A la bonne qui apparaît.) Allez me chercher une bouteille de champagne.
Des Rillettes J'accepte votre invitation pour ne pas vous désobliger, mais j'entends ne plus être mêlé à vos dissensions intestines. Elles sont sans intérêt pour moi et me mettent dans des positions fausses, -- sans parler des boutons de mon habit qui y restent, et de mes fesses, qui s'en ressentent.
Des Rillettes En ce cas, asseyons-nous. (Ils prennent chacun une chaise, s'installent près l'un de l'autre, et souriants, se contemplent un instant en silence. A la fin :)
Boulingrin(avec enjouement) J'ai idée, monsieur des Rillettes, que nous allons faire à nous deux, une solide paire d'amis.
Boulingrin Vous m'êtes fort sympathique. (Geste discret de des Rillettes.) Je vous le dis comme je le pense. Sans doute, j'apprécie vivement l'agrément de votre causerie, pleine d'aperçus ingénieux, fertile en piquantes anecdotes et en mots à l'emporte-pièce, mais une chose surtout me plaît en vous : le parfum de franchise, de droiture, qui émane de votre personne. Gageons que la sincérité est votre vertu dominante ?
Des Rillettes(modeste, mais juste) Forcé d'en convenir.
Boulingrin A merveille ! Nous allons l'établir sur l'heure. Donnez-moi votre parole d'honneur de répondre sans ambages, sans détours et sans faux-fuyants, à la question que je vais vous poser.
Boulingrin Bien. Dites-moi. Tout de bon là, le coeur sur la main, croyez-vous que depuis la naissance du monde on vit jamais rien de comparable, comme ignominie, comme horreur, comme infamie, comme abjection, à la figure de ma femme ?
Boulingrin Et encore, si ce n'était que sa figure ! Mais il y a pis que cela, monsieur, il y a sa mauvaise foi sans nom, sa bassesse d'âme sans exemple. Tenez, un détail dans le tas, Nous faisons lit commun, n'est-ce pas !
Boulingrin Sapristi, laissez-moi donc parler. Vous vous expliquerez tout à l'heure. Donc, nous faisons lit commun. Moi, je couche au bord, elle dans le fond. Ça l'embête. Très bien ; qu'est-ce qu'elle fait ? Elle m'envoie des coups de pied dans les jambes toute la nuit ! Comme ceci. (Il lance un coup de pied dans le tibia de des Rillettes.)
Boulingrin N'est-ce pas, monsieur, que ça fait mal ?... Bien mieux ! Quelquefois, le matin, est-ce qu'elle ne m'envoie pas des gifles à tour de bras, sous prétexte de s'étirer ? Parfaitement ! Tenez, voilà comment elle fait. (Il baille bruyamment, et, dans le même temps, jouant la comédie d'une personne qui s'étire les membres au réveil, il envoie une gifle énorme à des Rillettes.) Vous croyez que c'est agréable ?
Des Rillettes Non ! Non ! Et, en voilà assez ! Et je ne suis pas venu dans le monde pour qu'on m'y fasse subir des mauvais traitements ! Et si, au grand jamais, je remets les pieds chez vous... (A ce moment :)
Madame Boulingrin(qui est entrée en coup de vent, un verre de vin à la main) Buvez.
Madame Boulingrin Vous. Oh ! inutile de faire les grands bras. Avant — vous entendez ? — avant qu'il soit l'âge d'un petit cochon, il y aura, à cette place, un cadavre !!! Puisse le sang qui aura coulé par votre faute ne pas retomber sur votre tête.
Des Rillettes(les poings aux tempes) Mais c'est à devenir fou ! Mais qu'est-ce que je vous ai fait ? Mais ça devient odieux, à la fin ?
Madame Boulingrin Ah ! c'est qu'il ne faut pas, non plus, tirer trop fort sur la ficelle, ou alors tout casse, tant pis ! Voilà dix ans que j'y mets de la bonne volonté ; ça ne peut pas durer toute la vie. Vous comprenez que j'en ai assez.
Madame Boulingrin(non sans quelque ironie) C'est tout naturel, parbleu ! Qu'est-ce que ça peut vous faire à vous ? Ce n'est pas vous qui tenez la queue de la poêle et qui payez les pots cassés. Alors vous tranchez la question avec le désintéressement d'un bon gros diable de pourceau confit dans son égoïsme. Trop commode ! Il est probable que vous changeriez de langage si vous étiez, pieds et poings liés, livré à la fureur d'une brute sanguinaire qui vous traiterait en esclave et vous battrait comme un tapis. Car il me bat. Vous ne le croyez pas ?
Des Rillettes(battant prudemment en retraite) Si ! si ! si !
Madame Boulingrin(marchant lentement sur lui) Non seulement, entendez-vous bien, il me meurtrit de bourrades au point de m'en défoncer les côtes, mais il me pince, qui plus est !... à m'en faire hurler, le misérable !... et (Pinçant des Rillettes qui proteste) pas comme ceci, ce ne serait rien... non ; entre l'os de l'index et la deuxième phalange du pouce ! Comme ça. (Elle joint l'exemple à la démonstration, en sorte que des Rillettes, le bras comme dans un engrenage, se répand en clameurs douloureuses.) Vous voyez ; ça forme l'étau,
Des Rillettes Ah ! Eh ! Oh ! Hi ! (A ce moment, rentre Boulingrin, une assiette de soupe à la main.)
Boulingrin Je vous jure que c'est du poison ! (Ils se sont emparés de des Rillettes, et, de force, chacun d'eux, avide d'avoir raison, ils lui ingurgitent du potage mélangé avec du vin, cependant que l'infortuné, les dents obstinément serrées, oppose une héroïque défense.)
Madame Boulingrin Excusez. C'est bien sans l'avoir fait exprès. Là-dessus, nous allons en finir. C'est toi qui l'auras voulu. (Elle tire de sa poche un revolver.)
Boulingrin(terrifié) A moi ! Au secours ! (Il se réfugie derrière des Rillettes.)
Boulingrin Restez ! Je suis un homme perdu. Je la connais, elle est capable de tout ! Protégez-moi, monsieur des Rillettes ! C'est à ma vie qu'elle en a !... Ah ! la misérable ! la gueuse ! Au secours ! Au secours !
Madame Boulingrin Ah ! c'est comme ça ! Vous ne voulez pas vous retirer ? Eh bien ! tant pis pour vous si vous y laissez votre peau ! Il faut que ça finisse ! Il faut que ça finisse ! La mesure est comble ! Gare l'obus !
Des Rillettes Monsieur Boulingrin, par pitié !... Madame Boulingrin, je vous en prie !... je ne veux pas mourir encore !... Quelle sale inspiration j'ai eue de venir passer la soirée !... (Tumulte. Les trois personnages hurlent à l'unisson.)
Boulingrin(brusquement) Oh ! Quelle idée !... (Il souffle la lampe.) Vise-moi donc, maintenant !... (Nuit complète sur la scène, de même que dans la salle, et, du sein de ces ténèbres profondes, surgissent, en hurlements, les phrases suivantes :)
Boulingrin(voix) Ah ! tu voulais m'assassiner ?... Pif ! (Bruit d'une gifle.)
Des Rillettes(voix) Ah ! (Tumulte nocturne. On entend : "Canaille ! Crapule ! Poison ! Escroc !" et le bruit de quatre nouvelles gifles, que l'infortuné des Rillettes reçoit, non sans protestation, les unes après les autres.)
Madame Boulingrin(voix) Gredin ! (Des Rillettes soupire douloureusement et geint. Soudain, par les portes ouvertes, du fond et des côtés, c'est la lueur rouge de l'incendie. La scène s'éclaire d'une teinte de sang.)
Des Rillettes(affolé) L'incendie !!! Au feu ! Au feu ! (Il se précipite vers le fond ; mais, juste comme il va sortir, survient Félicie, un seau d'eau à la main, accourue pour porter secours.)
Félicie Le feu ?... Voilà ! (Elle lance le contenu de son seau à toute volée.)
Des Rillettes(inondé des pieds à la tête) Charmante soirée ! (La scène s'achève dans le vacarme assourdissant d'une maison livrée à des fous, cependant qu'au dehors la pompe, qui se rapproche au grand galop de son attelage, meugle lugubrement deux notes, toujours les mêmes.) (Puis :)
Boulingrin(brusquement apparu sur le seuil de la pièce et qui se détache en noir sur la clarté d'un feu de bengale) Ne vous en allez pas, monsieur des Rillettes. Vous allez boire un verre de Champagne.
Résumé & indications
« Les Boulingrin » est une courte comédie de la violence domestique et du mensonge social, portée par la mécanique implacable de Courteline. Sous les dehors d’une soirée bourgeoise parfaitement ordinaire, tout dérape presque aussitôt vers la dispute, l’humiliation, puis le chaos. La pièce repose sur un contraste permanent entre la politesse affichée et la brutalité réelle, entre le savoir-vivre et la guerre de tranchées conjugale. Le rire naît ici d’un malentendu fondamental : Des Rillettes croit entrer dans un salon accueillant, et se retrouve pris au piège d’un couple dont l’union ne tient qu’à l’affrontement.
Pour les comédiens, le texte demande une précision absolue dans le rythme. Rien n’est gratuit : chaque interruption, chaque reprise, chaque répétition fait monter la tension comique. Les dialogues doivent aller vite, mais sans précipitation brouillonne ; l’enjeu est de laisser entendre la logique absurde qui anime les personnages. Des Rillettes, personnage d’observateur progressivement dépassé, doit jouer la bonne volonté, la curiosité puis la panique avec une progression lisible. Les Boulingrin, eux, existent dans une forme de surenchère permanente : leur couple est une machine de guerre, et chacun doit pouvoir être odieux, ridiculement sincère et presque attendrissant dans son aveuglement.
La pièce offre aussi un terrain de jeu très riche pour la direction d’acteurs. Tout repose sur le contraste entre les apparences de civilité et la physicalité de l’agression. Les prises de bras, les chutes, les coups de coussin, les gifles, le renversement des objets doivent être chorégraphiés avec une grande rigueur, afin que la violence conserve sa lisibilité burlesque sans jamais devenir floue. Le corps de Des Rillettes devient peu à peu le lieu de toutes les collisions : il subit, encaisse, tente de se retirer, puis se retrouve aspiré malgré lui dans la logique délirante du couple. Le comique repose alors sur son incapacité croissante à garder la maîtrise de la situation, tout en essayant de rester correct.
Madame Boulingrin et Boulingrin ne sont pas de simples caricatures : ce sont deux adversaires d’une vitalité féroce, qui se connaissent trop bien pour se ménager. Leur affrontement doit être joué avec une jubilation presque sportive, comme si chaque phrase était une contre-attaque. Il ne s’agit pas seulement de crier plus fort que l’autre, mais de sentir l’intelligence de la riposte, la mauvaise foi, la mémoire des humiliations accumulées. Plus leur haine paraît précise, plus elle devient drôle. Leur cruauté a quelque chose de terriblement concret, presque conjugalement administratif, et c’est ce réalisme qui rend l’ensemble si explosif.
La mise en scène peut souligner le caractère étouffant de l’espace domestique. Le salon des Boulingrin doit sembler confortable, voire aimable au premier regard, mais révéler très vite sa nature d’arène. Chaque meuble, chaque coussin, chaque porte peut devenir un instrument de bascule. La progression vers la nuit, puis vers l’incendie, doit être pensée comme une fuite en avant. À mesure que les objets se déchaînent, la parole elle-même se désagrège, jusqu’aux voix dans le noir, où l’action devient presque pure pulsation sonore. La fin demande une énergie presque chorale, où le vacarme, le désordre et la surenchère atteignent un point de non-retour.
Ce qui fait la force de la pièce, enfin, c’est son intelligence satirique. Courteline ne se contente pas de faire rire d’un couple qui se dispute ; il révèle une humanité minuscule, ridicule, profondément égoïste et pourtant saisissante de vérité. Des Rillettes, loin d’être un héros, incarne la passivité du témoin devenu victime ; les Boulingrin, derrière leur vulgarité, montrent à quel point la vie conjugale peut devenir un théâtre de domination et de représentation. Jouer « Les Boulingrin », c’est donc accepter l’art de l’excès, mais avec une précision d’horloger : la farce n’est drôle que si elle reste tendue, nette, et dangereusement plausible.
Taille des rôles
4 personnages, 3 424 mots de répliques.
Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.