(Au lever du rideau, la scène est vide.) (Il fait à peine jour. Étienne entre par la porte de droite, deuxième plan.) (Il tient un balai, un plumeau, une serviette, tout ce qu'il faut pour faire l'appartement.)
Etienne(il dépose son plumeau, son balai ; il ouvre la porte du fond pour donner de l'air, il bâille.) J'ai encore sommeil !... c'est stupide !... Il est prouvé que c'est toujours au moment de se lever qu'on a le plus envie de dormir. Donc l'homme devrait attendre qu'il se lève pour se coucher !... (Il ouvre la porte du fond.) Oh ! mais je bâille à me décrocher la mâchoire ; ça vient peut-être de l'estomac... Je demanderai cela à monsieur. Ah ! voilà l'agrément d'être au service d'un médecin !... on a toujours un médecin à son service... et pour moi qui suis d'un tempérament maladif... nervoso-lymphatique, comme dit monsieur. Oui, je suis très bien ici. J'y étais encore mieux autrefois, il y a six mois... avant le mariage de monsieur. Mais il ne faut pas me plaindre, madame est charmante !... et étant donné qu'il en fallait une, c'était bien la femme qui nous convenait... à monsieur et à moi !... Allons, il est temps de réveiller monsieur. Quelle drôle de chose encore que celle-là !... la chambre de monsieur est ici et celle de madame, là. On se demande vraiment pourquoi on se marie ?... Enfin il paraît que ça se fait dans le grand monde. (Il frappe à la porte de droite premier plan et appelle.) Monsieur !... monsieur !... (À part.) Il dort bien ! (Haut.) Comment, personne ! la couverture n'est pas défaite !... Mais alors, monsieur n'est pas rentré cette nuit !... monsieur se dérange !... Et sa pauvre petite femme qui repose en toute confiance ! Oh ! c'est mal !... (Voyant entrer Yvonne.) Madame ! (Il gagne au 2.)
Etienne(se reprenant.) Non, quand je dis malade, j'exagère !... Et puis, c'est tout ouvert par là !... c'est plein de poussière, je fais la chambre...
Yvonne Comment ! quand mon mari est malade ! — Qu'est-ce que vous racontez ?... (n° 2. — Elle entre.)
Etienne(n° 1.) Mais, madame !... (Au public.) Pincé, il est pincé ! Ah ! ma foi, tant pis, j'aurai fait ce que j'aurai pu !...
Yvonne(ressortant. Elle passe au 1.) Le lit n'est pas défait ! mon mari a passé la nuit dehors ! Ah ! je vous fais mes compliments, Étienne. Monsieur doit bien payer vos bons services !...
Yvonne(elle passe.) Vous êtes trop charitable ! je vous remercie... Oh ! après six mois de mariage ! Ah ! c'est affreux ! Elle rentre dans son appartement.
Etienne Pauvre petite femme ! Mais aussi, c'est bien fait pour lui ! Pour ces choses-là, je suis intraitable.
Moulineaux Dites donc, gardez donc vos distances !... (Il passe au 2.) Ah ! Dieu ! quelle nuit !... j'ai dormi sur la banquette de l'escalier !... Si je n'ai point attrapé vingt rhumatismes !... On m'y reprendra encore à aller au bal de l'Opéra !...
Etienne Ah ! monsieur est allé au bal de l'Opéra ?
Moulineaux Oui !... c'est-à-dire non. Occupez-vous de vos affaires !
Etienne Oui, mais c'est égal, monsieur a une bonne tête !... il ne faut pas être malin pour voir que monsieur a nocé toute la nuit.
Moulineaux(sèchement.) Eh bien ! Étienne, allez donc à votre office...
Moulineaux Ah ! Dieu, quand on m'y repincera encore à aller au bal de l'Opéra !... le ciel m'est témoin que je ne voulais pas y mettre les pieds !... ah bien ! oui, mais ce joli petit démon de madame Aubin fait de moi ce qu'elle veut. En principe, ne jamais avoir pour cliente une jolie femme et une femme mariée. C'est très dangereux. Ainsi l'Opéra, c'est un caprice à elle. "À deux heures ! sous l'horloge ! " Cela voulait dire : ... "Attendez-moi... sous l'orme ! " Et j'ai attendu... jusqu'à trois heures, comme un serin ! Aussi quand je l'ai vue... quand je l'ai vue... qui ne venait pas, je suis parti furieux ! J'étais moulu, éreinté !... Je rentre, me consolant à l'idée d'une bonne nuit. Arrivé à ma porte, crac ! pas de clé. Je l'avais oubliée dans mes effets de tous les jours. Sonner, c'était réveiller ma femme. Crocheter la porte, je n'avais rien de ce qu'il fallait pour ça ; alors, désespéré, je me suis résigné à attendre le jour et à passer la nuit sur une banquette ! (Il s'assied à droite.) Ah ! celui qui n'a pas passé une nuit sur une banquette ne peut se faire une idée de ce que c'est !... Je suis gelé, brisé, anéanti ! (Brusquement.) Oh ! quelle idée ! Je vais me faire une ordonnance. Oui, mais si je me soigne comme mes malades, j'en ai pour longtemps !... Oh ! si j'envoyais chercher un homéopathe...
Moulineaux Oui, j'entends bien... "où j'ai passé la..." Comment je ne t'ai pas dit ?... hier en te quittant, je ne t'ai pas dit "je vais chez Bassinet ? " Oh ! il est très malade, Bassinet !...
Yvonne(incrédule.) Ah ! Et vous y avez passé la nuit ?
Moulineaux(avec aplomb.) Voilà... Oh ! tu ne sais pas dans quel état il est, Bassinet.
Yvonne(même jeu.) En habit noir ? Moulineaux (pataugeant.) : En habit noir, parfaitement !... c'est-à-dire, non... Je vais t'expliquer ! Bassinet... hum ! Bassinet est si malade, n'est-ce pas... que la moindre émotion le tuerait ! alors, pour lui cacher la situation... on a organisé une petite soirée chez lui... avec beaucoup de médecins. Une consultation en habit noir et l'on a dansé... toujours pour lui cacher la... Alors, tout en dansant, n'est-ce pas... sans avoir l'air de rien. (Dansant et chantant sur l'air du Petit vin de Bordeaux.) Oui, c'est le petit choléra Ah ! ah ! ah ! ah ! Il n'en réchappera pas (Bis.) Ah ! ah ! ah ! ah ! Ça a été d'un gai !... Avec les malades il faut souvent user de subterfuges !
Yvonne C'est très ingénieux ! Ainsi il est perdu ?.
Moulineaux(avec conviction.) Oh ! perdu ! il ne s'en relèvera pas !
Moulineaux Mais oui ! Vous ne vous en êtes pas aperçu ? (À Yvonne.) Laisse-le donc, tu vois bien qu'il a le délire ! (Bas à Bassinet, marchant sur lui.) Mais taisez-vous donc ! vous ne sentez donc pas que vous faites des impairs ? (Il remonte et vient au 1.)
Bassinet(à part.) Décidément, c'est lui qui est malade, le docteur !
Yvonne(passe au 2.) Allons, monsieur Bassinet, soignez-vous bien ! C'est égal ! vous avez bien bonne mine pour un homme à l'agonie !... Il est vrai qu'elle dure depuis si longtemps !
Moulineaux(n° 1.) Oui, c'est... c'est une agonie chronique.
Yvonne Ce sont les moins mortelles. (À part.) C'est clair ! il me trompe !... Ah ! je dirai tout à ma mère ! (Elle rentre dans ses appartements.)
Moulineaux Ah çà ! vous ne voyez donc pas que vous faites bourde sur bourde depuis un quart d'heure ? Ah ! vous n'avez pas l'art de comprendre à demi-mot, vous !
Moulineaux(il passe au 2.) Ah ! c'est pour... (À part.) Aussi le contraire m'eût étonné ! (Haut.) je vous demande pardon, mais je suis un peu fatigué. J'ai dormi sur la banquette. (Il s'assied n° 2.)
Bassinet(minaudant.) Oh ! ça ne fait rien. (Il s'assied n° 1.)
Moulineaux Je vous remercie. Mais j'attends ma belle-mère, qui arrive aujourd'hui à Paris et alors vous comprenez...
Bassinet Oui !... Eh bien ! voilà ce que c'est. (Il s'assied à gauche.)
Moulineaux(à part.) Crampon, va ! (Haut.) Je vous demande pardon. (Il sonne.)
Moulineaux(bas à Étienne.) Oui, je vous en prie, débarrassez-moi de ce monsieur ! Dans cinq minutes sonnez, apportez-moi une carte de visite, n'importe laquelle... et dites que c'est une personne qui demande à me parler. Ca le fera partir.
Etienne Compris ! Le remède contre les raseurs ! (Il sort.)
Bassinet Vous savez qu'il y a un an, à la suite de mon héritage.
Bassinet(se levant.) Oui, le montant de mon oncle, que j'ai réalisé... J'ai acheté une maison à Paris, 70, rue de Milan... Or, mes appartements ne se louent pas... (Il se lève.) Alors je suis venu... comme vous voyez pas mal de clients... Pour vous demander de tâcher de m'en faire louer quelques-uns... (Il lui donne des cartes-prospectus.)
Moulineaux(furieux. passe au 1.) Hein ! et c'est pour cela que vous me poursuivez jusqu'ici ?
Bassinet(il passe au 2.) Attendez donc !... ne vous fâchez pas !... vous n'aurez rien à y perdre !... Mes appartements sont très malsains. J'entretiendrai votre clientèle !
Moulineaux(éclatant.) Eh ! allez au diable !... Si vous croyez que je vais recommander vos appartements malsains !... (Il passe.)
Bassinet(vivement.) Pas tous !... Ainsi, j'ai un petit entresol, tout meublé. Une occasion !... C'était une couturière qui l'habitait. Elle a délogé sans payer !... C'est même une histoire assez drôle ! Figurez-vous que la couturière...
Moulineaux Eh ! je m'en moque de votre histoire, de votre appartement et de votre couturière. Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse de votre couturière ?
Bassinet Permettez, ce n'est pas de la couturière...
Moulineaux Eh ! je sais bien, mais vous auriez pu choisir un autre moment pour m'en parler. Quand je pense que pendant ce temps ma femme, ma pauvre femme... (Il remonte à gauche.)
Bassinet(amer.) Ah ! c'est vrai ! Vous êtes marié vous ! Moi, hélas ! j'ai perdu ma femme.
Moulineaux(distrait.) Allons ! tant mieux, tant mieux ! (Il est presque au fond, vis-à-vis la porte par laquelle est sortie Yvonne.)
Moulineaux(se reprenant.) Je veux dire, tant pis, tant pis ! (Il redescend à droite.)
Bassinet(amer.) Vous ne le croiriez pas, ce que c'est que la vie !... Elle m'a été enlevée dans l'espace de cinq minutes !
Moulineaux(ennuyé.) Enlevée ! Par une attaque d'apoplexie ?
Bassinet Non ! par un militaire. Je l'avais laissée sur un banc aux Tuileries. Je lui avais dit attends-moi, je vais jusque chez le marchand de tabac pour allumer un cigare. Je ne l'ai jamais retrouvée ! (On sonne.) On a sonné !
Etienne Monsieur, c'est un monsieur qui demande à vous parler. Voici sa carte.
Moulineaux(échangeant un sourire d'intelligence avec Étienne.) Voyons... ah ! parfaitement !... (À Bassinet.) Je vous demande pardon, monsieur Bassinet, c'est un raseur, mais je ne peux faire autrement que de le recevoir.
Bassinet Un raseur !... Ah ! je connais ça, faites-le entrer !... (S'asseyant à droite.) Je vais rester là, ça le fera partir.
Moulineaux(à part.) Hein ? Comment, il va rester là ! quelle colle ! (Haut.) C'est qu'il veut me parler en particulier...
Bassinet Ah ! c'est autre chose. Qu'est-ce que c'est que ce raseur ?... (Prenant la carte des mains de Moulineaux.) Chevassus !... Ah ! c'est Chevassus, je le connais très bien ! Je serai enchanté de lui serrer la main !... Je m'en irai après.
Moulineaux(interloqué.) Hein !... Non vous ne pouvez pas !... Ca n'est pas lui, c'est... son père.
Moulineaux Alors c'est son oncle, et il désire ne pas être vu. Allez ! allez !... (Il le fait lever.)
Bassinet Ah ! très bien (Il fait mine de sortir au fond, puis, arrivé à la porte, il se dérobe, et se dirige vers la porte de droite deuxième plan.) Dites donc, je vais attendre dans la pièce à côté. (Il sort.)
Moulineaux Comment ! il ne s'en ira pas ! Ah ! ma foi, tant pis, je l'y ferai droguer toute la journée !
Bassinet(reparaissant à la porte.) Au fait ! une idée. S'il vous embête, votre raseur, j'ai un moyen de vous en débarrasser. Je sonnerai, je vous ferai passer ma carte et vous direz que c'est un raseur que vous êtes obligé de recevoir !...
Moulineaux Oui, oui, c'est bon, allez ! allez ! Si vous êtes fatigué, dormez, il y a une chaise longue. (Bassinet sort.)
Etienne À la place de monsieur, je le soignerais par les stupéfiants.
Moulineaux Ah ! non, c'est trop d'émotions depuis ce matin, je suis moulu, brisé. Je vais essayer de dormir pendant une heure (Il s'étend sur la chaise longue.) Veillez à ce qu'on ne me dérange pas.
(Une pause pendant laquelle Moulineaux s'endort. Au bout d'un instant, on sonne. Bruit de coulisse.)
Madame Aigreville(dans la coulisse.) Ma fille ! mon gendre ! je veux les voir.
Etienne(entrant comme une bombe.) Monsieur, c'est madame votre belle-mère !... (Il gagne l'appartement d'Yvonne, parlant à Yvonne dans la coulisse) Madame, c'est madame Aigreville !
Madame Aigreville(faisant irruption par le fond, un sac de nuit à la main, qu'elle pose au fond.) Ah ! mes enfants, mes enfants ! (Au milieu)
Yvonne(sortant deuxième plan gauche.) Maman, maman !
Moulineaux(réveillé en sursaut, n° 3.) Hein ! qu'est-ce que c'est ?... une trombe ? (Ahuri.) Ma belle-mère !
Moulineaux Ah ! que c'est bête de vous réveiller comme ça !
Madame Aigreville(embrassant Yvonne.) Ma fille !... Mon gendre !... Eh bien !... vous ne m'embrassez pas ?
Moulineaux Comment donc !... j'allais vous le demander ; mais vous comprenez, la surprise, l'ahurissement quand on s'est endormi sans belle-mère... et qu'on en trouve une à son réveil !... il y a toujours un moment... Embrassez-moi, belle-maman... (Madame Aigreville lui passe ses bras autour du cou.) Oh ! mais ne me secouez pas trop... parce que quand on vient de dormir...
Madame Aigreville C'est l'émotion de vous revoir !... Ce cher Moulineaux, il a maigri, il a maigri. (À Yvonne.) Il est vrai que de ton côté, au contraire... Ah ! Moulineaux, le mariage a du bon !... Pourquoi êtes-vous en habit noir, vous allez à un enterrement ?
Moulineaux(vivement.) Oui ! c'est... c'est pour vous.
Etienne(avec une carte, deuxième porte droite.) Monsieur, voici une carte que le Monsieur de tout à l'heure me prie de vous remettre.
Moulineaux Vous permettez. (Regardant la carte.) De Bassinet ! Ah ! non, par exemple. Répondez que j'en ai pour un mois. Ah ! il n'a qu'à être malade, celui-là, je le soignerai.
Moulineaux Rien ! mon barbier, un raseur. (À Étienne.) Ah ! Étienne, entrez chez moi, vous trouverez ma robe de chambre, vous la prendrez et vous l'apporterez.
Madame Aigreville Décidément il y a quelque chose ! Il faut que j'interroge Yvonne. (À Moulineaux.) Mon cher Moulineaux... laissez-moi avec ma fille. J'ai à lui parler.
Moulineaux Oh ! avec plaisir !... Quand ma femme est de cette humeur-là... ! (Il sort par la droite, premier plan.)
Madame Aigreville(redescendant.) Il est ennuyeux, mon gendre. Il devrait laisser ses malades chez eux !... Alors, tu disais que ton mari a passé la nuit dehors ?...
Yvonne Tout ce qu'il y a de plus dehors, maman... Ah ! que je suis malheureuse !
Madame Aigreville Ne pleure pas. Explique-moi d'abord Moulineaux a découché. Pour qui ?
Madame Aigreville Pas regardé ?... Mais, mon enfant, il n'y a pas d'autre moyen pour savoir ce qu'il y a dedans, toutes les femmes le font. Moulineaux sort de sa chambre.
Moulineaux Euh !... c'est pour rapetisser la main, vous savez, en ramenant le pouce et en allongeant les doigts, comme ça, tenez !...
Madame Aigreville(haussant les épaules.) Allons donc ! c'est un gant de femme.
Moulineaux(avec aplomb.) Ca a l'air... parce qu'il a été mouillé. Il a plu dessus, alors il a rétréci.
Madame Aigreville(déployant le gant dans toute sa longueur.) Et la longueur ?
Moulineaux Précisément, il a rétréci et allongé... C'est l'eau ! il a gagné en longueur ce qu'il a perdu en largeur, ça fait toujours cet effet-là. Ainsi vous, vous seriez mouillée... (Il fait du geste la représentation d'une chose très étroite et très longue.)
Madame Aigreville Hein ! allons ! Voyons, c'est marqué... six et demi.
Moulineaux(avec aplomb.) Neuf et demi, c'est l'eau qui a retourné le chiffre.
Moulineaux Vous êtes là à m'asticoter !... Après tout... je suis maître de mes actes. Je n'ai de comptes à rendre à personne et vous me rompez la tête !
Madame Aigreville Et l'on dit que ce sont les belles-mères qui commencent ! Ah ! tenez, vous me feriez croire que je suis de trop dans cette maison !... (Elle remonte vers le fond.)
Moulineaux(remontant également.) Ah ! il est certain que si vous devez être une cause de discorde...
Madame Aigreville(dramatique.) C'est cela, vous me chassez !... vous me chassez de chez ma fille !
Madame Aigreville(même jeu.) C'est bien, vous n'aurez pas à me le répéter deux fois !...
Moulineaux(levant les bras sur elle.) Ah ! tenez, je... non... j'aime mieux me retirer. Cette femme-là, elle exaspérerait... le Président de la République ! (Il sort par la droite premier plan.)
Madame Aigreville(se radoucissant après le départ de Moulineaux.) Tous les mêmes !... Exactement mon pauvre mari avec ma sainte mère !... Oh ! mais non !... je ne passerai pas la nuit ici !... dussé-je aller chercher un refuge... à l'hospitalité de nuit.
Bassinet Oui, à côté, 70, rue de Milan. (Il lui tend une carte, elle fait des manières pour la prendre, Bassinet finit par la lui passer sur le sommet de son chapeau.)
Bassinet(se reprenant.) Oh ! ce n'est pas le cas Enfin, vous savez, c'est sain... comme tous les appartements. Tant qu'on n'y attrape rien (À part.) Après tout, je ne la connais pas... et c'est la belle-mère de Moulineaux. Entre amis, il faut toujours se rendre service.
Bassinet Oui ! (À part.) J'aurais dû le mettre à l'enchère.
Moulineaux J'en ai justement besoin. Je peux vous dire ça à vous...qui êtes un homme discret... J'ai une liaison. Oh ! platonique encore, avec une femme mariée. Elle a été longtemps une de mes clientes.
Bassinet(arrangeant machinalement les revers de l'habit de Moulineaux.) Diable !... c'est qu'il est encore tout sens dessus dessous. Il y a toutes les affaires de la couturière, parce que, je vous l'ai dit, c'est une histoire assez drôle. Figurez-vous que la couturière...
Moulineaux(n° 1.) Non, demain l'histoire de la couturière.
Suzanne Depuis quelques jours, il m'accompagne partout. Ca lui prend par crise. Tenez, il est en bas en ce moment qui m'attend en voiture. Il voulait monter, je lui ai dit de rester.
Moulineaux Vous avez bien fait. Je ne me soucie pas de faire sa connaissance ! (À part.) Ca me donnerait des scrupules ! (Haut.) Ma chère petite Suzanne... (Il l'attire vers les deux chaises.)
Suzanne Ah ! Moulineaux, je suis bien coupable d'écouter vos déclarations...
Moulineaux Mais non, du tout ! Ne croyez pas ça, ne croyez pas ça.
Suzanne Si !... si !... mais il est trop tard maintenant, n'est-ce pas ?
Suzanne Vous savez que c'est la première fois que ça m'arrive !... (Ils sont assis tous deux à gauche.)
Moulineaux Vous me l'avez déjà dit ! et cela me cause une joie exquise. Mais écoutez-moi, ici nous ne pouvons pas nous voir facilement Les consultations sont un bon prétexte, mais qui n'est pas éternel. Ceux qui nous entourent finiront par remarquer la fréquence de vos visites. On jasera, et dame ! on finira pas découvrir la vérité. On comprendra qu'il n'y a pas là une cliente et son médecin, mais deux cœurs qui s'aiment, deux âmes d'élite qui prennent leur envolée dans le pays du Tendre !...
Suzanne(bien positive.) Oui, ça éventera la mèche !...
Moulineaux Autrement dit, voilà !... Eh bien ! si vous vouliez, nous pourrions nous voir... aujourd'hui même, sur un terrain neutre.
Suzanne(avec une moue.) Un terrain ?... J'aimerais mieux un petit appartement... Comme dans les romans de M. Bourget.
Moulineaux Justement... j'ai un petit entresol... 70, rue de Milan. Et là nous pourrions nous voir... aujourd'hui même. Il est tout meublé,... à deux pas,... la rue qui fait le coin.
Suzanne(hésitant.) Ah ! tenez, je suis tentée... (Brusquement.) Mais, vous savez, en tout bien tout honneur !... l'amour éthéré !...
Suzanne Parce que, vous savez, je suis fidèle à mon mari !
Moulineaux Si vous êtes fidèle à votre mari !... Ah ! mais qui est-ce qui oserait supposer le contraire ?...
Suzanne(se levant et passant au 2.) Alors, c'est entendu, aujourd'hui même, dans une heure, rue de Milan, 70, à l'entresol Oh ! c'est bien mal !... mais vous savez, Moulineaux, c'est la première fois que cela m'arrive !
Moulineaux Oui !... oui !... Je sais. (À part.) Elle consent ! non, en amour, quand elles s'y mettent, ce sont les femmes du monde qui font le moins d'embarras !
Suzanne(ils remontent tous deux.) Allons ! je me sauve !
Aubin(très dégagé.) Bon, va ! je te rejoins... Un mot à dire au docteur. (Il aperçoit Moulineaux en habit noir ; lui jette son paletot entre les bras. — À Moulineaux.) Laissez-nous (À Étienne qui est en robe de chambre. — Lui tendant la main.) Docteur !
Moulineaux(à part, ahuri.) Hein... ah ! bien, elle est bonne !
Aubin(descendant, à Étienne.) Puisque j'étais en bas, je me suis dit : je vais monter pour vous consulter. Figurez-vous que depuis quelque temps j'ai des saignements de nez et la circulation du sang qui s'arrête.
Etienne(après un mouvement d'étonnement.) Parfaitement !... Eh bien ! mettez la clé de votre salle à manger.
Bassinet À propos, je ne vous ai toujours pas conté l'histoire. Figurez-vous que la couturière...
Moulineaux(se dérobant.) Oui, plus tard,... plus tard ; maintenant, tout à la joie, je file. (Il remonte vivement.)
Aubin(à Moulineaux, l'arrêtant au passage.) Pardon, docteur !
Moulineaux(à part et vivement.) Allons, bon ! l'autre, à présent ! (Haut.) Je ne suis pas le docteur !... (Il sort.)
Aubin Ah ! c'est un malade !... pardon... (Voyant Bassinet et allant à lui.) Alors, voilà le docteur ! (Haut, à Bassinet.) Monsieur, je suis resté pour vous faire mes excuses. Bassinet (qui est en train de lisser son chapeau, ne comprenant pas, se retourne pour voir à qui s'adresse l'apostrophe d'Aubin) (puis, voyant que c'est à lui.) : Vos excuses ?
Bassinet(qui ne comprend pas.) Du paletot, oui !... il n'y a pas de quoi ! (Revenant à son idée fixe.) Tenez ! permettez-moi de vous en raconter une bien bonne ; figurez-vous que j'avais pour locataire une couturière...
Aubin(qui a été accompagné malgré lui, jusqu'au bout, par Bassinet.) Oui, parfaitement !... mais je vous demande pardon. J'ai bien l'honneur. (Il sort par le fond.)
Bassinet(ahuri.) Il s'en va aussi. (Apercevant Étienne qui est resté là et le regarde avec un sourire bête.) Ah ! le domestique ! (À Étienne.) Je vais vous en raconter une bien bonne.
Etienne(redevenant sérieux.) C'est que j'ai là, à l'office...
Bassinet(sans l'écouter, le faisant asseoir à côté de lui, à gauche.) Oui... eh bien ! Figurez-vous que la couturière avait pour protecteur... (Profitant d'un moment où Bassinet, se complaisant dans son récit, ne le regarde pas, Étienne s'esquive à pas de loup par le fond.) (Ahurissement de Bassinet en se trouvant seul... Scène muette, pendant laquelle il cherche où a pu passer Étienne, il remonte ainsi jusqu'au fond, puis redescendant.) Il est parti ! (Au public.) Au fait, ce ne sera pas long. Figurez-vous que la couturière... avait pour protecteur... (À ce mot, l'orchestre lui coupe la parole, Bassinet essaye de le dominer, en continuant de parler.) (Enfin le rideau lui tombe sur le nez.)
(RIDEAU)
ACTE II
(L'entresol de la rue de Milan.) (Porte, au fond, dont la serrure est forcée, et donnant sur le palier de l'escalier visible au public.) (De chaque côté de la porte d'entrée, une chaise. Au fond, à gauche, non loin de la porte, un mannequin avec une robe de femme.) (Portes à droite et à gauche, 2e plan. À droite et à gauche, 1er plan, établis de couturière, sur lesquels se trouvent pêle-mêle, cartons, pièces d'étoffe, gravures de mode, ciseaux, etc. — À gauche, près de l'établi, une chaise. — À droite, un canapé.)
(Au lever du rideau la scène est vide, puis Moulineaux paraît au fond.)
Moulineaux(seul.) L'entresol, c'est bien ici. Tiens ! la serrure est détraquée ! Eh ! bien, c'est agréable !... la porte ne ferme pas. Il faudra que je dise à Bassinet de faire réparer cela. (En se retournant vivement, il se trouve nez à nez avec le mannequin ; instinctivement, il salue.) Une dame !... Non c'est un mannequin. C'est juste... l'ancien appartement d'une couturière... Bassinet m'a prévenu... J'arrangerai tout cela... Ca sera très gentil tout de même, une fois débarrassé... C'est égal, c'est mal ce que je fais... quand on a comme moi une femme charmante... J'ai des remords... J'ai des remords, mais je ne les écoute pas.
Moulineaux(redescendant avec elle.) Quel danger voulez-vous ?
Suzanne Ah ! c'est que si on nous voyait !... Je serais bien coupable !
Moulineaux(à part.) Charmante morale ! (Haut.) Nous sommes absolument seuls, ma Suzanne. Venez là, près de moi. (Il s'assied sur le canapé et lui prend les deux mains.) Ne tremblez donc pas ainsi !
Suzanne Oh ! ça passera. Mon mari, qui a été soldat... dans la réserve de l'administration, dit que les plus braves tremblent toujours au premier feu, et puis ça passe !
Moulineaux Ah ! il dit que... Eh ! bien, vous voyez !... voyons, débarrassez-vous de votre chapeau.
Suzanne Oh ! non, impossible. Je ne peux rester qu'un instant avec vous. Anatole est en bas ; il n'aurait qu'à monter.
Moulineaux(très vexé.) Mais c'est très bête !... Ca ne se fait pas, ces choses-là !
Suzanne Je lui ai dit... je lui ai dit que j'allais chez mon couturier. Comme je savais que c'était justement l'ancien logement d'une couturière, alors cela m'a suggéré l'idée...
Suzanne Ca m'ennuyait bien qu'il m'accompagnât, mais lui refuser eût été lui donner des soupçons... et d'un autre côté, je ne voulais pas vous faire poser. C'est gentil, hein ?
Moulineaux Ah ! bien, je crois bien !... cette chère Suzanne ! (À part.) C'est égal, l'idée qu'Anatole est en bas, ça me glace !... (Haut et distrait.) Cette chère Suzanne !...
Suzanne(souriant.) Vous l'avez déjà dit, mon ami !
Moulineaux(balbutiant.) Vous croyez ?... C'est possible. Cette chère Suzanne !...
Moulineaux Moi... je... comment donc !... Si je suis heureux !... comment donc ! (Chantonnant avec un air de prostration complète.) Comment donc ! Comment donc ! Comment donc ! Comment donc ! (À part, après un moment de réflexion.) C'est égal ! C'est cher ce petit appartement ! Deux cent cinquante francs par mois !
Aubin Vous étiez en train de prendre les mesures de ma femme. J'ai vu ça ! Suzanne (saisissant la balle au bond.) Parfaitement ! Monsieur en était au tour de taille.
Moulineaux(barbotant.) En effet !... la taille,... le tour de taille,... cent dix de tour de taille.
Moulineaux(tâchant de reprendre contenance.) Parfaitement !... Seulement, je vais vous dire, ça, c'est une habitude des grands couturiers. Tout est compté double.
Moulineaux Ah ! non, les factures, c'est le triple !... Oui c'est ce qui nous distingue des petits couturiers. Eh ! puis, enfin, vous savez, comme ça, sans mètre... à vue d'œil... ! Euh ! Vous... vous n'auriez pas un mètre sur vous ?
Aubin(riant.) Je ne crois pas ! Mais vous n'avez pas ça, vous ?
Moulineaux Non !... Euh ! c'est-à-dire si,... j'en ai trop ! Seulement ils sont à l'atelier,... dans mes ateliers !... Mes vastes ateliers.
Aubin Il est très original, ce couturier. Mais dites-moi donc, monsieur ?... monsieur ? comment donc déjà ?
Suzanne(cherchant un nom qui ne vient pas.) Monsieur...
Aubin Machin ! Attendez donc ! mais j'ai déjà entendu ce nom-là quelque part.
Moulineaux Oui, Machin, c'est assez répandu. Nous sommes beaucoup de "Machin".
Aubin Mais, au fait, votre figure ne m'est pas inconnue. Où donc vous ai-je vu ?
Moulineaux(tâchant de dissimuler son visage et parlant le dos à demi tourné.) Je ne sais pas. (À part.) Pourvu qu'il ne me reconnaisse pas ! (Haut.) Sans doute dans un endroit public,... dans un monument. J'y vais beaucoup... au Panthéon,... Panthéon-Courcelles.
Aubin Non. Ah ! je sais, c'est chez Moulineaux, le médecin de ma femme ; je vous ai entrevu. Vous vous faites bien soigner chez Moulineaux ?
Moulineaux(tâchant de prendre l'air dégagé.) Ah ! si peu. Vous savez, ça ne compte pas.
Aubin(naïvement étonné.) Qu'est-ce que ça vous fait ?
Moulineaux C'est que... c'est mon médecin et je lui porte intérêt !...
Aubin Après tout, je m'en moque. (Il s'assied sur la chaise de gauche qu'il place face à Moulineaux.) Dites-moi, qu'est-ce que vous faites à ma femme ?
Moulineaux(vivement.) Moi ?... rien !... ne croyez pas...
Moulineaux(se reprenant.) C'est-à-dire si... ! une... une polonaise... en tulle... avec des bouillonnés... en fourrure, ornés de jais... sur le pantalon.
Moulineaux Quel pantalon ?... Le pantalon du dessous. On ne le voit pas.
Aubin Ca doit être curieux, ce mélange-là. Des bouillonnés en jais, sur le pantalon !... Défie-toi de l'excentricité, Suzanne... (À Moulineaux.) Vous n'avez pas un modèle ?
Moulineaux Un modèle ?... si, si, j'en ai des masses. Mais on ne peut pas les voir. Ils sont dans les ateliers... dans les ateliers, mes modèles. Vous comprenez, la concurrence !... On n'aurait qu'à les souffler ?...
Moulineaux(vivement.) Comment donc, si fait !... Si je la connais, cette bonne madame Durand !... c'est mon associée ! (À part.) Bassinet aurait pu me dire qu'elle n'avait pas emmené sa clientèle. Ce sera gai, s'il en vient beaucoup comme ça !
Pomponnette Ah ! bien ! si vous êtes son associé, je puis m'adresser à vous. Je suis mademoiselle Pomponnette.
Moulineaux(après un temps.) Il n'y a pas de mal à ça.
Pomponnette Je voudrais que vous me fissiez une diminution sur ma facture. Vous me comptez beaucoup trop cher !
Moulineaux Comment donc ! tant que vous voudrez ! (À part.) Pour ce que cela me coûte !... ça la fera filer. (Il tire un crayon de sa poche.)
Pomponnette(lui montrant sa facture.) Tenez, voyez. Trois cent quarante francs, c'est énorme pour la petite toilette que vous m'avez faite. Vous savez, la toilette en crêpe de chine ?
Moulineaux Parfaitement !... En crêpe de chine. Je la vois... je la vois, votre chine.
Moulineaux Ca, c'est vrai, c'est hors de prix !... du vulgaire crêpe !... c'est indécent. Qu'est-ce que vous voulez que je vous diminue sur trois cent quarante francs ?
Pomponnette Je ne sais pas, mais il me semble que trois cents francs c'est suffisant.
Moulineaux(sans façons.) Mais je crois bien. Alors nous disons que nous supprimons trois cents francs, reste quarante ; c'est bien ce que vous voulez ?
Moulineaux Ah ! non, non, c'est pas la peine ! (Pomponnette sort.)
Aubin(se levant.) Sapristi ! une heure et demie !... Je m'en vais aussi. (À part.) Rosa m'attend, je n'ai que le temps. (Haut.) Je vous laisse ma femme, occupez-vous d'elle. Faites quelque chose de distingué ! et puis, moulez bien. Prenez-lui bien les hanches,... la poitrine.
Suzanne(remontant au fond.) Ah ! mon ami, nous sommes dans de beaux draps ! Qu'allez-vous faire ?
Moulineaux(avec conviction.) Ce que je vais faire ?... je m'en vais filer d'ici et je vous jure que pareille chose ne m'arrivera plus !
Suzanne Vous n'y pensez pas ! mais vous ne le pouvez pas !
Moulineaux Comment, je ne le peux pas ! pourquoi donc ça, s'il vous plaît ?
Suzanne Parce que... parce que mon mari vous croit mon couturier... et qu'il peut revenir ici ! S'il ne vous trouve pas, il comprendra la vérité ! et je le connais, il vous tuera !
Moulineaux(se révoltant.) Hein ! mais il n'en a pas le droit ! il n'est pas médecin. (Effondré.) Ah ! Suzanne ! dans quel pétrin nous sommes-nous mis ?
(Bassinet ouvre brusquement la porte, ce qui renverse la chaise sur laquelle est assis Moulineaux et l'envoie rouler contre le canapé.)
Bassinet(se butant dans la chaise.) Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qu'il y a ?
Moulineaux(qui s'est à moitié démis le pouce.) Aïe ! faites donc attention ! En voilà une manière d'entrer.
Bassinet(gagnant le 2 à cloche-pied en se frottant le genou.) Dame ! pourquoi vous asseyez-vous contre la porte ?
Moulineaux Aussi pourquoi ne ferme-t-elle pas votre porte ?... Vous louez des appartements tout disloqués.
Bassinet Qu'est-ce que vous voulez, je vous ai prévenu. Il y a une heure que je vous l'ai loué, je n'ai pas pu mettre en état...
Moulineaux Enfin on a des serrures qui ferment ! c'est élémentaire !... On entre ici comme dans un bois ! C'est insupportable ! le premier imbécile venu...
Moulineaux Mais n'importe, ... vous ! (Il remonte et redescend au 2.)
Bassinet(il passe au 3.) Oh ! moi, ça n'a pas d'importance ! enfin, j'écrirai au serrurier. Je vais vous dire. J'avais dû faire forcer la porte après le départ de ma locataire l'autre jour, après quoi le serrurier est parti pour aller déjeuner... et il n'est pas encore revenu. Mais il reviendra. À part cela, vous êtes content ? (Il remonte au fond.)
Moulineaux(passant au 2.) Ah ! oui, je vous conseille d'en parler. (Lui indiquant Suzanne qui lui tourne à moitié le dos, à gauche.) Mais je vous demande pardon, je ne suis pas seul.
Bassinet(saluant, n° 3.) Oh ! je vous demande pardon. Je n'avais pas vu madame. (À Suzanne.) Oh ! mais madame, vous n'êtes pas de trop. Je n'ai point de secrets à dire. Que ma présence ne vous fasse pas partir ! (Il s'assied sur le canapé.)
Moulineaux Il est trop bon ! (À part.) Quelle sangsue ! il ne manquait plus que lui !
Moulineaux(passant jusqu'à l'extrême droite, remontant au fond, puis redescendant.) Oui ! Eh bien ! pas aujourd'hui, dimanche !... Qu'est-ce que ça me fait votre jaquette ?
Madame d'Herblay(piquée.) C'est bien, je ne paierai pas, ça m'est égal !
Madame d'Herblay Ils sont aimables avec les clients, au moins, dans cette maison !... (Elle sort.)
Suzanne(bas à Moulineaux.) Dites donc, et lui, il ne va pas s'en aller ?
Moulineaux Attendez, je vais l'expédier ! (Il se dirige vers Bassinet.)
Bassinet(à Moulineaux qui cherche en vain à l'interrompre.) Ah ! mon cher, je viens d'avoir une rude émotion ! Figurez-vous que je croyais être sur la piste de ma femme ! On m'avait indiqué une madame Bassinet, rue Breda !...
Moulineaux Oui. Eh bien ! vous me raconterez cela plus tard !
Bassinet Non ! Mais laissez donc !... Madame n'est pas de trop !... Figurez-vous que ce n'était pas elle... mais une inconnue... Je lui ai dit "Je vous demande pardon, mais je pensais trouver une dame. " — Elle m'a répondu : "Mais comment donc, monsieur ! Comment la voulez-vous ? " C'est une veste !
Moulineaux Vous n'avez pas de honte de vous faire donner de l'argent dans les maisons ?
Bassinet(entre ses dents.) Voyez-vous ça ! la vieille carottière !
Madame Aigreville Mais je n'ai rien demandé !... reprenez cela, madame, je ne suis pas en quête de cent sous, je suis en quête d'un appartement.
Suzanne Oh ! pardonnez-moi, madame... (Madame Aigreville tend la pièce à Moulineaux pour qu'il la passe à Suzanne, Moulineaux la met machinalement dans sa poche.)
Suzanne(à Moulineaux après avoir vu ce jeu de scène.) Eh bien !...
Moulineaux(ahuri) Hein ! il faut que... (Suzanne lui fait signe que oui. Présentant. — Avec aigreur.) Madame Aigreville, ma belle-mère. (Avec une certaine volupté dans la voix.) Madame Aubin, madame Suzanne Aubin.
Madame Aigreville Suzanne Aubin ?... Oh ! mais j'ai beaucoup entendu parler... Et ces messieurs vont bien ?
Suzanne Mais du tout, madame ! Moulineaux (barbotant.) : Mais non, pas elle, lui !... non enfin, son mari. Comprenez-moi bien, son mari se l'était figuré !... Alors quand il a appris que non... n'est-ce pas ?... la... la... l'émotion, le trouble !... son sang n'a fait qu'un tour !... un petit tour ! ... enfin, il a eu un eczéma. Voilà !... ouf !... Et maintenant, belle-maman, si vous voulez me laisser à ma consultation.
Madame Aigreville(remontant.) Parfaitement !... Je vous quitte. Si ma fille venait, vous lui diriez que je suis partie.
Moulineaux(l'accompagnant.) Entendu. Au revoir, chère belle-maman !
Madame Aigreville(sur le seuil de la porte.) Oh ! ne soyez pas si aimable, je n'oublie rien. (Digne.) Seulement, je sais me tenir devant le monde.
Moulineaux(très aimable.) J'aurai soin d'en inviter toujours beaucoup, belle-maman. Tenez, par là.
Moulineaux(qui est resté sur le palier, apercevant Aubin qui remonte, bondissant.) Allons, bon ! le mari ! (À Suzanne.) Votre mari qui revient !...
Suzanne(effarée.) Oh ! mon Dieu ! (Elle sort vivement par la gauche.)
Madame Aigreville(ahurie, à Moulineaux qui veut la faire entrer à gauche également.) Qu'est-ce que c'est ?
Moulineaux Rien. Entrez là avec madame. (Il pousse madame Aigreville absolument ahurie, dans la pièce de gauche.)
Bassinet(suivant Moulineaux qui est déjà entré à gauche à la suite de madame Aigreville et de Suzanne.) Il faut que j'entre aussi ?
Moulineaux(passant la tête par l'entrebâillement de la porte, à Bassinet.) Non, vous, vous allez recevoir ce monsieur. Il me demandera, moi, M. Machin ; parce que, pour lui, je suis M. Machin. Vous lui direz n'importe quoi... que je suis occupé, que je suis en conférence avec... avec la Reine du Groënland si vous voulez, ça m'est égal, mais que je ne le voie pas !... (Il referme brusquement la porte au nez de Bassinet.)
Bassinet Entendu !... C'est un raseur, hein !... Je connais ça !...
Bassinet(répétant comme lui.) Oui ! ce cher docteur.
Aubin Je ne m'attendais pas à vous voir ici. C'est vrai, au fait, M. Machin va souvent chez vous. Il m'a parlé de vous tout à l'heure encore. C'est vous qui le soignez ?
Bassinet(qui ne comprend pas.) Oh ! je le soigne... je le soigne... parce qu'il me soigne.
Aubin J'entends, parbleu ! vous n'êtes pas gratuit.
Aubin Dites-moi ! alors il est malade, M. Machin ?
Bassinet(tout en parlant, déboutonnant machinalement le paletot d'Aubin qui le reboutonne chaque fois.) Ah ! vous l'avez remarqué aussi. Je crois qu'il doit avoir un petit hanneton dans le cerveau.
Aubin Eh bien ! je m'en doutais... Alors, vous lui recommandez quoi ? Des douches ?
Bassinet C'est que vous ne savez pas vous y prendre. Vous choisissez un masseur, n'est-ce pas ? Vous le faites déshabiller, vous l'étendez sur un divan et vous le massez de toutes vos forces pendant une heure. Après ça, si votre sang ne circule pas, je veux que le loup me croque.
Aubin Ah ! bien, voilà ! Je m'y étais toujours pris à l'envers ; je vous remercie, j'essayerai. Mais ce n'est pas tout ça !... Alors, on ne peut pas voir Machin ?...
Bassinet(d'un air mystérieux.) Oh ! non, non. Il est en conférence... avec la Reine... avec la Reine du Groënland !
Aubin(avec admiration.) Oh ! la ! la ! la ! la ! La Reine de... fichtre !... Ah ! mais, il est calé ce couturier-là. Il habille des reines !... Il doit être d'un cher !...
Bassinet Donc, si vous voulez revenir un autre jour.
Aubin Ah ! je ne peux pas. Je lui annonce une cliente, à M. Machin, madame de Saint-Anigreuse, une amie à moi. Elle a voulu que je la menasse chez le couturier de ma femme. Une idée à elle !... alors, je l'ai précédée ici, parce que je ne tiens pas à ce qu'elle se rencontre avec ma femme. C'est pourquoi je viens voir si elle est partie.
Bassinet(déboutonnant Aubin.) Ah ! c'est votre femme qui était là tout à l'heure ?
Bassinet(s'inclinant d'un air moqueur.) Ah ! bien, alors !...
Aubin Non, mais dites-moi, est-ce que vous croyez qu'il en a pour longtemps ce couturier... avec sa reine ?
Bassinet Dame ! vous savez, c'est que c'est une reine, une forte reine ! (Voix de Madame Aigreville) : Qu'est-ce que vous voulez, je suis attendue !... Je m'en vais.
Bassinet(au public.) La voix de la belle-mère ! Diable ! je ne veux pas qu'elle m'échappe. Je vais l'attendre dans l'escalier pour tâcher de lui caser mon troisième. (Il sort par le fond.)
Aubin(qui n'a pas vu la sortie de Bassinet.) Mais dites-moi, docteur... (Se retournant.) Eh bien ! où est-il ? (Appelant.) Docteur !... parti. En voilà un type !... (Il remonte au fond.)
Aubin(il gagne la droite en inspectant ses mains dans tous les sens.) Mais je vous demande pardon, je n'ai pas d'eczéma !
Madame Aigreville Oh ! excusez-moi. (À part.) J'ai eu tort de lui en parler, ça a l'air de lui être désagréable ! Deuxième impair ! (Haut.) Je vois, monsieur, que j'ai fait un ana... un anana... un anachronisme, comme dit mon gendre. Je le retire.
Aubin Un anachronisme ? Mais il n'y a pas d'anachronisme là-dedans !
Madame Aigreville Ah ! vous êtes trop indulgent ! (À part.) Allons, je ne suis pas fâchée d'avoir vu le mari. (Saluant.) Monsieur.
Aubin(saluant.) Altesse. (Sortie de madame Aigreville.)
Aubin Eh bien ! elle est très bien, la grosse reine ! Qui est-ce qui dirait tout de même, à la voir comme ça... Elle a l'air d'une bonne petite mère et puis pas fière. (Paraît Moulineaux.) Ah ! vous voilà !... (Il redescend.)
Moulineaux Lui !... Encore là ! (Voyant Suzanne qui entre à sa suite, il la repousse dans la chambre et ferme brusquement la porte sur elle.) Rentrez.
Moulineaux Oh ! depuis longtemps. Elle m'a dit : Si mon mari vient, dites-lui que je suis au Louvre. Si vous voulez la retrouver.
Aubin(l'entraînant à l'avant-scène.) Non, au contraire !... ça va bien comme ça, parce que, je vais vous dire, il y a une dame... une dame de mes amies qui doit venir me reprendre ici.
Moulineaux Ici ? (À part.) Ah, çà ! il donne ses rendez-vous chez moi ?
Aubin Et j'aimerais autant qu'elle ne se croisât pas avec ma femme.
Moulineaux Oh ! parfaitement !... une intrigue, hein ?
Aubin(riant) Petite, une petite intrigue. Il est donc inutile que ma femme...
Moulineaux(avec intention.) Oui, elle n'aurait qu'à vous infliger la peine du talion !...
Aubin Oh ! c'est que j'ai l'œil, moi ! toute ma vie j'ai eu des intrigues avec des femmes mariées : on ne m'en conte pas à moi, je les connais toutes !
Aubin(net.) Toutes !... je ne suis pas comme un tas d'imbéciles de maris. (Riant.) Figurez-vous que j'en ai connu un qui accompagnait sa femme à tous nos rendez-vous. Elle disait qu'elle montait chez la somnambule. C'était moi la somnambule !... Et le mari attendait en bas. (Il se tient les genoux pour rire.)
Moulineaux(riant aussi en lui tapant sur l'épaule.) Le fait est qu'on n'est pas bête comme ça !...
Aubin D'ailleurs ma femme ne s'y frotterait pas. Elle sait très bien que dans un flagrant délit, je n'hésiterais pas.
Aubin Non, je ne sais pas me battre. (Moulineaux pousse un soupir de soulagement.) Je tirerais dessus !... Toutes les fois que je le rencontrerais, pan, pan ! je le tuerais.
Moulineaux Hein ! encore !... Eh ! bien, elle est jolie votre idée !
Aubin(satisfait.) Je n'en ai jamais que de comme ça.
Moulineaux(s'oubliant.) Ah ! bien, merci !... Vous croyez donc que je n'ai que ça à faire. Eh ! bien, et ma médecine ? (Il se mord les lèvres en voyant l'impair qu'il a commis.)
Aubin Quoi ! votre médecine ?... Est-ce que cela vous empêche de vous purger, ça ?
Moulineaux Moi ? Ah ! rien du tout !... Ah ! vous voulez que je coupe !... Attendez. (Il va prendre les ciseaux et commence à tailler la jaquette.) Qu'est-ce que je vais faire, mon Dieu !
Moulineaux Oui ! c'est précisément ce que je... Mais c'est vous qui voulez que je coupe !...
Madame d'Herblay Non. Vous avez vu ce qu'il y a à faire, vous l'enverrez prendre. (Elle remonte puis descend.) Ah ! seulement, je ne demeure plus où j'habitais.
Madame d'Herblay Non, je demeure un étage au-dessus. Au revoir, messieurs ! (Elle sort.) Moulineaux (abruti) :. Merci du renseignement. (Il reste les yeux fixes, l'esprit ailleurs, ouvrant et fermant machinalement ses ciseaux.)
Aubin(le considérant en riant.) Non, mais a-t-il l'air assez ahuri !... (Se levant, à Moulineaux.) Vous savez ce qu'on m'a dit pour vous ?... Vous devriez prendre des douches.
Moulineaux(le regardant ahuri.) Moi ! qui est-ce qui a dit ça ?
Aubin Je vous amène là une cliente digne de vous. Madame de Saint-Anigreuse est de la plus haute aristocratie du boulevard Saint-Germain.
Rosa(à part.) Il m'a reconnue. Il faut absolument que je lui parle. (À Aubin.) Oui, mon ami, en effet, mais voyez donc, mon chien dresse les oreilles. Cela signifie qu'il a des velléités de descendre. (Lui passant le chien.) Allez donc le promener, vous remonterez tout l'heure.
Aubin Hein ! ah ! non !... ah ! non !... c'est humiliant !
Moulineaux(après un instant de réflexion.) Hein ?... ah ! oui,... oui c'est pour me singulariser. Tu comprends, pour un médecin, faire sa médecine, c'est banal !... Tandis que pour un couturier...
Rosa(avec expansion.) Ah ! ce bon Chic et Beau !...
Moulineaux Chut, donc, pas si fort !... (À part.) Et Suzanne qui est là...
Rosa(étonnée.) Est-ce qu'il y a un malade dans la maison ?
Moulineaux Non ! mais tu n'as pas besoin de crier comme ça, de m'appeler tout haut Chic et Beau. Je ne suis plus chic et beau maintenant.
Moulineaux Oui, je suis toujours chic et toujours beau, mais je ne suis plus chic et beau. C'était bon au quartier latin. Maintenant je suis un homme sérieux... établi.
Rosa Mais je ne t'ai jamais connu que sous ce nom-là. Comment t'appelles-tu ?
Moulineaux Moi ? Moul... (Se reprenant.) Machin... je m'appelle Machin.
Moulineaux Qu'est-ce que tu veux !... on fait ce qu'on peut.
Rosa(passant cérémonieusement devant Moulineaux et gagnant le 2.) Eh bien ! si tu n'es plus Chic et Beau, je ne suis plus Rosa Pichenette. Je suis madame de Saint-Anigreuse !
Rosa Aussi, une fois ma position régularisée, — après deux jours de lune de miel, — je l'ai planté là... pour un général.
Moulineaux Fichtre ! un général ?... c'est rare, un général ! Où l'as-tu trouvé ?
Rosa Au jardin des Tuileries, pendant que mon mari était allé allumer une cigarette chez un marchand de tabac.
Moulineaux(qui a redressé la tête sur ces derniers mots.) On m'a déjà raconté une histoire comme celle-là !... Seulement c'était un cigare. (On entend un bruit de vaisselle cassée.) Sapristi ! et Suzanne que j'oubliais. Elle s'impatiente sur le dos du mobilier.
Moulineaux Oh ! impossible !... elle n'aime pas le monde, cette bête. Mais dis-mois, à propos de bête, et ton mari, tu ne l'as pas revu ?...
Rosa Jamais, merci !... Il m'a servi à me lancer, voilà tout !... Une fois lancée, j'ai pris le nom de madame de Saint-Anigreuse. (Nouveau bruit de vaisselle.) Eh bien ! dis donc, elle va bien, ton autruche !...
Moulineaux(très inquiet.) Oui, pas mal ! Et toi ?... Attends, je vais aller lui dire un mot.
Rosa À l'autruche ?... Ca servira à grand'chose ?... Reste donc !
Moulineaux(bas n° 2) Rien. C'est la caissière. Elle a une maladie de nerfs, ne fais pas attention. (À Suzanne qui est juste redescendue.) Je vous en prie, calmez-vous, Suzanne, pas de scandale !
Suzanne(très nerveuse.) Il fallait me dire que vous vouliez me faire une mystification. Il fallait me dire que vous étiez avec votre maîtresse !
Rosa(bondissant.) Hein !... Ah ! mais, madame, pour qui me prenez-vous ? Sachez que je suis une cliente. Je viens me commander une robe. (Elles se sont rapprochées l'une de l'autre, séparées seulement par Moulineaux.)
Suzanne Ah ! ce n'est pas à moi qu'il faut la raconter, celle-là !
Rosa(se retournant, à Aubin qui entre, le chien sous le bras.) Arrivez donc ! Montrez-vous !... Voilà madame qui ne veut pas croire que vous êtes mon époux !...
Aubin(se retournant.) Je... comment donc !... (Reconnaissant Suzanne.) Ma femme !...
Suzanne Mon mari ! Oh ! je me vengerai ! (Elle sort rapidement.)
Aubin(voulant s'élancer à la poursuite de sa femme.) Suzanne !... mais... Suzanne !... (À Rosa.) Et prenez donc votre chien, vous ! (Il lui passe le chien.)
Rosa Anatole !... Aubin (la repoussant.) : Eh ! allez au diable !... (Il sort.)
Rosa(le chien sous son bras droit.) Insolent ! Ah ! les nerfs ! l'émotion ! (Elle tombe anéantie dans les bras de Moulineaux.)
Moulineaux(la recevant dans son bras droit, et prenant le chien sous son bras gauche.) Eh bien ! elle se trouve mal ! Rosa, pas de bêtises ?
Moulineaux(en se retournant, se trouve nez à nez avec sa femme.) Ah ! mon Dieu, ma femme !
Yvonne Mon mari !... et une femme dans ses bras !... (Elle remonte vivement tout en parlant.) Adieu, monsieur, je ne vous reverrai jamais de ma vie !...
Moulineaux(lui passant la femme et le chien.) Ah ! vous arrivez bien !... Tenez, gardez madame ! (Il sort en courant.) Yvonne ! Yvonne !...
Bassinet Ah, çà ! qu'est-ce que c'est !... (Reconnaissant Rosa.) Ciel ! ma femme ! (Il l'embrasse.)
Rosa(qui a repris ses sens au contact du baiser.) Mon mari !... Oh ! (Elle le gifle. Bassinet, ahuri, s'affale sur le canapé tandis que Rosa remonte vivement vers le fond.)
Etienne Non, c'est un malade qui venait pour une opération. Il m'a demandé si monsieur y était. Je lui ai dit que oui. Alors il m'a dit que ça ne lui faisait plus mal et il est parti.
Moulineaux L'imbécile ! Eh bien, alors, quand ce n'est personne, on vient dire : "Monsieur, c'est personne ! "
Moulineaux(agacé.) C'est bien, allez ! (Il passe au 1, — très absorbé.)
Etienne(voyant sa tristesse, après l'avoir considéré un petit temps.) Monsieur est soucieux, je comprends ça. Je l'avais bien dit à monsieur ! Voilà une nuit de bal à l'Opéra qui ne lui aura pas porté bonheur. Aussi, étant donné qu'on fait les choses, il faut les faire proprement.
Etienne Oh ! monsieur ne me dégoûte pas (Moulineaux hausse les épaules.) J'aurais changé les draps, voilà tout ; et les apparences auraient été sauvées.
Moulineaux(tout à son idée fixe.) Non, mais où peut être ma femme ?
Etienne(comme lui, l'air tristement songeur.) Oui !... C'est ce que nous nous demandions tout à l'heure à l'office.
Moulineaux(même jeu.) Dans une heure, il y aura vingt-quatre heures qu'elle aura quitté le domicile conjugal.
Etienne(avec élan.) Oh ! monsieur, si ça pouvait s'arranger ! hein ?... Tâchez que cela s'arrange.
Etienne(bien naïf.) Oh ! si, monsieur, pour moi ! monsieur fera bien cela pour moi. Je déteste quand on broie du noir autour de moi !... je suis une sensitive, monsieur. Alors, je broie aussi et j'aime pas ça. (On sonne.)
Etienne(avec importance.) Oh ! ça, ce sont des choses qui ne doivent pas sortir de la maison. Les secrets des maîtres, ça ne regarde qu'eux... et les domestiques. Et moi, vous savez... la discrétion même. Vous viendriez me dire ; Étienne, est-ce vrai que ça branle dans le ménage depuis quelques jours ?... que monsieur a passé l'autre nuit dehors ? Est-ce vrai que cette nuit, chose bien plus grave, c'est madame qui n'est pas rentrée et qu'on l'attend toujours ?... je vous répondrais ; non, non, non, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Aubin Ah ! madame Moulineaux n'est pas rentrée au domicile conjugal ?
Aubin Pas rentrée ! C'est comme ma femme !... Après le scandale d'hier, je ne l'ai pas revue. C'est incroyable !...
Etienne(riant bêtement.) Ah ! la dame de monsieur aussi ?... Il paraît que c'est contagieux, alors.
Aubin(il passe à droite.) Mais ça ne peut pas durer ; je sais qu'elle doit venir, aussi ai-je eu l'idée de venir ici. Je sais que c'est vers ces heures-là qu'elle doit aller chez le docteur.
Etienne Oh ! mais vous savez, pour votre dame comme pour tout le monde aujourd'hui, c'est porte close... tant que monsieur n'aura pas retrouvé madame. (On sonne.) On a sonné. Je vous demande pardon. (Il sort vivement par le fond.)
Aubin(au public, passant à gauche.) Il n'y a pas à dire, il faut que j'aie une explication avec ma femme. Je désavouerai Rosa, voilà tout !
Aubin Euh ! non, ce n'est pas ce que je voulais dire. (Saluant.) Mon Dieu, madame, je vois que vous aurez sans doute à causer avec le docteur ! Je me retire. (Il salue.)
Madame Aigreville Mon gendre, puisque tant est que vous l'êtes, je vous ramène votre femme.
Moulineaux Hein ! Ah ! belle-maman, voilà un beau mouvement ! (Il veut s'élancer.)
Madame Aigreville(l'arrêtant.) Arrière donc !... Ce n'est pas comme vous l'entendez !... Nous avons longuement réfléchi, ma fille et moi, et voici ce que nous avons décidé.
Moulineaux(se montant.) Parbleu ! si votre fille vous a écoutée, ça va être joli !
Madame Aigreville Il n'y aura plus rien de commun entre votre femme et vous.
Moulineaux(riant jaune.) Là !... qu'est-ce que je disais ?
Madame Aigreville J'avais d'abord pensé à me retirer avec ma fille chez moi. C'est ainsi que nous avons passé cette nuit au Grand Hôtel... chambre 432... au quatrième sur la place. Mais il ne convient pas que nous soyons livrées aux commentaires du monde. Ma fille vivra sous le même toit que vous pour sauver les apparences.
Moulineaux(à part.) Oui ? Oh ! bien, je me charge bien, une fois seul avec ma femme...
Madame Aigreville Nous ferons absolument ménage à part, nous prendrons chacun une moitié de l'appartement. (Montrant l'appartement de Moulineaux.) Ceci, côté des hommes. Ceci côté des dames ; ici, salle mixte !
Madame Aigreville Voilà comme j'entends régler notre existence et apporter la paix dans le ménage.
Moulineaux(riant jaune.) Ah bien ! je vous fais mon compliment... (Eclatant.) Mais c'est fou, voyons !... On n'a pas idée de ça ! car enfin, que me reproche-t-on, au bout du compte ?... Oui, enfin, dis-le, Yvonne, que me reproches-tu ?
Moulineaux(avec volubilité passant au 2.) Mais non, ça, c'est autre chose ! Ne mêlons pas. (À madame Aigreville.). La femme que vous avez vue, c'est madame Aubin, la femme de M. Aubin. Tandis que l'autre...
Moulineaux(même jeu.) Voilà !... Euh, mais non, mais non ! oh ! il n'y a pas moyen de s'entendre ! (À madame Aigreville.) Aussi c'est vous qui embrouillez les choses. De quoi vous mêlez-vous, après tout ! Est-ce que ça vous regarde ?
Moulineaux(furieux.) Vous vous immiscez là dans notre vie privée !... Ce n'est pas vous que j'ai épousée, n'est-ce pas ? Donc, je n'ai d'explications à donner qu'à ma femme et je n'ai pas besoin de vous.
Madame Aigreville N'espérez pas que je vous laisse avec Yvonne !... Merci ! la pauvre enfant, dans vos filets !
Moulineaux(haussant les épaules, exaspéré.) Dans mes filets ! dans mes filets !... Les grands mots !... Je vous dis que je veux causer seul avec ma femme, il me semble que j'en ai le droit !
Moulineaux(la voix rauque, étouffant un cri de rage.) Oh ! (On sent qu'il est sur le point d'étrangler sa belle-mère, il se réprime,) (il remonte au fond à grands pas, puis redescend à l'extrême gauche.)
Yvonne Ma mère, consentez à ce qu'il demande. Que monsieur n'ait rien au moins à nous reprocher !
Madame Aigreville Mais je te connais, tu vas te laisser entortiller !
Madame Aigreville Soit, je vous laisse. Vous ne direz pas que je n'y mets pas du mien. Et toi, ne plie pas !... (À part.) Ah ! la pauvre enfant ! dire que si je n'étais pas là, elle serait déjà réconciliée !... (Faisant la moue à Moulineaux.) Hou ! (Elle sort 2e plan à gauche.)
Moulineaux(au bout d'un temps, et après le départ de madame Aigreville, se dirige à pas lents et silencieusement vers Yvonne qui est à l'extrême droite, puis très calme.) Ecoute, Yvonne, oublie un moment que tu as une mère et crois-moi. Ces deux femmes, c'est le secret de M. Aubin et pas le mien. Je ne les connais pas. Quand je te dirai que ce sont deux... deux sujets, là ! J'ai été appelé là-bas comme médecin... pour un cas pathologique très curieux... de la médecine comparée. Je ne peux pas t'expliquer cela, c'est de la science, il faut des études spéciales. Mais crois-moi, c'est absolument fini. Tu m'as surpris en train de faire une expérience. Elle n'a pas réussi !... et je l'ai abandonnée.
Moulineaux(à part, et rageur.) Peste, va ! (À Yvonne, très doux.) Je t'assure que tout ce que je te dis est vrai. (À part.) Il est des cas où un galant homme a le devoir d'altérer la vérité.
Yvonne(faiblissant) Oh ! si je pouvais vous croire !
Yvonne Oh ! pour convaincre ma mère. Jurez-moi que vous me dites la vérité.
Moulineaux(à part avec conviction.) Elle est assommante, sa mère ! (Levant la main.) Je jure que c'est la vérité ; toute la vérité, rien que la vérité... (À part.) Oh ! ça, oui, par exemple. Le serment doit être lié avec l'aparté, pour en être comme la déduction.
Yvonne Oh ! merci. Alors la dame avec qui je vous ai vu, vous ne la connaissez pas ?
Moulineaux C'est-à-dire que si tu me trouves encore avec elle, je te permets de penser ce que tu voudras ! là ! Tu pardonnes ?
Yvonne Oh ! non !... non, pas comme ça, plus tard. Quand maman sera partie.
Moulineaux Embrasse-moi, au moins ! (Aubin paraît au fond.)
Yvonne Ah ! ça, c'est autre chose. (Moulineaux embrasse Yvonne.)
Aubin(qui a vu Moulineaux embrasser Yvonne. À part, avec stupéfaction.) Oh ! Machin est l'amant de la femme du docteur !... (Il demeure sur le seuil de la porte, et écoute.)
Yvonne Alors vous serez bien raisonnable, et vous ne ferez plus comme l'autre nuit. Au lieu de la passer ici, gentiment, où avez-vous été ? Oh ! nous nous expliquerons à ce sujet !
Moulineaux(même jeu.) Oui, une robe homéopathique... avec de l'électricité dedans. C'est encore de la science. (À part.) Oh ! si je pouvais le faire entrer sous terre.
Moulineaux Mais non, tu ne vas pas encore te mettre des idées dans la tête ?...
Aubin Il la tutoie devant moi ! il n'a aucun tact.
Moulineaux Ne sois donc pas soupçonneuse !... aie toujours confiance en moi !... Qu'il te suffise de savoir que je n'aime et n'aimerai jamais que toi !
Aubin(faisant des signaux.) Eh ! monsieur Machin ! monsieur Machin ! (Voyant que Bassinet le regarde, pour se donner une contenance, il affecte de s'éventer avec son mouchoir tout en faisant des salutations à Bassinet. — Bassinet, étonné, tire son mouchoir, et exécute les mêmes gestes que Aubin.)
Moulineaux(tendrement n° 3) Yvonne ? (Il veut l'embrasser.)
Yvonne(n° 4) Mais, voyons, pas devant tout le monde !
Moulineaux(embarrassé.) Hein ? tu crois qu'il m'a appelé... C'est possible ! il est si mal élevé... (À part. ) Si je n'emmène pas Yvonne, il va mettre les pieds dans le plat ! (Haut.) Je crois que ta mère t'appelle. (Ils passent devant Bassinet qui tient le milieu de la scène.)
(Moment de silence. — Aubin et Bassinet se regardent. Puis Bassinet indique du doigt la porte par où est sorti Moulineaux et tous deux éclatent de rire.)
Aubin(continuant de rire.) Non, il est cynique ! (À Bassinet.) Et vous ne dites rien ?
Aubin(riant par complaisance.) Très gentils ! très gentils !... (À part.) Il n'a aucun sens moral !... (Haut.) Mon cher, je ne suis pas bégueule, mais je ne comprends pas que vous ne surveillez pas plus votre femme.
Bassinet(interloqué.) Ma femme ! (À part.) Il est décousu. (Haut.) Dame ! laissez-moi le temps. Je ne l'ai retrouvée que depuis hier.
Aubin Ah ! aussi !... (À part.) Oh ! mais c'est une gaillarde !
Bassinet Il y avait un temps infini que je la cherchais, quand hier, au moment où je m'y attendais le moins, v'lan ! je la trouve dans les bras de qui ?...
Moulineaux Là, c'est arrangé !... j'ai fait à peu près entendre raison à belle-maman ! (À Bassinet.) Bonjour, mon cher, je vous demande pardon, tout à l'heure, je vous ai reçu un peu en l'air.
Bassinet(gagnant le 2.) Oh ! je comprends très bien, ça ne fait rien.
Moulineaux(à Aubin.) Ah ! vous êtes encore là, vous ?
Aubin(prenant Moulineaux à part, à l'extrême gauche.) Oui, j'ai un mot à vous dire. (Bassinet bien naïvement, vient rejoindre leur groupe pour écouter.)
Aubin(gêné par la présence de cet intrus, à Bassinet.) Je vous demande pardon.
Bassinet(naïf.) Faites donc, ne vous gênez pas pour moi.
Aubin(riant avec embarras.) C'est que c'est personnel.
Bassinet Ah ! parfaitement. (Il va s'asseoir à la table de droite et parcourt un livre pendant ce qui suit.)
Aubin(à mi-voix, à Moulineaux.) Je vais vous dire, j'attends ma femme, c'est l'heure de sa consultation, et comme je ne l'ai pas revue depuis hier...
Aubin(n° 1) Ah ! bien, je l'ai dit aussi, moi : "Ah ! fichtre" ! Seulement ça n'avance à rien et je voudrais arranger cela, parce que c'est trop bête !... Seulement, voilà, comment lui faire avaler Rosa ?...
Moulineaux Eh bien, je ne sais pas. (Bassinet chantonne, et attire l'attention de Moulineaux qui l'indique à Aubin.) À lui, par exemple. (Aubin fait un geste de révolte.) Quoi ? ça n'a pas d'importance !
Aubin(scandalisé.) Oh ! à lui !... et vous croyez que madame Moulineaux ne dira rien ?...
Moulineaux(bien naïf.) Qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse ?
Aubin(même jeu, ouvrant des grands bras.) Quelle morale, mon Dieu, quelle morale !... Enfin je veux bien, moi.
Moulineaux(à Bassinet, qui tout en chantonnant, s'est levé après avoir jeté le livre sur la table.) Tenez, voilà monsieur qui a quelque chose à vous demander ! (Il s'écarte discrètement jusqu'à la table de droite.)
Aubin(à Bassinet.) Oh ! voulez-vous me rendre un grand service ?
Aubin Je suis en ce moment-ci très mal avec ma femme. Elle m'a pincé avec ma maîtresse !...
Bassinet(riant bien naïvement.) Oh ! c'est bête, ça !
Aubin(riant par complaisance.) Stupide ! (Sérieux.) En un mot, elle va venir ici tout à l'heure. Vous connaissez ma femme. Eh bien ! vous lui direz que madame de Saint-Anigreuse est votre maîtresse.
Moulineaux(bas à Bassinet, descendant jusqu'à lui.) Acceptez !... il est président de plusieurs sociétés en formation !... Il peut avoir besoin d'immeubles !
Bassinet(riant en lui poussant une botte.) Une cocotte, enfin ?
Aubin(riant.) Oui, mais très bien. D'ailleurs, voici sa photographie. (Il tire une photographie de son porte-feuille et la remet à Bassinet.) Vous la montrerez à ma femme pour plus de vraisemblance.
Suzanne(dédaigneuse.) Vous ici, monsieur ?... C'est bien, je n'ai qu'à me retirer.
Aubin(vivement.) Suzanne !... écoute-moi !... je te jure que je suis innocent.
Suzanne C'est bien, monsieur, vous expliquerez cela aux tribunaux quand il en sera temps !
(Fausse sortie.)
Aubin Aux tribunaux ?... Mais jamais de la vie !... Voyons, expliquons-nous. Tout notre malentendu est le résultat d'une méprise. Tu m'as surpris avec une dame, oui ! Je ne la connais pas, moi, cette dame. La preuve, c'est qu'elle est à monsieur. (À Bassinet.) N'est-ce pas ?
Bassinet(présentant Rosa à Aubin.) Je vous présente...
Aubin(qui, préoccupé, n'a pas fait attention à l'entrée de Rosa, la reconnaissant.) Ciel ! Rosa !... Quel pétrin !... (Il se sauve par la droite, premier plan.)
Bassinet Qu'est-ce qu'il a ?... (À Moulineaux :) Mon cher Moulineaux. Je vous présente ma...
Moulineaux(levant la tête.) Ah ! mon Dieu !... Rosa ici ! Filons ! (Il se sauve par la gauche, premier plan.)
Bassinet Oui... euh ! elle n'a peut-être pas bien compris ! (Yvonne paraît, 2e plan gauche) Ah ! la maîtresse de la maison ! (À Yvonne.) Madame, permettez-moi de vous présenter...
Yvonne(stupéfaite, à Rosa.) Vous, ici ?... (À Bassinet.) Oh ! monsieur, vous continuez votre joli métier ?... (Elle rentre brusquement, 2e plan gauche.)
Rosa(furieuse.) Ah, çà ! par exemple, ça dépasse les bornes !...
Bassinet(bon enfant.) Mais non, ça m'arrive tous les jours.
Yvonne(accompagnée de sa mère. À son mari.) Ah ! c'est trop fort, monsieur ! Il ne vous manquait plus que d'amener vos couturières au domicile conjugal !...
Moulineaux Hein ! A h ! mais non, mais ils y tiennent ! Où ça ? quelle couturière ?
Aubin(faisant passer sa femme à l'extrême droite.) Sa femme ! et moi qui lui ai remis son portrait ! (À Bassinet.) Dites donc ! Rendez-moi la photographie.
Bassinet Hein ! la... Ah ! c'est juste. (Il retire la photographie de sa poche et veut la regarder.)
Moulineaux Pour ma famille, c'est une tante naturelle !
(FIN)
Résumé & indications
Plongée au cœur du vaudeville, cette comédie de Georges Feydeau déploie toute la mécanique implacable du quiproquo et de l’emballement comique. Avec une précision d’horloger, l’auteur orchestre la chute d’un homme ordinaire, pris au piège de ses propres mensonges. Moulineaux, médecin fraîchement marié, croit pouvoir concilier respectabilité bourgeoise et escapades galantes. Mais une nuit manquée, un gant oublié, une belle-mère soupçonneuse et un ami encombrant suffisent à faire vaciller l’édifice. Dès les premières scènes, le rythme s’installe : rapide, incisif, nourri de répliques ciselées et de situations qui s’enchaînent avec une logique aussi absurde qu’inexorable.
Pour les comédiens, la pièce offre un terrain de jeu d’une richesse exceptionnelle. Chaque personnage est dessiné avec une efficacité dramatique redoutable : le mari menteur et débordé, l’épouse blessée mais lucide, la belle-mère intrusive, l’amant maladroit, l’ami importun. Tous évoluent sur le fil du rasoir, entre sincérité et mauvaise foi, panique et aplomb. Le comique naît autant du texte que du corps : portes qui claquent, entrées inopinées, cachettes improvisées, déplacements millimétrés. Le tempo est essentiel. Il exige une écoute permanente et une grande rigueur dans la conduite des scènes. La moindre hésitation brise l’élan ; la précision, au contraire, déclenche l’hilarité.
Pour le metteur en scène, la pièce est une formidable machine dramaturgique à révéler. Le décor, notamment celui de l’entresol, devient un véritable partenaire de jeu : espace de dissimulation, de circulation, de collision. La scénographie peut souligner l’étouffement progressif du personnage principal, pris dans un engrenage qu’il ne maîtrise plus. La direction d’acteurs devra travailler l’énergie, la montée en tension et l’art du décalage. Il ne s’agit pas de surjouer le comique, mais de faire surgir le rire de la vérité des situations, prises au sérieux par ceux qui les vivent.
Au-delà du pur divertissement, la pièce interroge avec malice les faux-semblants du mariage bourgeois, l’hypocrisie sociale et la fragilité des conventions. Sous le rire, une critique fine des apparences et du désir traverse l’œuvre. C’est ce mélange d’efficacité comique et de regard acéré qui fait toute la modernité de cette comédie. Monter cette pièce, c’est accepter d’entrer dans une partition exigeante, mais jubilatoire, où la précision technique sert une liberté de jeu intense et communicative.
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