Mademoiselle Rosamond C’est fait ! la lettre est envoyée. Le dépit m’a donné du cœur, Et de ma main je l’ai jetée A la poste, sans avoir peur.
Oui, nous revenions de l’église ; - Ma gouvernante allait devant - Nul ne me voyait ; je l’ai mise Dans la boîte, résolument !
Mon Dieu, j’ai mis bien peu de chose ; Ma lettre était si courte ! Quoi ! Ce n’est pas bien mal, je suppose ? Trois mots : "Ernest, enlevez-moi ! "
"Enlevez-moi ! " Ça n’est pas grave ; Ça se fait dans tous les romans : On voit toujours un seigneur brave, Beau, galant, bref, plein d’agréments,
Enlever la belle qu’il aime, Quand... Ah ! ce cas est trop commun ! Quand, par un despotisme extrême, On ne veut lui donner sa main.
Eh bien ! ce cas que je déplore, Ce cas s’est présenté pour moi : Ernest, un garçon qui m’adore, Vient de recevoir son renvoi !
Oui, jusqu’à la saison prochaine. Et sait-on pourquoi ? C’est navrant, Cela redouble encor ma peine : Maman me trouve trop enfant !
Trop enfant, moi ! Ça m’exaspère. Enfin, j’ai mes dix-sept printemps ; Mais, je ne sais pourquoi, ma mère Dit à chacun que j’ai quinze ans !
Alors, j’ai l’air petite fille : A quinze ans l’on ne compte pas. Si quelqu’un me trouve gentille : "Une enfant ! " lui dit-on tout bas.
Eh bien ! non, je veux une trêve A ces propos humiliants. C’est demain soir que l’on m’enlève : Voilà ce que font les enfants !
Oui, demain, quand dans le village Tout le monde sommeillera, Juste à minuit - selon l’usage - Ernest au jardin m’attendra.
Il sera là, fidèle au poste, M’attendant, rempli de tourments, Avec une chaise de poste, Comme on le fait dans les romans.
Nous irons bien loin de la sorte : A Melun, Venise, Bayeux, Neuilly, Pontoise, peu m’importe, Puisque nous serons tous les deux.
Et puis, après cette aventure, Quand nous daignerons revenir, Il faudra bien, je me le figure, Que l’on consente à nous unir.
Ah ! mais, ah ! mais, j’ai de la tête, De la tête comme papa ! L’on verra si je suis fillette, Quand mon Ernest m’enlèvera !...
Mais au fait, j’oublie une chose : Il n’a pas la clef du jardin ! Or, dans la nuit la porte est close... Ah ! comment fera-t-il demain ?
Alors, quoi ! notre stratagème Ne pourrait plus s’exécuter ?... Mais non, je le connais : il m’aime, Et rien ne saura l’arrêter.
Il est capable de tout faire !... Dieu ! s’il escaladait le mur !... Il est tout hérissé de verre, Il s’y blesserait, ah, c’est sûr !...
Eh ! voyons, quel enfantillage ! A quoi bon penser à cela ?... N’est-on pas prudent à son âge ? Quel danger peut-il courir là ?
Il agira de façon telle Que tout ira parfaitement ; Il aura bien sûr son échelle : C’est un garçon prévoyant !...
Oui, mais si, quand même, il arrive Quelque malheur, je ne sais quoi, Alors... oh ! quelle perspective ! Ce sera de ma faute, à moi !...
Oh ! Dieu, je suis toute inquiète... Je crois que j’ai peur maintenant ; Je sens tout tourner dans ma tête... Ah ! non, non, plus d’enlèvement !
Il me semble qu’en moi tout change : Je voyais rose et je vois noir ; J’éprouve un sentiment étrange... Enfin, que puis-je avoir ce soir ?
Oh ! mais maintenant, plus de fuite ! Adieu les beaux enlèvements ! Je n’en veux plus ! Ecrivons vite : C’est bel et bon dans les romans.
(Elle s’assied devant sa table et reste rêveuse.)
Suis-je ingrate ! Eh ! qu’allais-je faire ? Je partais de gaîté de cœur ! Et j’oubliais... Ah ! pauvre mère ! Je conçois d’ici sa douleur.
Oh ! mais va, je suis bien punie : Toi qui m’aimes, je t’oubliais ! Maintenant, tu seras chérie, Ah ! mille fois plus que jamais,
Et quand tu me verras si tendre, Toujours pleine de dévouement, Tu ne pourras rien y comprendre, Et tu diras. "Qu’a donc l’enfant ? "
Mais tu l’ignoreras sans cesse, Et cela me semblera bon, Car je croirai par ma tendresse Avoir obtenu mon pardon.
(Elle se dispose à écrire et trouve une lettre pliée.)
Tiens ! un papier ! Quel peut-il être ? Que vois-je : "Ernest enlevez-moi ! " Est-ce possible ? c’est ma lettre ! Dois-je croire à ce que je vois
Mais alors celle que j’ai mise A la poste, moi ce matin ? Que veut dire cette méprise, Car j’en ai bien mise une enfin ?
Oh ! mais je crois m’y reconnaître ! Oui, je comprends... oh ! quelle erreur ! J’ai mis en place de ma lettre, Le compte de mon blanchisseur !...
Ernest reçoit une facture Pour jupons, cols et coetera... Ah ! non, quelle étrange aventure ! Je vois la tête qu’il fera !
Enfin je n’ai pas à me plaindre, Car j’aurais pu, dans mon erreur, Expédier - c’était à craindre - Cette lettre à mon blanchisseur
Résumé & indications
Ce monologue en vers de Mademoiselle Rosamond est un bijou de théâtre comique, à la croisée du vaudeville et de la satire sentimentale. Construit comme un flux de pensée presque continu, il épouse les élans, les contradictions et les emballements d’une jeune fille qui se rêve héroïne de roman… avant d’être brutalement ramenée à la réalité. Pour une comédienne, c’est un terrain de jeu délicieux ; pour un metteur en scène, un exercice de rythme, de clarté et d’adresse au public.
Le texte repose sur une mécanique très simple : une décision impulsive — écrire à son amoureux pour se faire enlever — déclenche une succession de raisonnements exaltés, d’images romanesques et de revirements affectifs. Rosamond passe de la bravoure à l’angoisse, de l’assurance à la panique morale, de la rébellion à la culpabilité filiale. Tout est excessif, mais toujours sincère. Le comique naît de cet écart permanent entre l’importance qu’elle accorde à son geste et la naïveté de ses motivations.
Pour le jeu, le monologue demande une grande précision rythmique. Les vers sont clairs, vifs, souvent très narratifs, et appellent une diction fluide, presque parlée, sans jamais perdre la musicalité. La comédienne doit faire entendre les changements de pensée, les accélérations, les suspensions, comme si le public assistait en direct à la fabrication de la décision. Rosamond n’est pas une ingénue plate : elle est intelligente, imaginative, excessive, et profondément contradictoire. Le défi est de ne jamais la juger, mais de la défendre pleinement, même dans ses enfantillages.
La dimension comique repose aussi sur le rapport au public. Ce monologue fonctionne très bien comme une confidence, une conversation à sens unique où le spectateur devient le témoin privilégié — voire le complice — de ses élans. Les références aux romans, aux enlèvements idéalisés, aux conventions sociales sont autant de clins d’œil qui gagnent à être adressés frontalement. La chute finale, basée sur l’erreur de lettre, renverse tout le sérieux accumulé et ramène le drame au pur vaudeville, presque à la farce.
En mise en scène, le dispositif peut rester minimal : une table, une lettre, un espace intime suffisent. L’essentiel est ailleurs : dans le corps, dans la vivacité du jeu, dans la lisibilité du chemin émotionnel. Ce monologue peut être traité comme un moment suspendu, une bulle théâtrale autonome, ou s’inscrire dans un ensemble plus large, mais il porte en lui-même toute sa dramaturgie.
Travailler ce texte, c’est explorer un théâtre du mouvement intérieur, où l’imaginaire déborde le réel, et où le rire naît de la sincérité même des émotions. Un monologue exigeant, finement écrit, qui permet à une comédienne de déployer une large palette de jeu, entre candeur, exaltation et lucidité soudaine.
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