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Personnages
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MADAME ALVING 389 répl.
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PERSONNAGES

HELENE ALVING, veuve d'un capitaine et chambellan du roi.
OSVALD ALVING, son fils, peintre. LE PASTEUR MANDERS.
JAKOB ENGSTRAND, menuisier.
REGINE ENGSTRAND, sa fille, domestique de Mme Alving.

(La scène se passe à la campagne, chez Mme Alving, au bord d'un des grands fjords de la Norvège septentrionale.)

ACTE PREMIER

REGINE (75) - ENGSTRAND (47) - LE PASTEUR (160) - MADAME ALVING (124) - OSVALD (40)
(Une vaste pièce donnant sur le jardin. Porte à gauche. Deux portes à droite. Au milieu de la pièce une table ronde entourée de chaises ; sur la table, des livres, revues et journaux. Au premier plan à gauche, une fenêtre et, devant, un petit sofa et une table à ouvrage. Au fond, un jardin d'hiver vitré, ouvert en baie sur la pièce. À droite du jardin d'hiver, une porte par laquelle on sort pour descendre au jardin. Derrière les vitres, le fjord apparaît, mélancolique, à travers un voile de pluie.)

(ENGSTRAND se tient devant la porte qui mène au jardin. Il a la jambe gauche plus courte que l'autre et, sous le pied, une semelle de bois. REGINE, un arrosoir vide à la main, cherche à l'empêcher d'avancer.)

REGINE (à demi-voix)
Qu'est-ce que tu veux ? Tiens-toi donc tranquille. Tu es tout ruisselant de pluie.

ENGSTRAND
C'est la pluie du bon Dieu, mon enfant.

REGINE
Dis plutôt une pluie du diable.

ENGSTRAND
Bon Jésus, comme tu parles, Régine ! (Il fait quelques pas en boitant.) Ecoute, je voulais te dire...

REGINE
Voyons ! ne fais donc pas tout ce bruit avec ton pied ! Le jeune maître dort là-haut, juste au-dessus de nous.

ENGSTRAND
Il dort encore, à l'heure qu'il est ? En plein jour ?

REGINE
Cela ne te regarde pas.

ENGSTRAND
J'ai été à une belle noce, hier au soir !

REGINE
Je le crois sans peine.

ENGSTRAND
Ah ! vois-tu, mon enfant, on est homme, on est faible...

REGINE
Ça, c'est bien vrai.

ENGSTRAND
... et les tentations sont légion dans ce bas monde. Et pourtant, Dieu sait que j'étais déjà à mon travail, ce matin, à cinq heures et demie.

REGINE
C'est bien, c'est bien. Si tu t'en allais maintenant ? Je ne veux pas me tenir là, en rendez-vous avec toi.

ENGSTRAND
Comment dis-tu ? Tu ne veux pas quoi ?

REGINE
Je ne veux pas que l'on te rencontre ici. Là ! va ton chemin.

ENGSTRAND (faisant quelques pas vers elle)
Mon Dieu, non, je ne m'en irai pas avant de t'avoir parlé. Cet après-midi, j'aurai fini mon travail, là-bas, à l'école qu'on achève de construire, et je prendrai le bateau cette nuit pour m'en retourner chez moi, à la ville.

REGINE (entre les dents)
Bon voyage.

ENGSTRAND
Merci pour ton souhait, mon enfant. Demain on inaugure l'orphelinat, il y aura festin et bombances, arrosés de boissons fortes. Or personne ne doit dire que Jakob Engstrand ne peut résister à la tentation quand elle se présente.

REGINE
Quant à ça !...

ENGSTRAND
Oui, il y a tant de gens comme il faut qui vont se rencontrer ici demain. Le pasteur Manders en sera, n'est-ce pas ?

REGINE
Il arrive aujourd'hui.

ENGSTRAND
Tu vois bien ; et du diable, si je veux qu'il ait quelque motif à récriminer à mon sujet...

REGINE
Ah ! Je vois ce que c'est ! Tiens, tiens !

ENGSTRAND
Quoi ?

REGINE (le regardant dans le blanc des yeux)
Quel est le nouveau conte que tu veux faire accroire au pasteur Manders ?

ENGSTRAND
Chut ! Es-tu folle ? Je voudrais, moi, en faire accroire au pasteur Manders ? Ah bien, non ! Le pasteur Manders a été trop bon pour moi. Mais nous nous éloignons de ce que je voulais te dire. Ce soir donc je m'en retourne à la maison.

REGINE
Tant mieux ! Plus tôt tu partiras...

ENGSTRAND
Oui, mais je veux t'emmener avec moi, Régine.

REGINE (stupéfaite)
Quoi ? Tu veux m'emmener, moi ?

ENGSTRAND
Je dis que je veux t'avoir près de moi, à la maison.

REGINE (d'un ton de persiflage)
Jamais, au grand jamais tu ne m'auras près de toi, à la maison.

ENGSTRAND
Oh ! nous verrons bien.

REGINE
Oui, oui, nous verrons bien, tu peux y compter. Moi qui ai été élevée chez Mme Alving, la chambellane ?... Moi qu'on a traitée ici presque en enfant de la maison ? J'irais m'installer avec toi ? Dans une maison comme la tienne ? Allons donc !

ENGSTRAND
Ah diable ! Qu'est-ce à dire ? Tu vas, maintenant, te révolter contre ton père, ma fille ?

REGINE (à demi-voix, sans le regarder)
Tu as dit assez souvent que je ne te suis rien.

ENGSTRAND
Bah ! ne te soucie pas de cela...

REGINE
Combien de fois m'as-tu appelée une... ? Non ! non !

ENGSTRAND
Non, juste Dieu, non, je ne me suis jamais servi d'un aussi vilain mot.

REGINE
Oh ! je me souviens parfaitement des termes dont tu te servais.

ENGSTRAND
C'était seulement lorsque j'avais un peu bu, hum. Le monde offre tant de tentations, Régine.

REGINE
Pouah !

ENGSTRAND
Et puis, c'était encore parce que ta mère faisait la tête. Il me fallait bien trouver quelque chose pour la mater, mon enfant. Elle faisait toujours la mijaurée. (Imitant.) "Je t'en prie, Engstrand ! veux-tu bien me laisser ! J'ai servi trois ans chez le chambellan Alving, à Rosenvold, moi." (Souriant.) Ah ! bon Jésus ! elle ne pouvait pas oublier que le capitaine, à l'époque où elle servait chez lui, avait été fait chambellan.

REGINE
Pauvre mère ! Elle ne t'a pas embarrassé longtemps ; l'as-tu assez tourmentée !

ENGSTRAND (avec un mouvement qui le fait boiter)
Bien entendu ; c'est toujours ma faute.

REGINE (se détournant, à demi-voix)
Pouah ! Et puis, cette jambe !

ENGSTRAND
Que dis-tu, mon enfant ?

REGINE
Pied de mouton.

ENGSTRAND
C'est de l'anglais, ça ?

REGINE
Oui.

ENGSTRAND
Oui, oui, tu es devenue savante ici. J'ai idée que ça pourrait bien venir à point, Régine.

REGINE (après un instant de silence)
Et que veux-tu que j'aille faire là-bas, à la ville ?

ENGSTRAND
Peut-on demander ce qu'un père veut faire de son unique enfant ? Ne suis-je pas veuf, c'est-à-dire solitaire et abandonné ?

REGINE
Ah ! laisse-moi donc tranquille avec ces sornettes. Pourquoi faut-il que j'aille avec toi ?

ENGSTRAND
Eh bien ! je vais te le dire : je songe à une nouvelle affaire que je voudrais mettre en branle.

REGINE
Tu n'en es pas à ton premier essai, mais cela a toujours raté.

ENGSTRAND
Cette fois, tu verras bien, Régine ! Le diable m'emporte...

REGINE (frappant du pied)
Chut ! Veux-tu te taire !

ENGSTRAND (vivement)
Tu as raison. Je tenais seulement à te dire une chose : j'ai mis quelque argent de côté depuis que je travaille à ce nouvel orphelinat.

REGINE
Vraiment ? Tant mieux pour toi.

ENGSTRAND
Qu'aurais-je fait de mes deniers, ici, au village ?

REGINE
Voyons, continue.

ENGSTRAND
Eh bien, vois-tu, j'ai pensé à en tirer profit, de cet argent. Il s'agirait de monter quelque chose, comme une espèce d'auberge pour les marins.

REGINE
Pouah !

ENGSTRAND
Je m'entends : quelque chose de propre, comme une auberge, pas un bouge à matelots. Non ! Dieu m'en garde, ce serait pour les capitaines de vaisseaux, les pilotes, etc., tout ce qu'il y a de mieux, quoi !

REGINE
Et je devrais, moi... ?

ENGSTRAND
Tu devras m'aider, oui. Rien que pour l'apparence, tu comprends. Ah bien, non, mordieu ! pas de gros travaux, mon enfant. Tu ne feras que ce que tu voudras.

REGINE
Ah ! Très bien.

ENGSTRAND
Mais il faut une femme à la maison ; c'est clair comme le jour. Le soir, on s'amuserait un brin. Il y aurait des chansons, des danses et tout ce qui s'ensuit. (S'approchant d'elle.) Voyons, Régine, ne sois pas bête, ne te fais pas du tort. Que veux-tu devenir ici ? À quoi ça te servira que Madame ait fait des dépenses pour te rendre savante ? J'entends dire que tu vas surveiller les enfants dans le nouvel orphelinat. Est-ce là un travail pour toi, je te le demande ? Es-tu si désireuse de te détruire la santé pour ces mal torchés d'enfants ?

REGINE
Non, et si tout allait selon mon désir je sais bien... Ma foi, ça peut bien arriver. Ça peut arriver !

ENGSTRAND
Qu'est-ce que c'est qui peut arriver ?

REGINE
Ce n'est pas ton affaire. As-tu beaucoup économisé ?

ENGSTRAND
Il peut bien y avoir en tout sept ou huit cents couronnes.

REGINE
Ce n'est pas si mal.

ENGSTRAND
Ce sera toujours assez pour commencer, mon enfant.

REGINE
Ne penses-tu pas me donner un peu de cet argent ?

ENGSTRAND
Non, par Dieu, non, je n'y pense pas.

REGINE
Rien qu'un morceau d'étoffe pour me faire une robe ? Pas même ça ?

ENGSTRAND
Suis-moi et tu auras autant de robes que tu voudras.

REGINE
Baste ! Je saurais toujours m'arranger moi-même, si j'en ai envie.

ENGSTRAND
Il vaut mieux que tu te fies à ton père, Régine. À l'heure qu'il est, je peux avoir une maison très convenable dans la petite rue du Port. Il ne faut pas une grosse somme pour l'acquérir. Et ce serait, pour les marins, une sorte de refuge, quoi !

REGINE
Mais je ne veux pas te suivre ! Il n'y a rien de commun entre nous. Va ton chemin !

ENGSTRAND
Tu n'aurais pas à rester longtemps avec moi. Diable non, mon enfant. Je n'aurais pas cette chance. Il est sûr que tu saurais te retourner, une jolie fille comme tu es devenue, ces dernières années.

REGINE
Eh bien ?

ENGSTRAND
Il ne faudrait pas longtemps avant qu'on ne vît venir un pilote, ma foi, peut-être un capitaine...

REGINE
Je ne veux pas prendre mari parmi les gens de cette espèce. Les marins n'ont pas de savoir-vivre.

ENGSTRAND
Qu'est-ce qu'ils n'ont pas, les marins ?

REGINE
Je les connais, te dis-je. Ce ne sont pas des gens avec qui on se marie.

ENGSTRAND
Mais tu n'es pas forcée de te marier. On peut y trouver son profit tout de même. Confidentiellement. Tu sais bien, l'Anglais ? — l'Anglais du yacht — eh bien ! il a donné trois cents écus, cet homme, et elle n'était certainement pas aussi jolie que toi.

REGINE (marchant sur lui)
Sors d'ici !

ENGSTRAND (reculant)
Eh bien, eh bien ! tu ne vas pas cogner, tout de même ?

REGINE
Au contraire, si tu parles de mère, je cogne. Sors d'ici, te dis-je. (Elle le pousse vers la porte donnant sur le jardin.) Et ne claque pas les portes ; le jeune M. Alving...

ENGSTRAND
Bah ! Il dort. C'est drôle comme tu t'en occupes, du jeune M. Alving. — (Baissant la voix.) Oh, oh, ce ne serait pas Dieu possible qu'il... ?

REGINE
Va-t'en, et plus vite que ça. Tu perds la tête. Non, pas par ici. Voici venir le pasteur Manders. Allons, file par l'escalier de service.

ENGSTRAND (passant à droite)
C'est bien, c'est bien, on s'en va. Mais parle un peu à celui qui vient là. Il est homme à te dire ce qu'un enfant doit à son père. Car je suis ton père tout de même, tu sais. Je peux le prouver par les registres de la paroisse.
(Il sort par l'autre porte que REGINE a ouverte et qu'elle referme sur lui. REGINE jette un coup d'œil au miroir, s'évente avec son mouchoir, ordonne le ruban de sa collerette, puis se met à ranger les fleurs. LE PASTEUR MANDERS entre par le jardin d'hiver, en manteau, son parapluie à la main, un petit sac de voyage en sautoir.)

LE PASTEUR
Bonjour, mademoiselle Engstrand.

REGINE (se retournant avec un air de joyeuse surprise)
Tiens, bien le bonjour, monsieur le pasteur. Le bateau est déjà arrivé ?

LE PASTEUR
Il vient d'aborder. (Il remonte la scène.) C'est bien ennuyeux, cette pluie qui ne cesse pas depuis quelques jours.

REGINE (marchant derrière lui)
Pour les gens de la campagne, c'est un temps béni, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Vous avez raison. C'est à quoi nous ne pensons guère, nous autres citadins. (Il ôte lentement son pardessus.)

REGINE
Vous permettez que je vous aide ? Là ! Dieu, qu'il est mouillé ! Attendez, je vais le suspendre dans l'antichambre. Et puis, le parapluie, je vais l'ouvrir pour le faire sécher.
(Elle sort avec ces objets par la porte de droite. LE PASTEUR se débarrasse de son sac de voyage et le dépose sur une chaise avec son chapeau. Pendant qu'il est occupé, REGINE revient.)

LE PASTEUR
Ah ! Il est doux d'être à l'abri. Voyons ! Tout va bien ici ?

REGINE
Oui, je vous remercie.

LE PASTEUR
Mais vous devez être en grand remue-ménage, je pense, avant la cérémonie de demain ?

REGINE
Oh oui ! L'ouvrage ne manque pas.

LE PASTEUR
Mme Alving est chez elle, j'espère ?

REGINE
Oui, certainement. Madame est en haut. Elle prépare du chocolat pour le jeune monsieur.

LE PASTEUR
Ah, c'est juste. On m'a dit au débarcadère qu'Osvald était de retour.

REGINE
Il est arrivé avant-hier. Nous ne l'attendions qu'aujourd'hui.

LE PASTEUR
Il est frais et dispos, j'espère ?

REGINE
Je vous remercie, il va bien. Mais il est terriblement fatigué de son voyage. Il l'a fait d'un trait depuis Paris, sans changer de train. Je crois qu'il sommeille maintenant. Nous ferions peut-être bien de parler un peu plus bas.

LE PASTEUR
Chut ! ne faisons pas de bruit.

REGINE (approchant un fauteuil de la table)
Et puis, il faut vous asseoir, monsieur le pasteur, et vous mettre à votre aise. (Il s'assied ; elle glisse un tabouret sous ses pieds.) Là ! Monsieur le pasteur est-il confortablement assis ?

LE PASTEUR
Merci, merci : je suis très bien. (La regardant.) Écoutez, mademoiselle Engstrand, je crois vraiment que vous avez encore grandi depuis la dernière fois que je vous ai vue.

REGINE
Monsieur le pasteur trouve ? Madame aussi prétend que je me suis développée.

LE PASTEUR
Développée ? hum, peut-être bien. Un tant soit peu.
(Un instant de silence.)

REGINE
Peut-être désirez-vous que j'avertisse Madame ?

LE PASTEUR
Merci, rien ne presse, chère enfant. Mais, dites-moi donc, ma bonne Régine, comment va votre père ?

REGINE
Merci, monsieur le pasteur, pas trop mal.

LE PASTEUR
Il est passé chez moi, la dernière fois qu'il est venu en ville.

REGINE
Vraiment ? Il est toujours si content quand il peut parler à monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Et vous descendez souvent dans la journée pour le voir ?

REGINE
Moi ? certainement, je vais le voir dès que j'ai du temps libre.

LE PASTEUR
Votre père n'est pas une nature forte, mademoiselle Engstrand. Il a besoin d'une main qui le guide.

REGINE
Oui, cela se peut bien.

LE PASTEUR
Il a besoin de quelqu'un près de lui qu'il puisse aimer, sur le jugement de qui il puisse se reposer. Il me l'a avoué avec une confiance bien sincère la dernière fois qu'il est venu me trouver.

REGINE
Oui, il m'en a touché un mot. Mais je ne sais pas si Mme Alving voudrait me laisser partir, maintenant surtout que nous avons le nouvel orphelinat à diriger. Et moi-même j'aurais de la peine à me séparer de Mme Alving, qui a toujours été si bonne pour moi.

LE PASTEUR
Mais le devoir filial, ma chère enfant ! Bien entendu, nous devrions d'abord obtenir le consentement de votre maîtresse.

REGINE
Ensuite je ne sais pas s'il est convenable, à mon âge, de gouverner la maison d'un homme seul.

LE PASTEUR
Vous dites ? Mais, chère demoiselle Engstrand, c'est de votre propre père qu'il s'agit.

REGINE
C'est possible. Et cependant... Ah ! si c'était dans quelque bonne maison, chez un monsieur vraiment bien...

LE PASTEUR
Mais, ma chère Régine...

REGINE
Chez un homme qui puisse m'inspirer du dévouement, que je sente au-dessus de moi et à qui je tienne, pour ainsi dire, lieu de fille...

LE PASTEUR
Oui, mais, ma chère et bonne enfant...

REGINE
Ah, si j'avais cette perspective, je ne refuserais pas d'aller en ville ! C'est le désert ici, et monsieur le pasteur sait bien par lui-même ce que c'est que d'être seul dans ce monde. D'autre part, j'ose dire que je suis active et que je ne rechigne pas à la besogne. Monsieur le pasteur ne connaîtrait pas une place de ce genre ?

LE PASTEUR
Moi ? non, sûrement, je n'en connais pas.

REGINE
Mais, mon cher, mon bon monsieur le pasteur, s'il arrivait que... vous penseriez à moi...

LE PASTEUR (se levant)
Certainement, je n'y manquerais pas, ma demoiselle Engstrand.

REGINE
Oui, car si je...

LE PASTEUR
Voulez-vous avoir l'amabilité d'avertir Madame ?

REGINE
Elle ne tardera pas à venir, monsieur le pasteur.
(Elle sort par la gauche. LE PASTEUR arpente la pièce, puis gagne le fond de la scène et regarde le jardin, les mains derrière le dos. Après cela, il redescend jusqu'à la table, prend un livre et en examine le titre. Mouvement de recul. Il en regarde d'autres.)

LE PASTEUR
Oh ! oh !...
(Mme Alving entre par la porte de gauche, suivie de REGINE, qui ressort aussitôt par la première porte de droite.)

MADAME ALVING (tend la main au pasteur)
Soyez le bienvenu, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Bonjour, madame. Me voici comme je vous l'avais promis.

MADAME ALVING
Toujours ponctuel !

LE PASTEUR
Ce n'est pas sans peine que je me suis échappé. Avec toutes les œuvres et commissions dont je fais partie...

MADAME ALVING
C'est d'autant plus aimable à vous d'être venu de si bonne heure. Au moins pourrons-nous régler nos affaires avant de nous mettre à table. Mais où est votre malle ?

LE PASTEUR (vivement)
Mes bagages sont en bas, chez le marchand. J'y passe la nuit.

MADAME ALVING (réprimant un sourire)
Vous ne voulez donc pas vous décider à passer la nuit sous mon toit ?

LE PASTEUR
Non, non, madame ; je vous suis bien reconnaissant mais je préfère demeurer en bas, selon mon habitude. C'est plus commode pour reprendre le bateau.

MADAME ALVING
Allons, faites comme vous voudrez. Il me semble pourtant que deux vieux comme nous...

LE PASTEUR
Oh, Seigneur ! comment pouvez-vous parler ainsi ! D'ailleurs, il est naturel que vous soyez toute gaie aujourd'hui. D'abord, la fête de demain, ensuite le retour d'Osvald.

MADAME ALVING
Oui, pensez donc ! quel bonheur pour moi ! Il y avait plus de deux ans qu'il était parti. Et il a promis de passer tout l'hiver avec moi.

LE PASTEUR
Vraiment ? C'est une bonne attention de sa part, et vraiment filiale, car ce doit être bien tentant, je pense, de vivre à Paris ou à Rome.

MADAME ALVING
Oui, mais ici il a sa mère, voyez-vous. Ah, le cher, le bien-aimé garçon ! Son cœur est tout à sa mère, on peut le dire !

LE PASTEUR
Ce serait par trop triste aussi, si la séparation et l'influence de l'art devaient relâcher des liens aussi naturels.

MADAME ALVING
Ah ! vous avez bien raison. Mais avec lui, il n'y a pas de danger. Je suis curieuse de voir si vous le reconnaîtrez. Il ne tardera pas à descendre ; en ce moment, il se repose un peu sur son sofa. Mais asseyez-vous donc, mon cher pasteur.

LE PASTEUR
Merci. Je ne vous dérange pas ?

MADAME ALVING
Au contraire.
(Elle s'assied à la table.)

LE PASTEUR
Fort bien, je vais donc vous exposer... (Il prend son sac de voyage sur la chaise où il l'a posé, s'assied du côté opposé de la table et cherche une place convenable pour étaler les papiers.) Pour commencer... (S'interrompant.) Dites-moi donc, madame Alving, d'où vous viennent ces livres ?

MADAME ALVING
Ces livres ? Ce sont des livres que je lis.

LE PASTEUR
Vous lisez des ouvrages de cette espèce ?

MADAME ALVING
Certainement.

LE PASTEUR
Pensez-vous que cela vous rende meilleure ou plus heureuse ?

MADAME ALVING
Il me semble que cela me rend en quelque sorte plus sûre de moi.

LE PASTEUR
C'est singulier. Comment cela se fait-il ?

MADAME ALVING
Voilà : j'y trouve comme une explication et une confirmation de bien des choses que j'ai coutume de penser et de ruminer. Car, voyez-vous, pasteur Manders, ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'à vrai dire, on ne rencontre absolument rien de nouveau dans ces livres ; il n'y a que ce que la plupart des hommes pensent et croient. Seulement la plupart des hommes ne s'en rendent pas compte ou ne veulent pas s'y arrêter. Tout est là.

LE PASTEUR
Ah, çà ! croyez-vous bien sérieusement que la plupart... ?

MADAME ALVING
Oui, je le crois.

LE PASTEUR
Pas dans notre pays au moins ? pas chez nous ?

MADAME ALVING
Mais si ! Chez nous comme ailleurs.

LE PASTEUR
Oh ! par exemple...

MADAME ALVING
Mais, au fait, qu'avez-vous à reprocher à ces livres ?

LE PASTEUR
Je ne leur reproche rien. Vous n'allez pas croire que je m'occupe à lire de telles œuvres ?

MADAME ALVING
Cela veut dire que vous ne connaissez pas du tout ce que vous condamnez.

LE PASTEUR
J'ai assez lu de ce qui a été dit de ces livres pour les blâmer.

MADAME ALVING
Oui, mais votre propre opinion...

LE PASTEUR
Chère madame, il y a, dans cette vie, des cas où l'on doit s'en rapporter au jugement des autres. Que voulez-vous ! c'est un fait et cela est bien. Que deviendrait la société s'il en était autrement ?

MADAME ALVING
Vraiment !... Vous avez peut-être raison.

LE PASTEUR
Je ne nie pas, d'ailleurs, qu'il puisse y avoir quelque chose d'attrayant dans ces écrits. Et je ne puis pas non plus vous reprocher de vouloir connaître les courants intellectuels qui, dit-on, traversent ce monde... où vous avez laissé votre fils errer si longtemps. Mais...

MADAME ALVING
Mais... ?

LE PASTEUR (baissant la voix)
Mais il ne faut pas en parler, madame Alving. On n'a vraiment pas besoin de rendre compte à chacun de ce qu'on lit et de ce qu'on pense entre ses quatre murs.

MADAME ALVING
Non, bien entendu ; je suis de votre avis.

LE PASTEUR
Rappelez-vous les obligations que vous impose cet orphelinat, que vous avez décidé d'ériger, à cette époque où vos idées sur le monde moral différaient considérablement de ce qu'elles sont aujourd'hui... autant du moins que je puis en juger.

MADAME ALVING
Oui, oui, nous sommes d'accord. Mais c'est au sujet de l'orphelinat...

LE PASTEUR
C'est de l'orphelinat que nous devions nous entretenir, c'est exact. Ainsi... de la prudence, chère madame ! Et maintenant, passons à nos affaires. (Il ouvre une enveloppe et en retire des papiers.) Vous voyez ceci ?

MADAME ALVING
Ce sont les documents ?

LE PASTEUR
Ils sont au complet et en règle. Vous ne vous imaginez pas quelles difficultés j'ai dû vaincre pour y arriver. Il m'a fallu littéralement peiner pour arriver au but. Les autorités sont, on pourrait presque dire, cruellement consciencieuses quand il s'agit de se décider. Mais enfin, voici les papiers. (Il feuillette le dossier.) Ceci est le titre de transmission de l'enclos de Solvik, faisant partie du domaine de Rosenvold, avec indication des bâtiments nouvellement construits, école, habitation des maîtres et chapelle. Et voici la confirmation du legs et des statuts de fondation. Voulez-vous voir ? (Il lit.) Statuts de l'orphelinat : "À la mémoire du capitaine Alving."

MADAME ALVING (le regard longtemps fixé sur les papiers)
Ainsi, c'est dit.

LE PASTEUR
J'ai choisi le titre de capitaine plutôt que celui de chambellan. Capitaine est moins prétentieux.

MADAME ALVING
Oui, oui, faites comme vous l'entendez.

LE PASTEUR
Et voici le livret de la caisse d'épargne, portant le capital avec les intérêts, destinés à couvrir les frais de gestion.

MADAME ALVING
Merci ; mais faites-moi le plaisir de le garder pour plus de commodité.

LE PASTEUR
Très volontiers. Pour commencer, je suis d'avis que nous laissions l'argent à la caisse d'épargne. Le taux de la rente n'est pas fort engageant : quatre pour cent à six mois. Il est évident que si plus tard on avait connaissance de quelque placement avantageux, — cela devrait être, bien entendu, une première hypothèque ou une inscription parfaitement sûre —, nous pourrions en reparler.

MADAME ALVING
Oui, oui, mon cher pasteur, vous vous y entendez mieux que moi.

LE PASTEUR
En tout cas, j'aurai l'œil sur ce point. Mais il y a encore une question que j'ai voulu plusieurs fois vous soumettre.

MADAME ALVING
Laquelle ?

LE PASTEUR
Faut-il, oui ou non, faire assurer l'orphelinat ?

MADAME ALVING
Naturellement, oui.

LE PASTEUR
Attendez un peu. Considérons la chose de près.

MADAME ALVING
Chez moi, tout est assuré : bâtiments, récolte, bétail et mobilier.

LE PASTEUR
C'est tout simple. Il s'agit de votre propre bien, et j'en fais autant moi-même... bien entendu. Mais ici, voyez-vous, c'est une tout autre affaire. L'orphelinat sera, en quelque sorte, consacré à un but d'ordre supérieur.

MADAME ALVING
Oui, mais cela n'empêche pas...

LE PASTEUR
Pour mon propre compte, je ne verrais aucun inconvénient à nous garantir contre toute éventualité.

MADAME ALVING
Évidemment. C'est bien clair.

LE PASTEUR
Mais, dites-moi... dans quelles dispositions d'esprit est-on ici ? Que pensent les habitants ? Vous savez cela mieux que moi.

MADAME ALVING
Hum, les dispositions...

LE PASTEUR
Existe-t-il ici une opinion autorisée — véritablement autorisée — qui pourrait prendre ombrage de notre décision ?...

MADAME ALVING
Qu'entendez-vous par une opinion autorisée ?

LE PASTEUR
J'entends celle des gens qui occupent une position assez indépendante et assez influente pour que leur avis ne soit pas négligeable.

MADAME ALVING
S'il s'agit de ceux-là, je sais, en effet, un certain nombre de gens qui se scandaliseraient peut-être si...

LE PASTEUR
Vous voyez bien ! Chez nous, en ville, ils abondent. Songez aux ouailles de tous mes confrères. On serait tout disposé à croire que, ni vous ni moi, nous n'avons confiance dans les décrets de la Providence.

MADAME ALVING
Mais, en ce qui vous concerne, cher pasteur, vous savez bien vous-même...

LE PASTEUR
Oui, je sais, je sais ; j'ai ma conscience pour moi, c'est vrai. Mais nous ne pourrions pas empêcher des commentaires malveillants et défavorables. Et ces commentaires pourraient bien finir par compromettre l'œuvre elle-même.

MADAME ALVING
Ah ! s'il en était ainsi...

LE PASTEUR
Je ne puis pas non plus perdre complètement de vue la situation équivoque — j'oserai dire pénible — où je pourrais me trouver. Dans les cercles influents de la ville, on s'occupe beaucoup de cette fondation. L'orphelinat n'est-il pas en partie érigé au profit de la ville ? Il faut même espérer qu'il allégera dans une assez large mesure les charges de l'assistance publique. Or, ayant été votre conseiller, chargé de toute la partie administrative de l'œuvre, je crains, je l'avoue, d'être la première cible des envieux.

MADAME ALVING
En effet, vous ne devez pas vous y exposer.

LE PASTEUR
Sans parler des attaques qui, sans aucun doute, seraient dirigées contre moi par certaines feuilles dont...

MADAME ALVING
Assez, mon cher pasteur. Cette considération suffit...

LE PASTEUR
Vous êtes donc d'avis qu'il faut se passer d'assurance ?

MADAME ALVING
Oui, nous nous en passerons.

LE PASTEUR (se renversant dans son siège)
Mais, en admettant qu'un malheur arrive — on ne peut jamais savoir —, prendriez-vous sur vous de réparer le désastre ?

MADAME ALVING
Non ; je vous le dis nettement, je ne le ferais pas.

LE PASTEUR
Dans ce cas, savez-vous, madame Alving... que c'est au fond une très lourde responsabilité que nous assumons.

MADAME ALVING
Pouvons-nous faire autrement ?

LE PASTEUR
Non, et c'est là justement que gît la difficulté. À vrai dire, il nous est impossible de l'éluder. Nous ne pouvons pas, en vérité, nous exposer aux mauvais jugements et nous n'avons nul droit de scandaliser l'opinion.

MADAME ALVING
Vous, comme prêtre, vous ne l'avez assurément pas.

LE PASTEUR
D'ailleurs, je crois, en toute sincérité, que nous devons compter, pour une fondation comme celle-ci, sur une heureuse étoile — je dirai plus —, sur la protection spéciale d'en haut.

MADAME ALVING
Espérons-le, mon cher pasteur.

LE PASTEUR
Nous devons donc laisser les choses comme elles sont.

MADAME ALVING
J'en suis convaincue.

LE PASTEUR
Il sera fait comme vous l'entendez. (Inscrivant.) Nous disons donc : pas d'assurance.

MADAME ALVING
Au surplus, il est étonnant que vous ayez attendu jusqu'à aujourd'hui pour me parler de cela.

LE PASTEUR
J'ai souvent pensé à vous en entretenir.

MADAME ALVING
C'est que, hier, nous avons failli avoir un incendie en bas.

LE PASTEUR
Que dites-vous là ?

MADAME ALVING
Heureusement que cela a été sans importance. Des copeaux qui ont pris feu dans l'atelier du menuisier.

LE PASTEUR
Celui dans lequel travaille Engstrand ?

MADAME ALVING
Oui, on dit qu'il est parfois bien imprudent avec les allumettes.

LE PASTEUR
Il a tant de choses en tête, cet homme ; il est si éprouvé. Dieu merci, le voici qui s'efforce, m'a-t-on dit, de mener une vie irréprochable.

MADAME ALVING
Vraiment ? Qui vous a dit cela ?

LE PASTEUR
Il me l'a assuré lui-même. Ce qui est certain, c'est que c'est un bon ouvrier.

MADAME ALVING
Oui, tant qu'il n'a pas bu.

LE PASTEUR
Ah, cette malheureuse faiblesse ! Mais, toujours d'après lui, c'est sa mauvaise jambe qui en est souvent la cause. La dernière fois que je l'ai vu en ville, il m'a ému. Il est venu me trouver et m'a remercié avec effusion de lui avoir procuré du travail, ici, où il peut rencontrer Régine.

MADAME ALVING
Il ne la voit pas souvent.

LE PASTEUR
Vous vous trompez, il lui parle tous les jours, il me l'a assuré lui-même.

MADAME ALVING
C'est possible.

LE PASTEUR
Il sent tellement qu'il a besoin de quelqu'un pour le retenir quand vient la tentation ! Ce qu'il y a d'émouvant chez Jakob Engstrand, c'est qu'il vient à vous dans toute sa faiblesse, pour la confesser et s'accuser lui-même. La dernière fois qu'il est venu me trouver... écoutez, madame Alving, il m'a avoué que ce lui serait un bonheur d'avoir Régine auprès de lui...

MADAME ALVING (se levant vivement)
Régine !

LE PASTEUR
Vous ne devriez pas vous y opposer.

MADAME ALVING
Je m'y opposerai au contraire. Et puis, Régine est nécessaire à l'orphelinat.

LE PASTEUR
Mais Engstrand est son père !

MADAME ALVING
Un père comme celui-là !... Je suis mieux renseignée que quiconque à ce sujet. Non ! jamais je ne consentirai à ce qu'elle aille habiter chez lui.

LE PASTEUR (se levant)
Chère madame, ne prenez pas cela tant à cœur. Je vous assure qu'il m'est pénible de vous voir à tel point méconnaître Engstrand. On dirait vraiment que vous avez peur...

MADAME ALVING (plus calme)
Peu importe. J'ai recueilli Régine chez moi et c'est chez moi qu'elle doit rester. (Elle écoute.) Chut ! mon cher pasteur, plus un mot de tout cela. (Son visage s'éclaire.) Écoutez, c'est Osvald qui descend. Ne pensons plus qu'à lui.
(OSVALD ALVING, en jaquette, un chapeau à la main et fumant une grande pipe en écume de mer, entre par la porte de gauche.)

OSVALD (s'arrêtant à l'entrée)
Oh ! mille excuses. Je croyais tout le monde dans le cabinet de travail. (S'approchant.) Bonjour, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR (le fixant avec étonnement)
Oh ! c'est surprenant.

MADAME ALVING
Qu'en dites-vous, pasteur ?

LE PASTEUR
Je dis... je dis... Non ! Mais est-ce là vraiment... ?

OSVALD
Oui, c'est là vraiment l'enfant prodigue, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Mais, mon cher, mon jeune ami...

OSVALD
Le retour de l'enfant, si vous aimez mieux.

MADAME ALVING
Osvald pense au temps où vous vous opposiez si fort à ce qu'il devienne peintre.

LE PASTEUR
Il y a tant de décisions, téméraires à nos yeux humains, et qui plus tard... (Il lui tend la main.) Enfin, soyez le bienvenu. Vrai, mon cher Osvald... je peux, n'est-ce pas, vous appeler par votre prénom ?

OSVALD
Et comment voudriez-vous m'appeler ?

LE PASTEUR
Bien ! Je tenais donc à vous prier, mon cher Osvald, de ne pas croire que je condamne d'une manière absolue l'état d'artiste. Je reconnais que, dans cet état comme dans tout autre, il en est beaucoup dont l'âme peut échapper à la corruption.

OSVALD
Espérons-le.

MADAME ALVING (rayonnante de joie)
J'en sais un qui y a échappé corps et âme. Regardez-le plutôt, pasteur.

OSVALD (remontant la scène)
C'est bien, c'est bien, chère mère, laissons cela.

LE PASTEUR
Allons, on ne peut nier, en effet... Et puis voilà que vous commencez à vous faire un nom. Les journaux ont souvent parlé de vous, et avec les plus grands éloges... C'est-à-dire que, ces derniers temps, on parle moins de vous.

OSVALD (Il s'est rapproché des fleurs)
Je n'ai pas pu travailler d'une manière suivie, depuis quelque temps.

MADAME ALVING
Un peintre, tout comme un autre, a le droit de se reposer.

LE PASTEUR
Je crois bien. On se prépare, on ramasse ses forces pour quelque grande œuvre.

OSVALD
Oui... Mère, dînons-nous bientôt ?

MADAME ALVING
Dans une petite demi-heure. L'appétit ne lui manque pas, Dieu merci.

LE PASTEUR
Ni le goût du tabac.

OSVALD
J'ai trouvé là-haut la pipe de mon père, et alors...

LE PASTEUR
Ah ! nous y voilà donc.

MADAME ALVING
Que voulez-vous dire ?

LE PASTEUR
Quand j'ai aperçu sur le seuil Osvald la pipe à la bouche, j'ai cru voir son père en chair et en os.

OSVALD
Vraiment ?

MADAME ALVING
Ah ! comment pouvez-vous dire... ? Osvald ne ressemble qu'à moi.

LE PASTEUR
Oui, mais il y a là un trait, aux coins de la bouche, quelque chose aux lèvres, qui me rappelle tant Alving... et en tout cas maintenant, quand il fume.

MADAME ALVING
Pas du tout. Osvald, à mon avis, a plutôt quelque chose de sacerdotal aux coins de la bouche.

LE PASTEUR
C'est vrai, c'est vrai ; il existe un trait semblable chez quelques-uns de mes confrères.

MADAME ALVING
Mais pose donc ta pipe, mon cher garçon, je ne veux pas de fumée dans cette chambre.

OSVALD (obéissant)
Volontiers. Je voulais seulement l'essayer. C'est que j'ai fumé une fois étant enfant.

MADAME ALVING
Toi ?

OSVALD
Oui, j'étais tout petit, alors. Je me rappelle qu'un soir je suis entré dans la chambre de mon père et qu'il était si gai, si animé...

MADAME ALVING
Oh ! tu ne peux pas te souvenir de ce temps-là.

OSVALD
Si, je m'en souviens parfaitement. Il me prit sur ses genoux et me mit sa pipe à la bouche. Fume, garçon, dit-il ; allons, une bonne bouffée. Et j'ai fumé tant que j'ai pu, jusqu'à me sentir pâlir et que la sueur ruisselle sur mon front. Alors il s'est mis à rire de si bon cœur.

LE PASTEUR
C'est bien étrange.

MADAME ALVING
Mon ami, c'est un rêve qu'Osvald aura fait.

OSVALD
Non, mère, ce n'est pas un rêve. La preuve, — ne t'en souviens-tu pas ? — c'est que tu es entrée et que tu m'as emporté dans la chambre d'enfants ; là, je me suis senti mal et j'ai vu que tu pleurais. Est-ce que père faisait souvent de ces farces-là ?

LE PASTEUR
Dans sa jeunesse, c'était un homme plein de verve.

OSVALD
Et pourtant, il a accompli tant de choses dans ce monde, tant de choses bonnes et utiles, durant le peu de temps qu'il a vécu.

LE PASTEUR
Oui, c'est vrai. Vous portez le nom d'un homme digne et actif, mon cher Osvald Alving. Eh bien, espérons que ce sera pour vous un encouragement, un stimulant...

OSVALD
Ce devrait en être un, en effet.

LE PASTEUR
En tout cas, c'est très bien d'être rentré pour un jour consacré à sa mémoire.

OSVALD
Je ne pouvais pas faire moins.

MADAME ALVING
Et je pourrai le garder longtemps ; voilà ce qu'il y a de mieux...

LE PASTEUR
Oui, on m'apprend que vous nous restez tout l'hiver.

OSVALD
Je suis ici pour un temps indéterminé, monsieur le pasteur. Ah, qu'il est bon de rentrer chez soi !

MADAME ALVING (rayonnante)
N'est-ce pas, mon cher garçon !...

LE PASTEUR (le regardant avec intérêt)
Vous étiez bien jeune lorsque vous avez commencé à courir le monde, mon cher Osvald.

OSVALD
C'est vrai, je me demande quelquefois si je n'étais pas trop jeune.

MADAME ALVING
Pas du tout ; cela ne fait que du bien à un garçon dégourdi et surtout à un fils unique. Il est mauvais de rester au coin du feu, entre père et mère, et d'y devenir un enfant gâté.

LE PASTEUR
C'est là un problème difficile à résoudre.

MADAME ALVING
Après tout, le foyer paternel restera toujours la véritable patrie de l'enfant.

OSVALD
En cela, je suis tout prêt à me ranger à l'avis du pasteur.

LE PASTEUR
Voyons par exemple votre propre fils. Oui, nous pouvons fort bien parler de cela en sa présence. Quel a été le résultat en ce qui le concerne ? Il aura bientôt vingt-six ou vingt-sept ans, et jamais il n'a eu l'occasion de connaître la vraie vie de famille...

OSVALD
Pardonnez-moi, monsieur le pasteur... Vous êtes sur ce point complètement dans l'erreur.

LE PASTEUR
Vraiment ? Je croyais que vous n'aviez fréquenté presque exclusivement que les cercles d'artistes.

OSVALD
C'est parfaitement exact.

LE PASTEUR
Et spécialement ceux des jeunes artistes.

OSVALD
Comme vous le dites.

LE PASTEUR
Et je croyais que la plupart d'entre eux n'avaient pas les moyens de fonder une famille ni de se constituer un foyer.

OSVALD
Il y en a qui n'ont pas de quoi se marier, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Eh bien ! c'est précisément ce que je dis.

OSVALD
Mais cela ne les empêche pas d'avoir un foyer, et souvent ils en ont un... et un foyer très bien organisé, très convenable.
(Mme Alving, attentive à ces paroles, les approuve de la tête, mais sans dire un mot.)

LE PASTEUR
Ce n'est pas d'un ménage de garçon qu'il s'agit. J'appelle un foyer, un foyer domestique, où un homme vit avec sa femme et ses enfants.

OSVALD
Oui, ou avec ses enfants et la mère de ses enfants.

LE PASTEUR (faisant un soubresaut et joignant les mains)
Mais... miséricorde !

OSVALD
Quoi ?

LE PASTEUR
Vivre avec... la mère de ses enfants ?

OSVALD
Oui ; préféreriez-vous qu'on la repousse ?

LE PASTEUR
Ainsi, c'est de relations illégitimes que vous parlez, de ces faux ménages, comme on les appelle.

OSVALD
Je n'ai jamais remarqué rien de faux dans cette vie en commun.

LE PASTEUR
Mais comment se peut-il qu'un homme ou une jeune femme qui ont... ne fût-ce qu'un peu d'éducation, s'accommodent d'une existence de ce genre, aux yeux de tout le monde ?

OSVALD
Eh ! que voulez-vous qu'ils fassent ? Un jeune artiste pauvre, une jeune fille pauvre... Il faut beaucoup d'argent pour se marier. Que voulez-vous qu'ils fassent ?

LE PASTEUR
Ce que je veux qu'ils fassent ? Écoutez, monsieur Alving, je vais vous dire, moi, ce qu'il faut qu'ils fassent. Ils doivent commencer par vivre loin l'un de l'autre au début... voilà ce que je veux.

OSVALD
Ce discours ne vous mènerait pas loin auprès de nous autres, jeunes hommes, passionnés, amoureux.

MADAME ALVING
Ma foi, non, il ne vous mènerait pas loin.

LE PASTEUR (insistant)
Et les autorités qui tolèrent de telles choses, qui les laissent s'accomplir en plein jour !... (Se tournant vers Mme Alving.) N'avais-je pas raison d'être profondément inquiet au sujet de votre fils ?... Dans des cercles où l'immoralité s'étale effrontément, où elle acquiert, pour ainsi dire, droit de cité...

OSVALD
Je vous avouerai de plus, monsieur le pasteur, que j'ai été l'hôte assidu d'un de ces ménages irréguliers, où je passais presque tous mes dimanches.

LE PASTEUR
Et qui plus est des dimanches !

OSVALD
Eh bien, oui ! C'est le jour où l'on s'amuse. Mais jamais je n'y ai entendu un mot inconvenant ; encore moins y ai-je été témoin de quoi que ce fût qui pût être taxé d'immoralité. Non ; savez-vous où et quand j'ai rencontré l'immoralité dans les cercles d'artistes ?

LE PASTEUR
Non, Dieu merci, je n'en sais rien !

OSVALD
Eh bien ! Je vais me permettre de vous le dire : je l'ai rencontrée alors que certains de nos maris et pères de famille modèles sont venus, chez les artistes, s'émanciper un brin et ont daigné les honorer de leur visite, eux et leurs humbles tavernes. C'est alors que nous en avons appris de belles ! Ces messieurs nous initiaient, nous racontant des faits et des choses auxquels nous n'avions jamais songé.

LE PASTEUR
Quoi ? vous prétendriez que des hommes honorables de ce pays vont...

OSVALD
Avez-vous jamais entendu ces hommes honorables, rentrant chez eux, discuter de l'immoralité qui règne dans les pays étrangers ?

LE PASTEUR
Oui, naturellement.

MADAME ALVING
Moi aussi, je les ai entendus.

OSVALD
Ah certes ! On peut les croire sur parole. Il y a parmi eux des experts. (Il se prend la tête.) Se peut-il qu'on puisse ainsi la couvrir de boue, la belle, la superbe, la libre existence qu'on vit dans ces pays-là !

MADAME ALVING
Il ne faut pas t'exalter, Osvald ; cela ne te fait pas de bien.

OSVALD
Non, tu as raison, mère, cela ne me vaut rien. C'est cette maudite fatigue, vois-tu. Allons, je vais faire une petite promenade avant le dîner. Excusez-moi, monsieur le pasteur ; vous ne pouvez pas vous mettre à ma place ; mais cela m'a pris ainsi brusquement.
(Il sort par la porte de droite.)

MADAME ALVING
Mon pauvre enfant... !

LE PASTEUR
Oui. C'est le cas de le dire. Voilà donc où il en est !
(Mme Alving le regarde en silence.)

LE PASTEUR (arpentant la pièce)
Enfant prodigue, a-t-il dit ; hélas, oui ! hélas, oui !
(Mme Alving continue à le regarder.)

LE PASTEUR
Et vous-même, que dites-vous de tout cela ?

MADAME ALVING
Je dis qu'Osvald a raison d'un bout à l'autre.

LE PASTEUR (avec un soubresaut)
Raison ! raison d'émettre de tels principes ?

MADAME ALVING
Ici, dans ma solitude, je suis arrivée à penser comme lui, monsieur le pasteur. Mais je n'ai jamais osé envisager la question de trop près. Soit ! mon fils parlera pour moi.

LE PASTEUR
Vous êtes bien à plaindre, madame Alving. Écoutez-moi, nous allons causer sérieusement. En cet instant, vous n'avez plus devant vous votre homme d'affaires, votre conseiller, votre ami de jeunesse et celui de votre défunt mari ; c'est le prêtre qui est là et qui vous parle comme il le faisait à l'heure du plus grand égarement de votre vie.

MADAME ALVING
Et qu'a-t-il à me dire, le prêtre ?

LE PASTEUR
Je veux d'abord remuer vos souvenirs, madame. Le moment est bien choisi : demain tombe le dixième anniversaire de la mort de votre mari. Demain, le voile tombera du monument qui doit honorer sa mémoire. Demain, je m'adresserai à toute l'assemblée ; aujourd'hui, je veux m'entretenir avec vous seule.

MADAME ALVING
Bien, monsieur le pasteur, parlez.

LE PASTEUR
Vous souvenez-vous qu'après une année de mariage, à peine, vous vous êtes trouvée au bord même de l'abîme, que vous avez déserté votre foyer... que vous avez abandonné votre mari ? Oui, madame Alving... abandonné, abandonné, et vous avez refusé de revenir chez lui, malgré toutes ses prières, malgré toutes ses supplications.

MADAME ALVING
Avez-vous oublié à quel point j'ai été malheureuse cette première année ?

LE PASTEUR
Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion. Quel droit avons-nous au bonheur ? Non, nous devons faire notre devoir, madame, et votre devoir était de demeurer auprès de l'homme que vous aviez une fois choisi et auquel vous attachait un lien sacré.

MADAME ALVING
Vous savez bien la vie que menait Alving à cette époque et de quels désordres il se rendait coupable.

LE PASTEUR
Je sais fort bien les bruits qui couraient sur son compte, et loin de moi l'intention d'approuver la conduite de sa jeunesse, pour autant que ces bruits aient été fondés. Mais une femme n'est pas autorisée à s'ériger en juge de son mari. Votre devoir consistait à supporter en toute humilité la croix que la volonté d'En-Haut avait trouvé bon de vous imposer. Au lieu de cela, vous vous êtes révoltée, vous avez rejeté la croix, abandonné l'être défaillant que vous aviez mission de soutenir. Vous avez déserté, en exposant votre nom et votre réputation, et vous avez été sur le point de perdre par-dessus le marché la réputation des autres.

MADAME ALVING
Des autres ? D'un autre, voulez-vous dire.

LE PASTEUR
N'était-ce pas trop inconsidéré de venir chercher un refuge chez moi ?

MADAME ALVING
Chez notre pasteur ? Chez l'ami de notre maison ?

LE PASTEUR
Précisément à cause de cela. Oui, vous pouvez bien remercier Notre Seigneur et Maître de ce que j'ai eu la fermeté nécessaire, de ce que je vous ai détournée de vos desseins exaltés et de ce qu'il m'a été donné de vous ramener dans la voie du devoir et dans la maison de votre époux légitime.

MADAME ALVING
Oui, pasteur Manders, ce fut là, certes, votre ouvrage.

LE PASTEUR
Je n'ai été qu'un humble instrument dans la main du Très-Haut. Et ce bonheur qui m'a été donné de vous plier au devoir et à l'obéissance, quelle bénédiction n'en est-il pas résulté pour tout le reste de votre vie ! Les choses ne se sont-elles pas arrangées comme je vous l'avais prédit ? Alving n'a-t-il pas dit adieu à tous les désordres de son existence, comme il sied à un homme ? Et, depuis, tous ses jours ne se sont-ils pas écoulés près de vous, dans l'amour et à l'abri de tout reproche ? N'est-il pas devenu le bienfaiteur de la région, et, vous-même, ne vous a-t-il pas élevée avec lui, en sorte que vous êtes devenue peu à peu sa collaboratrice ? et une vaillante collaboratrice, certes ! Oh ! je sais tout cela, madame Alving ; je vous dois cet éloge. Mais arrivons à ce qui, après celle-là, a été l'autre grande erreur de votre vie.

MADAME ALVING
Que voulez-vous dire ?

LE PASTEUR
De même que vous avez un jour renié les devoirs de l'épouse, vous avez renié plus tard ceux de la mère.

MADAME ALVING
Ah !...

LE PASTEUR
Vous avez été dominée toute votre vie par une invincible confiance en vous-même. Vous n'avez jamais cherché qu'à vous affranchir de tout joug et de toute loi. Jamais vous n'avez voulu supporter une chaîne quelle qu'elle fût. Tout ce qui vous gênait dans la vie, vous l'avez rejeté sans regret, sans hésitation, comme un fardeau insupportable, n'écoutant que votre bon plaisir. Il ne vous convenait plus d'être épouse, et vous vous êtes libérée de votre mari, il vous semblait incommode d'être mère, et vous avez envoyé votre fils à l'étranger.

MADAME ALVING
C'est vrai, j'ai fait tout cela.

LE PASTEUR
Aussi êtes-vous devenue une étrangère pour lui.

MADAME ALVING
Non, non, vous vous trompez.

LE PASTEUR
Je ne me trompe pas, et c'est naturel. Comment vous est-il revenu ? Pensez-y bien, madame Alving. Vous avez été coupable envers votre mari ; vous le reconnaissez vous-même en élevant ce monument à sa mémoire ; reconnaissez aussi vos torts envers votre fils ; peut-être est-il encore temps de le ramener dans le droit chemin. Retournez vous-même sur vos pas et redressez en lui ce qui, je l'espère, se laissera encore redresser. Car (Il lève l'index.) je vous le dis en vérité, madame Alving, vous êtes une mère coupable ! C'est ce que j'ai jugé de mon devoir de vous déclarer. (Un silence.)

MADAME ALVING (lentement, en se dominant)
Vous vous êtes exprimé, monsieur le pasteur, et demain vous parlerez en public pour honorer la mémoire de mon mari. Je ne parlerai pas demain. Mais aujourd'hui, j'aurai, moi aussi, quelques révélations à vous faire.

LE PASTEUR
Naturellement, vous allez chercher à justifier votre conduite.

MADAME ALVING
Non. Je me contenterai de vous raconter certains faits.

LE PASTEUR
Voyons.

MADAME ALVING
Dans tout ce que vous venez de dire au sujet de mon mari, de moi et de notre vie commune, après que vous m'eûtes fait, pour user de votre langage, rentrer dans la voie du devoir — dans tout cela il n'y a absolument rien dont vous ayez eu connaissance par vous-même ; depuis ce moment, en effet, vous — notre hôte journalier —, vous n'avez plus remis les pieds dans notre maison.

LE PASTEUR
Vous et votre mari, vous avez quitté la ville aussitôt après ces événements.

MADAME ALVING
Oui ; et du vivant de mon mari, vous n'êtes jamais venu nous trouver ici. Ce sont les affaires de l'orphelinat qui vous ont forcé à me voir.

LE PASTEUR (bas et d'une voix mal assurée)
Hélène... si c'est là un reproche, je vous prie de réfléchir...

MADAME ALVING
... aux égards que vous deviez à votre état ; oui. Et puis j'étais, moi, la femme qui avait abandonné son mari. On ne saurait se tenir à trop de distance des femmes de cette espèce.

LE PASTEUR
Chère... madame Alving, il y a là une exagération si manifeste...

MADAME ALVING
Oui, oui, oui, laissons cela. Tout ce que je voulais vous dire, c'est qu'en jugeant ma vie domestique, vous ne faites que répéter simplement ce qu'on croit en général.

LE PASTEUR
Eh bien oui ! Et après ?

MADAME ALVING
Eh bien ! Manders, je veux aujourd'hui vous dire la vérité. Je me suis juré que vous la sauriez un jour. Vous seul !

LE PASTEUR
Et quelle est donc cette vérité ?

MADAME ALVING
Cette vérité, c'est que mon mari est mort dans la débauche où il avait toujours vécu.

LE PASTEUR (cherchant le dossier d'une chaise pour s'appuyer)
Qu'avez-vous dit ?

MADAME ALVING
Débauche aussi grande après dix-neuf ans de mariage qu'elle l'était à la veille de notre union.

LE PASTEUR
Comment ! Ces égarements de jeunesse, ces irrégularités, ces désordres, si vous voulez, vous appelez cela de la débauche !

MADAME ALVING
C'est l'expression dont se servait notre médecin.

LE PASTEUR
Maintenant, je ne vous comprends plus.

MADAME ALVING
Il est inutile que vous me compreniez.

LE PASTEUR
Ma tête s'égare. Ainsi tout votre mariage, cette communauté de tant d'années passées avec votre mari, n'aurait été qu'un voile jeté sur un abîme !

MADAME ALVING
Ni plus ni moins. À présent, vous le savez.

LE PASTEUR
Cette... Il se passera longtemps avant que je me rende compte de tout cela. Je n'y comprends absolument rien ! Cela me dépasse. Mais comment était-il possible... ? Comment une telle chose a-t-elle pu rester cachée ?

MADAME ALVING
Pour y arriver, j'ai dû soutenir une lutte de tous les instants. Après la naissance d'Osvald, Alving sembla se corriger, mais ce ne fut pas de longue durée. Plus tard, j'ai dû lutter doublement, livrer un combat mortel, pour que personne ne devinât quel homme était le père de mon enfant. D'autre part, vous vous rappelez comment Alving savait gagner les cœurs. Il semblait que personne ne pût concevoir une mauvaise pensée à son égard. Il était de cette espèce d'hommes sur la réputation de qui la vie n'a pas de prise. Mais à la fin, Manders — il faut que vous sachiez tout —, à la fin, il a commis une abomination plus grande que toutes les autres.

LE PASTEUR
Plus grande que tout ?

MADAME ALVING
J'avais pris mon mal en patience, tout en n'ignorant rien de ce qui se passait hors de la maison ; mais quand le scandale se fut installé entre ces quatre murs...

LE PASTEUR
Vous dites ?... Ah, mon Dieu !

MADAME ALVING
Oui, ici, sous notre toit. C'est là (Elle indique la première porte à droite.) dans la salle à manger que j'en ai eu la première révélation un jour que j'avais à faire dans cette pièce et que la porte était entrouverte ; je vis la bonne rentrer du jardin avec de l'eau pour arroser les fleurs.

LE PASTEUR
Eh bien ?...

MADAME ALVING
Un instant après, Alving rentra lui aussi. Je l'entendis qui parlait tout doucement à cette fille. Puis... — (Avec un rire sec.) oh ! ces mots résonnent encore à mes oreilles, déchirants et ridicules à la fois —, j'entendis ma propre bonne murmurer : "Laissez-moi, mais lâchez-moi donc, monsieur le chambellan."

LE PASTEUR
Oh ! l'impardonnable légèreté ! Mais ce n'est là qu'une légèreté, madame Alving, croyez-le bien.

MADAME ALVING
Ce que je devais en croire, je l'appris bientôt. Le chambellan arriva à ses fins avec la fille, et cette liaison, pasteur, eut des suites.

LE PASTEUR (pétrifié)
Tout cela dans cette maison ! dans cette maison !

MADAME ALVING
J'ai supporté bien des choses dans cette maison. Pour l'y retenir les soirs et les nuits, j'ai dû me faire la camarade de ses orgies secrètes, là-haut, dans sa chambre. J'ai dû m'attabler avec lui en tête à tête, trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités ; j'ai dû lutter corps à corps avec lui pour le mettre au lit.

LE PASTEUR (ému)
Et vous avez pu supporter tout cela !

MADAME ALVING
J'avais mon fils, c'est pour lui que je souffrais tout. Mais à ce dernier outrage, quand j'ai vu ma propre bonne... je me suis juré que tout cela aurait une fin. Alors j'ai imposé mon autorité sur cette maison, sur tout... sur lui-même et sur le reste. C'est que maintenant, voyez-vous, j'avais une arme contre lui, il n'osait plus bouger. C'est alors que j'ai fait partir Osvald. Il entrait à cette époque dans sa septième année et commençait à observer et à poser des questions, comme font les enfants. Tout cela, Manders, je ne pouvais pas le souffrir. Il me parut que l'enfant risquait d'être corrompu dans cette ambiance. C'est pour cela que je l'ai fait sortir. Maintenant, vous comprenez aussi pourquoi il n'a jamais remis les pieds dans la maison, tant que son père a vécu. Personne ne sait combien il n'en a coûté.

LE PASTEUR
En vérité, vous avez fait de la vie une dure expérience.

MADAME ALVING
Je n'aurais jamais résisté, si je n'avais pas eu mon devoir à accomplir. Ah, je peux dire que j'ai travaillé ! Tous ces résultats, la propriété agrandie, le domaine amélioré, toutes ces œuvres utiles, dont Alving a recueilli l'honneur et la gloire, croyez-vous que ce soit lui qui les ait accomplis ? Lui qui, du matin au soir, était étendu sur son sofa, plongé dans la lecture d'un vieil almanach officiel ! Non, je veux que vous sachiez une chose encore : c'est moi qui l'y poussais en ses heures de lucidité ; c'est encore moi qui devais porter tout le fardeau, quand il se plongeait, selon son habitude, dans le désordre, ou s'abîmait dans un marasme sans nom.

LE PASTEUR
Et c'est à la mémoire de cet homme que vous élevez un monument ?

MADAME ALVING
Vous voyez ce que peut une mauvaise conscience.

LE PASTEUR
Une mauvaise... ? Que voulez-vous dire ?

MADAME ALVING
Il m'a toujours semblé que la vérité ne pouvait manquer de se faire jour et qu'elle finirait par être connue de tous. Aussi cet orphelinat est-il destiné, en quelque sorte, à faire taire toutes les rumeurs et à écarter tous les soupçons.

LE PASTEUR
Et vous n'avez certes pas manqué votre but, madame Alving.

MADAME ALVING
Et puis, j'avais encore un mobile. Je ne voulais pas qu'Osvald, mon fils, héritât de son père, en quoi que ce fût.

LE PASTEUR
Ainsi, c'est avec l'héritage d'Alving que... ?

MADAME ALVING
Oui, les sommes qu'année après année j'ai consacrées à cet orphelinat forment — je l'ai exactement calculé — le montant d'un avoir qui, dans le temps, faisait considérer le lieutenant Alving comme un bon parti.

LE PASTEUR
Je vous comprends...

MADAME ALVING
Cet argent avait été le prix d'achat. Je ne veux pas qu'il passe aux mains d'Osvald. Mon fils doit tout tenir de moi, tout.
(OSVALD ALVING entre par la seconde porte de droite ; il a laissé dans le vestibule son pardessus et son chapeau.)

MADAME ALVING (allant au-devant de lui)
Te voici de retour, mon cher, cher garçon.

OSVALD
Oui ; que peut-on faire dehors par cette pluie éternelle ? Mais j'entends dire que nous nous mettons à table. La bonne nouvelle !

REGINE (venant de la salle à manger, un paquet à la main)
Voici un paquet pour Madame.
(Elle remet le paquet à Mme Alving.)

MADAME ALVING (jetant un regard au pasteur)
Les cantates pour la fête de demain, sans doute.

LE PASTEUR
Hum...

REGINE
Et puis, Madame est servie.

MADAME ALVING
C'est bien, nous vous suivons à l'instant. Je veux seulement...
(Elle se met à ouvrir le paquet.)

REGINE (à OSVALD)
Monsieur Alving désire-t-il du porto blanc ou rouge ?

OSVALD
L'un et l'autre, mademoiselle Engstrand.

REGINE
Bien... très bien, monsieur Alving.
(Elle rentre dans la salle à manger.)

OSVALD
Je peux vous aider à déboucher...
(Il la suit dans la salle à manger, dont la porte reste entrouverte.)

MADAME ALVING (après avoir ouvert le paquet)
C'est bien cela, voici les cantates, pasteur.

LE PASTEUR (joignant les mains)
Comment pourrai-je avoir l'esprit assez libre pour prononcer mon discours demain ? En vérité !...

MADAME ALVING
Oh ! vous vous en tirerez.

LE PASTEUR (baissant la voix, pour ne pas être entendu de la salle à manger)
Que voulez-vous, nous ne pouvons pourtant pas éveiller le scandale.

MADAME ALVING (baissant la voix, mais avec fermeté)
Non ; mais ce sera la fin de cette longue et vilaine comédie. Dès après-demain, j'agirai comme si le défunt n'avait jamais vécu dans cette maison. Il ne restera personne ici, que mon fils et sa mère.
(On entend dans la salle à manger le bruit d'une chaise qui tombe et des paroles.)

REGINE (la voix moitié stridente, moitié étouffée)
Osvald, es-tu donc fou ? Lâche-moi !

MADAME ALVING (reculant épouvantée)
Ah !...
(Elle fixe des yeux égarés sur la porte entrouverte. On entend OSVALD tousser et ricaner. Bruit d'une bouteille qu'on débouche.)

LE PASTEUR (indigné)
Mais que veut dire... ? Qu'est-ce que cela, madame Alving ?

MADAME ALVING (d'une voix rauque)
Des revenants. Le couple du jardin d'hiver qui revient.

LE PASTEUR
Que dites-vous ? Régine... ? Elle serait... ?

MADAME ALVING
Oui. Venez. Pas un mot !...
(Elle saisit le bras du pasteur Manders et se dirige d'un pas mal assuré vers la salle à manger.)

ACTE DEUXIÈME

MADAME ALVING (158) - OSVALD (103) - REGINE (16) - LE PASTEUR (103) - ENGSTRAND (40)
(Même décor. Le paysage est toujours voilé par une brume épaisse.)

(LE PASTEUR MANDERS et Mme ALVING sortent de la salle à manger.)

MADAME ALVING (tournant la tête en arrière)
Viens-tu, Osvald ?

OSVALD (hors de la scène)
Non, merci, je vais faire un petit tour.

MADAME ALVING
C'est ça. Sors un moment avant que l'averse ne recommence. (Elle ferme la porte de la salle à manger, se dirige vers celle du vestibule et appelle.) Régine !

REGINE (hors de la scène)
Madame ?

MADAME ALVING
Va dans la buanderie aider à faire les guirlandes.

REGINE
Oui, Madame.
(Mme ALVING s'assure que REGINE est sortie, puis ferme la porte.)

LE PASTEUR
Il ne peut rien entendre d'où il est, n'est-ce pas ?

MADAME ALVING
Non, si la porte est fermée ; d'ailleurs, il va sortir.

LE PASTEUR
J'en suis encore tout abasourdi. Je ne comprends pas comment j'ai pu avaler une seule bouchée.

MADAME ALVING (arpentant la pièce et cherchant à dominer son trouble)
Ni moi non plus, mais que faire ?

LE PASTEUR
Que faire, en effet ? Ma foi, je n'en sais rien. J'ai si peu l'expérience de ce genre d'affaires.

MADAME ALVING
Je suis absolument sûre qu'il n'y a encore rien...

LE PASTEUR
Non ! Le ciel nous en préserve ! Mais ces familiarités n'en sont pas moins totalement déplacées.

MADAME ALVING
Tout cela est une simple fantaisie d'Osvald ; vous pouvez en être convaincu.

LE PASTEUR
Mon Dieu, je suis, je le répète, peu compétent dans ces sortes d'affaires. Il me semblerait pourtant...

MADAME ALVING
Il faut qu'elle quitte la maison, et sur-le-champ, c'est clair comme le jour.

LE PASTEUR
Naturellement...

MADAME ALVING
Mais où ira-t-elle ? Nous ne pouvons pas prendre la responsabilité de...

LE PASTEUR
Elle ira tout simplement chez son père.

MADAME ALVING
Chez qui, dites-vous ?

LE PASTEUR
Chez son... Mais non ; c'est vrai : Engstrand n'est pas son... bon Dieu, madame, comment est-ce possible ? Allez, vous vous serez trompée.

MADAME ALVING
Hélas ! Je ne me suis pas trompée. Johanne a dû se confesser à moi et Alving n'a pu nier. Il ne restait donc qu'à étouffer l'affaire.

LE PASTEUR
Évidemment, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.

MADAME ALVING
La fille a immédiatement quitté la maison, après avoir reçu pour prix de son silence une somme assez ronde. Avec cela, une fois en ville, elle a su se tirer d'affaire seule. Elle y a renoué avec le menuisier Engstrand, à qui elle a sans doute laissé entendre combien d'argent elle possédait et à qui elle a conté quelque histoire où il était question d'un étranger qui, l'été précédent, serait entré dans le port avec son yacht. Et voilà comment Engstrand et elle se sont retrouvés et mariés du jour au lendemain. Eh, c'est vous-même qui les avez bénis.

LE PASTEUR
Mais comment expliquer... ? Je me rappelle très bien l'attitude d'Engstrand, lorsqu'il est venu me parler de son mariage. Il était si profondément contrit et se reprochait avec tant d'amertume la légèreté dont sa promise et lui s'étaient rendus coupables.

MADAME ALVING
Il fallait bien qu'il prenne la faute sur lui.

LE PASTEUR
Mais me dissimuler tout ça ! Je ne m'y serais pas attendu de la part de Jakob Engstrand. Ah, il m'en rendra compte ! Et ce sera sérieux. Il peut en être sûr. Et puis, quelle immoralité qu'une telle union ! Pour de l'argent ! À combien se montait la somme que la fille avait à offrir ?

MADAME ALVING
À trois cents écus.

LE PASTEUR
Voyez un peu ! Pour trois cents misérables écus, épouser une femme perdue !

MADAME ALVING
Et que dites-vous de moi, qui me suis laissé marier à un homme perdu ?

LE PASTEUR
Mais Dieu me pardonne... ! Que dites-vous là ? Un homme perdu !

MADAME ALVING
Croyez-vous par hasard qu'Alving fût plus pur quand je l'ai accompagné à l'autel que Johanne quand Engstrand l'a épousée ?

LE PASTEUR
Les deux cas sont à tel point différents...

MADAME ALVING
Pas tant que cela. Il n'y avait de différence qu'entre : d'un côté, trois cents misérables écus... de l'autre, une fortune.

LE PASTEUR
Voyons ! Comment pouvez-vous comparer deux choses si dissemblables ? N'aviez-vous pas, vous, pris conseil de vos proches et sondé votre propre cœur ?

MADAME ALVING (sans le regarder)
Je croyais que vous aviez compris où ce cœur, comme vous l'appelez, s'était égaré à cette époque.

LE PASTEUR (avec retenue)
Si je l'avais compris, je ne serais pas devenu l'hôte journalier de la maison de votre mari.

MADAME ALVING
Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne m'étais pas interrogée.

LE PASTEUR
Bien ; mais vous n'en aviez pas moins suivi les prescriptions en prenant l'avis de vos plus proches parents : celui de votre mère et de vos deux tantes.

MADAME ALVING
C'est vrai. Ce sont elles trois qui ont conclu l'affaire et non moi. Étaient-elles assez convaincues que c'eût été folie de repousser une offre semblable ! Si ma mère pouvait revenir aujourd'hui et voir où en sont toutes ces splendeurs !

LE PASTEUR
Personne ne peut répondre de l'avenir. Ce qu'il y a de certain, c'est que votre mariage a été conclu strictement selon l'ordre prescrit.

MADAME ALVING (à la fenêtre)
Ah, cet ordre et ces prescriptions ! Il me semble parfois que ce sont eux qui causent tous les malheurs de ce monde !

LE PASTEUR
Madame Alving, maintenant, vous commettez un péché.

MADAME ALVING
C'est possible ; mais tous ces liens, tous ces égards me sont devenus insupportables. Je ne peux pas... Je veux me dégager, je veux ma liberté.

LE PASTEUR
Que voulez-vous dire ?

MADAME ALVING (tambourinant sur une vitre)
Je n'aurais pas dû couvrir Alving. Mais je n'osais pas agir autrement, même par considération personnelle, tant j'étais lâche.

LE PASTEUR
Lâche ?

MADAME ALVING
Si on avait su quelque chose, on aurait dit : Le pauvre homme ! il est naturel que sa vie ne soit pas droite... avec une femme pareille, une femme qui l'abandonne.

LE PASTEUR
On aurait eu quelque droit de tenir ce propos.

MADAME ALVING (le regardant bien en face)
Si j'avais été celle que j'aurais dû être, j'aurais pris Osvald à part et je lui aurais dit : Écoute, mon garçon, ton père était un débauché...

LE PASTEUR
Miséricorde !...

MADAME ALVING
Je lui aurais raconté tout ce que je vous ai raconté à vous-même ni plus ni moins.

LE PASTEUR
Vous finirez par m'indigner, madame.

MADAME ALVING
Je sais, je sais. Je recule moi-même devant cette pensée (S'éloignant de la fenêtre.), tant je suis lâche.

LE PASTEUR
Et vous appelez lâcheté le fait de remplir tout simplement votre devoir ? Avez-vous oublié qu'un enfant doit amour et respect à ses père et mère ?

MADAME ALVING
Pas de généralités. Une question : Osvald doit-il aimer et respecter le chambellan Alving ?

LE PASTEUR
N'y a-t-il pas en vous une mère qui se défend de briser l'idéal de son fils ?

MADAME ALVING
Et la vérité, donc ?

LE PASTEUR
Et l'idéal, donc ?

MADAME ALVING
Oh ! l'idéal, l'idéal ! Si j'étais seulement plus courageuse que je ne le suis !

LE PASTEUR
Ne jetez pas la pierre à l'idéal, madame, car il se venge cruellement. Et puisqu'il s'agit d'Osvald, Osvald, hélas ! n'a guère d'idéaux ; mais autant que j'aie pu voir, il en est un pour lui : c'est son père.

MADAME ALVING
En cela, vous ne vous trompez pas.

LE PASTEUR
Et ce sentiment, vous l'avez éveillé et nourri vous-même par vos lettres.

MADAME ALVING
Oui, j'étais l'esclave du devoir et des bienséances ; aussi durant des années ai-je menti à mon fils. Oh, lâche, lâche que j'étais !

LE PASTEUR
Vous avez implanté une illusion salutaire dans l'âme de votre fils, madame Alving, et ce n'est pas un bien sans valeur.

MADAME ALVING
Hum ! qui sait si c'est un bien ?... Quant à une intrigue avec Régine, je n'en veux pas. Il ne doit pas s'amuser à faire le malheur de cette pauvre fille.

LE PASTEUR
Ah, grand Dieu, non ! Ce serait épouvantable.

MADAME ALVING
S'il avait des intentions sérieuses, et qu'il y allât de son bonheur...

LE PASTEUR
Comment dites-vous ? Je ne comprends pas.

MADAME ALVING
Mais ce n'est pas le cas. Malheureusement Régine ne s'y prête pas.

LE PASTEUR
Comment cela ? Que voulez-vous dire ?

MADAME ALVING
Si je n'étais pas aussi poltronne, il me serait doux de lui dire : Epouse-la ou faites comme il vous plaira ; seulement pas de tromperie.

LE PASTEUR
Mais miséricorde ! Un mariage dans les règles dans ces conditions ! Une chose si épouvantable... si inouïe !

MADAME ALVING
Inouïe, dites-vous ? La main sur le cœur, pasteur, ne croyez-vous pas qu'autour de nous, dans le pays, il y ait plus d'un mariage entre proches ?

LE PASTEUR
Je ne vous comprends pas.

MADAME ALVING
Je vous assure que oui.

LE PASTEUR
Allons ! vous faites des hypothèses... Hélas ! la vie de famille n'est malheureusement pas toujours aussi pure qu'elle devrait l'être. Mais une chose comme celle à laquelle vous faites allusion ne se sait jamais... du moins avec certitude. Ici, au contraire... Comment ! vous voudriez, vous, sa mère, que votre...

MADAME ALVING
Mais non, je ne le veux pas. Je n'y consentirais à aucun prix. C'est précisément ce que je dis.

LE PASTEUR
Parce que vous êtes lâche, selon votre expression. Ainsi, si vous n'étiez pas lâche... Bonté divine ! Une union si révoltante !

MADAME ALVING
Eh ! nous en descendons tous, paraît-il, d'unions de cette sorte. Et qui a institué ces choses-là, pasteur ?

LE PASTEUR
Ce sont là des sujets dont je ne veux pas m'entretenir avec vous, madame. Vous êtes loin d'être dans l'état d'esprit requis. Seulement, quand vous osez dire qu'il y a lâcheté de votre part à...

MADAME ALVING
Écoutez-moi et comprenez ce que je veux dire. Si je suis ainsi troublée, craintive, c'est qu'il y a comme un monde de revenants dont je sens quelque chose en moi, quelque chose dont je ne me déferai jamais.

LE PASTEUR
Comment avez-vous dit ?

MADAME ALVING
J'ai dit un monde de revenants. Quand j'ai entendu là, à côté, Régine et Osvald, ç'a été comme si le passé s'était dressé devant moi... Mais je suis près de croire, pasteur, que nous sommes tous des revenants. Ce n'est pas seulement le sang de nos père et mère qui coule en nous, ce sont aussi de vieilles idées, des croyances mortes. Elles sont mortes, mais n'en sont pas moins là, au fond de nous-mêmes, et jamais nous ne parvenons à nous en délivrer. Que je prenne un journal et me mette à le lire : je vois des fantômes surgir entre les lignes. Il me semble, à moi, que le pays est peuplé de revenants, qu'il y en a autant que de grains de sable dans la mer. Et puis, tous, tant que nous sommes, nous avons une si misérable peur de la lumière !

LE PASTEUR
Voilà donc le fruit de vos lectures. Beau fruit, en vérité ! Ah, ces abominables livres, ces révoltants écrits des libres-penseurs !

MADAME ALVING
Vous vous trompez, mon cher pasteur. Celui qui m'a poussée à la réflexion, c'est vous-même, et grâces vous en soient rendues.

LE PASTEUR
Moi ?

MADAME ALVING
Oui. Lorsque vous m'avez pliée à ce que vous appeliez le devoir, lorsque vous avez vanté comme juste et équitable ce contre quoi tout mon être se révoltait avec horreur, j'ai commencé à examiner l'étoffe de vos enseignements. Je ne voulais toucher qu'à un seul point ; mais, celui-ci défait, tout s'est décousu. Et alors j'ai vu que ce n'était que des idées toutes faites.

LE PASTEUR (lentement, avec émotion)
Serait-ce là le profit de ce qui fut le plus dur combat de ma vie ?

MADAME ALVING
Dites plutôt la plus lamentable de vos défaites.

LE PASTEUR
Ce fut la plus grande victoire de ma vie, Hélène : un triomphe sur moi-même.

MADAME ALVING
Un crime envers nous deux.

LE PASTEUR
Quoi ? Quand je vous ai suppliée, quand je vous ai dit : "Femme, retournez chez celui qui est votre époux devant la loi", alors que vous, tout égarée, vous étiez venue chez moi en criant : "Me voici, prenez-moi !" vous appelez cela un crime ?

MADAME ALVING
Oui, à mon avis.

LE PASTEUR
Vous et moi, nous ne nous comprendrons jamais.

MADAME ALVING
En tout cas, nous ne nous comprenons plus.

LE PASTEUR
Jamais... jamais, dans mes pensées les plus secrètes, je ne vous ai considérée autrement que comme la femme d'un autre.

MADAME ALVING
Vous en êtes sûr ?

LE PASTEUR
Hélène !

MADAME ALVING
Il est si facile de perdre la mémoire de soi-même.

LE PASTEUR
Pas tant que cela. Moi, je suis celui que j'ai toujours été.

MADAME ALVING (changeant de ton)
Bien, bien, ne parlons plus des jours anciens. Maintenant, vous êtes plongé jusqu'au cou dans les comités et les directions, et moi, je suis là, à lutter contre des revenants, au-dedans comme au-dehors.

LE PASTEUR
Quant à ceux du dehors, je pourrai vous aider à en avoir raison. Après tout ce que j'ai été épouvanté d'apprendre aujourd'hui, je ne peux en conscience prendre sur moi de laisser dans votre maison une jeune fille sans expérience.

MADAME ALVING
Ne croyez-vous pas que le mieux serait de lui trouver une position ? Je veux dire... quelque bon parti.

LE PASTEUR
Sans aucun doute. Je pense qu'à tous les égards ce serait souhaitable pour elle. Régine a atteint l'âge où... ; mon Dieu, je ne m'entends pas à ces choses-là, mais...

MADAME ALVING
Régine s'est développée de bonne heure.

LE PASTEUR
N'est-ce pas ? Je crois me souvenir qu'en fait de développement corporel, elle était déjà très avancée à l'époque où je la préparais à la confirmation. Mais, en attendant, il est nécessaire qu'elle rentre chez elle, en tout cas. Sous l'œil de son père... Mais non ! Engstrand n'est pas... Ah ! dire qu'il a pu me cacher ainsi la vérité ! Lui, lui !
(On frappe à la porte du vestibule.)

MADAME ALVING
Qui cela peut-il être ? Entrez.

ENGSTRAND (en habits du dimanche, à l'entrée)
Pardon, excusez, mais...

LE PASTEUR
Ah ! ah ! Hum...

MADAME ALVING
C'est vous, Engstrand ?

ENGSTRAND
Les bonnes n'étaient pas là ; alors j'ai pris l'extrême liberté de frapper à la porte.

MADAME ALVING
C'est bien, c'est bien, entrez. Vous avez quelque chose à me dire ?

ENGSTRAND (entrant)
Non, excusez-moi, c'est avec monsieur le pasteur que je voudrais causer un petit instant.

LE PASTEUR (arpentant la scène)
Avec moi ? C'est à moi que vous voulez parler ? A moi, n'est-ce pas ?

ENGSTRAND
Ah oui, je voudrais bien...

LE PASTEUR (s'arrêtant devant lui)
Eh bien ! puis-je savoir de quoi il s'agit ?

ENGSTRAND
Mon Dieu, voici ce que c'est, monsieur le pasteur : maintenant, là-bas, c'est l'heure de la paie. Bien des remerciements, Madame. Et voilà que tout est prêt. Alors j'ai pensé comme cela qu'il serait pourtant convenable, à nous qui avons travaillé de si bon cœur ensemble pendant tout ce temps... J'ai pensé que nous ferions bien de terminer par une petite réunion pieuse.

LE PASTEUR
Une réunion, là-bas, dans l'orphelinat ?

ENGSTRAND
Oui... À moins que monsieur le pasteur ne trouve pas ça convenable. Alors...

LE PASTEUR
Certainement, je trouve cela tout à fait convenable, mais... Hum...

ENGSTRAND
J'avais pris moi-même l'habitude d'arranger de petites réunions, le soir...

MADAME ALVING
Vraiment ?

ENGSTRAND
Oui, de temps en temps, un petit exercice de piété. Mais je ne suis, moi, qu'un pauvre être, humble et grossier. Je n'ai pas les qualités nécessaires... que Dieu me vienne en aide... Alors, j'ai pensé que, puisque monsieur le pasteur Manders était ici...

LE PASTEUR
C'est que, voyez-vous, maître Engstrand, j'ai une question préalable à vous poser. Êtes-vous dans les dispositions requises pour une telle réunion ? Avez-vous la conscience libre et nette ?

ENGSTRAND
Oh ! que Dieu nous pardonne, ce n'est pas la peine de parler de ma conscience, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Au contraire, c'est précisément à elle que nous avons affaire. Voyons, qu'avez-vous à répondre ?

ENGSTRAND
Hé, la conscience peut se trouver quelquefois en défaut.

LE PASTEUR
Allons, vous en convenez du moins. Mais voulez-vous me dire là, franchement, qu'est-ce que c'est que toute cette histoire de Régine ?...

MADAME ALVING (vivement)
Pasteur Manders !

LE PASTEUR (faisant un geste pour la calmer)
Laissez-moi faire.

ENGSTRAND
Régine ?... Seigneur ! Vous me faites une peur ! (Il regarde Mme Alving.) Il n'est arrivé aucun mal à Régine ?

LE PASTEUR
Il faut l'espérer. Mais ce dont je vous parle, c'est de votre situation, à vous, à l'égard de Régine. On vous tient, n'est-ce pas, pour son père ? Eh bien ?

ENGSTRAND (hésitant)
Hum ! Monsieur le pasteur connaît bien cette affaire entre moi et feue Johanne...

LE PASTEUR
Il n'y a plus à dissimuler la vérité. Votre défunte femme a tout révélé à Mme Alving avant de quitter son service.

ENGSTRAND
Oh ! que le... ! Là, vrai, elle a fait ça ?...

LE PASTEUR
Vous voilà donc démasqué, Engstrand.

ENGSTRAND
... Et elle qui avait juré mort et damnation... !

LE PASTEUR
Mort et damnation !

ENGSTRAND
Non. Je veux dire : qui avait fait tous ses serments, la main sur le cœur.

LE PASTEUR
Ainsi, pendant tant d'années, vous m'avez caché la vérité ! Vous me l'avez cachée, à moi qui vous témoignais une si ferme confiance en tout et toujours !

ENGSTRAND
Hélas ! oui j'ai fait ça.

LE PASTEUR
Ai-je mérité que vous me trompiez, Engstrand ? Ne m'avez-vous pas toujours trouvé prêt à vous aider en paroles et en actions, autant que cela dépendait de moi ? Répondez, n'est-ce pas vrai ?

ENGSTRAND
Plus d'une fois, en effet, j'aurais eu de la peine à sortir d'embarras, si je n'avais pas eu le pasteur Manders.

LE PASTEUR
Et c'est ainsi que vous m'en récompensez ! Vous m'avez fait commettre des faux en écriture dans les registres de la paroisse et, pendant plusieurs années, vous ne m'avez donné aucun des éclaircissements que vous me deviez, que vous deviez à la vérité. Votre conduite, Engstrand, est sans excuses, et, dès à présent, tout est fini entre nous !

ENGSTRAND (avec un soupir)
C'est vrai, je le sens bien.

LE PASTEUR
Oui, car de quelle façon pourriez-vous vous justifier ?

ENGSTRAND
Mais comment a-t-elle pu s'abaisser à avouer sa honte ? Voyons, monsieur le pasteur, imaginez-vous dans la même position que feue Johanne...

LE PASTEUR
Moi !

ENGSTRAND
Ah ! bon Dieu, ce n'est qu'une supposition. Je veux dire, supposons que monsieur le pasteur ait quelque point honteux à cacher aux yeux du monde, comme on dit. Nous autres hommes, nous ne devons pas trop nous hâter de condamner une pauvre femme, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Ce n'est pas votre femme que j'accuse, c'est vous.

ENGSTRAND
Si j'avais le droit de faire à monsieur le pasteur une toute petite question ?

LE PASTEUR
Allons, faites.

ENGSTRAND
Le devoir d'un homme n'est-il pas de relever toute créature qui tombe ?

LE PASTEUR
Évidemment.

ENGSTRAND
Et un homme n'est-il pas tenu de faire honneur à sa parole ?

LE PASTEUR
Oui encore. Mais...

ENGSTRAND
Après son malheur du fait de cet Anglais — peut-être était-ce un Américain, ou un Russe, comme on les appelle —, Johanne vint en ville. La pauvre fille, elle m'avait repoussé plusieurs fois déjà, car elle n'avait d'yeux, elle, que pour ce qui était beau, et moi j'avais cette infirmité à la jambe. Eh, oui ! Monsieur le pasteur se souvient de l'accident. Un jour je m'étais aventuré dans un bal où les matelots, les gens de mer se laissaient aller sans retenue dans l'ivresse, comme on dit. Comme je voulais les persuader d'embrasser une nouvelle vie...

MADAME ALVING (à la fenêtre)
Hum...

LE PASTEUR
Je sais, Engstrand : ces brutes vous ont précipité du haut en bas de l'escalier. Vous m'avez raconté la chose. Votre infirmité vous fait honneur.

ENGSTRAND
Je n'en tire pas vanité, monsieur le pasteur. Pour lors, je voulais vous raconter comment Johanne est venue se confier à moi avec des pleurs et des grincements de dents. Je peux bien le dire, monsieur le pasteur, cela me déchirait l'âme d'entendre ses lamentations.

LE PASTEUR
Vraiment, Engstrand ? Continuez.

ENGSTRAND
Pour lors, je lui dis : l'Américain il vogue sur les grandes mers, et toi, Johanne, tu as commis un péché, et tu es une créature déchue. Mais Jakob Engstrand, que je lui dis encore, il est là, lui, solide sur ses jambes. Ça, ce n'était qu'une manière de dire, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Je vous comprends très bien. Continuez.

ENGSTRAND
Eh bien ! je l'ai relevée et épousée à la face du monde, pour que nul ne sache comment elle s'était égarée avec des étrangers.

LE PASTEUR
En tout cela, vous avez dignement agi. Seulement, ce que je ne puis approuver, c'est que vous vous soyez abaissé à accepter de l'argent.

ENGSTRAND
De l'argent ! Moi ? Pas un denier.

LE PASTEUR (interrogeant du regard Mme Alving)
Mais... !

ENGSTRAND
Ah, oui !... Attendez un peu ; je me souviens, Johanne avait quelques sous, c'est vrai. Mais je n'ai jamais voulu en entendre parler. Pouah ! ai-je dit, Mammon, c'est le prix du péché, ça. Ce misérable or, peut-être était-ce des billets ? je n'en sais rien... nous allons le jeter à la figure de l'Américain, que je dis. Mais il était parti, il avait disparu à travers les mers et les orages, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Vraiment, mon brave Engstrand ?

ENGSTRAND
Bien sûr. Alors, Johanne et moi, nous sommes convenus que cet argent devait servir à élever l'enfant ; et il en a été ainsi, et je peux rendre compte du moindre denier.

LE PASTEUR
Mais cela change considérablement la question.

ENGSTRAND
C'est ainsi que ça s'est passé, monsieur le pasteur, et, je puis bien le dire, j'ai été un vrai père pour Régine, dans la mesure de mes forces, car je ne suis, hélas ! qu'un pauvre être infirme.

LE PASTEUR
Allons, allons, mon cher Engstrand.

ENGSTRAND
Mais, cela, je peux bien le dire, que j'ai élevé l'enfant, que j'ai vécu en communion avec feue Johanne et que j'ai exercé l'autorité dans ma maison, comme il est écrit. Et jamais il n'a pu m'entrer dans la tête d'aller trouver le pasteur Manders pour me vanter et faire parade de ce que, moi aussi, j'avais une fois fait une bonne action. Non, quand pareille chose arrive à Jakob Engstrand, il se tait et le garde pour lui. Malheureusement, cela n'arrive pas souvent, comme vous pensez, et quand je suis avec le pasteur Manders, j'ai, ma foi, assez de lui parler d'erreurs et d'infirmités. Car, je répète ce que je disais tout à l'heure, la conscience peut être en défaut de temps à autre.

LE PASTEUR
Donnez-moi votre main, Jakob Engstrand.

ENGSTRAND
Ô bon Jésus ! Monsieur le pasteur...

LE PASTEUR
Pas de façons. (Il lui serre la main.) Voilà !

ENGSTRAND
Et si je venais maintenant demander pardon à monsieur le pasteur...

LE PASTEUR
Vous ? c'est moi, tout au contraire, qui vous dois des excuses.

ENGSTRAND
Ah, pour cela, jamais !

LE PASTEUR
Mais oui. Et je vous les fais de tout mon cœur. Pardonnez-moi de vous avoir soupçonné et si je pouvais vous témoigner d'une façon ou d'une autre ma pleine confiance, ma bienveillance entière...

ENGSTRAND
Vous feriez ça, monsieur le pasteur ?

LE PASTEUR
Avec le plus grand plaisir.

ENGSTRAND
C'est que... vous en auriez l'occasion en ce moment même. Avec l'argent que j'ai pu mettre de côté ici, je veux fonder en ville un foyer pour les marins.

MADAME ALVING
Tiens !

ENGSTRAND
Oui ; ce serait, comme qui dirait, une sorte de refuge. L'homme de mer est assailli par toutes les tentations possibles quand il vient à terre ! Mais, chez moi, dans la maison dont je vous parle, il se trouverait comme sous l'œil d'un père, voilà ce que j'ai pensé.

LE PASTEUR
Que dites-vous de cette idée, madame Alving ?

ENGSTRAND
Je ne dispose pas de grand-chose, que Dieu me vienne en aide ; et si je trouvais une main bienfaisante...

LE PASTEUR
C'est bien, c'est bien ; il faudra que nous réfléchissions à cela. Votre projet me plaît beaucoup. Maintenant, allez à vos affaires et éclairez, pour que cela ait un petit air de fête ; après quoi nous nous occuperons de notre réunion pieuse, mon cher Engstrand ; car à présent, je vous crois vraiment dans de bonnes dispositions.

ENGSTRAND
Il me semble aussi. Alors, adieu, Madame, et merci pour vos bontés ; et gardez-moi bien Régine (Il essuie une larme.), l'enfant de feue Johanne... hum, c'est singulier... mais c'est tout comme si elle m'avait poussé des racines dans le cœur. Ah, bien vrai, oui ! (Il salue et sort par la porte du vestibule.)

LE PASTEUR
Eh bien ! Que dites-vous de cet homme, madame Alving ? L'explication qu'il nous a donnée diffère un peu de la vôtre...

MADAME ALVING
En effet.

LE PASTEUR
Vous voyez combien il faut prendre garde de porter un jugement sur son prochain. Mais quelle joie aussi de constater qu'on a eu tort ! Ne le pensez-vous pas ?

MADAME ALVING
Je pense que vous êtes et resterez toujours un grand enfant, Manders.

LE PASTEUR
Moi ?

MADAME ALVING (posant ses deux mains sur les épaules du pasteur)
Et j'ajoute que j'ai une grande envie de vous jeter les deux bras autour du cou.

LE PASTEUR (se jetant vivement en arrière)
Non, non, que Dieu vous bénisse !... De pareilles envies !...

MADAME ALVING (souriant)
Allons ! n'ayez donc pas peur de moi.

LE PASTEUR (après s'être rapproché de la table)
Vous avez parfois une manière si outrée de vous exprimer. Maintenant, je range les documents dans mon portefeuille. (Il le fait.) Voilà. Au revoir. Ayez les yeux sur Osvald dès qu'il rentrera. Je reviendrai auprès de vous tout à l'heure.
(Il prend son chapeau et sort par la porte du vestibule. Mme Alving pousse un soupir, jette un coup d'œil par la fenêtre, arrange un peu le salon et se dispose à entrer dans la salle à manger ; mais, sur le seuil, elle s'arrête, stupéfaite, et pousse une sourde exclamation.)

MADAME ALVING
Osvald ! Tu es encore à table !

OSVALD (de la salle à manger)
Je voulais seulement finir mon cigare.

MADAME ALVING
Je croyais que tu étais allé faire un petit tour.

OSVALD
Par un temps pareil !
(On entend un bruit de verres. Mme Alving laisse la porte ouverte et s'assied sur le sofa près de la fenêtre, son tricot à la main.)

OSVALD (de la même place)
N'est-ce pas le pasteur Manders qui vient de sortir ?

MADAME ALVING
Oui, il est descendu à l'orphelinat.

OSVALD
Hum !
(On entend le choc d'un verre et d'un carafon.)

MADAME ALVING (avec un coup d'œil inquiet)
Cher Osvald, tu devrais prendre garde à cette liqueur ; elle est très forte.

OSVALD
C'est bon contre l'humidité.

MADAME ALVING
Ne préfères-tu pas venir auprès de moi ?

OSVALD
Je ne pourrais pas fumer.

MADAME ALVING
Tu sais bien que tu pourras fumer un cigare.

OSVALD
Bon, bon, je viens. Rien qu'une petite goutte encore... Voilà.
(Il entre, son cigare à la bouche, et ferme la porte sur lui. Un court silence.)

OSVALD
Où est allé le pasteur ?

MADAME ALVING
Mais je viens de te dire qu'il est descendu à l'orphelinat.

OSVALD
C'est juste.

MADAME ALVING
Tu ne devrais pas rester si longtemps à table, Osvald.

OSVALD (passant derrière son dos la main qui tient le cigare)
Mais je trouve cela exquis, mère. (Il la caresse et lui donne de petites tapes.) Pense donc : pour moi qui viens de rentrer, être assis à la table de ma petite mère, dans la salle à manger de ma petite mère, et savourer l'excellente cuisine de ma petite mère.

MADAME ALVING
Mon cher, mon bien cher garçon.

OSVALD (se lève, marche et fume avec quelque impatience)
Et que faire ici sans cela ? Je ne peux pas me mettre au travail.

MADAME ALVING
Vraiment ? Tu ne le pourrais pas ?

OSVALD
Par un temps gris, comme celui-ci ? Sans un rayon de soleil de toute la journée ? (Il arpente la scène.) Oh, quel supplice de ne pas pouvoir travailler... !

MADAME ALVING
C'est peut-être un peu irréfléchi de ta part d'être revenu ?

OSVALD
Non, mère, il le fallait.

MADAME ALVING
C'est que j'aimerais cent fois mieux être privée du bonheur de t'avoir chez moi, que de te voir...

OSVALD (s'arrêtant devant la table)
Mais... dis-moi, mère : est-ce vraiment un si grand bonheur pour toi que de m'avoir ici ?

MADAME ALVING
Si c'est un bonheur !

OSVALD (froissant un journal)
Il me semble que cela devrait t'être plus ou moins indifférent que j'existe ou non.

MADAME ALVING
Et tu as le cœur de dire cela à ta mère, Osvald ?

OSVALD
Tu as si bien pu vivre sans moi jusqu'à présent.

MADAME ALVING
Oui, j'ai vécu sans toi, c'est vrai...
(Un silence. Le jour baisse peu à peu. OSVALD arpente la scène. Il a déposé son cigare.)

OSVALD (s'arrêtant devant Mme Alving)
Mère, puis-je m'asseoir sur le sofa près de toi ?

MADAME ALVING (lui faisant de la place)
Oui, viens, viens, mon cher garçon.

OSVALD (s'asseyant)
Maintenant, il faut que je te dise quelque chose, mère.

MADAME ALVING (l'oreille tendue)
Quoi ?

OSVALD (regardant fixement devant lui)
Je ne peux pas garder cela plus longtemps sur le cœur.

MADAME ALVING
Garder quoi ? Qu'y a-t-il ?

OSVALD (même jeu)
Je n'ai pas pu prendre sur moi de t'écrire à ce sujet ; et depuis mon retour...

MADAME ALVING (lui saisissant le bras)
Osvald ! Qu'est-ce donc ?

OSVALD
Hier et aujourd'hui, j'ai essayé de me délivrer de mes pensées... de les oublier. Rien n'y fait.

MADAME ALVING (se levant brusquement)
Tu vas tout me dire, Osvald.

OSVALD (la faisant se rasseoir)
Reste là. J'essaierai. Je me suis plaint d'une fatigue causée par le voyage...

MADAME ALVING
Oui, eh bien ?

OSVALD
Eh bien, ce n'est pas cela, ou plutôt ce n'est pas une fatigue ordinaire...

MADAME ALVING (cherchant de nouveau à se lever)
Tu n'es pas malade, au moins, Osvald ?

OSVALD (l'obligeant encore à rester assise)
Reste là, mère. Ecoute-moi tranquillement. Ce n'est pas une maladie que j'ai, ce n'est pas ce qu'on appelle généralement une maladie. (Croisant les mains sur sa tête.) Mère ! J'ai l'esprit en morceaux, je suis un homme fini... Jamais je ne pourrai plus travailler !
(La figure dans les mains, il se laisse tomber aux genoux de sa mère et éclate en sanglots.)

MADAME ALVING (pâle et tremblante)
Osvald ! Regarde-moi ! Non, non, tout cela n'est pas vrai.

OSVALD (la regardant d'un œil désespéré)
Ne plus jamais travailler ! Jamais... jamais ! Être comme un mort vivant ! Mère, peux-tu te figurer cette horreur ?

MADAME ALVING
Mon malheureux enfant ! Mais d'où vient-elle, cette horreur ? Comment cela t'a-t-il pris ?

OSVALD
Ah ! c'est précisément cela dont je ne peux pas me rendre compte. Je n'ai jamais mené une vie orageuse, sous aucun rapport : tu peux me croire, mère. Je suis sincère.

MADAME ALVING
Mais, Osvald, je n'en doute pas.

OSVALD
Cela m'a pris quand même. Un si épouvantable malheur !

MADAME ALVING
Oh ! tout se dissipera, mon cher enfant béni. Ce n'est qu'un excès de travail, crois-le bien.

OSVALD (sourdement)
C'est ce que je pensais, au commencement. Mais il y a autre chose.

MADAME ALVING
Raconte-moi tout, d'un bout à l'autre.

OSVALD
C'est mon intention.

MADAME ALVING
Quand as-tu remarqué cela pour la première fois ?

OSVALD
Dès mon arrivée à Paris, après mon dernier séjour ici. J'ai senti d'abord de très violents maux de tête, spécialement à l'occiput, me semblait-il, comme si j'avais eu le crâne dans un étau, de la nuque au sommet.

MADAME ALVING
Ensuite ?

OSVALD
J'ai cru que c'était le mal de tête dont j'avais tant souffert à l'époque de la croissance.

MADAME ALVING
Oui, Oui...

OSVALD
Mais ce n'était pas cela. Je ne tardai pas à m'en convaincre. Il me fut impossible de travailler. Je voulus me mettre à un grand tableau ; mais ce fut comme si mes facultés me manquaient. Toute ma force était comme paralysée ; je ne pouvais pas me concentrer et arriver à des images fixes. Tout tournait autour de moi, comme si j'avais eu le vertige, ce fut là un terrible état ! À la fin, j'envoyai chercher le médecin, et, par lui, j'ai tout su.

MADAME ALVING
Que veux-tu dire ?

OSVALD
C'était un des grands médecins de là-bas. Il fallut lui décrire ce que j'éprouvais ; après quoi il se mit à me poser toute une série de questions qui me parurent n'avoir rien à faire avec mon état ; je ne voyais pas où il voulait en venir.

MADAME ALVING
Continue.

OSVALD
Il finit par me dire : Il y a en vous depuis votre naissance quelque chose de (vermoulu ;) c'est l'expression dont il s'est servi.

MADAME ALVING (écoutant avec une attention concentrée)
Que voulait-il dire ?

OSVALD
C'est précisément ce que je ne comprenais pas, je le priai donc de s'expliquer plus clairement. Il dit alors, le vieux cynique... (Fermant le poing.) Oh !...

MADAME ALVING
Il dit ?

OSVALD
Il dit : Les péchés des pères retombent sur les enfants.

MADAME ALVING (se levant lentement)
Les péchés des pères... !

OSVALD
J'avais envie de le frapper au visage.

MADAME ALVING (traversant la scène)
Les péchés des pères...

OSVALD (avec un pénible sourire)
Oui, que t'en semble ? Naturellement je l'ai assuré qu'il ne pouvait être question de rien de semblable dans mon cas. Crois-tu qu'il se soit rétracté ? Pas du tout, il a maintenu ses dires ; et ce n'est qu'après que j'eus pris tes lettres, dont je lui traduisis les passages où il était question de père...

MADAME ALVING
Alors... ?

OSVALD
Alors, il fut bien obligé de reconnaître qu'il avait fait fausse route. Et c'est ainsi que j'appris la vérité, l'absurde vérité ! Cette bienheureuse insouciance de jeunesse, cette joyeuse camaraderie... J'aurais dû être sage. J'avais abusé de mes forces. C'était donc ma propre faute !

MADAME ALVING
Osvald ! Mais non ! Ne crois donc pas cela !

OSVALD
Il n'y avait pas d'autre explication possible, m'a-t-il dit. C'est là ce qu'il y a de plus affreux. Irréparablement perdu, pour toute ma vie, par ma propre étourderie. Tout ce que j'aurais pu faire en ce monde, — ne pas même oser y songer ; ne pas y songer ! Oh ! que ne puis-je revivre ! — faire que tout cela ne soit pas arrivé !
(Il se laisse tomber, le visage contre le sofa. Mme Alving se tord les mains et, sans un mot, arpente la scène.)

OSVALD (après un instant, se soulevant à demi et restant accoudé)
Si encore c'était un héritage, une chose contre laquelle j'aurais été impuissant... mais comme cela ! Honteusement, sottement, à la légère, avoir dilapidé son bonheur, sa santé, tout... son avenir, sa vie... !

MADAME ALVING
Non, non, mon cher enfant béni ; c'est impossible ! (Elle se penche sur lui.) Ton cas n'est pas aussi désespéré que tu le crois.

OSVALD
Ah !tu ne sais pas... (Il se lève en sursaut.) Et tout ce chagrin, mère, ce chagrin que je te cause. Plus d'une fois j'aurais désiré qu'au fond tu te fasses moins de soucis pour moi. Je l'ai presque espéré.

MADAME ALVING
Moi, Osvald ! Mon unique enfant ! Ce que j'ai de plus précieux au monde, mon seul souci.

OSVALD (saisissant les mains de sa mère et les couvrant de baisers)
Oui, oui, je le vois bien, quand je suis à la maison, je le vois bien, mère. Et c'est encore une des choses qui me pèsent le plus... Mais à présent, tu sais tout et nous n'en parlerons aujourd'hui. Je ne peux pas y penser longtemps. (Il remonte la scène.) Fais-moi donner quelque chose à boire, mère.

MADAME ALVING
A boire ? Que veux-tu boire, à cette heure ?

OSVALD
Eh ! n'importe quoi. Tu as bien du punch froid à la maison.

MADAME ALVING
Oui, mais, mon cher Osvald...

OSVALD
Ne t'oppose pas à cela, mère. Sois gentille. Il me faut quelque chose pour noyer toutes les pensées qui me rongent. (Il entre dans le jardin d'hiver.) Et puis cette obscurité qui règne ici ! (Mme Alving tire un cordon de sonnette à droite.) Et cette pluie continuelle ! Cela peut durer ainsi, semaine après l'autre, des mois entiers, sans interruption. Jamais un rayon de soleil ! Pendant tous les séjours que j'ai faits à la maison, je ne me souviens pas d'avoir vu le soleil.

MADAME ALVING
Osvald, tu penses à me quitter.

OSVALD
Hm... (Soupirant profondément.) Je ne pense à rien. Je ne peux penser à rien.
(Baissant la voix.) Je m'en garde bien.

REGINE (venant de la salle à manger)
Madame a sonné ?

MADAME ALVING
Oui, apportez-nous la lampe.

REGINE
Tout de suite, Madame. Elle est allumée.
(Elle s'en va.)

MADAME ALVING (s'approchant d'OSVALD)
Osvald, ne me cache rien.

OSVALD
Je ne te cache rien, mère. (S'approchant de la table.) Il me semble que je t'ai fait beaucoup d'aveux...
(REGINE apporte la lampe et la pose sur la table.)

MADAME ALVING
Écoute, Régine : va nous chercher une demi-bouteille de Champagne.

REGINE
Oui, Madame.
(Elle sort.)

OSVALD (prenant la tête de Mme Alving)
Voilà qui est bien. Je savais bien que ma petite mère ne souffrirait pas que son garçon eût soif.

MADAME ALVING
Mon pauvre cher Osvald ! Comment pourrais-je te refuser quelque chose à présent ?

OSVALD (vivement)
Est-ce vrai, mère ? C'est sérieux ?

MADAME ALVING
Comment... ? Quoi... ?

OSVALD
Que tu n'as rien à me refuser ?

MADAME ALVING
Mais, mon cher Osvald...

OSVALD
Chut !

REGINE (apportant sur un plateau une demi-bouteille de champagne et deux verres, qu'elle pose sur la table)
Faut-il la déboucher ?

OSVALD
Merci, je vais le faire moi-même.
(REGINE sort.)

MADAME ALVING (s'asseyant à la table)
Qu'y a-t-il donc que je ne devrais pas te refuser ? À quoi pensais-tu ?

OSVALD (en train d'ouvrir la bouteille)
D'abord un verre... ou deux.
(Il fait sauter le bouchon, remplit un verre et veut en remplir un second.)

MADAME ALVING (lui retenant la main)
Merci... je n'en prendrai pas.

OSVALD
Allons, ce sera donc pour moi.
(Il vide le verre, le remplit une seconde fois et le vide de nouveau, après quoi il s'assied à la table.)

MADAME ALVING (attendant qu'il parle)
Eh bien ?

OSVALD (sans la regarder)
Ecoute. Vous me paraissiez, toi et le pasteur Manders, bien étranges... hum... bien silencieux, à table.

MADAME ALVING
Tu l'as remarqué ?

OSVALD
Oui. Hum. (Après un instant de silence.) Dis-moi... que penses-tu de Régine ?

MADAME ALVING
Ce que j'en pense ?

OSVALD
Oui. N'est-elle pas superbe ?

MADAME ALVING
Mon cher Osvald, tu ne la connais pas comme moi.

OSVALD
Cela veut dire ?

MADAME ALVING
Régine est malheureusement restée trop longtemps chez elle ; j'aurais dû la recueillir plus tôt.

OSVALD
Oui, mais n'est-elle pas superbe à voir, mère ?
(Il remplit son verre.)

MADAME ALVING
Régine a de nombreux et de grands défauts...

OSVALD
Eh bien, qu'est-ce que cela fait ?
(Il boit encore.)

MADAME ALVING
Mais je n'en ai pas moins beaucoup d'affection pour elle. Et je suis responsable d'elle. Je ne voudrais à aucun prix qu'il lui arrivât quoi que ce fût.

OSVALD (se levant d'un bond)
Mère, Régine est mon unique salut !

MADAME ALVING
Que veux-tu dire ?

OSVALD
Je ne peux continuer à supporter ce tourment tout seul.

MADAME ALVING
N'as-tu pas ta mère pour le supporter avec toi ?

OSVALD
Oui, je le croyais ; et c'est pourquoi je suis rentré. Mais cela ne pourra pas durer ainsi, je le vois bien ; cela n'ira pas. Je ne peux passer ici toute mon existence.

MADAME ALVING
Osvald !

OSVALD
Je dois vivre autrement, mère. Voilà pourquoi il faut que je te quitte. Je ne veux pas que tu aies toujours ce spectacle sous les yeux.

MADAME ALVING
Mon malheureux enfant ! Mais, aussi longtemps que tu seras malade, Osvald...

OSVALD
Si ce n'était que la maladie, je resterais avec toi, mère, car tu es le meilleur ami que j'aie au monde.

MADAME ALVING
Oui, n'est-ce pas, Osvald ? Dis !

OSVALD (allant avec inquiétude de place en place)
Mais ce sont tous ces tourments, tous ces remords... et puis cette grande, cette mortelle angoisse. Oh !... cette affreuse angoisse !

MADAME ALVING (marchant derrière lui)
Angoisse ? Quelle angoisse ? Que veux-tu dire ?

OSVALD
Ah ! ne me questionne plus là-dessus. Je ne sais pas. Je ne puis pas te décrire cela.
(Mme Alving passe à droite et tire le cordon de la sonnette.)

OSVALD
Que veux-tu ?

MADAME ALVING
Je veux que mon garçon soit gai. Voilà ! Il ne faut pas qu'il broie du noir. (À REGINE qui paraît à la porte.) Encore du champagne ! Une bouteille entière, cette fois.
(REGINE sort.)

OSVALD
Mère !

MADAME ALVING
Crois-tu que nous ne sachions pas vivre ici, nous autres ?

OSVALD
N'est-elle pas superbe à voir ? Comme elle est bâtie ! Et comme elle respire la santé !

MADAME ALVING (s'asseyant à la table)
Mets-toi là, Osvald, et causons tranquillement.

OSVALD (s'asseyant)
Tu ne sais pas, mère, que j'ai un tort à réparer envers Régine.

MADAME ALVING
Toi ?

OSVALD
Ou plutôt une petite imprudence, si tu aimes mieux, fort innocente d'ailleurs. La dernière fois que je suis venu ici...

MADAME ALVING
Eh bien ?

OSVALD
Elle m'a beaucoup questionné sur Paris, et je lui en ai parlé en long et en large. Et un jour, je m'en souviens, il m'est arrivé de lui dire : "Vous n'auriez pas envie d'y aller vous-même ?"

MADAME ALVING
Alors ?

OSVALD
Elle devint toute rouge et me dit : "Oui, j'en aurais bien envie. — C'est bien, répondis-je, c'est bien, il y aura peut-être moyen d'arranger cela !"

MADAME ALVING
Et puis ?

OSVALD
Naturellement, j'avais tout oublié ; lorsque, avant-hier, je lui ai demandé si elle était contente du long séjour que j'allais faire ici...

MADAME ALVING
Eh bien ?

OSVALD
Elle m'a regardé d'une singulière façon, et m'a répondu : "Eh bien ! et mon voyage à Paris ?"

MADAME ALVING
Son voyage ?

OSVALD
J'ai appris alors qu'elle avait pris la chose au sérieux, qu'elle avait pensé à moi tout le temps et s'était mise à apprendre le français.

MADAME ALVING
C'était donc cela...

OSVALD
Mère ! Quand j'ai vu cette superbe fille devant moi, jolie, pleine de santé — je ne l'avais jamais remarquée jusque-là —, quand je l'ai vue, je peux dire, les bras ouverts, prête à me recevoir...

MADAME ALVING
Osvald !

OSVALD
... j'ai eu la révélation qu'en elle était le salut. C'était la joie de vivre que je voyais devant moi.

MADAME ALVING (frappée)
La joie de vivre... ? Est-ce donc là le salut ?

REGINE (apparaissant sur le seuil, une bouteille à la main)
Je vous demande pardon d'être restée si longtemps, mais j'ai dû descendre à la cave.

OSVALD
Donnez-nous un nouveau verre.

REGINE (le regardant avec étonnement)
Voici le verre de Madame, monsieur Alving.

OSVALD
Oui, mais un verre pour toi, Régine.
(REGINE tressaille et regarde timidement Mme ALVING.)

OSVALD
Eh bien ?

REGINE (avec hésitation, baissant la voix)
Madame consent-elle... ?

MADAME ALVING
Va chercher le verre, Régine.
(REGINE passe dans la salle à manger.)

OSVALD (la suivant des yeux)
As-tu remarqué sa démarche ? Si ferme et si hardie !

MADAME ALVING
Cela ne se peut pas, Osvald !

OSVALD
C'est décidé. Tu vois bien. Inutile de me contredire.
(REGINE rentre avec un verre qu'elle garde dans la main.)

OSVALD
Assieds-toi, Régine.
(REGINE interroge du regard Mme ALVING.)

MADAME ALVING
Assieds-toi.
(REGINE prend place sur une chaise, près de la porte de la salle à manger, et continue à tenir le verre vide.)

MADAME ALVING
Osvald... que me disais-tu de la joie de vivre ?

OSVALD
Oh, mère, la joie de vivre... ! Vous ne la connaissez guère dans le pays. Je ne la sens jamais ici.

MADAME ALVING
Pas même quand tu es chez moi ?

OSVALD
Pas quand je suis à la maison. Mais tu ne me comprends pas.

MADAME ALVING
Mais si, je crois que je commence à comprendre... maintenant.

OSVALD
La joie de vivre... et puis la joie de travailler. Hé ! c'est au fond la même chose. Mais cette joie vous est également inconnue.

MADAME ALVING
Tu as peut-être raison. Parle-moi encore de cela, Osvald.

OSVALD
Tiens, je pense tout simplement qu'on apprend dans ce pays à regarder le travail comme un fléau voulu par Dieu, une punition de nos péchés, et la vie comme une chose misérable, dont nous ne pouvons jamais être délivrés assez tôt.

MADAME ALVING
Une vallée de larmes, oui. Et vraiment nous nous appliquons consciencieusement à la rendre telle.

OSVALD
Mais dans ces pays, là-bas, on ne veut rien savoir de tout cela. Là-bas, personne ne croit plus à ces histoires. Là-bas, on peut se sentir plein de joie, de félicité, rien que parce qu'on vit. Mère, as-tu remarqué que tout ce que j'ai peint tourne autour de la joie de vivre ? La joie de vivre, partout et toujours. Là, tout est lumière, rayon de soleil, air de fête... et les figures humaines resplendissent de contentement. Voilà pourquoi j'ai peur de rester ici.

MADAME ALVING
Peur ? De quoi as-tu peur chez moi ?

OSVALD
J'ai peur que tout ce qui fermente en moi ne se transforme en mal ici.

MADAME ALVING (le regardant fixement)
Tu crois cela possible ?

OSVALD
J'en suis absolument sûr. Je pourrais essayer de mener ici la même vie que là-bas : et ce ne serait pourtant pas la même chose.

MADAME ALVING (qui a écouté avec une attention croissante, se levant et fixant sur lui un regard profond et pensif)
Maintenant, je saisis tout !

OSVALD
Quoi ?

MADAME ALVING
C'est la première fois que je vois la vérité, et maintenant je peux parler.

OSVALD (se levant)
Mère, je ne te comprends pas.

REGINE (qui s'est également levée)
Peut-être dois-je sortir ?

MADAME ALVING
Non, reste. Maintenant je peux parler. Maintenant, mon fils, tu vas tout savoir exactement ; et puis tu prendras ta décision. Osvald ! Régine !

OSVALD
Silence. Le pasteur...

LE PASTEUR (entrant par la porte du vestibule)
Voilà ! Nous avons eu une de ces petites réunions de piété qui font plaisir au cœur.

OSVALD
Nous aussi.

LE PASTEUR
Il faut venir en aide à Engstrand à propos de ce foyer pour les marins. Il faut que Régine aille le rejoindre et lui prête son concours...

REGINE
Non, merci, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR (qui ne l'avait pas encore remarquée)
Quoi... ? — Ici !... et un verre à la main !

REGINE (s'empressant de poser son verre)
Pardon !...

OSVALD
Régine part avec moi, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Elle part ? Avec vous !

OSVALD
Oui, en qualité d'épouse... si elle l'exige.

LE PASTEUR
Mais, miséricorde... !

REGINE
Je n'y peux rien, monsieur le pasteur.

OSVALD
Ou bien elle reste ici, si j'y reste.

REGINE (involontairement)
Ici !

LE PASTEUR
Vous me stupéfiez, madame Alving.

MADAME ALVING
Rien de tout cela n'arrivera ; car, maintenant, je peux tout dire.

LE PASTEUR
Mais vous ne le pouvez pas ! Non, non, non !

MADAME ALVING
Je le peux et je le veux. Et rassurez-vous, il n'y aura pas d'idéal renversé.

OSVALD
Mère, que me cache-t-on ici ?

REGINE (écoutant)
Madame ! Ecoutez ! Il y a du monde dehors. On crie.
(Elle passe dans le jardin d'hiver et regarde par la fenêtre.)

OSVALD (à la fenêtre de gauche)
Que se passe-t-il ? D'où vient cette lueur ?

REGINE (poussant un cri)
L'orphelinat est en feu !

MADAME ALVING (à la fenêtre)
Le feu !

LE PASTEUR
Le feu ! Impossible ; j'en viens.

OSVALD
Où est mon chapeau ? Ah ! peu importe... L'œuvre de mon père !
(Il sort en courant par la porte qui donne sur le jardin.)

MADAME ALVING
Mon châle, Régine ! Tout est en flammes !

LE PASTEUR
C'est épouvantable ! Madame Alving, c'est le châtiment qui éclate sur ce lieu de perdition !

MADAME ALVING
Oui, oui, certainement. Viens, Régine.
(Elle se précipite, suivie de REGINE, par la porte du vestibule.)

LE PASTEUR (joignant les mains)
Et pas d'assurance !
(Il sort derrière elles.)

ACTE TROISIÈME

MADAME ALVING (107) - REGINE (25) - LE PASTEUR (32) - ENGSTRAND (20) - OSVALD (81)
(Même décor. Toutes les portes sont ouvertes. La lampe continue à brûler sur la table. Il fait nuit dehors ; rien qu'une faible lueur au fond du paysage à gauche.)

(Mme ALVING, un grand châle sur la tête, regarde par une fenêtre du jardin d'hiver. REGINE, enveloppée dans un châle, se tient un peu derrière elle.)

MADAME ALVING
Tout a brûlé. Tout est détruit.

REGINE
Il y a encore du feu au sous-sol.

MADAME ALVING
Et Osvald qui ne revient pas ! Il n'y a pourtant rien à sauver.

REGINE
Peut-être faut-il que je descende lui porter son chapeau ?

MADAME ALVING
Il n'a même pas pris son chapeau ?

REGINE (montrant du doigt le vestibule)
Non, il est suspendu à la patère.

MADAME ALVING
Laisse-le là. Il ne peut pas tarder à rentrer. Je vais voir moi-même...
(Elle sort par la porte donnant sur le jardin.)

LE PASTEUR (entrant par la porte du vestibule)
Mme Alving n'est pas là ?

REGINE
Elle vient de descendre au jardin.

LE PASTEUR
C'est la plus terrible nuit que j'aie jamais vécue.

REGINE
Oui, n'est-ce pas un affreux malheur, monsieur le pasteur ?

LE PASTEUR
Oh ! ne m'en parlez pas. C'est à peine si je peux y penser.

REGINE
Mais comment le feu a-t-il pris ?

LE PASTEUR
Ne me demandez rien, mademoiselle Engstrand ! Du reste, puis-je le savoir ? Vous voulez donc aussi... ! N'est-ce pas assez que votre père... ?

REGINE
Qu'a-t-il fait ?

LE PASTEUR
Oh ! il finira par me rendre fou.

ENGSTRAND (entrant par la porte du vestibule)
Monsieur le pasteur... !

LE PASTEUR (se retournant avec effroi)
Comment ? Vous me poursuivez jusqu'ici !

ENGSTRAND
Oui, que le Ciel me punisse... ! Ah, Seigneur Jésus ! Mais toutes vos lamentations ne servent à rien, monsieur le pasteur.

REGINE
Qu'y a-t-il ?

ENGSTRAND
Ah ! vois-tu, tout cela vient de cette réunion pieuse. (Bas.) À nous le gros lot, mon enfant ! (Haut.) Ainsi, c'est à cause de moi que monsieur le pasteur a commis l'erreur qui a tout provoqué.

LE PASTEUR
Mais je vous assure, Engstrand...

ENGSTRAND
Il n'y a que monsieur le pasteur qui se soit occupé des lumières.

LE PASTEUR (s'arrêtant)
Oui, vous le prétendez ; mais je ne me souviens pas d'avoir eu une chandelle en main.

ENGSTRAND
Et moi qui ai vu distinctement monsieur le pasteur moucher une chandelle avec les doigts et en jeter la mèche dans la sciure.

LE PASTEUR
Vous avez vu cela ?

ENGSTRAND
Certainement.

LE PASTEUR
Je n'y comprends rien. D'autant que je n'ai pas l'habitude de moucher les chandelles avec les doigts.

ENGSTRAND
Il est vrai que ça avait l'air bien sale. Mais est-ce vraiment une habitude dangereuse, monsieur le pasteur ?

LE PASTEUR (marchant, inquiet)
Oh, ne me questionnez donc pas comme cela !

ENGSTRAND (le suivant)
Et puis, monsieur le pasteur n'avait pas pris d'assurance pour le bâtiment ?

LE PASTEUR (continuant à marcher)
Non, non, non ; vous le savez bien.

ENGSTRAND (le suivant)
Pas d'assurance ! Et venir, comme cela, mettre le feu... Jésus, Jésus quel malheur !

LE PASTEUR (s'essuyant le front)
Ah ! vous pouvez bien le dire, Engstrand.

ENGSTRAND
Et que pareille chose arrive à une institution de bienfaisance, qui devait rendre service à la ville et aux faubourgs, comme on dit ! Les gazettes, je le crains, ne traiteront pas monsieur le pasteur avec beaucoup de ménagements.

LE PASTEUR
Non, c'est justement à quoi je pense. C'est peut-être là le pire. Toutes ces attaques haineuses, toutes ces accusations... ! Ah ! c'est affreux d'y songer.

MADAME ALVING (entrant par la porte donnant sur le jardin)
On ne peut pas l'éloigner du brasier.

LE PASTEUR
Ah ! vous êtes là, madame.

MADAME ALVING
Au moins, vous avez échappé au discours d'inauguration, pasteur Manders.

LE PASTEUR
Oh ! j'aurais si volontiers...

MADAME ALVING (d'une voix sourde)
Il valait mieux qu'il en fût ainsi ; il ne serait résulté rien de bon de cet orphelinat.

LE PASTEUR
Vous croyez ?

MADAME ALVING
En doutez-vous ?

LE PASTEUR
Ce n'en est pas moins un immense malheur.

MADAME ALVING
Expliquons-nous en quelques mots sur cette affaire... Attendez-vous le pasteur, Engstrand ?

ENGSTRAND (près de la porte du vestibule)
Oui, je l'attends.

MADAME ALVING
Dans ce cas, asseyez-vous.

ENGSTRAND
Merci, je suis très bien debout.

MADAME ALVING (au pasteur)
Vous prendrez probablement le bateau à vapeur ?

LE PASTEUR
Oui, dans une heure.

MADAME ALVING
S'il en est ainsi, ayez l'obligeance d'emporter tous les papiers nécessaires. Je ne veux plus entendre parler de cette affaire. J'ai d'autres préoccupations à cette heure.

LE PASTEUR
Madame Alving...

MADAME ALVING
Plus tard je vous enverrai une délégation de pouvoir pour terminer les choses comme vous l'entendrez.

LE PASTEUR
Je m'en chargerai bien volontiers. La disposition première du testament devient malheureusement tout à fait inapplicable.

MADAME ALVING
Cela va de soi.

LE PASTEUR
Voici donc comment je compte arranger l'affaire en attendant : l'enclos de Solvik appartiendra à la commune. La terre n'est pas sans valeur. Elle pourra toujours servir à quelque chose. Quant à la rente du capital qui reste à la caisse d'épargne, je pourrai peut-être convenablement l'employer pour le bien de la ville.

MADAME ALVING
Il en sera comme vous le voudrez. Tout cela m'est aujourd'hui parfaitement indifférent.

ENGSTRAND
Pensez à mon foyer pour les marins, monsieur le pasteur.

LE PASTEUR
Oui, peut-être bien ; c'est une idée. Nous verrons. Il faudra réfléchir.

ENGSTRAND
Non, diable ! pas de réflexion... (Se reprenant.) Ah, Seigneur Jésus !...

LE PASTEUR (avec un soupir)
Et puis, je ne sais malheureusement pas combien de temps j'aurai à m'occuper de ces affaires et si l'opinion publique ne me forcera pas à me retirer. Tout dépend du résultat de l'enquête.

MADAME ALVING
Que dites-vous là ?

LE PASTEUR
Et ce résultat, on ne saurait le prévoir.

ENGSTRAND (s'approchant de lui)
Pardon, on peut le prévoir. Regardez bien Jakob Engstrand.

LE PASTEUR
Oui, oui, mais... ?

ENGSTRAND (plus bas)
Jakob Engstrand n'est pas homme à abandonner un généreux bienfaiteur à ce qu'on appelle l'heure du péril.

LE PASTEUR
Oui, mon cher, mais comment ?

ENGSTRAND
Jakob Engstrand est, comme qui dirait, l'ange du salut, monsieur le pasteur !

LE PASTEUR
Non, non, voilà ce que je ne peux pas du tout accepter.

ENGSTRAND
Et pourtant cela sera. J'en sais un, moi, qui, une fois déjà, a pris sur lui la faute d'autrui.

LE PASTEUR
Jakob ! (Il lui serre la main.) Vous êtes un homme rare. Allons ! on fera le nécessaire pour votre foyer, vous pouvez y compter.
(ENGSTRAND veut remercier, mais est étranglé par l'émotion.)

LE PASTEUR (mettant son sac de voyage en bandoulière)
Et maintenant, en avant ! Nous partons ensemble, nous deux.

ENGSTRAND (bas à REGINE qui se tient près de la porte de la salle à manger)
Viens avec moi, fillette ; tu seras comme une princesse.

REGINE (hochant la tête)
Merci !
(Elle passe dans le vestibule et tend au pasteur son pardessus.)

LE PASTEUR
Adieu, madame Alving ! Et puissent l'ordre et la règle pénétrer bientôt dans cette demeure.

MADAME ALVING
Adieu, Manders !
(Elle gagne le jardin d'hiver en voyant OSVALD entrer par la porte du jardin.)

ENGSTRAND (secondé par REGINE, aidant LE PASTEUR à mettre son pardessus)
Adieu, mon enfant, et si quelque chose t'arrivait, tu sais où trouver Jakob Engstrand. (Bas.) Petite rue du Port, hm... ! (A Mme ALVING et à OSVALD.) Et la maison des marins s'appellera l'"Asile du chambellan Alving"... voilà. Et, s'il m'est permis de diriger cette maison comme je l'entends, on peut être sûr qu'elle sera digne de feu monsieur le chambellan.

LE PASTEUR (à la sortie)
Hum... ! Venez, mon cher Engstrand. Adieu, adieu !
(Ils sortent par le vestibule.)

OSVALD (s'approchant de la table)
Qu'est-ce que cette maison dont il parlait ?

MADAME ALVING
Une sorte de foyer qu'ils veulent fonder, lui et le pasteur Manders.

OSVALD
Cela va brûler comme ici.

MADAME ALVING
D'où te vient cette idée ?

OSVALD
Tout va brûler. Il ne restera rien pour rappeler la mémoire de mon père. Et moi aussi je vais brûler.
(REGINE le regarde, frappée.)

MADAME ALVING
Osvald ! Tu n'aurais pas dû rester si longtemps là-bas, mon pauvre garçon.

OSVALD (s'asseyant à la table)
Je crois que tu as raison.

MADAME ALVING
Laisse-moi essuyer ton visage, Osvald ; tu es tout mouillé.
(Elle l'essuie avec son mouchoir.)

OSVALD (promenant devant lui un regard indifférent)
Merci, mère.

MADAME ALVING
N'es-tu pas fatigué, Osvald ? Tu voudrais dormir peut-être ?

OSVALD (avec angoisse)
Non, non... je ne veux pas dormir ! Je ne dors jamais, je fais semblant. (D'une voix sourde.) Cela viendra bien assez tôt.

MADAME ALVING (le regardant avec inquiétude)
Ah ! c'est donc vrai que tu es malade, mon enfant béni ?

REGINE (l'oreille tendue)
Monsieur Alving est malade ?

OSVALD (avec impatience)
Et puis, fermez toutes les portes ! cette angoisse mortelle...

MADAME ALVING
Ferme, Régine.
(REGINE ferme et se tient à la porte du vestibule. Mme ALVING ôte son châle ; REGINE en fait autant.)

MADAME ALVING (approchant une chaise d'OSVALD et s'asseyant auprès de lui)
Tu vois : je me mets à côté de toi.

OSVALD
Oui, c'est ça ! il faut aussi que Régine reste là. Il faut que Régine se tienne toujours près de moi. Tu me tendras la main, Régine, n'est-ce pas ?

REGINE
Je ne comprends pas.

MADAME ALVING
Elle te tendra la main ?

OSVALD
Oui... quand il le faudra.

MADAME ALVING
Osvald, ta mère n'est-elle pas là pour te tendre la main ?

OSVALD
Toi ? (Souriant.) Non, mère ; ce service-là, tu ne peux me le rendre. (Il rit péniblement.) Toi ! ah, ah ! (Il la regarde gravement.) Cependant c'était bien à toi de le faire.
(Avec violence.) Pourquoi ne me tutoies-tu pas, Régine ? Pourquoi ne m'appelles-tu pas Osvald ?

REGINE (bas)
Je ne crois pas que cela plaise à Madame.

MADAME ALVING
Sous peu, tu en auras le droit. Maintenant viens te mettre à côté de nous, toi aussi.
(REGINE s'assied en silence et avec quelque hésitation de l'autre côté de la table.)

MADAME ALVING
À présent, mon pauvre enfant tourmenté, je veux enlever le poids qui pèse sur ton esprit.

OSVALD
Toi, mère ?

MADAME ALVING
Oui : tout ce que tu appelles regrets, remords, repentir...

OSVALD
Et tu crois le pouvoir ?

MADAME ALVING
Oui, Osvald, j'en suis sûre. Tout à l'heure, lorsque tu as parlé de la joie de vivre, tout s'est éclairé pour moi. Ma vie entière m'est apparue sous un nouveau jour.

OSVALD(secouant la tête)
Je ne comprends rien à tout cela.

MADAME ALVING
Ah ! si tu avais connu ton père alors qu'il n'était encore qu'un tout jeune lieutenant. La joie de vivre ! Il semblait la personnifier...

OSVALD
Oui, je sais.

MADAME ALVING
Rien qu'à le voir, il répandait un air de fête autour de lui. Et puis cette force indomptable, cette plénitude de vie qu'il y avait en lui.

OSVALD
Eh bien !

MADAME ALVING
Et voilà ce joyeux enfant — car c'était vraiment un enfant à cette époque —, le voilà réduit à vivre là, dans une ville quelconque qui n'avait aucune joie à lui offrir, rien que des plaisirs. Au lieu d'un but dans l'existence, il n'avait qu'un emploi. Au lieu d'un travail où tout son esprit pût s'exercer, des affaires. Et pas un camarade capable de sentir ce que c'est que la joie de vivre : rien que des compagnons d'oisiveté et d'orgie.

OSVALD
Mère !

MADAME ALVING
Il arriva ce qui devait arriver.

OSVALD
Et que devait-il arriver ?

MADAME ALVING
Tu le disais toi-même il y a un instant, en annonçant ce qu'il adviendrait de toi si tu restais à la maison.

OSVALD
Veux-tu dire par là que mon père ?...

MADAME ALVING
Ton pauvre père n'a jamais trouvé de dérivatif à cette joie de vivre qui débordait en lui. Moi non plus, je n'apportais pas de sérénité à son foyer.

OSVALD
Toi non plus ?

MADAME ALVING
On ne m'a jamais enseigné que devoirs et autres choses de ce genre, et longtemps j'ai vécu là-dessus. Toute l'existence se résumait en devoirs — mes devoirs, ses devoirs, etc. Je crains d'avoir rendu la maison insupportable à ton pauvre père, Osvald.

OSVALD
Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de cela dans tes lettres ?

MADAME ALVING
Jamais, avant ce jour, je n'ai cru possible de tout t'avouer, à toi, son fils.

OSVALD
Et aujourd'hui tu as compris ?...

MADAME ALVING (lentement)
Je ne voyais qu'une chose : c'est que ton père était un homme perdu avant ta naissance.

OSVALD (d'une voix sourde)
Ah !...
(Il se lève et s'approche de la fenêtre.)

MADAME ALVING
Il y avait encore une chose qui me préoccupait sans cesse, c'est que Régine était de droit dans cette maison... au même titre que mon propre enfant.

OSVALD (se retournant vivement)
Régine !...

REGINE (tressaillant et d'une voix contenue)
Moi !...

MADAME ALVING
Maintenant, vous savez tout l'un et l'autre.

OSVALD
Régine !

REGINE (se parlant à soi-même)
Ainsi ma mère en était une...

MADAME ALVING
Ta mère avait beaucoup de bonnes qualités, Régine.

REGINE
Oui, mais c'en était une quand même. Oh ! je l'ai bien pensé quelquefois ; mais... Oui, Madame, voilà ! Me permettez-vous de partir sur-le-champ ?

MADAME ALVING
Vraiment, Régine, tu voudrais partir ?

REGINE
Oui, je le veux.

MADAME ALVING
Tu es libre, naturellement, mais...

OSVALD (s'avançant vers REGINE)
Tu veux partir, maintenant que tu es ici chez toi.

REGINE
Merci, monsieur Alving... c'est vrai, à présent je peux dire Osvald ; mais ce n'est pas précisément comme je l'avais envisagé.

MADAME ALVING
Régine, je n'ai pas été franche avec toi.

REGINE
Ça, vous pouvez le dire ! Si j'avais su qu'Osvald était malade... et qu'il ne pouvait rien y avoir de sérieux entre nous... Non, je ne peux pas rester ici à m'user au profit de gens malades.

OSVALD
Quoi ? pas même pour un homme qui te touche de si près ?

REGINE
Non, je ne le peux pas. Une fille pauvre doit employer sa jeunesse. Autrement elle pourrait se trouver sans feu ni toit quelque jour. Et moi aussi, Madame, j'en possède, de la joie de vivre.

MADAME ALVING
Hélas, oui ! Mais ne va pas te perdre, Régine.

REGINE
Bah ! Si je me perds, c'est que je dois me perdre. Si Osvald ressemble à son père, je dois ressembler à ma mère, j'imagine... Puis-je demander à Madame si le pasteur Manders est informé de ce qui me concerne ?

MADAME ALVING
Le pasteur Manders sait tout.

REGINE (s'enveloppant de son châle)
En ce cas, je dois me hâter, pour prendre le bateau. C'est si facile de s'entendre avec le pasteur, et il me semble que j'ai tout autant de droit sur l'argent que lui... ce boiteux de menuisier.

MADAME ALVING
Puisses-tu être heureuse, Régine.

REGINE (la regardant froidement)
Madame aurait pu m'élever comme la fille d'un homme de bonne condition ; cela aurait été plus convenable. (Avec un mouvement d'épaules.) Ah bah !... Je m'en fiche ! (Regardant de côté, avec amertume, la bouteille fermée.) J'aurai sans doute d'autres occasions de boire du champagne avec des gens de bonne condition, tout de même.

MADAME ALVING
Si jamais tu as besoin d'un foyer, Régine, viens chez moi.

REGINE
Non, je vous remercie, Madame. Le pasteur Manders me prendra à sa charge. Et si cela devait mal finir, je connais une maison où je serai chez moi.

MADAME ALVING
Où cela ?

REGINE
Dans l'asile du chambellan Alving.

MADAME ALVING
Régine, je le vois bien, tu cours à ta perte...

REGINE
Bah ! Adieu.
(Elle salue et sort par la porte du vestibule.)

OSVALD (regardant par la fenêtre)
Elle est partie ?

MADAME ALVING
Oui.

OSVALD (murmurant)
Quel gâchis... Tant pis !

MADAME ALVING (derrière lui et lui mettant les mains sur les épaules)
Osvald, mon cher garçon, tu es bouleversé ?

OSVALD (tournant la tête vers elle)
Tout ce que tu m'as dit de père ?

MADAME ALVING
Oui, de ton malheureux père. J'ai peur que mes révélations aient été trop fortes pour toi.

OSVALD
Qu'est-ce qui te le fait croire ? Naturellement j'en ai été extrêmement surpris, mais, au fond, cela m'est égal.

MADAME ALVING (retirant ses mains)
Égal ? Que ton père ait été si profondément malheureux ?

OSVALD
Je puis éprouver de la compassion pour lui comme pour tout autre, mais...

MADAME ALVING
Rien de plus ? Pour ton propre père !

OSVALD (avec impatience)
Mon père... mon père. Je n'ai jamais rien connu de mon père. Je n'ai pas de souvenir de lui, si ce n'est qu'une fois il m'a fait vomir !

MADAME ALVING
C'est affreux, quand on y pense ! Un enfant ne doit-il pas aimer son père, malgré tout ?

OSVALD
Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance ? Quand l'enfant ne l'a jamais connu ? Et toi, à l'esprit si large sur tout autre point, tu croirais vraiment à ce vieux préjugé ?

MADAME ALVING
Ce ne serait donc qu'un préjugé... !

OSVALD
Oui, tu peux en être sûre, mère. C'est une de ces idées courantes que le monde admet sans contrôle et...

MADAME ALVING (saisie)
Des revenants !

OSVALD (traversant la scène)
Oui, tu peux les nommer ainsi.

MADAME ALVING (avec éclat)
Osvald... ! Alors, moi non plus, tu ne m'aimes pas ?

OSVALD
Toi, dans tous les cas, je te connais.

MADAME ALVING
Tu me connais ; mais... est-ce là tout ?

OSVALD
Et je sais combien tu m'aimes : il faut bien que je t'en sois reconnaissant. Et puis, tu peux m'être tellement utile, maintenant que je suis malade.

MADAME ALVING
N'est-ce pas, Osvald ? Oh ! j'en suis presque à bénir ta maladie qui t'a ramené près de moi. Car, je le vois bien, je ne te possède pas ; il faut que je te conquière.

OSVALD (avec impatience)
Oui, oui, oui, tout cela, ce sont des mots. Il faut te rappeler, mère, que je suis un homme malade. Je ne peux pas m'occuper d'autrui ; j'ai assez de mal à penser à moi-même.

MADAME ALVING (doucement)
Je saurai être patiente.

OSVALD
Et gaie, mère !

MADAME ALVING
Oui, mon cher garçon, tu as raison. Ai-je réussi enfin à t'enlever tout ce qui te rongeait, remords et reproches ?

OSVALD
Oui, tu as réussi. Mais, à présent, qui me débarrassera de l'angoisse ?

MADAME ALVING
De l'angoisse ?

OSVALD (traversant la scène)
Régine l'aurait fait en échange d'une bonne parole de ma part.

MADAME ALVING
Je ne comprends pas. Pourquoi parles-tu d'angoisse et de Régine ?

OSVALD
La nuit n'est-elle pas bien avancée, mère ?

MADAME ALVING
Le jour va poindre. (Elle regarde par une fenêtre du jardin d'hiver.) Voici l'aube qui rougit les sommets. Et le temps sera beau, Osvald, dans un instant, tu pourras voir le soleil.

OSVALD
Je m'en réjouis. Il y a tant de choses qui peuvent me réjouir et m'inviter à vivre...

MADAME ALVING
Je le crois bien !

OSVALD
Même si je ne peux pas travailler...

MADAME ALVING
Oh ! tu pourras bientôt te remettre au travail, mon cher garçon, puisque tu n'as plus ces pensées déprimantes qui te rongeaient et que tu ruminais sans cesse...

OSVALD
C'est bien heureux que tu aies dissipé toutes ces illusions. Et maintenant que j'ai pu franchir ce pas... (S'asseyant sur le sofa.) nous allons parler, mère.

MADAME ALVING
Oui, c'est ça.
(Elle approche un fauteuil du sofa et s'assied tout près de lui.)

OSVALD
Et puis le soleil se lève, et puis tu sais tout, et puis voilà l'angoisse passée.

MADAME ALVING
Je sais tout ? Que veux-tu dire ?

OSVALD (sans l'écouter)
Mère, n'as-tu pas dit ce soir qu'il n'y a rien au monde que tu ne ferais pour moi, si je t'en priais ?

MADAME ALVING
Oui, c'est vrai.

OSVALD
Et tu le répètes, mère ?

MADAME ALVING
Tu peux y compter, mon cher, mon unique enfant. Est-ce que je vis pour autre chose que pour toi ?

OSVALD
Oui, oui. Alors, écoute-moi. Mère, tu as l'âme forte, je le sais. Eh bien, il faut que tu te tiennes bien tranquille et que tu m'écoutes sans m'interrompre...

MADAME ALVING
Mais qu'y a-t-il donc de si terrible ?...

OSVALD
Tu ne dois pas te récrier, entends-tu ; tu me le promets ? Nous allons en parler très doucement, assis l'un près de l'autre ; tu me le promets, mère ?

MADAME ALVING
Oui, oui, je te le promets. Parle seulement !

OSVALD
Bien. Alors, il faut que tu saches que cette fatigue... et puis cet état où la pensée du travail m'est insupportable, tout cela n'est pas la maladie même.

MADAME ALVING
Et cette maladie ?...

OSVALD
Cette maladie qui m'est échue en héritage, elle est... (Il pose le doigt sur son front et ajoute tout bas.) elle est là-dedans.

MADAME ALVING (la voix étranglée)
Osvald !... Non... non !

OSVALD
Ne crie pas ! Je ne peux pas le supporter. Oui, tu sais, elle est là qui guette. Elle peut éclater à n'importe quel moment.

MADAME ALVING
Ah, c'est épouvantable !...

OSVALD
Tiens-toi donc tranquille. Voilà où j'en suis...

MADAME ALVING (bondissant)
Tout cela est faux, Osvald ! C'est impossible ! Cela ne se peut pas !

OSVALD
J'ai eu un accès là-bas. Il a vite passé ; mais quand j'ai su ce que c'était, je suis accouru ici près de toi, affolé, poursuivi par l'angoisse, aussi vite que j'ai pu.

MADAME ALVING
Voilà donc d'où vient l'angoisse !...

OSVALD
Oui ; c'est une indicible horreur, vois-tu. Ah, s'il ne s'agissait que d'une maladie mortelle ordinaire ! Car je n'ai pas tellement peur de mourir... et cependant j'aimerais vivre aussi longtemps que possible.

MADAME ALVING
Oui, oui, Osvald, et il en sera ainsi !

OSVALD
Mais il y a là quelque chose de si horrible. Retourner pour ainsi dire à l'état de petit enfant ; avoir besoin d'être nourri, avoir besoin... Ah !... Il n'y a pas de paroles pour exprimer ce que je souffre !

MADAME ALVING
L'enfant a sa mère pour le soigner.

OSVALD (bondissant de sa place)
Non, jamais ! C'est justement cela que je ne veux pas ! Je n'y tiens pas, à l'idée de rester dans cet état des années peut-être... de vieillir, de grisonner ainsi. Et tu pourrais peut-être mourir et me laisser seul. (Il prend place sur la chaise de Mme Alving.) Car cela ne finit pas nécessairement par une mort immédiate, a dit le médecin. Il prétend que c'est le cerveau qui mollit... une sorte de mollesse dans le cerveau ou quelque chose d'approchant (Avec un pénible sourire.-,) il me semble que l'expression sonne bien. Je ne peux m'empêcher de penser à des draperies de velours de soie, d'un rouge cerise... quelque chose de délicat à caresser.

MADAME ALVING (criant)
Osvald !

OSVALD (se levant d'un bond et traversant la scène)
Et tu m'as enlevé Régine ! Que n'est-elle ici ! Elle, elle m'aurait aidé !

MADAME ALVING (s'approchant de lui)
Que veux-tu dire, mon enfant chéri ? Y a-t-il une aide que je ne sois pas prête à t'offrir ?

OSVALD
Quand j'ai repris mes sens, après mon accès de là-bas, le médecin m'a dit que, si cela se renouvelait — et cela se renouvellera —, il n'y aurait plus d'espoir.

MADAME ALVING
Et il a eu le cœur de te dire cela !

OSVALD
Je l'y ai forcé. Je lui ai dit que j'avais des dispositions à prendre... (Avec un malin sourire.) Et cela était vrai. (Il tire une petite boite de la poche intérieure de son veston.) Mère, tu vois cela ?

MADAME ALVING
Qu'est-ce que c'est ?

OSVALD
De la poudre de morphine.

MADAME ALVING (le regardant avec épouvante)
Osvald... mon enfant ?

OSVALD
J'ai réussi à en mettre de côté douze paquets.

MADAME ALVING (essayant de saisir la boîte)
Donne-moi cette boîte, Osvald !

OSVALD
Pas encore, mère.
(Il remet la boîte dans sa poche.)

MADAME ALVING
Je ne survivrai pas à ce coup.

OSVALD
Il faut y survivre. Si Régine était ici, je lui dirais ma détermination... et je réclamerais d'elle ce dernier service. Elle, j'en suis sûr, ne refuserait pas de me venir en aide.

MADAME ALVING
Jamais !

OSVALD
Si l'accès m'avait pris en sa présence et qu'elle m'eût vu étendu, plus faible qu'un petit enfant, impotent, misérable, sans espoir... sans salut possible...

MADAME ALVING
Jamais Régine n'aurait consenti...

OSVALD
Régine n'aurait pas hésité longtemps. Régine était d'une telle légèreté. Et elle se serait bien vite lassée de soigner un malade comme moi.

MADAME ALVING
En ce cas, Dieu soit loué si Régine est partie.

OSVALD
Oui, mère, aussi est-ce à toi maintenant de m'aider.

MADAME ALVING (poussant un cri)
À moi ?

OSVALD
Et à qui donc si ce n'est à toi !

MADAME ALVING
À moi, ta mère !

OSVALD
Précisément.

MADAME ALVING
À moi qui t'ai donné la vie !

OSVALD
Je ne te l'ai pas demandée. Et quelle sorte de vie m'as-tu donnée ? Je n'en veux pas ! Reprends-la !

MADAME ALVING
Au secours ! Au secours !
(Elle s'enfuit dans le vestibule.)

OSVALD (courant après elle)
Ne me quitte pas ! Où vas-tu ?

MADAME ALVING (dans le vestibule)
Chercher le médecin, Osvald. Laisse-moi sortir !

OSVALD (la rejoignant)
Tu ne sortiras pas et personne n'entrera ici.
(Il tourne la clef.)

MADAME ALVING (rentrant)
Osvald, Osvald... mon enfant !

OSVALD (la suivant)
Est-ce donc bien un cœur de mère que tu as... toi qui peux me voir souffrir cette angoisse sans nom ?

MADAME ALVING (après un instant de silence, d'une voix contenue)
Voici ma main.

OSVALD
Tu veux bien ?...

MADAME ALVING
Si cela devient nécessaire. Mais non, cela n'arrivera pas. C'est à jamais, à jamais impossible !

OSVALD
Espérons-le. Et vivons ensemble tant que nous pourrons. Merci, mère.
(Il s'assied dans le fauteuil que Mme Alving a rapproché du sofa. Le jour paraît ; la lampe continue à brûler sur la table.)

MADAME ALVING (s'approchant doucement)
Te sens-tu calme maintenant ?

OSVALD
Oui.

MADAME ALVING (penchée sur lui)
Ce n'était qu'un terrible jeu de ton imagination, rien que de l'imagination. Tout cela t'a bouleversé. Maintenant il faut que tu te reposes, ici, chez ta mère, ô mon enfant chéri ! Tout ce que tu désireras, tu l'auras comme au temps où tu étais tout petit... Tu vois : l'accès est fini. Ah ! je le savais bien... Et tu vois, Osvald, la belle journée que nous avons — toute brillante de soleil. Tu vas pouvoir te retrouver ici, chez toi.
(Elle s'approche de la table et éteint la lampe. Le soleil se lève. Au fond du paysage, les montagnes et le glacier resplendissent des rayons du matin.)

OSVALD (immobile dans son fauteuil, tourne le dos au fond de la scène ; soudain, il prononce ces paroles)
Mère, donne-moi le soleil.

MADAME ALVING (près de la table, le regardant, étonnée)
Que dis-tu ?

OSVALD (répétant d'une voix sourde et atone)
Le soleil... le soleil.

MADAME ALVING (s'approchant de lui)
Osvald, qu'as-tu ?
(OSVALD semble s'affaisser dans le fauteuil ; tous ses muscles se détendent ; le visage est sans expression ; les yeux regardent, éteints, devant eux.)

MADAME ALVING (tremblante de frayeur)
Que se passe-t-il ? (Criant.) Osvald, qu'as-tu ?
(Elle se jette à genoux devant lui et le secoue.) Osvald ! Osvald ! Regarde-moi ! Tu ne me reconnais pas ?

OSVALD (avec la même voix atone)
Le soleil... le soleil.

MADAME ALVING (se levant d'un bond, désespérée, les deux mains dans les cheveux, et criant)
Je ne pourrai pas ! (À voix basse, toute raidie.) Je ne pourrai pas !... Jamais ! (Subitement.) Mais où est-elle ? (Elle cherche rapidement dans la poche d'OSVALD.) Là ! (Elle recule de quelques pas et s'écrie.) Non, non, non !... Oui !... Non, non !
(Les mains crispées sur ses cheveux, elle se tient à quelques pas de son fils et le fixe avec une muette épouvante.)

OSVALD (toujours immobile dans son fauteuil)
Le soleil... le soleil.
(FIN)

Résumé & indications

Les Revenants est une pièce de tension et de dévoilement, où Ibsen fait du drame familial une enquête sur l’héritage moral, les mensonges nécessaires et les destructions silencieuses. À partir d’une situation en apparence simple — le retour d’Osvald chez sa mère, à la veille de l’inauguration d’un orphelinat commémorant la mémoire du père défunt — le texte fait surgir, presque en temps réel, tout ce que la maison a contenu, dissimulé et transmis. Le passé n’est jamais passé : il revient sous forme de gestes, de discours, de symptômes, de secrets et de répétitions. Le titre lui-même dit cette persistance des morts dans le vivant, des idées reçues dans les corps, des fautes anciennes dans les relations les plus intimes.

La pièce repose sur une mécanique de conversation d’une précision redoutable. Chacun parle avec ses convictions, ses aveuglements, sa rhétorique sociale ou morale, mais les paroles se dérobent, se retournent contre celui qui les prononce, et révèlent davantage qu’elles ne cachent. Madame Alving, longtemps contrainte au silence, devient la figure centrale d’un dévoilement tragique : elle a organisé sa vie pour tenir à distance le scandale, sauver les apparences, protéger son fils, et c’est précisément cette stratégie de protection qui a nourri le désastre. Face à elle, le pasteur Manders incarne la force des principes, de la respectabilité et de la norme, mais son autorité se fissure dès qu’elle se confronte au réel. Osvald, enfin, apporte à la pièce sa dimension la plus bouleversante : artiste revenu d’ailleurs, porteur d’une fragilité physique et mentale inexpliquée d’abord, il fait entrer la catastrophe dans le registre du corps, de la transmission et de l’impuissance. Régine et Engstrand, en contrepoint, font circuler des désirs plus immédiats, plus vifs, mais eux aussi pris dans les rapports de domination, de dette et de filiation brouillée.

Pour les comédiens, Les Revenants demande une écoute extrême, une grande exactitude de rythme et une capacité à laisser affleurer sous chaque réplique les forces contraires : l’affection et le reproche, la pudeur et la violence, la politesse et la panique. Rien n’est gratuit dans cette parole, mais rien n’est jamais purement informatif non plus. Ibsen écrit des affrontements où la pensée se heurte à l’émotion, où le non-dit compte autant que l’aveu, où les silences, les reprises, les détours et les interruptions construisent la tragédie. Le jeu gagne à ne jamais surligner la “grande idée” ; il s’agit au contraire de partir du concret, du présent de la scène, des intérêts immédiats de chacun, pour laisser apparaître l’ampleur du gouffre. Les personnages ne défendent pas seulement des opinions : ils défendent une image d’eux-mêmes, une place dans le monde, parfois une survie intérieure.

Pour les metteurs en scène, la pièce offre un espace très net, presque clos, qui peut devenir un piège, une chambre d’échos, un lieu de contamination. Le paysage du fjord, la pluie, la brume, puis le feu et enfin la lumière du matin composent moins un décor qu’un mouvement dramaturgique : l’extérieur répond à l’intérieur, la nature reflète les états de conscience, et la lumière finale n’est pas une délivrance simple. Le dernier tableau, en particulier, exige une attention rare : il ne s’agit pas d’un dénouement apaisé, mais d’une suspension au bord de l’insoutenable, où l’amour maternel se heurte à l’irréversibilité de la maladie et à l’impossibilité de “sauver” l’autre par la seule volonté. La pièce se termine sur une demande adressée au soleil, comme si la clarté du monde devenait la dernière chose encore désirable et inaccessible.

Monter Les Revenants, c’est faire entendre une critique radicale des façades sociales, mais aussi une tragédie de l’intime où chacun paie le prix de ce qu’il a dû taire. Le drame n’oppose pas simplement la morale à la vérité : il montre comment la morale elle-même peut produire du mensonge, comment la fidélité aux formes peut détruire les vies qu’elle prétend protéger. C’est ce mélange de lucidité, de cruauté et de pitié qui donne à la pièce sa modernité. Elle demande au plateau de tenir ensemble le naturel du quotidien et l’ampleur du mythe familial, la conversation presque réaliste et l’irruption d’un cauchemar transmis de génération en génération.

Taille des rôles

5 personnages, 19 650 mots de répliques. Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.

PersonnageRépliquesMotsPart du texteParole
LE PASTEUR 295 5 771
29,4 %
≈ 41 min
MADAME ALVING 389 5 721
29,1 %
≈ 41 min
OSVALD 224 4 068
20,7 %
≈ 29 min
ENGSTRAND 107 2 608
13,3 %
≈ 19 min
REGINE 116 1 482
7,5 %
≈ 11 min