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PERSONNAGES
HELENE ALVING, veuve d'un capitaine et chambellan du roi.
OSVALD ALVING, son fils, peintre. LE PASTEUR MANDERS.
JAKOB ENGSTRAND, menuisier.
REGINE ENGSTRAND, sa fille, domestique de Mme Alving.
(La scène se passe à la campagne, chez Mme Alving, au bord d'un des grands fjords de la Norvège septentrionale.)
(Une vaste pièce donnant sur le jardin. Porte à gauche. Deux portes à droite. Au milieu de la pièce une table ronde entourée de chaises ; sur la table, des livres, revues et journaux. Au premier plan à gauche, une fenêtre et, devant, un petit sofa et une table à ouvrage. Au fond, un jardin d'hiver vitré, ouvert en baie sur la pièce. À droite du jardin d'hiver, une porte par laquelle on sort pour descendre au jardin. Derrière les vitres, le fjord apparaît, mélancolique, à travers un voile de pluie.)
(ENGSTRAND se tient devant la porte qui mène au jardin. Il a la jambe gauche plus courte que l'autre et, sous le pied, une semelle de bois. REGINE, un arrosoir vide à la main, cherche à l'empêcher d'avancer.)
REGINE(à demi-voix) Qu'est-ce que tu veux ? Tiens-toi donc tranquille. Tu es tout ruisselant de pluie.
ENGSTRAND ... et les tentations sont légion dans ce bas monde. Et pourtant, Dieu sait que j'étais déjà à mon travail, ce matin, à cinq heures et demie.
REGINE C'est bien, c'est bien. Si tu t'en allais maintenant ? Je ne veux pas me tenir là, en rendez-vous avec toi.
REGINE Je ne veux pas que l'on te rencontre ici. Là ! va ton chemin.
ENGSTRAND(faisant quelques pas vers elle) Mon Dieu, non, je ne m'en irai pas avant de t'avoir parlé. Cet après-midi, j'aurai fini mon travail, là-bas, à l'école qu'on achève de construire, et je prendrai le bateau cette nuit pour m'en retourner chez moi, à la ville.
ENGSTRAND Merci pour ton souhait, mon enfant. Demain on inaugure l'orphelinat, il y aura festin et bombances, arrosés de boissons fortes. Or personne ne doit dire que Jakob Engstrand ne peut résister à la tentation quand elle se présente.
REGINE(le regardant dans le blanc des yeux) Quel est le nouveau conte que tu veux faire accroire au pasteur Manders ?
ENGSTRAND Chut ! Es-tu folle ? Je voudrais, moi, en faire accroire au pasteur Manders ? Ah bien, non ! Le pasteur Manders a été trop bon pour moi. Mais nous nous éloignons de ce que je voulais te dire. Ce soir donc je m'en retourne à la maison.
REGINE Oui, oui, nous verrons bien, tu peux y compter. Moi qui ai été élevée chez Mme Alving, la chambellane ?... Moi qu'on a traitée ici presque en enfant de la maison ? J'irais m'installer avec toi ? Dans une maison comme la tienne ? Allons donc !
ENGSTRAND Ah diable ! Qu'est-ce à dire ? Tu vas, maintenant, te révolter contre ton père, ma fille ?
REGINE(à demi-voix, sans le regarder) Tu as dit assez souvent que je ne te suis rien.
ENGSTRAND Et puis, c'était encore parce que ta mère faisait la tête. Il me fallait bien trouver quelque chose pour la mater, mon enfant. Elle faisait toujours la mijaurée. (Imitant.) "Je t'en prie, Engstrand ! veux-tu bien me laisser ! J'ai servi trois ans chez le chambellan Alving, à Rosenvold, moi." (Souriant.) Ah ! bon Jésus ! elle ne pouvait pas oublier que le capitaine, à l'époque où elle servait chez lui, avait été fait chambellan.
REGINE Pauvre mère ! Elle ne t'a pas embarrassé longtemps ; l'as-tu assez tourmentée !
ENGSTRAND(avec un mouvement qui le fait boiter) Bien entendu ; c'est toujours ma faute.
REGINE(se détournant, à demi-voix) Pouah ! Et puis, cette jambe !
ENGSTRAND Oui, oui, tu es devenue savante ici. J'ai idée que ça pourrait bien venir à point, Régine.
REGINE(après un instant de silence) Et que veux-tu que j'aille faire là-bas, à la ville ?
ENGSTRAND Peut-on demander ce qu'un père veut faire de son unique enfant ? Ne suis-je pas veuf, c'est-à-dire solitaire et abandonné ?
REGINE Ah ! laisse-moi donc tranquille avec ces sornettes. Pourquoi faut-il que j'aille avec toi ?
ENGSTRAND Eh bien ! je vais te le dire : je songe à une nouvelle affaire que je voudrais mettre en branle.
REGINE Tu n'en es pas à ton premier essai, mais cela a toujours raté.
ENGSTRAND Cette fois, tu verras bien, Régine ! Le diable m'emporte...
REGINE(frappant du pied) Chut ! Veux-tu te taire !
ENGSTRAND(vivement) Tu as raison. Je tenais seulement à te dire une chose : j'ai mis quelque argent de côté depuis que je travaille à ce nouvel orphelinat.
ENGSTRAND Eh bien, vois-tu, j'ai pensé à en tirer profit, de cet argent. Il s'agirait de monter quelque chose, comme une espèce d'auberge pour les marins.
ENGSTRAND Je m'entends : quelque chose de propre, comme une auberge, pas un bouge à matelots. Non ! Dieu m'en garde, ce serait pour les capitaines de vaisseaux, les pilotes, etc., tout ce qu'il y a de mieux, quoi !
ENGSTRAND Tu devras m'aider, oui. Rien que pour l'apparence, tu comprends. Ah bien, non, mordieu ! pas de gros travaux, mon enfant. Tu ne feras que ce que tu voudras.
ENGSTRAND Mais il faut une femme à la maison ; c'est clair comme le jour. Le soir, on s'amuserait un brin. Il y aurait des chansons, des danses et tout ce qui s'ensuit. (S'approchant d'elle.) Voyons, Régine, ne sois pas bête, ne te fais pas du tort. Que veux-tu devenir ici ? À quoi ça te servira que Madame ait fait des dépenses pour te rendre savante ? J'entends dire que tu vas surveiller les enfants dans le nouvel orphelinat. Est-ce là un travail pour toi, je te le demande ? Es-tu si désireuse de te détruire la santé pour ces mal torchés d'enfants ?
REGINE Non, et si tout allait selon mon désir je sais bien... Ma foi, ça peut bien arriver. Ça peut arriver !
REGINE Rien qu'un morceau d'étoffe pour me faire une robe ? Pas même ça ?
ENGSTRAND Suis-moi et tu auras autant de robes que tu voudras.
REGINE Baste ! Je saurais toujours m'arranger moi-même, si j'en ai envie.
ENGSTRAND Il vaut mieux que tu te fies à ton père, Régine. À l'heure qu'il est, je peux avoir une maison très convenable dans la petite rue du Port. Il ne faut pas une grosse somme pour l'acquérir. Et ce serait, pour les marins, une sorte de refuge, quoi !
REGINE Mais je ne veux pas te suivre ! Il n'y a rien de commun entre nous. Va ton chemin !
ENGSTRAND Tu n'aurais pas à rester longtemps avec moi. Diable non, mon enfant. Je n'aurais pas cette chance. Il est sûr que tu saurais te retourner, une jolie fille comme tu es devenue, ces dernières années.
ENGSTRAND Il ne faudrait pas longtemps avant qu'on ne vît venir un pilote, ma foi, peut-être un capitaine...
REGINE Je ne veux pas prendre mari parmi les gens de cette espèce. Les marins n'ont pas de savoir-vivre.
ENGSTRAND Qu'est-ce qu'ils n'ont pas, les marins ?
REGINE Je les connais, te dis-je. Ce ne sont pas des gens avec qui on se marie.
ENGSTRAND Mais tu n'es pas forcée de te marier. On peut y trouver son profit tout de même. Confidentiellement. Tu sais bien, l'Anglais ? — l'Anglais du yacht — eh bien ! il a donné trois cents écus, cet homme, et elle n'était certainement pas aussi jolie que toi.
ENGSTRAND(reculant) Eh bien, eh bien ! tu ne vas pas cogner, tout de même ?
REGINE Au contraire, si tu parles de mère, je cogne. Sors d'ici, te dis-je. (Elle le pousse vers la porte donnant sur le jardin.) Et ne claque pas les portes ; le jeune M. Alving...
ENGSTRAND Bah ! Il dort. C'est drôle comme tu t'en occupes, du jeune M. Alving. — (Baissant la voix.) Oh, oh, ce ne serait pas Dieu possible qu'il... ?
REGINE Va-t'en, et plus vite que ça. Tu perds la tête. Non, pas par ici. Voici venir le pasteur Manders. Allons, file par l'escalier de service.
ENGSTRAND(passant à droite) C'est bien, c'est bien, on s'en va. Mais parle un peu à celui qui vient là. Il est homme à te dire ce qu'un enfant doit à son père. Car je suis ton père tout de même, tu sais. Je peux le prouver par les registres de la paroisse. (Il sort par l'autre porte que REGINE a ouverte et qu'elle referme sur lui. REGINE jette un coup d'œil au miroir, s'évente avec son mouchoir, ordonne le ruban de sa collerette, puis se met à ranger les fleurs. LE PASTEUR MANDERS entre par le jardin d'hiver, en manteau, son parapluie à la main, un petit sac de voyage en sautoir.)
REGINE(se retournant avec un air de joyeuse surprise) Tiens, bien le bonjour, monsieur le pasteur. Le bateau est déjà arrivé ?
LE PASTEUR Il vient d'aborder. (Il remonte la scène.) C'est bien ennuyeux, cette pluie qui ne cesse pas depuis quelques jours.
REGINE(marchant derrière lui) Pour les gens de la campagne, c'est un temps béni, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Vous avez raison. C'est à quoi nous ne pensons guère, nous autres citadins. (Il ôte lentement son pardessus.)
REGINE Vous permettez que je vous aide ? Là ! Dieu, qu'il est mouillé ! Attendez, je vais le suspendre dans l'antichambre. Et puis, le parapluie, je vais l'ouvrir pour le faire sécher. (Elle sort avec ces objets par la porte de droite. LE PASTEUR se débarrasse de son sac de voyage et le dépose sur une chaise avec son chapeau. Pendant qu'il est occupé, REGINE revient.)
LE PASTEUR Ah ! Il est doux d'être à l'abri. Voyons ! Tout va bien ici ?
REGINE Je vous remercie, il va bien. Mais il est terriblement fatigué de son voyage. Il l'a fait d'un trait depuis Paris, sans changer de train. Je crois qu'il sommeille maintenant. Nous ferions peut-être bien de parler un peu plus bas.
REGINE(approchant un fauteuil de la table) Et puis, il faut vous asseoir, monsieur le pasteur, et vous mettre à votre aise. (Il s'assied ; elle glisse un tabouret sous ses pieds.) Là ! Monsieur le pasteur est-il confortablement assis ?
LE PASTEUR Merci, merci : je suis très bien. (La regardant.) Écoutez, mademoiselle Engstrand, je crois vraiment que vous avez encore grandi depuis la dernière fois que je vous ai vue.
REGINE Monsieur le pasteur trouve ? Madame aussi prétend que je me suis développée.
LE PASTEUR Développée ? hum, peut-être bien. Un tant soit peu. (Un instant de silence.)
REGINE Peut-être désirez-vous que j'avertisse Madame ?
LE PASTEUR Merci, rien ne presse, chère enfant. Mais, dites-moi donc, ma bonne Régine, comment va votre père ?
LE PASTEUR Il a besoin de quelqu'un près de lui qu'il puisse aimer, sur le jugement de qui il puisse se reposer. Il me l'a avoué avec une confiance bien sincère la dernière fois qu'il est venu me trouver.
REGINE Oui, il m'en a touché un mot. Mais je ne sais pas si Mme Alving voudrait me laisser partir, maintenant surtout que nous avons le nouvel orphelinat à diriger. Et moi-même j'aurais de la peine à me séparer de Mme Alving, qui a toujours été si bonne pour moi.
LE PASTEUR Mais le devoir filial, ma chère enfant ! Bien entendu, nous devrions d'abord obtenir le consentement de votre maîtresse.
REGINE Ensuite je ne sais pas s'il est convenable, à mon âge, de gouverner la maison d'un homme seul.
LE PASTEUR Vous dites ? Mais, chère demoiselle Engstrand, c'est de votre propre père qu'il s'agit.
REGINE C'est possible. Et cependant... Ah ! si c'était dans quelque bonne maison, chez un monsieur vraiment bien...
REGINE Ah, si j'avais cette perspective, je ne refuserais pas d'aller en ville ! C'est le désert ici, et monsieur le pasteur sait bien par lui-même ce que c'est que d'être seul dans ce monde. D'autre part, j'ose dire que je suis active et que je ne rechigne pas à la besogne. Monsieur le pasteur ne connaîtrait pas une place de ce genre ?
LE PASTEUR Moi ? non, sûrement, je n'en connais pas.
REGINE Mais, mon cher, mon bon monsieur le pasteur, s'il arrivait que... vous penseriez à moi...
LE PASTEUR(se levant) Certainement, je n'y manquerais pas, ma demoiselle Engstrand.
LE PASTEUR Voulez-vous avoir l'amabilité d'avertir Madame ?
REGINE Elle ne tardera pas à venir, monsieur le pasteur. (Elle sort par la gauche. LE PASTEUR arpente la pièce, puis gagne le fond de la scène et regarde le jardin, les mains derrière le dos. Après cela, il redescend jusqu'à la table, prend un livre et en examine le titre. Mouvement de recul. Il en regarde d'autres.)
LE PASTEUR Oh ! oh !... (Mme Alving entre par la porte de gauche, suivie de REGINE, qui ressort aussitôt par la première porte de droite.)
MADAME ALVING(tend la main au pasteur) Soyez le bienvenu, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Bonjour, madame. Me voici comme je vous l'avais promis.
LE PASTEUR Ce n'est pas sans peine que je me suis échappé. Avec toutes les œuvres et commissions dont je fais partie...
MADAME ALVING C'est d'autant plus aimable à vous d'être venu de si bonne heure. Au moins pourrons-nous régler nos affaires avant de nous mettre à table. Mais où est votre malle ?
LE PASTEUR(vivement) Mes bagages sont en bas, chez le marchand. J'y passe la nuit.
MADAME ALVING(réprimant un sourire) Vous ne voulez donc pas vous décider à passer la nuit sous mon toit ?
LE PASTEUR Non, non, madame ; je vous suis bien reconnaissant mais je préfère demeurer en bas, selon mon habitude. C'est plus commode pour reprendre le bateau.
MADAME ALVING Allons, faites comme vous voudrez. Il me semble pourtant que deux vieux comme nous...
LE PASTEUR Oh, Seigneur ! comment pouvez-vous parler ainsi ! D'ailleurs, il est naturel que vous soyez toute gaie aujourd'hui. D'abord, la fête de demain, ensuite le retour d'Osvald.
MADAME ALVING Oui, pensez donc ! quel bonheur pour moi ! Il y avait plus de deux ans qu'il était parti. Et il a promis de passer tout l'hiver avec moi.
LE PASTEUR Vraiment ? C'est une bonne attention de sa part, et vraiment filiale, car ce doit être bien tentant, je pense, de vivre à Paris ou à Rome.
MADAME ALVING Oui, mais ici il a sa mère, voyez-vous. Ah, le cher, le bien-aimé garçon ! Son cœur est tout à sa mère, on peut le dire !
LE PASTEUR Ce serait par trop triste aussi, si la séparation et l'influence de l'art devaient relâcher des liens aussi naturels.
MADAME ALVING Ah ! vous avez bien raison. Mais avec lui, il n'y a pas de danger. Je suis curieuse de voir si vous le reconnaîtrez. Il ne tardera pas à descendre ; en ce moment, il se repose un peu sur son sofa. Mais asseyez-vous donc, mon cher pasteur.
MADAME ALVING Au contraire. (Elle s'assied à la table.)
LE PASTEUR Fort bien, je vais donc vous exposer... (Il prend son sac de voyage sur la chaise où il l'a posé, s'assied du côté opposé de la table et cherche une place convenable pour étaler les papiers.) Pour commencer... (S'interrompant.) Dites-moi donc, madame Alving, d'où vous viennent ces livres ?
MADAME ALVING Ces livres ? Ce sont des livres que je lis.
LE PASTEUR Vous lisez des ouvrages de cette espèce ?
LE PASTEUR Pensez-vous que cela vous rende meilleure ou plus heureuse ?
MADAME ALVING Il me semble que cela me rend en quelque sorte plus sûre de moi.
LE PASTEUR C'est singulier. Comment cela se fait-il ?
MADAME ALVING Voilà : j'y trouve comme une explication et une confirmation de bien des choses que j'ai coutume de penser et de ruminer. Car, voyez-vous, pasteur Manders, ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'à vrai dire, on ne rencontre absolument rien de nouveau dans ces livres ; il n'y a que ce que la plupart des hommes pensent et croient. Seulement la plupart des hommes ne s'en rendent pas compte ou ne veulent pas s'y arrêter. Tout est là.
LE PASTEUR Ah, çà ! croyez-vous bien sérieusement que la plupart... ?
LE PASTEUR Chère madame, il y a, dans cette vie, des cas où l'on doit s'en rapporter au jugement des autres. Que voulez-vous ! c'est un fait et cela est bien. Que deviendrait la société s'il en était autrement ?
LE PASTEUR Je ne nie pas, d'ailleurs, qu'il puisse y avoir quelque chose d'attrayant dans ces écrits. Et je ne puis pas non plus vous reprocher de vouloir connaître les courants intellectuels qui, dit-on, traversent ce monde... où vous avez laissé votre fils errer si longtemps. Mais...
LE PASTEUR(baissant la voix) Mais il ne faut pas en parler, madame Alving. On n'a vraiment pas besoin de rendre compte à chacun de ce qu'on lit et de ce qu'on pense entre ses quatre murs.
MADAME ALVING Non, bien entendu ; je suis de votre avis.
LE PASTEUR Rappelez-vous les obligations que vous impose cet orphelinat, que vous avez décidé d'ériger, à cette époque où vos idées sur le monde moral différaient considérablement de ce qu'elles sont aujourd'hui... autant du moins que je puis en juger.
MADAME ALVING Oui, oui, nous sommes d'accord. Mais c'est au sujet de l'orphelinat...
LE PASTEUR C'est de l'orphelinat que nous devions nous entretenir, c'est exact. Ainsi... de la prudence, chère madame ! Et maintenant, passons à nos affaires. (Il ouvre une enveloppe et en retire des papiers.) Vous voyez ceci ?
LE PASTEUR Ils sont au complet et en règle. Vous ne vous imaginez pas quelles difficultés j'ai dû vaincre pour y arriver. Il m'a fallu littéralement peiner pour arriver au but. Les autorités sont, on pourrait presque dire, cruellement consciencieuses quand il s'agit de se décider. Mais enfin, voici les papiers. (Il feuillette le dossier.) Ceci est le titre de transmission de l'enclos de Solvik, faisant partie du domaine de Rosenvold, avec indication des bâtiments nouvellement construits, école, habitation des maîtres et chapelle. Et voici la confirmation du legs et des statuts de fondation. Voulez-vous voir ? (Il lit.) Statuts de l'orphelinat : "À la mémoire du capitaine Alving."
MADAME ALVING(le regard longtemps fixé sur les papiers) Ainsi, c'est dit.
LE PASTEUR J'ai choisi le titre de capitaine plutôt que celui de chambellan. Capitaine est moins prétentieux.
MADAME ALVING Oui, oui, faites comme vous l'entendez.
LE PASTEUR Et voici le livret de la caisse d'épargne, portant le capital avec les intérêts, destinés à couvrir les frais de gestion.
MADAME ALVING Merci ; mais faites-moi le plaisir de le garder pour plus de commodité.
LE PASTEUR Très volontiers. Pour commencer, je suis d'avis que nous laissions l'argent à la caisse d'épargne. Le taux de la rente n'est pas fort engageant : quatre pour cent à six mois. Il est évident que si plus tard on avait connaissance de quelque placement avantageux, — cela devrait être, bien entendu, une première hypothèque ou une inscription parfaitement sûre —, nous pourrions en reparler.
MADAME ALVING Oui, oui, mon cher pasteur, vous vous y entendez mieux que moi.
LE PASTEUR En tout cas, j'aurai l'œil sur ce point. Mais il y a encore une question que j'ai voulu plusieurs fois vous soumettre.
LE PASTEUR Attendez un peu. Considérons la chose de près.
MADAME ALVING Chez moi, tout est assuré : bâtiments, récolte, bétail et mobilier.
LE PASTEUR C'est tout simple. Il s'agit de votre propre bien, et j'en fais autant moi-même... bien entendu. Mais ici, voyez-vous, c'est une tout autre affaire. L'orphelinat sera, en quelque sorte, consacré à un but d'ordre supérieur.
LE PASTEUR Existe-t-il ici une opinion autorisée — véritablement autorisée — qui pourrait prendre ombrage de notre décision ?...
MADAME ALVING Qu'entendez-vous par une opinion autorisée ?
LE PASTEUR J'entends celle des gens qui occupent une position assez indépendante et assez influente pour que leur avis ne soit pas négligeable.
MADAME ALVING S'il s'agit de ceux-là, je sais, en effet, un certain nombre de gens qui se scandaliseraient peut-être si...
LE PASTEUR Vous voyez bien ! Chez nous, en ville, ils abondent. Songez aux ouailles de tous mes confrères. On serait tout disposé à croire que, ni vous ni moi, nous n'avons confiance dans les décrets de la Providence.
MADAME ALVING Mais, en ce qui vous concerne, cher pasteur, vous savez bien vous-même...
LE PASTEUR Oui, je sais, je sais ; j'ai ma conscience pour moi, c'est vrai. Mais nous ne pourrions pas empêcher des commentaires malveillants et défavorables. Et ces commentaires pourraient bien finir par compromettre l'œuvre elle-même.
LE PASTEUR Je ne puis pas non plus perdre complètement de vue la situation équivoque — j'oserai dire pénible — où je pourrais me trouver. Dans les cercles influents de la ville, on s'occupe beaucoup de cette fondation. L'orphelinat n'est-il pas en partie érigé au profit de la ville ? Il faut même espérer qu'il allégera dans une assez large mesure les charges de l'assistance publique. Or, ayant été votre conseiller, chargé de toute la partie administrative de l'œuvre, je crains, je l'avoue, d'être la première cible des envieux.
MADAME ALVING En effet, vous ne devez pas vous y exposer.
LE PASTEUR Sans parler des attaques qui, sans aucun doute, seraient dirigées contre moi par certaines feuilles dont...
MADAME ALVING Assez, mon cher pasteur. Cette considération suffit...
LE PASTEUR Vous êtes donc d'avis qu'il faut se passer d'assurance ?
LE PASTEUR(se renversant dans son siège) Mais, en admettant qu'un malheur arrive — on ne peut jamais savoir —, prendriez-vous sur vous de réparer le désastre ?
MADAME ALVING Non ; je vous le dis nettement, je ne le ferais pas.
LE PASTEUR Dans ce cas, savez-vous, madame Alving... que c'est au fond une très lourde responsabilité que nous assumons.
LE PASTEUR Non, et c'est là justement que gît la difficulté. À vrai dire, il nous est impossible de l'éluder. Nous ne pouvons pas, en vérité, nous exposer aux mauvais jugements et nous n'avons nul droit de scandaliser l'opinion.
MADAME ALVING Vous, comme prêtre, vous ne l'avez assurément pas.
LE PASTEUR D'ailleurs, je crois, en toute sincérité, que nous devons compter, pour une fondation comme celle-ci, sur une heureuse étoile — je dirai plus —, sur la protection spéciale d'en haut.
MADAME ALVING Heureusement que cela a été sans importance. Des copeaux qui ont pris feu dans l'atelier du menuisier.
LE PASTEUR Celui dans lequel travaille Engstrand ?
MADAME ALVING Oui, on dit qu'il est parfois bien imprudent avec les allumettes.
LE PASTEUR Il a tant de choses en tête, cet homme ; il est si éprouvé. Dieu merci, le voici qui s'efforce, m'a-t-on dit, de mener une vie irréprochable.
LE PASTEUR Ah, cette malheureuse faiblesse ! Mais, toujours d'après lui, c'est sa mauvaise jambe qui en est souvent la cause. La dernière fois que je l'ai vu en ville, il m'a ému. Il est venu me trouver et m'a remercié avec effusion de lui avoir procuré du travail, ici, où il peut rencontrer Régine.
LE PASTEUR Il sent tellement qu'il a besoin de quelqu'un pour le retenir quand vient la tentation ! Ce qu'il y a d'émouvant chez Jakob Engstrand, c'est qu'il vient à vous dans toute sa faiblesse, pour la confesser et s'accuser lui-même. La dernière fois qu'il est venu me trouver... écoutez, madame Alving, il m'a avoué que ce lui serait un bonheur d'avoir Régine auprès de lui...
MADAME ALVING Un père comme celui-là !... Je suis mieux renseignée que quiconque à ce sujet. Non ! jamais je ne consentirai à ce qu'elle aille habiter chez lui.
LE PASTEUR(se levant) Chère madame, ne prenez pas cela tant à cœur. Je vous assure qu'il m'est pénible de vous voir à tel point méconnaître Engstrand. On dirait vraiment que vous avez peur...
MADAME ALVING(plus calme) Peu importe. J'ai recueilli Régine chez moi et c'est chez moi qu'elle doit rester. (Elle écoute.) Chut ! mon cher pasteur, plus un mot de tout cela. (Son visage s'éclaire.) Écoutez, c'est Osvald qui descend. Ne pensons plus qu'à lui. (OSVALD ALVING, en jaquette, un chapeau à la main et fumant une grande pipe en écume de mer, entre par la porte de gauche.)
OSVALD(s'arrêtant à l'entrée) Oh ! mille excuses. Je croyais tout le monde dans le cabinet de travail. (S'approchant.) Bonjour, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR(le fixant avec étonnement) Oh ! c'est surprenant.
OSVALD Le retour de l'enfant, si vous aimez mieux.
MADAME ALVING Osvald pense au temps où vous vous opposiez si fort à ce qu'il devienne peintre.
LE PASTEUR Il y a tant de décisions, téméraires à nos yeux humains, et qui plus tard... (Il lui tend la main.) Enfin, soyez le bienvenu. Vrai, mon cher Osvald... je peux, n'est-ce pas, vous appeler par votre prénom ?
LE PASTEUR Bien ! Je tenais donc à vous prier, mon cher Osvald, de ne pas croire que je condamne d'une manière absolue l'état d'artiste. Je reconnais que, dans cet état comme dans tout autre, il en est beaucoup dont l'âme peut échapper à la corruption.
MADAME ALVING(rayonnante de joie) J'en sais un qui y a échappé corps et âme. Regardez-le plutôt, pasteur.
OSVALD(remontant la scène) C'est bien, c'est bien, chère mère, laissons cela.
LE PASTEUR Allons, on ne peut nier, en effet... Et puis voilà que vous commencez à vous faire un nom. Les journaux ont souvent parlé de vous, et avec les plus grands éloges... C'est-à-dire que, ces derniers temps, on parle moins de vous.
OSVALD(Il s'est rapproché des fleurs) Je n'ai pas pu travailler d'une manière suivie, depuis quelque temps.
MADAME ALVING Un peintre, tout comme un autre, a le droit de se reposer.
LE PASTEUR Je crois bien. On se prépare, on ramasse ses forces pour quelque grande œuvre.
LE PASTEUR Oui, mais il y a là un trait, aux coins de la bouche, quelque chose aux lèvres, qui me rappelle tant Alving... et en tout cas maintenant, quand il fume.
MADAME ALVING Pas du tout. Osvald, à mon avis, a plutôt quelque chose de sacerdotal aux coins de la bouche.
LE PASTEUR C'est vrai, c'est vrai ; il existe un trait semblable chez quelques-uns de mes confrères.
MADAME ALVING Mais pose donc ta pipe, mon cher garçon, je ne veux pas de fumée dans cette chambre.
OSVALD(obéissant) Volontiers. Je voulais seulement l'essayer. C'est que j'ai fumé une fois étant enfant.
OSVALD Oui, j'étais tout petit, alors. Je me rappelle qu'un soir je suis entré dans la chambre de mon père et qu'il était si gai, si animé...
MADAME ALVING Oh ! tu ne peux pas te souvenir de ce temps-là.
OSVALD Si, je m'en souviens parfaitement. Il me prit sur ses genoux et me mit sa pipe à la bouche. Fume, garçon, dit-il ; allons, une bonne bouffée. Et j'ai fumé tant que j'ai pu, jusqu'à me sentir pâlir et que la sueur ruisselle sur mon front. Alors il s'est mis à rire de si bon cœur.
MADAME ALVING Mon ami, c'est un rêve qu'Osvald aura fait.
OSVALD Non, mère, ce n'est pas un rêve. La preuve, — ne t'en souviens-tu pas ? — c'est que tu es entrée et que tu m'as emporté dans la chambre d'enfants ; là, je me suis senti mal et j'ai vu que tu pleurais. Est-ce que père faisait souvent de ces farces-là ?
LE PASTEUR Dans sa jeunesse, c'était un homme plein de verve.
OSVALD Et pourtant, il a accompli tant de choses dans ce monde, tant de choses bonnes et utiles, durant le peu de temps qu'il a vécu.
LE PASTEUR Oui, c'est vrai. Vous portez le nom d'un homme digne et actif, mon cher Osvald Alving. Eh bien, espérons que ce sera pour vous un encouragement, un stimulant...
MADAME ALVING Et je pourrai le garder longtemps ; voilà ce qu'il y a de mieux...
LE PASTEUR Oui, on m'apprend que vous nous restez tout l'hiver.
OSVALD Je suis ici pour un temps indéterminé, monsieur le pasteur. Ah, qu'il est bon de rentrer chez soi !
MADAME ALVING(rayonnante) N'est-ce pas, mon cher garçon !...
LE PASTEUR(le regardant avec intérêt) Vous étiez bien jeune lorsque vous avez commencé à courir le monde, mon cher Osvald.
OSVALD C'est vrai, je me demande quelquefois si je n'étais pas trop jeune.
MADAME ALVING Pas du tout ; cela ne fait que du bien à un garçon dégourdi et surtout à un fils unique. Il est mauvais de rester au coin du feu, entre père et mère, et d'y devenir un enfant gâté.
LE PASTEUR C'est là un problème difficile à résoudre.
MADAME ALVING Après tout, le foyer paternel restera toujours la véritable patrie de l'enfant.
OSVALD En cela, je suis tout prêt à me ranger à l'avis du pasteur.
LE PASTEUR Voyons par exemple votre propre fils. Oui, nous pouvons fort bien parler de cela en sa présence. Quel a été le résultat en ce qui le concerne ? Il aura bientôt vingt-six ou vingt-sept ans, et jamais il n'a eu l'occasion de connaître la vraie vie de famille...
OSVALD Pardonnez-moi, monsieur le pasteur... Vous êtes sur ce point complètement dans l'erreur.
LE PASTEUR Vraiment ? Je croyais que vous n'aviez fréquenté presque exclusivement que les cercles d'artistes.
LE PASTEUR Et je croyais que la plupart d'entre eux n'avaient pas les moyens de fonder une famille ni de se constituer un foyer.
OSVALD Il y en a qui n'ont pas de quoi se marier, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Eh bien ! c'est précisément ce que je dis.
OSVALD Mais cela ne les empêche pas d'avoir un foyer, et souvent ils en ont un... et un foyer très bien organisé, très convenable. (Mme Alving, attentive à ces paroles, les approuve de la tête, mais sans dire un mot.)
LE PASTEUR Ce n'est pas d'un ménage de garçon qu'il s'agit. J'appelle un foyer, un foyer domestique, où un homme vit avec sa femme et ses enfants.
OSVALD Oui, ou avec ses enfants et la mère de ses enfants.
LE PASTEUR(faisant un soubresaut et joignant les mains) Mais... miséricorde !
LE PASTEUR Ainsi, c'est de relations illégitimes que vous parlez, de ces faux ménages, comme on les appelle.
OSVALD Je n'ai jamais remarqué rien de faux dans cette vie en commun.
LE PASTEUR Mais comment se peut-il qu'un homme ou une jeune femme qui ont... ne fût-ce qu'un peu d'éducation, s'accommodent d'une existence de ce genre, aux yeux de tout le monde ?
OSVALD Eh ! que voulez-vous qu'ils fassent ? Un jeune artiste pauvre, une jeune fille pauvre... Il faut beaucoup d'argent pour se marier. Que voulez-vous qu'ils fassent ?
LE PASTEUR Ce que je veux qu'ils fassent ? Écoutez, monsieur Alving, je vais vous dire, moi, ce qu'il faut qu'ils fassent. Ils doivent commencer par vivre loin l'un de l'autre au début... voilà ce que je veux.
OSVALD Ce discours ne vous mènerait pas loin auprès de nous autres, jeunes hommes, passionnés, amoureux.
MADAME ALVING Ma foi, non, il ne vous mènerait pas loin.
LE PASTEUR(insistant) Et les autorités qui tolèrent de telles choses, qui les laissent s'accomplir en plein jour !... (Se tournant vers Mme Alving.) N'avais-je pas raison d'être profondément inquiet au sujet de votre fils ?... Dans des cercles où l'immoralité s'étale effrontément, où elle acquiert, pour ainsi dire, droit de cité...
OSVALD Je vous avouerai de plus, monsieur le pasteur, que j'ai été l'hôte assidu d'un de ces ménages irréguliers, où je passais presque tous mes dimanches.
OSVALD Eh bien, oui ! C'est le jour où l'on s'amuse. Mais jamais je n'y ai entendu un mot inconvenant ; encore moins y ai-je été témoin de quoi que ce fût qui pût être taxé d'immoralité. Non ; savez-vous où et quand j'ai rencontré l'immoralité dans les cercles d'artistes ?
OSVALD Eh bien ! Je vais me permettre de vous le dire : je l'ai rencontrée alors que certains de nos maris et pères de famille modèles sont venus, chez les artistes, s'émanciper un brin et ont daigné les honorer de leur visite, eux et leurs humbles tavernes. C'est alors que nous en avons appris de belles ! Ces messieurs nous initiaient, nous racontant des faits et des choses auxquels nous n'avions jamais songé.
LE PASTEUR Quoi ? vous prétendriez que des hommes honorables de ce pays vont...
OSVALD Avez-vous jamais entendu ces hommes honorables, rentrant chez eux, discuter de l'immoralité qui règne dans les pays étrangers ?
OSVALD Ah certes ! On peut les croire sur parole. Il y a parmi eux des experts. (Il se prend la tête.) Se peut-il qu'on puisse ainsi la couvrir de boue, la belle, la superbe, la libre existence qu'on vit dans ces pays-là !
MADAME ALVING Il ne faut pas t'exalter, Osvald ; cela ne te fait pas de bien.
OSVALD Non, tu as raison, mère, cela ne me vaut rien. C'est cette maudite fatigue, vois-tu. Allons, je vais faire une petite promenade avant le dîner. Excusez-moi, monsieur le pasteur ; vous ne pouvez pas vous mettre à ma place ; mais cela m'a pris ainsi brusquement. (Il sort par la porte de droite.)
LE PASTEUR Oui. C'est le cas de le dire. Voilà donc où il en est ! (Mme Alving le regarde en silence.)
LE PASTEUR(arpentant la pièce) Enfant prodigue, a-t-il dit ; hélas, oui ! hélas, oui ! (Mme Alving continue à le regarder.)
LE PASTEUR Et vous-même, que dites-vous de tout cela ?
MADAME ALVING Je dis qu'Osvald a raison d'un bout à l'autre.
LE PASTEUR(avec un soubresaut) Raison ! raison d'émettre de tels principes ?
MADAME ALVING Ici, dans ma solitude, je suis arrivée à penser comme lui, monsieur le pasteur. Mais je n'ai jamais osé envisager la question de trop près. Soit ! mon fils parlera pour moi.
LE PASTEUR Vous êtes bien à plaindre, madame Alving. Écoutez-moi, nous allons causer sérieusement. En cet instant, vous n'avez plus devant vous votre homme d'affaires, votre conseiller, votre ami de jeunesse et celui de votre défunt mari ; c'est le prêtre qui est là et qui vous parle comme il le faisait à l'heure du plus grand égarement de votre vie.
LE PASTEUR Je veux d'abord remuer vos souvenirs, madame. Le moment est bien choisi : demain tombe le dixième anniversaire de la mort de votre mari. Demain, le voile tombera du monument qui doit honorer sa mémoire. Demain, je m'adresserai à toute l'assemblée ; aujourd'hui, je veux m'entretenir avec vous seule.
LE PASTEUR Vous souvenez-vous qu'après une année de mariage, à peine, vous vous êtes trouvée au bord même de l'abîme, que vous avez déserté votre foyer... que vous avez abandonné votre mari ? Oui, madame Alving... abandonné, abandonné, et vous avez refusé de revenir chez lui, malgré toutes ses prières, malgré toutes ses supplications.
MADAME ALVING Avez-vous oublié à quel point j'ai été malheureuse cette première année ?
LE PASTEUR Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion. Quel droit avons-nous au bonheur ? Non, nous devons faire notre devoir, madame, et votre devoir était de demeurer auprès de l'homme que vous aviez une fois choisi et auquel vous attachait un lien sacré.
MADAME ALVING Vous savez bien la vie que menait Alving à cette époque et de quels désordres il se rendait coupable.
LE PASTEUR Je sais fort bien les bruits qui couraient sur son compte, et loin de moi l'intention d'approuver la conduite de sa jeunesse, pour autant que ces bruits aient été fondés. Mais une femme n'est pas autorisée à s'ériger en juge de son mari. Votre devoir consistait à supporter en toute humilité la croix que la volonté d'En-Haut avait trouvé bon de vous imposer. Au lieu de cela, vous vous êtes révoltée, vous avez rejeté la croix, abandonné l'être défaillant que vous aviez mission de soutenir. Vous avez déserté, en exposant votre nom et votre réputation, et vous avez été sur le point de perdre par-dessus le marché la réputation des autres.
MADAME ALVING Des autres ? D'un autre, voulez-vous dire.
LE PASTEUR N'était-ce pas trop inconsidéré de venir chercher un refuge chez moi ?
MADAME ALVING Chez notre pasteur ? Chez l'ami de notre maison ?
LE PASTEUR Précisément à cause de cela. Oui, vous pouvez bien remercier Notre Seigneur et Maître de ce que j'ai eu la fermeté nécessaire, de ce que je vous ai détournée de vos desseins exaltés et de ce qu'il m'a été donné de vous ramener dans la voie du devoir et dans la maison de votre époux légitime.
MADAME ALVING Oui, pasteur Manders, ce fut là, certes, votre ouvrage.
LE PASTEUR Je n'ai été qu'un humble instrument dans la main du Très-Haut. Et ce bonheur qui m'a été donné de vous plier au devoir et à l'obéissance, quelle bénédiction n'en est-il pas résulté pour tout le reste de votre vie ! Les choses ne se sont-elles pas arrangées comme je vous l'avais prédit ? Alving n'a-t-il pas dit adieu à tous les désordres de son existence, comme il sied à un homme ? Et, depuis, tous ses jours ne se sont-ils pas écoulés près de vous, dans l'amour et à l'abri de tout reproche ? N'est-il pas devenu le bienfaiteur de la région, et, vous-même, ne vous a-t-il pas élevée avec lui, en sorte que vous êtes devenue peu à peu sa collaboratrice ? et une vaillante collaboratrice, certes ! Oh ! je sais tout cela, madame Alving ; je vous dois cet éloge. Mais arrivons à ce qui, après celle-là, a été l'autre grande erreur de votre vie.
LE PASTEUR Vous avez été dominée toute votre vie par une invincible confiance en vous-même. Vous n'avez jamais cherché qu'à vous affranchir de tout joug et de toute loi. Jamais vous n'avez voulu supporter une chaîne quelle qu'elle fût. Tout ce qui vous gênait dans la vie, vous l'avez rejeté sans regret, sans hésitation, comme un fardeau insupportable, n'écoutant que votre bon plaisir. Il ne vous convenait plus d'être épouse, et vous vous êtes libérée de votre mari, il vous semblait incommode d'être mère, et vous avez envoyé votre fils à l'étranger.
LE PASTEUR Je ne me trompe pas, et c'est naturel. Comment vous est-il revenu ? Pensez-y bien, madame Alving. Vous avez été coupable envers votre mari ; vous le reconnaissez vous-même en élevant ce monument à sa mémoire ; reconnaissez aussi vos torts envers votre fils ; peut-être est-il encore temps de le ramener dans le droit chemin. Retournez vous-même sur vos pas et redressez en lui ce qui, je l'espère, se laissera encore redresser. Car (Il lève l'index.) je vous le dis en vérité, madame Alving, vous êtes une mère coupable ! C'est ce que j'ai jugé de mon devoir de vous déclarer. (Un silence.)
MADAME ALVING(lentement, en se dominant) Vous vous êtes exprimé, monsieur le pasteur, et demain vous parlerez en public pour honorer la mémoire de mon mari. Je ne parlerai pas demain. Mais aujourd'hui, j'aurai, moi aussi, quelques révélations à vous faire.
LE PASTEUR Naturellement, vous allez chercher à justifier votre conduite.
MADAME ALVING Non. Je me contenterai de vous raconter certains faits.
MADAME ALVING Dans tout ce que vous venez de dire au sujet de mon mari, de moi et de notre vie commune, après que vous m'eûtes fait, pour user de votre langage, rentrer dans la voie du devoir — dans tout cela il n'y a absolument rien dont vous ayez eu connaissance par vous-même ; depuis ce moment, en effet, vous — notre hôte journalier —, vous n'avez plus remis les pieds dans notre maison.
LE PASTEUR Vous et votre mari, vous avez quitté la ville aussitôt après ces événements.
MADAME ALVING Oui ; et du vivant de mon mari, vous n'êtes jamais venu nous trouver ici. Ce sont les affaires de l'orphelinat qui vous ont forcé à me voir.
LE PASTEUR(bas et d'une voix mal assurée) Hélène... si c'est là un reproche, je vous prie de réfléchir...
MADAME ALVING ... aux égards que vous deviez à votre état ; oui. Et puis j'étais, moi, la femme qui avait abandonné son mari. On ne saurait se tenir à trop de distance des femmes de cette espèce.
LE PASTEUR Chère... madame Alving, il y a là une exagération si manifeste...
MADAME ALVING Oui, oui, oui, laissons cela. Tout ce que je voulais vous dire, c'est qu'en jugeant ma vie domestique, vous ne faites que répéter simplement ce qu'on croit en général.
MADAME ALVING Il est inutile que vous me compreniez.
LE PASTEUR Ma tête s'égare. Ainsi tout votre mariage, cette communauté de tant d'années passées avec votre mari, n'aurait été qu'un voile jeté sur un abîme !
MADAME ALVING Ni plus ni moins. À présent, vous le savez.
LE PASTEUR Cette... Il se passera longtemps avant que je me rende compte de tout cela. Je n'y comprends absolument rien ! Cela me dépasse. Mais comment était-il possible... ? Comment une telle chose a-t-elle pu rester cachée ?
MADAME ALVING Pour y arriver, j'ai dû soutenir une lutte de tous les instants. Après la naissance d'Osvald, Alving sembla se corriger, mais ce ne fut pas de longue durée. Plus tard, j'ai dû lutter doublement, livrer un combat mortel, pour que personne ne devinât quel homme était le père de mon enfant. D'autre part, vous vous rappelez comment Alving savait gagner les cœurs. Il semblait que personne ne pût concevoir une mauvaise pensée à son égard. Il était de cette espèce d'hommes sur la réputation de qui la vie n'a pas de prise. Mais à la fin, Manders — il faut que vous sachiez tout —, à la fin, il a commis une abomination plus grande que toutes les autres.
MADAME ALVING J'avais pris mon mal en patience, tout en n'ignorant rien de ce qui se passait hors de la maison ; mais quand le scandale se fut installé entre ces quatre murs...
MADAME ALVING Oui, ici, sous notre toit. C'est là (Elle indique la première porte à droite.) dans la salle à manger que j'en ai eu la première révélation un jour que j'avais à faire dans cette pièce et que la porte était entrouverte ; je vis la bonne rentrer du jardin avec de l'eau pour arroser les fleurs.
MADAME ALVING Un instant après, Alving rentra lui aussi. Je l'entendis qui parlait tout doucement à cette fille. Puis... — (Avec un rire sec.) oh ! ces mots résonnent encore à mes oreilles, déchirants et ridicules à la fois —, j'entendis ma propre bonne murmurer : "Laissez-moi, mais lâchez-moi donc, monsieur le chambellan."
LE PASTEUR Oh ! l'impardonnable légèreté ! Mais ce n'est là qu'une légèreté, madame Alving, croyez-le bien.
MADAME ALVING Ce que je devais en croire, je l'appris bientôt. Le chambellan arriva à ses fins avec la fille, et cette liaison, pasteur, eut des suites.
LE PASTEUR(pétrifié) Tout cela dans cette maison ! dans cette maison !
MADAME ALVING J'ai supporté bien des choses dans cette maison. Pour l'y retenir les soirs et les nuits, j'ai dû me faire la camarade de ses orgies secrètes, là-haut, dans sa chambre. J'ai dû m'attabler avec lui en tête à tête, trinquer et boire avec lui, écouter ses insanités ; j'ai dû lutter corps à corps avec lui pour le mettre au lit.
LE PASTEUR(ému) Et vous avez pu supporter tout cela !
MADAME ALVING J'avais mon fils, c'est pour lui que je souffrais tout. Mais à ce dernier outrage, quand j'ai vu ma propre bonne... je me suis juré que tout cela aurait une fin. Alors j'ai imposé mon autorité sur cette maison, sur tout... sur lui-même et sur le reste. C'est que maintenant, voyez-vous, j'avais une arme contre lui, il n'osait plus bouger. C'est alors que j'ai fait partir Osvald. Il entrait à cette époque dans sa septième année et commençait à observer et à poser des questions, comme font les enfants. Tout cela, Manders, je ne pouvais pas le souffrir. Il me parut que l'enfant risquait d'être corrompu dans cette ambiance. C'est pour cela que je l'ai fait sortir. Maintenant, vous comprenez aussi pourquoi il n'a jamais remis les pieds dans la maison, tant que son père a vécu. Personne ne sait combien il n'en a coûté.
LE PASTEUR En vérité, vous avez fait de la vie une dure expérience.
MADAME ALVING Je n'aurais jamais résisté, si je n'avais pas eu mon devoir à accomplir. Ah, je peux dire que j'ai travaillé ! Tous ces résultats, la propriété agrandie, le domaine amélioré, toutes ces œuvres utiles, dont Alving a recueilli l'honneur et la gloire, croyez-vous que ce soit lui qui les ait accomplis ? Lui qui, du matin au soir, était étendu sur son sofa, plongé dans la lecture d'un vieil almanach officiel ! Non, je veux que vous sachiez une chose encore : c'est moi qui l'y poussais en ses heures de lucidité ; c'est encore moi qui devais porter tout le fardeau, quand il se plongeait, selon son habitude, dans le désordre, ou s'abîmait dans un marasme sans nom.
LE PASTEUR Et c'est à la mémoire de cet homme que vous élevez un monument ?
MADAME ALVING Vous voyez ce que peut une mauvaise conscience.
LE PASTEUR Une mauvaise... ? Que voulez-vous dire ?
MADAME ALVING Il m'a toujours semblé que la vérité ne pouvait manquer de se faire jour et qu'elle finirait par être connue de tous. Aussi cet orphelinat est-il destiné, en quelque sorte, à faire taire toutes les rumeurs et à écarter tous les soupçons.
LE PASTEUR Et vous n'avez certes pas manqué votre but, madame Alving.
MADAME ALVING Et puis, j'avais encore un mobile. Je ne voulais pas qu'Osvald, mon fils, héritât de son père, en quoi que ce fût.
LE PASTEUR Ainsi, c'est avec l'héritage d'Alving que... ?
MADAME ALVING Oui, les sommes qu'année après année j'ai consacrées à cet orphelinat forment — je l'ai exactement calculé — le montant d'un avoir qui, dans le temps, faisait considérer le lieutenant Alving comme un bon parti.
MADAME ALVING Cet argent avait été le prix d'achat. Je ne veux pas qu'il passe aux mains d'Osvald. Mon fils doit tout tenir de moi, tout. (OSVALD ALVING entre par la seconde porte de droite ; il a laissé dans le vestibule son pardessus et son chapeau.)
MADAME ALVING(allant au-devant de lui) Te voici de retour, mon cher, cher garçon.
OSVALD Oui ; que peut-on faire dehors par cette pluie éternelle ? Mais j'entends dire que nous nous mettons à table. La bonne nouvelle !
REGINE(venant de la salle à manger, un paquet à la main) Voici un paquet pour Madame. (Elle remet le paquet à Mme Alving.)
MADAME ALVING(jetant un regard au pasteur) Les cantates pour la fête de demain, sans doute.
LE PASTEUR(baissant la voix, pour ne pas être entendu de la salle à manger) Que voulez-vous, nous ne pouvons pourtant pas éveiller le scandale.
MADAME ALVING(baissant la voix, mais avec fermeté) Non ; mais ce sera la fin de cette longue et vilaine comédie. Dès après-demain, j'agirai comme si le défunt n'avait jamais vécu dans cette maison. Il ne restera personne ici, que mon fils et sa mère. (On entend dans la salle à manger le bruit d'une chaise qui tombe et des paroles.)
REGINE(la voix moitié stridente, moitié étouffée) Osvald, es-tu donc fou ? Lâche-moi !
MADAME ALVING(reculant épouvantée) Ah !... (Elle fixe des yeux égarés sur la porte entrouverte. On entend OSVALD tousser et ricaner. Bruit d'une bouteille qu'on débouche.)
LE PASTEUR(indigné) Mais que veut dire... ? Qu'est-ce que cela, madame Alving ?
MADAME ALVING(d'une voix rauque) Des revenants. Le couple du jardin d'hiver qui revient.
LE PASTEUR Que dites-vous ? Régine... ? Elle serait... ?
MADAME ALVING Oui. Venez. Pas un mot !... (Elle saisit le bras du pasteur Manders et se dirige d'un pas mal assuré vers la salle à manger.)
(Même décor. Le paysage est toujours voilé par une brume épaisse.)
(LE PASTEUR MANDERS et Mme ALVING sortent de la salle à manger.)
MADAME ALVING(tournant la tête en arrière) Viens-tu, Osvald ?
OSVALD(hors de la scène) Non, merci, je vais faire un petit tour.
MADAME ALVING C'est ça. Sors un moment avant que l'averse ne recommence. (Elle ferme la porte de la salle à manger, se dirige vers celle du vestibule et appelle.) Régine !
LE PASTEUR Chez son... Mais non ; c'est vrai : Engstrand n'est pas son... bon Dieu, madame, comment est-ce possible ? Allez, vous vous serez trompée.
MADAME ALVING Hélas ! Je ne me suis pas trompée. Johanne a dû se confesser à moi et Alving n'a pu nier. Il ne restait donc qu'à étouffer l'affaire.
LE PASTEUR Évidemment, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
MADAME ALVING La fille a immédiatement quitté la maison, après avoir reçu pour prix de son silence une somme assez ronde. Avec cela, une fois en ville, elle a su se tirer d'affaire seule. Elle y a renoué avec le menuisier Engstrand, à qui elle a sans doute laissé entendre combien d'argent elle possédait et à qui elle a conté quelque histoire où il était question d'un étranger qui, l'été précédent, serait entré dans le port avec son yacht. Et voilà comment Engstrand et elle se sont retrouvés et mariés du jour au lendemain. Eh, c'est vous-même qui les avez bénis.
LE PASTEUR Mais comment expliquer... ? Je me rappelle très bien l'attitude d'Engstrand, lorsqu'il est venu me parler de son mariage. Il était si profondément contrit et se reprochait avec tant d'amertume la légèreté dont sa promise et lui s'étaient rendus coupables.
MADAME ALVING Il fallait bien qu'il prenne la faute sur lui.
LE PASTEUR Mais me dissimuler tout ça ! Je ne m'y serais pas attendu de la part de Jakob Engstrand. Ah, il m'en rendra compte ! Et ce sera sérieux. Il peut en être sûr. Et puis, quelle immoralité qu'une telle union ! Pour de l'argent ! À combien se montait la somme que la fille avait à offrir ?
LE PASTEUR Voyez un peu ! Pour trois cents misérables écus, épouser une femme perdue !
MADAME ALVING Et que dites-vous de moi, qui me suis laissé marier à un homme perdu ?
LE PASTEUR Mais Dieu me pardonne... ! Que dites-vous là ? Un homme perdu !
MADAME ALVING Croyez-vous par hasard qu'Alving fût plus pur quand je l'ai accompagné à l'autel que Johanne quand Engstrand l'a épousée ?
LE PASTEUR Les deux cas sont à tel point différents...
MADAME ALVING Pas tant que cela. Il n'y avait de différence qu'entre : d'un côté, trois cents misérables écus... de l'autre, une fortune.
LE PASTEUR Voyons ! Comment pouvez-vous comparer deux choses si dissemblables ? N'aviez-vous pas, vous, pris conseil de vos proches et sondé votre propre cœur ?
MADAME ALVING(sans le regarder) Je croyais que vous aviez compris où ce cœur, comme vous l'appelez, s'était égaré à cette époque.
LE PASTEUR(avec retenue) Si je l'avais compris, je ne serais pas devenu l'hôte journalier de la maison de votre mari.
MADAME ALVING Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne m'étais pas interrogée.
LE PASTEUR Bien ; mais vous n'en aviez pas moins suivi les prescriptions en prenant l'avis de vos plus proches parents : celui de votre mère et de vos deux tantes.
MADAME ALVING C'est vrai. Ce sont elles trois qui ont conclu l'affaire et non moi. Étaient-elles assez convaincues que c'eût été folie de repousser une offre semblable ! Si ma mère pouvait revenir aujourd'hui et voir où en sont toutes ces splendeurs !
LE PASTEUR Personne ne peut répondre de l'avenir. Ce qu'il y a de certain, c'est que votre mariage a été conclu strictement selon l'ordre prescrit.
MADAME ALVING(à la fenêtre) Ah, cet ordre et ces prescriptions ! Il me semble parfois que ce sont eux qui causent tous les malheurs de ce monde !
LE PASTEUR Madame Alving, maintenant, vous commettez un péché.
MADAME ALVING C'est possible ; mais tous ces liens, tous ces égards me sont devenus insupportables. Je ne peux pas... Je veux me dégager, je veux ma liberté.
MADAME ALVING(tambourinant sur une vitre) Je n'aurais pas dû couvrir Alving. Mais je n'osais pas agir autrement, même par considération personnelle, tant j'étais lâche.
MADAME ALVING Si on avait su quelque chose, on aurait dit : Le pauvre homme ! il est naturel que sa vie ne soit pas droite... avec une femme pareille, une femme qui l'abandonne.
LE PASTEUR On aurait eu quelque droit de tenir ce propos.
MADAME ALVING(le regardant bien en face) Si j'avais été celle que j'aurais dû être, j'aurais pris Osvald à part et je lui aurais dit : Écoute, mon garçon, ton père était un débauché...
MADAME ALVING Je sais, je sais. Je recule moi-même devant cette pensée (S'éloignant de la fenêtre.), tant je suis lâche.
LE PASTEUR Et vous appelez lâcheté le fait de remplir tout simplement votre devoir ? Avez-vous oublié qu'un enfant doit amour et respect à ses père et mère ?
MADAME ALVING Pas de généralités. Une question : Osvald doit-il aimer et respecter le chambellan Alving ?
LE PASTEUR N'y a-t-il pas en vous une mère qui se défend de briser l'idéal de son fils ?
MADAME ALVING Oh ! l'idéal, l'idéal ! Si j'étais seulement plus courageuse que je ne le suis !
LE PASTEUR Ne jetez pas la pierre à l'idéal, madame, car il se venge cruellement. Et puisqu'il s'agit d'Osvald, Osvald, hélas ! n'a guère d'idéaux ; mais autant que j'aie pu voir, il en est un pour lui : c'est son père.
LE PASTEUR Et ce sentiment, vous l'avez éveillé et nourri vous-même par vos lettres.
MADAME ALVING Oui, j'étais l'esclave du devoir et des bienséances ; aussi durant des années ai-je menti à mon fils. Oh, lâche, lâche que j'étais !
LE PASTEUR Vous avez implanté une illusion salutaire dans l'âme de votre fils, madame Alving, et ce n'est pas un bien sans valeur.
MADAME ALVING Hum ! qui sait si c'est un bien ?... Quant à une intrigue avec Régine, je n'en veux pas. Il ne doit pas s'amuser à faire le malheur de cette pauvre fille.
LE PASTEUR Ah, grand Dieu, non ! Ce serait épouvantable.
MADAME ALVING S'il avait des intentions sérieuses, et qu'il y allât de son bonheur...
LE PASTEUR Comment dites-vous ? Je ne comprends pas.
MADAME ALVING Mais ce n'est pas le cas. Malheureusement Régine ne s'y prête pas.
MADAME ALVING Si je n'étais pas aussi poltronne, il me serait doux de lui dire : Epouse-la ou faites comme il vous plaira ; seulement pas de tromperie.
LE PASTEUR Mais miséricorde ! Un mariage dans les règles dans ces conditions ! Une chose si épouvantable... si inouïe !
MADAME ALVING Inouïe, dites-vous ? La main sur le cœur, pasteur, ne croyez-vous pas qu'autour de nous, dans le pays, il y ait plus d'un mariage entre proches ?
LE PASTEUR Allons ! vous faites des hypothèses... Hélas ! la vie de famille n'est malheureusement pas toujours aussi pure qu'elle devrait l'être. Mais une chose comme celle à laquelle vous faites allusion ne se sait jamais... du moins avec certitude. Ici, au contraire... Comment ! vous voudriez, vous, sa mère, que votre...
MADAME ALVING Mais non, je ne le veux pas. Je n'y consentirais à aucun prix. C'est précisément ce que je dis.
LE PASTEUR Parce que vous êtes lâche, selon votre expression. Ainsi, si vous n'étiez pas lâche... Bonté divine ! Une union si révoltante !
MADAME ALVING Eh ! nous en descendons tous, paraît-il, d'unions de cette sorte. Et qui a institué ces choses-là, pasteur ?
LE PASTEUR Ce sont là des sujets dont je ne veux pas m'entretenir avec vous, madame. Vous êtes loin d'être dans l'état d'esprit requis. Seulement, quand vous osez dire qu'il y a lâcheté de votre part à...
MADAME ALVING Écoutez-moi et comprenez ce que je veux dire. Si je suis ainsi troublée, craintive, c'est qu'il y a comme un monde de revenants dont je sens quelque chose en moi, quelque chose dont je ne me déferai jamais.
MADAME ALVING J'ai dit un monde de revenants. Quand j'ai entendu là, à côté, Régine et Osvald, ç'a été comme si le passé s'était dressé devant moi... Mais je suis près de croire, pasteur, que nous sommes tous des revenants. Ce n'est pas seulement le sang de nos père et mère qui coule en nous, ce sont aussi de vieilles idées, des croyances mortes. Elles sont mortes, mais n'en sont pas moins là, au fond de nous-mêmes, et jamais nous ne parvenons à nous en délivrer. Que je prenne un journal et me mette à le lire : je vois des fantômes surgir entre les lignes. Il me semble, à moi, que le pays est peuplé de revenants, qu'il y en a autant que de grains de sable dans la mer. Et puis, tous, tant que nous sommes, nous avons une si misérable peur de la lumière !
LE PASTEUR Voilà donc le fruit de vos lectures. Beau fruit, en vérité ! Ah, ces abominables livres, ces révoltants écrits des libres-penseurs !
MADAME ALVING Vous vous trompez, mon cher pasteur. Celui qui m'a poussée à la réflexion, c'est vous-même, et grâces vous en soient rendues.
MADAME ALVING Oui. Lorsque vous m'avez pliée à ce que vous appeliez le devoir, lorsque vous avez vanté comme juste et équitable ce contre quoi tout mon être se révoltait avec horreur, j'ai commencé à examiner l'étoffe de vos enseignements. Je ne voulais toucher qu'à un seul point ; mais, celui-ci défait, tout s'est décousu. Et alors j'ai vu que ce n'était que des idées toutes faites.
LE PASTEUR(lentement, avec émotion) Serait-ce là le profit de ce qui fut le plus dur combat de ma vie ?
MADAME ALVING Dites plutôt la plus lamentable de vos défaites.
LE PASTEUR Ce fut la plus grande victoire de ma vie, Hélène : un triomphe sur moi-même.
LE PASTEUR Quoi ? Quand je vous ai suppliée, quand je vous ai dit : "Femme, retournez chez celui qui est votre époux devant la loi", alors que vous, tout égarée, vous étiez venue chez moi en criant : "Me voici, prenez-moi !" vous appelez cela un crime ?
MADAME ALVING Il est si facile de perdre la mémoire de soi-même.
LE PASTEUR Pas tant que cela. Moi, je suis celui que j'ai toujours été.
MADAME ALVING(changeant de ton) Bien, bien, ne parlons plus des jours anciens. Maintenant, vous êtes plongé jusqu'au cou dans les comités et les directions, et moi, je suis là, à lutter contre des revenants, au-dedans comme au-dehors.
LE PASTEUR Quant à ceux du dehors, je pourrai vous aider à en avoir raison. Après tout ce que j'ai été épouvanté d'apprendre aujourd'hui, je ne peux en conscience prendre sur moi de laisser dans votre maison une jeune fille sans expérience.
MADAME ALVING Ne croyez-vous pas que le mieux serait de lui trouver une position ? Je veux dire... quelque bon parti.
LE PASTEUR Sans aucun doute. Je pense qu'à tous les égards ce serait souhaitable pour elle. Régine a atteint l'âge où... ; mon Dieu, je ne m'entends pas à ces choses-là, mais...
MADAME ALVING Régine s'est développée de bonne heure.
LE PASTEUR N'est-ce pas ? Je crois me souvenir qu'en fait de développement corporel, elle était déjà très avancée à l'époque où je la préparais à la confirmation. Mais, en attendant, il est nécessaire qu'elle rentre chez elle, en tout cas. Sous l'œil de son père... Mais non ! Engstrand n'est pas... Ah ! dire qu'il a pu me cacher ainsi la vérité ! Lui, lui ! (On frappe à la porte du vestibule.)
LE PASTEUR(s'arrêtant devant lui) Eh bien ! puis-je savoir de quoi il s'agit ?
ENGSTRAND Mon Dieu, voici ce que c'est, monsieur le pasteur : maintenant, là-bas, c'est l'heure de la paie. Bien des remerciements, Madame. Et voilà que tout est prêt. Alors j'ai pensé comme cela qu'il serait pourtant convenable, à nous qui avons travaillé de si bon cœur ensemble pendant tout ce temps... J'ai pensé que nous ferions bien de terminer par une petite réunion pieuse.
LE PASTEUR Une réunion, là-bas, dans l'orphelinat ?
ENGSTRAND Oui... À moins que monsieur le pasteur ne trouve pas ça convenable. Alors...
LE PASTEUR Certainement, je trouve cela tout à fait convenable, mais... Hum...
ENGSTRAND J'avais pris moi-même l'habitude d'arranger de petites réunions, le soir...
ENGSTRAND Oui, de temps en temps, un petit exercice de piété. Mais je ne suis, moi, qu'un pauvre être, humble et grossier. Je n'ai pas les qualités nécessaires... que Dieu me vienne en aide... Alors, j'ai pensé que, puisque monsieur le pasteur Manders était ici...
LE PASTEUR C'est que, voyez-vous, maître Engstrand, j'ai une question préalable à vous poser. Êtes-vous dans les dispositions requises pour une telle réunion ? Avez-vous la conscience libre et nette ?
ENGSTRAND Oh ! que Dieu nous pardonne, ce n'est pas la peine de parler de ma conscience, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Au contraire, c'est précisément à elle que nous avons affaire. Voyons, qu'avez-vous à répondre ?
ENGSTRAND Hé, la conscience peut se trouver quelquefois en défaut.
LE PASTEUR Allons, vous en convenez du moins. Mais voulez-vous me dire là, franchement, qu'est-ce que c'est que toute cette histoire de Régine ?...
LE PASTEUR(faisant un geste pour la calmer) Laissez-moi faire.
ENGSTRAND Régine ?... Seigneur ! Vous me faites une peur ! (Il regarde Mme Alving.) Il n'est arrivé aucun mal à Régine ?
LE PASTEUR Il faut l'espérer. Mais ce dont je vous parle, c'est de votre situation, à vous, à l'égard de Régine. On vous tient, n'est-ce pas, pour son père ? Eh bien ?
ENGSTRAND(hésitant) Hum ! Monsieur le pasteur connaît bien cette affaire entre moi et feue Johanne...
LE PASTEUR Il n'y a plus à dissimuler la vérité. Votre défunte femme a tout révélé à Mme Alving avant de quitter son service.
ENGSTRAND Oh ! que le... ! Là, vrai, elle a fait ça ?...
ENGSTRAND Non. Je veux dire : qui avait fait tous ses serments, la main sur le cœur.
LE PASTEUR Ainsi, pendant tant d'années, vous m'avez caché la vérité ! Vous me l'avez cachée, à moi qui vous témoignais une si ferme confiance en tout et toujours !
LE PASTEUR Ai-je mérité que vous me trompiez, Engstrand ? Ne m'avez-vous pas toujours trouvé prêt à vous aider en paroles et en actions, autant que cela dépendait de moi ? Répondez, n'est-ce pas vrai ?
ENGSTRAND Plus d'une fois, en effet, j'aurais eu de la peine à sortir d'embarras, si je n'avais pas eu le pasteur Manders.
LE PASTEUR Et c'est ainsi que vous m'en récompensez ! Vous m'avez fait commettre des faux en écriture dans les registres de la paroisse et, pendant plusieurs années, vous ne m'avez donné aucun des éclaircissements que vous me deviez, que vous deviez à la vérité. Votre conduite, Engstrand, est sans excuses, et, dès à présent, tout est fini entre nous !
ENGSTRAND(avec un soupir) C'est vrai, je le sens bien.
LE PASTEUR Oui, car de quelle façon pourriez-vous vous justifier ?
ENGSTRAND Mais comment a-t-elle pu s'abaisser à avouer sa honte ? Voyons, monsieur le pasteur, imaginez-vous dans la même position que feue Johanne...
ENGSTRAND Ah ! bon Dieu, ce n'est qu'une supposition. Je veux dire, supposons que monsieur le pasteur ait quelque point honteux à cacher aux yeux du monde, comme on dit. Nous autres hommes, nous ne devons pas trop nous hâter de condamner une pauvre femme, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Ce n'est pas votre femme que j'accuse, c'est vous.
ENGSTRAND Si j'avais le droit de faire à monsieur le pasteur une toute petite question ?
ENGSTRAND Après son malheur du fait de cet Anglais — peut-être était-ce un Américain, ou un Russe, comme on les appelle —, Johanne vint en ville. La pauvre fille, elle m'avait repoussé plusieurs fois déjà, car elle n'avait d'yeux, elle, que pour ce qui était beau, et moi j'avais cette infirmité à la jambe. Eh, oui ! Monsieur le pasteur se souvient de l'accident. Un jour je m'étais aventuré dans un bal où les matelots, les gens de mer se laissaient aller sans retenue dans l'ivresse, comme on dit. Comme je voulais les persuader d'embrasser une nouvelle vie...
LE PASTEUR Je sais, Engstrand : ces brutes vous ont précipité du haut en bas de l'escalier. Vous m'avez raconté la chose. Votre infirmité vous fait honneur.
ENGSTRAND Je n'en tire pas vanité, monsieur le pasteur. Pour lors, je voulais vous raconter comment Johanne est venue se confier à moi avec des pleurs et des grincements de dents. Je peux bien le dire, monsieur le pasteur, cela me déchirait l'âme d'entendre ses lamentations.
ENGSTRAND Pour lors, je lui dis : l'Américain il vogue sur les grandes mers, et toi, Johanne, tu as commis un péché, et tu es une créature déchue. Mais Jakob Engstrand, que je lui dis encore, il est là, lui, solide sur ses jambes. Ça, ce n'était qu'une manière de dire, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Je vous comprends très bien. Continuez.
ENGSTRAND Eh bien ! je l'ai relevée et épousée à la face du monde, pour que nul ne sache comment elle s'était égarée avec des étrangers.
LE PASTEUR En tout cela, vous avez dignement agi. Seulement, ce que je ne puis approuver, c'est que vous vous soyez abaissé à accepter de l'argent.
LE PASTEUR(interrogeant du regard Mme Alving) Mais... !
ENGSTRAND Ah, oui !... Attendez un peu ; je me souviens, Johanne avait quelques sous, c'est vrai. Mais je n'ai jamais voulu en entendre parler. Pouah ! ai-je dit, Mammon, c'est le prix du péché, ça. Ce misérable or, peut-être était-ce des billets ? je n'en sais rien... nous allons le jeter à la figure de l'Américain, que je dis. Mais il était parti, il avait disparu à travers les mers et les orages, monsieur le pasteur.
ENGSTRAND Bien sûr. Alors, Johanne et moi, nous sommes convenus que cet argent devait servir à élever l'enfant ; et il en a été ainsi, et je peux rendre compte du moindre denier.
LE PASTEUR Mais cela change considérablement la question.
ENGSTRAND C'est ainsi que ça s'est passé, monsieur le pasteur, et, je puis bien le dire, j'ai été un vrai père pour Régine, dans la mesure de mes forces, car je ne suis, hélas ! qu'un pauvre être infirme.
ENGSTRAND Mais, cela, je peux bien le dire, que j'ai élevé l'enfant, que j'ai vécu en communion avec feue Johanne et que j'ai exercé l'autorité dans ma maison, comme il est écrit. Et jamais il n'a pu m'entrer dans la tête d'aller trouver le pasteur Manders pour me vanter et faire parade de ce que, moi aussi, j'avais une fois fait une bonne action. Non, quand pareille chose arrive à Jakob Engstrand, il se tait et le garde pour lui. Malheureusement, cela n'arrive pas souvent, comme vous pensez, et quand je suis avec le pasteur Manders, j'ai, ma foi, assez de lui parler d'erreurs et d'infirmités. Car, je répète ce que je disais tout à l'heure, la conscience peut être en défaut de temps à autre.
LE PASTEUR Donnez-moi votre main, Jakob Engstrand.
LE PASTEUR Mais oui. Et je vous les fais de tout mon cœur. Pardonnez-moi de vous avoir soupçonné et si je pouvais vous témoigner d'une façon ou d'une autre ma pleine confiance, ma bienveillance entière...
ENGSTRAND C'est que... vous en auriez l'occasion en ce moment même. Avec l'argent que j'ai pu mettre de côté ici, je veux fonder en ville un foyer pour les marins.
ENGSTRAND Oui ; ce serait, comme qui dirait, une sorte de refuge. L'homme de mer est assailli par toutes les tentations possibles quand il vient à terre ! Mais, chez moi, dans la maison dont je vous parle, il se trouverait comme sous l'œil d'un père, voilà ce que j'ai pensé.
LE PASTEUR Que dites-vous de cette idée, madame Alving ?
ENGSTRAND Je ne dispose pas de grand-chose, que Dieu me vienne en aide ; et si je trouvais une main bienfaisante...
LE PASTEUR C'est bien, c'est bien ; il faudra que nous réfléchissions à cela. Votre projet me plaît beaucoup. Maintenant, allez à vos affaires et éclairez, pour que cela ait un petit air de fête ; après quoi nous nous occuperons de notre réunion pieuse, mon cher Engstrand ; car à présent, je vous crois vraiment dans de bonnes dispositions.
ENGSTRAND Il me semble aussi. Alors, adieu, Madame, et merci pour vos bontés ; et gardez-moi bien Régine (Il essuie une larme.), l'enfant de feue Johanne... hum, c'est singulier... mais c'est tout comme si elle m'avait poussé des racines dans le cœur. Ah, bien vrai, oui ! (Il salue et sort par la porte du vestibule.)
LE PASTEUR Eh bien ! Que dites-vous de cet homme, madame Alving ? L'explication qu'il nous a donnée diffère un peu de la vôtre...
LE PASTEUR Vous voyez combien il faut prendre garde de porter un jugement sur son prochain. Mais quelle joie aussi de constater qu'on a eu tort ! Ne le pensez-vous pas ?
MADAME ALVING Je pense que vous êtes et resterez toujours un grand enfant, Manders.
MADAME ALVING(posant ses deux mains sur les épaules du pasteur) Et j'ajoute que j'ai une grande envie de vous jeter les deux bras autour du cou.
LE PASTEUR(se jetant vivement en arrière) Non, non, que Dieu vous bénisse !... De pareilles envies !...
MADAME ALVING(souriant) Allons ! n'ayez donc pas peur de moi.
LE PASTEUR(après s'être rapproché de la table) Vous avez parfois une manière si outrée de vous exprimer. Maintenant, je range les documents dans mon portefeuille. (Il le fait.) Voilà. Au revoir. Ayez les yeux sur Osvald dès qu'il rentrera. Je reviendrai auprès de vous tout à l'heure. (Il prend son chapeau et sort par la porte du vestibule. Mme Alving pousse un soupir, jette un coup d'œil par la fenêtre, arrange un peu le salon et se dispose à entrer dans la salle à manger ; mais, sur le seuil, elle s'arrête, stupéfaite, et pousse une sourde exclamation.)
OSVALD(de la salle à manger) Je voulais seulement finir mon cigare.
MADAME ALVING Je croyais que tu étais allé faire un petit tour.
OSVALD Par un temps pareil ! (On entend un bruit de verres. Mme Alving laisse la porte ouverte et s'assied sur le sofa près de la fenêtre, son tricot à la main.)
OSVALD(de la même place) N'est-ce pas le pasteur Manders qui vient de sortir ?
MADAME ALVING Tu ne devrais pas rester si longtemps à table, Osvald.
OSVALD(passant derrière son dos la main qui tient le cigare) Mais je trouve cela exquis, mère. (Il la caresse et lui donne de petites tapes.) Pense donc : pour moi qui viens de rentrer, être assis à la table de ma petite mère, dans la salle à manger de ma petite mère, et savourer l'excellente cuisine de ma petite mère.
OSVALD Par un temps gris, comme celui-ci ? Sans un rayon de soleil de toute la journée ? (Il arpente la scène.) Oh, quel supplice de ne pas pouvoir travailler... !
MADAME ALVING C'est peut-être un peu irréfléchi de ta part d'être revenu ?
OSVALD Eh bien, ce n'est pas cela, ou plutôt ce n'est pas une fatigue ordinaire...
MADAME ALVING(cherchant de nouveau à se lever) Tu n'es pas malade, au moins, Osvald ?
OSVALD(l'obligeant encore à rester assise) Reste là, mère. Ecoute-moi tranquillement. Ce n'est pas une maladie que j'ai, ce n'est pas ce qu'on appelle généralement une maladie. (Croisant les mains sur sa tête.) Mère ! J'ai l'esprit en morceaux, je suis un homme fini... Jamais je ne pourrai plus travailler ! (La figure dans les mains, il se laisse tomber aux genoux de sa mère et éclate en sanglots.)
MADAME ALVING(pâle et tremblante) Osvald ! Regarde-moi ! Non, non, tout cela n'est pas vrai.
OSVALD(la regardant d'un œil désespéré) Ne plus jamais travailler ! Jamais... jamais ! Être comme un mort vivant ! Mère, peux-tu te figurer cette horreur ?
MADAME ALVING Mon malheureux enfant ! Mais d'où vient-elle, cette horreur ? Comment cela t'a-t-il pris ?
OSVALD Ah ! c'est précisément cela dont je ne peux pas me rendre compte. Je n'ai jamais mené une vie orageuse, sous aucun rapport : tu peux me croire, mère. Je suis sincère.
MADAME ALVING Quand as-tu remarqué cela pour la première fois ?
OSVALD Dès mon arrivée à Paris, après mon dernier séjour ici. J'ai senti d'abord de très violents maux de tête, spécialement à l'occiput, me semblait-il, comme si j'avais eu le crâne dans un étau, de la nuque au sommet.
OSVALD Mais ce n'était pas cela. Je ne tardai pas à m'en convaincre. Il me fut impossible de travailler. Je voulus me mettre à un grand tableau ; mais ce fut comme si mes facultés me manquaient. Toute ma force était comme paralysée ; je ne pouvais pas me concentrer et arriver à des images fixes. Tout tournait autour de moi, comme si j'avais eu le vertige, ce fut là un terrible état ! À la fin, j'envoyai chercher le médecin, et, par lui, j'ai tout su.
OSVALD C'était un des grands médecins de là-bas. Il fallut lui décrire ce que j'éprouvais ; après quoi il se mit à me poser toute une série de questions qui me parurent n'avoir rien à faire avec mon état ; je ne voyais pas où il voulait en venir.
OSVALD Il finit par me dire : Il y a en vous depuis votre naissance quelque chose de (vermoulu ;) c'est l'expression dont il s'est servi.
MADAME ALVING(écoutant avec une attention concentrée) Que voulait-il dire ?
OSVALD C'est précisément ce que je ne comprenais pas, je le priai donc de s'expliquer plus clairement. Il dit alors, le vieux cynique... (Fermant le poing.) Oh !...
MADAME ALVING(traversant la scène) Les péchés des pères...
OSVALD(avec un pénible sourire) Oui, que t'en semble ? Naturellement je l'ai assuré qu'il ne pouvait être question de rien de semblable dans mon cas. Crois-tu qu'il se soit rétracté ? Pas du tout, il a maintenu ses dires ; et ce n'est qu'après que j'eus pris tes lettres, dont je lui traduisis les passages où il était question de père...
OSVALD Alors, il fut bien obligé de reconnaître qu'il avait fait fausse route. Et c'est ainsi que j'appris la vérité, l'absurde vérité ! Cette bienheureuse insouciance de jeunesse, cette joyeuse camaraderie... J'aurais dû être sage. J'avais abusé de mes forces. C'était donc ma propre faute !
MADAME ALVING Osvald ! Mais non ! Ne crois donc pas cela !
OSVALD Il n'y avait pas d'autre explication possible, m'a-t-il dit. C'est là ce qu'il y a de plus affreux. Irréparablement perdu, pour toute ma vie, par ma propre étourderie. Tout ce que j'aurais pu faire en ce monde, — ne pas même oser y songer ; ne pas y songer ! Oh ! que ne puis-je revivre ! — faire que tout cela ne soit pas arrivé ! (Il se laisse tomber, le visage contre le sofa. Mme Alving se tord les mains et, sans un mot, arpente la scène.)
OSVALD(après un instant, se soulevant à demi et restant accoudé) Si encore c'était un héritage, une chose contre laquelle j'aurais été impuissant... mais comme cela ! Honteusement, sottement, à la légère, avoir dilapidé son bonheur, sa santé, tout... son avenir, sa vie... !
MADAME ALVING Non, non, mon cher enfant béni ; c'est impossible ! (Elle se penche sur lui.) Ton cas n'est pas aussi désespéré que tu le crois.
OSVALD Ah !tu ne sais pas... (Il se lève en sursaut.) Et tout ce chagrin, mère, ce chagrin que je te cause. Plus d'une fois j'aurais désiré qu'au fond tu te fasses moins de soucis pour moi. Je l'ai presque espéré.
MADAME ALVING Moi, Osvald ! Mon unique enfant ! Ce que j'ai de plus précieux au monde, mon seul souci.
OSVALD(saisissant les mains de sa mère et les couvrant de baisers) Oui, oui, je le vois bien, quand je suis à la maison, je le vois bien, mère. Et c'est encore une des choses qui me pèsent le plus... Mais à présent, tu sais tout et nous n'en parlerons aujourd'hui. Je ne peux pas y penser longtemps. (Il remonte la scène.) Fais-moi donner quelque chose à boire, mère.
MADAME ALVING A boire ? Que veux-tu boire, à cette heure ?
OSVALD Eh ! n'importe quoi. Tu as bien du punch froid à la maison.
OSVALD Ne t'oppose pas à cela, mère. Sois gentille. Il me faut quelque chose pour noyer toutes les pensées qui me rongent. (Il entre dans le jardin d'hiver.) Et puis cette obscurité qui règne ici ! (Mme Alving tire un cordon de sonnette à droite.) Et cette pluie continuelle ! Cela peut durer ainsi, semaine après l'autre, des mois entiers, sans interruption. Jamais un rayon de soleil ! Pendant tous les séjours que j'ai faits à la maison, je ne me souviens pas d'avoir vu le soleil.
REGINE Tout de suite, Madame. Elle est allumée. (Elle s'en va.)
MADAME ALVING(s'approchant d'OSVALD) Osvald, ne me cache rien.
OSVALD Je ne te cache rien, mère. (S'approchant de la table.) Il me semble que je t'ai fait beaucoup d'aveux... (REGINE apporte la lampe et la pose sur la table.)
MADAME ALVING Écoute, Régine : va nous chercher une demi-bouteille de Champagne.
MADAME ALVING Régine est malheureusement restée trop longtemps chez elle ; j'aurais dû la recueillir plus tôt.
OSVALD Oui, mais n'est-elle pas superbe à voir, mère ? (Il remplit son verre.)
MADAME ALVING Régine a de nombreux et de grands défauts...
OSVALD Eh bien, qu'est-ce que cela fait ? (Il boit encore.)
MADAME ALVING Mais je n'en ai pas moins beaucoup d'affection pour elle. Et je suis responsable d'elle. Je ne voudrais à aucun prix qu'il lui arrivât quoi que ce fût.
OSVALD(se levant d'un bond) Mère, Régine est mon unique salut !
OSVALD Je ne peux continuer à supporter ce tourment tout seul.
MADAME ALVING N'as-tu pas ta mère pour le supporter avec toi ?
OSVALD Oui, je le croyais ; et c'est pourquoi je suis rentré. Mais cela ne pourra pas durer ainsi, je le vois bien ; cela n'ira pas. Je ne peux passer ici toute mon existence.
OSVALD(allant avec inquiétude de place en place) Mais ce sont tous ces tourments, tous ces remords... et puis cette grande, cette mortelle angoisse. Oh !... cette affreuse angoisse !
MADAME ALVING(marchant derrière lui) Angoisse ? Quelle angoisse ? Que veux-tu dire ?
OSVALD Ah ! ne me questionne plus là-dessus. Je ne sais pas. Je ne puis pas te décrire cela. (Mme Alving passe à droite et tire le cordon de la sonnette.)
MADAME ALVING Je veux que mon garçon soit gai. Voilà ! Il ne faut pas qu'il broie du noir. (À REGINE qui paraît à la porte.) Encore du champagne ! Une bouteille entière, cette fois. (REGINE sort.)
OSVALD Elle m'a beaucoup questionné sur Paris, et je lui en ai parlé en long et en large. Et un jour, je m'en souviens, il m'est arrivé de lui dire : "Vous n'auriez pas envie d'y aller vous-même ?"
OSVALD Elle devint toute rouge et me dit : "Oui, j'en aurais bien envie. — C'est bien, répondis-je, c'est bien, il y aura peut-être moyen d'arranger cela !"
OSVALD Mère ! Quand j'ai vu cette superbe fille devant moi, jolie, pleine de santé — je ne l'avais jamais remarquée jusque-là —, quand je l'ai vue, je peux dire, les bras ouverts, prête à me recevoir...
OSVALD Pas quand je suis à la maison. Mais tu ne me comprends pas.
MADAME ALVING Mais si, je crois que je commence à comprendre... maintenant.
OSVALD La joie de vivre... et puis la joie de travailler. Hé ! c'est au fond la même chose. Mais cette joie vous est également inconnue.
MADAME ALVING Tu as peut-être raison. Parle-moi encore de cela, Osvald.
OSVALD Tiens, je pense tout simplement qu'on apprend dans ce pays à regarder le travail comme un fléau voulu par Dieu, une punition de nos péchés, et la vie comme une chose misérable, dont nous ne pouvons jamais être délivrés assez tôt.
MADAME ALVING Une vallée de larmes, oui. Et vraiment nous nous appliquons consciencieusement à la rendre telle.
OSVALD Mais dans ces pays, là-bas, on ne veut rien savoir de tout cela. Là-bas, personne ne croit plus à ces histoires. Là-bas, on peut se sentir plein de joie, de félicité, rien que parce qu'on vit. Mère, as-tu remarqué que tout ce que j'ai peint tourne autour de la joie de vivre ? La joie de vivre, partout et toujours. Là, tout est lumière, rayon de soleil, air de fête... et les figures humaines resplendissent de contentement. Voilà pourquoi j'ai peur de rester ici.
REGINE(qui s'est également levée) Peut-être dois-je sortir ?
MADAME ALVING Non, reste. Maintenant je peux parler. Maintenant, mon fils, tu vas tout savoir exactement ; et puis tu prendras ta décision. Osvald ! Régine !
(Même décor. Toutes les portes sont ouvertes. La lampe continue à brûler sur la table. Il fait nuit dehors ; rien qu'une faible lueur au fond du paysage à gauche.)
(Mme ALVING, un grand châle sur la tête, regarde par une fenêtre du jardin d'hiver. REGINE, enveloppée dans un châle, se tient un peu derrière elle.)
LE PASTEUR Ne me demandez rien, mademoiselle Engstrand ! Du reste, puis-je le savoir ? Vous voulez donc aussi... ! N'est-ce pas assez que votre père... ?
ENGSTRAND Ah ! vois-tu, tout cela vient de cette réunion pieuse. (Bas.) À nous le gros lot, mon enfant ! (Haut.) Ainsi, c'est à cause de moi que monsieur le pasteur a commis l'erreur qui a tout provoqué.
LE PASTEUR Je n'y comprends rien. D'autant que je n'ai pas l'habitude de moucher les chandelles avec les doigts.
ENGSTRAND Il est vrai que ça avait l'air bien sale. Mais est-ce vraiment une habitude dangereuse, monsieur le pasteur ?
LE PASTEUR(marchant, inquiet) Oh, ne me questionnez donc pas comme cela !
ENGSTRAND(le suivant) Et puis, monsieur le pasteur n'avait pas pris d'assurance pour le bâtiment ?
LE PASTEUR(continuant à marcher) Non, non, non ; vous le savez bien.
ENGSTRAND(le suivant) Pas d'assurance ! Et venir, comme cela, mettre le feu... Jésus, Jésus quel malheur !
LE PASTEUR(s'essuyant le front) Ah ! vous pouvez bien le dire, Engstrand.
ENGSTRAND Et que pareille chose arrive à une institution de bienfaisance, qui devait rendre service à la ville et aux faubourgs, comme on dit ! Les gazettes, je le crains, ne traiteront pas monsieur le pasteur avec beaucoup de ménagements.
LE PASTEUR Non, c'est justement à quoi je pense. C'est peut-être là le pire. Toutes ces attaques haineuses, toutes ces accusations... ! Ah ! c'est affreux d'y songer.
MADAME ALVING(entrant par la porte donnant sur le jardin) On ne peut pas l'éloigner du brasier.
MADAME ALVING S'il en est ainsi, ayez l'obligeance d'emporter tous les papiers nécessaires. Je ne veux plus entendre parler de cette affaire. J'ai d'autres préoccupations à cette heure.
LE PASTEUR Voici donc comment je compte arranger l'affaire en attendant : l'enclos de Solvik appartiendra à la commune. La terre n'est pas sans valeur. Elle pourra toujours servir à quelque chose. Quant à la rente du capital qui reste à la caisse d'épargne, je pourrai peut-être convenablement l'employer pour le bien de la ville.
MADAME ALVING Il en sera comme vous le voudrez. Tout cela m'est aujourd'hui parfaitement indifférent.
ENGSTRAND Pensez à mon foyer pour les marins, monsieur le pasteur.
LE PASTEUR Oui, peut-être bien ; c'est une idée. Nous verrons. Il faudra réfléchir.
ENGSTRAND Non, diable ! pas de réflexion... (Se reprenant.) Ah, Seigneur Jésus !...
LE PASTEUR(avec un soupir) Et puis, je ne sais malheureusement pas combien de temps j'aurai à m'occuper de ces affaires et si l'opinion publique ne me forcera pas à me retirer. Tout dépend du résultat de l'enquête.
ENGSTRAND Jakob Engstrand est, comme qui dirait, l'ange du salut, monsieur le pasteur !
LE PASTEUR Non, non, voilà ce que je ne peux pas du tout accepter.
ENGSTRAND Et pourtant cela sera. J'en sais un, moi, qui, une fois déjà, a pris sur lui la faute d'autrui.
LE PASTEUR Jakob ! (Il lui serre la main.) Vous êtes un homme rare. Allons ! on fera le nécessaire pour votre foyer, vous pouvez y compter. (ENGSTRAND veut remercier, mais est étranglé par l'émotion.)
LE PASTEUR(mettant son sac de voyage en bandoulière) Et maintenant, en avant ! Nous partons ensemble, nous deux.
ENGSTRAND(bas à REGINE qui se tient près de la porte de la salle à manger) Viens avec moi, fillette ; tu seras comme une princesse.
REGINE(hochant la tête) Merci ! (Elle passe dans le vestibule et tend au pasteur son pardessus.)
LE PASTEUR Adieu, madame Alving ! Et puissent l'ordre et la règle pénétrer bientôt dans cette demeure.
MADAME ALVING Adieu, Manders ! (Elle gagne le jardin d'hiver en voyant OSVALD entrer par la porte du jardin.)
ENGSTRAND(secondé par REGINE, aidant LE PASTEUR à mettre son pardessus) Adieu, mon enfant, et si quelque chose t'arrivait, tu sais où trouver Jakob Engstrand. (Bas.) Petite rue du Port, hm... ! (A Mme ALVING et à OSVALD.) Et la maison des marins s'appellera l'"Asile du chambellan Alving"... voilà. Et, s'il m'est permis de diriger cette maison comme je l'entends, on peut être sûr qu'elle sera digne de feu monsieur le chambellan.
LE PASTEUR(à la sortie) Hum... ! Venez, mon cher Engstrand. Adieu, adieu ! (Ils sortent par le vestibule.)
OSVALD(s'approchant de la table) Qu'est-ce que cette maison dont il parlait ?
MADAME ALVING Une sorte de foyer qu'ils veulent fonder, lui et le pasteur Manders.
OSVALD Tout va brûler. Il ne restera rien pour rappeler la mémoire de mon père. Et moi aussi je vais brûler. (REGINE le regarde, frappée.)
MADAME ALVING Osvald ! Tu n'aurais pas dû rester si longtemps là-bas, mon pauvre garçon.
OSVALD(s'asseyant à la table) Je crois que tu as raison.
MADAME ALVING Laisse-moi essuyer ton visage, Osvald ; tu es tout mouillé. (Elle l'essuie avec son mouchoir.)
OSVALD(promenant devant lui un regard indifférent) Merci, mère.
MADAME ALVING N'es-tu pas fatigué, Osvald ? Tu voudrais dormir peut-être ?
OSVALD(avec angoisse) Non, non... je ne veux pas dormir ! Je ne dors jamais, je fais semblant. (D'une voix sourde.) Cela viendra bien assez tôt.
MADAME ALVING(le regardant avec inquiétude) Ah ! c'est donc vrai que tu es malade, mon enfant béni ?
REGINE(l'oreille tendue) Monsieur Alving est malade ?
OSVALD(avec impatience) Et puis, fermez toutes les portes ! cette angoisse mortelle...
MADAME ALVING Ferme, Régine. (REGINE ferme et se tient à la porte du vestibule. Mme ALVING ôte son châle ; REGINE en fait autant.)
MADAME ALVING(approchant une chaise d'OSVALD et s'asseyant auprès de lui) Tu vois : je me mets à côté de toi.
OSVALD Oui, c'est ça ! il faut aussi que Régine reste là. Il faut que Régine se tienne toujours près de moi. Tu me tendras la main, Régine, n'est-ce pas ?
MADAME ALVING Osvald, ta mère n'est-elle pas là pour te tendre la main ?
OSVALD Toi ? (Souriant.) Non, mère ; ce service-là, tu ne peux me le rendre. (Il rit péniblement.) Toi ! ah, ah ! (Il la regarde gravement.) Cependant c'était bien à toi de le faire. (Avec violence.) Pourquoi ne me tutoies-tu pas, Régine ? Pourquoi ne m'appelles-tu pas Osvald ?
REGINE(bas) Je ne crois pas que cela plaise à Madame.
MADAME ALVING Sous peu, tu en auras le droit. Maintenant viens te mettre à côté de nous, toi aussi. (REGINE s'assied en silence et avec quelque hésitation de l'autre côté de la table.)
MADAME ALVING À présent, mon pauvre enfant tourmenté, je veux enlever le poids qui pèse sur ton esprit.
MADAME ALVING Oui, Osvald, j'en suis sûre. Tout à l'heure, lorsque tu as parlé de la joie de vivre, tout s'est éclairé pour moi. Ma vie entière m'est apparue sous un nouveau jour.
OSVALD(secouant la tête) Je ne comprends rien à tout cela.
MADAME ALVING Ah ! si tu avais connu ton père alors qu'il n'était encore qu'un tout jeune lieutenant. La joie de vivre ! Il semblait la personnifier...
MADAME ALVING Rien qu'à le voir, il répandait un air de fête autour de lui. Et puis cette force indomptable, cette plénitude de vie qu'il y avait en lui.
MADAME ALVING Et voilà ce joyeux enfant — car c'était vraiment un enfant à cette époque —, le voilà réduit à vivre là, dans une ville quelconque qui n'avait aucune joie à lui offrir, rien que des plaisirs. Au lieu d'un but dans l'existence, il n'avait qu'un emploi. Au lieu d'un travail où tout son esprit pût s'exercer, des affaires. Et pas un camarade capable de sentir ce que c'est que la joie de vivre : rien que des compagnons d'oisiveté et d'orgie.
MADAME ALVING Ton pauvre père n'a jamais trouvé de dérivatif à cette joie de vivre qui débordait en lui. Moi non plus, je n'apportais pas de sérénité à son foyer.
MADAME ALVING On ne m'a jamais enseigné que devoirs et autres choses de ce genre, et longtemps j'ai vécu là-dessus. Toute l'existence se résumait en devoirs — mes devoirs, ses devoirs, etc. Je crains d'avoir rendu la maison insupportable à ton pauvre père, Osvald.
OSVALD Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de cela dans tes lettres ?
MADAME ALVING Jamais, avant ce jour, je n'ai cru possible de tout t'avouer, à toi, son fils.
MADAME ALVING(lentement) Je ne voyais qu'une chose : c'est que ton père était un homme perdu avant ta naissance.
OSVALD(d'une voix sourde) Ah !... (Il se lève et s'approche de la fenêtre.)
MADAME ALVING Il y avait encore une chose qui me préoccupait sans cesse, c'est que Régine était de droit dans cette maison... au même titre que mon propre enfant.
REGINE(se parlant à soi-même) Ainsi ma mère en était une...
MADAME ALVING Ta mère avait beaucoup de bonnes qualités, Régine.
REGINE Oui, mais c'en était une quand même. Oh ! je l'ai bien pensé quelquefois ; mais... Oui, Madame, voilà ! Me permettez-vous de partir sur-le-champ ?
MADAME ALVING Vraiment, Régine, tu voudrais partir ?
OSVALD(s'avançant vers REGINE) Tu veux partir, maintenant que tu es ici chez toi.
REGINE Merci, monsieur Alving... c'est vrai, à présent je peux dire Osvald ; mais ce n'est pas précisément comme je l'avais envisagé.
MADAME ALVING Régine, je n'ai pas été franche avec toi.
REGINE Ça, vous pouvez le dire ! Si j'avais su qu'Osvald était malade... et qu'il ne pouvait rien y avoir de sérieux entre nous... Non, je ne peux pas rester ici à m'user au profit de gens malades.
OSVALD Quoi ? pas même pour un homme qui te touche de si près ?
REGINE Non, je ne le peux pas. Une fille pauvre doit employer sa jeunesse. Autrement elle pourrait se trouver sans feu ni toit quelque jour. Et moi aussi, Madame, j'en possède, de la joie de vivre.
MADAME ALVING Hélas, oui ! Mais ne va pas te perdre, Régine.
REGINE Bah ! Si je me perds, c'est que je dois me perdre. Si Osvald ressemble à son père, je dois ressembler à ma mère, j'imagine... Puis-je demander à Madame si le pasteur Manders est informé de ce qui me concerne ?
REGINE(s'enveloppant de son châle) En ce cas, je dois me hâter, pour prendre le bateau. C'est si facile de s'entendre avec le pasteur, et il me semble que j'ai tout autant de droit sur l'argent que lui... ce boiteux de menuisier.
REGINE(la regardant froidement) Madame aurait pu m'élever comme la fille d'un homme de bonne condition ; cela aurait été plus convenable. (Avec un mouvement d'épaules.) Ah bah !... Je m'en fiche ! (Regardant de côté, avec amertume, la bouteille fermée.) J'aurai sans doute d'autres occasions de boire du champagne avec des gens de bonne condition, tout de même.
MADAME ALVING Si jamais tu as besoin d'un foyer, Régine, viens chez moi.
REGINE Non, je vous remercie, Madame. Le pasteur Manders me prendra à sa charge. Et si cela devait mal finir, je connais une maison où je serai chez moi.
OSVALD(avec impatience) Mon père... mon père. Je n'ai jamais rien connu de mon père. Je n'ai pas de souvenir de lui, si ce n'est qu'une fois il m'a fait vomir !
MADAME ALVING C'est affreux, quand on y pense ! Un enfant ne doit-il pas aimer son père, malgré tout ?
OSVALD Quand ce père n'a aucun titre à sa reconnaissance ? Quand l'enfant ne l'a jamais connu ? Et toi, à l'esprit si large sur tout autre point, tu croirais vraiment à ce vieux préjugé ?
MADAME ALVING Tu me connais ; mais... est-ce là tout ?
OSVALD Et je sais combien tu m'aimes : il faut bien que je t'en sois reconnaissant. Et puis, tu peux m'être tellement utile, maintenant que je suis malade.
MADAME ALVING N'est-ce pas, Osvald ? Oh ! j'en suis presque à bénir ta maladie qui t'a ramené près de moi. Car, je le vois bien, je ne te possède pas ; il faut que je te conquière.
OSVALD(avec impatience) Oui, oui, oui, tout cela, ce sont des mots. Il faut te rappeler, mère, que je suis un homme malade. Je ne peux pas m'occuper d'autrui ; j'ai assez de mal à penser à moi-même.
OSVALD(traversant la scène) Régine l'aurait fait en échange d'une bonne parole de ma part.
MADAME ALVING Je ne comprends pas. Pourquoi parles-tu d'angoisse et de Régine ?
OSVALD La nuit n'est-elle pas bien avancée, mère ?
MADAME ALVING Le jour va poindre. (Elle regarde par une fenêtre du jardin d'hiver.) Voici l'aube qui rougit les sommets. Et le temps sera beau, Osvald, dans un instant, tu pourras voir le soleil.
OSVALD Je m'en réjouis. Il y a tant de choses qui peuvent me réjouir et m'inviter à vivre...
MADAME ALVING Oh ! tu pourras bientôt te remettre au travail, mon cher garçon, puisque tu n'as plus ces pensées déprimantes qui te rongeaient et que tu ruminais sans cesse...
OSVALD C'est bien heureux que tu aies dissipé toutes ces illusions. Et maintenant que j'ai pu franchir ce pas... (S'asseyant sur le sofa.) nous allons parler, mère.
MADAME ALVING Oui, c'est ça. (Elle approche un fauteuil du sofa et s'assied tout près de lui.)
OSVALD Et puis le soleil se lève, et puis tu sais tout, et puis voilà l'angoisse passée.
MADAME ALVING Tu peux y compter, mon cher, mon unique enfant. Est-ce que je vis pour autre chose que pour toi ?
OSVALD Oui, oui. Alors, écoute-moi. Mère, tu as l'âme forte, je le sais. Eh bien, il faut que tu te tiennes bien tranquille et que tu m'écoutes sans m'interrompre...
MADAME ALVING Mais qu'y a-t-il donc de si terrible ?...
OSVALD Tu ne dois pas te récrier, entends-tu ; tu me le promets ? Nous allons en parler très doucement, assis l'un près de l'autre ; tu me le promets, mère ?
MADAME ALVING Oui, oui, je te le promets. Parle seulement !
OSVALD Bien. Alors, il faut que tu saches que cette fatigue... et puis cet état où la pensée du travail m'est insupportable, tout cela n'est pas la maladie même.
OSVALD Tiens-toi donc tranquille. Voilà où j'en suis...
MADAME ALVING(bondissant) Tout cela est faux, Osvald ! C'est impossible ! Cela ne se peut pas !
OSVALD J'ai eu un accès là-bas. Il a vite passé ; mais quand j'ai su ce que c'était, je suis accouru ici près de toi, affolé, poursuivi par l'angoisse, aussi vite que j'ai pu.
OSVALD Oui ; c'est une indicible horreur, vois-tu. Ah, s'il ne s'agissait que d'une maladie mortelle ordinaire ! Car je n'ai pas tellement peur de mourir... et cependant j'aimerais vivre aussi longtemps que possible.
MADAME ALVING Oui, oui, Osvald, et il en sera ainsi !
OSVALD Mais il y a là quelque chose de si horrible. Retourner pour ainsi dire à l'état de petit enfant ; avoir besoin d'être nourri, avoir besoin... Ah !... Il n'y a pas de paroles pour exprimer ce que je souffre !
OSVALD(bondissant de sa place) Non, jamais ! C'est justement cela que je ne veux pas ! Je n'y tiens pas, à l'idée de rester dans cet état des années peut-être... de vieillir, de grisonner ainsi. Et tu pourrais peut-être mourir et me laisser seul. (Il prend place sur la chaise de Mme Alving.) Car cela ne finit pas nécessairement par une mort immédiate, a dit le médecin. Il prétend que c'est le cerveau qui mollit... une sorte de mollesse dans le cerveau ou quelque chose d'approchant (Avec un pénible sourire.-,) il me semble que l'expression sonne bien. Je ne peux m'empêcher de penser à des draperies de velours de soie, d'un rouge cerise... quelque chose de délicat à caresser.
OSVALD(se levant d'un bond et traversant la scène) Et tu m'as enlevé Régine ! Que n'est-elle ici ! Elle, elle m'aurait aidé !
MADAME ALVING(s'approchant de lui) Que veux-tu dire, mon enfant chéri ? Y a-t-il une aide que je ne sois pas prête à t'offrir ?
OSVALD Quand j'ai repris mes sens, après mon accès de là-bas, le médecin m'a dit que, si cela se renouvelait — et cela se renouvellera —, il n'y aurait plus d'espoir.
OSVALD Je l'y ai forcé. Je lui ai dit que j'avais des dispositions à prendre... (Avec un malin sourire.) Et cela était vrai. (Il tire une petite boite de la poche intérieure de son veston.) Mère, tu vois cela ?
OSVALD Il faut y survivre. Si Régine était ici, je lui dirais ma détermination... et je réclamerais d'elle ce dernier service. Elle, j'en suis sûr, ne refuserait pas de me venir en aide.
OSVALD Si l'accès m'avait pris en sa présence et qu'elle m'eût vu étendu, plus faible qu'un petit enfant, impotent, misérable, sans espoir... sans salut possible...
MADAME ALVING Si cela devient nécessaire. Mais non, cela n'arrivera pas. C'est à jamais, à jamais impossible !
OSVALD Espérons-le. Et vivons ensemble tant que nous pourrons. Merci, mère. (Il s'assied dans le fauteuil que Mme Alving a rapproché du sofa. Le jour paraît ; la lampe continue à brûler sur la table.)
MADAME ALVING(s'approchant doucement) Te sens-tu calme maintenant ?
MADAME ALVING(penchée sur lui) Ce n'était qu'un terrible jeu de ton imagination, rien que de l'imagination. Tout cela t'a bouleversé. Maintenant il faut que tu te reposes, ici, chez ta mère, ô mon enfant chéri ! Tout ce que tu désireras, tu l'auras comme au temps où tu étais tout petit... Tu vois : l'accès est fini. Ah ! je le savais bien... Et tu vois, Osvald, la belle journée que nous avons — toute brillante de soleil. Tu vas pouvoir te retrouver ici, chez toi. (Elle s'approche de la table et éteint la lampe. Le soleil se lève. Au fond du paysage, les montagnes et le glacier resplendissent des rayons du matin.)
OSVALD(immobile dans son fauteuil, tourne le dos au fond de la scène ; soudain, il prononce ces paroles) Mère, donne-moi le soleil.
MADAME ALVING(près de la table, le regardant, étonnée) Que dis-tu ?
OSVALD(répétant d'une voix sourde et atone) Le soleil... le soleil.
MADAME ALVING(s'approchant de lui) Osvald, qu'as-tu ? (OSVALD semble s'affaisser dans le fauteuil ; tous ses muscles se détendent ; le visage est sans expression ; les yeux regardent, éteints, devant eux.)
MADAME ALVING(tremblante de frayeur) Que se passe-t-il ? (Criant.) Osvald, qu'as-tu ? (Elle se jette à genoux devant lui et le secoue.) Osvald ! Osvald ! Regarde-moi ! Tu ne me reconnais pas ?
OSVALD(avec la même voix atone) Le soleil... le soleil.
MADAME ALVING(se levant d'un bond, désespérée, les deux mains dans les cheveux, et criant) Je ne pourrai pas ! (À voix basse, toute raidie.) Je ne pourrai pas !... Jamais ! (Subitement.) Mais où est-elle ? (Elle cherche rapidement dans la poche d'OSVALD.) Là ! (Elle recule de quelques pas et s'écrie.) Non, non, non !... Oui !... Non, non ! (Les mains crispées sur ses cheveux, elle se tient à quelques pas de son fils et le fixe avec une muette épouvante.)
OSVALD(toujours immobile dans son fauteuil) Le soleil... le soleil. (FIN)
Résumé & indications
Les Revenants est une pièce de tension et de dévoilement, où Ibsen fait du drame familial une enquête sur l’héritage moral, les mensonges nécessaires et les destructions silencieuses. À partir d’une situation en apparence simple — le retour d’Osvald chez sa mère, à la veille de l’inauguration d’un orphelinat commémorant la mémoire du père défunt — le texte fait surgir, presque en temps réel, tout ce que la maison a contenu, dissimulé et transmis. Le passé n’est jamais passé : il revient sous forme de gestes, de discours, de symptômes, de secrets et de répétitions. Le titre lui-même dit cette persistance des morts dans le vivant, des idées reçues dans les corps, des fautes anciennes dans les relations les plus intimes.
La pièce repose sur une mécanique de conversation d’une précision redoutable. Chacun parle avec ses convictions, ses aveuglements, sa rhétorique sociale ou morale, mais les paroles se dérobent, se retournent contre celui qui les prononce, et révèlent davantage qu’elles ne cachent. Madame Alving, longtemps contrainte au silence, devient la figure centrale d’un dévoilement tragique : elle a organisé sa vie pour tenir à distance le scandale, sauver les apparences, protéger son fils, et c’est précisément cette stratégie de protection qui a nourri le désastre. Face à elle, le pasteur Manders incarne la force des principes, de la respectabilité et de la norme, mais son autorité se fissure dès qu’elle se confronte au réel. Osvald, enfin, apporte à la pièce sa dimension la plus bouleversante : artiste revenu d’ailleurs, porteur d’une fragilité physique et mentale inexpliquée d’abord, il fait entrer la catastrophe dans le registre du corps, de la transmission et de l’impuissance. Régine et Engstrand, en contrepoint, font circuler des désirs plus immédiats, plus vifs, mais eux aussi pris dans les rapports de domination, de dette et de filiation brouillée.
Pour les comédiens, Les Revenants demande une écoute extrême, une grande exactitude de rythme et une capacité à laisser affleurer sous chaque réplique les forces contraires : l’affection et le reproche, la pudeur et la violence, la politesse et la panique. Rien n’est gratuit dans cette parole, mais rien n’est jamais purement informatif non plus. Ibsen écrit des affrontements où la pensée se heurte à l’émotion, où le non-dit compte autant que l’aveu, où les silences, les reprises, les détours et les interruptions construisent la tragédie. Le jeu gagne à ne jamais surligner la “grande idée” ; il s’agit au contraire de partir du concret, du présent de la scène, des intérêts immédiats de chacun, pour laisser apparaître l’ampleur du gouffre. Les personnages ne défendent pas seulement des opinions : ils défendent une image d’eux-mêmes, une place dans le monde, parfois une survie intérieure.
Pour les metteurs en scène, la pièce offre un espace très net, presque clos, qui peut devenir un piège, une chambre d’échos, un lieu de contamination. Le paysage du fjord, la pluie, la brume, puis le feu et enfin la lumière du matin composent moins un décor qu’un mouvement dramaturgique : l’extérieur répond à l’intérieur, la nature reflète les états de conscience, et la lumière finale n’est pas une délivrance simple. Le dernier tableau, en particulier, exige une attention rare : il ne s’agit pas d’un dénouement apaisé, mais d’une suspension au bord de l’insoutenable, où l’amour maternel se heurte à l’irréversibilité de la maladie et à l’impossibilité de “sauver” l’autre par la seule volonté. La pièce se termine sur une demande adressée au soleil, comme si la clarté du monde devenait la dernière chose encore désirable et inaccessible.
Monter Les Revenants, c’est faire entendre une critique radicale des façades sociales, mais aussi une tragédie de l’intime où chacun paie le prix de ce qu’il a dû taire. Le drame n’oppose pas simplement la morale à la vérité : il montre comment la morale elle-même peut produire du mensonge, comment la fidélité aux formes peut détruire les vies qu’elle prétend protéger. C’est ce mélange de lucidité, de cruauté et de pitié qui donne à la pièce sa modernité. Elle demande au plateau de tenir ensemble le naturel du quotidien et l’ampleur du mythe familial, la conversation presque réaliste et l’irruption d’un cauchemar transmis de génération en génération.
Taille des rôles
5 personnages, 19 650 mots de répliques.
Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.