Vous faites partie d'une troupe ? Créez gratuitement sa fiche : spectacles, agenda, recrutement, et toute l'organisation de la troupe (membres, disponibilités, textes).
(Un espace boisé près de l'enclos d'Aase. En bas, un torrent. De l'autre côté, un vieux moulin. Chaude journée d'été. Peer Gynt, garçon de vingt ans, solide et bien bâti, descend le sentier, suivi de sa mère Aase, petite et délicate. Elle le gronde et paraît furieuse.)
AASE Tu vois bien : tu n'oses pas. Fi, le vilain ! Tout cela, ce ne sont que des histoires.
PEER GYNT(s'arrêtant) Non, — c'est vrai d'un bout à l'autre.
AASE(se plaçant devant lui) Tu n'as pas honte de mentir à ta mère ? Ah çà ! tu t'en vas chasser le renne dans les fjaells pendant des mois sans te soucier de la récolte ; tu rentres ensuite sans fusil ni gibier, la pelisse déchirée, et maintenant tu veux me faire voir la lune en plein midi, avec tes histoires de chasse à dormir debout. Voyons ! ce bouquetin, où l'as-tu surpris ?
PEER GYNT J'étais à l'affût, retenant mon souffle. J'entendais la couche de neige craquer sous ses sabots et j'apercevais un bout de corne. Alors je me glissai doucement, je rampai de son côté, et, caché entre les pierres, je l'épiai. Non, vrai, tu n'as jamais vu bouquetin pareil, si gras, si luisant.
PEER GYNT Paf ! je tire. Le bouquetin roule par terre, Alors je lui saute sur le dos, lui saisis l'oreille gauche et vais lui plonger mon couteau entre les épaules, quand, tout à coup, le monstre pousse un rugissement, se dresse sur ses quatre pattes, jette plusieurs fois sa tête en arrière, me fait tomber le couteau de la main et, m'emprisonnant les reins entre ses cornes, comme dans un étau, bondit avec moi à travers le fjaell de Gendin.
PEER GYNT Le connais-tu, ce fjaell, d'un demi-mille de long, cette arête aiguë comme une faux, aboutissant à une pente abrupte, toute en éboulements, en névès ? Des deux côtés, un roc à pic descendant droit, jusqu'au fjord noir, sinistre, vertigineux et profond de treize cents aunes ? Lancés sur cette crête, la bête et moi, nous fendions l'air. Jamais je n'avais enfourché pareille monture ! On eût dit que nous galopions vers le soleil. Au-dessous de nous, dans l'abîme, des aigles aux ailes brunes semblaient voler en arrière, comme des fétus emportés par le vent. Tout en bas, je vis un énorme glaçon se briser contre la côte, et pas le moindre bruit ne me parvint. Seuls les démons du vertige, chantant, dansant en ronde, m'emplissaient les yeux et les oreilles.
PEER GYNT Tout à coup, sur un point de cette crête escarpée, une volée de perdrix cachée dans un creux se leva, caquetante, effarée sous les sabots du bouquetin. Celui-ci fait un demi-tour et, d'un saut mortel, se précipite dans le gouffre ! (Aase chancelle et s'accroche à un arbre. Peer Gynt continue sans s'arrêter.) Derrière nous la sombre falaise, devant nous un abîme sans fond ! Nous fendîmes d'abord une couche de brouillard, puis une nuée de mouettes qui, poussant des cris de peur, s'envolèrent aux quatre vents. Nous descendions comme un trait. Tout au fond j'apercevais une tache brillante, blanche comme un ventre de renne. Mère ! c'était notre propre image reflétée par le lac tranquille et qui, vers la surface des eaux, montait du train foudroyant qui nous emportait nous-mêmes.
PEER GYNT Bouc contre bouc, celui de l'air, celui du lac se rencontrèrent enfin. Le flot jaillit, écumant. Et nous voilà battant l'eau longtemps, longtemps, lui nageant en avant, moi à sa remorque, jusqu'à la rive nord du fjord. Alors je pris le chemin d'ici.
PEER GYNT Le bouquetin ? Il court encore. (Il fait claquer ses doigts et exécute une pirouette.) Bien malin qui le rattrapera !
AASE Et tu ne t'es pas cassé le cou ? Pas même les jambes ? Tu ne t'es pas rompu le dos ? Oh ! merci, mon Dieu, qui m'avez préservé et rendu mon garçon ! Pourtant la culotte a reçu un accroc. Mais il n'y a pas de quoi parler, quand on pense à tout ce qui aurait pu lui arriver. (Elle s'arrête soudain, le regarde, bouche béante, reste longtemps sans trouver de paroles, et s'écrie enfin.) Ah ! bandit ! ah ! maître menteur ! En voilà des inventions du diable ! Mais cette histoire que tu me débites, je me souviens l'avoir entendue conter quand j'étais jeune fille. Ce n'est pas à toi, c'est à Gudbrand Glese qu'elle est arrivée.
PEER GYNT Elle nous est arrivée à tous deux quoi ! Ces histoires-là, ça se répète de temps en temps.
AASE(rageusement) Oui, oui, ça peut se retourner, un mensonge, s'enjoliver de mille façons, se parer si bien qu'on n'en reconnaisse plus la vieille carcasse. C'est bien là ce que tu fais. Tu lui mets des ailes d'aigle et d'autres choses magnifiques ou horribles. À la fin le monde est pris dans ce tissu de contes. Ça vous effraie, ça vous coupe la parole. On ne reconnaît plus une histoire qu'on connaissait depuis longtemps.
PEER GYNT Si quelqu'un d'autre que toi me disait cela, je l'assommerais.
AASE(pleurant) Mon Dieu ! si je pouvais mourir et reposer en terre ! Rien ne prend sur lui, ni pleurs, ni prières. Ah ! Peer tu es bien perdu, à tout jamais perdu !
PEER GYNT Va, petite mère, tu es gentille et tu as raison dans tout ce que tu dis. Ne te fâche pas et sois gaie.
AASE Tais-toi ! Peut-on être gaie avec un cochon de fils comme toi ? N'est-ce pas dur pour une pauvre veuve d'être ainsi abreuvée de honte ? Voilà toute ma récompense. (Elle pleure de nouveau.) Qu'est-ce qui reste de toutes les richesses de ton grand-père ! Où sont les boisseaux d'argent du vieux Rasmus Gynt ? Où sont tous ses écus ? Ton père les a fait danser. Il les a semés comme du sable, achetant des terrains dans toutes les communes d'alentour, se faisant rouler dans des carrioles dorées. Et tout l'argent gaspillé pour ce grand festin d'hiver où les bouteilles volaient en éclats, où chaque convive brisait son verre contre le mur ? Où est-il, cet argent ?
AASE Silence devant ta mère ! Regarde la maison, l'enclos ! Il n'y a pas deux vitres dont l'une ne soit bouchée avec de vieux chiffons. Les haies et les barrières sont par terre ; le bétail n'a pas où s'abriter ; les champs sont en friche, et il y a une saisie tous les mois.
PEER GYNT Trêve de radotages ! La chance a souvent tourné au moment où on s'y attendait le moins.
AASE La chance ? Il y a longtemps qu'on n'en cultive plus ici. Ah ! l'on ne dirait pas que tu es un homme, toi ; et pourtant tu es toujours le même gars solide et dégourdi dont ce prêtre de Copenhague, qui t'a demandé ton nom, disait qu'il n'y avait pas de prince là-bas à avoir une aussi bonne tête. Même que ton père, pour ce propos, lui a fait cadeau d'un cheval, et d'un traîneau par-dessus le marché. Oh ! en ce temps-là, on admirait tout chez nous. Le doyen, le capitaine et tout le bataclan ne sortaient pas de la maison, mangeant, buvant, faisant ripaille à en crever. Mais c'est dans le malheur qu'on connaît les gens. Du jour où "Jean, le colporteur" s'en fut allé par les chemins, son sac sur le dos, tout devint silencieux ici, il ne vint plus âme qui vive. (Elle s'essuie les yeux avec son tablier.) Oui, oui, tu es grand et fort, et tu devrais bien servir d'appui à la vieille mère malade, soigner l'enclos, défendre les derniers restes de ton bien. (Elle recommence à pleurer.) Vaurien ! Dieu sait que tu ne m'as jamais été d'aucun aide. À la maison, tu ne sais que faire le fainéant, étendu devant l'âtre, à remuer la cendre. Dehors, quand tu vas à une assemblée, tu fais fuir les filles et te bats avec les plus mauvais sujets de la commune. À cause de toi, je suis la risée de tout le monde.
AASE(le suivant) Nieras-tu que c'est toi qui as monté, il n'y a pas bien longtemps, ce terrible boucan de Lunde, où vous vous êtes battus comme chiens enragés ? N'est-ce pas toi qui as cassé le bras à d'Aslak, le forgeron, ou qui lui as, du moins, foulé un doigt ?
AASE Va, tu me dégoûtes ! Quoi ! Battu par un sale ivrogne, par un pilier de cabaret, par un misérable noceur de cette espèce ! (Elle recommence à pleurer.) Ah ! j'ai essuyé bien des hontes et des ignominies, mais celle-ci est la pire de toutes : Un gaillard ? Et quand c'en serait un, était-ce une raison pour lui céder ?
PEER GYNT Que je batte ou que je sois battu, c'est toujours la même complainte. (Riant.) Console-toi, mère.
PEER GYNT Cette fois-ci tu peux sécher tes larmes. (Fermant le poing gauche.) Tiens ! dans cet étau, j'ai fini par tenir mon forgeron. Et l'autre poing faisait le marteau.
AASE Ah ! vilain batailleur ! Tu vas me faire mourir avec ta conduite !
PEER GYNT Mais non, petite mère, méchante petite mère, gentille petite mère, tu mérites mille fois mieux que cela. Va ! fie-toi à ma parole. Tout le monde, dans la commune, s'inclinera devant toi. Attends seulement que j'aie fait quelque grande, très grande action !
AASE Veux-tu bien finir ! Tu es fou à lier. C'est vrai, cependant : tu aurais pu devenir quelque chose si, du matin au soir, tu n'avais pas la tête pleine de mensonges et de sottes inventions. La fille de Hægstad te regardait d'un œil tendre. Tu aurais pu l'obtenir, si tu l'avais voulu bien sérieusement.
AASE Le père n'a pas la force de résister à son enfant. Il est entêté à sa façon, mais Ingrid finit toujours par avoir le dessus. Tout en bougonnant, le vieux grognon fait ce qu'elle veut. (Elle recommence à pleurer.) Ah ! Peer, mon enfant, une fille comme cela, — très riche, — une fille de propriétaire ! Dire que, si tu avais seulement voulu, tu serais son heureux époux, au lieu de traîner ici, sale et déguenillé.
PEER GYNT Pas avant que nous soyons chez les parents de la mariée. Tu parleras pour moi. Tu es intelligente. Fais entendre raison à ce vieux fou. Dis-lui que Mads Moen est une drogue.
PEER GYNT Et dis-lui aussi quel bon garçon est Peer Gynt.
AASE Ah ! tu peux compter là-dessus ! Je te donnerai un bon certificat. On te connaîtra de figure et de dos. Pas une de tes satanées frasques n'y manquera. Ce sera un tableau complet.
AASE(avec des coups de pieds de rage) Je ne fermerai pas la bouche avant que le vieux n'ait lancé ses chiens sur toi comme sur un rôdeur de grands chemins.
AASE(lui lançant une motte de terre) Descends-moi à l'instant.
PEER GYNT Je le voudrais, mais je n'ose pas. (Il s'approche d'elle.) Fais attention et tiens-toi tranquille ; si tu rues, si tu lances des pierres, cela pourrait mal finir. Tu pourrais dégringoler.
PEER GYNT Tu devrais plutôt me donner ta bénédiction. Veux-tu ? dis ?
AASE Ce que je te donnerai, c'est une bonne fessée, si grand que tu sois.
PEER GYNT Eh bien, adieu, en ce cas, mère chérie ! Patience : je ne tarderai pas à revenir. (Il s'éloigne, se retourne et, avec un geste d'avertissement, ajoute.) Prends garde de trop remuer. (Il s'en va.)
AASE Peer ! — Miséricorde, il s'en va pour de bon ! Ah ! monteur de bouc, vilain menteur, écoute ! Non, le voici qui détale ! (Criant.) Au secours ! Je me trouve mal ! (Deux vieilles femmes, chacune un sac sur le dos, descendent la côte s'acheminant vers le moulin.)
SECONDE VIEILLE C'est Peer Gynt qui a hissé sa mère sur le toit du moulin ! (Une colline couverte de buissons et de bruyères. Au fond, le chemin communal, bordé d'une haie. Peer Gynt arrive par un sentier, se dirige vivement jusqu'à la haie et regarde le pays qui s'étend devant lui.)
PEER GYNT Voici Hægstad. J'y serai bientôt rendu. (Il se met en devoir de franchir la haie, mais se ravise.) Qui sait ? Ingrid est peut-être seule dans sa chambre. (Il se fait un abat-jour de la main et regarde au loin.) Non. Le chemin fourmille d'invités. Hem. Je ferai peut-être mieux de rentrer. (Il retire la jambe engagée dans la haie.) Ils sont toujours là, à chuchoter, à ricaner derrière moi, que j'en ai chaud dans le dos. (Il fait quelques pas en s'éloignant de la haie et arrache quelques feuilles d'un air distrait.) Si l'on pouvait seulement boire un coup, ou si l'on pouvait se glisser sans être vu. Ou si l'on n'était pas connu de tous. Un petit verre, c'est encore ce qu'il y aurait de mieux. Quelque chose de fort. Ça vous raidit contre les risées des gens. (Il promène autour de lui un regard effrayé et se cache dans les buissons. Des gens, se rendant à la noce, passent, portant des vivres.)
UN HOMME(causant avec d'autres) Le père était un ivrogne, la mère est une gale.
UNE FEMME Après ça, rien d'étonnant que le fils soit un vaurien. (Ils passent. Un instant après, Peer Gynt sort de sa cachette, rouge de honte et les suit des yeux.)
PEER GYNT(à demi voix) Est-ce de moi qu'ils parlaient ? (Avec une indifférence forcée.) Eh bien, après ! Que m'importe ! Ils ne me mangeront pas, après tout. (Il se jette dans la bruyère et reste longtemps étendu sur le dos, regardant en l'air.) Quel drôle de nuage. On dirait un cheval sellé et bridé — il y a un cavalier dessus — et, derrière, une vieille sur un balai. (Avec un sourire malin.) Ça, c'est mère. Elle gronde, elle crie : "Peer, arrête donc, animal !" (Peu à peu il ferme les yeux.) Tu vas voir, la vieille ! Qui chevauche là-bas au soleil de midi ? Regarde : c'est Peer Gynt ! Il a le front hardi, Des gants brodés aux mains, à la hanche une épée. Une escorte le suit, toute d'or équipée, Avec des fers d'argent aux pieds de ses chevaux. En long manteau de soie, il va par monts et vaux, Et son regard descend sur une foule immense. Les femmes devant lui font une révérence, Le trouvant le plus fier et le plus beau de tous. Sur son passage il pleut de l'or comme des sous. Tous deviennent seigneurs, il n'y a plus de trace De rôdeurs ni de gueux sur les chemins où passe Entre deux rangs pressés, joyeux, émerveillés, L'empereur Peer suivi de ses mille écuyers. En chevauchant toujours il gagne une autre terre, Par dessus l'Océan. Le prince d'Angleterre Le reçoit sur la côte avec civilité. Les filles d'Angleterre étalent leur beauté Pour lui plaire, et l'on voit, se levant de leurs tables, Lui faire les honneurs les grands et les notables. L'empereur d'Angleterre aussi, portant la main À son front couronné, vient jusqu'au grand chemin Et dit... (Aslak le forgeron passe sur la route avec quelques autres.)
ASLAK Tiens ! c'est Peer Gynt. Il est saoûl, le cochon !
EER GYNT(se dressant brusquement sur son séant) Comment ça ? L'empereur... !
ASLAK(s'appuyant sur la haie et ricanant) Allons ! lève-toi, mon gars !
ASLAK Oui, mais, d'abord, mon gars, dis-moi ce que tu as fait pendant ces six semaines. Tu avais disparu. Tu viens peut-être de chez le vieux de la montagne. Hein ?
PEER GYNT Maître Aslak, j'ai fait des choses surprenantes.
ASLAK(clignant de l'œil vers ses compagnons) Voyons, conte-nous ça, Peer.
ASLAK(reculant un peu) Ne te fâche pas, Peer. Si Ingrid t'a fait faux bond, tu en trouveras d'autres. — Pense donc ! le fils de Jean Gynt ! Viens à la noce. Il y aura là de beaux morceaux de chair tendre, sans compter les veuves.
ASLAK Il s'en trouvera bien une qui voudra de toi, — Bonsoir ! Je vais saluer la mariée de ta part. (Ils s'en vont riant et parlant à mi-voix.)
PEER GYNT(les suit des yeux un instant, hausse les épaules et se détourne à demi) Qu'elle épouse qui elle veut, la fille de Hægstad. Je m'en moque, (Il s'examine.) La culotte ? Une vraie guenille. Si seulement j'en avais une de rechange ! (Frappant du pied.) Ah ! Le mépris de ces hommes ! Comme je prendrais un couteau de boucher pour leur extraire tout ce mépris du ventre ! (Regardant tout à coup derrière lui.) Qui est là ? Quelqu'un qui se moque de moi ? — Non, personne. — Je vais rentrer chez mère. (Il fait quelques pas en remontant la colline, mais s'arrête et tend l'oreille du côté d'Hægstad.) Ça grouille de filles ! Sept ou huit par homme ! Ah ! massacre et malheur, il faut que j'en sois ! — Oui, mais mère que j'ai laissée perchée sur le toit du moulin ? (Malgré lui il regarde de nouveau du côté d'Hægstad et se met à rire et à sauter.) Haïe donc ! voici la danse en train. Quel violoneux que ce Guttorm ! Ça bout, ça gronde comme un torrent. Et l'essaim de filles miroite au soleil ! Ah ! massacre et malheur, il faut que j'en sois ! (Il franchit la haie d'un seul bond et s'élance sur le chemin.) (L'enclos d'Hægstad. Au fond, la ferme. Foule d'invités.) Danse animée sur la pelouse. Assis sur une table, le violoneux. (Dans la porte, le Maître-Coq. Des cuisinières passent et repassent entre les bâtiments. Les gens mûrs sont assis çà et là, causant entre eux.)
UNE FEMME(se joignant à un groupe assis sur quelques bûches) La fiancée. Oui, c'est vrai, elle pleure un peu. Mais il ne faut jamais faire attention à cela.
LE MAÎTRE(COQ à un autre groupe) Allons, amis, videz les cruches !
UN HOMME Merci, ce n'est pas de refus. Mais tu les remplis trop vite.
UN GARS(donnant la main à une fille et passant, dans un tour de danse, devant le violoneux) Va donc, Guttorm ! ne ménage pas les cordes !
LE GARS(dansant) On est à l'aise ici. Le toit est haut, la salle est vaste !
LE MARIÉ(pleurnichant, s'approche de son père, qui cause avec quelques invités et le tire par le pan de son veston) Elle ne veut pas, père. Elle est si têtue.
ASLAK(après un court silence, à demi voix) Regarde, Peer. La voici qui danse avec un vieux.
PEER GYNT(se tournant vivement vers un homme vieux qui se tient près de lui) Tu n'en connais aucune qui ne soit pas engagée ?
L'HOMME Cherche. (Il s'éloigne de lui. Peer Gynt se calme tout à coup et glisse vers le groupe d'invités un regard timide et indécis. Tous le regardent, mais personne ne lui adresse la parole. Il cherche à aborder d'autres groupes. Sitôt qu'il s'approche d'eux, le silence se fait. Quand il s'éloigne, on le suit des yeux avec des sourires railleurs.)
PEER GYNT(à part) Oh ! ces coups d'œil, ces sourires, ces pensées venimeuses ! Ça grince à me faire claquer des dents ! (Il se glisse le long de la grille. Solveig, tenant par la main la petite Helga, entre dans l'enclos, accompagnée de ses parents.)
UN HOMME(à un autre qui se tient à quelque distance de Peer Gynt) Regarde donc. Voici les étrangers.
PEER GYNT(barre le chemin aux nouveaux arrivants et dit au père en lui désignant Solveig) Puis-je danser avec ta fille ?
LE PÈRE(doucement) Je veux bien, mais nous devons d'abord saluer les hôtes. (Ils entrent dans la maison)
LE MAITRE(COQ à Peer Gynt, en lui offrant à boire) Puisque tu es venu, il faut boire un coup.
PEER GYNT(suivant des yeux les nouveaux arrivants) Merci, je vais danser. Je n'ai pas soif. (Le Maître-Coq s'éloigne. Peer Gynt regarde du côté de la maison et sourit.) Qu'elle est blonde ! Vrai ! je n'en ai jamais vu de pareille ! Les yeux baissés sur sa jupe blanche et sur ses escarpins, elle marchait en tenant d'une main le tablier de sa mère, de l'autre un livre de cantiques enveloppé d'un mouchoir ! Il faut que je la dévisage, cette fille.
UN GARS(accompagné de plusieurs autres) Tu ne danses pas, Peer ?
UN HOMME Ma grand'mère en savait autant avant que je fusse né !
PEER GYNT Menteur ! Mes tours à moi, personne ne les sait. Une fois, j'ai fait entrer le diable dans une noisette. Une noisette piquée des vers. Vous comprenez ?
PEER GYNT Je m'en fus à la forge lui demander de casser cette noisette. Il me le promit et la posa sur un banc. Or vous savez qu'Aslak a la main dure et manie le marteau à tort et à travers.
PEER GYNT(avec entrain) Vrai Dieu ! Je puis traverser les airs sur un cheval ferré d'argent ! Et bien d'autres choses encore, sachez-le ! (Nouveaux éclats de rire.)
PEER GYNT(avec un geste de menace) Attendez, vous allez voir !
UN HOMME(à moitié ivre) Attends toi-même ! On va te donner une raclée !
VOIX NOMBREUSES On va te faire voir trente-six chandelles ! (Ils se dispersent, les vieux en colère, les jeunes riant et plaisantant.)
LE MARIÉ(s'approchant de lui) Dis donc, Peer, c'est vrai que tu chevauches dans les airs ?
PEER GYNT(d'un ton bref) Oui, Mads. Je suis un gaillard, moi.
LE MARIÉ Alors, tu possèdes aussi la veste qui rend invisible ?
PEER GYNT Tu veux dire le chapeau. Oui, j'en ai un. (Il se détourne : Solveig, tenant Helga par la main, traverse la cour.)
PEER GYNT(s'épanouissant et allant au-devant d'elle) Solveig ! Tu fais bien de venir ! (Il lui saisit le poignet.) Tu vas voir comme je te ferai danser maintenant !
LE FIANCÉ Écoute, Peer, je t'en prie ! essaie un peu.
PEER GYNT Non. Tu te passeras de mon aide. (Se ravisant, bas, d'un ton âpre.) Ingrid est dans le grenier ! (Il s'approche de Solveig.) Astu réfléchi ? (Solveig veut s'éloigner. Il lui barre le chemin.) Tu as honte de moi parce que j'ai une mine de rôdeur.
SOLVEIG(vivement) Ce n'est pas vrai ! Tu n'as pas une mine de rôdeur.
PEER GYNT Et puis, j'ai un plumet. Mais c'est par dépit, parce que tu m'avais blessé. Viens !
PEER GYNT Non ! (À demi voix, d'un ton âpre et troublant.) Je puis me faire troll ! À minuit, je serai près de ton lit. Si tu entends quelque chose qui souffle et crache, comme un chat, ne t'imagine pas que c'est ton minet ; c'est moi, entends-tu ! Je te tirerai le sang dans une tasse. Quant à ta petite sœur, je la mangerai. Car, sache-le bien, la nuit, je me fais loup-garou. Je te mordrai les jambes. (Changeant de ton, tout à coup, avec une sorte d'anxiété.) Danse avec moi, Solveig !
SOLVEIG(le fixant d'un regard triste) Tu as été méchant. (Elle entre à la maison.)
LE MARIÉ(revient d'un pas traînant) Si tu m'aides, je te donne une vache !
PEER GYNT Viens ! (Ils disparaissent derrière la maison. Au même instant, une bande d'hommes, la plupart ivres, arrivent, venant de la pelouse où l'on danse. Bruit, tumulte. Solveig, Helga, leurs parents et quelques gens âgés sortent de la maison et s'arrêtent sur le seuil.)
LE MAITRE(COQ à Aslak qui marche en tête de la bande) Paix !
ASLAK(ôtant son veston) Non ! Il faut vider l'affaire. Peer Gynt ou moi. L'un des deux touchera le sol.
(Un étroit sentier de montagne. Heure très matinale. Peer Gynt marche rapidement, l'air maussade. Ingrid, à demi vêtue de son costume de mariée, cherche à le retenir.)
INGRID L'enclos d'Hægstad et d'autres biens encore.
PEER GYNT Portes-tu un livre de cantiques dans un mouchoir et une tresse d'or à la nuque ? Marches-tu les yeux baissés sur ta jupe blanche en tenant un coin du tablier de ta mère ? Réponds !
INGRID C'est bien. Nous verrons qui pleurera le dernier ! (Elle descend la côte.)
PEER GYNT(reste un instant immobile, puis s'écrie) Le diable soit de tous les souvenirs ! Le diable soit de toutes les femmes !
INGRID(tournant la tête vers lui, avec sarcasme) Excepté une !
PEER GYNT Oui, excepté une ! (Ils s'éloignent chacun de son côté.) (Un lac de montagne aux bords humides et marécageux. Un orage approche. Aase regarde de tous côtés et pousse des appels anxieux. Solveig est avec elle, la suivant avec peine. Derrière elles, à quelque distance, les parents de Solveig et Helga.)
AASE(gesticulant et s'arrachant les cheveux) Tout est contre moi ! tout m'accable ! Le ciel et l'eau, et tous ces fjaells maudits ! Le ciel envoie du brouillard pour l'égarer ! L'eau traîtresse se dissimule pour le perdre ! Les fjaells le menacent de leurs avalanches. Et les hommes ! Les hommes le poursuivent ! Ils veulent le tuer ! Oh ! Dieu ! si cela leur réussissait pourtant ? Le petit monstre, qui s'est laissé tenter par le diable ! (Se tournant vers Solveig.) Oui, est-ce seulement concevable ? Lui qui ne savait que mentir et inventer des contes, — lui qui n'était fort qu'en paroles et n'a jamais rien fait qui vaille, lui ! Vraiment on ne sait si l'on doit rire ou pleurer ! — Ah ! nous avons été unis dans l'heur et le malheur. Car il te faut savoir que mon homme ne faisait que boire et vagabonder à travers la commune. En folies, en sottises, il a dissipé tout notre avoir. Et pendant ce temps je gardais le logis avec mon petit Peer. Tout ce que nous pouvions, c'était de ne pas y songer. Car, pour résister vraiment, le courage m'a toujours manqué. Je n'ai jamais pu regarder le sort en face : C'est trop horrible. Et puis, on est bien aise de secouer son chagrin et d'éloigner ses pensées. Tout est bon pour cela : l'un se sert de l'eau-de-vie, l'autre du mensonge. Ah ! oui ! c'est ainsi que nous avions recours aux contes, aux histoires de princes, de trolls et de bêtes. Et aussi de mariées enlevées. Mais qui aurait pu prévoir que toutes ces inventions du diable lui feraient tourner la tête ? (Reprise par l'angoisse.) Ah ! Qu'était-ce que ce cri ? Bien sûr, une nixe ou un vampire ! Peer ! Peer ! — Là, là, sur cette hauteur ! — (Elle court sur une petite élévation et regarde par-dessus l'eau. Les parents de Solveig la rejoignent.)
AASE(souriant et se rengorgeant fièrement) Tout ? Il y aurait trop à dire. Tu perdrais patience.
SOLVEIG Vous serez plus tôt fatiguée de parler que moi d'écouter. (Hauteurs vues au pied des fjaells. Au loin, des sommets neigeux. Les ombres s'allongent. Le jour décline.)
PEER GYNT(accourant à toutes jambes et s'arrêtant sur la colline) Toute la commune est après moi ! Ils sont armés de bâtons et de fusils. En avant, on entend brailler le père de la mariée ! Eh bien ! on en parle, maintenant, de Peer Gynt ! C'est une autre affaire que de se colleter avec un forgeron ! Ça s'appelle vivre, au moins ! On se sent comme un ours de la tête aux pieds. (Il bondit et lance le poing à droite et à gauche.) Braver, lutter, nager contre le courant ! Frapper ! Abattre ! Déraciner des arbres ! C'est ça qui s'appelle vivre ! Ça vous trempe l'âme et vous gonfle le cœur ! Au diable contes et fadaises ! (On voit trois filles courir sur la colline. Elles crient et chantent.)
LA SECONDE(embrassant Peer) Il est ardent comme un tison.
LA TROISIÈME(en faisant autant) Le cou brûlant, la bouche humide.
PEER GYNT(dansant au milieu des filles) Troll, j'ai trois corps, un corps par femme, La joie aux yeux, la mort dans l'âme !
LES TROIS(FILLES font des pieds de nez du côté des sommets, criant et chantant) Trond, Koré, Bord, bonsoir, lutin, Danse tout seul jusqu'au matin ! (Elles entraînent en dansant Peer Gynt dans les montagnes. La chaîne des Ronden. Coucher de soleil. Tout autour des cimes rayonnantes.)
PEER GYNT(arrivant, les yeux égarés) Arrêtez, merveilleux portiques, Palais de flamme, ardentes tours ! Ça ! ne me faites pas la nique Et ne reculez pas toujours ! Sur la plus haute de vos pointes, Je vois un coq tendre le cou, En agitant ses ailes peintes, Pour s'envoler je ne sais où. Hé ! quels sont ces troncs, ces racines, Qui sortent du cœur des rochers, Ces géants aux sinistres mines Sur des pieds de hérons perchés ? Est-ce l'arc-en-ciel qui s'étale, Avec son éclat indécis Qui, tantôt rouge et tantôt pâle, M'aveugle. Au-dessus des sourcils, Quel mal de tête épouvantable ! J'ai là comme un cercle de fer. On dirait que la main du diable Me l'a mis au fond de l'enfer. (Se laissant choir par terre.) Le bouquetin ? Quel conte bête, Quelle histoire à dormir debout !... La mariée ? Un coup de tête À me faire tordre le cou... Oui, j'ai couru quelques bordées... Aurais-je fait le loup-garou Avec trois filles possédées ? Bah !... quel conte à dormir debout ! (Regardant au-dessus de lui, au loin.) Là, vers le ciel, un aigle monte ; Le canard, par-dessus les monts, Vole au midi... Moi, quelle honte ! Je barbote dans nos limons... (Se levant d'un bond) Non, non ! suivons leurs vols superbes ! Je veux, à cet oiseau pareil, Me tremper dans les vents acerbes Et me baigner dans du soleil ! Par-dessus les buttes de terre, Les montagnes et les détroits, Au nez du prince d'Angleterre Aller trinquer avec des rois ! Et vous, filles, dont j'eus envie, Adieu ! je vais où l'on m'attend Et ne reviendrai de ma vie, Si parfois l'humeur ne m'en prend... L'aigle s'est perdu dans la nue Et les canards sont déjà loin... Je vois une maison connue, Que l'on restaure avec grand soin. Et voici que cette ruine A repris un aspect joyeux. Je reconnais, — bonté divine ! Le vieux logis de mes aïeux. Tout autour, la grille est nouvelle. Aux fenêtres, plus de chiffons. Bravo ! chaque vitre étincelle : On fait la noce, on est en fonds ! Le doyen termine la fête Par un mémorable discours ; Puis le capitaine en goguette, Exécutant un de ses tours, Lance un verre contre une glace Qui vole aussitôt en éclats. "Mère, ne fais pas la grimace : Ce soir on met les petit plats Dans les grands. Jean Gynt se dépêche De festoyer royalement Pour notre bien, c'est une brèche, Pour notre gloire, un ornement." Alors un mot vient à la bouche Du capitaine : "Allons, gamin, Peer, enfant d'une illustre souche, Illustre tu seras demain !" (Il s'élance en avant, mais se heurte le nez contre une roche, tombe et reste étendu sur le dos.) (Une côte boisée de grands arbres dont les feuilles sont agitées par le vent. Dans les éclaircies on voit scintiller les étoiles. Des oiseaux chantent au sommet des arbres. Une femme en vert traverse le bois, Peer Gynt la suit avec des gestes amoureux.)
LA FEMME(EN VERT s'arrête et se retourne) Est-ce bien vrai ?
PEER GYNT(passant son doigt sur sa gorge) Aussi vrai que je m'appelle Peer. Aussi vrai que tu es belle. Veux-tu être à moi ? Tu verras comme je suis gentil et délicat. Pas de laine à dévider, pas de toile à tisser. Rien à faire. Et manger toute la journée. Jamais tu ne seras tirée par les cheveux.
LA FEMME EN VERT Moi, je suis tous les jours dans l'or et dans la soie.
PEER GYNT Tiens ! j'aurais plutôt dit de l'herbe et des étoupes.
LA FEMME EN VERT C'est ce qui te trompe. Sache que, chez nous, toute chose a une double apparence. Si tu viens dans le château de mon père, il se peut qu'au premier abord tu te croies dans un simple amas de pierres.
PEER GYNT C'est tout comme chez nous. Notre or te paraîtra paille et fange, et aux fenêtres, en place de vitres, tu n'apercevras que de viles guenilles.
LA FEMME(EN VERT se jetant à son cou) Peer ! je le vois, nous sommes faits l'un pour l'autre !
PEER GYNT Nous nous convenons comme une paire de bottes.
LA FEMME(EN VERT appelant) Holà ! mon coursier de noces ! holà ! (Un gigantesque pourceau accourt, scellé d'un vieux sac, avec un bout de corde pour bride. Peer Gynt saute sur son dos et assoit la femme en vert devant lui.)
PEER GYNT Haïe donc ! mon coursier ! Au château des Ronden !
LA FEMME(EN VERT tendrement) Et tout à l'heure, j'étais si triste ! On ne sait jamais ce qui peut arriver !
PEER GYNT(fouettant le pourceau qui l'emporte) Fier en selle ! c'est la marque des gens de race. (Au château du Vieux de Dovre. La salle du Trône. Grande) assemblée de trolls, de gnomes et de nixes. Le Vieux de Dovre est assis sur son trône, sa couronne sur la tête, son sceptre à la (main. Des deux côtés du trône ses enfants et sa famille. Peer Gynt se tient debout devant lui. Grande agitation dans la salle.)
LES TROLLS À mort ! Un chrétien a séduit la fille de notre roi, du Vieux de Dovre !
UNE SORCIÈRE(tenant une cuiller à pot) Faut-il le préparer au sel et au poivre ?
AUTRE SORCIÈRE(tenant à la main un couteau de cuisine) Le rôtir à la broche ou le faire bouillir dans une marmite ?
LE VIEUX DE DOVRE Silence ! Du sang-froid ! (Faisant approcher sa famille et ses confidents.) Pas de grands mots ! Depuis quelque temps nous déclinons. Nous ne savons plus bien où nous en sommes et ne devons pas repousser l'alliance des humains. D'ailleurs, il n'y a presque rien à redire à ce garçon. Il me semble bien bâti. C'est vrai qu'il n'a qu'une tête, mais ma fille n'en possède pas davantage. Les trolls à trois têtes ont presque disparu, et ceux mêmes à deux se font de plus en plus rares, sans parler de la qualité des têtes. (À Peer Gynt.) Ainsi tu demandes la main de ma fille ?
LE VIEUX DE DOVRE Patience, mon garçon ! — Nous avons d'abord quelques conditions à t'imposer. Si tu manques à l'une d'elles, le pacte est rompu, et nous garderons ta peau. La première, c'est que tu ne remettes plus jamais les pieds hors des limites des Ronden. Tu craindras la lumière du jour et tous les actes qu'elle éclaire
LE VIEUX DE DOVRE Maintenant je vais mettre ton intelligence à l'épreuve. (Il se lève de son trône.)
LE PREMIER TROLL(DE COUR à Peer Gynt) Nous allons essayer tes dents de sagesse. Si elles parviennent à casser la noisette que tendra le vieux de Dovre, c'est bien.
PEER GYNT Rien que je sache. Les grands trolls veulent rôtir et les petits trolls griffer. Les hommes en feraient autant s'ils osaient.
LE VIEUX DE DOVRE C'est juste. Il y a encore d'autres ressemblances. Cependant le jour n'est pas la nuit, et un homme, malgré tout, n'est pas un troll. Je vais te dire en quoi ils diffèrent : là-bas, à la lumière du jour on dit : "Homme ! sois toi-même !" Ici, sous ces voûtes, on dit : "Troll ! suffis-toi à toi-même.".
LE PREMIER TROLL(à Peer Gynt) Saisis-tu la profondeur de ce mot ?
PEER GYNT Après tout je m'en moque, ça m'est égal.
LE VIEUX DE DOVRE En outre, il faut savoir estimer à sa valeur notre manière de vivre, simple et régulière. (Il fait un signe. Deux trolls à têtes de porcs coiffés de bonnets de nuit, apportent à manger et à boire.) C'est la vache qui fournit les gâteaux, et le bœuf l'hydromel. Peu importe le goût. L'important, comprends-le bien, c'est que tout cela soit un produit de l'endroit.
PEER GYNT(repoussant nourriture et boisson) La peste soit de votre boisson domestique ! Je ne m'y habituerai jamais.
LE VIEUX DE DOVRE Si tu bois, tu auras la coupe, qui est d'or. Et posséder cette coupe, c'est gagner le cœur de ma fille.
PEER GYNT(réfléchissant) Il est écrit : tu vaincras ta nature. Bah ! à la longue la boisson me semblera moins aigre. Allons... ! (Il boit.)
LE VIEUX DE DOVRE Maintenant il faut ôter tes habits de chrétien. Car, je te le répète à l'honneur de Dovre, tout ici est de fabrique locale. Rien ne nous vient de la vallée, sauf la cocarde de soie qu'on porte au bout de la queue.
LE VIEUX DE DOVRE Nullement, mon fils. Mais je veux faire de toi un prétendant convenable. On t'ornera d'une rosette orange, ce qui, chez nous, est la plus haute distinction.
PEER GYNT(réfléchissant) Eh ! l'homme n'est que poussière après tout... Et puis, ne fautil pas se conformer aux coutumes du pays ? C'est bien ! attachez !
LE TROLL DE COUR Maintenant essaie ! Nous verrons si tu portes la queue avec grâce !
PEER GYNT(revêche) Qu'allez-vous encore me demander. Faudra-t-il que j'abjure ma foi de chrétien ?
LE VIEUX DE DOVRE Du tout. Garde-la, si tu veux. La foi a libre entrée chez nous et ne paie pas de taxes, C'est à l'écorce et aux vêtements qu'on reconnaît le troll. Pour peu que tu nous ressembles d'habits et de façons, tu peux croire ce que tu veux.
PEER GYNT Je vois que, malgré toutes tes conditions, tu es bien plus raisonnable qu'on aurait pu le craindre.
LE VIEUX DE DOVRE Mon fils, nous autres trolls, nous valons mieux que notre réputation. Encore un point qui nous distingue des hommes. Mais nous en avons fini avec la partie sérieuse de cette séance. Il faut maintenant réjouir nos yeux et nos oreilles. En avant, vierge à la harpe ! fais-nous entendre tes accords ! En avant, vierge de la danse ! apparais sous nos voûtes de Dovre ! (Musique et danse.)
PEER GYNT Que le diable m'emporte si votre danse et votre jeu n'étaient pas admirables !
LE VIEUX DE DOVRE Ah ! cette nature humaine ! Comme elle est résistante ! Nous avons beau la frapper d'estoc et de taille, cela ne fait jamais que des blessures passagères. Ainsi mon gendre se montrait souple comme un gant. Il n'a refusé ni de se laisser dépouiller de son tricot de chrétien, ni de boire de notre hydromel, ni de se laisser attacher une queue ; enfin il exécutait si docilement tout ce que nous lui demandions qu'on pouvait bien croire le vieil Adam banni de lui à tout jamais. Eh bien, non ! le voici revenu. Allons, mon fils, il te faudra subir une opération sérieuse pour te débarrasser de cette maudite nature humaine.
LE VIEUX DE DOVRE Je te grifferai un peu l'œil gauche. Tu loucheras, c'est vrai, mais tout ce que tu verras te semblera beau et réjouissant. Puis je t'enlèverai l'œil droit.
LE VIEUX DE DOVRE(posant sur la table quelques instruments tranchants) Tu vois mes outils ? Je suis bon vitrier, je te ferai un grand œil de bœuf, ou plutôt un œil de taureau. Tu verras comme la mariée te paraîtra belle ! Et jamais plus tu n'apercevras de truies dansantes ni de vaches jouant de la harpe.
LE PREMIER TROLL Tais-toi et laisse parler le vieux de Dovre ! C'est toi qui es fou et lui qui est sage.
LE VIEUX DE DOVRE Penses-y bien ! Que de peines et d'ennuis tu pourrais t'épargner ! Souviens-toi que les yeux sont la source impure d'où découle l'amer flot des larmes.
PEER GYNT C'est vrai. Les livres de piété disent même : "Si ton œil te scandalise, arrache-le." Eh bien, écoute ! Dis-moi combien il faut de temps pour qu'un œil ainsi traité redevienne un œil humain ?
LE VIEUX DE DOVRE Écoute-moi, prince Peer, et sois raisonnable ! Tu as un vrai talent de sorcier, n'est-ce pas ? On te prendrait déjà pour un troll, ou peu s'en faut. Et tu veux le devenir... ?
PEER GYNT Pardieu, oui, je le veux ! Pour épouser une princesse et gagner un beau royaume, je serais disposé à faire quelques sacrifices. Mais tout a des bornes. Je me suis laissé attacher une queue, c'est vrai, mais je suis toujours libre de la détacher ; je me suis débarrassé de ma culotte qui, d'ailleurs, était vieille et usée, mais je puis la reprendre, si bon me semble. Et il m'est sans doute loisible d'envoyer promener de même toutes vos modes de Dovre. Je puis jurer, si l'on veut, qu'une vache est une fille, car un serment, après tout, se digère assez facilement. Mais aliéner à jamais ma liberté, renoncer à mourir un jour en bon chrétien, me condamner à rester troll toute ma vie, ne jamais pouvoir reculer, cela ne te semble rien, à toi. Eh bien ! moi, je n'y consentirai pour rien au monde !
LE VIEUX DE DOVRE Ah ! ça ! tu vas me fâcher à la fin ! Et alors je ne plaisante plus. Comment, blanc-bec, tu commences par séduire ma fille...
LE VIEUX DE DOVRE Quoi ! Tu oserais nier qu'elle eût été pour toi un objet de désirs et de convoitises ?
PEER GYNT(sifflottant) Eh bien, après ? On n'a jamais pendu personne pour si peu.
LE VIEUX DE DOVRE Ces humains ! Toujours les mêmes ! L'âme, vous n'avez que cela à la bouche. Mais, en réalité, il n'existe rien, pour vous, que ce qui est tangible. Ah ! tu comptes le désir pour rien ! Eh bien ! tu verras tout à l'heure ce qui en est.
LE VIEUX DE DOVRE C'est bien, prince Peer. Cela te regarde. N'empêche que ce qui est fait est fait et que ton rejeton va grandir comme un vrai bâtard qu'il sera. Tu sais que les bâtards grandissent vite.
PEER GYNT Allons, vieillard, ne sois pas bête comme un âne. Et vous, Mademoiselle, montrez-vous raisonnable ! Arrangeons-nous à l'amiable. Sachez, d'abord, que je ne suis ni riche, ni prince. De quelque côté qu'on me regarde, je vous assure que je ne vaux pas cher. (La femme en vert s'évanouit et est emportée par des filles de trolls.)
LE VIEUX DE DOVRE(le regarde un moment avec un profond mépris et dit enfin) Allons, mes enfants ! jetez-le contre la paroi du rocher, afin qu'il s'y écrase.
PETITS TROLLS Père, laisse-nous d'abord jouer avec lui au loup et au mouton, au chat et à la souris, à la grenouille et au héron !
LE VIEUX DE DOVRE Oui, mais faites vite. Je suis de mauvaise humeur, et j'ai sommeil. Bonsoir ! (Il s'en va.)
PEER GYNT(poursuivi par les petits trolls) Laissez-moi, graine de diables ! (Il veut fuir par la cheminée.)
PEER GYNT(enseveli sous une fourmillière de petits trolls) Au secours, mère ! Je me meurs ! (Cloches d'église au loin.)
LES PETITS TROLLS Les grelots ? Sauvons-nous ! C'est le troupeau de l'homme noir ! (Cris et tumulte. Les trolls fuient. L'édifice s'écroule. Tout disparaît.) (Ténèbres épaisses. On entend Peer Gynt frapper autour de lui avec une branche d'arbre.)
PEER GYNT Je puis dire ce qui me plaît et sais manier l'épée ! Gare à toi ! Tiens, attrape ! Saül en a tué cent et Peer Gynt mille. (Il frappe de toutes ses forces.) Qui es-tu ?
PEER GYNT Je te passerai sur le corps ! (Il frappe à coups redoublés.) Abattu ! (Il veut passer, mais rencontre une nouvelle résistance.) Oh ! oh ! Encore quelqu'un ?
LA VOIX Le Courbe, Peer Gynt ! Toujours le même. Le Courbe frappé, le Courbe tué, le Courbe vivant.
PEER GYNT(jetant sa branche d'arbre) L'arme est ensorcelée, mais j'ai de bons bras ! (Il frappe à tour de bras pour passer.)
LA VOIX Oui, compte sur tes bras, compte sur tes forces, Peer Gynt ! Hi ! hi ! ça te mènera loin !
PEER GYNT(reculant de nouveau) Je ne suis pas plus avancé. De quelque côté que je me tourne, c'est toujours la même chose. Il est ici ! et là ! et tout autour de moi ! Je me crois sorti du cercle, et j'y suis en plein. Nommetoi ! Fais-toi voir ! Qu'es-tu donc ?
PEER GYNT(tâtonnant) Ni mort, ni vivant. Du brouillard. De la boue. Pas de forme. On se croirait au milieu d'un tas d'ours endormis qui grognent sourdement. (Riant.) Frappe toi-même !
PEER GYNT S'il y avait là ne fût-ce qu'une nixe pour me pincer, ne fût-ce qu'un petit troll, quelque chose à combattre. Mais rien ! Bon ! le voici qui ronfle ! Hé ! Courbe que tu es !
PEER GYNT(se mordant les bras et les mains) Des griffes, des dents dans la chair ! Une goutte de mon propre sang ! (On entend comme des coups d'ailes de grands oiseaux.)
PEER GYNT C'est acheter sa vie trop cher que de la payer d'une heure comme celle-ci. (Il se laisse tomber.)
LES OISEAUX Courbe, le voici par terre ! Prends-le ! Prends-le ! (Cloches et chant de cantiques au loin.)
LE COURBE(s'évanouissant dans un souffle) Trop fort ! Il y avait des femmes derrière lui. (Lever de soleil. Devant une hutte, sur la prairie alpestre d'Aase. La porte est fermée, le site désert et silencieux. Au pied de la hutte, Peer est étendu et dort.)
PEER GYNT(se réveille et promène autour de lui des regards lourds et fatigués. Crachant) Je donnerais beaucoup pour un hareng saur ! (Il crache de nouveau, puis aperçoit Helga qui s'avance portant un panier à provisions.) Tiens, c'est toi ; petite ? Que fais-tu ici ?
(Une épaisse forêt de sapins. Journée grise d'automne. Il neige. Peer Gynt, en manches de chemise, abat un arbre à branches courbes.)
PEER GYNT Oui, oui, tu résistes, mon vieux. N'importe ! tes moments sont comptés. (Nouveaux coups de cognée.) Je vois que tu as une cotte de mailles. Mais je la briserai, fût-elle dix fois plus dure. Va, agite tant que tu voudras tes bras noueux ; je comprends que tu rages, mais ça ne te sauvera pas. (Changeant subitement de ton.) Mensonge ! Ce n'est pas un chevalier bardé de fer, c'est un vieil arbre, un vieux sapin tout crevassé. Quel dur travail que d'abattre du bois de construction. Mais le diable, c'est quand le rêve s'en mêle. Il faut me défaire de ça. — Être toujours dans les nuages, rêver tout éveillé ; tu es mis au ban, mon gars ! On t'a relégué dans les bois ! (Il travaille quelque temps avec acharnement.) Oui, au ban ! Pas de mère qui t'apporte ta nourriture et te serve à manger. Si tu as faim, mon pauvre gars, cherche ta pitance toi-même, demande-la au torrent et à la forêt, ramasse du bois, fais du feu, et apprête ton dîner. Chasse le renne si tu as froid, casse des pierres si tu manques de gîte. Veux-tu t'en construire un ? Abats des arbres, charge-les sur ton dos et les porte jusqu'à l'emplacement choisi. (Il laisse tomber sa cognée et regarde devant soi.) Une fière bâtisse tout de même ! Sur le toit se dressera une haute tour surmontée d'une girouette, et je sculpterai, au pignon, une sirène à grande queue. Portes et serrures seront ornées de cuivre. Il faut aussi que je me procure des vitres pour qu'on les voie briller de loin. (Avec un rire de dépit.) Encore un mensonge du diable ! Tu es mis au ban, mon gars ! (Il abat avec rage.) Après tout, une hutte recouverte d'écorce suffit pour garantir de la pluie et de la neige. (Levant les yeux et regardant l'arbre.) Le voici qui s'ébranle. Encore un coup de cognée. Bon ! il est à terre, étendu tout son long. Comme elles tremblent, les jeunes pousses qui l'entourent ! (Il se met à ébrancher l'arbre, puis, tout à coup, s'arrête, la hache en l'air.) Il y a quelqu'un derrière moi ! — Oh ! oh ! l'homme d'Hægstad ! tu veux me prendre en traître ! (Il se cache derrière l'arbre et regarde.) Non ! Ce n'est qu'un petit gars ! Il a peur et regarde sournoisement autour de lui. Que cache-t-il donc sous son tricot ? Une faucille. Il s'arrête, regarde encore un instant et pose sa main sur une poutre. Pourquoi ? Que va-t-il faire ? Brr ! Quelle horreur ! Il s'est coupé un doigt ! Oui, tout le doigt ! Il saigne comme un bœuf. Le voici qui prend la fuite, la main dans un vieux linge. (Se redressant.) En voilà un enragé ! Un doigt de la main ! tout un doigt ! Et de propos délibéré ! Ah ! je sais ce que c'est ! C'est la seule manière d'échapper au service du roi. On voulait le faire soldat, et le gars n'y tenait pas. Cela se comprend. Oui, mais de là à... se séparer à jamais de... On peut y penser, désirer la chose, la vouloir même. Mais agir ! Non, je ne comprends pas cela ! (Il secoue plusieurs fois la tête et retourne à son travail. Une chambre chez Aase. Tout est en désordre, les coffres ouverts, les vêtements épars. Un chat s'est logé dans le lit. Aase et Kari femme d'un journalier, sont fort occupées à emballer et à mettre tout en ordre.)
AASE(courant d'un autre côté) Écoute... ! Où est... ? Où ai-je mis... ? Réponds donc ! Où est... ? Voyons ! qu'est-ce que je cherche ? Je perds la tête ? Où est la clef du coffre ?
AASE Qu'est-ce que c'est ? J'entends rouler une voiture.
KARI Des objets qu'on transporte à Hægstad. Ce sont les derniers.
AASE(pleurant) Ah ! si l'on m'emportait moi-même au cimetière, je serais bien contente ! Ce qu'il faut qu'on souffre dans ce monde ! Que Dieu ait pitié de moi ! Voici toute la maison vide ! Ce que le fermier d'Hægstad avait épargné, le juge me l'a enlevé. On a tout pris, jusqu'à la dernière chemise. Honte, oui, honte, à ceux qui ont prononcé un tel arrêt ! (Elle s'assied au coin du lit.) Maison et enclos, tout est maintenant sorti de nos mains. La famille n'a plus rien. Ah ! si le vieux a été dur, le tribunal l'a été bien davantage. Là, pas de grâce ni de salut ! Peer était loin, je n'avais personne pour me venir en aide.
KARI On vous permet cependant de rester ici jusqu'à votre mort.
AASE Oui, oui, on nous jette une miche en aumône au chat et à moi !
KARI Dieu de Dieu, la mère, votre fils vous aura coûté cher !
AASE Peer ? Ah ! ça ! tu es folle, je crois ! Ingrid n'est-elle pas rentrée saine et sauve à la maison. Ils auraient dû s'en prendre au diable. Ç'aurait été plus juste. C'est lui, le malfaiteur, le seul, c'est lui qui a tenté mon pauvre gars !
KARI Ne vaut-il pas mieux que j'aille chercher le prêtre ? La chose est peut-être pire que vous ne le croyez.
AASE Le prêtre ? Eh oui ! peut-être bien. (Se redressant.) Non, non, vrai, je ne peux pas ! Je suis sa mère, quoi ! C'est à moi de lui venir en aide quand tout le monde l'a lâché. C'est mon devoir. Il lui ont laissé cette casaque. Je vais la rapiécer ! Plût à Dieu que j'eusse pu soustraire sa pelisse ! Et la culotte, où est-elle ?
AASE(fouillant et cherchant) Qu'est-ce que je retrouve, Kari ? Un vieux moule à boutons avec lequel il jouait au fondeur. Il y faisait couler de l'étain, qu'il pressait et moulait. Un jour, il y avait fête chez nous. Voici que l'enfant vient demander un peu d'étain à son père. "Pas d'étain, dit Jean, de l'argent ! Voici une pièce à l'effigie du roi Christian ! Il faut qu'on voie que tu es le fils de Jean Gynt." Que Dieu pardonne à mon défunt ; il était gris, et alors or ou étain, c'était tout un pour lui. Ah ! voici la culotte. Il n'y a plus que des trous. Il faut rapiécer ça, Kari !
AASE Après quoi j'irai me coucher. Je me sens toute brisée, toute malade. (Joyeusement.) Regarde, Kari ! Deux chemises de flanelle qu'ils ont oubliées !
AASE Oui, oui, mais tu sais qu'il y aura bien des péchés remis, à ce que dit le prêtre. (Dans la forêt, devant une hutte fraîchement construite. Bois de renne au-dessus de la porte. Neige épaisse. Crépuscule. Devant la porte, Peer Gynt occupé à fixer une grande serrure en bois.)
PEER GYNT(travaille en riant) Je veux une serrure à secret grande et forte Pour arrêter les trolls qui viennent à ma porte ; Elle les narguera, ma serrure à secret, Et je ferai la nique au lutin indiscret. Je les entends venir, bas, à la nuit tombante. Ils frappent : "Ouvre, Peer, au lutin qui te hante ! Au malin petit troll, fin comme une pensée. Ouvre donc, ouvre donc à la bande pressée Dont en un seul clin d'œil le logis se remplit, Qui descendent dans l'âtre et grattent sous le lit. "Hi, hi, Peer ! Nous entrons par des portes forcées, Pas une qui résiste aux malignes pensées." (Solveig, un fichu sur la tête, un paquet à la main, de longs patins aux pieds, arrive, glissant sur la neige.)
SOLVEIG Que Dieu bénisse ton travail. Ne me renvoie pas. Si je suis venue, c'est que tu m'as appelée.
PEER GYNT Solveig ? C'est toi ? Vrai ? Non, ce n'est pas possible. Tu n'as pas peur de m'approcher ?
SOLVEIG Ma petite sœur Holga m'a transmis ton message. Le vent et le silence m'en ont apporté d'autres. Et ta mère aussi, en me parlant de toi, et mes rêves, et mes longues nuits et mes jours solitaires, tout me disait de venir ici. Ma vie s'éteignait là-bas ; je ne pouvais plus rire ni pleurer à mon aise. Je suis venue sans savoir ce que tu avais au cœur. Je suis venue parce que je ne pouvais pas faire autrement.
SOLVEIG Sur la vaste terre, sous le ciel de Dieu, il n'y a plus pour moi ni père ni mère, il n'y a plus personne.
PEER GYNT Solveig, ma chérie, tu as tout quitté pour venir à moi ?
SOLVEIG Oui, tu me remplaceras tout. Tu seras mon ami et ma consolation. (Pleurant.) J'ai eu pourtant de la peine à quitter ma petite sœur et mon père, et celle qui m'a nourrie ; c'est là ce qu'il y a eu de plus dur. Non, mon Dieu, le plus dur cela a été de les quitter tous, tous à la fois !
PEER GYNT Connais-tu la sentence prononcée contre moi ce printemps ? Sais-tu qu'elle m'enlève tout ce que je possédais ? je n'ai plus ni feu ni lieu.
SOLVEIG Est-ce pour partager tes biens que j'ai quitté ce que j'avais de plus cher ?
PEER GYNT Et sais-tu à quelle condition je suis ici ? Si je quitte cette forêt, le premier venu peut porter la main sur moi.
SOLVEIG En allant vers toi, chaque fois que je demandais mon chemin et qu'on voulait savoir où j'allais, je répondais : "Je vais chez moi."
PEER GYNT Ah ! je n'ai plus besoin de portes ni de serrures ! Je ne crains plus les trolls et les malignes pensées ! Une bénédiction descend sur cette hutte où tu viens habiter avec le pauvre chasseur. Solveig ! Laisse-moi te contempler ! Sans m'approcher de toi, te contempler seulement ! Que tu es blonde et pure ! Laisse-moi te soulever ! Que tu es fine et légère ! En te portant, Solveig, je pourrais marcher sans fatigue, toujours ? Pour ne pas te souiller, je tiendrai loin de moi, à bras tendus, ton corps tendre et tiède ! Non, vrai ! Qui aurait pu croire que je te parlerais ainsi ? Ah ! mais c'est que j'ai langui après toi des jours et des nuits ! Je vais te montrer tout ce que j'ai bâti ; je le démolirai, tu sais ; c'est trop petit, trop laid.
SOLVEIG Petit ou grand, cela me plaît. Maintenant je respire librement, la joue au vent. C'était si étroit, si étouffant en bas ! Encore une raison qui m'en a chassée. Ici au milieu des sapins qui bruissent partout, il y a du chant et du silence, et je me sens chez moi.
PEER GYNT Bien vrai ! Tu es chez toi ! Pour toujours ?
SOLVEIG On ne revient jamais par le chemin que j'ai pris.
PEER GYNT Je te possède donc ! Entrons ! Que je te voie dans mon gîte. Entre ! Je vais chercher du bois, et nous ferons un grand feu pour qu'il y fasse chaud et clair et que tu t'y reposes doucement sans avoir à grelotter jamais. (Il prend sa hache et se dirige vers la forêt. Au même moment débouche d'un taillis une femme d'aspect vieux et minable, vêtue d'une robe verte en haillons. Un vilain petit garçon, une cruche à la main, la suit en boitant et en se tenant.)
PEER GYNT En vérité, vieille carcasse, tu voudrais te faire passer pour... ?
LA FEMME Écoute donc, Peer Gynt ! Tu es grossier comme un porc. (Pleurant.) Est-ce ma faute, à moi, si je ne suis plus aussi belle que le jour où tu m'entraînais dans les bois ? Quand j'accouchai, en automne, j'ai eu le diable pour m'aider. Il n'est pas étonnant que je sois devenue laide, après ça. Mais tu as un moyen de me revoir plus jolie que jamais. Chasse cette fille qui est chez toi, montre-lui la porte, bannis-la de ta présence et de ta pensée, et tu verras, mon chéri, je ne serai plus une vieille carcasse !
LA FEMME Essaie donc ! Oh ! oh ! Peer Gynt, je ne suis pas facile à battre ! Je reviendrai ici tous les jours. Je serai devant ta porte à vous épier l'un et l'autre. Quand vous serez assis sur le banc, côte à côte, quand tu te feras tendre et voudras caresser ta belle, — je me mettrai entre vous deux et demanderai ma part du festin. Elle et moi, nous nous passerons notre chéri. Il faudra que tu te partages entre nous. Adieu, mon amour, tu peux te marier demain si tu veux.
LA FEMME Pour une pensée, pour un simple désir ! C'est bien dur ! Pauvre Peer !
PEER GYNT Il ne s'agit pas de moi seulement ! Solveig, mon pur et doux trésor !
LA FEMME Oui, oui ; c'est l'innocence qui paie les pots cassés, disait le diable, pendant que sa mère le cognait pour lui faire expier les ribottes de son papa. (Elle rentre dans le taillis, traînant son petit, qui jette la cruche derrière lui.)
PEER GYNT(après un long silence) Fais le tour, disait le Courbe. C'est ainsi qu'il faut agir. Voila mon beau palais effondré, en ruines ! Un mur me sépare maintenant de celle qui m'était chère. Voici que je me déplais ici et que ma joie s'est envolée. Allons, mon gars, fais le tour ! D'elle à toi il n'y a plus de chemin droit. De chemin ? Hein... il devrait en exister un tout de même. Et celui du repentir ? Il en est question quelque part. Mais où ? Je n'ai pas le livre sur moi. Et j'ai oublié presque tout ce que j'y avais appris. Non, il n'y a rien qui puisse me guider dans la forêt sauvage où j'habite. Et puis le repentir ? pour suivre ce chemin-là, il me faudrait peut-être des années. Ce ne serait pas une vie. Briser tout ce qu'il y a de gracieux, de pur et de beau pour en recoller les morceaux ? Il y a des choses qui ne se raccommodent pas. On recolle un violon, mais pas une cloche fêlée. Celui qui cultive un gazon ne le foule pas aux pieds. Mais elle en a menti, la sale sorcière ! J'en ai fini maintenant de toutes ces abominations. Oui, mais sont-elles bien effacées de mon âme ? Non, je ne me déroberai jamais aux malignes pensées. Toujours elles se glisseront jusqu'à moi. Ingrid... et les trois filles qui couraient la montagne viendront peut-être aussi se mettre entre nous, demandant, avec des rires et des injures, à être pressées sur mon cœur et portées doucement, à bras tendus ! Fais le tour, mon gars ! Eussé-je les bras longs comme le sapin des montagnes, je ne pourrais jamais la tenir assez loin de moi pour la garder blanche et immaculée ! Il faut pourtant que je me tire de là convenablement, sans gain ni perte... On doit pouvoir secouer tout cela et le vouer une fois pour toutes à l'oubli. (Il fait quelques pas du côté de la hutte et s'arrête.) La rejoindre après ce qui s'est passé ? couvert de boue et de honte ? Rentrer suivi d'une nuée de trolls ? Parler sans tout dire ? Se confesser sans tout avouer ?... (Jetant sa cognée.) C'est veillée de fête ce soir. Je commettrais un péché en allant la trouver souillé comme je suis.
PEER GYNT Je l'ignore. Patience, enfant. Il faut m'attendre en tout cas.
SOLVEIG(avec un signe de tête) J'attendrai. (Peer Gynt s'en va par le chemin qui mène à travers bois. Solveig reste debout, sur le seuil. Chez Aase, le soir. Des bûches brûlent dans la cheminée, éclairant la chambre. Le chat est pelotonné sur une chaise au pied du lit. Aase, alitée, promène anxieusement les mains sur la couverture.)
AASE Ah ! mon Dieu, il ne vient pas. Que c'est long, que c'est long d'attendre. J'ai tant de choses à lui dire et personne à envoyer. Et le temps presse. Je suis si inquiète ! Qui pouvait prévoir ça ? Aase, si tu l'avais su, tu aurais été moins sévère pour ton fils !
AASE Dieu soit loué ! Enfin, tu es là, mon gars chéri ! Mais comment as-tu osé venir ? Ici ta vie est en danger.
PEER GYNT Eh ! peu importe la vie. Il fallait que je vinsse, et je suis venu.
AASE Kari en sera pour sa courte honte, et je pourrai partir en paix.
PEER GYNT Partir ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Pour où ?
AASE Ah ! Peer, ma fin est proche. Je n'en ai plus pour longtemps.
PEER GYNT(a un mouvement d'inquiétude et fait quelques pas dans la chambre) Bon ! je m'étais déchargé de mon fardeau et venais respirer un peu. Et voilà !... As-tu froid aux pieds et aux mains ?
AASE Oui, Peer, c'est bientôt fini... Quand tu verras mes yeux s'éteindre, il faut les fermer bien doucement. Et puis tu me procureras un cercueil..., un beau cercueil. Ah ! mon Dieu, j'oubliais. C'est impossible.
PEER GYNT Veux-tu bien te taire ! Nous avons le temps d'y songer.
AASE Oui, oui. (Promenant un regard inquiet dans la chambre.) Tu vois tout ce qu'ils ont laissé, les méchants.
PEER GYNT(avec une grimace) Oui, tout cela c'est de ma faute. Je le sais. À quoi bon me le rappeler ?
AASE De ta faute ? Non, non. C'est cette maudite boisson qui a fait tout le mal ! Tu étais gris, mon pauvre gars. Tu ne savais pas ce que tu faisais. Et, avant ça, ta course à bouquetin t'avait déjà troublé la tête !
PEER GYNT C'est bien. Laisse-là cette histoire et toutes les autres. À plus tard les choses pénibles. (S'asseyant au pied du lit.) Maintenant, mère, causons de n'importe quoi, sans nous agiter, ni nous faire de mauvais sang. Tiens, le vieux chat ! Toujours à son poste ?
AASE Il fait tant de train, la nuit ! Tu sais ce que ça présage !
PEER GYNT(détournant l'entretien) Qu'y a-t-il de nouveau dans la commune ?
AASE(souriant) On parle d'une fillette qui soupire vers la montagne.
PEER GYNT(l'interrompant vivement) Et Mades Moen ? s'est-il calmé ?
AASE(continuant) Ses parents ont beau pleurer, elle ne les écoute pas. Dis donc, Peer, tu dois connaître un remède pour la guérir.
AASE Laisse donc là ce sale forgeron. Demande-moi plutôt le nom de la fillette...
PEER GYNT Non, non, parlons de choses et d'autres, à l'aventure, sans nous agiter ni nous faire de mauvais sang. As-tu soif ? Comme ton lit est court ! Laisse voir ! Tiens ! n'est-ce pas mon vieux lit d'enfant ? Te souviens-tu du temps où tu t'asseyais à mon chevet, le soir ? Après m'avoir couché sous ma couverture, tu me chantais une quantité de vieilles chansons.
AASE Tu t'en souviens donc ? Et quand ton père partait pour une de ses longues campagnes, nous jouions le soir au traîneau. La couverture représentait la capote, le plancher un fjaell couvert de neige.
PEER GYNT Et l'attelage, mère ? C'est encore là ce qu'il y avait de plus beau.
AASE Crois-tu que je l'aie oublié ? Kari nous prêtait son chat, et nous le mettions sur un tabouret.
PEER GYNT Puis nous partions pour le château de Soria-Maria, tout là-bas, à l'ouest de la lune et à l'est du soleil. Par monts et par vaux, notre chemin nous y conduisait. Pour fouet, nous avions un bâton que tu serrais dans l'armoire.
AASE Moi, j'étais assise sur le siège, là, au pied du lit.
PEER GYNT Oui, oui, et, de temps en temps, laissant flotter les guides, tu te détournais pour me demander si je n'avais pas froid. Que Dieu te garde, vieille grondeuse, tu m'aimais bien tout de même ! Qu'astu donc à geindre ainsi ?
AASE C'est le dos qui me fait mal à force d'être couchée sur la dure.
PEER GYNT Attends ! Là ! Allonge-toi maintenant. Tu es bien comme ça, dis ?
PEER GYNT Certainement, nous y sommes invités l'un et l'autre ! (Il passe une corde autour du cou de la chaise où le chat est pelotonné, prend un bâton et s'assied au pied du lit. Se retournant vers Aase.) Tu n'as pas froid, mère ?
PEER GYNT Voici le château qui se dresse devant nous. Dans un instant, nous serons arrivés.
AASE C'est bien. Je vais fermer les yeux, et me fie à toi, mon gars !
PEER GYNT Haïe donc là ! Hardi ! ma bête, Que tout le monde s'émerveille En voyant venir à la fête Peer Gynt escorté de sa vieille ! Saint Pierre, qu'est-ce que tu dis ? Tu défends la porte à mère Aase ? Qu'avez-vous donc au paradis Qui la vaille ? Ah Dieu ! pas grand'chose. Je ne te parle pas de moi. Grand merci si l'on me régale, Autrement ? Autrement, ma foi, Je tourne bride et je détale. C'est vrai, mes tours de sacripan L'ont bien souvent mise en colère. Elle poussait des cris de paon. "Vieil oiseau", disais-je à ma mère, J'avais tort et veux, bon apôtre, Qu'on l'honore et respecte ici. Elle vaut bien autant qu'une autre ; Les bons, chez nous, sont faits ainsi. Eh ! voici venir Dieu le Père. Il va te donner ton écot. (Faisant la grosse voix.) Tu parles en portier, saint Pierre. Laisse entrer Aase, et plus un mot !" (Il rit tout haut et se tourne vers sa mère.) Tu le vois bien ! C'est tout de suite une autre chanson. (D'une voix anxieuse.) Qu'as-tu donc à regarder ainsi, comme si ta prunelle allait éclater. Mère ! ne m'entends-tu pas ? (Il s'approche du chevet.) Il ne faut pas me fixer comme ça ! Parle donc, mère ! C'est moi, ton garçon ! (Il touche avec précaution le front et les mains d'Aase.) Ah ! voilà donc ce que c'est ! Allons, Bruneau, tu peux te reposer maintenant. Nous sommes arrivés. (Il ferme les yeux de la morte et se penche sur elle.) Merci pour tout ce que tu as fait, pour les coups et pour les caresses ! Et maintenant remercie-moi à ton tour (il presse son front contre les lèvres de sa mère) de t'avoir conduite jusqu'au but.
KARI(entrant) Comment ? C'est Peer ! Allons, tout va changer maintenant ! Dieu ! comme elle dort profondément ! On dirait...
PEER GYNT Chut ! Elle est morte. (Kari pleure près du corps d'Aase. Peer Gynt va et vient dans la chambre. Enfin il s'arrête près du lit.)
PEER GYNT Veille à ce qu'elle ait un enterrement convenable. Quant à moi, je tâcherai de me sauver sans qu'on m'aperçoive.
(Sur la côte sud-ouest du Maroc. Un bois de palmiers. Tentes, nattes, table dressée. Plus loin, dans le bois, des hamacs. Près de la côte, un yacht à vapeur, battant pavillon norvégien et américain. Amarrée à la côte, une yole. Déclin du jour. Peer Gynt, un bel homme entre les deux âges, élégamment vêtu d'un costume de touriste, un lorgnon d'or suspendu au cou, préside à la table et fait les honneurs à Master Cotton, à M. Ballon, à Herr von Eberkopf et à Herr Trompeterstrahle. Le dîner touche à sa fin.)
PEER GYNT Buvez, Messieurs. Nous sommes faits pour jouir. Jouissons ! Ce qui est passé est passé. Le temps perdu ne revient pas. De quel vin faut-il vous servir ?
TROMPETERSTRAHLE Frêre Gynt, vous êtes un amphitryon sans pareil !
PEER GYNT La moitié de l'honneur revient à mon chef, à mon maître d'hôtel, à ma cassette.
COTTON Very well ! à la santé de tous les quatre !
BALLON Vous avez, Monsieur, un goût, un ton qu'on ne rencontre plus que rarement chez un homme menant, comme vous, une vie indépendante. Je vous trouve un je ne sais quoi...
EBERKOPF Un souffle, une envolée qui, de votre âme affranchie, fait une citoyenne du monde, un coup d'œil qui, échappant aux vues étroites et mesquines, traverse les nues et s'en va vers l'au-delà, le sceau de la révélation imprimé sur une primordialité naturelle combinée avec l'expérience acquise et s'élevant avec elle jusqu'aux sommets augustes de la trilogie. N'est-ce pas là, Monsieur, ce que vous avez voulu dire ?
BALLON C'est bien possible ; mais, en français, l'idée ne se fait pas aussi bien valoir.
EBERKOPF Ya, ya ! Votre langue manque de souplesse. Quoi qu'il en soit, si nous voulons rechercher les sources du phénomène...
PEER GYNT Elles sont toutes trouvées. Tout cela tient à mon état de célibataire. Oui, Messieurs, c'est bien simple. Quel est le premier devoir de l'homme ? C'est d'être soi-même. Lui et ce qui est de lui, voilà sa préoccupation naturelle. Eh bien ! je vous le demande, comment s'y adonnerait-il, s'il se laisse charger comme un chameau de l'heur et du malheur d'autrui ?
EBERKOPF Je jurerais bien que cette fuite en vous-même, cette concentration de votre moi, ne s'est pas faite sans luttes.
PEER GYNT C'est vrai. J'ai eu, dans le temps, des combats à soutenir. Mais j'en suis sorti avec honneur. Une fois cependant, je l'ai échappé belle. J'étais un garçon déluré, de bonne mine. Mon cœur fut pris par une dame de sang royal.
PEER GYNT(discrètement) Vous comprenez, il y avait des raisons pour hâter le mariage. Mais, à dire vrai, l'affaire m'avait toujours inspiré quelque répugnance. Je suis de nature indépendante et, de plus, facilement dégoûté. Alors, quand le père vint, d'un air gourmé, exiger que je changeasse de nom et de condition sociale et me payasse des titres de noblesse, sans compter d'autres exigences déplaisantes, pour ne pas dire inacceptables, — je reculai dignement, rejetai l'ultimatum et renonçai à la jeune fille. (Tambourinant sur la table et prenant un air recueilli.) Oui, oui, on peut se fier à son destin. Ah ! c'est là une consolante pensée.
PEER GYNT Oh ! non ! J'eus beaucoup de fil à retordre. Il s'éleva un terrible haro, où se distinguèrent surtout les plus jeunes membres de la famille. Je dus me battre avec sept d'entre eux. C'est une passe que je n'oublierai jamais, bien que j'en sois sorti sain et sauf. Il y eut du sang versé ; mais ce sang ne fit que donner plus de valeur à ma personnalité et affermir ma foi dans le destin.
EBERKOPF Votre conception de la vie vous élève au rang des penseurs. Là où le vulgaire ne voit que des faits isolés parmi lesquels il tâtonne et s'égare, vous parvenez à vous faire une vue d'ensemble, Vous possédez une norme certaine que vous appliquez à toute chose. Vos jugements acérés, pénétrants, semblent autant de rayons émanant tous d'un même foyer. — Et vous n'avez jamais fait d'études ?
PEER GYNT Je vous l'ai dit, je ne suis qu'un autodidacte. Je n'ai rien appris systématiquement, mais j'ai réfléchi, spéculé et lu un peu de tout. Ayant commencé tard, je n'avais pas le loisir de tout piocher à fond. Aussi ai-je été réduit à n'apprendre l'histoire que par fragments. Et comme, par le temps qui court, il nous faut quelques certitudes, j'y ai ajouté un peu de religion, également par bribes. C'est plus facile à avaler, et l'important, après tout, n'est pas d'absorber un tas de doctrines, mais de choisir celles qui peuvent nous servir à quelque chose.
PEER GYNT(allumant un cigare) Au reste, mes amis, souvenez-vous de ma carrière. Où en étais-je quand je suis venu dans l'Ouest ? J'étais un pauvre diable sans sou ni maille, peinant cruellement pour gagner un morceau de pain. C'était dur, vous pouvez m'en croire. Mais on aime la vie malgré tout, et la mort est toujours amère. J'ai résisté ayant l'écorce dure, et comme vous voyez, mes amis, la fortune m'a été propice, le destin m'a souri. Dix ans plus tard on m'appelait le Crésus des armateurs de Charlestown, et mon nom courait de port en port. J'avais la chance à bord.
PEER GYNT L'entreprise vous semble d'une morale hasardée ? Eh ! tel a bien été mon propre sentiment. Je la trouvais même absolument odieuse. Mais, voyez-vous, une fois le premier pas franchi, il en coûte de retirer son épingle du jeu. Il est difficile de couper court, tout d'un coup, à une affaire où des milliers d'intérêts se trouvent engagés. En général, il me répugne de couper court. J'avoue cependant n'avoir jamais été indifférent à ce qu'on appelle les conséquences finales. Chaque fois que j'ai passé les bornes du permis, je m'en suis senti quelque peu incommodé. Et puis je commençais à vieillir ; je frisais la cinquantaine et voyais mes cheveux grisonner peu à peu. Tout en jouissant d'une parfaite santé, j'étais, de temps en temps, obsédé par une idée pénible. "Qui sait, me demandai-je, quand doit sonner l'heure des grandes assises qui sépareront les boucs des agneaux ?" Que faire ? Je ne pouvais discontinuer mon trafic de Chine. Je cherchai donc un biais et nouai, avec ce pays, des relations d'une autre espèce. Tous les printemps, je continuai à lui fournir des idoles ; mais, quand venait l'automne, j'embarquai pour la côte chinoise une cargaison de prêtres munis de tout le nécessaire, tricots, bibles, riz et rhum.
PEER GYNT Bien entendu. La combinaison réussit. Ils firent leur métier à merveille. Pour chaque idole vendue, il y eut un couli baptisé, en sorte que les deux effets se neutralisaient mutuellement. La mission ne chôma jamais ; les dieux colportés étaient tenus en échec par les missionnaires.
PEER GYNT Là encore ma morale finit par triompher. Je compris qu'un tel commerce ne valait rien à des gens de mon âge. On ne connaît pas l'heure de sa mort, sans compter tous les pièges que nous tendaient nos philanthropes et les dangers de naufrages et d'avaries. Tout cela bien pesé, je me dis : "Peer, il est temps de carguer les voiles et de réparer ses torts." Alors je m'achetai une propriété dans l'Amérique du Sud et gardai pour moi la dernière cargaison de chair humaine, qui se trouva être de la marchandise de première qualité. Ils se plurent à mon service et y devinrent gros et gras, en sorte que, eux et moi, tout le monde fut content. Je puis me vanter de les avoir traités en frères. J'y trouvai d'ailleurs mon profit. Je fis bâtir des écoles afin d'établir parmi eux un certain niveau de vertu et de veiller strictement à son maintien. Au surplus, j'ai fini par me retirer complètement de l'affaire, ayant vendu le plantage, corps et biens. Le jour des adieux, je fis distribuer gratis du grog à tous mes nègres, du plus grand au plus petit. Les vieilles reçurent, en outre, du tabac à priser. Hommes et femmes, tout le monde était gris. De la sorte, et s'il est vrai que quiconque ne fait pas de mal fait du bien, je puis croire effacées toutes les fautes de mon passé et mes péchés balancés par mes vertus.
EBERKOPF(trinquant avec lui) Quel spectacle réconfortant que celui d'un principe vital sortant ainsi de la nuit des théories pour se dresser, ferme et inébranlable, et défier les contingences extérieures.
PEER GYNT(qui, pendant son monologue, n'a cessé de boire ferme) Nous autres gens du Nord, nous savons guider notre barque ! En somme, tout l'art de vivre consiste à fermer son oreille aux insinuations de certain petit reptile.
PEER GYNT Une vilaine bête, toute petite, mais très dangereuse, en ce qu'elle nous entraîne vers l'irrévocable. (Il boit encore.) Or l'art d'oser et le secret du courage tiennent tout entiers dans le précepte suivant : ne jamais faire un pas décisif, avancer prudemment au milieu des embûches de la vie, se souvenir qu'elle ne se borne pas au combat du moment, et avoir derrière soi une ligne de retraite assurée. Cette théorie, qui m'a toujours été d'un grand soutien et a marqué ma carrière à son coin, cette théorie est un héritage de race et de famille.
PEER GYNT D'origine, oui, mais cosmopolite de nature. Je dois ma fortune à l'Amérique, ma bibliothèque aux jeunes écoles allemandes, à la France mes habits, mes manières et ma tournure d'esprit, à l'Angleterre des mains aptes au travail et l'instinct du profit personnel. Les Juifs m'ont enseigné la patience, d'Italie j'ai rapporté un léger goût pour le far niente, et un jour l'acier suédois m'a fait faire vers mon but un pas inespéré.
PEER GYNT Dame, avant tout, je compte voyager. A Gibraltar, je vous ai pris à bord, pour m'accompagner; je rêvais d'un chœur d'amis dansant autour de mon veau d'or.
PEER GYNT Par la toute-puissance de l'or ! Cette idée ne date pas d'aujourd'hui. Elle m'a soutenu, dans toutes mes entreprises. Enfant, mes rêves m'emportaient sur un nuage, et je planais audessus des mers. Avant de pouvoir me tenir sur mes jambes, je rêvais déjà de sceptres et de manteaux ; Je trébuchais, mais l'idée tenait ferme. N'est-il pas écrit quelque part, je ne sais plus où : "Si tu as conquis le monde, mais que tu te perdes toi-même, ton gain n'est qu'un laurier couronnant un crâne vide ?" C'est bien cela, ou à peu près, et ce ne sont point là de vaines paroles.
EBERKOPF Mais qu'est-ce donc, à vrai dire, que ce soi-même dont vous nous parlez, le soi-même gyntien ?
PEER GYNT C'est le monde que je porte sous mon crâne et qui fait que je ne suis pas un autre, tout comme Dieu n'est pas le diable.
PEER GYNT(s'exaltant) Le soi-même gyntien, c'est la foule armée des convoitises, des désirs, des passions, — le soi-même gyntien c'est le flot des fantaisies, des exigences, des droits, — c'est tout ce qui gonfle ma poitrine et me fait vivre de ma vie à moi. Et comme Dieu a eu besoin de limon pour devenir maître du monde, j'ai besoin d'or pour devenir empereur.
PEER GYNT Pas assez. Ce que j'ai me suffirait à peine pour régner à LippeDetmold. Non ! je veux être moi dans toute l'acception du terme, Gynt pour l'univers entier, Sir Peter Gynt de pied en cap !
BALLON(enthousiasmé) Posséder toutes les beautés du monde !
COTTON Il s'agit seulement de trouver quelque occasion à exploiter.
PEER GYNT Elle est toute trouvée. Et c'est sur elle que nous portons le cap. Ce soir, nous cinglons vers le nord. Les journaux m'ont apporté une grande nouvelle. (Il se lève, le verre en main.) Décidément la fortune est aux audacieux.
PEER GYNT(garde un instant le silence, s'appuie à une chaise et prend un air important) Écoutez, Messieurs, il vaut mieux que nous nous séparions avant que le dernier reste de notre amitié s'évanouisse en fumée. Quand on n'a rien, on ne craint pas les risques, et il n'est meilleure chair à canon que les gens ne possédant pour tout bien que le peu de terre collée à leurs chaussures. Mais quand on est en rade comme moi, on n'aventure pas ainsi sa mise. Allez en Grèce, si vous voulez. Je vous armerai gratis et vous enverrai à terre. Plus vous activerez l'incendie, plus je pourrai tendre mon arc. Luttez bravement pour la liberté et le droit ! Allez-y ! Faites pleuvoir sur les Turcs tous les feux de l'enfer et trouvez une noble fin au bout d'une lance de janissaire. Mais permettez-moi de ne pas vous accompagner. (La main sur sa poche.) J'ai de l'or et je suis moi-même, Sir Peter Gynt. (Il ouvre son parasol et entre dans le bois, où l'on voit des hamacs suspendus.)
COTTON Passe encore pour l'honneur. Mais songez un peu à ce que nous gagnerions si le pays s'affranchissait !
BALLON Je me voyais déjà couronné de lauriers par de belles femmes grecques !
TROMPETERSTRAHLE Je me voyais, de mes mains suédoises, ramassant les grands éperons du héros !
EBERKOPF Moi, je voyais, régnant sur des terres et des mers lointaines, la culture de ma grande patrie !
COTTON Et le positif donc ! C'est encore là la plus dure des pertes. Goddam ! J'en pleurerais pour un peu ! Je me voyais propriétaire de l'Olympe, dont les flancs, s'il faut en croire la tradition, recèlent des mines de cuivre. On pourrait reprendre l'exploitation. Et cette fameuse fontaine de Castalie ! Ne peut-on pas, en comptant toutes les cascades, l'évaluer, au bas mot, à mille chevaux-vapeur ?
TROMPETERSTRAHLE J'irai quand même. Mon acier suédois vaut tout l'or des Yankees !
COTTON C'est possible. Mais nous nous fondrons dans les rangs, nous disparaîtrons dans la masse. Et dès lors où sera le profit?
BALLON Une vraie canaille ! Mais enfin... (Il suit les deux autres.)
TROMPETERSTRAHLE Il faut bien que je les suive. Mais je proteste en face du monde entier ! (Il se dirige du même côté. Un autre point de la côte. Clair de lune. Des nuages traversent le firmament. Au loin, le yacht marche à toute vapeur. Peer Gynt longe la côte en courant. Tantôt il se pince le bras, tantôt il fixe ses regards sur la mer et l'horizon.)
PEER GYNT C'est une vision, un cauchemar ! Je vais me réveiller ! Il marche comme une flèche vers le large ! Mais non, je rêve, je dors, je suis ivre ! (Se tordant les mains.) Il est impossible que je meure ainsi ! (S'arrachant les cheveux.) Un rêve ! Je veux que ce soit un rêve ! Ah ! c'est épouvantable ! Brrr : Et pourtant c'est vrai ! Coquins d'amis ! Ecoute-moi, Seigneur ! Tu es la sagesse, la justice même ! J'en appelle à toi ! (Tendant les bras au ciel.) C'est moi, Peer Gynt ! Regarde-moi, Seigneur ! Père, prends-moi sous ton aile, ou je périrai ! Fais couler la machine, fais affaler le yacht ! Arrête les voleurs. Embrouille le gréement. Écoute-moi ! suspends toutes les autres affaires ! Le monde marchera bien tout seul un moment !... Dieu de Dieu ! Il ne m'entend pas ! Sourd comme toujours ! C'est raide, ca ! Un Dieu à bout de ressources ! (Faisant un signe vers le ciel.) Psst ! J'ai lâché le plantage, le commerce des noirs, j'ai envoyé des missionnaires en Chine ! Service pour service ! Viens à mon aide ! (Un jet de flamme jaillit de la cheminée du yacht ; une épaisse fumée l'enveloppe ; on entend une sourde détonation. Peer Gynt pousse un cri et s'affaisse sur le sable. Au bout d'un instant, la fumée se dissipe. Le yacht a disparu.)
PEER GYNT(pâle, à voix basse) Le châtiment ! Tout a sombré ! Plus un chat ! Béni soit le coup du sort ! (Ému.) Un coup du sort ? Non. C'est plus que cela. Ils périssent et je suis sauvé. Ô grâces te soient rendues de m'avoir protégé, d'avoir tenu pour moi en dépit de mes torts. (Il respire profondément.) Quel bien cela fait et quelle consolation de se sentir en sûreté, objet d'une protection spéciale. Mais je suis au désert ! Où trouver à manger et à boire ? Bah ! je découvrirai bien quelque chose. Pas de danger ! Il doit y avoir pensé. (Haut, d'un ton insinuant.) Il ne voudrait pas la perte d'un pauvre petit passereau comme moi ! Soyons humble et donnons-lui le temps. Abandonnons-nous au Seigneur et faisons bonne contenance. (Bondissant sur ses jambes avec terreur.) Quel est ce grognement dans les roseaux ? Un lion peut-être ! (Claquant des dents.) Non ; ce n'était pas un lion. (Se remettant.) Mais si, c'est un lion ! Ces bêtes se tiennent à l'écart. C'est qu'il ne fait pas bon de s'attaquer à son Seigneur et maître ! Elles ont de l'instinct et sentent bien qu'il ne faut pas jouer avec le feu... N'importe ! Cherchons un arbre. Je vois là-bas des palmiers, des acacias. En grimpant sur l'un d'eux, je serai en sûreté. Si seulement je savais quelques cantiques... ! (Il grimpe sur un arbre.) "Le soir ne ressemble pas au matin." On a souvent médité sur cette profonde sentence. (Se mettant à l'aise.) Qu'il fait bon de se sentir ainsi l'âme haute ! Une noble pensée vaut mieux que toutes les richesses du monde. Fions-nous à Lui. S'il me tend le calice des douleurs, Il sait ce que je suis capable d'absorber et n'exigera pas davantage. Il a pour moi un cœur de père. (Bas avec un soupir et un regard de regret vers la mer.) Mais, hélas ! Il n'est guère économe ! (Il fait nuit. Un camp marocain sur les confins du désert. Des guerriers sont couchés autour d'un feu de bivouac.)
UN ESCLAVE(accourt en s'arrachant les cheveux) Parti, le cheval blanc de l'empereur !
UN AUTRE(ESCLAVE accourt, en déchirant ses vêtements) Volé, le costume sacré de l'empereur !
UN GARDIEN(arrivant) Cent coups de triques aux talons pour chacun de vous, si le voleur échappe ! (Les guerriers sautent à cheval et partent au galop dans toutes les directions. L'aube. Bouquets d'acacias et de palmiers. Peer Gynt, grimpé sur un arbre, dont il a cassé une branche, s'en sert pour se défendre contre une bande de singes.)
PEER GYNT Grand Dieu ! quelle nuit ! (Faisant le moulinet.) Tu es encore là, toi ! Malédiction ! Voici qu'ils me lancent des noix de coco. Non, c'est autre chose. Quelles dégoûtantes bêtes que ces singes ! il est écrit : "Ose et combats !" Mais je n'en puis plus. Je suis las, accablé. (Se secouant avec impatience.) Il faut en finir ! Je vais attraper un de ces gaillards, le pendre et l'écorcher pour entrer dans sa peau. Les autres me prendront alors pour un des leurs. Un homme, après tout, est bien peu de chose, et il faut savoir se plier aux situations. Encore un essaim ! Il en fourmille ! Racaille, va ! Hou, hou ! Ils se démènent comme des enragés. Ah ! que n'ai-je sous la main ne fût-ce qu'une queue ou quoi que ce soit qui me donne un faux air d'animal. Bon ! qu'est-ce qui remue là au-dessus de ma tête ? (Il regarde.) Oh! ce vieux, les pattes pleines de Crotte ! (Il se pelotonne anxieusement et se tient coi un instant. Le singe fait un mouvement. Peer Gynt se met à le flatter, comme un chien.) Eh ! c'est toi, mon vieux toutou ! Il est gentil tout plein ! Il n'y a qu'à le prendre par la douceur. Il ne va pas me jeter tout cela. Fi donc ! C'est moi, turlu, tu, tu ! Nous sommes bons amis! Hé, hé ! tu vois, je sais ta langue. Toutou et moi, nous sommes cousins. Toutou aura du sucre demain ! Ah ! canaille ! J'ai attrapé tout le paquet ! Pouah ! c'est écœurant !... Ou peut-être était-ce du manger ? Cela avait un goût indécis. Le goût, d'ailleurs, est affaire d'habitude. Je ne sais quel sage l'a dit : "On mange, on crache, et l'on espère qu'on s'y fera." Voici la marmaille maintenant ! (Il se défend.) C'est tout de même vexant pour l'homme, ce roi de la création... Au secours, au secours ! Le vieux était odieux, mais les petits sont pires ! (Heure très matinale. Une plaine rocheuse d'où l'on aperçoit le désert. D'un côté, une crevasse profonde conduisant à un antre. Un voleur et un receleur se tiennent à l'entrée de la crevasse, avec le cheval et le costume de l'empereur. Le cheval, richement harnaché, est attaché à un roc. Au loin, on aperçoit des cavaliers.)
LE VOLEUR Des fusils, des lances ! Sauvons-nous ! Mais où ?
LE RECELEUR Ça sent les potences Et la corde au cou.
LE VOLEUR(croisant les bras sur la poitrine) Graine de voleur Pour le vol est née.
LE RECELEUR Gare à notre tête ! Chut ! j'entends des pas !
LE VOLEUR Cachons-nous là-bas, Et gloire au Prophète ! (Ils disparaissent dans l'antre, en abandonnant leur butin. On perd de vue les cavaliers.)
PEER GYNT(arrive en se taillant une flûte dans un roseau) Oh ! la radieuse matinée ! Le scarabée roule ses œufs, et le colimaçon montre ses cornes. Le matin arrive chargé d'espoirs dorés. De quelle merveilleuse puissance la nature n'a-t-elle pas doté les rayons du jour levant ! On se sent, tout à coup, si sûr de soi. Le courage vous vient ; on affronterait un taureau furieux. Autour de moi, quel silence ! Ah ! ces joies agrestes, comment ai-je pu les méconnaître si longtemps ? S'enfermer dans les grandes villes, s'y faire bousculer par la canaille ! Voici des lézards qui zigzaguent au soleil et hument l'air sans penser à rien. L'innocence règne partout jusque dans la vie des bêtes. Chacune suit les lois faites par le Créateur et conserve le sceau qu'il lui a imprimé. Chacune est elle-même, dans ses jeux comme dans ses luttes, elle-même, telle qu'au premier jour de la création. (Prenant son binocle.) Un crapaud. Il semble emmuré dans le roc, avec un petit trou pour y passer la tête. Par cette fenêtre, il regarde le monde et se suffit à lui-même (Il réfléchit.) Se suffire à soi-même ? Où donc ai-je lu cela ? Comme enfant, je crois, dans un vieux grimoire. Était-ce le Livre de famille ? ou la Clavicule de Salomon ? C'est vexant ! Je remarque qu'en vieillissant je perds peu à peu la mémoire des temps et des lieux. (Il se met à l'ombre et s'assied.) Il fait frais ici. On peut se détendre. Voici des fougères à racine comestible. (Il en goûte une.) C'est bon pour les bêtes. Mais n'est-il pas écrit : "Tu vaincras ta nature." Et plus loin : "Qui s'élève sera abaissé et qui s'abaisse sera élevé." (Inquiet.) Élevé ? C'est ce qui m'attend : il ne peut en être autrement. Le destin m'aidera à sortir d'ici et à retrouver mon chemin. Ceci n'est qu'une épreuve. Après elle, viendra le salut, si seulement le Seigneur me donne des forces. (Il tâche d'éloigner ses pensées, allume un cigare, s'étend par terre et contemple le désert.) Quelle solitude immense, illimitée ! Une autruche que j'aperçois là-bas, et c'est tout. Quel dessein Dieu pouvait-il bien avoir en créant cet espace vide et inanimé ? Cette étendue sans bornes ou pas une source de vie ne jaillit, où tout est brûlé, aride, inutile, ce morceau de globe à jamais inculte, — ce cadavre qui, depuis que le monde est né, n'a rien rapporté au Créateur, pas même un simple merci. Pourquoi tout cela ? La nature n'est que gaspillage. Là-bas, à l'est, cette surface étincelante, est-ce la mer ? Impossible ! C'est un mirage. La mer est à l'ouest. Elle déferle contre une digue de collines qui la sépare du désert. (Frappé d'une idée.) Une digue ? Mais alors je pourrais... ? La chaîne est étroite. Une digue ! Il suffirait de la rompre en creusant un canal pour qu'un flot de vie vint inonder le désert ! Et bientôt tout ce bassin incandescent ne sera plus qu'une vaste mer d'où émergeront les oasis transformés en îles fécondes. Au nord, l'Atlas verdoyant s'élèvera en falaise et, vers le sud, là où passent aujourd'hui les caravanes, des embarcations aux voiles éployées traceront leurs sillons. Une brise vivifiante chassera les miasmes torrides, une fraîche pluie descendra des nuages, et les palmiers se balanceront autour des villages populeux. Plus loin, au sud du Sahara, s'étendront des provinces maritimes, berceau d'une nouvelle culture. La vapeur animera les usines de Tombouctou. Bornou sera colonisé du jour au lendemain, sans risque aucun ; l'explorateur montera en wagon et se laissera emporter vers le haut Nil, à travers le pays de Gabés. Sur un riche oasis, au milieu de mon Océan, j'introduirai la race norvégienne. Le peuple d'Hallingdal est presque de sang royal ; un croisement arabe fera le reste. En amphithéâtre, au-dessus d'une baie, je bâtirai Peeropolis, ma capitale. Le monde a fait son temps : une nouvelle ère commence : celle de la Gyntianie, de ma terre naissante! (Bondissant.) Des capitaux, et la chose est faite ! Il me faut une clef d'or pour ouvrir les écluses ! En guerre contre la mort ! Forçons l'infâme grippe-sou à livrer le trésor captif ! Un souffle de liberté traverse tous les peuples. Comme l'âne dans l'arche, je pousserai un braiement qui retentira dans le monde entier. Et j'apporterai le baptême de leur affranchissement à ces côtes superbes arrachées au néant qui les emprisonne. En avant l A moi les capitaux de l'Orient et de l'Occident ! Mon royaume, — ou plutôt la moitié de mon royaume pour un cheval ! (Le cheval hennit.) Un cheval ! Des habits ! Des parures ! Des armes ! (S'approchant.) Impossible ! Et pourtant vrai ! Eh bien, non ! j'ai lu quelque part que la foi transportait les montagnes, — mais qu'elle transportât les chevaux !... Suis-je sot ! En voici un : le fait est positif. Ab esse ad posse, et coetera, ma foi ! (Il endosse le costume par-dessus ses habits et se contemple.) Sir Peer, — et Turc par-dessus le marché ! Vrai ! on ne sait jamais ce qui peut arriver. Hardi ! mon beau coursier ! (Il monte en selle.) Des étriers d'or pour y passer mon pied ! Ferme en selle, c'est la marque des gens de race ! (Il disparaît au galop du côté du désert. Dans une oasis, sous une tente de scheïk arabe, Peer Gynt, en habits orientaux, étendu sur un moelleux divan, prend du café en fumant un chibouque. Devant lui, dansent et chantent Anitra et un chœur de jeunes filles.)
LE CHŒUR Gloire, gloire au Prophète, Maître du temps, Seigneur de l'inconnu, Qui vers notre douce retraite Par la mer de sable est venu. Gloire au Prophète, au Seigneur infaillible ! Poussé par le Ciel et les vents, Il vient vers notre ombre paisible, Sur la mer des sables mouvants. Flûtes, chantez vos airs de fête, En l'honneur du divin Prophète !
ANITRA Il vient, monté sur sa cavale Blanche comme un fleuve de lait. Baissez votre front dévoilé ! Son œil de flamme est doux comme une étoile ; Mais nul mortel ne put jamais En supporter les rayons enflammés. Par le désert aride, Il vient et tout s'épanouit, Lorsque sa robe d'or reluit ; Il tourne bride : Le jour s'éteint, et, dans la nuit, Le simoun se lève, torride, Sur le désert aride. De la Kaaba vide Il ne reste plus rien, Car c'est à nous qu'il vient.
CHOEUR Flûtes, chantez vos airs de fête, En l'honneur du divin Prophète ! (Les jeunes filles dansent sur un air joué en sourdine.)
PEER GYNT Il est écrit : "Nul n'est prophète en son pays", et c'est bien vrai. Comme je me plais mieux ici qu'au milieu des armateurs de Charlestown ! Il y avait, là-bas, quelque chose qui sonnait faux, quelque chose d'étranger à ma nature, d'obscur au fond. Je m'y suis toujours senti dépaysé, étranger à mon métier. Aussi qu'allais-je faire dans cette galère ? Pourquoi m'entêter dans cette fourmilière ? Quand j'y pense maintenant, je n'y comprends rien. Ça s'est trouvé ainsi, voilà tout. Être soi-même par la puissance de l'or, c'est bâtir sa maison sur le sable. Le vulgaire rampe et remue la queue devant votre montre et vos bagues, tire de grands coups de chapeau à votre épingle de cravate ; mais épingle, montre et bagues, ce n'est pas vous. — Prophète, voilà qui est clair, au moins ! C'est une position, ça ! On sait où l'on en est. Si l'on est fêté, c'est pour soi-même et pas pour ses guinées. On est ce qu'on est, tout simplement ; on ne doit rien à la chance, au hasard ; on n'a que faire de concessions ni de patentes. — Prophète ! Ma foi ! ça me convient. Et cela m'est venu d'une façon si imprévue, rien qu'en traversant le désert. On avait volé le cheval et les habits de l'empereur du Maroc. Les voleurs, poursuivis, les ont abandonnés. J'ai ramassé les habits, enfourché la monture, et me voici, paré de mes nouveaux atours, au milieu de ces enfants de la nature. "C'est le Prophète !" Pour eux la chose est claire. Mon intention n'était certes pas de les tromper. Mentir et prophétiser, ça fait deux. Et puis, je peux toujours me retirer à temps. Ce n'est pas dangereux. Je ne suis lié par rien. L'affaire a, pour ainsi dire, un caractère privé. Je puis m'en aller comme je suis venu. Mon cheval est prêt. En un mot, je suis maître de la situation.
ANITRA Des fils du désert sont là, devant la tente, demandant à contempler ta face.
PEER GYNT Halte ! Dis-leur de se tenir à distance. Je ne veux entendre leurs prières que de loin. Dis-leur encore que je ne souffrirai pas d'hommes sous ma tente ! — Les hommes, mon enfant, c'est une misérable espèce, un rebut immonde ! Ô Anitra ! Tu ne sais pas combien ils ont chipé... hem ! je veux dire péché, mon enfant ! Allons ! en voilà assez ! Dansez, ô femmes ! Le Prophète veut chasser les souvenirs pénibles.
LE CHŒUR(dansant) Le Prophète très bon pleure et se désespère Sur les péchés commis par les fils de la terre. Le doux Prophète aux cœurs par le mal engourdis Rendra vie et chaleur au sein du Paradis.
PEER GYNT(suivant des yeux Anitra qui danse) Ses jambes remuent, remuent comme baguettes de tambour. Eh, eh ! elle est apétissante, la petite drôlesse. Des formes quelque peu extravagantes, en désaccord avec les règles du beau. Mais qu'est-ce que la beauté ? Une convention, une monnaie qui n'a cours qu'en temps et lieu. Il faut de l'extravagance à qui est blasé sur la règle. Les pieds ne sont pas très propres, les bras non plus. Mais ce n'est pas un défaut, à vrai dire. Cela tient au genre. — Écoute, Anitra !
ANITRA(s'approchant de lui) Ton esclave t'écoute !
PEER GYNT Tu es séduisante, mon enfant. Le Prophète est ému. T'en faut-il une preuve ? Je te fais houri en mon paradis !
PEER GYNT C'est mon affaire. Je ferai ton éducation. Pas d'âme ? Assurément tu es ce qui s'appelle une brute ; je l'ai remarqué avec peine. Mais, bast ! il y a toujours en toi assez de place pour une âme. Viens ici, que je te mesure le crâne. Mais oui, il y a assez de place. Je le savais d'avance. Tu n'arriveras jamais bien loin. Je ne te promets pas une âme très profonde. Mais qu'est-ce que ça fait ? Tu en auras toujours assez pour ton usage personnel.
PEER GYNT(avec enthousiasme, lui tendant le bijou) Anitra ! Vraie fille d'Ève ! Je subis ton charme magnétique. Car je suis homme, après tout, et, comme dit un auteur estimé, "l'éternel féminin m'attire". (Clair de lune. Un bois de palmiers devant la tente d'Anltra. Peer Gynt est assis sous un arbre, un luth arabe à la main. Il s'est fait couper les cheveux, tailler la barbe et semble considérablement rajeuni.)
PEER GYNT(jouant et chantant) Quand je quittai mon temple, un jour, Et m'en allai, l'âme volage, Fermant ma porte à double tour, En quête d'un nouvel amour, Des belles pleuraient sur la plage. Moi, je m'en fus, la voile au vent, Bravant les flots et la distance, Au pays du sable mouvant, Et du mirage décevant, Et du palmier qui se balance. Lorsqu'enfin j'eus touché lé port, Je brûlai mon vaisseau rapide Et m'élançai plus vite encor Sur une bête au libre essor À qui j'avais lâché la bride. Anitra ! je te trouve enfin, Fille au corps souple, au pied agile, Mets exquis, breuvage divin, Plus capiteuse que le vin Qui de la palme se distille ! (Il met le luth en bandoulière et s'avance de quelques pas.) Tout se tait ! Sans doute, la belle tend l'oreille, écoutant ma chanson ? Peut-être, sans voile et sans atours, m'observe-t-elle, cachée derrière ce rideau Chut ! j'entends comme le bruit d'un bouchon qui saute. Encore ! encore ! Serait-ce un soupir d'amour ? ou plutôt un chant ? Non ! c'est un ronflement très distinct. Quelle musique ! Anitra dort ; rossignol suspends tes trilles ! Il t'en coûterait cher si tes vocalises... Eh bien, non ! va toujours, comme dit le livre ! Le rossignol est un chanteur. N'en suis-je pas un aussi ? L'un et l'autre, à l'appât de nos sons harmonieux, nous prenons les petits cœurs délicats et tendres. La nuit sereine est faite pour le chant. Le chant est notre élément commun. Pour Peer Gynt comme pour le rossignol, chanter c'est être soi-même. Qu'elle dorme, la charmante fille, n'est-ce pas le comble du bonheur pour un amoureux de ma trempe ? La suprême félicité n'est-elle pas de tendre la lèvre sans toucher au calice ? Mais la voici : c'est elle ! Eh bien ! ma foi, j'aime mieux cela !
ANITRA(sortant de la tente) Tu m'appelles dans la nuit, ô maître ?
PEER GYNT Mais oui ! le Prophète t'appelle. Je ne sais quel bruit d'enfer m'a réveillé en sursaut. On aurait dit un hallali. À moins que ce ne fût un concert de chats.
ANITRA Non, seigneur, ce n'était pas un hallali. C'était bien autre chose.
PEER GYNT(se rapprochant d'elle) Était-ce peut-être ce qui me remplissait tout entier au moment où je te donnai mon opale.
ANITRA(indignée) Fi, seigneur ! Te comparer, ô lumière du monde, à un affreux chat, à une bête dégoûtante !
PEER GYNT Eh ! mon enfant, en matière d'amour, un matou peut valoir un Prophète.
ANITRA Le miel d'un fin badinage coule de tes lèvres, ô maître.
PEER GYNT Petite amie, tu es comme toutes les femmes, prête à juger les grands hommes sur leur apparence. Je suis badin, au fond, surtout dans le tête-à-tête. Ma situation m'impose un masque ; je subis la contrainte de mes devoirs professionnels. En vrai prophète, je suis parfois abrupt, mais en paroles seulement. Trêve de cette comédie ! Je le répète, dans l'a parte, je suis Peer, celui que je suis. Allons ! foin du Prophète, et prends ce moi-même que je t'offre ! (Il s'assied sous un arbre et l'attire sur ses genoux.) Viens, Anitra ! délassons-nous sous l'éventail des palmes verdoyantes. Tu souriras aux paroles que je te chuchoterai. Puis nous changerons les rôles, et ce sera à moi de sourire, tandis que tes lèvres vermeilles chuchoteront l'amour.
ANITRA(s'étendant à ses pieds) Chacune de tes paroles est douce comme un chant, quoique je ne les comprenne guère. Dis-moi, Seigneur, estce en t'écoutant que je trouverai une âme ?
PEER GYNT L'âme, souffle et lumière du verbe, te viendra plus tard, ma fille. Quand, en lettres d'or, sur le fond rose de l'Orient, apparaîtront ces mots : Voici le jour, alors commenceront les leçons ; ne crains rien, tu seras instruite. Mais je serais un sot de vouloir, dans le calme de cette tiède nuit, me parer de quelques haillons d'un vieux savoir usé, pour te traiter en maître d'école. Après tout, le principal, quand on y réfléchit, ce n'est point l'âme, c'est le cœur.
ANITRA Parle seigneur. Quand tu parles, il me semble voir comme des lueurs d'opale.
PEER GYNT La raison poussée à l'excès est de la bêtise. La poltronnerie s'épanouit en cruauté. L'exagération de la vérité, c'est de la sagesse à l'envers. Oui, mon enfant, le diable m'emporte s'il n'y a pas de par le monde des êtres gavés d'âme qui n'en ont que plus de peine à voir clair. J'ai connu un individu de cette sorte, une vraie perle pourtant, qui a manqué son but et perdu la boussole. Vois-tu ce désert qui entoure l'oasis ? Je n'aurais qu'à agiter mon turban pour que les flots de l'Océan en comblassent toute l'étendue. Mais je serais un imbécile de créer ainsi des continents et des mers nouvelles. Sais-tu ce que c'est que de vivre ?
PEER GYNT C'est planer au-dessus du temps qui coule, en descendre le courant sans se mouiller les pieds, et sans jamais rien perdre de soi-même. Pour être celui qu'on est, ma petite amie, il faut la force de l'âge ! Un vieil aigle perd son plumage, une vieille rosse son allure, une vieille commère ses dents. La peau se ride, et l'âme aussi. Jeunesse ! jeunesse ! Par toi je veux régner non sur les palmes et les vignes de quelque Gyntiana, mais sur la pensée vierge d'une femme dont je serai le sultan ardent et vigoureux. Je t'ai fait, ma petite, la grâce de te séduire, d'élire ton cœur pour y fonder un kalifat nouveau. Je veux être le maître de tes soupirs. Dans mon royaume, j'introduirai le régime absolu. Nous séparer sera la mort... pour toi, s'entend. Pas une fibre, pas une parcelle de toi qui ne m'appartienne. Ni oui, ni non, tu n'auras d'autre volonté que la mienne. Ta chevelure, noire comme la nuit, et tout ce qui, chez toi, est doux à nommer, s'inclinera devant mon pouvoir souverain. Ce seront mes jardins de Babylone. Aussi ne suis-je pas fâché, au fond, que tu n'aies rien sous le crâne. Avoir une âme, cela engage à se contempler soi-même. A ce propos, écoute-moi : si tu veux, je consens, ma foi, à te passer un anneau à la cheville. Cela vaudra mieux pour nous deux. Je te tiendrai lieu d'âme. D'ailleurs, rien ne sera changé. (Anitra ronfle.) Quoi ? Elle dort ! Mes paroles auraient-elles glissé sur elle sans la toucher ? Non ! Tel est le pouvoir de mes discours amoureux qu'ils l'ont, comme un courant rapide, emportée au loin, jusqu'au pays des rêves. (Il se lève et couvre de bijoux le sein d'Anitra.) Voici des colliers ! En voici encore. Dors, Anitra, et pense à Peer !... Dors ! En dormant, tu as conquis une couronne impériale. Cette nuit, Peer Gynt a triomphé par la seule vertu de son moi. (Le chemin des caravanes. L'oasis se perd dans le lointain. Peer Gynt galope sur son cheval blanc, tenant Anitra devant lui.)
PEER GYNT Coquette ! Tu veux rentrer ? Vraiment ? Chez qui ? Chez papa ? De libres oiseaux comme nous, échappés de leur cage, n'y rentrent jamais. Et puis, mon enfant, il ne faut pas s'éterniser dans un endroit. On finit par perdre en estime ce qu'on gagne en relations, surtout si l'on se présente en prophète. Il était vraiment temps que cela finît. Ces fils du désert ont des âmes vaillantes. Encens et prières commençaient à manquer.
ANITRA Oui, mais est-ce vrai que tu sois prophète ?
PEER GYNT Je suis ton empereur ! (Il veut l'embrasser.) Eh ! eh ! voyez comme elle se rengorge, la petite linotte !
PEER GYNT Quelle ivresse que de se savoir aimé ainsi ! Je veux descendre ! Je veux tenir, comme un esclave, la bride du cheval que tu montes ! (Il lui donne sa cravache et descend de cheval.) Tu vois, ma rose, ma fleur charmante : je marche dans le sable, dans la poussière, jusqu'à ce qu'un coup de soleil m'étende à tes pieds. Je suis jeune, Anitra, sache-le bien ! Il ne faut pas trop peser mes faits et gestes. Les jeux et les farces sont des traits de jeunesse. Et si ton esprit était moins épais, tu te dirais, ô mon laurier rose, que ton amant est jeune puisqu'il fait des folies.
ANITRA Oui, tu es jeune. As-tu encore des bagues ?
PEER GYNT N'est-ce pas ? Tiens ! tu vois : je saute comme un bouc ! Si j'avais du pampre sous la main, je m'en ferais une couronne. Ma foi, oui, je suis jeune ! Hope-là ! Je veux danser. (Il danse et chante.) Gentille poulette, Qui me rends heureux, Ton coq amoureux Veut qu'on le becquette.
ANITRA Tu es tout on sueur, mon Prophète. Tu vas fondre, j'en ai peur. Donne-moi ce lourd paquet qui pend à ta ceinture.
PEER GYNT Tendres soucis ! A l'avenir, tu porteras ma sacoche ; les cœurs aimants n'ont pas besoin d'or pour être heureux ! (Il recommence à danser et à chanter.) Peer Gynt, tête folle, N'est pas un barbon : Regarde ce bond, Cette cabriole !
ANITRA C'est un plaisir que de voir danser le Prophète.
PEER GYNT Ah ! foin du prophète ! Changeons de costume ! Allons ! Ôte ton vêtement !
ANITRA Ton caftan est trop long, ta ceinture trop large et tes bas trop étroits.
PEER GYNT Eh bien !... (Il s'agenouille.) Voyons : fais-moi quelque gros chagrin. Pour tout cœur aimant, il est doux de souffrir. Écoutemoi : quand nous serons dans mon château...
ANITRA Dans ton paradis... Est-ce bien loin encore ?
PEER GYNT Écoute ! je te donnerai l'âme que je t'ai promise.
ANITRA Merci ! je me passe fort bien d'âme. Mais tu me demandais de te faire un chagrin...
PEER GYNT(se relevant) Eh oui ! mort de mon âme : un chagrin violent, mais court. Deux ou trois jours seulement !
ANITRA Anitra obéit au Prophète ! Bonjour ! (Elle lui donne un fort coup de cravache sur les doigts, tourne bride et part au galop.)
PEER GYNT(reste un instant immobile, comme foudroyé) Ah ! de par tous les... (Même décor. Une heure plus tard. Peer Gynt, avec des mouvements calmes et réfléchis se dépouille pièce à pièce, de ses habits orientaux. Cela fait, il tire de sa poche une petite casquette de voyage, s'en coiffe et reparaît dans son costume européen.)
PEER GYNT(lançant loin de lui le turban qu'il a ôté) Voilà le Turc, et me voici moi-même ! Tout ce paganisme ne me valait rien. Heureusement il ne m'a pas, comme on dit, passé dans le sang. Aussi qu'allais-je chercher dans cette galère ? Comme si l'on ne se trouvait pas mieux de vivre en chrétien, de dédaigner les plumes de paon, de ne jamais perdre de vue la loi et la morale, d'être soi-même, enfin, et de mériter, après sa mort, un discours sur sa tombe et des couronnes sur son cercueil. (Il fait quelques pas.) La drôlesse ! Il s'en est fallu de peu qu'elle ne m'eût tourné la tête. Du diable si je sais ce qui me grisait en elle. Heureusement la farce est jouée. Un instant de plus, et j'étais ridicule. J'ai erré, c'est vrai, mais ce qui me calme, c'est que mon erreur tenait à ma situation, et non à ma personne même. C'était un résultat de la vie de prophète, une vie nauséabonde, sans action, sans sel et sans goût. Mauvais métier que celui de prophète ! — Je suis volé, oui, sans doute. Cependant il me reste quelque épargne, un peu d'argent de poche, un dépôt en Amérique. Enfin je ne suis pas sur la paille. Et cette médiocrité est peut-être ce qu'il y a de mieux. Je ne suis plus l'esclave d'un cheval ou d'un cocher. Je ne suis plus chargé de bagages. En un mot, me voici, comme on dit, maître de la situation. Quel chemin vais-je prendre ? Il y en a plusieurs qui s'ouvrent devant moi. Et c'est au choix d'un chemin qu'on distingue les sages des imbéciles. — Je sais ce que je ferai ! Je tâcherai de trouver un volume de Becker, et j'entreprendrai un voyage chronologique. Il est vrai que mon instruction pêche par la basse, et le mécanisme de l'histoire est chose compliquée. Qu'importe ! C'est en partant au hasard qu'on arrive aux résultats les plus originaux. — Et puis, ça vous élève l'âme de nous poser un but et d'y marcher avec une volonté d'acier ! (Avec émotion.) Briser tous les liens, rompre avec son pays, avec ses amis, jeter ses trésors au vent, dire adieu au doux bonheur d'aimer, tout cela pour arriver aux arcanes du vrai. (Essuyant une larme.) C'est à ce signe qu'on reconnaît le chercheur ! Je suis heureux au-delà de toute expression, car je viens de résoudre l'énigme de ma destinée. Je déserte les sentiers de la vie et m'enfonce dans le passé. À moi les faits et les êtres anciens ! Le présent ne vaut pas un liard. Les hommes sont sans moelle et sans foi. Leurs actes sont veules et leur esprit rampant. Quant aux femmes (haussant les épaules), c'est une bien pauvre engeance. (Il s'en va. Un Jour d'été à l'extrême nord. Une cabane dans la forêt. La porte, ouverte, est pourvue d'une grande serrure et surmontée de bois de cerf. Des chèvres paissent à l'abri de la maisonnette. Devant la cabane, une femme mûre blonde et bien prise, file, assise au soleil.)
LA FEMME(Jette un coup d'œil sur le chemin et chante) Tout un automne encor, tout un hiver aussi, Un printemps, un été, je vais t'attendre ici. Tu reviendras enfin quelque jour de l'année, Et je t'aurai gardé la promesse donnée. (Elle rassemble les chèvres, puis se remet à son rouet et chante.) Dieu te garde partout sur ton chemin, Dieu dirige tes pas, Dieu bénisse ta main ! Si tu reviens ici, j'attendrai sans me plaindre, Si tu m'attends là-haut, je viendrai t'y rejoindre ! (En Egypte. A l'aube. La statue de Memnon se dresse sur le sable. Peer Gynt arrive en cheminant tranquillement et regarde un Instant autour de lui.)
PEER GYNT Je pourrais très bien commencer par ici. Me voici donc Égyptien, pour changer, et sans abandonner un seul instant le principe du soi-même gyntien. Après cela, je vais gagner l'Assyrie. En voulant remonter à la création, je me serais perdu. D'ailleurs, je veux me tenir tout à fait en dehors de l'histoire biblique dont je retrouverai ailleurs la trace positive. En examiner, comme on dit, toutes les coutures, cela dépasse mon programme et mes forces. (Il s'assied sur une pierre.) Je me reposerai ici, en attendant patiemment le chant matinal du colosse. Puis, mon déjeuner fini, je ferai l'ascension do la pyramide et, si j'ai le temps, j'en étudierai aussi l'intérieur. Ensuite je ferai à pied le tour de la mer Rouge. Peut-être découvrirai-je sur ses côtes le tombeau du roi Putiphar. Et me voici transformé en un fils de l'Asie. À Babylone, je chercherai les vestiges de ses jardins suspendus et de ses prostituées, glorieux témoignages de sa culture ancienne. Puis, d'un bond, je gagnerai les murs de Troie. De Troie, une ligne maritime conduit directement à la vieille et superbe Athènes. Là, je visiterai en détail le défilé que défendit Léonidas et m'initierai aux grandes écoles de philosophie. Je retrouverai la prison où périt Socrate, cette noble victime... Mais non ! c'est vrai ! le pays est on feu ! Eh bien, ce sera pour plus tard. L'hellénisme attendra. (Il regarde sa montre.) Oh ! mais le soleil se fait bien attendre et le temps presse. Je reviens donc à Troie. C'est là que je m'étais arrêté... (Il se lève et écoute.) Quel est ce murmure étrange ? (Le soleil se lève. La statue de Memnon chante.) De la cendre des dieux sont nés avec le temps Des oiseaux chantants. Ammon, l'autocrate, Veut que l'on combatte Pour rechercher LE mystère caché, L'esprit que leur chant récèle, L'erreur est mortelle !
PEER GYNT En vérité ! il me semble que la statue a produit un son ! C'est la musique du passé. J'en ai saisi les ondulations et vais noter le fait, pour l'offrir aux réflexions des savants. (Il note sur son calepin.) "La statue a chanté. J'ai clairement distingué la musique, mais n'ai pas bien compris les paroles. Le tout, d'ailleurs, n'était évidemment qu'une hallucination. À part cela, rien d'important à noter aujourd'hui." (Il poursuit son chemin. Aux environs de Gizeh. On aperçoit le grand Sphinx taillé dans le roc. Au loin les flèches et les minarets du Caire. Peer Gynt arrive et regarde attentivement le Sphinx, tantôt à travers sa lorgnette, tantôt en s'en faisant une de la main.)
PEER GYNT Où diable ai-je déjà aperçu quelque chose qui ressemble à ce type. J'en ai comme un souvenir obscur. Était-ce un être humain ? Et qui cela, en ce cas ? Car il faut que je l'aie rencontré quelque part, au nord ou au midi. Memnon m'a rappelé les Vieux de Dovre, comme on les appelle chez nous. C'est la même attitude raide et compassée, le derrière planté sur un bloc de pierre. Mais la drôle de bête que voici, cet être bâtard, à la fois femme et lion, est-ce aussi une figure de conte ? ou n'est-ce pas une réminiscence ? Une figure de conte ? Eh oui, je le tiens mon bonhomme, tu es le Courbe, celui à qui j'ai asséné un coup de bâton, — en rêve, s'entend ; — j'étais au lit, avec une fièvre. — (Il s'approche.) Les mêmes yeux, les mêmes lèvres, — l'air un peu moins indolent, un peu plus rusé. Tiens, tiens, Courbe, tu as donc l'air d'un lion quand on te voit par derrière, le jour. Sais-tu encore quelques énigmes ? Nous allons voir. Me répondras-tu encore comme la dernière fois? (Élevant la voix.) Eh ! Courbe, qui es-tu ?
UNE VOIX(derrière le sphinx) Ach, Sphinx, wer bist du ?
PEER GYNT Tiens ! Un écho qui parle allemand ! C'est étrange !
PEER GYNT Du pur allemand, ma foi. Je serai le premier à noter une observation si inédite. (Il inscrit dans son calepin.) "Écho allemand. Dialecte berlinois." (Begriffenfeld sort de derrière le Sphinx.)
BEGRIFFENFELD Quel bonheur ! Et cela après une nuit comme celle que j'ai passée ! Ah ! mes tempes battent ! La tête va m'éclater ! Ainsi, vous le connaissez ? Répondez ! Mais parlez donc ! Dites-moi ce qu'il est !
PEER GYNT Ce qu'il est. Mais je le sais très bien. Il est lui-même.
BEGRIFFENFELD(bondissant) Ah ! quel éclair ! J'entrevois l'énigme de la vie. Lui-même, dites-vous ! En êtes-vous sûr ?
BEGRIFFENFELD Peer Gynt ! C'est symbolique ! J'aurais pu m'en douter. Peer Gynt ? Cela veut dire l'inconnu, ce qui va venir, ce qui m'a été prédit.
PEER GYNT Vraiment ? Vraiment ? Et vous venez me chercher, peut-être ?
BEGRIFFENFELD Peer Gynt ! Il y a là un mystère, un abîme ! Et, en même temps, quelque chose d'incisif ! Chaque mot est un enseignement profond ! Qui êtes-vous ?
PEER GYNT(modestement) J'ai toujours tâché d'être moi-même. D'ailleurs, voici mon passeport.
BEGRIFFENFELD Encore un mot énigmatique. (Lui saisissant le poignet.) Au Caire ! J'ai trouvé l'empereur des exégètes !
BEGRIFFENFELD(l'entraînant) L'empereur d'une exégèse fondée sur le soi-même ! (Au Caire. Une vaste cour entourée de bâtiments et de hautes murailles. Fenêtres grillées. Cages de fer. Dans la cour trois gardiens. Arrive un quatrième.)
LE QUATRIEME Eh ! Schaffmann ! Où est le directeur?
LE QUATRIEME Je crois qu'il lui est arrivé un désagrément, cette nuit.
UN AUTRE Sst ! Le voici ! (Begriffenfeld introduit Peer Gynt, referme la porte et met la clef dans sa poche.)
PEER GYNT(à part) En vérité, voila un homme bien instruit. Presque tout ce qu'il dit dépasse l'entendement. (Regardant autour de lui.) C'est donc là le club des savants ?
BEGRIFFENFELD Vous les trouverez tous, au grand complet. Le Cercle des Septante, récemment accru de cent trois nouveaux membres. (Il appelle les gardiens.) Michel, Schlingemberg, Schafmann, Fuchs, dans les cages, et plus vite que ça !
BEGRIFFENFELD Et qui donc, croyez-vous ? Vite, vite ! Puisque le monde tourne, nous tournerons avec lui. (Il les force à entrer dans une cage.) Peer le Grand a fait son entrée, — vous n'avez plus qu'à rejoindre les autres. Je ne vous en dirai pas plus. (Il ferme la cage et jette la clef dans un puits.)
PEER GYNT Voyons, mon cher directeur, mon cher docteur...
BEGRIFFENFELD Ni l'un ni l'autre. Je l'ai été jusqu'à présent. Monsieur Peer Gynt, savez-vous vous taire ? Il faut que je me soulage.
PEER GYNT(avec une inquiétude croissante) Qu'est-ce à dire ?
BEGRIFFENFELD C'est très triste, en vérité, et ma situation me rend cet événement particulièrement désagréable. Jusqu'à présent, en effet, cet établissement était considéré comme un hospice d'aliénés.
PEER GYNT(pâle, à demi voix) Je comprends maintenant ? Cet homme est fou ! et personne ne s'en doute ! (Il s'écarte.)
BEGRIFFENFELD(le suivant) Vous comprenez, quand je dis expiré, j'invente. Elle est sortie d'elle-même, sortie de sa peau, comme le renard de mon compatriote Munchausen.
BEGRIFFENFELD(le retenant) Ou plutôt non, — pas comme un renard, — comme une anguille. Une épingle dans l'œil, — clouée au mur, — elle a gigoté un instant...
BEGRIFFENFELD Il est clair maintenant que cette fuite sera suivie de toute une révolution sur terre et sur mer. Les gens réputés fous jusque-là se trouvent être, à partir d'hier soir, onze heures, dans un état normal, en pleine possession de la raison, telle qu'elle apparaît dans sa nouvelle phase. Et si nous allons plus loin nous trouverons qu'au même moment tous les gens soi-disant raisonnables sont devenus fous.
PEER GYNT Vous parlez d'heure. Cela me rappelle que mon temps est pris.
BEGRIFFENFELD Votre temps ? Vous m'y faites songer ! (Il ouvre une porte et appelle.) Sortez ! Les temps sont venus ! La raison est morte. Vive Peer Gynt !
PEER GYNT Voyons, mon ami !... (L'un après l'autre, les aliénés viennent dans la cour.)
PEER GYNT L'honneur est si grand, il dépasse tellement les bornes.
BEGRIFFENFELD Pas de fausse modestie en un tel moment.
PEER GYNT Au moins, donnez-moi un instant de répit !... Je ne suis bon à rien, je suis absolument abruti !
BEGRIFFENFELD Un homme qui a deviné l'énigme du Sphinx ? Un homme qui est lui-même ?
PEER GYNT Eh ! c'est là justement que gît la difficulté. Oui, je suis moimême, je le suis des pieds à la tête. Mais, ici, si je ne me trompe, on est plutôt hors de soi.
BEGRIFFENFELD Hors de soi ? Vous vous trompez du tout au tout. On est au contraire diablement soi-même ici. Soi-même et rien que cela. On lance son moi à toutes voiles. Chacun s'enferme en soi-même comme dans un tonneau, c'est dans le puits du soi-même qu'on en durcit le bois, c'est avec le bouchon du soi-même qu'on le ferme hermétiquement, c'est le soi-même qu'on y fait fermenter. Personne n'a de larmes pour les maux d'autrui. Nous-mêmes, mais nous le sommes des pieds à la tête, jusqu'au bout des ongles. Il en résulte que, si nous devons avoir un empereur, vous êtes l'homme qu'il nous faut. C'est bien clair.
BEGRIFFENFELD Allons, courage ! On commence presque toujours par se sentir dépaysé. "Soi-même..." Tenez : je vais vous donner un exemple. Prenons le premier venu de la bande, (À un personnage d'aspect sombre.) Bonjour, Huhu ! Quoi, toujours l'air chagrin, mon garçon ?
HUHU Comment être gai quand tant de générations disparaissent incomprises ? (À Peer Gynt.) Tu es étranger. Veux-tu m'entendre ?
HUHU Écoute. Là, vers l'est, au loin, s'étend la côte du Malabar ; Hollandais et Portugais y sèment leur culture, au milieu des tribus de vrais Malabarais. Ces tribus ont confondu leurs langues. Elles règnent sans conteste sur le pays entier. Mais, dans les temps anciens, c'est le babouin qui en était le maître. À lui étaient les forêts profondes, où il pouvait se battre, grimacer et brailler à son aise, s'égosillant tant que ça lui plaisait, puisqu'il était chez lui. — Vinrent, hélas ! les hordes étrangères, et c'en fut fait de la langue des bois ; une nuit quatre fois séculaire s'étendit sur le singe infortuné et l'arrêta dans son développement. On sait ce qu'il en advient des peuples ainsi atteints. L'idiome ancien ne résonne plus dans la forêt. On n'y entend plus le grognement primitif. S'agit-il d'exprimer nos pensées, c'est à la parole qu'il nous faut recourir. J'ai tâché de lutter pour la pureté de notre langue sylvestre, de galvaniser le cadavre. J'ai soutenu le droit au cri. J'ai crié moi-même. J'ai démontré le besoin du cri dans les chants populaires. Mais on a bien mal récompensé mes efforts. Maintenant tu dois comprendre ce qui me travaille. Merci de m'avoir prêté l'oreille ! Si tu sais son remède, dis-le-moi !
PEER GYNT(à part) Il faut, dit-on, hurler avec les loups. (Haut.) Mon cher ami, je crois me souvenir qu'au Maroc vit toute une peuplade de babouins manquant de grammairiens et de poètes. Leur langage ressemble au Malabarais. Vous feriez une belle action et donneriez un noble exemple si, à l'instar de quelques hommes distingués, vous consentiez à vous expatrier pour le plus grand bien de vos compatriotes.
HUHU Merci de me prêter l'oreille. Je ferai ce qu'on me conseille. (Avec un geste noble.) L'Orient a repoussé son poète ; il va vers les babouins d'Occident ! (Il s'éloigne.)
BEGRIFFENFELD Eh bien ! était-il assez lui-même ? Oui, n'est-ce pas ? Lui, toujours lui ; il en est plein, il ne s'occupe pas d'autre chose. Lui-même dans tout ce qu'il émet. Lui-même justement en ce qu'il est hors de soi. Venez ! Je vous en montrerai un autre, depuis hier soir aussi conforme que le premier aux règles de la raison normale. (À un fellah qui porte une momie sur son dos.) Roi Apis, comment va votre Seigneurie ?
LE FELLAH(avec rage, à Peer Gynt) Suis-je donc le roi Apis ?
PEER GYNT(se cachant derrière le docteur) Je suis incompétent, je l'avoue... Mais, à en juger par le ton...
BEGRIFFENFELD Que Votre Seigneurie daigne lui exposer l'affaire.
LE FELLAH Très bien. (Il se tourne vers Peer Gynt.) Tu vois celui que je porte sur le dos ? Il se nommait le roi Apis, maintenant il s'appelle momie, et, par surcroît, il est mort. C'est lui qui a bâti toutes les Pyramides, et taillé dans le roc le grand Sphinx, et fait la guerre aux Turcs. Aussi Égypte en a-t-elle fait un dieu qu'elle adorait dans un temple sous la forme d'un bœuf. Eh bien ! le roi Apis, c'est moi ; je vois ça clair comme le jour. Si tu en doutes, je te le prouverai. Un jour que le roi Apis était à la chasse, il descendit de son cheval pour se retirer à l'écart. Le terrain ainsi fertilisé par le grand roi appartenait à mon grand-père. Or ce terrain m'a nourri de son blé. Te faut-il une autre preuve ? J'ai sur la tête d'invisibles cornes. N'est-ce pas une malédiction que personne ne reconnaisse mes titres ? Apis de par ma naissance, aux yeux du monde je ne suis qu'un fellah. As-tu un conseil à me donner ? Donne-le-moi en toute franchise. Mon ambition est de ressembler au grand roi Apis.
PEER GYNT Votre Seigneurie n'a qu'à bâtir des pyramides, qu'à tailler un grand Sphinx et qu'à faire la guerre aux Turcs.
LE FELLAH Tout cela est bon à dire. Moi, un fellah, un misérable crèvefaim ! J'ai bien assez de défendre ma cabane contre les rats et les souris. Allons, trouve quelque chose de mieux, qui me fasse grand sans danger et me donne l'aspect du roi Apis que je porte sur mon dos !
PEER GYNT Si Votre Seigneurie essayait de se pendre et si ensuite elle allait sous terre faire le mort, protégée par les limites naturelles d'un bon cercueil ?
LE FELLAH C'est parfait ! Ma vie pour une corde ! Vive la potence ! Ce ne sera pas tout à fait ça, pour commencer, mais le temps égalise tout. (Il s'éloigne et se dispose à se pendre.)
BEGRIFFENFELD En voilà un qui a de l'individualité ! N'est-ce pas, monsieur Peer ? Un homme de méthode !
PEER GYNT Oui, oui, mais... Dieu me pardonne ! il se pend pour de bon. La tête me tourne ! J'en serai malade !
BEGRIFFENFELD Un état de transition. Ça passera vite.
PEER GYNT De transition ? Pour en venir où ? Excusez-moi, il faut que je m'en aille.
HUSSEIN(saisissant le couteau que lui tend le docteur) Ah ! comme je vais boire de l'encre, et quel bonheur que de se tailler ! (Il se passe le couteau sur la gorge.)
PEER GYNT(avec une anxiété croissante) Saisissez-le !
HUSSEIN Vous l'avez dit ! Saisissez-moi ! Prenez la plume ! Prenez ! Du papier ! Du papier ! (Il tombe) Je suis émoussé. N'oubliez pas l'épitaphe : "Toute sa vie et jusqu'à sa mort, ce fut une plume usée."
PEER GYNT(défaillant) Que deviendrai-je ? Que suis-je ? O toi, grand ?... viens à moi ! Je suis tout ce que tu voudras, un Turc... un troll... un pêcheur... Mais viens à moi ! J'ai quelque chose de rompu ! (Riant.) Je ne puis pas retrouver ton nom. Viens à moi, ô toi, tuteur de toutes les brutes ! (Il s'évanouit.)
BEGRIFFENFELD(une couronne de paille â la main, saute à cheval sur lui) Ah ! voyez comme il brille au soleil !... Il est hors de soi ! C'est le moment de le couronner ! (Il dépose la couronne sur Peer Gynt et s'écrie.) Vive l'empereur du soi-même !
SCHAFFMANN(de sa cage) Es lebe hoch der grosse Peer !
(À bord d'un bâtiment longeant la côte de Norvège. Coucher de soleil. Temps houleux. Peer Gynt, vigoureux vieillard, à la chevelure et à la barbe blanches, se tient à l'arrière du navire. Son costume est presque celui d'un marin. Il porte un veston et des bottes à longues tiges. Ses habits sont un peu usés. Il est hâlé. Ses traits ont une expression plus dure. Le capitaine se tient près du gouvernail. L'équipage est à l'avant.)
PEER GYNT(accoudé au bastingage, regardant la côte) Voici le vieux Halling, en costume d'hiver, dressant son torse aux rayons du couchant. Comme il se rengorge, le vieillard ! Le Pic du Glacier, son frère, se tient en arrière modestement. Son manteau de glace verdoie toujours au soleil. La Mer de Neige s'étend, gracieuse, comme une vierge en longue robe de lin. Allons, pas de folies, mes vieux gaillards ! Restez où l'on vous a placés. Vous n'êtes, après tout, que des blocs inertes.
LE CAPITAINE(criant à l'équipage) Deux hommes au gouvernail ! Hissez la lanterne !
PEER GYNT Quand je l'ai quitté, j'ai passé par ici. Et les souvenirs du jeune âge sont, dit-on, ceux qui se gravent le mieux dans la mémoire. (Il crache et se remet à regarder la côte.) Ce qu'on voit bleuir là-bas entre les rochers à pic, ces gorges étroites noires comme des tombeaux, et les bords de ces fjords qui débouchent sur l'Océan, c'est donc là... (Au capitaine.) Les maisons y sont rares ?
PEER GYNT Ce ne sera pas grand'chose. J'ai été chercheur d'or, mais ce que j'ai trouvé, je l'ai reperdu. La fortune et moi, nous sommes dans de mauvais termes. Vous savez ce que j'ai déposé à bord. C'est tout. Le reste est au diable.
LE CAPITAINE C'est plus qu'il n'en faut pour vous faire une situation chez nous.
PEER GYNT Je n'ai pas de famille. Personne n'attend le riche vagabond. Au moins il n'y aura pas de simagrées sur le quai !
PEER GYNT Ainsi, c'est dit : si l'un de vos hommes se trouve dans l'embarras, je ne regarde pas trop à l'argent.
LE CAPITAINE C'est gentil à vous. La plupart d'entre eux ne possèdent qu'un maigre pécule, et tous ont femme et enfants. Ils ne s'en tirent pas facilement avec leurs seuls gages. Ah ! s'ils avaient un peu d'extra en descendant, ce serait une fête dont on parlerait longtemps !
PEER GYNT Que me dites-vous là ! Ils sont mariés ? Ils ont femme et enfants ?
LE CAPITAINE Mais oui, tous, du premier jusqu'au dernier. Le plus à plaindre est le cuisinier. Chez lui, c'est la misère noire.
PEER GYNT Mariés ? Quelqu'un les attend au foyer ? Quelqu'un se réjouira de les revoir ? Hein ?
LE CAPITAINE Peut-être deux. Et une goutte pour faire passer le repas.
PEER GYNT Et ils seront là, se chauffant au foyer, avec un bon feu dans l'âtre, au milieu d'enfants en gaieté faisant un tintamarre à ne pas s'entendre ? Le bonheur, quoi ?
LE CAPITAINE Ça se pourrait bien. Aussi, je le répète, est-ce gentil à vous de leur donner un petit cadeau.
PEER GYNT(avec un coup de poing sur le vibord) Vous croyez ? Ah ça ! me prenez-vous pour un fou ? Pensezvous que j'aille me ruiner pour faire plaisir aux enfants des autres ? J'ai assez trimé pour gagner mon argent. Je tiens à le garder ! Personne, là-bas, n'attend le vieux Peer Gynt.
LE CAPITAINE Mon Dieu ! Vous en ferez ce que vous voudrez. Votre argent est à vous.
PEER GYNT Pardieu ! il est à moi et à personne autre. Sitôt l'ancre jetée, vous me présenterez votre compte. Je paierai mon billet de Panama jusqu'ici et de l'eau-de-vie à l'équipage. C'est tout. Si je donne un sou de plus, capitaine, vous pourrez me cracher au visage.
LE CAPITAINE Je vous dois un reçu et non des outrages. Excusez-moi : voici la tempête. (Il se dirige vers l'avant. Le ciel s'est entièrement obscurci. On allume des lumières dans la cabine. Le bâtiment roule de plus en plus fort. Brouillard et nuées épaisses.)
PEER GYNT De petits êtres turbulents au foyer, des pensées que votre souvenir rend joyeuses, qui vous suivent partout où vous allez ! Qui pense à moi ? Personne ! Ah ! il y aura des bougies sur la table ? Eh bien ! on trouvera moyen de les éteindre ! Je vais les enivrer tous. Il faut que pas un de ces animaux n'ait sa tête à lui on débarquant. Ivres, ils reverront leurs femmes et leurs enfants ! Ils auront des jurons à la bouche. Ils donneront des coups de poing sur la table. Ils feront un boucan d'enfer et une peur folle à ceux qui les attendent. Les femmes s'enfuiront en criant et en traînant leurs enfants derrière elles ! C'en sera fait de leur joie ! (Le bateau penche très fort. Peer Gynt trébuche et a peine à se maintenir sur ses jambes.) Eh ! oh ! Voilà une secousse qui compte. La mer travaille comme si on la payait pour ça. Rien n'est changé dans nos parages du nord. Toujours en butte aux mêmes fureurs ! (Écoutant.) Quel est ce cri ?
LE CAPITAINE Il serait submergé. (Il se dirige vers l'avant.)
PEER GYNT Qui est-ce qui pense à ces choses-là ? (À quelques hommes.) Sauvez-les, si vous êtes des hommes. Que diantre cela peut-il vous faire de vous mouiller la peau ?
LE PILOTE S'ils étaient mariés comme vous dites, voici le monde plus riche de trois veuves. (La tempête grandit. Peer Gynt passe à l'arrière du bateau. Il fait nuit. Un passager inconnu, débout à côté de Peer, le salue poliment.)
LE PASSAGER Des vagues hautes comme des maisons ! On a la bouche pleine d'écume ! Pensez à toutes les épaves qu'il y aura demain, à tous les cadavres que rejettera la mer !
LE PASSAGER Voyons, mon ami, réfléchissez. Vous y trouverez votre avantage. Je vous ferai ouvrir et exposer au jour. L'objet de mes recherches, c'est, avant tout, le siège du rêve. Je vous promets, d'ailleurs, de vous soumettre tout entier à mon analyse.
PEER GYNT Blasphémateur qui défiez la tempête ! Ah ! c'est trop de folie ! Nous sommes battus par la pluie et les vents, impitoyablement ballottés. On peut craindre pour nos vies. Et vous semblez vouloir hâter la catastrophe !
LE PASSAGER Je vois que vous n'êtes pas bien disposé en ce moment. Mais cela peut changer. (Avec un aimable salut.) Nous nous rencontrerons au fond de l'eau, et peut-être avant. J'espère vous trouver alors de meilleure humeur. (Il entre dans les cabines.)
PEER GYNT Quels répugnants personnages que ces hommes de science ! En voilà un mécréant ! (Au maître d'équipage qui passe devant lui.) Un instant, l'ami ! Quel est ce fou que vous avez comme passager à bord ?
LE MAITRE D'ÉQUIPAGE Un passager ? Je ne sache pas que nous en ayons d'autres que vous.
PEER GYNT Vous n'en avez pas d'autres ? Ça devient de plus en plus étrange. (Au pilotin.) Qui est-ce qui vient de descendre dans les cabines ?
LE PILOTIN Le chien de bord, Monsieur. (Il passe.)
LE MAITRE(D'ÉQUIPAGE à l'avant) La proue a touché !
LE CAPITAINE(à l'avant) Elle est fendue ! (Le navire échoue. Bruit. Tumulte. Bancs et récifs près de la côte. Le vaisseau coule à fond. On aperçoit à travers le brouillard le canot de sauvetage portant deux hommes. Une lame le submerge et le fait chavirer. Un cri, puis un instant de silence. Peu à peu on voit émerger le canot, la quille en l'air et, à côté, la tête de Peer Gynt sortant de l'eau.)
PEER GYNT Au secours ! Un canot ! Au secours ! Je vais périr ! Il est écrit : "Sauvez-moi, Seigneur !" (Il se cramponne à la carène.)
LE CUISINIER(surnageant du côté opposé) Seigneur Dieu ! ayez pitié de mes petits enfants ! Faites, que j'atteigne la côte ! (Il s'attache à la carène.)
LE PASSAGER(baissant la voix) Aurait-il coutume d'employer la peur pour nous éclairer dans le danger ?
PEER GYNT Bon ! Il se trouvera que vous êtes un esprit de lumière !
LE PASSAGER Mon ami, savez-vous ce que c'est que l'angoisse ? Y avezvous sérieusement pensé, ne fût-ce que deux fois par an ?
PEER GYNT Quand on est en danger, on a peur. Ce n'est pas plus malin que ça.
LE PASSAGER Savez-vous quel triomphe il y a dans l'angoisse ? L'avez-vous éprouvé, ne fût-ce qu'une fois dans votre vie ?
PEER GYNT(le regardant) Si vous voulez mon salut, vous vous y prenez tard ! c'est absurde ! La mer va m'engloutir !
LE PASSAGER Auriez-vous plus facilement triomphé au coin do votre feu ?
PEER GYNT Arrière, fantôme ! Décampe ! Je ne veux pas mourir ! Je veux gagner la côte !
LE PASSAGER Quant à ça, rassurez-vous. On ne meurt pas au milieu d'un cinquième acte. (Il disparaît.)
PEER GYNT Enfin il s'est démasqué ! Ce n'était qu'un insipide moraliste. (Un cimetière dans les montagnes.-Un convoi funèbre. Au bord de la fosse, un prêtre. On achève un cantique. Peer Gynt apparaît sur la roule, hors de l'enceinte.)
PEER GYNT(s'arrêtant à l'entrée) Sans doute un concitoyen qui prend le chemin de toute poussière humaine. Dieu merci, ce n'est pas moi. (Il entre.)
LE PRÊTRE(prêchant) Et maintenant, mes chers frères, maintenant que l'âme se présente au tribunal suprême et que le corps repose, semblable à une cosse vide, nous dirons quelques mots du chemin que le défunt parcourut ici-bas. Il n'avait ni fortune, ni esprit. Sa voix était grêle, son maintien peu viril ; il s'exprimait mollement, avec hésitation et savait à peine gouverner sa maison. À l'église, il semblait demander humblement la permission de s'asseoir à côté des autres. Il était, vous le savez, originaire du Gudbrandsdal. Presque enfant, il était venu dans ce pays. Vous vous souvenez de l'avoir vu, jusqu'à sa mort, circuler parmi vous, la main droite dans la poche. C'est dans cette posture que son image s'est gravée dans vos esprits. Ajoutez-y son allure embarrassée et la réserve de son attitude chaque fois qu'il se trouvait dans une réunion. Mais, bien qu'il préférât se tenir à l'écart et qu'il fût toujours resté un étranger parmi nous, vous n'ignorez sans doute pas le secret qu'il s'efforçait de cacher : cette main qu'il tenait ainsi dans sa poche, cette main n'avait que quatre doigts. Je m'en souviens encore, — il y a longtemps de cela : un matin, des recruteurs vinrent à Lunde. Nous avions la guerre, et l'on ne s'entretenait que des calamités publiques. Chacun était préoccupé de l'avenir du pays. J'étais présent. Le capitaine siégeait derrière une table, avec le bailli et les sergents. L'un après l'autre, nos gars étaient examinés, mesurés, enrôlés. La chambre s'était remplie. Dehors, dans la cour, retentissaient les rires bruyants de la jeunesse. Làdessus, un nom fut prononcé. Un nouveau venu répondit à l'appel.Il était pâle comme la mort, blanc comme la neige des montagnes. On le fit avancer. Il vint jusqu'à la table. Sa main droite était enveloppée d'un linge. Haletant, avalant sa salive, hors d'état de prononcer un mot, il ne répondait rien aux questions du capitaine. A la fin cependant son visage s'empourpra : tantôt retenant, tantôt précipitant ses paroles, il bégaya quelque chose où il était question d'un accident, d'une faucille qui lui avait coupé un doigt. Un silence se fit aussitôt dans la pièce. Il y eut des coups d'œil échangés, des lèvres qui se contractèrent, des regards foudroyants dirigés sur le gars. Les yeux baissés, il sentait la tempête autour de lui. Tout à coup, le vieux capitaine se leva, cracha, allongea le bras et dit : "Vat'en !" Et le gars partit. On fit la haie, et il passa, comme sous des verges. Il marcha ainsi jusqu'à la porte et, de là, s'élança en courant et gagna les hauteurs. Il bondit à travers bois, escalada les pentes, trébuchant aux pierres, aux rocailles, jusqu'à sa demeure, dans le fjaell. Six mois plus tard, il vint ici, avec sa mère, de petits enfants et une femme qu'il épousa dès qu'il put le faire. Il avait défriché un terrain dans la lande qui s'élève vers Lomb et s'y était construit une maison. La glèbe était dure, mais il en vint à bout, comme en témoignaient les mottes brisées, dressant partout leurs fauves arêtes. Si, à l'église, il tenait une main dans sa poche, on voyait bien que, dans les champs, ses neuf doigts travaillaient pour dix. Un printemps, tout fut emporté par le torrent. L'homme et sa famille furent sauvés. Sans ressources, sans abri, il se remit au travail et, avant que l'été fût passé, on vit, dans la montagne, un nouveau champ de seigle sur un point mieux protégé que l'autre. Oui, mieux protégé contre l'inondation, mais non contre l'avalanche. Deux ans plus tard, tout était enseveli sous la neige. Tout, sauf le courage de cet homme. Il creusa, déblaya, travailla si bien qu'avant l'hiver sa petite maison était une troisième fois rebâtie. Il avait trois fils, trois gars solides. L'école était loin. Là où finit le chemin communal, il fallait encore prendre un sentier étroit et abrupt, creusé dans la neige durcie. Que faisait-il ? laissant l'aîné grimper comme il pouvait et se contentant de le soutenir, de temps en temps, quand la pente était trop raide, il portait les autres sur son dos. Ainsi s'écoulèrent quelques dures années. Les enfants devinrent des hommes. C'était le moment de leur demander aide pour aide... Mais bah ! trois citoyens aisés ont oublié, aujourd'hui, dans le nouveau monde, leur père norvégien et le chemin de l'école. C'était un homme à courte vue. Par-delà le petit cercle de ceux qui lui tenaient de près, il n'apercevait rien. Les mots puissants qui devraient faire battre tous les cœurs sonnaient à ses oreilles comme de vains grelots. Peuple, patrie, tout ce qu'il y a d'élevé, de sublime, était, pour lui, plongé dans un brouillard épais. Mais c'était un humble, un humble que cet homme. Depuis le jour du recrutement, il semblait sous le poids d'un arrêt, la honte au front et la main cachée dans sa poche. Devant la loi du pays, n'était-ce pas un réfractaire ? Oui, c'est vrai. Mais il y a quelque chose qui brille au-dessus de la loi, comme les hauts sommets blanchissent derrière le Glittertind et font descendre sur ce glacier des nuées qui le voilent. C'était un mauvais citoyen. Pour l'Église et pour l'État, c'était un arbre stérile. Mais là-haut, sur la crête, là où nos chemins se rétrécissent, dans ce travail auquel il se sentait appelé, il était grand, parce qu'il était lui-même. Sa vie rendit le son qui lui était propre. Elle vibra toujours en sourdine. Repose en paix, modeste guerrier, qui luttas et mourus dans l'humble combat du paysan ! Ce n'est pas à nous, poussière, de sonder les reins et les cœurs ; c'est à Celui qui nous dirige. Mais j'en ai le ferme espoir et j'ose librement l'exprimer : ce n'est point en infirme que cet homme paraît devant Dieu ! (Le cortège se disperse et s'éloigne. Peer Gynt reste seul.)
PEER GYNT Voilà ce que j'appelle du christianisme ! Rien de cruel ni de pénible pour l'âme. Et le prêtre a choisi une thèse édifiante en prêchant l'obligation pour chacun d'être invariablement soimême. (Il plonge les regards dans la fosse.) Cet homme, n'est-ce pas celui que j'ai vu se coupant un doigt dans la forêt, à l'époque où j'abattais des arbres ? Qui sait ? si je ne me tenais pas là, en ce moment, un bâton à la main, au bord de cette fosse paisible, je pourrais croire que c'est moi qui dors dans ce cercueil et que cet éloge funèbre est le mien. Vraiment c'est une belle coutume chrétienne que de se remémorer ainsi, avec bienveillance, toute la carrière d'un défunt. Je ne demanderais pas mieux que d'être jugé de la sorte par ce digne pasteur de campagne. Allons ! j'ai encore un peu de temps jusqu'au jour où le fossoyeur viendra m'offrir ses services à moi-même. Et l'écriture affirme que le mieux est l'ennemi du bien. "À chaque temps sa peine", est-il encore écrit. Et plus loin : "Ne te fais pas enterrer à crédit." C'est égal, il n'y a encore de vraie consolatrice que l'Église. Je ne l'ai pas assez estimée jusqu'ici ; mais aujourd'hui je vois quel bien cela fait de s'entendre dire par une voix autorisée : "Tu récolteras ce que tu auras semé." — Oui, il faut être soi-même. Dans les petites choses comme dans les grandes, il faut avoir souci de soi et de ce qui est sien. Que si l'on est trahi par la fortune, on a du moins l'honneur d'avoir conformé sa vie à sa doctrine. Et maintenant, rentrons ! Qu'importe si le sentier est étroit et la pente abrupte ! Qu'importe si le destin continue à me narguer ! Le vieux Peer Gynt n'en suivra pas moins son propre chemin et restera toujours ce qu'il est : pauvre, mais honnête. (Il s'en va. Une côte. Près d'un lit de torrent desséché, on aperçoit un moulin en ruine. Tout autour la dévastation, les traces d'un éboulement. Plus haut, sur la côte, un grand enclos. Devant l'enclos, il y a une vente aux enchères. La foule assemblée boit et s'agite bruyamment. Peer Gynt est assis sur des décombres, près des ruines du moulin.)
PEER GYNT De quelque côté que je me tourne, c'est toujours la même chose. Le temps ronge tout, le torrent use ses bords. "Fais le tour", a dit la Courbe. Il faut toujours en revenir là.
UN HOMME(EN DEUIL) Il ne reste plus que de la pacotille. (Il aperçoit Peer Gynt.) Tiens ! Il y a même des étrangers. Dieu vous garde, l'ami !
PEER GYNT Bonjour ! Ça a l'air gai ici, aujourd'hui. Que se passe-t-il ? Une noce ? Des relevailles ?
L'HOMME(EN DEUIL) Dites plutôt qu'on pend la crémaillère. Voici la mariée établie avec les vers.
PEER GYNT Et d'autres vers se disputent ses guenilles.
L'HOMME(EN DEUIL) Eh ! c'est la fin de la chanson.
PEER GYNT Toujours la même. Elle est vieille aujourd'hui. Je l'ai chantée enfant.
UN JEUNE GARS(montrant un moule) Regardez un peu la belle pièce que j'ai achetée. C'est le moule où Peer Gynt coulait ses boutons d'argent.
UN AUTRE Et moi ! Voici une bourse que j'ai payée un schelling.
UN TROISIÈME J'ai fait une merveilleuse affaire ! Un schelling et demi pour un sac de colporteur.
PEER GYNT Quel est ce Peer Gynt que vous avez nommé ?
L'HOMME(EN DEUIL) Tout ce que je sais, c'est qu'il était de la famille de la morte et d'Aslak le forgeron.
L'HOMME(EN GRIS) Et moi ? Tu m'oublies ? Il faut que tu aies trop bu.
L'HOMME(EN DEUIL) C'est toi qui perds la mémoire. Tu ne te souviens plus de certaine porte de grenier à Hægstad.
L'HOMME(EN GRIS) Je sais bien, et je sais aussi que tu n'as pas été dégoûté.
L'HOMME(EN DEUIL) Pour peu que, maintenant, elle ne fasse pas quelque trait à la mort.
L'HOMME(EN GRIS) Viens, cousin ! Un petit verre en l'honneur de notre parenté !
L'HOMME(EN DEUIL) Cousin ? le diable t'emporte ! Tu es ivre et ne sais ce que tu dis !
L'HOMME(EN GRIS) Allons donc ! On a beau faire, on se sent toujours de la famille de Peer Gynt. (Ils s'éloignent ensemble.)
PEER GYNT(bas) Eh bien ! voilà de vieilles connaissances !
UN GARS(criant à l'homme en deuil, qui s'en va) Hé Aslak ! si tu bois, ma défunte mère viendra te prendre !
PEER GYNT(se levant) Ne fouillons pas trop. Quoi qu'en disent les agronomes, les entrailles de la terre ne sentent pas bon.
UN AUTRE(montrant une peau d'ours) Regardez ! Voici le chat de Dovre ou, du moins, sa peau. C'est lui qui, une veille de Noël, fit si grand peur au troll !
UN AUTRE(montrant une tête de renne) Et voici le beau bouquetin qui porta Peer Gynt sur la crête de Gendin !
UN TROISIÈME(montrant un marteauu crie à l'homme en deuil) Ohé, Aslak ! est-ce là le marteau dont tu te servais contre le diable quand il a percé le toit de la forge ?
UN QUATRIÈME(les mains vides) Ohé, Mads Moen, voici la veste invisible dans laquelle Peer et Ingrid se sont envolés !
PEER GYNT Allons les gars ! payez-moi la goutte ! Je me sens vieux. J'ai de la vieillerie à vendre.
PEER GYNT Une superbe couronne de paille. Elle va au premier venu. Allons ! encore ! Une coquille d'œuf ! Un cheveu gris de fou ! La barbe du Prophète ! Tout ça à celui qui me montrera sur la montagne un poteau indicateur avec ces mots : "Par ici !"
LE MAIRE(apparaissant) Mon gaillard, tu as des façons d'être qui te conduiront droit en prison.
PEER GYNT(ôtant son chapeau) C'est probable. Mais voudriez-vous me dire qui était Peer Gynt ?
LE MAIRE Oui, il ne faisait que des contes, s'attribuant à lui-même tout ce qui s'est accompli de beau ou de grand dans le monde. Mais, vous m'excuserez, mon ami, — j'ai d'autres devoirs. (Il s'en va.)
PEER GYNT Et où est-il maintenant, ce singulier personnage?
UN VIEILLARD Il a passé les mers pour se rendre en pays étranger. Comme on pouvait s'y attendre, il y a mal tourné, et voilà déjà des années qu'on l'a pendu.
PEER GYNT Pendu ? Tiens, tiens. J'en étais sûr. Feu Peer Gynt est resté luimême jusqu'au bout. (Saluant.) Adieu, la compagnie, grand merci et portez-vous bien ! (Il fait quelques pas pour s'éloigner, mais se ravise et s'arrête.)
PEER GYNT Mes joyeux gars, et vous, aimables femmes, permettez-moi de vous témoigner ma reconnaissance en vous contant une histoire.
PEER GYNT Je ne demande pas mieux. (Il s'approche, son visage prend une expression énigmatique.) C'était à San-Francisco, où j'étais chercheur d'or. La ville était pleine de bateleurs. L'un jouait du violon avec ses pieds, un autre exécutait sur les genoux un pas espagnol, un troisième, dit-on, faisait des vers pendant qu'on lui perçait le crâne. Or il advint que le diable, s'étant joint à ces saltimbanques, voulut faire fortune à son tour. Ce qu'il imagina fut d'imiter en perfection un grognement de pourceau. Sa physionomie attirait la foule. Inconnu la veille, il faisait maintenant salle comble. Tout se taisait à son apparition. Il savait d'ailleurs se draper, revêtant pour la représentation un grand manteau aux pans flottants. Et personne ne s'apercevait que, sous ce manteau, le malin dissimulait un vrai pourceau. Le moment venu, il le pinçait, et l'instrument rendait un son. Tout ce morceau de bravoure avait le caractère d'une fantaisie exécutée sur un thème donné : le passage d'un pourceau de l'état de liberté à celui d'esclavage. À la fin, on entendait un cri aigu, celui quE pousse l'animal sous le fer du boucher, après quoi l'artiste saluait le public et se relirait. Il y eut là matière à discussion et à critiques savantes, où le blâme alternait avec l'éloge. Quelquesuns trouvaient le grognement trop grêle, d'autres le cri de la fin trop étudié. Sur un point cependant, tout le monde était d'accord : c'est que l'effet, dans son ensemble, était démesurément outré. Voilà ce qui advint au diable pour avoir été maladroit et compté sans son public. (Il salue et s'éloigne. La foule garde un silence inquiet. La veille de la Pentecôte. Dans les grands bois. Au fond, dans une éclaircie, une cabane. Bois de renne sur le pignon,) au-dessus de la porte. (Peer Gynt rampe par terre, cueillant des oignons.)
PEER GYNT Une nouvelle étape ! Il faut bien, je le vois, Tâter un peu de tout avant de faire un choix. Ce fut là mon destin. Maintenant je m'applique À sonder les leçons de l'histoire biblique. De César je me fais Nabuchodonosor. Vieil enfant, voici donc où finit ton essor : Dans le sein de ta mère ! Pulvis es, dit le livre. Se remplir l'estomac, c'est là tout l'art de vivre. Un peu d'oignon... ce n'est peut-être pas assez Il faut être inventif et tendre des lacets. Tiens ! je vois un ruisseau d'eau pure où je peux boire. Être roi des forêts, c'est encor de la gloire. À l'instant de mourir, ne puis-je pas toujours Contre un arbre abattu me blottir comme un ours, Et, sur sa vieille écorce, en un effort suprême, Me tracer une fière épitaphe à moi-même : "Ci-gît Peer Gynt, gaillard alerte et grand coureur. Des fauves de ces bois, il est mort empereur." ? Empereur ? (Il rit en dedans.) Ah! vieux fou, toujours la fanfreluche ! Tu n'es plus aujourd'hui qu'un oignon qu'on épluche. Et je vais t'éplucher, Peer Gynt, mon bel ami. Tu sais, je ne fais pas les choses à demi. (Il prend un oignon et en arrache toutes les pelures, une à une.) D'abord une pelure, en lambeaux que j'enlève : Le triste naufragé rejeté sur la grève. Puis une autre, minable et piteuse d'aspect : Le passager vantard, prometteur et suspect, Qui sent déjà son Gynt. Cette feuille jaunie, C'est le maigre chercheur d'or en Californie. Et cette autre, dessous, dure, au bord recourbé, C'est le rude chasseur des phoques d'Hudson-bay. Une couronne ? Ah ! bah ! la farce est pitoyable ! Arrachons cette feuille et la jetons au diable ! Courte et forte, — c'est Peer le sondeur d'inconnu. Et voici le Prophète : il est frais et charnu, Mais il sent le mensonge, ainsi que dit la Bible. On en pleure, vraiment, tant l'odeur est horrible. Cette feuille tordue au reflet purpurin, C'est le Crésus vivant sans mesure et sans frein. Et cette autre, malade, à points noirs, ne peut être Que Peer Gynt, le courtier passant du nègre au prêtre. (Il arrache plusieurs feuilles à la fois.) L'oignon se rapetisse, il disparaît, il fond, Et je n'entrevois pas de noyau ni de fond. (Il épluche tout l'oignon.) Eh ! c'est qu'il n'en a pas ! Non ! rien que ces coquines De feuilles qui se font de plus en plus mesquines. La nature est folâtre ! (Jetant les feuilles d'oignon.) À quoi bon méditer ? Qui marche en trop songeant finit par se heurter Le front au mur. Au lieu de fouiller le mystère, Rampe donc, mon vieux Gynt, la face contre terre. (Se grattant la tête.) C'est égal, la vie est un drôle d'instrument, Muet, ou répondant par une note fausse. On voudrait en jouer, et l'on ne sait comment. Du sot qui l'étudie on dirait qu'il se gausse. (Il s'est approché de la cabane, l'aperçoit et tressaille.) Là ! — Ce coin de forêt — et cette cabane... Eh ! (Se frottant les yeux.) N'ai-je pas déjà vu ce gîte abandonné ? Au-dessus du pignon, là-haut, des bois de renne... Sur le toit, — n'est-ce pas ? — se dresse une sirène... Non, c'est faux... ! Mais voici la serrure à secret Qui ferme la pensée au lutin indiscret !
SOLVEIG(dans la cabane) Ami, tu tardes bien longtemps, Tout est prêt pour Pâques-aux-roses Et je t'attends. Mais si tu te reposes, — Le poids est lourd, — J'attendrai, fidèle, ô mon cher amour.
PEER GYNT(se levant d'un bond, pâle comme la mort) Ici le triste oubli ; — là-bas la foi gardée, Et l'âme riche ; — ici l'âme dépossédée, L'angoisse mordant le cœur comme un vampire ; Là-bas la Vérité ; — là-bas fut mon empire ! (Il se précipite dans le bois. La nuit. Clairière de pins dévastée par l'incendie. Partout, à une grande distance à la ronde, des troncs calcinés. Çà et là, une buée s'étend au-dessus du sol. Peer Gynt traverse la clairière en courant.)
PEER GYNT Poussière, cendre et pourriture, Ruine et dévastation, Lugubre odeur de sépulture, Ah ! quel bois de construction ! Faux savoir, contes et songes De l'édifice de mensonges Seront la base, et je pourrai Bâtir dessus l'horreur du vrai. La peur de tout sentiment grave Me servira pour l'architrave, Et je signerai ça, ma foi, "Petrus Gynt, Empereur et roi." (Écoutant.) J'entends un enfant qui sanglote : On chante. Non ! c'est tout un chœur (Des pelotes se mettent à rouler devant lui. Il les regarde.) Qu'est-ce ? Pelote après pelote Roule, arrêtant mon pas vainqueur ? (Il les repousse du pied.)
LES PELOTES Nous, les pensées Que tu n'eus pas, Roulions pressées Devant tes pas, Esprits subtils À ton cœur vide, Soufflant : "Dévide Nos pauvres fils !"
PEER GYNT Impossible ! Dans un autre ordre J'avais trop de fil à retordre ! (Il trébuche, se Jette de côté et veut fuir.)
FEUILLES SÈCHES Mots inconnus Du vieux mystère, Des arbres nus Tombés à terre, Tu nous laissas Dans notre fange Au ver qui mange, Et tu passas !
PEER GYNT Bast ! Une autre saison commence. Engraissez la jeune semence !
SOUFFLES DANS L'AIR Nous, les chansons Inexprimées, Vous maudissons, Âmes fermées, N'ayant pas su Nous faire entendre Par un soir tendre. Maudit sois-tu !
PEER GYNT Vivre en troubadour ? Pas si bête ! J'avais bien autre chose en tête. (veut fuir par la traverse.)
GOUTTES DE ROSÉE(tombant des branches) Gouttes de pleurs Non répandues, Par nous des cœurs Seraient fondues Les glaces. Mais, Quand l'âme est dure, Notre onde pure Sèche à jamais.
PEER GYNT J'ai pleuré dans quelques alarmes, Mais à quoi m'ont servi mes larmes ?
BRINS DE PAILLE Actes rêvés Et morts en route, Inachevés, Au froid du doute, Homme sans foi, Ton cœur inerte Fit notre perte. Malheur à toi !
PEER GYNT Je n'ai pas peur! La belle affaire ! S'abstenir, ce n'est pas forfaire ! (Il hâte sa course.)
VOIX D'AASE:AASE(de très loin) Mauvais gamin, Sous la gelée, Par quel chemin M'as-tu roulée ? Château, clocher, Vision vaine ! Satan te mène, Mauvais cocher !
PEER GYNT Puisque c'est la faute du diable, Le ciel doit m'être pitoyable. Mais il m'en veut. — Encore un coup, Je prends mes jambes à mon cou ! (Il détale. Un autre point de la lande.)
PEER GYNT(chantant) Fossoyeurs, bedeaux, arrivez, canailles, Bêlez votre vieux chant de funérailles. Je veux qu'on me couse un crêpe au chapeau, J'ai beaucoup de morts à mettre au tombeau ! (Le Fondeur, portant une boite à outils et une grande cuiller à fondre, arrive par un chemin de traverse.)
LE FONDEUR Tu vois, elle est toute prête. Ta fosse est creusée, ton cercueil commandé. Dans ton corps, les vers célébreront bientôt leur festin. Quant à ton âme, le Maître m'a chargé de la lui apporter sans retard.
PEER GYNT Allons donc ! Comme cela ? De but en blanc ?
LE FONDEUR Un vieil usage. Qu'il s'agisse de funérailles ou de baptême, on choisit le jour en secret sans en avertir le héros de la fête.
PEER GYNT Oui, oui. La tête me tourne, tu serais...
PEER GYNT Je comprends. Votre Gentillesse a plusieurs noms. Ainsi donc, Peer, voici le terme de ton voyage. Mais c'est là, mon ami, un vilain procédé. Ma foi, je méritais mieux que ça. Je suis moins mauvais qu'il ne vous semble et ai fait quelque bien en ce monde. Tout au plus, pourrais-je passer pour un vaurien, mais non pour un grand pécheur.
LE FONDEUR Eh oui ! mon ami, et c'est précisément là la question. Tu n'es pas un pécheur au sens élevé du mot. Voilà pourquoi tu échappes aux tourments et n'es digne que de la cuiller à fondre.
PEER GYNT Quelle est cette nouvelle invention que vous avez inaugurée en mon absence ?
LE FONDEUR La coutume est vieille comme le serpent de la Bible et destinée à réparer les déchets. Tu connais le métier et sais que le moulage ne donne souvent que de fichus résultats. On obtient, par exemple, des boutons sans attaches. Qu'en faisais-tu, toi?
LE FONDEUR Ah ! oui ! ton père, Jean Gynt, fut un gaspilleur célèbre tant qu'il lui resta un sou en poche. Mais le Maître, vois-tu, est économe. Il tient à conserver ses richesses et se garde bien de rejeter l'ouvrage manqué aussi longtemps qu'il peut lui servir de matière première. Destiné à briller comme bouton sur la veste universelle, tu es venu sans attache. Il n'y a plus qu'à te jeter dans la caisse aux boutons ratés pour que tu retournes à la masse.
PEER GYNT Quoi ! tu prétendrais me faire fondre avec Pierre et Jean pour obtenir de nouveaux produits !
LE FONDEUR Certainement. Et tu ne seras pas le premier à qui c'est arrivé! C'est ainsi qu'on agit à la Monnaie avec les pièces dont l'effigie est usée.
PEER GYNT Mais c'est là une sordide avarice ! Allons, mon ami, laissemoi tranquille. Une pièce sans effigie, un bouton sans attache ! Qu'est-ce pour un richard comme ton Maître ?
LE FONDEUR Eh ! eh ! tant qu'il y a âme, il y a valeur !
PEER GYNT Non, non, et encore une fois non ! Je me défendrai des pieds et des mains ! Tout plutôt que cela !
LE FONDEUR Qu'entends-tu par tout ? Allons, sois raisonnable. Tu es trop lourd pour monter au ciel.
PEER GYNT Je suis plus modeste et n'aspire pas si haut. Mais, quant à mon moi, je n'en céderai pas un brin. Jugez-moi d'après les anciennes coutumes. Enfermez-moi pour un certain temps chez Sa Majesté Très Cornue : pour un siècle, si le juge est sévère. C'est encore supportable. Après tout, il ne s'agit que de souffrances morales : ce n'est pas une si terrible affaire. Mais que je sois dissous pour constituer ensuite telle ou telle parcelle d'un corps étranger, — ah ! non ! Tout cet appareil de fonderie, cette disparition du moi gyntien, tout cela me bouleverse d'horreur jusqu'au fond de mon être !
LE FONDEUR Voyons, Peer, mon ami, il ne faut pas t'emporter pour si peu. Toi-même ? Mais tu ne l'as jamais été que je sache. Cela te changera-t-il tant que ça de mourir tout à fait ?
PEER GYNT Je n'ai jamais été... ? Ah ça ! tu me fais rire. Il se trouvera à la fin que Peer Gynt n'était pas Peer Gynt. Allons, fondeur, tu juges à l'aveugle. Tu aurais beau me sonder les reins, tu n'y trouverais que Peer et encore Peer, rien de plus, rien de moins.
LE FONDEUR Ce n'est pas possible. Voici mon mandat. Il porte bien expressément : "Tu demanderas Peer Gynt, qui, ayant manqué sa destination, doit, en qualité de produit raté, être fondu dans le moule."
PEER GYNT Quelle bêtise ! Il s'agit probablement de quelqu'un d'autre. Est-ce bien Peer qu'il est dit, n'est-ce pas Rasmus ou Jean ?
LE FONDEUR 11y a longtemps que je les ai fondus, ceux-là ! Allons, soit bon enfant et ne perdons pas de temps !
PEER GYNT Ah ! non, par exemple ! Ce serait du propre si l'on s'apercevait demain qu'il y a eu erreur en la personne ! Prends garde, mon bonhomme, et songe à la responsabilité que tu encoures !
PEER GYNT En produisant des certificats, des témoins.
LE FONDEUR Je crains fort que le Maître ne les trouve insuffisants.
PEER GYNT C'est impossible. D'ailleurs, qui vivra verra. Voyons, mon ami, fais-moi crédit de moi-même pour quelque temps. Je reviendrai sous peu. On ne naît qu'une fois, et l'on tient beaucoup à soi-même : tu consens ?
LE FONDEUR Eh bien, oui. Va, mais souviens-toi que nous nous rencontrerons au prochain carrefour. (Peer Gynt s'enfuit. Un autre point dans les bols.)
PEER GYNT(hâtant le pas) Il est écrit : "Le temps c'est de l'argent." Si seulement je savais où les routes se croisent. Est-ce près, est-ce loin d'ici? J'ai le feu aux talons. Les pieds me brûlent. Un témoin ! un témoin ! Où en trouver un dans cette forêt. C'est impossible ! Ah ! le monde est fait à la diable ! Essayez donc d'y prouver le droit le plus clair ! (Un vieillard tout courbé vient au-devant de lui, clopinclopant, un bâton à la main, un sac sur le dos.)
LE VIEILLARD(s'arrêtant) Un petit sou, mon bon monsieur, à un pauvre diable sans abri !
PEER GYNT Excusez-moi. Je n'ai pas de petite monnaie.
LE VIEILLARD Le prince Peer ! Voici donc où l'on se rencontre !
LE VIEUX DE DOVRE De fond en comble ! Je me traîne par les chemins, affamé comme un loup.
PEER GYNT Tra ! la ! la ! Voici un témoin, et un fameux encore !
LE VIEUX DE DOVRE Monseigneur a grisonné depuis que nous nous sommes vus.
PEER GYNT Cher beau-père, on s'use avec les années. Allons ! ne pensons plus à nos vieilles affaires, oublions les brouilles de famille. J'étais fou, ce jour-là.
LE VIEUX DE DOVRE Oui, oui, Monseigneur était jeune, Ça fait faire tant de choses ! Mais Monseigneur a été bien sage de rejeter sa fiancée. Il s'est épargné là beaucoup de soucis et de honte. Car elle a fini par tourner tout à fait mal.
PEER GYNT Ah ! oui ! Celui à qui j'ai enlevé une bergère.
LE VIEUX DE DOVRE Mon petit-fils est à présent un grand et gros gars qui peuple tout le pays de sa descendance.
PEER GYNT Assez radoté, mon ami. J'ai bien autre chose sur le cœur. Je me trouve dans une assez fausse situation et aurais besoin d'un témoignage ou d'un certificat. Beau-père, vous pourriez m'en délivrer un. Je trouverai toujours un pourboire à vous donner.
LE VIEUX DE DOVRE Quoi ? Vraiment ? Je pourrais être utile à Monseigneur. J'espère que j'aurai une récompense honnête.
PEER GYNT Comment donc ! Bien que je sois un peu gêné pour le moment et forcé de me restreindre en tout... Mais écoutez ce dont il s'agit : Vous vous rappelez le soir où je me présentai aux Ronden en qualité de prétendant ?
PEER GYNT Laissez là ce titre de prince et arrivons au sujet. De gré ou de force, vous vouliez me fausser la vue en me faisant une incision dans la lentille et, de Peer Gynt, me faire troll. Qu'ai-je fait ? J'ai résisté, jurant que je resterai moi-même. J'ai renoncé à tout, amour, pouvoir, honneur, pour conserver mon moi. Eh bien ! ce fait, vous devez l'attester sous serment.
LE VIEUX DE DOVRE Vous ne voudriez pas me rendre parjure. Et la culotte de troll que vous avez passée, et l'hydromel que vous goûtâtes, il ne vous on souvient donc plus ?
PEER GYNT Oui, oui, vous m'avez tenté de mille façons, mais je me suis refusé à faire le pas décisif, et tout est bien qui finit bien. C'est à ça qu'on reconnaît son homme.
LE VIEUX DE DOVRE(pleurant) Ah ! l'ingrat ! Secrètement tu as toujours vécu en troll. Cette devise que je t'ai donnée t'a fait faire ton chemin. Tu lui as dû grandeur et opulence. Et maintenant tu viens nous renier, moi et ma bienfaisante devise.
PEER GYNT Contente-toi !... Vécu en troll ! en égoïste ! Bah ! des absurdités.
LE VIEUX DE DOVRE(tirant de sa poche une liasse de vieux Journaux) Tu crois que nous n'avons pas de journaux ? Attends un peu. Tu vas voir rouge sur noir les louanges que te décerne le Messager du Blocksberg et l'Écho d'Hekfield, et cela depuis le jour même de ton départ. Veux-tu les lire, Peer ? Je te les prêterai. Voici un article signé : SABOT DE BOUC. En voici un autre intitulé : De l'esprit national chez les trolls. L'auteur démontre qu'il importe peu d'avoir une queue et des cornes. Il ne tient qu'à la courroie de peau humaine. Au surplus, il conclut ainsi : "Notre contente-toi, voilà la vraie marque du troll. Tout homme en est un qui la porte sur lui." Et il te cite en exemple.
PEER GYNT J'aurais pu aussi bien demeurer où j'étais, rester tranquillement dans les Ronden. Cela m'aurait épargné bien des peines et des chaussures. Peer Gynt... un troll ! Allons donc ! Ce sont des contes, des sornettes ! Adieu ! Voici un sou pour acheter du tabac.
PEER GYNT Lâche-moi ! tu es fou ou tombé en enfance. Fais-toi admettre à l'hôpital.
LE VIEUX DE DOVRE Ah ! je le voudrais bien. Mais je te l'ai dit, ma fille a peuplé le pays de sa descendance. Le pouvoir est entre leurs mains, et ils prétendent que je ne suis qu'un personnage fabuleux. On n'est jamais trahi que par les siens. J'éprouve sur moi la vérité de ces mots. Pauvre diable que je suis ! C'est bien dur de passer pour un personnage fabuleux.
PEER GYNT Mon ami, vous n'êtes pas le premier à qui ça arrive.
LE VIEUX DE DOVRE Et nous n'avons nous-mêmes ni fonds de secours, ni caisse d'épargne. Ça n'aurait pas pris dans les Ronden.
PEER GYNT Je crois bien ! Avec votre satanée devise : "Contente-toi de toimême..."
LE VIEUX DE DOVRE Oh ! Monseigneur n'a pas à se plaindre de la devise. Il trouvera bien moyen, de façon ou d'autre...
PEER GYNT Mon brave homme, vous vous méprenez du tout au tout. Je suis moi-même ce qui s'appelle à sec.
LE VIEUX DE DOVRE Je tâcherai de me faire engager au théâtre. On y cherche des types nationaux.
PEER GYNT Bon voyage ! Saluez tout le monde de ma part. Si je parviens à m'arranger, je prendrai le même chemin. Je suis en train d'écrire une farce à la fois profonde et folle. Titre : Sic transit gloria (mundi. Il reprend sa route en courant. Le vieux de Dovre lui crie des paroles qui se perdent. Un carrefour.)
PEER GYNT Eh bien, Peer ! tu n'as encore jamais été où tu en es ! Ce Contente-toi t'a donné le coup de grâce. Ta. barque fait eau de toutes parts. Il faut t'accrocher à une épave. Tout plutôt que d'être confondu avec d'autres débris !
LE FONDEUR(l'arrêtant au carrefour) Eh bien, Peer Gynt ! Où est ton certificat ?
PEER GYNT Suis-je déjà au carrefour ? C'est aller vite !
LE FONDEUR Je lis sur ton visage comme dans un livre. Je sais ce que ça veut dire.
PEER GYNT Vois-tu, l'affaire est un peu embrouillée. Je renonce à être moimême. La preuve pourrait être difficile à établir. J'abandonne ce côté de la question. Mais tout à l'heure, en cheminant dans cette solitude, j'ai senti un poids sur ma conscience. "Peer, me suis-je dit, tu es tout de même un grand pécheur."
LE FONDEUR Eh, eh ! Nous voici revenus au point de départ.
PEER GYNT Du tout ! Je dis un grand pécheur, non seulement en actions, mais en pensées et eh paroles. J'ai mené à l'étranger une vie d'enfer.
LE FONDEUR C'est possible ; mais je voudrais un certificat.
PEER GYNT Très bien ! Accorde-moi seulement un petit délai. J'irai trouver le prêtre, me confesserai en un tour de main et t'apporterai un billet en règle.
LE FONDEUR Si tu me l'apportes, il est clair que tu échapperas à la refonte. Cependant ce mandat...
PEER GYNT Bah ! un vieux document, à ce que je vois. Il date d'une époque où je menai une vie fade et nonchalante, jouant au prophète et croyant au destin. Allons, tu me permets ?
PEER GYNT Voyons, mon ami, sois gentil. Tu n'as, sans doute, pas grand'chose à faire. L'air est si bon dans ce district. Ça allonge la vie des habitants. "On meurt rarement dans cette vallée," comme disait le curé de Justedal.
LE FONDEUR Eh bien donc ! jusqu'au prochain carrefour ! Mais pas plus loin...
PEER GYNT Un prêtre ! dussé-je aller au feu pour le trouver ! (Une pente couverte de bruyère. Un chemin serpente sur la hauteur.)
PEER GYNT "Ça peut toujours servir, à quelque chose", disait Esbing en ramassant son vieux soulier. Qui eût pu prévoir qu'un soir viendrait où l'on serait sauvé par ses péchés ? Mon Dieu, ce n'est pas que ça m'avance à grand'chose. A vrai dire, je tombe de la poêle dans la braise. N'importe ! "tant qu'il y a vie, il y a espoir". Je me laisse aller à cette consolante pensée. (Un personnage maigre en robe de prêtre boutonnée jusqu'au menton descend en courant là colline, un rets sur l'épaule.)
PEER GYNT Qui va là ? Un prêtre portant un rets ? Hope-là ! Je suis décidément l'enfant gâté du sort ! Bonsoir, Monsieur le pasteur ! Un mauvais chemin, n'est-ce pas ?
LE PERSONNAGE MAIGRE Assurément. Mais que ne fait-on pas pour accueillir une âme ?
PEER GYNT Ah ! il se présente un candidat au ciel ?
PEER GYNT Vous voyez devant vous un homme correct. J'ai toujours respecté la loi ; je n'ai jamais été sous les verrous. Il arrive cependant qu'on perde pied, qu'on trébuche.
PEER GYNT(ôtant son chapeau) J'aurais juré que vous étiez prêtre. Et voici que j'ai l'honneur... Allons, tant mieux ! Quand on peut entrer par la grande porte, on ne prend pas le chemin de cuisine. Il vaut mieux parler au roi qu'à ses ministres.
LE PERSONNAGE MAIGRE Votre main ! Vous me paraissez libre de préjugés. Voyons, mon cher ! En quoi puis-je vous servir ? Il ne faut me demander ni argent ni pouvoir. Qu'on me pende si je puis vous en procurer. Vous ne sauriez croire comme les affaires vont mal. Plus de transactions, pas d'âmes à acquérir, si ce n'est, de temps en temps, quelque sujet isolé.
PEER GYNT Ah ! La race est donc devenue meilleure ?
LE PERSONNAGE MAIGRE Mais non, au contraire ! Elle a honteusement baissé. La plupart sont à jeter au moule.
PEER GYNT Oui, on m'a déjà parlé de ce moule. A vrai dire, c'est même là ce qui m'amène.
PEER GYNT Pas trop. Une entrée séparée si possible, et une libre sortie, une porte de derrière, que j'aurais peut-être la chance d'utiliser.
LE PERSONNAGE MAIGRE Mon cher ami, j'en suis vraiment désolé, mais vous ne sauriez croire combien j'ai de requêtes du même genre. Je reçois tous les jours des bonnes âmes prêtes à quitter ce bas monde.
PEER GYNT Cependant, si l'on considère mes faits et gestes, j'ai quelque droit à une entrée séparée.
PEER GYNT Jusqu'à un certain point. Je me souviens toutefois avoir fait la traite des noirs.
LE PERSONNAGE MAIGRE Bah ! il y en a qui ont fait la traite des âmes et des volontés ; mais ils s'y sont sottement pris et n'ont pas obtenu leur entrée.
PEER GYNT J'ai envoyé en Chine quelques idoles de Boudha.
LE PERSONNAGE MAIGRE Encore des vétilles. Nous nous soucions bien de ça. D'autres ont répandu de pires idoles à l'aide de la littérature et de la chaire sans réussir à se faire ouvrir.
PEER GYNT Oui, mais vous savez bien que j'ai joué au prophète ?
LE PERSONNAGE MAIGRE À l'étranger ? La belle affaire ! Si vous n'avez pas de titres plus sérieux que ça, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis vous loger.
PEER GYNT Eh bien, écoutez ! Dans un naufrage, je m'étais réfugié sur une épave. Il est écrit : "Un naufragé s'accroche à un brin d'herbe." Il est écrit aussi : "Personne ne t'est plus proche que toimême." Enfin j'ai été à moitié cause qu'un cuisinier a perdu la vie.
LE PERSONNAGE MAIGRE Ou qu'une cuisinière a perdu... autre chose. À moitié... ? À moitié... ? Balivernes que tout ça ! Vous croyez donc que, par le temps qui court, on a du combustible à perdre pour d'aussi pauvres sujets ? Allons, mon cher ami, ne vous faites pas de mauvais sang et résignez-vous tranquillement au moule. À quoi vous servirait-il que je vous hébergeasse ? Pensez-y. Vous êtes un homme raisonnable. Vous avez une bonne mémoire, je n'en disconviens pas. Mais elle ne vous offre au cœur et à l'esprit que des images ennuyeuses, un paysage plat et morne. Il n'y a là de quoi ni rire ni pleurer ; cela ne vous fait ni chaud ni froid, tout au plus un peu de dépit.
PEER GYNT Il est écrit : "Tu ne peux savoir où le soulier te blesse quand tu marches pieds nus."
LE PERSONNAGE MAIGRE C'est vrai. En fait de souliers et grâce aux circonstances, je me contente d'une paire dépareillée. À propos ! ça me fait souvenir que je dois presser le pas. J'ai là un certain gigot dont j'espère un brillant régal. Ainsi, pas de temps à perdre en niaiseries !
PEER GYNT Oserais-je demander quels péchés a pu commettre cet individu ?
LE PERSONNAGE MAIGRE Il a, si je ne me trompe, réalisé la principale condition exigée par nous. Jour et nuit, il est toujours resté lui-même.
PEER GYNT Lui-même ? C'est donc là ce qu'il faut pour entrer chez vous ?
LE PERSONNAGE MAIGRE Cela dépend. Souvenez-vous qu'il y a deux manières d'être soi-même, l'envers et l'endroit. Vous connaissez la nouvelle découverte qui nous vient de Paris, l'art de se faire portraicturer par le soleil. Il résulte deux sortes d'épreuves, la positive et la négative. Celle-ci montre des ombres en place de lumière, et vice versa. L'œil profane la jugé ratée. Eh bien, non ! la figure y est, seulement il faut savoir la faire ressortir. Ainsi des âmes. Il y en a dont la vie a produit des épreuves négatives. Ce n'est pas une raison pour détruire le cliché, — il suffit de me l'envoyer, et je continue l'opération. Je connais les réactifs, soufre et autres substances, dont il faut se servir. Je baigne, brûle, vaporise, et bientôt la transfiguration s'opère ; l'image paraît telle qu'elle doit être. De négative elle devient positive, à moins qu'elle ne soit, comme chez vous, à moitié effacée. En ce cas, rien ne sert, ni soufre, ni potasse.
PEER GYNT Et de qui donc est le portrait dont vous allez manipuler l'épreuve négative ?
PEER GYNT Oui. Mais il devait, si je ne me trompe, s'embarquer sur le premier bateau en partance.
LE PERSONNAGE MAIGRE J'y cours de ce pas. Pourvu que je n'arrive pas trop tard ! Ah ! ce Cap, ce Cap ! il m'a toujours répugné. Il est infesté de missionnaires norvégiens. (Il s'en va rapidement vers le sud.)
PEER GYNT L'imbécile ! Le voici qui prend ses jambes à son cou. Il sera joliment attrapé. C'est un vrai plaisir que d'avoir mis cette brute dedans. Et il fait l'important ! Il y a vraiment de quoi ! Ce n'est pas son métier qui l'enrichira. Il court au-devant d'un krach complet. — Hem ! Cela ne veut pas dire que je sois ferme en selle. Me voici, pour ainsi dire, expulsé de la noble tribu des moi. (une étoile file.) Bien des choses à Peer Gynt, sœur étoile ! Ah ! briller, s'éteindre, disparaître ainsi... (Il fait un soubresaut d'angoisse et s'enfonce plus profondément dans le brouillard. un instant de silence. Puis il s'écrie.) Lamentable pauvreté de l'âme qui retourne au néant et se perd dans le gris ! Terre verdoyante, pardonne-moi d'avoir foulé pour rien l'herbe de tes prairies ! Adorable soleil qui versa tes rayons dans une chambre vide, où il n'y avait personne pour recevoir de toi lumière, chaleur et vie ! Le maître du logis était toujours absent. Ah ! terre verdoyante, adorable soleil, que vous fûtes bêtes de nourrir et d'éclairer ma mère ! La nature est prodigue et l'esprit avare. Il est dur de payer de sa vie la faute d'être né. — Je veux, encore une fois, grimper sur les cimes rocheuses, voir le soleil se lever, m'épuiser les yeux à regarder la terre promise. Après cela, que la neige s'amoncelle sur moi et qu'on trace ces mots sur ma tombe : "Ci-gît personne." Et ensuite — ensuite ! — Advienne que pourra !
CHANT DES FIDÈLES(sur la route qui mène à l'église à travers bois) C'est le jour radieux Où les langues de flamme, Apportant l'Esprit du Seigneur, Descendirent des cieux. Élevons-y notre âme, Nos yeux et notre cœur.
PEER GYNT(se courbant, effrayé) Non, non, je ne veux pas les regarder ! Ils sont vides et déserts. Ah ! je crains d'être mort bien avant mon trépas. (En cherchant à se glisser dans les broussailles, il arrive tout à coup au carrefour.)
LE FONDEUR Bonjour, Peer Gynt, où est ton billet de confession ?
PEER GYNT Tu me croiras, si je te dis que j'ai cherché un confesseur tant que j'ai pu.
PEER GYNT Voilà où je me ferai délivrer un billet de confession.
LE FONDEUR(lui saisissant le bras) Allons ! règle tes affaires ! (Ils sont sortis des broussailles et se trouvent devant une cabane. Le jour commence à poindre.)
PEER GYNT Mes affaires, c'est là que je les réglerai. Je suis chez moi ! Vat-en ! Décampe ! Ton monde fût-il cent fois plus grand qu'il ne l'est, il ne pourrait nous contenir, moi et les péchés que tu verras, inscrit sur mon billet.
LE FONDEUR Allons, Peer, je t'attendrai au troisième carrefour. Mais alors !... (Il s'écarte et s'éloigne.)
PEER GYNT(s'approchant de la cabane) De quelque côté qu'on se tourne, c'est toujours la même chose. (Il s'arrête.) Non ! C'est trop de misère, trop de désolation que de rentrer chez soi pour en ressortir ainsi ! (Il fait quelques pas et s'arrête de nonveau.) Fais le tour, disait le Courbe ! (Il écoute le chant qui reprend dans la cabane.) Non. Cette fois-ci, j'irai tout droit, quel que soit le chemin ! (Il se précipite vers la maison. Au même moment Solveig en sort, en habit de dimanche, tenant un livre de cantiques enveloppé d'un mouchoir. Un bâton à la main, elle se dresse svelte et douce.)
PEER GYNT(se laissant tomber sur le seuil de la maison) Parle et prononce la sentence du pécheur !
SOLVEIG C'est lui ! c'est lui ! Béni soit le Seigneur ! (Elle tâtonne dans les demi-ténèbres, pour le trouver.)
PEER GYNT Plains-toi ! Reproche-moi mes torts et mes péchés !
SOLVEIG Je ne te connais aucun tort, ô mon unique amour ! (Elle tâtonne encore et finit par le trouver.)
LE FONDEUR(derrière la maison) Allons, Peer ! ton billet !
SOLVEIG(s'asseyant près de lui) Ô toi qui de ma vie as fait un chant d'amour ! sois béni d'être revenu près de moi. Et béni soit Pâques-aux-Roses qui te ramène ici !
PEER GYNT Oui, où était-il, tel que Dieu l'a marqué du sceau de la prédestination, tel qu'il est éclos de la pensée divine ? Peux-tu me le dire ? Sinon il me faut rentrer d'où je suis sorti, disparaître dans le pays des brumes.
SOLVEIG(souriant) Oh ! l'énigme est facile à résoudre.
PEER GYNT Allons ! dis ce que tu penses ! Où étais-je moi-même, dans ma plénitude et dans ma vérité ? Où étais-je, tel que je fus marqué du sceau divin ?
SOLVEIG Dans ma foi, dans mon espérance, dans mon amour.
PEER GYNT(reculant avec un sursaut) Que dis-tu ? Ah ! tais-toi ! Ce ne sont là que paroles enjôleuses. Tu parles d'un enfant qui ne vit qu'en toi, qui par toi seule existe, qui n'a qu'une mère.
SOLVEIG Mais oui, c'est bien mon enfant. Mais n'a-t-il donc pas de père ? Si ! son père est celui qui pardonne, cédant aux instances de la mère.
PEER GYNT(qu'un rayon illumine s'écrie) Ma mère ! mon épouse ! ô Vierge sans tache ! Cache-moi, cache-moi sur ton sein ! (Il s'attache à elle et se cache la figure dans le sein de Solveig. Un long silence. Le soleil se lève.)
SOLVEIG(chante doucement) Dors en paix, mon petit enfant, Je vais te bercer doucement. L'enfant rit et joue au bras de sa mère. Ils passent ensemble une vie entière, L'enfant sur mon sein sourit et s'endort. Que la vie est bonne, ô mon doux trésor ! L'enfant a penché sa tète lassée Sur mon cœur. Ainsi la vie est passée.
LE FONDEUR(derrière la cabane) Nous nous rencontrerons au prochain carrefour, Peer. On verra bien. Je ne te dis que ça.
SOLVEIG(chante plus haut, inondée de soleil) Je te bercerai, mon enfant ; Sur mon cœur repose en rêvant. (FIN)
Résumé & indications
Peer Gynt est une œuvre-monde, à la fois fresque populaire, poème dramatique et voyage intérieur. Ibsen y suit un jeune homme qui, par orgueil, fantaisie et soif de grandeur, traverse les paysages du réel et de l’imaginaire sans jamais cesser de fuir sa propre vérité. La pièce avance comme une suite de métamorphoses, de visions, de récits et de chutes, où le comique côtoie le tragique, et où l’aventure extérieure devient peu à peu une enquête sur l’identité, le mensonge, la liberté et la responsabilité.
Pour les comédiens, Peer Gynt offre un matériau d’une richesse exceptionnelle. Le rôle-titre est un terrain d’exigence et de contrastes : charmeur, bravache, lyrique, enfantin, cruel, visionnaire, lâche parfois, bouleversant par éclats. Il ne s’agit pas d’incarner un héros stable, mais un être en fuite perpétuelle, capable de séduire autant qu’il exaspère. Autour de lui, Aase, Solveig, le Vieux de Dovre, le Fondeur, le Personnage maigre, Anitra ou Begriffenfeld ne sont pas de simples silhouettes : chacun ouvre une facette du monde de Peer, une tentation, une menace, une possible rédemption, ou un miroir déformant. Les interprètes devront trouver, pour ces figures nombreuses et souvent brèves, une précision immédiate, presque fulgurante, afin que chaque apparition laisse une trace.
La pièce demande une grande intelligence du rythme. Elle passe sans cesse d’une scène réaliste à une séquence onirique, d’un échange presque naturaliste à des envolées de conte, de satire ou de poésie. L’équilibre du spectacle repose sur cette circulation : il faut entendre la musique du texte, sa pulsation orale, son humour parfois féroce, mais aussi sa dimension symbolique. Les acteurs auront à jouer des situations concrètes avec une énergie de légende, comme si chaque geste était à la fois ancré dans la terre norvégienne et déjà projeté dans l’allégorie.
Pour les metteurs en scène, Peer Gynt est un défi de composition. L’œuvre refuse l’unité de lieu et même, au fond, l’unité de registre. Elle appelle une dramaturgie du passage, de la transformation, du surgissement. Le plateau peut devenir espace mental autant que territoire, avec ses montagnes, ses noces, ses déserts, ses naufrages et ses cavernes de trolls. La question n’est pas de tout représenter, mais de rendre sensible la logique de l’errance : chaque décor, chaque costume, chaque son, chaque silence doit participer à l’idée d’un monde instable, toujours sur le point de se reconfigurer sous le regard de Peer.
Au cœur de cette traversée, la pièce pose une question d’une simplicité redoutable : qu’est-ce qu’être soi-même ? Peer croit longtemps que son moi se confond avec son désir de puissance, son goût du récit et sa capacité à se réinventer. Mais Ibsen déplace progressivement le sens de cette quête vers une interrogation plus vertigineuse sur le vide, la mémoire, l’échec et la fidélité. Solveig, présence discrète et centrale, incarne une autre temporalité, celle de l’attente, du pardon et de la constance. Son chant final donne à la pièce sa dernière résonance : non pas l’abolition du passé, mais sa transfiguration par l’amour et par l’écoute.
Peer Gynt est enfin un spectacle de théâtre au sens le plus large, où l’acteur est constamment invité à inventer le passage d’un monde à l’autre. C’est une pièce de délire et de lucidité, de grand souffle et d’ironie, qui demande de l’audace, de la précision et une confiance absolue dans la force du jeu. Elle récompense les distributions capables d’en assumer la démesure sans perdre la vérité humaine qui l’anime. Derrière l’épopée, Ibsen laisse affleurer quelque chose d’intime et de très simple : la peur de n’avoir pas vécu, et le désir tardif d’être enfin reconnu, non pour ses exploits, mais pour ce qu’on a secrètement été.
Connexion
Connectez-vous pour utiliser cette fonctionnalité. L'inscription est gratuite !