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PETIT JEAN(traînant un gros sac de procès.) Ma foi ! sur l'avenir bien fou qui se fira : Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. Un juge, l'an passé, me prit à son service ; Il m'avait fait venir d'Amiens pour être Suisse. Tous ces Normands voulaient se divertir de nous : On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups. Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre, Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. Tous les plus gros monsieurs me parlaient chapeau bas ; Monsieur de Petit Jean, ah ! gros comme le bras ! Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie. Ma foi ! j'étais un franc portier de comédie : On avait beau heurter & m'ôter son chapeau, On n'entrait pas chez nous sans graisser le marteau. Point d'argent, point de Suisse, & ma porte était close. Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendais quelque chose : Nous comptions quelquefois. On me donnait le soin De fournir la maison de chandelle & de foin ; Mais je n'y perdais rien. Enfin, vaille que vaille, J'aurais sur le marché fort bien fourni la paille. C'est dommage : il avait le cœur trop au métier ; Tous les jours le premier aux plaids, & le dernier, Et bien souvent tout seul ; si l'on l'eût voulu croire Il y serait couché sans manger & sans boire. Je lui disais parfois : Monsieur Perrin Dandin, Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin. Qui veut voyager loin ménage sa monture. Buvez, mangez, dormez, & faisons feu qui dure. Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé Et si bien fait qu'on dit que son timbre est brouillé. Il nous veut tous juger les uns après les autres. Il marmotte toujours certaines patenôtres Où je ne comprends rien. Il veut, bon gré, mal gré, Ne se coucher qu'en robe & qu'en bonnet carré. Il fit couper la tête à son coq, de colère, Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire ; Il disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal Avait graissé la patte à ce pauvre animal. Depuis ce bel arrêt, le pauvre homme a beau faire, Son fils ne souffre plus qu'on lui parle d'affaire. Il nous le fait garder jour & nuit, & de près : Autrement, serviteur, & mon homme est aux plaids. Pour s'échapper de nous, Dieu sait s'il est allègre. Pour moi, je ne dors plus : aussi je deviens maigre, C'est pitié. Je m'étends, & ne fais que bailler. Mais, veille qui voudra, voici mon oreiller. Ma foi, pour cette nuit, il faut que je m'en donne ! Pour dormir dans la rue, on n'offense personne. Dormons.
PETIT JEAN L'Intimé ! Il a déjà bien peur de me voir enrhumé
L'INTIMÉ Que diable ! si matin que fais tu dans la rue ?
PETIT JEAN Est-ce qu'il faut toujours faire le pied de grue ? Garder toujours un homme, & l'entendre crier ? Quelle gueule ! Pour moi, je crois qu'il est sorcier.
PETIT JEAN Je lui disais donc, en me grattant la tête, Que je voulais dormir. Présente ta requête Comme tu veux dormir, m'a-t-il dit gravement. Je dors en te contant la chose seulement. Bonsoir.
L'INTIMÉ Comment bonsoir ? Que le diable m'emporte Si... Mais j'entends du bruit au-dessus de la porte.
DANDIN Je suis seul ici. Voilà mes guichetiers en défaut, Dieu merci. Si je leur donne temps, ils pourront comparaître. Çà, pour nous élargir, sautons par la fenêtre. Hors de cour !
LÉANDRE Non, mon père, il vaut mieux que vous ne sortiez pas. Dormez chez vous ; chez vous faites tous vos repas. Souffrez que la raison enfin vous persuade ; Et pour votre santé...
LÉANDRE Vous ne l'êtes que trop. Donnez vous du repos ; Vous n'avez tantôt plus que la peau sur les os.
DANDIN Du repos ? Ah ! sur toi tu veux régler ton père ? Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère, Qu'à battre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, & le jour les brelans ? L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense. Chacun de tes rubans me coûte une sentence. Ma robe vous fait honte : un fils de juge ! Ah ! fi ! Tu fais le gentilhomme. Hé ! Dandin, mon ami, Regarde dans ma chambre & dans ma garde-robe Les portraits des Dandins : tous ont porté la robe ; Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis : Attends que nous soyons à la fin de décembre. Qu'est-ce qu'un gentilhomme ? Un pilier d'antichambre. Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche ; Enfin pour se chauffer, venir tourner ma broche ! Voilà comme on les traite. Hé ! mon pauvre garçon, De ta défunte mère, est-ce là la leçon ? La pauvre Babonnette ! Hélas ! lorsque j'y pense, Elle ne manquait pas une seule audience ! Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta. Et Dieu sait si souvent ce qu'elle en rapporta : Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va, Tu ne seras qu'un sot.
LÉANDRE Vous vous morfondez là, Mon père. Petit Jean, ramenez votre maître, Couchez-le dans son lit ; fermez porte, fenêtre ; Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud.
PETIT JEAN Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haut.
DANDIN Quoi ? L'on me mènera coucher sans autre forme ? Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme.
LÉANDRE Hé ! par provision, mon père, couchez-vous.
DANDIN J'irai ; mais je m'en vais vous faire enrager tous : Je ne dormirai point.
LÉANDRE Hé bien ! à la bonne heure ! Qu'on ne le quitte pas. Toi, L'Intimé, demeure.
LÉANDRE Laissons là le mystère. Tu connais ce logis ?
L'INTIMÉ Je vous entends enfin : Diantre ! l'amour Vour tient au cœur de bon matin. Vous me voulez parler sans doute d'Isabelle. Je vous l'ai dit cent fois : elle est sage, elle est belle ; Mais vous devez songer que Monsieur Chicaneau De son bien en procès consume le plus beau. Qui ne plaide-t-il point ? Je crois qu'à l'audience Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France. Tout auprès de son juge, il s'est venu loger : L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger, Et c'est un grand hasard s'il conclut votre affaire, Sans plaider le curé, le gendre & le notaire.
LÉANDRE Je le sais comme toi. Mais malgré tout cela, Je meurs pour Isabelle.
L'INTIMÉ Et bien épousez-la. Vous n'avez qu'à parler, c'est une affaire prête.
LÉANDRE Hé ! cela ne va pas si vite que ta tête. Son père est un sauvage à qui je ferais peur. À moins que d'être huissier, sergent ou procureur, On ne voit point sa fille ; & la pauvre Isabelle, Invisible & dolente, est en prison chez elle. Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets, Mon amour en fumée & son bien en procès. Il la ruinera si l'on le laisse faire. Ne connaîtrais-tu pas quelque honnêtre faussaire Qui servît ses amis, en le payant, s'entend, Quelque sergent zélé ?
L'INTIMÉ Ah ! monsieur ! si feu mon pauvre père Était encor vivant, c'était bien votre affaire. Il gagnait en un jour plus qu'un autre en six mois ; Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits. Il vous eût arrêté le carosse d'un prince ; Il vous l'eût pris lui-même ; & si dans la province Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bœuf, Pour père pour sa part en emboursait dix-neuf. Mais de quoi s'agit-il ? Suis-je pas fils de maître ? Je vous servirai.
CHICANEAU La Brie, Qu'on garde la maison, je reviendrai bientôt. Qu'on ne laisse monter aucune âme là-haut. Fais porter cette lettre à la poste du Maine. Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne, Et chez mon procureur porte-les ce matin. Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin. Ah ! donne-lui ce sac qui pend à ma fenêtre. Est-ce tout ! Il viendra me demander peut-être Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin, Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin : Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne sorte : Quatre heures vont sonner. Mais frappons à sa porte.
PETIT JEAN Grand bien vous fasse ! Mais revenez demain.
CHICANEAU Hé ! Rendez donc l'argent. Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant. J'ai vu que les procès ne donnaient point de peine : Six écus en gagnaient une demi-douzaine. Mais aujourd'hui je crois que tout mon bien entier Ne me suffirait pas pour gagner un portier. Mais j'aperçois venir Madame La Comtesse De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.
LA COMTESSE Hé bien ! l'ai-je pas dit ? Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit. Pour les faire lever c'est en vain que je gronde ; Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.
CHICANEAU Il faut absolument qu'il se fasse celer.
LA COMTESSE Pour moi, depuis deux jours, je ne lui puis parler.
CHICANEAU Ma partie est puissante, & j'ai lieu de tout craindre.
LA COMTESSE Après ce qu'on m'a fait, il ne faut plus se plaindre.
CHICANEAU Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà Au travers d'un mien pré, certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage, Dont je formais ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé, À deux bottes de foin le dégât estimé. Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle. Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt, Remarquez bien ceci, madame, s'il vous plaît, Notre ami Drolichon, qui n'est pas une bête, Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête, Et je gagne ma cause. À cela, que fait-on ? Mon chicaneur s'oppose à l'exécution. Autre incident : tandis qu'au procès on travaille, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné que sera fait rapport à la cour Du foin que peut manger une poule en un jour : Le tout joint au procès enfin, & toute chose Demeurant en état, on appointe la cause, Le cinquième ou sixième avril cinquante-six. J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs & faits nouveaux, baux & procès-verbaux. J'obtiens lettres royaux, & je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances, Six-vingts productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens Estimés environ cinq à six mille francs. Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ? Après quinze ou vingt ans ! Il me reste un refuge : La requête civile est ouverte pour moi. Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi, Vous plaidez ?
CHICANEAU Deux bottes de foin, cinq à six mille livres !
LA COMTESSE Monsieur, tous mes procès allaient être finis ; Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits : L'un contre mon mari, l'autre contre mon père, Et contre mes enfants. Ah ! monsieur ! la misère ! Je ne sais quel biais ils ont imaginé, Ni tout ce qu'ils ont fait ; mais on leur a donné Un arrêt par lequel, moi vêtue & nourrie, On me défend, monsieur, de plaider de ma vie.
L'INTIMÉ Monsieur, encore un coup, je ne puis pas tout faire : Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire. En robe sur mes pas il ne faut que venir, Vous aurez tout moyen de vous entretenir. Changez en cheveux noirs votre perruque blonde. Ces plaideurs songent-ils que vous soyez au monde ? Hé ! lorsqu'à votre père ils vont faire leur cour, À peine seulement savez-vous s'il est jour. Mais n'admirez-vous pas cette bonne comtesse Qu'avec tant de bonheur la fortune m'adresse ; Qui, dès qu'elle me voit, donnant dans le panneau, Me charge d'un exploit pour monsieur Chicaneau, Et le fait assigner pour certaine parole, Disant qu'il la voudrait faire passer pour folle, Je dis folle à lier, & pour d'autres excès Et blasphèmes, toujours l'ornement des procès ? Mais vous ne dites rien de tout mon équipage ? Ai-je bien d'un sergent le port & le visage ?
L'INTIMÉ Je ne sais, mais je me sens enfin L'âme & le dos six fois plus durs que ce matin. Quoi qu'il en soit, voici l'exploit & votre lettre : Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre. Mais, pour faire signer le contrat que voici, Il faut que sur mes pas vous vous rendiez ici. Vous feindrez d'informer sur toute cette affaire Et vous ferez l'amour en présence du père.
LÉANDRE Mais ne va pas donner l'exploit pour le billet.
L'INTIMÉ Le père aura l'exploit, la fille le poulet. Rentrez.
L'INTIMÉ L'exploit, mademoiselle, est mis sous votre nom.
ISABELLE Monsieur, vous me prenez pour un autre, sans doute : Sans avoir de procès, je sais ce qu'il en coûte ; Et si l'on n'aimait pas à plaider plus que moi, Vos pareils pourraient bien chercher un autre emploi. Adieu.
CHICANEAU Oui, je suis donc un sot, un voleur, à son compte ? Un sergent s'est chargé de la remercier, Et je lui vais servir un plat de mon métier. Je serais bien fâché que ce fût à refaire, Ni qu'elle m'envoyât assigner la première. Mais un homme ici parle à ma fille ! Comment ? Elle lit un billet ? Ah ! c'est de quelque amant. Approchons.
ISABELLE Tout de bon, ton maître est-il sincère ? Le croirai-je ?
L'INTIMÉ Il ne dort non plus que votre père. Il se tourmente ; il vous... (Apercevant Chicaneau) fera voir aujourd'hui Que l'on ne gagne rien à plaider contre lui.
ISABELLE C'est mon père ! Vraiment, vous leur pouvez apprendre Que si l'on nous poursuit, nous saurons nous défendre. Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre exploit.
CHICANEAU Comment ! C'est un exploit que ma fille lisoit ! Ah ! tu seras un jour l'honneur de ta famille : Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens ma fille. Va ! je t'achèterai le Praticien françois. Mais, diantre ! il ne faut pas déchirer les exploits.
ISABELLE Au moins, dites-leur bien que je ne les crains guère : Ils me feront plaisir. Je les mets à pis faire.
L'INTIMÉ Je ne suis pas méchant : J'en ai sur moi copie.
CHICANEAU Ah ! le trait est touchant. Mais, je ne sais pourquoi, plus je vous envisage, Et moins je me remets, monsieur, votre visage. Je connais force huissiers.
L'INTIMÉ Informez-vous de moi : Je m'acquitte assez bien de mon petit emploi.
L'INTIMÉ Pour une brave dame, Monsieur, qui vous honore, & de toute son âme, Voudrait que vous vinssiez, à ma sommation, Lui faire un petit mot de réparation.
CHICANEAU De réparation ? Je n'ai blessé personne.
L'INTIMÉ Je le crois : vous avez, monsieur, l'âme trop bonne.
CHICANEAU Oui, vous pouvez l'assurer qu'un sergent Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle demande. Hé quoi donc ? les battus, ma foi, paieront l'amende ! Voyons ce qu'elle chante. Hon... Sixième janvier, Pour avoir faussement dit qu'il fallait lier Étant à ce porté par esprit de chicane, Haute & puissante dame Yolande Cudasne, Comtesse de Pimbesche, Orbesche, & caetera, Il soit dit que sur l'heure il se transportera Au logis de la dame, & là, d'une voix claire, Devant quatre témoins assistés d'un notaire, Zeste ! ledit Hiérôme avouera hautement Qu'il la tient pour sensée & de bon jugement. Le Bon. C'est donc le nom de votre seignerie ?
L'INTIMÉ Pour vous servir. Il faut payer d'effronterie.
CHICANEAU Le Bon ! Jamais exploit ne fut signé Le Bon. Monsieur Le Bon !
L'INTIMÉ Vous êtes trop honnête : Vous me le paierez bien.
CHICANEAU Oh ! tu me romps la tête. Tiens, voilà ton paiement.
L'INTIMÉ Un soufflet ! Écrivons : Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions, Aurait atteint, frappé, moi sergent, à la joue, Et fait tomber, d'un coup, mon chapeau dans la boue.
L'INTIMÉ Bon : c'est de l'argent comptant ; J'en avais bien besoin. Et, de ce, non content, Aurait avec le pied réitéré. Courage ! Outre plus, le susdit serait venu, de rage, Pour lacérer ledit présent procès-verbal. Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point.
L'INTIMÉ Ne vous déplaise, Quelques coups de bâton, & je suis à mon aise.
CHICANEAU Oui-da : je verrai bien s'il est sergent.
L'INTIMÉ(en posture d'écrire.) Tôt donc, Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir.
CHICANEAU Ah ! pardon ! Monsieur, pour un sergent, je ne pouvais vous prendre ; Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant. Oui, vous êtes sergent, monsieur, & très sergent. Touchez là : vos pareils sont gens que je révère ; Et j'ai toujours été nourri par feu mon père Dans la crainte de Dieu, monsieur, & des sergents.
L'INTIMÉ Non, à si bon marché l'on ne bat point les gens.
L'INTIMÉ Voici fort à propos monsieur le Commissaire. Monsieur, votre présence ici est nécessaire. Tel que vous me voyez, monsieur ici présent M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent.
L'INTIMÉ Plus, sa fille, au moins soi-disant telle, A mis un mien papier en morceaux, protestant Qu'on lui ferait plaisir, & que d'un œil content Elle nous défiait.
LÉANDRE Faites venir la fille. L'esprit de contumace est dans cette famille.
CHICANEAU Il faut absolument qu'on m'ait ensorcelé : Si j'en connais pas un, je veux être étranglé.
LÉANDRE Comment ? battre un huissier ! Mais voici la rebelle.
CHICANEAU Hé ! je n'y pensais pas. Prends bien garde, ma fille, à ce que tu diras.
LÉANDRE Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise. On ne peut pas rien faire ici qui vous déplaise. N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà Certain papier tantôt ?
LÉANDRE Dans les occasions, Soutiendrez-vous au moins vos dépositions ?
ISABELLE Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante.
LÉANDRE Signez. Cela va bien, la justice est contente. Çà, ne signez-vous pas, monsieur ?
CHICANEAU Oui-da, gaîment. À tout ce qu'elle a dit je signe aveuglément.
LÉANDRE(à Isabelle.) Tout va bien. À mes vœux le succès est conforme : Il signe un bon contrat écrit en bonne forme, Et sera condamné tantôt sur son écrit.
CHICANEAU Que lui dit-il ? Il est charmé par son esprit.
LÉANDRE Adieu. Soyez toujours aussi sage que belle : Tout ira bien. Huissier, ramenez-la chez elle. Et vous, monsieur, marchez.
PETIT JEAN Je ne sais qu'est devenu son fils ; Mais pour le père, il est où le diable l'a mis. Il me redemandait sans cesse ses épices, Et j'ai tout bonnement couru jusqu'aux offices Chercher la boîte au poivre ; & lui, pendant cela, Est disparu.
CHICANEAU Vous m'entraînez, ma foi ! Prenez garde, je tombe.
PETIT JEAN Ils sont, sur ma parole, L'un & l'autre encavés.
LÉANDRE Vite, que l'on y vole. Courez à leur secours. Mais au moins je prétends Que monsieur Chicaneau, puisqu'il est là-dedans, N'en sorte d'aujourd'hui. L'Intimé, prends-y garde.
LA COMTESSE Misérable ! il s'en va lui prévenir l'esprit. Monsieur, ne croyez rien de tout ce qu'il vous dit ; Il n'a point de témoins : c'est un menteur.
LÉANDRE Madame, Que leur contez-vous là ? Peut-être ils rendent l'âme.
LA COMTESSE Il lui fera, monsieur, croire ce qu'il voudra. Souffrez que j'entre.
LA COMTESSE Je le vois bien, monsieur, le vin muscat opère Aussi bien sur le fils que sur l'esprit du père. Patience, je m'en vais protester comme il faut Contre monsieur le juge & contre le quartaut.
LÉANDRE Allez donc, & cessez de nous rompre la tête. Que de fous ! je ne fus jamais à telle fête.
DANDIN Ho ! je vois ce que c'est : Tu prétends faire ici de moi ce qui te plait ; Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance : Je ne puis prononcer une seule sentence. Achève, prends ce sac, prends vite.
LÉANDRE Hé ! doucement, Mon père. Il faut trouver quelque accomodement. Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice, Si vous êtes pressé de rendre la justice, Il ne faut point sortir pour cela de chez vous : Excercez le talent, & jugez parmi nous.
DANDIN Ne raillons point ici de la magistrature : Vois-tu ? je ne veux point être un juge en peinture.
LÉANDRE Vous serez, au contraire, un juge sans appel, Et juge du civil comme du criminel. Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences : Tout vous sera chez vous matière de sentences. Un valet manque-t-il de rendre un verre net, Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
DANDIN C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne. Et mes vacations, qui les paiera ? Personne ?
LÉANDRE Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.
DANDIN Il parle, ce me semble, assez pertinemment.
PETIT JEAN Je vous entends, Oui, mais d'une première cause, Monsieur, à l'avocat, revient-il quelque chose ?
LÉANDRE Ah fi. Garde-toi bien d'en vouloir rien toucher. C'est la cause d'honneur, on l'achète bien cher. On sème des billets par toute la famille ; Et le petit garçon, & la petite fille, Oncle, tante, cousins, tout vient, jusques au chat, Dormir au plaidoyer de monsieur l'avocat.
DANDIN Allons nous préparer. Çà, messieurs, point d'intrigue. Fermons l'œil aux présents, & l'oreille à la brigue. Vous, maître Petit Jean, serez le demandeur ; Vous, maître L'Intimé, soyez le défendeur.
CHICANEAU Oui, Monsieur, c'est ainsi qu'ils ont conduit l'affaire. L'huissier m'est inconnu, comme le commissaire. Je ne mens pas d'un mot.
LÉANDRE Oui, je crois tout cela ; Mais, si vous m'en croyez, vous les laisserez là. En vain vous prétendez les pousser l'un & l'autre, Vous troublerez bien moins leur repos que le vôtre. Les trois quarts de vos biens sont déjà dépensés À faire enfler des sacs l'un sur l'autre entassés Et dans une poursuite à vous-même funeste, Vous en voulez encore absorber tout le reste Ne vaudrait-il pas mieux, sans soucis, sans chagrins, Vivre en père jaloux du bien de sa famille, Pour laisser un jour le fonds à votre fille ; Que de nourrir un tas d'officiers affamés, Qui moissonnent les champs que vous avez semés, Dont la main toujours pleine, & toujours indigeante, S'engraisse impunément de vos Chapons de rente ? Le beau plaisir d'aller tout mourant de sommeil À la porte d'un juge, attendre son réveil, Et d'essuyer le vent qui vous souffle aux oreilles Tandis que Monsieur dort, & cuve vos bouteilles ; Ou bien si vous entrez, de passez tout un jour À compter, en grondant, les carreaux de sa cour ! Hé, Monsieur, croyez-moi, quittez cette misère.
CHICANEAU Vraiment, vous me donnez un conseil salutaire ; Et devant qu'il soit peu je veux en profiter : Mais je vous prie au moins de bien solliciter. Puisque Monsieur Dandin va donner audience, Je vais faire venir ma fille en diligence. On peut l'interroger, elle est de bonne foi : Et même elle saura mieux répondre que moi.
LÉANDRE Je me sers d'un étrange artifice ; Mais mon père est un homme à se désespérer ; Et d'une cause en l'air il le faut bien leurrer. D'ailleurs j'ai mon dessein, & je veux qu'il condamne Ce fou qui réduit tout au pied de la chicane. Mais voici tous nos gens qui marchent sur nos pas.
PETIT JEAN(se couvrant.) Messieurs... Vous, doucement ; Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement Messieurs, quand je regarde avec exactitude L'inconstance du monde & sa vicissitude ; Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, Pas une étoile fixe, & tant d'astres errants ; Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune ; Quand je vois le soleil, & quand je vois la lune ; Quand je vois les États des Babiboniens Transférés des Serpents aux Nacédoniens; Quand je vois les Lorrains, de l'État Dépotique Passer au Démocrite, & puis au Monarchique ; Quand je vois le Japon...
PETIT JEAN Oh ! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu ? Je ne dirai plus rien.
DANDIN Avocat incommode, Que ne lui laissiez-vous finir sa période ? Je suais sang & eau, pour voir si du Japon Il viendrait à bon port au fait de son chapon ; Et vous l'interrompez par un discours frivole. Parlez donc, avocat.
LÉANDRE Achève, Petit Jean : c'est fort bien débuté. Mais que font là tes bras pendants à ton côté ? Te voilà sur tes pieds droit comme une statue. Dégourdis-toi. Courage ! allons, qu'on s'évertue.
PETIT JEAN(remuant les bras.) Quand... je vois... Quand... je vois...
PETIT JEAN Hé ! faut-il tant tourner autour du pot ? Ils me font dire aussi des mots longs d'une toise, De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise. Pour moi, je ne sais point tant faire de façon Pour dire qu'un mâtin vient de prendre un chapon. Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne ; Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ; Que la première fois que je l'y trouverai, Son procès est tout fait, & je l'assommerai.
L'INTIMÉ(d'un ton finissant en fausset.) Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable Tout ce que les mortels ont de plus redoutable, Semble s'être assemblé contre nous par hasar : Je veux dire la brigue & l'éloquence. Car D'un côté, le crédit du défunt m'épouvante ; Et, de l'autre côté, l'éloquence éclatante De maître Petit Jean m'éblouit.
DANDIN Avocat, De votre ton vous-même adoucissez l'éclat.
L'INTIMÉ Oui-da, j'en ai plusieurs... (du beau ton.) Mais quelque défiance Que nous doive donner la susdite éloquence, Et le susdit crédit, ce néanmoins, Messieurs, L'ancre de vos bontés nous rassure, d'ailleurs. Devant le grand Dandin l'innocence est hardie ; Oui, devant ce Caton de basse Normandie, Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni : Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
L'INTIMÉ Ho ! vous êtes si prompt ! (vite) Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine ; Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine. Or celui pour lequel je parle est affamé, Celui contre lequel je parle autem plumé ; Et celui pour lequel je suis prend en cachette Celui contre lequel je parle. L'on décrète : On le prend. Avocat pour & contre appelé ; Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé.
DANDIN Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire ! Il dit fort posément ce dont on n'a que faire, Et court le grand galop quand il est à son fait.
L'INTIMÉ Mais le premier, Monsieur, c'est le beau.
DANDIN C'est le laid. A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode ? Mais qu'en dit l'assemblée ?
L'INTIMÉ(d'un ton véhément.) Qu'arrive-t-il, Messieurs ? On vient. Comment vient-on ? On poursuit ma partie. On force une maison. Quelle maison ? Maison de notre propre juge ! On brise le cellier qui nous sert de refuge ! De vol, de brigandage on nous déclare auteurs ! On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs. À maître Petit Jean, Messieurs. Je vous atteste : Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste, De Vi, paragrapho, Messieurs, Caponibus, Est manifestement contraire à cet abus ? Et quand il serait vrai que Citron, ma partie, Aurait mangé, Messieurs, le tout, ou bien partie Dudit chapon : qu'on mette en compensation Ce que nous avons fait avant cette action. Quand ma partie a-t-elle été réprimandée ? Par qui votre maison a-t-elle été gardée ? Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron ? Témoin trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. On en verra les pièces. Pour nous justifier, voulez-vous d'autres pièces ?
L'INTIMÉ(d'un ton pesant.) Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre, Haleine, & que l'on nous, défend, de nous, étendre, Je vais, sans rien omettre, & sans prévariquer, Compendieusement énoncer, expliquer, Exposer, à vos yeux, l'idée universelle De ma cause, & des faits, renfermés, en icelle.
DANDIN Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois, Que de l'abréger une. Homme, ou qui que tu sois, Diable, conclus ; ou bien que le ciel te confonde.
L'INTIMÉ Avant donc La naissance du monde, & sa création, Le monde, l'univers, tout, la nature entière Était ensevelie au fond de la matière. Les éléments, le feu, l'air, & la terre, & l'eau, Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau, Une confusion, une masse sans forme, Un désordre, un chaos, une cohue énorme : Unus erat toto naturae vultus in orbe, Quem Graeci dixere chaos, rudis indigestaque moles.
DANDIN Ouf ! Je me sens déjà pris de compassion. Ce que c'est qu'à propos toucher la passion ! Je suis bien empêché. La vérité me presse ; Le crime est avéré : lui-même il le confesse. Mais s'il est condamné, l'embarras est égal. Voilà bien des enfants réduits à l'hôpital. Mais je suis occupé, je ne veux voir personne.
DANDIN Elle sait mieux votre affaire que vous. Dites. Qu'elle est jolie, & qu'elle a les yeux doux ! Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse. Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse. Savez-vous que j'étais un compère autrefois ? On a parlé de nous.
ISABELLE Non ; & ne le verrai, que je crois, de ma vie.
DANDIN Venez, je vous en veux faire passer l'envie.
ISABELLE Hé ! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux ?
DANDIN Bon ! Cela fait toujours passer une heure ou deux.
CHICANEAU Monsieur, je viens ici pour vous dire...
LÉANDRE Mon père, Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire : C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord Qu'il ne tient plus qu'à vous, & que tout est d'accord. La fille le veut bien ; son amant le respire ; Ce que la fille veut, le père le désire. C'est à vous de juger.
DANDIN(se rasseyant.) Mariez au plus tôt : Dès demain, si l'on veut ; aujourd'hui, s'il le faut.
CHICANEAU Je vois qu'on m'a surpris : mais j'en aurai raison. De plus de vingt procès ceci sera la source. On a la fille, soit ; on n'aura pas la bourse.
LÉANDRE Hé ! monsieur, qui vous dit qu'on vous demande rien ? Laissez-nous votre fille, & gardez votre bien.
LÉANDRE Mon père, êtes-vous content de l'audience ?
DANDIN Oui-da. Que les procès viennent en abondance, Et je passe avec vous le reste de mes jours. Mais que les avocats soient désormais plus courts. Et notre criminel ?
LÉANDRE Ne parlons que de joie. Grâce ! grâce ! mon père.
DANDIN Hé bien, qu'on le renvoie ; C'est en votre faveur, ma bru, ce que j'en fais. Allons nous délasser à voir d'autres procès.
(FIN)
Résumé & indications
Les Plaideurs est une comédie singulière dans l’œuvre de Racine : une pièce courte, vive, presque acide, qui prend pour matière non pas la grandeur des passions, mais la manie du procès, du langage de justice et du plaisir de contester. Ici, l’obsession judiciaire devient un monde en soi, avec ses rites, ses automatismes, ses faux raisonnements et sa folie très concrète. La pièce avance comme une mécanique déréglée où chacun parle le langage de la procédure jusqu’à s’y perdre, et où le comique naît du décalage entre l’importance que les personnages donnent à leurs affaires et la dérision constante de ce qu’ils défendent.
Pour les comédiens, le défi est de jouer une langue extrêmement précise sans la figer. Le texte appelle une diction nette, mobile, rythmée, capable de faire entendre la vitesse du trait, la mauvaise foi, l’emportement, l’ivresse verbale. Il faut que chaque réplique semble pensée au moment où elle se dit, comme une arme ou une parade, et non comme un vers simplement bien dit. La pièce repose sur des oppositions très nettes : la logorrhée de Chicanneau, la rigidité rêveuse de Dandin, l’énergie faussement pratique de Petit Jean, la souplesse rusée de L’Intimé, la résistance d’Isabelle, la silhouette mondaine et emportée de la Comtesse. Chacun de ces rôles demande une grande précision de rythme et une forte vérité de jeu, car la comédie ne fonctionne que si l’on croit à la logique propre de chaque personnage.
Pour les metteurs en scène, la pièce offre un terrain de jeu très libre, mais cette liberté doit rester au service d’une lisibilité extrême. Le plateau peut devenir un tribunal mental, une maison envahie par la procédure, un espace où l’on ne cesse d’assigner, d’interroger, de contredire, de faire comparaître. Il importe que la circulation des corps rende visible l’enfermement des esprits : tout le monde tourne, s’attrape, se coupe la parole, s’englue dans le papier, les sacs, les exploits, les rôles. La scénographie peut souligner l’accumulation, l’encombrement, la saturation de signes judiciaires, mais il faudra toujours préserver la clarté de l’action, car la pièce repose sur une cascade de retournements très lisibles.
Le comique de Racine ici n’est pas seulement celui du caractère ; il est aussi celui de la structure. Les personnages parlent pour gagner du temps, pour faire durer la dispute, pour imposer leur version, et cette parole devient performative, presque dangereuse. Les acteurs ont donc intérêt à considérer chaque prise de parole comme une tentative de domination : convaincre, piéger, épuiser, détourner, séduire. C’est aussi ce qui fait la modernité de la pièce : elle met en scène l’emballement d’un système de langage qui finit par remplacer le réel. Le jeu peut alors faire entendre une forme de vertige, comme si la justice n’était plus un cadre moral, mais une langue autonome, absurde et fascinante.
Enfin, derrière la satire, Les Plaideurs garde une légèreté de comédie très humaine. La pièce ne demande pas seulement d’être spirituelle ; elle demande d’aimer ses personnages, même lorsqu’ils sont ridicules. Dandin n’est pas seulement un fou ; il est aussi l’homme d’une passion dévorante, Chicanneau un obsédé du litige, la Comtesse une femme de théâtre avant l’heure, Isabelle une intelligence discrète, Léandre un jeune homme d’action, Petit Jean et L’Intimé de véritables machines comiques. Si cette tendresse n’est pas là, la pièce devient un simple exercice de style. Si elle est présente, alors la fantaisie de Racine se déploie pleinement, avec sa rapidité, sa cruauté souriante et son extraordinaire joie de théâtre.
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