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(Salon de campagne, ouvrant au fond sur un jardin par une grande porte. — Porte à gauche. — Portes dans les pans coupés. — Cheminée à droite. — Une pendule et des vases sans fleurs sur la cheminée. — Une table avec encrier, papier et plumes, à gauche. — À droite, un guéridon. — Un petit buffet après la porte de gauche. — Chaises, fauteuils.)
ANNETTE(venant du fond une bouilloire à la main et entrant par la gauche, pan coupé.) Monsieur, c’est votre eau chaude... (Descendant en scène.) Il est drôle, le futur de Mademoiselle, M. Anatole Garadoux... il passe tous les matins une heure et demie à sa toilette... ses ongles surtout lui prennent un temps ! Il les brosse, il les ratisse, il a un tas de petits instruments... Il travaille ça comme de la bijouterie, c’est curieux à voir ! Je ne sais pas si c’est par là qu’il a séduit M. Thibaudier, toujours est-il que le bonhomme s’est laissé prendre comme... Au fait, comme il se laisse prendre par tout le monde. C’est incroyable ! Un homme de son âge... pas plus de défense qu’un enfant... une timidité... il n’ose jamais dire non... Ah ! quelle différence avec sa fille ! Voilà une petite tête qui, avec son petit air tout doux, ne fait que ce qui lui plaît. (On entend chanter Cécile dans le jardin.) Ah ! Je l’entends. Elle revient de sa promenade du matin avec une botte de fleurs dans son panier et son petit volume à la main.
CÉCILE(venant du jardin) (Air de la Clef des champs - Deffès) Le bon La Fontaine Nous peint le tableau D’un robuste chêne, D’un frêle roseau La force inutile De l’un n’est qu’un nom ; Le roseau débile Résiste et tient bon. Par peur, par faiblesse, On voit des papas Qui tremblent sans cesse Au moindre embarras. Mais, dans les familles, L’on peut, en ce cas, Voir des jeunes filles Qui ne tremblent pas. Le bon La Fontaine, Etc. Annette ! Vite ! Les vases de la cheminée.
ANNETTE Voilà, mademoiselle. (Elles disposent ensemble les fleurs dans les vases qu’Annette pose sur le guéridon.) Dites donc, mademoiselle... il se lève... Je viens de lui porter son eau chaude.
ANNETTE Comment, vous n’avez pas remarqué ses ongles ?... Ils sont longs comme ça ! Mais l’autre jour, en voulant ouvrir sa fenêtre, il en a cassé un !...
Thibaudier(venant du pan coupé de droite, à la cantonade, en saluant) Monsieur, c’est à moi de vous remercier... enchanté... (Montrant deux petites bouteilles d’échantillon.) Je n’en avais pas besoin... mais j’en ai pris quatre pièces.
Thibaudier Je sais bien... Mais le moyen de refuser un monsieur bien mis... qui vient de faire quatre lieues... de Paris à Chatou...pour vous offrir sa marchandise... Car, enfin, il s’est dérangé, cet homme !
ANNETTE(prenant un verre sur le buffet) Voyons ! (Elle boit et jette un cri.) Brrr !
Thibaudier C’est ce qu’il m’avait semblé... J’ai même osé lui dire... avec ménagement : "Votre vin me paraît un peu jeune ! " J’ai cru qu’il allait se fâcher... Alors, j’en ai pris quatre pièces...
ANNETTE(prenant les échantillons) Voilà de quoi faire de la salade. (On sonne à gauche.) C’est M. Garadoux qui sonne pour me faire ouvrir sa fenêtre. (Elle entre à gauche, pan coupé.)
Thibaudier Ça ne m’étonne pas... Tous les soirs, il s’empare de mon journal... Dès qu’il arrive, il le monte dans sa chambre... et il le lit pour s’endormir.
Thibaudier J’admire ton assurance... À dix-huit ans... Moi, c’est plus fort que moi... La présence d’un étranger dans ma maison... ça me trouble... ça m’anéantit...
Thibaudier Oui, toutes ces demandes, ces présentations... j’en suis malade !... Que veux-tu ! J’ai passé ma vie dans un bureau... à l’administration des Archives... et des Archives secrètes, encore ! Nous ne recevions jamais personne... ça m’allait... Voilà pourquoi je n’aime pas à causer avec les gens que je ne connais pas.
CÉCILE Vous connaissez donc beaucoup M. Garadoux ?
Thibaudier Pas du tout, mais il m’a été recommandé par mon notaire, que je ne connais presque pas non plus. Il s’est présenté carrément... Nous avons causé pendant deux heures... sans que j’aie eu la peine de placer quatre mots... Il faisait les demandes et les réponses... cela m’a mis tout de suite à mon aise : (Air du Piège) "Bonjour monsieur, comment vous portez-vous ? Bien ! je le vois... Grand merci, moi de même. Maître Godard vous a parlé pour nous... Tant mieux ! Ma joie en est extrême. Croyez, monsieur, que je serais flatté D’être admis dans votre famille... Hein ?... Pas un mot ?... Allons ! c’est arrêté ; Vous m’accordez la main de votre fille."
Thibaudier Et il paraît que je lui ai accordé ta main... à ce qu’il m’a dit. Alors, il est venu s’installer ici depuis quinze jours... et, aujourd’hui même, nous devons aller à la mairie pour faire les publications.
CÉCILE Mais si, par hasard... un autre prétendu se présentait ?
Thibaudier Comment ! un autre prétendu ?... Encore des demandes ? des entrevues ! Il faudrait recommencer ? Ah ! non, non ! Il va s’asseoir près de la table, à gauche.
CÉCILE Celui dont je parle n’est pas un étranger... vous savez bien... M. Jules Frémissin... un avocat...
Thibaudier Un avocat !... je ne pourrai jamais causer avec un avocat !
Thibaudier Le neveu ! le neveu ! Je ne l’ai jamais vu !
CÉCILE Je croyais que ma marraine vous avait écrit...
Thibaudier Il y a trois mois... avant Garadoux... ce n’était qu’un projet en l’air... et, puisque ce monsieur n’a pas paru, c’est qu’il n’a jamais pensé à toi !
CÉCILE Eh bien, pour qu’un jeune homme qui est avocat... qui parle en public... soit troublé à ce point... (baissant les yeux) il faut bien qu’il y ait une raison...
Thibaudier Et cette raison... c’est qu’il t’aime ?
Thibaudier(se levant) Si cela était, il serait venu... Il n’est pas venu... donc cela n’est pas ! et j’en suis bien aise, car, au point où sont les choses avec M. Garadoux...
ANNETTE(entrant par le fond) Monsieur, c’est une lettre que le facteur apporte. Elle sort.
Thibaudier Voyons, ne te monte pas la tête. Encore quelque invitation... c’est insupportable ! (Lisant.) "Cher monsieur Thibaudier... permettez-moi de vous adresser M. Jules Frémissin, mon neveu, dont je vous ai parlé il y a quelques mois... Il aime notre chère Cécile..."
Thibaudier Allons bon ! des complications ! (Reprenant sa lecture.) "Son rêve serait d’obtenir sa main... Je devais l’accompagner aujourd’hui pour traiter cette importante affaire, mais je suis retenue par une indisposition, il se présentera seul..."
Thibaudier Le fait est que vous n’aimez pas la campagne, le matin... (Vivement.) Ce n’est pas un reproche !
GARADOUX Moi ? Assister au réveil de la nature, je ne connais pas de plus magnifique tableau ! Les fleurs ouvrent leurs calices, le brin d’herbe redresse sa tête pour rendre hommage au soleil levant. (Il examine ses ongles.) Le papillon essuie ses ailes encore humides des baisers de la nuit... Il tire un petit instrument de sa poche et lime ses ongles.
Thibaudier(à part, s’asseyant) Le voilà parti !... C’est très commode !
CÉCILE Venez, venez, arroser mes fleurs, En doux parfums, en riches couleurs Elles paieront votre assistance. Allons, venez arroser mes fleurs !
GARADOUX Allons, je vais arroser vos fleurs. Mais pour les soins donnés à vos sœurs, De vous j’attends ma récompense. Allons, allons arroser vos sœurs.
Thibaudier(à part) Quel sort cruel ! deux adorateurs ! Voilà de quoi combler mes malheurs ! À qui donner la préférence Entre ces deux adorateurs ? Garadoux et Cécile sortent par le fond.
Thibaudier(seul) Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! quelle situation ! un prétendu accepté... installé !... et un autre !... un avocat encore !... Il doit avoir une langue !... il va m’entortiller avec sa langue !... je me connais, je suis capable de lui dire : "Oui..." comme à l’autre !... ça en fera deux !
ANNETTE(annonçant au fond) M. Frémissin ! Elle sort par la droite.
Thibaudier(effrayé) Lui !... que lui dire ?... (Se regardant et saisissant ce prétexte.) Ah ! je n’ai pas d’habit... je vais mettre un habit ! Il se sauve par la première porte de gauche au moment où Frémissin paraît au fond.
FRÉMISSIN Il entre par le fond timidement, très décontenancé, et salue tout bas. Monsieur... madame... j’ai bien l’honneur... (Regardant autour de lui.) Tiens ! personne ! Ah ! tant mieux ! ce que je redoutais le plus, c’était de rencontrer quelqu’un... Je frissonne à l’idée de me trouver en présence de ce père...qui sait que j’aime sa fille... (Avec feu.) Ah ! oui, je l’aime !... Depuis ce dîner où j’ai cassé un verre... je viens tous les jours à Chatou pour faire ma demande... J’arrive par le convoi de midi, je n’ose pas entrer, et je repars par celui d’une heure. Si cela devait continuer, je prendrais un abonnement au chemin de fer... mais aujourd’hui... j’ai eu du courage, j’ai franchi la grille ! sans ma tante ! qui n’a pu m’accompagner... et je vais être obligé... moi- même... tout seul, de... (Effrayé.) Mais est-ce que ça se peut ? Est-ce qu’il est possible de dire à un père... qu’on ne connaît pas : "Monsieur, voulez-vous avoir l’obligeance de me donner votre fille pour l’emmener chez moi et..." (Se révoltant.) Non ! on ne peut pas dire ces choses-là ! et jamais je n’oserai... (Tout à coup.) Si je m’en allais !... Personne ne m’a vu... je m’en vais ! je reviendrai demain... à midi. Il remonte vers le fond et se rencontre vers la porte avec Cécile.
FRÉMISSIN J’ai affaire au notaire de Chatou... j’ai vu une grille... j’ai sonné... mais je vois que je me suis trompé... (Saluant.) Mademoiselle, j’ai bien l’honneur...
CÉCILE Mais attendez donc !... mon père sera charmé de vous voir...
FRÉMISSIN Oh ! ne le dérangez pas ! je me retire...
CÉCILE Du tout ! vous me feriez gronder... Veuillez vous asseoir...
FRÉMISSIN(se heurtant à une chaise) Avec plaisir... je ne suis pas fatigué. Il ôte ses gants puis les remet vivement.
CÉCILE(à part) Pauvre garçon ! comme il est troublé !
CÉCILE Pardon de la peine. À part. Mais comme cela, Je suis bien certaine Qu’il nous restera !
FRÉMISSIN Je vous rends sans peine Ce service-là À part Ce charmant sans-gêne M’enhardit déjà ! Cécile choisit les morceaux de sucre dans la boîte et les met un à un dans le sucrier.
FRÉMISSIN(à part, tenant le sucrier) Si son père nous surprenait dans cette position !... Il faut pourtant que je lui dise quelque chose... j’ai l’air d’un idiot ! (Surmontant sa timidité, haut.) Mademoiselle Cécile !...
CÉCILE(avec un sourire encourageant) Monsieur Jules ?
FRÉMISSIN(balbutiant) Il est bien blanc, votre sucre !...
FRÉMISSIN, CÉCILE, THIBAUDIER. (Thibaudier entre par la gauche, très décontenancé. Il est en habit noir.)
CÉCILE Papa, c’est M. Jules Frémissin... Thibaudier et Frémissin se tiennent aux deux extrémités de la scène, très embarrassés et n’osant lever les yeux l’un sur l’autre.
Thibaudier(à part) Allons, il le faut ! (Saluant Jules de loin.) Monsieur... je suis très heureux...certainement...
FRÉMISSIN(à part) J’aurais bien mieux fait de m’en aller !
CÉCILE Vous avez sans doute à causer... je vous laisse. THIBAUDIER ET FRÉMISSIN, voulant la retenir. Comment !
CÉCILE Il faut que je prépare mon dessert. (À Frémissin.) Asseyez-vous... (À son père.) Vous aussi, papa... (Tous deux s’asseyent. Bas à Frémissin.) Courage ! (Bas à son père.) Courage ! Elle sort par la gauche.
Thibaudier Allons, tant mieux ! tant mieux ! (À part.) Jusqu’à présent, ça marche très bien !
FRÉMISSIN(à part) Il a l’air bonhomme... Si j’essayais... (Haut, très ému, se levant.) Dans sa lettre... ma tante daignait... vous annoncer ma visite...
Thibaudier(à part, se levant) Nous y voilà... (Haut.) En effet !... en effet !... mais elle ne m’indiquait pas précisément... le but...
FRÉMISSIN Oui, mademoiselle... pendant un quart d’heure... c’est à ne pas y croire ! nous n’avons parlé que du Géant des batailles et du Triomphe d’Avranches.
FRÉMISSIN Mais timide jusqu’à l’idiotisme, jusqu’à l’imbécilité ! Ainsi, on me tuerait plutôt que de me faire dire tout haut que ce je me dis tout bas depuis trois mois... c’est-à-dire que je vous aime ! que je vous adore ! que vous êtes un ange !...
CÉCILE Mais il me semble que vous le dites très bien !
FRÉMISSIN(stupéfait de son audace) Je l’ai dit !... Oh ! pardon ! ça ne compte pas, ça m’a échappé !... Je ne vous le dirai plus... jamais... je vous le jure !...
CÉCILE(vivement) Ne jurez pas... Je ne vous demande pas de serment !... Timide... un avocat ! ça doit bien vous gêner pour plaider.
FRÉMISSIN Aussi je ne plaide jamais !... ça m’est arrivé une fois... et ça ne m’arrivera plus.
FRÉMISSIN Ma tante m’avait procuré un client... car Dieu m’est témoin que je n’ai pas été le chercher. C’était un homme violent... il avait laissé tomber sa canne sur le dos de sa femme...
FRÉMISSIN Vous allez voir si je l’ai défendu !... Le grand jour arrive... tous mes camarades étaient à l’audience... J’avais préparé une plaidoirie brillante... Je la savais par cœur... Tout à coup, un grand silence se fait... et le président me dit en m’adressant un geste bienveillant : "Avocat, vous avez la parole ! " Je me lève... Je veux parler... impossible ! rien, pas un mot ! pas un son ! Le tribunal me regardait, le président me répétait : "Vous avez la parole..." Je ne l’avais pas du tout ! Mon client me criait : "Allez donc ! allez donc ! " Enfin, je fais un effort ! quelque chose d’inarticulé sort de mon gosier : "Messieurs, je recommande le prévenu à... toute la sévérité du tribunal." Et je retombe sur mon banc !
FRÉMISSIN C’était trop peu pour ce qu’il m’avait fait souffrir ! Aussi je n’ai jamais voulu recevoir d’honoraires... Il est vrai qu’il a négligé de m’en offrir... Et maintenant que vous me connaissez... voyez s’il m’est possible d’adresser moi-même à M. votre père... une demande...
CÉCILE Je ne puis pourtant pas lui demander ma main pour vous...
FRÉMISSIN(naïvement) Non ! ça ne serait pas convenable ; alors, j’attendrai que ma tante soit guérie !
CÉCILE(vivement) Attendre ! mais vous ne savez donc pas qu’il y a ici un autre prétendu ?
FRÉMISSIN Oui, je parlerai !... c’est-à-dire non !... Je ne parlerai pas... j’ai un autre moyen... meilleur... je vais écrire : j’ai la plume très hardie ! (S’asseyant à la table.) C’est ça... Une lettre ! (Il écrit rapidement tout en parlant.) Au moins une lettre ne rougit pas, ne tremble pas... On peut casser les vitres !... et je les casse ! (Il plie et met l’adresse.) "À monsieur Thibaudier." (Mettant un timbre par habitude.) Un timbre... voilà ce que c’est.
Thibaudier(au dehors) Tenez-les au frais ! on va venir les prendre !
FRÉMISSIN(ému) Lui ! déjà ! (Montrant sa lettre.) Je ne peux pas lui mettre ça dans la main... Ah ! sur la pendule. Il met vivement sa lettre sur la pendule et s’en éloigne.
Thibaudier Non, mademoiselle ! je ne vous aime pas... tant que ça !
CÉCILE(le câlinant) Oh ! je le sais bien ! Air de Broskovano (Deffès) Vous n’aimez pas votre Cécile, Vous ne voulez pas son bonheur. Vous supplier est inutile, Rien ne peut toucher, votre cœur. Mon malheur, j’en suis bien certaine, Voilà votre vœu le plus doux, Et je n’ai droit qu’à votre haine, Pour tout l’amour que j’ai pour vous.
Thibaudier(à part) Est-elle gentille ! (Il l’embrasse.) Mais qu’est-ce que tu veux que je dise à M. Garadoux ?
Thibaudier Je n’ai pas peur de M. Garadoux ! et je saurai bien lui dire... sans me gêner, que... que... (À sa fille.) Qu’est-ce qu’il faudra lui dire ?
CÉCILE Oui... c’est là l’embarras... parler ! (Vivement.) Faites comme M. Frémissin !
Thibaudier(enchanté) Ecrire !... Parbleu !... tu as raison !... s’il ne s’agit que d’écrire...
CÉCILE(le faisant asseoir à la table) Vite vite ! mettez-vous là !
Thibaudier(s’asseyant et prenant une plume) Tu vas voir ! (Ecrivant.) "Monsieur..." (S’arrêtant.) C’est un peu sec... (Ecrivant.) "Cher monsieur." (À sa fille.) Après ? Qu’est-ce que tu mettrais ?
CÉCILE(dictant) "Croyez bien, cher monsieur, que je n’obéis en cette circonstance qu’à des considérations toutes particulières et toutes personnelles qui n’affaiblissent en rien les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être..."
Thibaudier Oui. (À part.) Si cette bête d’Annette était venue ! (Haut.) Mon gendre... Non ! cher monsieur, en vous attendant... j’ai écrit une lettre... une lettre importante.
GARADOUX(sans l’écouter) Une grande nouvelle ! Mais pas un mot à votre fille.
Thibaudier Comment ! vous avez acheté... ? (À part, avec désespoir.) Il a acheté la corbeille !
GARADOUX(tirant son petit instrument et se limant les ongles) Vous verrez !... Je crois que ce n’est pas mal !... il y a surtout deux bracelets !... (À lui-même.) Je me suis encore cassé un ongle en arrosant. (À Thibaudier.) Style Renaissance... bleu sur fond d’or.
Thibaudier(à part) Bleu sur fond d’or ! (Haut, faisant un effort.) La lettre que je viens d’écrire...
GARADOUX J’ai aussi pensé à vous, papa Thibaudier !
Thibaudier(touché) Comment, monsieur... non ! mon gendre... vous avez eu la bonté... ?
GARADOUX Ce cher papa Thibaudier !... Je vous aime, moi, allez !
Thibaudier Moi aussi ! (À part.) Un homme qui vous donne des tabatières !... C’est impossible !
GARADOUX Diable ! midi ! Dépêchons-nous, votre maire va nous attendre !
Thibaudier(ahuri) Ma mère ? (Se ravisant.) Ah !... je n’ai qu’une cravate à mettre !
GARADOUX Et moi, un habit. (Regardant sa main, à part.) Diable d’ongle ! (À Thibaudier.) Je suis à vous dans cinq minutes. Il entre dans sa chambre, pan coupé à gauche.
Thibaudier(seul) Il n’y avait pas moyen ! il a acheté la corbeille. Je vais déchirer ma lettre... Et l’autre ? Frémissin, qui va venir chercher ma réponse !... Quel embarras !... ça n’a pas de nom !... (Jetant les yeux sur la lettre qu’il tient.) Mais ma lettre non plus n’a pas de nom !... (Allant à la table.) Je vais y mettre celui de Frémissin... Ma fille ne peut pas en épouser deux... et, puisque l’autre a acheté la corbeille... (Il rit.) "À M. Jules Frémissin, avocat au barreau de Paris." Mettons un timbre. (Se levant.) Et maintenant... sur la pendule !... Il met sa lettre sur la pendule.
FRÉMISSIN(entrant au fond) Pardon, monsieur, c’est moi !
Thibaudier Sur la pendule !... sur la pendule !... Il sort par la gauche.
FRÉMISSIN(seul) Sur la pendule ? (Il court prendre la lettre.) Est-ce qu’il n’a pas lu ? Ah ! si, c’est la réponse. Sur la pendule, notre boîte aux lettres. Je suis ému ! je n’ose pas l’ouvrir ! (Lisant.) "Cher monsieur, votre recherche me flatte et m’honore." (Parlé.) Ah ! qu’il est bon ! (Lisant.) "Mais il m’est impossible de donner suite à vos projets de mariage..." (Tombant assis près du guéridon, sur une chaise.) Ah !... refusé !... j’en étais sûr !
CÉCILE(entrant du fond) Monsieur Jules, vous avez vu...
FRÉMISSIN Votre père ? Oui, mademoiselle... voilà sa réponse ! Il lui donne la lettre.
CÉCILE(la regardant) Hein ? ma lettre ?... mais elle n’est pas pour vous !
FRÉMISSIN(lui montrant l’adresse) "À M. Jules Frémissin, avocat au barreau de Paris."
CÉCILE Ah ! c’est comme ça que mon père se joue de ses promesses ! Air de la Clef des champs (Deffès) On verra, l’on verra Qui des deux cédera ; Mon cher petit père, J’ai du caractère ! On verra, l’on verra Si j’aime qui m’aime, Et si malgré moi-même On me mariera ! Je suis trop gentille Pour le régenter ; Ce n’est qu’à sa fille Qu’il sait résister ; Mais son cœur est tendre Pour sa pauvre enfant. Je saurai le prendre En le tourmentant. Je vais alarmer sa tendresse ; Il faut, il faut lui faire peur, Et conquérir par la frayeur Ce qu’il refuse par faiblesse ! On verra, l’on verra, Etc. Elle prend, sur une chaise au fond, son châle et son chapeau qu’elle met vivement.
Thibaudier(entrant de la gauche) J’ai mis ma cravate. (Apercevant sa fille.) Cécile ! où vas-tu ?
CÉCILE(descendant en nouant les rubans de son chapeau) Je pars... Je vous quitte !
CÉCILE(vivement) Cela va mieux ! (Donnant le verre d’eau sucrée à Thibaudier.) Buvez, mon père !
Thibaudier(à part) Mais je n’ai pas soif. Il boit.
GARADOUX(regardant sa main) Il ne faut pas jouer avec sa santé. (Prenant son instrument et se limant les ongles.) La santé est comme la fortune... On ne l’apprécie réellement que lorsqu’on l’a perdue !
ANNETTE(bas à Cécile, lui montrant Garadoux) Mam’zelle, regardez-le donc travailler !... Il s’est remis à son établi.
Thibaudier(à part) Est-ce que nous allons rester toute la journée comme ça ?... J’ai très chaud sous cette robe de chambre.
CÉCILE(à Garadoux) L’indisposition de mon père peut durer quelques jours, monsieur, et, si vos affaires vous rappelaient à Paris...
GARADOUX Par exemple !... quitter M. Thibaudier quand il est souffrant ! Jamais !
GARADOUX Oh ! une canne, c’était une petite badine !
Thibaudier(embrassant sa fille) Oh ! ma pauvre Cécile ! (À Garadoux.) Retirez-vous, monsieur. Battre une femme !... Vous pouvez remporter la corbeille ! Voici votre tabatière ! Il lui donne, par mégarde, sa tabatière en corne.
CÉCILE(intervenant, à part) Eh bien, est-ce qu’ils vont se quereller, à présent ? (Haut.) Monsieur Jules, papa vous invite à dîner ; voilà ce qu’il voulait vous dire.
Thibaudier Soit ! mais à condition que vous ne casserez pas mes verres. (À part.) Tiens ! je vais lui faire goûter mon nouveau vin.
Ensemble Air de Couder Ici point d’imprudence ! Point de témérité. Implorons l’indulgence Avec timidité.
CÉCILE(au public) (Air de Broskovano - Deffès) Pour sauver ce léger ouvrage, Messieurs, deux timides m’ont dit : "Va, nous comptons sur ton courage", Mais mon courage est si petit ! Devant vous les plus intrépides Tremblent s’il faut vous implorer... Ce n’est plus deux... c’est trois timides, Que vous avez à rassurer... Daignez tous trois les rassurer ! (Reprise de Chœur.)
(FIN)
Résumé & indications
Eugène Labiche signe avec « Les deux timides » une comédie de l’hésitation, du faux courage et des grands ébranlements provoqués par les plus petites choses. Sous une intrigue en apparence légère, tout repose sur un mécanisme d’une précision remarquable : deux hommes également incapables de parler au bon moment, un père démuni, une jeune fille beaucoup plus décidée qu’eux tous, et une chaîne de quiproquos qui transforme le moindre geste en catastrophe ou en victoire. La pièce fait naître le rire de l’écart entre ce que les personnages veulent dire, ce qu’ils parviennent à dire, et ce qu’ils finissent par entendre.
Au cœur de l’œuvre, la timidité n’est pas seulement un trait de caractère comique, c’est un moteur dramatique. Thibaudier, Frémissin et, dans une autre mesure, Garadoux, incarnent chacun une forme de faiblesse sociale : l’un se laisse envahir par la politesse jusqu’à la servitude, l’autre est paralysé par l’amour et la parole publique, le troisième dissimule derrière les manières une assurance presque mécanique. Face à eux, Cécile impose une énergie vive, une intelligence tactique et une liberté de ton qui relancent constamment l’action. C’est elle qui voit, comprend, provoque et organise, au point de faire basculer la pièce du côté du jeu, de l’initiative et du plaisir théâtral.
Pour des comédiens, cette pièce demande un sens très fin du rythme. Les scènes reposent sur l’art de l’interruption, de la reprise, du silence embarrassé, de l’élan aussitôt brisé. Il faut jouer la gêne sans lourdeur, l’effroi sans pathos, la naïveté sans mièvrerie. Labiche écrit une mécanique comique, mais une mécanique humaine : derrière chaque réplique, il y a une petite vérité de peur, d’orgueil ou de tendresse. Le rire naît quand les personnages paraissent sincères dans l’instant même où ils se contredisent. Le jeu doit donc rester précis, élégant, presque musical, en laissant entendre que ces êtres se battent avec eux-mêmes autant qu’avec les autres.
Pour les metteurs en scène, la pièce offre un terrain idéal pour faire apparaître la guerre minuscule des volontés. L’espace domestique, très concret, doit devenir un lieu de circulation des malentendus, un salon traversé par les entrées, les sorties, les lettres, les objets, les signes d’embarras. Tout l’enjeu est de préserver la limpidité de la fable tout en cultivant la vitesse des enchaînements. Il faut que le public comprenne immédiatement qui sait quoi, qui ignore quoi, qui ment, qui tremble, qui manipule. La clarté scénique est ici la condition du comique.
« Les deux timides » est aussi une pièce sur le courage déplacé. Les personnages se montrent valeureux quand il s’agit d’arroser des fleurs, de parler de greffes ou d’écrire des lettres, mais s’effondrent au moment de nommer l’amour, le mariage ou le refus. Cette disproportion est l’une des grandes richesses de Labiche. Elle permet à l’interprétation de jouer sur la fausse importance des choses, sur la solennité dérisoire des décisions familiales, et sur la manière dont un sentiment authentique peut surgir au milieu des plus vaines prudences. C’est une comédie de caractère, de langage et de situation, mais aussi une célébration du théâtre comme machine à révéler, avec grâce et ironie, les défaillances de la parole humaine.
Taille des rôles
5 personnages, 6 533 mots de répliques.
Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.