Maître de musique Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.
Maître à danser Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.
Maître de musique Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux ; ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain , avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête ; et votre danse et ma musique auraient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât.
Maître à danser Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons.
Maître de musique Il est vrai qu'il les connaît mal, mais il les paye bien ; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose.
Maître à danser Pour moi, je vous l'avoue, je me repais un peu de gloire ; les applaudissements me touchent ; et je tiens que, dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées.
Maître de musique J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre ; des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit ; il a du discernement dans sa bourse ; ses louanges sont monnayées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici.
Maître à danser Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent ; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement.
Maître de musique Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne.
Maître à danser Assurément ; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu'avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.
Maître de musique Je le voudrais aussi, et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire connaître dans le monde ; et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui.
Monsieur Jourdain Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité ; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie que j'ai pensé ne mettre jamais.
Maître de musique Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
Monsieur Jourdain Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu'on ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.
Monsieur Jourdain(entr'ouvre sa robe, et fait voir un haut-de-chausses étroit de velours rouge, et une camisole de velours vert, dont il est vêtu.) Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices.
Maître de musique Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la sérénade que vous m'avez demandée. C'est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
Monsieur Jourdain Oui, mais il ne fallait pas faire faire cela par un écolier, et vous n'étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.
Maître de musique Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. Écoutez seulement.
Monsieur Jourdain Donnez-moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe... Non ; redonnez-la-moi, cela ira mieux.
Musicien(chantant) Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis ; Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ?
Monsieur Jourdain Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci, par-là.
Maître de musique Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles.
Monsieur Jourdain On m'en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... Là... comment est-ce qu'il dit ?
Monsieur Jourdain Oui. Ah ! (Monsieur Jourdain chante) Je croyais Janneton Aussi douce que belle, Je croyais Janneton Plus douce qu'un mouton Hélas ! hélas ! elle est cent fois, Mille fois plus cruelle, Que n'est le tigre aux bois. N'est-il pas joli ?
Monsieur Jourdain Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le Maître d'armes qui me montre, j'ai arrêté encore un Maître de philosophie, qui doit commencer ce matin.
Maître de musique La philosophie est quelque chose ; mais la musique, Monsieur, la musique.
Maître à danser La musique et la danse. La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut.
Maître de musique Il n'y a rien qui soit si utile dans un état que la musique.
Maître à danser Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.
Maître à danser Sans la danse, un homme ne saurait rien faire.
Maître de musique Tous les désordres, toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique.
Maître à danser Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.
Maître de musique Et si tous les hommes apprenaient la musique, ne serait-ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?
Maître à danser Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d'un état, ou au commandement d'une armée, ne dit-on pas toujours "Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire" ?
Maître de musique Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en bergers.
Monsieur Jourdain Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout.
Maître à danser Lorsqu'on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n'est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions.
Musicienne Un cœur, dans l'amoureux empire, De mille soins est toujours agité On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire ; Mais, quoi qu'on puisse dire, Il n'est rien de si doux que notre liberté.
Premier musicien Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs Qui font vivre deux cœurs Dans une même envie. On ne peut être heureux sans amoureux désirs Ôtez l'amour de la vie, Vous en ôtez les plaisirs.
Second musicien Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi, Si l'on trouvait en amour de la foi ; Mais, hélas ! ô rigueur cruelle ! On ne voit point de bergère fidèle, Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour, Doit faire pour jamais renoncer à l'amour.
Maître à danser C'est ce qu'il vous plaira. Allons. Quatre danseurs exécutent tous les mouvements différents et toutes les sortes de pas que le Maître à danser leur commande, et cette danse fait le premier intermède.
Monsieur Jourdain Voilà qui n'est point sot, et ces gens-là se trémoussent bien.
Maître de musique Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous.
Monsieur Jourdain C'est pour tantôt au moins ; et la personne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de venir dîner céans.
Maître de musique Au reste, Monsieur, ce n'est pas assez : il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l'inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.
Maître de musique Sans doute. Il vous faudra trois voix : un dessus, une haute-contre, et une basse, qui seront accompagnées d'une basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritornelles.
Monsieur Jourdain Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.
Maître de musique Vous en serez content, et, entre autres choses, de certains menuets que vous y verrez.
Monsieur Jourdain Ah ! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon maître.
Maître à danser Un chapeau, Monsieur, s'il vous plaît. La, la, la ; la, la, la, la, la, la ; la, la, la, bis ; la, la, la ; la, la. En cadence, s'il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; la, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.
Monsieur Jourdain Non. Vous n'avez qu'à faire je le retiendrai bien.
Maître à danser Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d'abord une révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu'à ses genoux.
Maître d'armes(après lui avoir mis le fleuret à la main.) Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l'œil. L'épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez ! Le corps ferme. Touchez-moi l'épée de quarte, et achevez de même ! Une, deux. Remettez-vous ! Redoublez de pied ferme ! Une, deux. Un saut en arrière. Quand vous portez la botte, Monsieur, il faut que l'épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez-moi l'épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez. Une, deux. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde. (Le Maître d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant.) En garde.
Maître d'armes Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses, à donner, et à ne point recevoir ; et comme je vous fis voir l'autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps : ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.
Monsieur Jourdain De cette façon donc, un homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son homme, et de n'être point tué.
Maître d'armes Sans doute. N'en vîtes-vous pas la démonstration ?
Maître d'armes Et c'est en quoi l'on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un état, et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la...
Maître à danser Tout beau, Monsieur le tireur d'armes : ne parlez de la danse qu'avec respect.
Maître de musique Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l'excellence de la musique.
Maître d'armes Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne !
Maître à danser Voilà un plaisant animal, avec son plastron !
Maître d'armes Mon petit Maître à danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.
Maître à danser Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier.
Monsieur Jourdain(au Maître à danser.) Êtes-vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?
Maître à danser Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte.
Monsieur Jourdain Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et en vouloir venir aux mains.
Maître de philosophie Hé quoi ? Messieurs, faut-il s'emporter de la sorte ? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce ? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?
Maître à danser Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession ?
Maître de philosophie Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire, et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience.
Maître d'armes Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions à la mienne.
Maître de philosophie Faut-il que cela vous émeuve ? Ce n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu.
Maître à danser Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur.
Maître de musique Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée.
Maître d'armes Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences.
Maître de philosophie Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur, et de baladin !
Maître de philosophie Comment ? marauds que vous êtes... (Le philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.)
Monsieur Jourdain Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh ! battez-vous tant qu'il vous plaira je n'y saurais que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.
Monsieur Jourdain Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.
Maître de philosophie Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre ?
Monsieur Jourdain Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant ; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.
Maître de philosophie Ce sentiment est raisonnable nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute.
Monsieur Jourdain Oui, mais faites comme si je ne le savais pas expliquez-moi ce que cela veut dire.
Maître de philosophie Cela veut dire que sans la science, la vie est presque une image de la mort.
Monsieur Jourdain Qui sont-elles, ces trois opérations de l'esprit ?
Maître de philosophie La première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures barbara, celarent, darii, ferio, baralipton, etc.
Monsieur Jourdain Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
Maître de philosophie Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...
Monsieur Jourdain Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables ; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie.
Maître de philosophie La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons.
Monsieur Jourdain Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
Monsieur Jourdain Après vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point.
Maître de philosophie Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix A, E, I, O, U.
Maître de philosophie La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut A, E.
Monsieur Jourdain A, E, A, E. Ma foi ! oui. Ah ! que cela est beau !
Maître de philosophie Et la voix I en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles A, E, I.
Monsieur Jourdain A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !
Maître de philosophie La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.
Monsieur Jourdain O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, I, I, O.
Maître de philosophie L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
Monsieur Jourdain O, O, O. Vous avez raison, O. Ah ! la belle chose, que de savoir quelque chose !
Maître de philosophie La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les rejoindre tout à fait U.
Maître de philosophie Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
Monsieur Jourdain U, U. Cela est vrai. Ah ! que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela ?
Maître de philosophie Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.
Monsieur Jourdain Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci ?
Maître de philosophie Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut da.
Monsieur Jourdain Da, da. Oui. Ah ! les belles choses ! les belles choses !
Maître de philosophie L'F en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : Fa.
Monsieur Jourdain Fa, fa. C'est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal !
Maître de philosophie Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement Rra.
Monsieur Jourdain R, r, ra ; r, r, r, r, r, ra. Cela est vrai. Ah ! l'habile homme que vous êtes ! et que j'ai perdu de temps ! R, r, r, ra.
Monsieur Jourdain Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
Monsieur Jourdain Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrais que cela fût mis d'une manière galante, que cela fût tourné gentiment.
Maître de philosophie Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un...
Monsieur Jourdain Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
Monsieur Jourdain Non, vous dis-je, je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet ; mais tournées à la mode ; bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
Maître de philosophie On les peut mettre premièrement comme vous avez dit. Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour.
Monsieur Jourdain Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?
Maître de philosophie Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
Monsieur Jourdain Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
Monsieur Jourdain Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur ! Au diable le tailleur ! La peste étouffe le tailleur ! Si je le tenais maintenant, ce tailleur détestable, ce chien de tailleur-là, ce traître de tailleur, je...
Monsieur Jourdain Ah vous voilà ! je m'allais mettre en colère contre vous.
Maître tailleur Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai mis vingt garçons après votre habit.
Monsieur Jourdain Vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits, que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a deux mailles de rompues.
Monsieur Jourdain Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison !
Maître tailleur Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C'est un chef-d'œuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés.
Monsieur Jourdain Qu'est-ce que c'est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en enbas.
Maître tailleur Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.
Monsieur Jourdain Non, vous dis-je ; vous avez bien fait. Croyez-vous que mon habit m'aille bien ?
Maître tailleur Belle demande ! Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi un garçon qui, pour monter une rhingrave, est le plus grand génie du monde ; et un autre qui, pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps.
Monsieur Jourdain La perruque, et les plumes sont-elles comme il faut ?
Monsieur Jourdain(en regardant l'habit du tailleur.) Ah ! ah ! Monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnais bien.
Maître tailleur C'est que l'étoffe me sembla si belle, que j'en ai voulu lever un habit pour moi.
Monsieur Jourdain Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.
Maître tailleur Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà ! entrez, vous autres. Mettez cet habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité. Quatre garçons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut-de-chausses de ses exercices, et deux autres la camisole ; puis ils lui mettent son habit neuf ; et M. Jourdain se promène entre eux, et leur montre son habit, pour voir s'il est bien. Le tout à la cadence de toute la symphonie.
Garçon tailleur Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.
Monsieur Jourdain "Mon gentilhomme ! " Voilà ce que c'est de se mettre en personne de qualité. Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : "Mon gentilhomme". Tenez, voilà pour "Mon gentilhomme".
Monsieur Jourdain "Monseigneur", oh, oh ! "Monseigneur" ! Attendez, mon ami "Monseigneur" mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que "Monseigneur". Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.
Garçon tailleur Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.
Monsieur Jourdain "Votre Grandeur ! " Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. à moi "Votre Grandeur ! " Ma foi, s'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour Ma Grandeur.
Garçon tailleur Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.
Monsieur Jourdain Il a bien fait : je lui allais tout donner. (Les quatre garçons tailleurs se réjouissent par une danse, qui fait le second intermède.)
Monsieur Jourdain Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous êtes à moi.
Monsieur Jourdain Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.
Nicole Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.
Monsieur Jourdain Prends-y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoies...
Monsieur Jourdain Que tu songes, coquine, à préparer ma maison pour la compagnie qui doit venir tantôt.
Nicole Ah ! par ma foi ! je n'ai plus envie de rire ; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.
Monsieur Jourdain Ne dois-je point pour toi fermer ma porte à tout le monde ?
Nicole Vous devriez au moins la fermer à certaines gens.
Madame Jourdain Ah ! ah ! voici une nouvelle histoire. Qu'est-ce que c'est donc, mon mari, que cet équipage-là ? Vous moquez-vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez-vous envie qu'on se raille partout de vous ?
Monsieur Jourdain Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi.
Madame Jourdain Vraiment on n'a pas attendu jusqu'à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde.
Madame Jourdain Tout ce monde-là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison on dirait qu'il est céans carême-prenant tous les jours ; et dès le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.
Nicole Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre, avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l'apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.
Monsieur Jourdain Ouais, notre servante Nicole , vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne.
Madame Jourdain Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d'un Maître à danser à l'âge que vous avez.
Nicole Et d'un grand maître tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle ?
Madame Jourdain Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison.
Monsieur Jourdain Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez-vous, vous, ce que c'est que vous dites à cette heure ?
Madame Jourdain Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d'autre sorte.
Monsieur Jourdain Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici ?
Madame Jourdain Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l'est guère.
Monsieur Jourdain Je ne parle pas de cela, vous dis-je. Je vous demande : ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cette heure, qu'est-ce que c'est ?
Monsieur Jourdain Oui, de la prose. Tout ce qui est prose, n'est point vers ; et tout ce qui n'est point vers n'est point prose. Heu, voilà ce que c'est d'étudier. Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour dire un U ?
Monsieur Jourdain Ô l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d'en haut de celle d'en bas U, vois-tu ? Je fais la moue : U.
Madame Jourdain Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-là, avec leurs fariboles.
Nicole Et surtout ce grand escogriffe de maître d'armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.
Monsieur Jourdain Ouais, ce maître d'armes vous tient bien au cœur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l'heure. (Il fait apporter les fleurets, et en donne à Nicole.) Tiens. Raison démonstrative, la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu'à faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu'à faire cela. Voilà le moyen de n'être jamais tué ; et cela n'est-il pas beau, d'être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu'un ? Là, pousse-moi un peu pour voir.
Nicole Hé bien, quoi ? (Nicole lui pousse plusieurs coups.)
Monsieur Jourdain Tout beau, holà, oh ! doucement. Diantre soit la coquine !
Monsieur Jourdain Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare.
Madame Jourdain Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse.
Monsieur Jourdain Lorsque je hante la noblesse, je fais paraître mon jugement, et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie.
Madame Jourdain Çamon vraiment ! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le comte dont vous vous êtes embéguiné.
Monsieur Jourdain Paix ! Songez à ce que vous dites. Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on considère à la cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose qui m'est tout à fait honorable, que l'on voie venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'étais son égal ? Il a pour moi des bontés qu'on ne devinerait jamais ; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-même confus.
Madame Jourdain Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent.
Monsieur Jourdain Hé bien ! ne m'est-ce pas de l'honneur, de prêter de l'argent à un homme de cette condition-là ? et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami ?
Dorante Ma foi ! Monsieur Jourdain, j'avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la chambre du Roi.
Monsieur Jourdain Vous me faites beaucoup d'honneur, Monsieur. (à Madame Jourdain.) Dans la chambre du Roi !
Dorante Somme totale est juste. quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
Dorante J'ai force gens qui m'en prêteraient avec joie ; mais comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferais tort si j'en demandais à quelque autre.
Monsieur Jourdain C'est trop d'honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.
Dorante Ne voulez-vous point un de ces jours venir voir, avec elle, le ballet et la comédie que l'on fait chez le Roi ?
Madame Jourdain Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.
Dorante Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des amants dans votre jeune âge, belle et d'agréable humeur comme vous étiez.
Madame Jourdain Trédame, Monsieur, est-ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille-t-elle déjà ?
Dorante Ah ! ma foi ! Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence.
Dorante(bas à M. Jourdain.) Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon billet, viendra tantôt ici pour le ballet et le repas ; je l'ai fait consentir enfin au régal que vous lui voulez donner.
Dorante Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du diamant que vous me mîtes entre les mains pour lui en faire présent de votre part ; mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue à l'accepter.
Madame Jourdain Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.
Dorante Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent et la grandeur de votre amour.
Monsieur Jourdain Ce sont, Monsieur, des bontés qui m'accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de votre qualité s'abaisser pour moi à ce que vous faites.
Dorante Vous moquez-vous ? est-ce qu'entre amis on s'arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez-vous pas pour moi la même chose, si l'occasion s'en offrait ?
Dorante Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l'ardeur que vous aviez prise pour cette marquise agréable chez qui j'avais commerce, vous vîtes que d'abord je m'offris de moi-même à servir votre amour.
Monsieur Jourdain Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.
Dorante Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur les femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait pour elles ; et vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau, le diamant qu'elle a reçu de votre part, et le régal que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous-même.
Monsieur Jourdain Il n'y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une femme de qualité a pour moi des charmes ravissants, et c'est un honneur que j'achèterais au prix de toute chose.
Madame Jourdain Que peuvent-ils tant dire ensemble ? Va-t'en un peu tout doucement prêter l'oreille.
Dorante Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.
Monsieur Jourdain Pour être en pleine liberté, j'ai fait en sorte que ma femme ira dîner chez ma sœur, où elle passera toute l'après-dînée.
Dorante Vous avez fait prudemment, et votre femme aurait pu nous embarrasser. J'ai donné pour vous l'ordre qu'il faut au cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l'exécution puisse répondre à l'idée, je suis sûr qu'il sera trouvé... (Monsieur Jourdain s'aperçoit que Nicole écoute, et lui donne un soufflet.) Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s'il vous plaît.
Nicole Ma foi ! Madame, la curiosité m'a coûté quelque chose ; mais je crois qu'il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez.
Madame Jourdain Ce n'est pas d'aujourd'hui, Nicole, que j'ai conçu des soupçons de mon mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma fille. Tu sais l'amour que Cléonte a pour elle. C'est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.
Nicole En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments ; car, si le maître vous revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pût faire à l'ombre du leur.
Madame Jourdain Va-t'en lui en parler de ma part, et lui dire que tout à l'heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon mari la demande de ma fille.
Nicole J'y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les gens.
Cléonte Quoi ? traiter un amant de la sorte, et un amant le plus fidèle et le plus passionné de tous les amants ?
Covielle C'est une chose épouvantable, que ce qu'on nous fait à tous deux.
Cléonte Je fais voir pour une personne toute l'ardeur et toute la tendresse qu'on peut imaginer ; je n'aime rien au monde qu'elle, et je n'ai qu'elle dans l'esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d'elle, je ne pense qu'à elle, je ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle et voilà de tant d'amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables je la rencontre par hasard ; mon cœur, à cette vue, se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle ; et l'infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement, comme si de sa vie elle ne m'avait vu !
Cléonte Ce Monsieur le Comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l'éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu'elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.
Covielle C'est fort bien dit, et j'entre pour mon compte dans tous vos sentiments.
Cléonte Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourraient parler pour elle. Dis-m'en, je t'en conjure, tout le mal que tu pourras ; fais-moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque-moi bien, pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
Covielle Elle, Monsieur ! Voilà une belle mijaurée, une pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
Cléonte Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.
Cléonte Oui ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
Cléonte Veux-tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos ?
Covielle Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde.
Cléonte Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles.
Covielle Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours.
Cléonte Moi, j'aimerais mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l'ai aimée.
Covielle Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?
Cléonte C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur : à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.
Lucile N'est-il pas vrai, Cléonte , que c'est là le sujet de votre dépit ?
Cléonte Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler ; et j'ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n'aurez pas l'avantage de me chasser. J'aurai de la peine, sans doute, à vaincre l'amour que j'ai pour vous, cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps ; mais j'en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d'avoir la faiblesse de retourner à vous.
Cléonte Hé bien ! puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d'amour.
Cléonte N'est-ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?
Lucile Est-ce ma faute ? et si vous aviez voulu m'écouter, ne vous aurais-je pas dit que l'aventure dont vous vous plaignez a été causée ce matin par la présence d'une vieille tante, qui veut à toute force que la seule approche d'un homme déshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes comme des diables qu'il faut fuir ?
Cléonte Ah ! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur ! et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu'on aime !
Covielle Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d'animaux-là !
Madame Jourdain Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon mari vient ; prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.
Cléonte Ah ! Madame, que cette parole m'est douce, et qu'elle flatte mes désirs ! Pouvais-je recevoir un ordre plus charmant ? une faveur plus précieuse ?
Cléonte Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m'en charger moi-même ; et, sans autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder.
Monsieur Jourdain Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme.
Cléonte Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue, j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats : je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables. Je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d'autres en ma place croiraient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme.
Monsieur Jourdain Touchez là, Monsieur ma fille n'est pas pour vous.
Madame Jourdain Et votre père n'était-il pas marchand aussi bien que le mien ?
Monsieur Jourdain Peste soit de la femme ! Elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme.
Madame Jourdain Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti.
Nicole Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j'aie jamais vu.
Monsieur Jourdain Taisez-vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma fille, je n'ai besoin que d'honneur, et je la veux faire marquise.
Madame Jourdain C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand-maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage de grand-dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. "Voyez-vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C'est la fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut-être bien cher en l'autre monde, et l'on ne devient guère si riches à être honnêtes gens. " Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire "Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi".
Monsieur Jourdain Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.
Madame Jourdain Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire résolument à votre père, que si vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne.
Covielle Vous avez fait de belles affaires avec vos beaux sentiments.
Cléonte Que veux-tu ? j'ai un scrupule là-dessus, que l'exemple ne saurait vaincre.
Covielle Vous moquez-vous, de le prendre sérieusement avec un homme comme cela ? Ne voyez-vous pas qu'il est fou ? et vous coûtait-il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
Cléonte Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu'il fallût faire ses preuves de noblesse pour être gendre de Monsieur Jourdain .
Covielle Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de façons ; il est homme à y jouer son rôle à merveille, et à donner aisément dans toutes les fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout prêts laissez-moi faire seulement.
Monsieur Jourdain Que diable est-ce là ! ils n'ont rien que les grands seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau que de hanter les grands seigneurs il n'y a qu'honneur et que civilité avec eux, et je voudrais qu'il m'eût coûté deux doigts de la main, et être né comte ou marquis.
Laquais Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une dame qu'il mène par la main.
Monsieur Jourdain Hé mon Dieu ! j'ai quelques ordres à donner. Dis-leur que je vais venir ici tout à l'heure.
Dorimène Je ne sais pas, Dorante , je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une maison où je ne connais personne.
Dorante Quel lieu voulez-vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir l'éclat, vous ne voulez ni votre maison, ni la mienne ?
Dorimène Mais vous ne dites pas que je m'engage insensiblement, chaque jour, à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ! J'ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu'il vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé ; les déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu'à la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée.
Dorante Ma foi ! Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. À quoi tient-il que dès aujourd'hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?
Dorimène Mon Dieu ! Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.
Dorante Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l'expérience que vous avez faite ne conclut rien pour tous les autres.
Dorimène Enfin j'en reviens toujours là : les dépenses que je vous vois faire pour moi m'inquiètent par deux raisons : l'une, qu'elles m'engagent plus que je ne voudrais ; et l'autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.
Dorante Ah ! Madame, ce sont des bagatelles ; et ce n'est pas par là...
Dorimène Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le diamant que vous m'avez forcée à prendre est d'un prix...
Dorante Eh ! Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez... Voici le maître du logis.
Monsieur Jourdain Madame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortuné pour être si heureux que d'avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre présence ; et si j'avais aussi le mérite pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel, envieux de mon bien, m'eût accordé... l'avantage de me voir digne... des...
Dorante Monsieur Jourdain , en voilà assez Madame n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes homme d'esprit. (Bas, à Dorimène.) C'est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
Monsieur Jourdain Je n'ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce.
Dorante(bas, à M. Jourdain.) Prenez bien garde au moins à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné.
Monsieur Jourdain Ne pourrais-je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?
Dorante Comment ? gardez-vous-en bien : cela serait vilain à vous ; et pour agir en galant homme, il faut que vous fassiez comme si ce n'était pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu'il est ravi de vous voir chez lui.
Dorante Allons donc nous mettre à table, et qu'on fasse venir les musiciens. (Six cuisiniers, qui ont préparé le festin, dansent ensemble, et font le troisième intermède.) (Après quoi, ils apportent une table couverte de plusieurs mets.)
Dorimène Comment, Dorante ? voilà un repas tout à fait magnifique !
Monsieur Jourdain Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu'il fût plus digne de vous être offert. (Tous se mettent à table.)
Dorante Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonné, et que je n'ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis, notre ami, s'en était mêlé, tout serait dans les règles ; il y aurait partout de l'élégance et de l'érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui-même toutes les pièces du repas qu'il vous donnerait, et de vous faire tomber d'accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d'un vin à sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point trop commandant ; d'un carré de mouton gourmandé de persil ; d'une longe de veau de rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d'amande ; de perdrix relevées d'un fumet surprenant ; et pour son opéra, d'une soupe à bouillon perlé, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, et couronnée d'oignons blancs, mariés avec la chicorée. Mais pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le repas fût plus digne de vous être offert.
Dorimène Je ne réponds à ce compliment qu'en mangeant comme je fais.
Dorante(après avoir fait signe à Monsieur Jourdain) Allons, qu'on donne du vin à Monsieur Jourdain , et à ces Messieurs et à ces dames, qui nous feront la grâce de nous chanter un air à boire.
Dorimène C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d'y mêler la musique, et je me vois ici admirablement régalée.
Dorante Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs et à ces Dames ; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire. (Les musiciens et la musicienne prennent des verres, chantent deux chansons à boire, et sont soutenus de toute la symphonie.) (PREMIERE CHANSON À BOIRE) Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour. Ah ! qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes ! Vous et le vin, vous vous prêtez des armes, Et je sens pour tous deux redoubler mon amour Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, Une ardeur éternelle. Qu'en mouillant votre bouche il en reçoit d'attraits, Et que l'on voit par lui votre bouche embellie ! Ah ! l'un de l'autre ils me donnent envie, Et de vous et de lui je m'enivre à longs traits Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, Une ardeur éternelle. (SECONDE CHANSON À BOIRE) Buvons, chers amis, buvons Le temps qui fuit nous y convie ; Profitons de la vie Autant que nous pouvons. Quand on a passé l'onde noire, Adieu le bon vin, nos amours ; Dépêchons-nous de boire, On ne boit pas toujours. Laissons raisonner les sots Sur le vrai bonheur de la vie ; Notre philosophie Le met parmi les pots. Les biens, le savoir et la gloire N'ôtent point les soucis fâcheux, Et ce n'est qu'à bien boire Que l'on peut être heureux. Sus, sus, du vin partout, versez, garçons, versez, Versez, versez toujours, tant qu'on vous dise assez.
Dorimène Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau.
Monsieur Jourdain Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.
Dorimène Ouais ! Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.
Dorante Comment, Madame ? pour qui prenez-vous Monsieur Jourdain ?
Monsieur Jourdain Je voudrais bien qu'elle me prît pour ce que je dirais.
Dorante Il est homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain , Madame, mange tous les morceaux que vous avez touchés.
Dorimène Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit.
Madame Jourdain Ah ! ah ! je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu'on ne m'y attendait pas. C'est donc pour cette belle affaire-ci, Monsieur mon mari, que vous avez eu tant d'empressement à m'envoyer dîner chez ma sœur ? Je viens de voir un théâtre là-bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comédie, tandis que vous m'envoyez promener ?
Dorante Que voulez-vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre mari dépense son bien, et que c'est lui qui donne ce régal à Madame ? Apprenez que c'est moi, je vous prie ; qu'il ne fait seulement que me prêter sa maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.
Monsieur Jourdain Oui, impertinente, c'est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une personne de qualité. Il me fait l'honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.
Madame Jourdain Ce sont des chansons que cela : je sais ce que je sais.
Dorante Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes.
Madame Jourdain Je n'ai que faire de lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n'est ni beau ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous.
Dorimène Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m'exposer aux sottes visions de cette extravagante.
Monsieur Jourdain Madame ! Monsieur le Comte, faites-lui excuses, et tâchez de la ramener. Ah ! impertinente que vous êtes ! Voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des personnes de qualité.
Monsieur Jourdain Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du repas que vous êtes venue troubler. (On ôte la table.)
Madame Jourdain(sortant.) Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes.
Monsieur Jourdain Vous faites bien d'éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J'étais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je ne m'étais senti tant d'esprit. Qu'est-ce que c'est que cela ?
Monsieur Jourdain Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.
Covielle Lui marchand ? C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.
Monsieur Jourdain Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme.
Covielle Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et par l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.
Covielle Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c'est-à-dire "N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ? "
Covielle Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j'avais vu votre fille "Ah ! me dit-il, marababa sahem" ; c'est-à-dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ! "
Monsieur Jourdain Marababa sahem veut dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle" ?
Monsieur Jourdain Par ma foi ! vous faites bien de me le dire, car pour moi je n'aurais jamais cru que "marababa sahem" eût voulu dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ! " Voilà une langue admirable que ce turc !
Covielle Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ?
Monsieur Jourdain Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, "Ma chère âme. " Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.
Covielle Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage ; et pour avoir un beau-père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays.
Covielle Oui, Mamamouchi ; c'est-à-dire, en notre langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin enfin ! Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre.
Monsieur Jourdain Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui faire mes remercîments.
Covielle Son amour ne peut souffrir aucun retardement.
Monsieur Jourdain Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est que ma fille est une opiniâtre, qui s'est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n'épouser personne que celui-là.
Covielle Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l'a montré ; et l'amour qu'elle a pour l'un, pourra passer aisément à l'autre, et. Je l'entends venir le voilà.
Covielle Ha ! ha ! ha ! Ma foi ! cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par cœur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah ! ah ! Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans, dans une affaire qui s'y passe.
Dorante Ah ! ah ! Covielle , qui t'aurait reconnu ? Comme te voilà ajusté !
Covielle Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur, à deviner, le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain , pour porter son esprit à donner sa fille à mon maître.
Dorante Je ne devine point le stratagème ; mais je devine qu'il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l'entreprends.
Covielle Je sais, Monsieur, que la bête vous est connue.
Covielle Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j'aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l'histoire, tandis que je vous conterai le reste. (Six Turcs entrent gravement deux à deux, au son de tous les instruments.) (Ils portent trois tapis fort longs, dont ils font plusieurs figures, et, à la fin de cette première cérémonie, ils les lèvent) (fort haut ; les Turcs musiciens, et autres joueurs d'instruments, passent par dessous ; quatre Derviches qui accompagnent le) (Mufti ferment cette marche.) (Alors les Turcs étendent les tapis par terre, et se mettent dessus à genoux ; le Mufti est debout au milieu, qui fait une) (invocation avec des contorsions et des grimaces, levant le menton et remuant les mains contre sa tête comme si c'était des) (ailes. Les Turcs se prosternent jusqu'à terre, chantant Alli, puis se relèvent, chantant Alla, ce qu'ils continuent) (alternativement jusqu'à la fin de l'invocation ; puis ils se lèvent tous, chantant Alla ekber.) (Alors les Derviches amènent devant le Mufti le Bourgeois vêtu à la turque, rasé, sans turban, sans sabre, auquel il chante)(gravement ces paroles)
Le Mufti Se ti sabir, Ti respondir ; Se nou sabir, Tazir, tazir. Mi star Mufti Ti qui star ti ? Non intendir Tazir, tazir. (Deux Derviches font retirer le Bourgeois.) (Le Mufti demande aux Turcs de quelle religion est le Bourgeois, et chante)
Le Mufti Dice, Turque, qui star quista, Anabatista, anabatista ?
Le Mufti(sautant et regardant de côté et d'autre.) Giourdina ? Giourdina ? Giourdina ?
Les Turcs(répètent.) Giourdina ! Giourdina ! Giourdina !
Le Mufti Mahameta per Giourdina Mi pregar sera e matina Voler far un Paladina De Giourdina, de Giourdina. Dar turbanta, e dar scarcina Con galera e brigantina Per deffender Palestina. Mahameta per Giourdina, etc... (Après quoi, le Mufti demande aux Turcs si le Bourgeois est ferme dans la religion mahométane, et leur chante ces paroles)
Le Mufti(chante et danse.) Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da. (Après que le Mufti s'est retiré, les Turcs dansent, et répètent ces mêmes paroles.)
Les Turcs Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da. (Le Mufti revient, avec son turban de cérémonie qui est d'une grosseur démesurée, garni de bougies allumées, à quatre ou cinq) (rangs. Deux Derviches l'accompagnent, avec des bonnets pointus garnis aussi de bougies allumées, portant l'Alcoran les deux) (autres Derviches amènent le Bourgeois, qui est tout épouvanté de cette cérémonie, et le font mettre à genoux le dos tourné au) (Mufti, puis, le faisant incliner jusques à mettre ses mains par terre, ils lui mettent l'Alcoran sur le dos, et le font servirde) (pupitre au Mufti, qui fait une invocation burlesque, fronçant le sourcil, et ouvrant la bouche, sans dire mot ; puis parlantavec) véhémence, tantôt radoucissant sa voix, tantôt la poussant d'un enthousiasme à faire trembler, en se poussant les côtes avec les mains, comme pour faire sortir ses paroles, frappant quelquefois les mains sur l'Alcoran, et tournant les feuillets avec (précipitation, et finit enfin en levant les bras, et criant à haute voix Hou.) (Pendant cette invocation, les Turcs assistants chantent Hou, hou, hou, s'inclinant à trois reprises, puis se relèvent de même à) (trois reprises, en chantant Hou, hou, hou, et continuant alternativement pendant toute l'invocation du Mufti.) (Après que l'invocation est finie, les Derviches ôtent l'Alcoran de dessus le dos du Bourgeois, qui crie Ouf, parce qu'il est las) (d'avoir été longtemps en cette posture, puis ils se relèvent.)
Le Mufti(s'adressant au Bourgeois.) Ti non star furba ?
Le Mufti(aux Turcs.) Donar turbanta. Donar turbanta. (Et s'en va.) (Les Turcs répètent tout ce que dit le Mufti, et donnent en dansant et en chantant, le turban au Bourgeois.)
Le Mufti(revient et donne le sabre au Bourgeois.) Ti star nobile, non star fabola. Pigliar schiabola. (Puis il se retire.) (Les Turcs répètent les mêmes mots, mettant tous le sabre à la main ; et six d'entre eux dansent autour du Bourgeois auquel ils) (feignent de donner plusieurs coups de sabre.) (Le Mufti revient, et commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante ces paroles.)
Le Mufti Dara, dara, bastonara, bastonara, bastonara. (Puis il se retire.) (Les Turcs répètent les mêmes paroles, et donnent au Bourgeois plusieurs coups de bâton en cadence.) (Le Mufti revient et chante.)
Le Mufti Non tener honta Questa star l'ultima affronta.
Les Turcs(répètent les mêmes vers.) Le Mufti, au son de tous les instruments, recommence une invocation, appuyé sur ses Derviches après toutes les fatigues de cette cérémonie, les Derviches le soutiennent par-dessous les bras avec respect, et tous les Turcs sautant dansant et chantant autour du Mufti, se retirent au son de plusieurs instruments à la turque.
Madame Jourdain Ah ! mon Dieu ! miséricorde ! Qu'est-ce que c'est donc que cela ? Quelle figure ! Est-ce un momon que vous allez porter ; et est-il temps d'aller en masque ? Parlez donc, qu'est-ce que c'est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
Monsieur Jourdain Voyez l'impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
Monsieur Jourdain(se relevant et s'en allant.) Paix ! insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.
Madame Jourdain Où est-ce qu'il a donc perdu l'esprit ? Courons l'empêcher de sortir. Ah ! ah ! Voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés. (Elle sort.)
Dorante Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu'on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui-là. Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l'amour de Cléonte , et d'appuyer toute sa mascarade c'est un fort galant homme, et qui mérite que l'on s'intéresse pour lui.
Dorimène J'en fais beaucoup de cas, et il est digne d'une bonne fortune.
Dorante Outre cela, nous avons ici, Madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.
Dorimène J'ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante , que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et, pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j'ai résolu de me marier promptement avec vous c'en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le mariage, comme vous savez.
Dorante Ah ! Madame, est-il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?
Dorimène Ce n'est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il fût peu, vous n'auriez pas un sou.
Dorante Que j'ai d'obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur, et vous en userez de la façon qu'il vous plaira.
Dorimène J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme ; la figure en est admirable.
Dorante Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc.
Monsieur Jourdain(après avoir fait les révérences à la turque.) Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions.
Dorimène J'ai été bien aise d'être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.
Monsieur Jourdain Madame, je vous souhaite toute l'année votre rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m'arrivent, et j'ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l'extravagance de ma femme.
Dorimène Cela n'est rien, j'excuse en elle un pareil mouvement ; votre cœur lui doit être précieux, et il n'est pas étrange que la possession d'un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.
Monsieur Jourdain La possession de mon cœur est une chose qui vous est toute acquise.
Dorante Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n'est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu'il sait, dans sa gloire, connaître encore ses amis.
Dorimène C'est la marque d'une âme tout à fait généreuse.
Dorante Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.
Monsieur Jourdain Le voilà qui vient, et j'ai envoyé quérir ma fille pour lui donner la main.
Dorante Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de Monsieur votre beau-père, et l'assurer avec respect de nos très humbles services.
Monsieur Jourdain Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites ? Vous verrez qu'il vous répondra, et il parle turc à merveille. Holà ! où diantre est-il allé ? (à Cléonte) Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande segnore, grande segnore, grande segnore ; et Madame une granda dama, granda dama. Ahi, lui, Monsieur, lui Mamamouchi français, et Madame Mamamouchie française je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l'interprète. Où allez-vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites-lui un peu que Monsieur et Madame sont des personnes de grande qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l'assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.
Monsieur Jourdain Venez, ma fille, approchez-vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l'honneur de vous demander en mariage.
Lucile Comment, mon père, comme vous voilà fait ! est-ce une comédie que vous jouez ?
Monsieur Jourdain Non, non, ce n'est pas une comédie, c'est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d'honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le mari que je vous donne.
Monsieur Jourdain Ah ! que de bruit ! Allons, vous dis-je. Çà votre main.
Lucile Non, mon père, je vous l'ai dit, il n'est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de... (Reconnaissant Cléonte .) il est vrai que vous êtes mon père, je vous dois entière obéissance, et c'est à vous à disposer de moi selon vos volontés.
Monsieur Jourdain Ah ! je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir, et voilà qui me plaît, d'avoir une fille obéissante.
Madame Jourdain Comment donc ? qu'est-ce que c'est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant ?
Monsieur Jourdain Voulez-vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n'y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
Madame Jourdain C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet assemblage ?
Monsieur Jourdain Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.
Covielle(à part.) Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc ?
Madame Jourdain Oui, voilà qui est fait ; je consens au mariage.
Monsieur Jourdain Ah ! voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savais bien qu'il vous expliquerait ce que c'est que le fils du Grand Turc.
Madame Jourdain Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire.
Dorante C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, Madame et moi.
Monsieur Jourdain Je la donne au truchement ; et ma femme à qui la voudra.
Covielle Monsieur, je vous remercie. Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire à Rome. (La comédie finit par un petit ballet qui avait été préparé par Cléonte.)
Un homme vient donner les livres du ballet, qui d'abord est fatigué par une multitude de gens de provinces différentes, qui crient en musique pour en avoir, et par trois Importuns, qu'il trouve toujours sur ses pas.
DIALOGUE DES GENS qui en musique demandent des livres.
Tous À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur.
Homme du bel air Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient. Quelques livres ici, les dames vous en prient.
Autre homme du bel air Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité D'en jeter de notre côté.
Femme du bel air Mon Dieu ! qu'aux personnes bien faites On sait peu rendre honneur céans.
Autre Femme du bel air Ils n'ont des livres et des bancs Que pour Mesdames les grisettes.
Gascon Aho ! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille ! J'ai déjà lé poumon usé. Bous boyez qué chacun mé raille ; Et jé suis escandalisé De boir és mains dé la canaille Cé qui m'est par bous refusé.
Autre Gascon Eh cadédis ! Monseu, boyez qui l'on pût être Un libret, je bous prie, au varon d'Asbarat. Jé pense, mordy, qué lé fat N'a pas l'honnur dé mé connaître.
Le Suisse Mon'-sieur le donneur de papieir, Que veul dir sti façon de fifre ? Moy l'écorchair tout mon gosieir À crieir, Sans que je pouvre afoir ein lifre Pardy, mon foi ! Mon'-sieur, je pense fous l'être ifre. Vieux bourgeois babillard De tout ceci, franc et net, Je suis mal satisfait ; Et cela sans doute est laid, Que notre fille, Si bien faite et si gentille, De tant d'amoureux l'objet, N'ait pas à son souhait Un livre de ballet, Pour lire le sujet Du divertissement qu'on fait, Et que toute notre famille Si proprement s'habille, Pour être placée au sommet De la salle, où l'on met Les gens de Lantriguet De tout ceci, franc et net, Je suis mal satisfait, Et cela sans doute est laid. Vieille bourgeoise babillarde Il est vrai que c'est une honte, Le sang au visage me monte, Et ce jeteur de vers qui manque au capital L'entend fort mal ; C'est un brutal, Un vrai cheval, Franc animal, De faire si peu de compte D'une fille qui fait l'ornement principal Du quartier du Palais-Royal, Et que ces jours passés un comte Fut prendre la première au bal. Il l'entend mal ; C'est un brutal, Un vrai cheval, Franc animal.
Hommes et femmes du bel air Ah ! quel bruit ! Quel fracas ! Quel chaos ! Quel mélange ! Quelle confusion ! Quelle cohue étrange ! Quel désordre ! Quel embarras ! On y sèche. L'on n'y tient pas.
Suisse Mon foi ! moi le foudrais être hors de dedans.
Vieux bourgeois babillard Allons, ma mie, Suivez mes pas, Je vous en prie, Et ne me quittez pas On fait de nous trop peu de cas, Et je suis las De ce tracas Tout ce fatras, Cet embarras Me pèse par trop sur les bras. S'il me prend jamais envie De retourner de ma vie À ballet ni comédie, Je veux bien qu'on m'estropie. Allons, ma mie, Suivez mes pas, Je vous en prie, Et ne me quittez pas ; On fait de nous trop peu de cas.
Vieille bourgeoise babillarde Allons, mon mignon, mon fils, Regagnons notre logis, Et sortons de ce taudis, Où l'on ne peut être assis Ils seront bien ébaubis Quand ils nous verront partis. Trop de confusion règne dans cette salle, Et j'aimerais mieux être au milieu de la Halle. Si jamais je reviens à semblable régale, Je veux bien recevoir des soufflets plus de six. Allons, mon mignon, mon fils, Regagnons notre logis, Et sortons de ce taudis, Où l'on ne peut être assis.
Tous À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur.
Les Espagnols Sé que me muero de amor, Y solicito el dolor. Aun muriendo de querer, De tan buen ayre adolezco, Que es mas de lo que padezco Lo que quiero padecer, Y no pudiendo exceder À mi deseo el rigor. Sé que me muero de amor, Y solicito el dolor. Lisonxeame la suerte Con piedad tan advertida, Que me assegura la vida En el riesgo de la muerte. Vivir de su golpe fuerte Es de mi salud primor. Sé que, etc. (Six Espagnols dansent.)
Trois musiciens espagnols Ay ! que locura, con tanto rigor Quexarse de Amor, Del niño bonito Que todo es dulçura ! Ay ! que locura ! Ay ! que locura !
Espagnol(chantant.) El dolor solicita El que al dolor se da ; Y nadie de amor muere, Sino quien no save amar.
Deux Espagnols Dulce muerte es el amor Con correspondencia ygual ; Y si esta gozamos o, Porque la quieres turbar ?
Espagnol Alegrese enamorado, Y tome mi parecer ; Que en esto de querer, Todo es hallar el vado.
Tous trois ensemble Vaya, vaya de fiestas ! Vaya de vayle ! Alegria, alegria, alegria ! Que esto de dolor es fantasia.
Une musicienne italienne fait le premier récit, dont voici les paroles
Musicienne italienne Di rigori armata il seno, Contro amor mi ribellai ; Ma fui vinta in un baleno In mirar duo vaghi rai ; Ahi ! che resiste puoco Cor di gelo a stral di fuoco ! Ma si caro è'l mio tormento, Dolce è sí la piaga mia, Ch'il penare è'l mio contento, E'l sanarmi è tirannia. Ahi ! che più giova e piace, Quanto amor è più vivace ! (Après l'air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin représentent une nuit à la manière des) (comédiens italiens, en cadence. Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui) (suivent)
Le musicien italien Bel tempo che vola Rapisce il contento ; D'Amor nella scola Si coglie il momento.
La musicienne Insin che florida Ride l'età, Che pur tropp' orrida Da noi sen và.
Tous deux Sù cantiamo, Sù godiamo Né bei dì di gioventù Perduto ben non si racquista più.
Musicien Pupilla che vaga Mill' alme incatena Fà dolce la piaga, Felice la pena.
Musicienne Ma poiche frigida Langue l'età, Più l'alma rigida Fiamme non ha
Tous deux Sù cantiamo, etc. (Après le dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une réjouissance.)
Deux musiciens poitevins dansent et chantent les paroles qui suivent.
Deux musiciens Ah ! qu'il fait beau dans ces bocages ! Ah ! que le Ciel donne un beau jour !
Autre musicien Le rossignol, sous ces tendres feuillages, Chante aux échos son doux retour Ce beau séjour, Ces doux ramages, Ce beau séjour Nous invite à l'amour.
Deux musiciens Vois, ma Climène, Vois sous ce chêne S'entre-baiser ces oiseaux amoureux ; Ils n'ont rien dans leurs vœux Qui les gêne ; De leurs doux feux Leur âme est pleine. Qu'ils sont heureux ! Nous pouvons tous deux, Si tu le veux, Être comme eux. (Six autres Français viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes et trois en femmes, accompagnés de huit) (flûtes et de hautbois, et dansent les menuets.)
Tout cela finit par le mélange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute l'assistance, qui chante les deux vers qui suivent
Les trois nations Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons-nous ! Les Dieux mêmes, les Dieux n'en ont point de plus doux.
(FIN)
Résumé & indications
Le Bourgeois gentilhomme de Molière est une comédie-ballet emblématique, où la farce, la satire sociale et la musique s’entrelacent pour dresser le portrait jubilatoire d’un homme obsédé par l’ascension sociale. Sous le rire et l’exubérance, la pièce interroge la fascination pour les apparences, le ridicule du snobisme et la violence symbolique des hiérarchies sociales.
Monsieur Jourdain, riche bourgeois, rêve de devenir gentilhomme. Pour cela, il s’entoure de maîtres en tous genres — musique, danse, escrime, philosophie — qui profitent de sa naïveté et de son désir de reconnaissance. Il singe les codes de la noblesse sans jamais en comprendre l’esprit, accumulant les maladresses et les humiliations. Autour de lui, sa famille et ses proches tentent tant bien que mal de ramener la raison, tandis que d’autres exploitent sa vanité pour servir leurs propres intérêts. La pièce ne se moque pas seulement de Jourdain, mais d’un système social fondé sur l’imitation et l’exclusion.
Pour les comédiens, Le Bourgeois gentilhomme est une œuvre d’une richesse exceptionnelle. Le rôle de Monsieur Jourdain est une partition comique majeure, exigeant une grande précision corporelle, un sens aigu du rythme et une capacité à rendre le personnage à la fois ridicule et profondément humain. Jourdain n’est pas un simple imbécile : il est sincère dans son désir de s’élever, et c’est cette sincérité qui le rend attachant. Les maîtres, figures de la flatterie intéressée, offrent des contrepoints savoureux, tandis que Madame Jourdain, Nicole, Cléonte et Dorimène apportent une lucidité ou une ironie nécessaires à l’équilibre de la pièce.
La langue et le corps sont indissociables. Le comique naît autant des situations que du travail physique : postures exagérées, maladresses, chorégraphies absurdes. Les scènes célèbres — la leçon de philosophie, la cérémonie turque — demandent une rigueur extrême pour que le burlesque reste lisible et efficace. La musique et la danse ne sont pas des ornements, mais des moteurs dramaturgiques qui prolongent et amplifient la satire.
Pour la mise en scène, Le Bourgeois gentilhomme offre une grande liberté. L’esprit baroque et la comédie-ballet peuvent être pleinement assumés, ou bien réinterprétés dans un univers plus contemporain, où la quête de distinction sociale prend d’autres formes : réussite économique, image médiatique, codes culturels élitistes. Le spectacle peut alors devenir une réflexion joyeuse sur la fabrication sociale du ridicule et le désir universel de reconnaissance.
Monter Le Bourgeois gentilhomme, c’est célébrer un théâtre total, où le rire, le mouvement et la musique se répondent sans cesse. Pour les acteurs comme pour les metteurs en scène, c’est une œuvre exigeante et généreuse, qui rappelle que chez Molière, la comédie est une fête — mais une fête qui regarde lucidement les travers humains et les illusions sociales.
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