La scène se passe à Paris.
Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d'écrire travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a voulu faire ; et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.
La décoration représente un lieu champêtre, et néanmoins fort agréable.
Églogue en musique et en danse
Flore Quittez, quittez vos troupeaux, Venez, bergers, venez, bergères, Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux ; Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères Et réjouir tous ces hameaux. Quittez, quittez vos troupeaux, Venez, bergers, venez, bergères, Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.
Climène et Daphné Berger, laissons là tes feux Voilà Flore qui nous appelle.
Flore La voici ; silence, silence ! Vos voeux sont exaucés, LOUIS est de retour ; Il ramène en ces lieux les plaisirs et l'amour, Et vous voyez finir vos mortelles alarmes. Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis ; Il quitte les armes Faute d'ennemis.
Tous Ah ! quelle douce nouvelle ! Qu'elle est grande ! qu'elle est belle ! Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux ! Que de succès heureux ! Et que le ciel a bien rempli nos voeux ! Ah ! quelle douce nouvelle ! Qu'elle est grande ! qu'elle est belle ! (Autre entrée de ballet) (Tous les bergers et bergères expriment par des danses les transports de leur joie.)
Flore De vos flûtes bocagères Réveillez les plus beaux sons ; LOUIS offre à vos chansons La plus belle des matières. Après cent combats, Où cueille son bras Une ample victoire, Formez entre vous Cent combats plus doux Pour chanter sa gloire.
Tous Formons entre nous Cent combats plus doux Pour chanter sa gloire.
Flore Mon jeune amant, dans ce bois, Des présents de mon empire Prépare un prix à la voix Qui saura le mieux nous dire Les vertus et les exploits Du plus auguste des rois.
Tircis et Dorilas Plus beau sujet, plus belle récompense Peuvent-ils animer un coeur ? (Les violons jouent un air pour animer les deux bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se placer au pied d'un arbre qui est au milieu du théâtre, avec deux Zéphyrs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux côtés de la scène.)
Tircis Quand la neige fondue enfle un torrent fameux, Contre l'effort soudain de ses flots écumeux, Il n'est rien d'assez solide Digues, châteaux, villes et bois, Hommes et troupeaux à la fois, Tout cède au courant qui le guide. Tel, et plus fier et plus rapide, Marche LOUIS dans ses exploits. (Ballet) (Les bergers et bergères du côté de Tircis dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.)
Dorilas Le foudre menaçant qui perce avec fureur L'affreuse obscurité de la nue enflammée Fait, d'épouvante et d'horreur, Trembler le plus ferme coeur ; Mais, à la tête d'une armée, LOUIS jette plus de terreur. (Entrée de ballet) (Les bergers et bergères du côté de Dorilas font de même que les autres.)
Tircis Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés Par un brillant amas de belles vérités Nous voyons la gloire effacée ; Et tous ces fameux demi-dieux, Que vante l'histoire passée, Ne sont point à notre pensée Ce que LOUIS est à nos yeux. (Entrée de ballet) (Les bergers et bergères de son côté font encore la même chose.)
Dorilas LOUIS fait à nos temps, par ses faits inouïs, Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire Des siècles évanouis ; Mais nos neveux, dans leur gloire, N'auront rien qui fasse croire Tous les beaux faits de LOUIS. (Entrée de ballet) (Les bergères de son côté font encore de même, après quoi les deux parties se mêlent.)
Pan(suivi de six Faunes.) Laissez, laissez, bergers, ce dessein téméraire. Eh ! que voulez vous faire ? Chanter sur vos chalumeaux Ce qu'Apollon sur sa lyre, Avec ses chants les plus beaux, N'entreprendrait pas de dire ? C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire ; C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire Pour tomber dans le fond des eaux. Pour chanter de LOUIS l'intrépide courage, Il n'est point d'assez docte voix, Point de mots assez grands pour en tracer l'image ; Le silence est le langage Qui doit louer ses exploits. Consacrez d'autres soins à sa pleine victoire ; Vos louanges n'ont rien qui flatte ses désirs Laissez, laissez là sa gloire, Ne songez qu'à ses plaisirs.
Tous Laissons, laissons là sa gloire, Ne songeons qu'à ses plaisirs.
Flore(à Tircis et à Dorilas.) Bien que, pour étaler ses vertus immortelles, La force manque à vos esprits, Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix, Dans les choses grandes et belles, Il suffit d'avoir entrepris. (Entrée de ballet) (Les deux Zéphyrs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu'ils viennent donner ensuite aux deux bergers.)
Climène et Daphné(en leur donnant la main.) Dans les choses grandes et belles, Il suffit d'avoir entrepris.
Tircis et Dorilas Ah ! que d'un doux succès notre audace est suivie !
Flore et Pan Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais.
Flore et Pan Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie !
Tous: Joignons tous dans ces bois Nos flûtes et nos voix Ce jour nous y convie Et faisons aux échos redire mille fois LOUIS est le plus grand des rois ; Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! (Dernière et grande entrée de ballet) (Faunes, bergers et bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse ; après quoi ils se vont préparer pour la comédie.)
Argan (seul dans sa chambre, assis, une table devant lui, compte des parties d'apothicaire avec des jetons ; il fait, parlant à lui-même, les dialogues suivants :) Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt ; trois et deux font cinq. "Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient, pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur ? " Ce qui me plaît de monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles. "Les entrailles de monsieur, trente sols. " Oui ; mais, monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil ; il faut être aussi raisonnable et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement ! Je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit ; vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols ; et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, trente sols. " Avec votre permission, dix sols. "Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif et somnifère, composé pour faire dormir monsieur, trente-cinq sols. " Je ne me plains pas de celui-là ; car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize, et dix-sept sols six deniers. "Plus, du vingt cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de monsieur, quatre livres. " Ah ! monsieur Fleurant, c'est se moquer : il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols. "Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer monsieur, trente sols. " Bon, dix et quinze sols. "Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de monsieur, trente sols. " Dix sols, monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de monsieur, réitéré le soir, comme dessus, trente sols. " Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus, du vingt-septième, une bonne médecine, composée pour hâter d'aller et chasser dehors les mauvaises humeurs de monsieur, trois livres. " Bon, vingt et trente sols ; je suis bien aise que vous soyez raisonnable. "Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié et dulcoré pour adoucir, lénifier, tempérer et rafraîchir le sang de monsieur, vingt sols. " Bon, dix sols. "Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirop de limon et grenades, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres. " Ah ! monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade ; contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix et dix font vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc que, de ce mois, j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et, l'autre mois, il y avait douze médecines et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai à monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne. J'ai beau dire : on me laisse toujours seul : il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il agite une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin. Point d'affaire. Drelin, drelin, drelin. Ils sont sourds... Toinette ! Drelin, drelin, drelin. Tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine ! Drelin, drelin, drelin. J'enrage ! (Il ne sonne plus, mais il crie.) Drelin, drelin, drelin. Carogne, à tous les diables ! Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin drelin, drelin. Voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin. Ah ! mon Dieu ! Ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.
Toinette (faisant semblant de s'être cogné la tête.) Diantre soit fait de votre impatience ! Vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d'un volet.
Argan Quoi ! il faudra encore que je n'aie pas le plaisir de quereller !
Toinette Querellez tout votre soûl : je le veux bien.
Argan Tu m'en empêches, chienne, en m'interrompant à tous coups !
Toinette Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j'aie le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n'est pas trop. Ah !
Argan Allons, il faut en passer par là. Ote-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opéré ?
Toinette Ma foi ! je ne me mêle point de ces affaires-là ; c'est à monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu'il en a le profit.
Argan Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l'autre que je dois tantôt prendre.
Toinette Ce monsieur Fleurant-là et ce monsieur Purgon s'égayent sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait, et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour faire tant de remèdes.
Argan Taisez-vous, ignorante ! ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille Angélique : j'ai à lui dire quelque chose.
Toinette La voici qui vient d'elle-même : elle a deviné votre pensée.
Angélique Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?
Toinette Je m'en doute assez : de notre jeune amant ; car c'est sur lui depuis six jours que roulent tous nos entretiens ; et vous n'êtes point bien, si vous n'en parlez à toute heure.
Angélique Puisque tu connais cela, que n'es-tu donc la première à m'en entretenir ? Et que ne m'épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?
Toinette Vous ne m'en donnez pas le temps ; et vous avez des soins là-dessus qu'il est difficile de prévenir.
Angélique Je t'avoue que je ne saurais me lasser de te parler de lui, et que mon cœur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir à toi. Mais, dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui ?
Angélique Dis-moi un peu : ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopinée de notre connaissance ?
Angélique Et qu'il n'est rien de plus fâcheux que la contrainte où l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le ciel nous inspire ?
Angélique Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit ?
Toinette Eh ! eh ! ces choses-là parfois sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la vérité et j'ai vu de grands comédiens là-dessus.
Angélique Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! de la façon qu'il parle, serait-il bien possible qu'il ne me dît pas vrai ?
Toinette En tout cas, vous en serez bientôt éclaircie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu'il était de vous faire demander en mariage est une prompte voie à vous faire connaître s'il vous dit vrai ou non. Ç'en sera là la bonne preuve.
Angélique Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
Argan (se met dans sa chaise.) Oh çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas. On vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela ? Vous riez ? Cela est plaisant oui, ce mot de mariage ! Il n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles. Ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.
Angélique Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
Argan Je suis bien aise d'avoir une fille si obéissante : la chose est donc conclue, et je vous ai promise.
Angélique C'est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.
Argan Ma femme, votre belle-mère, avait envie que je vous fasse religieuse, et votre petite sœur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée à cela.
Angélique Puisque votre consentement m'autorise à vous pouvoir ouvrir mon cœur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connaître il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclination que, dès cette première vue, nous avons prise l'un pour l'autre.
Argan Ils ne m'ont pas dit cela ; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garçon bien fait.
Argan Eh bien, c'est le neveu de monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frère le médecin, monsieur Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, monsieur Purgon, monsieur Fleurant et moi ; et demain ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est-ce ? Vous voilà tout ébaubie !
Angélique C'est, mon père, que je connais que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre.
Toinette Quoi ! monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et, avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?
Argan Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es ?
Toinette Mon Dieu ! tout doux. Vous allez d'abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter. Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un tel mariage ?
Argan Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je le suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances.
Toinette Eh bien, voilà dire une raison, et il y a du plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, monsieur, mettez la main à la conscience ; est-ce que vous êtes malade ?
Argan Comment, coquine ! si je suis malade ! Si je suis malade, impudente !
Toinette Eh bien, oui, monsieur, vous êtes malade ; n'ayons point de querelle là-dessus. Oui, vous êtes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin.
Argan C'est pour moi que je lui donne ce médecin, et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père.
Toinette Ma foi, monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil ?
Toinette Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de monsieur Diafoirus, de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.
Argan J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout héritier ; et, de plus, monsieur Purgon qui n'a ni femme ni enfants, lui donne tout son bien en faveur de ce mariage ; et monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.
Toinette Il faut qu'il ait tué bien des gens pour s'être fait si riche.
Argan Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.
Toinette Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là : je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari ; et elle n'est point faite pour être madame Diafoirus.
Argan Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.
Béline Mon Dieu ! mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'aient leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités, à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle ; et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on prend. Holà ! Toinette !
Béline Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?
Toinette (d'un ton doucereux.) Moi, madame ? Hélas ! je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu'à complaire à monsieur en toutes choses.
Toinette Il nous a dit qu'il voulait donner sa fille en mariage au fils de monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvais le parti avantageux pour elle, mais que je croyais qu'il ferait mieux de la mettre dans un couvent.
Béline Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a raison.
Argan Ah ! m'amour, vous la croyez ? C'est une scélérate ; elle m'a dit cent insolences.
Béline Eh bien, je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Ecoutez, Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles.
Argan Ah ! ma mie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi !
Béline (accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan.) Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.
Toinette (lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant.) Et celui-ci pour vous garder du serein.
Argan (se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette.) Ah ! coquine, tu veux m'étouffer.
Béline Hé, là ! hé, là ! Qu'est-ce que c'est donc ?
Argan (tout essoufflé, se jette dans sa chaise.) Ah ! ah ! ah ! je n'en puis plus.
Béline Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.
Argan Vous ne connaissez pas, m'amour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m'a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines et de douze lavements pour réparer tout ceci.
Béline Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.
Argan Pour tâcher de reconnaître l'amour que vous me portez, je veux, mon cœur, comme je vous ai dit, faire mon testament.
Béline Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurais souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.
Argan Je vous avais dit de parler pour cela à votre notaire.
Béline Le voilà là-dedans, que j'ai amené avec moi.
Argan Approchez, monsieur de Bonnefoi, approchez. Prenez un siège, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l'ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire.
Béline Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.
Le Notaire Elle m'a, monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j'ai à vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.
Le Notaire La Coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourrait faire : mais, à Paris et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel entre vifs ; encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du premier mourant.
Argan Voilà une coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin ! J'aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.
Le Notaire Ce n'est point à des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire sévères là-dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi : ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d'une affaire et trouver des moyens d'éluder la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses ; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sol de notre métier.
Argan Ma femme m'avait bien dit, monsieur, que vous étiez fort habile et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien et en frustrer mes enfants ?
Le Notaire Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme, par votre testament, tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations non suspectes au profit de divers créanciers qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant ou des billets, que vous pourrez avoir payables au porteur.
Béline Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient doute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
Béline Et je suivrai vos pas, pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous.
Argan Ma mie, vous me fendez le cœur ! Consolez-vous, je vous en prie. Le Notaire Ces larmes sont hors de saison ; et les choses n'en sont point encore là.
Béline Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement.
Argan Tout le regret que j'aurai, si je meurs, ma mie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avait dit qu'il m'en ferait faire un.
Argan Il faut faire mon testament, m'amour, de la façon que monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par monsieur Damon, et l'autre par monsieur Gérante.
Béline Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah !... Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve ?
Toinette Les voilà avec un notaire, et j'ai ouï parler de testament. Votre belle-mère ne s'endort point : et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts, où elle pousse votre père.
Angélique Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon cœur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrémité où je suis.
Toinette Moi, vous abandonner ! J'aimerais mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir l'inclination pour elle ; et j'ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire, j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais, pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre père et de votre belle-mère.
Angélique Tâche, je t'en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu'on a conclu.
Toinette Je n'ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant ; et il m'en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard ; mais demain, de grand matin, je l'envoierai quérir, et il sera ravi de...
(Le théâtre change et représente une ville.) (Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le guet, composé de musiciens et de danseurs.)
Polichinelle O amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es-tu allé mettre dans la cervelle ? A quoi t'amuses-tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l'abandon ; tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et tout cela, pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne ; une diablesse qui te rembarre et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point à raisonner là-dessus. Tu le veux, amour : il faut être tout comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde à un homme de mon âge ; mais qu'y faire ? On n'est pas sage quand on veut ; et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. O nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible. Notte e dî v'amo e v'adoro Cerco un sî per mio ristoro ; Ma se voi dite di nô, Bella ingrata, io morirô. Frà la speranza S'afflige il cuore, In lontananza Consuma l'hore ; Si dolce inganno Che mi figura Breve l'affanno, Ahi ! troppo dura. Cosi per tropp' amar languisco e muoro. Notte e dî v'amo e v'adoro Cerco un sî per mio ristoro ; Ma se voi dite di nô, Bella ingrata, io morirô. Se non dormite, Almen Pensate Alle ferite Ch'al cuor mi fate. Deh ! almen fingete, Per mio conforto, Se m'uccidete, D'haver il torto Vostra pietà mi scemarà il martoro. Notte e dî v'amo e v'adoro Cerco un sî per mio ristoro ; Ma se voi dite di nô, Bella ingrata, io morirô.
Une vieille (se présente à la fenêtre, et répond au seigneur Polichinelle en se moquant de lui.) Zerbinetti, ch' ong' hor con finti sguardi, Mentiti desiri, Fallaci sospiri, Accenti buggiardi, Di fede vi pregiate, Ah ! che non m'ingannate. Che già so per prova, Ch' in voi non si trova Costanza nè fede. Oh ! quanto è pazza colei che vi crede ! Quei sguardi languidi Non m'innamorano, Quei sospir fervidi Più non m'infiammano, Vel giuro a fe. Zerbino misero, Del vostro piangere Il mio cuor libero Vuol sempre ridere ; Credet' a me Che già so per prova, Ch' in voi non si trova Costanza nè fede. Oh ! quanto è pazza colei che vi crede ! (Violons).
Polichinelle Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ! (Violons.) Paix là ! taisez-vous, violons ! Laissez-moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable. (Violons.) Taisez-vous, vous dis-je ! c'est moi qui veux chanter. (Violons.) Paix donc ! (Violons.) Ouais ! (Violons.) Ahi ! (Violons.) Est-ce pour rire ? (Violons.) Ah ! que de bruit ! (Violons.) Le diable vous emporte ! (Violons.) J'enrage ! (Violons.) Vous ne vous tairez pas ? Ah ! Dieu soit loué. (Violons.) Encore ! (Violons.) Peste des violons ! (Violons.) La sotte musique que voilà. (Violons.) (chantant pour se moquer des violons.) La, la, la, la, la, la. (Violons.) La, la, la, la, la, la. (Violons.) La, la, la, la, la, la. (Violons.) La, la, la, la, la, la. (Violons.) La, la, la, la, la, la. (Violons.) (avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue en disant : Plin, tan, plan, etc.) Par ma foi, cela me divertit. Poursuivez, messieurs les violons ; vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez, je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu'on veut ! Oh ! sus, à nous. Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan, plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth d'accord. Plin, plin, plin. Plin, tan, plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plan. J'entends du bruit. Mettons mon luth contre la porte.
Archers (passant dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent en chantant :) Qui va là ? qui va là ?
Polichinelle (bas.) Qui diable est-ce là ? Est-ce que c'est la mode de parler en musique ?
L'Archer Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.
Polichinelle (feignant d'être bien hardi.) Mon nom est : Va te faire pendre !
L'Archer Ici, camarades, ici. Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi. (Entrée de ballet) Tout le guet vient qui cherche Polichinelle dans la nuit. (Violons et danseurs.)
Polichinelle Donnez-moi mon mousqueton... (Violons et danseurs.)
Polichinelle (faisant semblant de tirer un coup de pistolet.) Poue ! (Ils tombent tous, et s'enfuient.)
Polichinelle (en se moquant.) Ah ! ah ! ah ! ah ! comme je leur ai donné l'épouvante ! Voilà de sottes gens, d'avoir peur de moi, qui ai peur des autres ! Ma foi, il n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avais tranché du grand seigneur et n'avais fait le brave, ils n'auraient pas manqué de me happer. Ah ! ah ! ah ! (Les archers se rapprochent et, ayant entendu ce qu'il disait, ils le saisissent au collet.)
Archers Nous le tenons. A nous, camarades, à nous ! Dépêchez ; de la lumière. (Tout le guet vient avec des lanternes.)
Archers Ah ! traître, ah ! fripon ! c'est donc vous ? Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, Insolent, effronté, coquin, filou, voleur, Vous osez nous faire peur !
Archers Non, non, non, point de raison ; Il faut vous apprendre à vivre. En prison, vite en prison.
Polichinelle Eh ! n'est-il rien, messieurs, qui soit capable d'attendrir vos cœurs.
Archers Il est aisé de nous toucher ; Et nous sommes humains, plus qu'on ne saurait croire. Donnez-nous seulement six pistoles pour boire, Nous allons vous lâcher.
Polichinelle Hélas ! messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sol sur moi.
Archers Au défaut de six pistoles, Choisissez donc, sans façon, D'avoir trente croquignoles, Ou douze coups de bâton.
Polichinelle Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
Archers Allons, préparez-vous, Et comptez bien les coups. (Entrée de ballet) (Les archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.)
Polichinelle Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.
Archers Ah ! ah ! vous en voulez passer ! Allons, c'est à recommencer.
Polichinelle Ah ! messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus ; et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bâton que de recommencer.
Archers Soit, puisque le bâton est pour vous plus charmant, vous aurez contentement. (Entrée de ballet) (Les archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.)
Polichinelle Un, deux, trois, quatre, cinq, six. Ah ! ah ! ah ! je n'y saurais plus résister. Tenez, messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
Archers Ah ! l'honnête homme ! Ah ! l'âme noble et belle ! Adieu, seigneur ; adieu, seigneur Polichinelle.
Toinette Ah ! ah ! c'est vous ! Quelle surprise ! Que venez-vous faire céans ?
Cléante Savoir ma destinée, parler à l'aimable Angélique, consulter les sentiments de son cœur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti.
Toinette Oui ; mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique, il faut des mystères, et l'on vous a dit l'étroite garde où elle est retenue ; qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne ; et que ce ne fut que la curiosité d'une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie qui donna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure.
Cléante Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son maître de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place.
Toinette Voici son père. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là.
Argan Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin, dans ma chambre, douze allées et douze venues ; mais j'ai oublié à lui demander si c'est en long ou en large.
Toinette (raillant.) Ne parlez pas si haut, de peur d'ébranler le cerveau de monsieur.
Cléante Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout, et de voir que vous vous portez mieux.
Toinette (feignant d'être en colère.) Comment ! qu'il se porte mieux ! cela est faux. Monsieur se porte toujours mal.
Cléante J'ai ouï dire que monsieur était mieux, et je lui trouve bon visage.
Toinette Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.
Cléante Monsieur, j'en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de mademoiselle votre fille ; il s'est vu obligé d'aller à la campagne pour quelques jours ; et, comme son ami intime, il m'envoie à sa place pour lui continuer ses leçons, de peur qu'en les interrompant, elle ne vînt à oublier ce qu'elle sait déjà.
Angélique J'ai songé cette nuit que j'étais dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne, faite tout comme monsieur, s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étais ; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit.
Cléante Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant ; et mon bonheur serait grand sans doute, si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il n'y a rien que je ne fisse pour...
Toinette (par dérision.) Ma foi, monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disais hier. Voici monsieur Diafoirus le père et monsieur Diafoirus le fils qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie ; et votre fille va être charmée de lui.
Argan ( à Cléante, qui feint de vouloir s'en aller.) Ne vous en allez point, monsieur. C'est que je marie ma fille ; et voilà qu'on lui amène son prétendu mari, qu'elle n'a point encore vu.
Cléante C'est m'honorer beaucoup, monsieur, de vouloir que je sois témoin d'une entrevue si agréable.
Argan C'est le fils d'un habile médecin ; et le mariage se fera dans quatre jours.
Argan (mettant la main à son bonnet, sans l'ôter.) Monsieur Purgon, monsieur, m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier : vous savez les conséquences.
Monsieur Diafoirus Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodité. Ils parlent tous deux en même temps, s'interrompant et confondant.
Monsieur Diafoirus A vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit:) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
Thomas Diafoirus (est un grand benêt nouvellement sorti des écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps.) N'est-ce pas par le père qu'il convient de commencer.
Thomas Diafoirus Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir et révérer en vous un second père, mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré ; mais vous m'avez choisi. Il m'a reçu par nécessité ; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et, d'autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre, par avance, les très humbles et très respectueux hommages.
Toinette Vivent les collèges d'où l'on sort si habile homme !
Thomas Diafoirus Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendait un son harmonieux lorsqu'elle venait à être éclairée des rayons du soleil, tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés et, comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon cœur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce cœur qui ne respire et n'ambitionne autre gloire que d'être toute sa vie, mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et mari.
Toinette (en le raillant.) Voilà ce que c'est que d'étudier ! on apprend à dire de belles choses.
Cléante Que monsieur fait merveilles et que, s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
Toinette Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable, s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.
Argan Allons, vite, ma chaise, et des sièges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire monsieur votre fils ; et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
Monsieur Diafoirus Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père ; mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient, en parlent comme d'un garçon, qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire ; et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon, disais-je en moi-même : les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se raidissait contre les difficultés ; et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire, sans vanité que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. Il s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine.
Thomas Diafoirus (tirant de sa poche une grande thèse roulée, qu'il présente à Angélique.) J'ai, contre les circulateurs, soutenu une thèse, qu'avec la permission de monsieur, j'ose présenter à mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
Angélique Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.
Toinette Donnez, donnez. Elle est toujours bonne à prendre pour l'image : cela servira à parer notre chambre.
Thomas Diafoirus Avec la permission aussi de monsieur, je vous invite à venir voir, l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
Toinette Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
Monsieur Diafoirus Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter ; qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique, et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
Argan N'est-ce pas votre intention, monsieur, de le pousser à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?
Monsieur Diafoirus A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable ; et j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux pour nous autres demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et, pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
Toinette Cela est plaisant ! et ils sont bien impertinents de vouloir que, vous autres messieurs, vous les guérissiez. Vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
Monsieur Diafoirus Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.
Argan (à Cléante.) Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.
Cléante J'attendais vos ordres, monsieur ; et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec mademoiselle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. A Angélique, lui donnant un papier. Tenez, voilà votre partie.
Cléante (bas, à Angélique.) Ne vous défendez point, s'il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter. (Haut.) Je n'ai pas une voix à chanter ; mais ici il suffit que je me fasse entendre ; et l'on aura la bonté de m'excuser, par la nécessité où je me trouve de faire chanter mademoiselle.
Cléante C'est proprement ici un petit opéra impromptu ; et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
Cléante (Sous le nom d'un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant.) Voici le sujet de la scène. Un berger était attentif aux beautés d'un spectacle qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, maltraitait une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et, après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versait des larmes qu'il trouva les plus belles du monde. Hélas ! dit-il en lui-même, est-on capable d'outrager une personne si aimable ! Et quel inhumain, quel barbare ne serait touché par de telles larmes ? Il prend soin de les arrêter, ces larmes qu'il trouve si belles ; et l'aimable bergère prend soin, en même temps, de le remercier de son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n'y peut résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remerciement ? Et que ne voudrait-on pas faire, à quels services, à quels dangers ne serait-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment, des touchantes douceurs d'une âme si reconnaissante ? Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable bergère ; et, de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée ; mais la grande contrainte où l'on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre ; et il en obtient d'elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais, dans le même temps, on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger ! Le voilà accablé d'une mortelle douleur, il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre ; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sentiments et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour ; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'aimable bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit d'une colère dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son respect et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi (Il chante.) Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ; Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées. Apprenez-moi ma destinée Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
Angélique (répond en chantant.) Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire C'est vous en dire assez.
Argan Ouais ! je ne croyais pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
Cléante Hélas ! belle Philis, Se pourrait-il que l'amoureux Tircis Eût assez de bonheur Pour avoir quelque place dans votre cœur ?
Angélique Je ne m'en défends point dans cette peine extrême Oui, Tircis, je vous aime.
Cléante O parole pleine d'appas ! Ai-je bien entendu ? Hélas ! Redites-la, Philis ; que je n'en doute pas.
Cléante Recommencez cent fois ; ne vous en lassez pas.
Angélique Je vous aime, je vous aime ; Oui, Tircis, je vous aime.
Cléante Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ? Mais, Philis, une pensée Vient troubler ce doux transport. Un rival, un rival...
Angélique Ah ! je le hais plus que la mort ; Et sa présence, ainsi qu'à vous, M'est un cruel supplice.
Cléante Mais un père à ses vœux vous veut assujettir.
Angélique Plutôt, plutôt mourir, Que de jamais y consentir ; Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir !
Argan Non, non ; en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis, une impudente de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ah ! ah ! où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite.
Cléante Est-ce que vous ne savez pas, monsieur, qu'on a trouvé, depuis peu, l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes !
Argan Fort bien. Je suis votre serviteur, monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent opéra.
Argan M'amour, voilà le fils de monsieur Diafoirus.
Thomas Diafoirus (commence un compliment qu'il aurait étudié, et, la mémoire lui manquant, ne peut continuer.) Madame, c'est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on voit sur votre visage...
Béline Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos, pour avoir l'honneur de vous voir.
Thomas Diafoirus Puisque l'on voit sur votre visage... puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m'a troublé la mémoire.
Argan Eh bien, mon père ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
Angélique De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connaître, et de voir naître en nous, l'un pour l'autre, cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
Thomas Diafoirus Quant à moi mademoiselle, elle est déjà toute née en moi ; et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.
Angélique Si vous êtes si prompt, monsieur, il n'en est pas de même de moi ; et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore assez fait d'impression dans mon âme.
Argan Oh ! bien, bien ; cela aura tout le loisir de se faire quand vous serez mariés ensemble.
Angélique Eh ! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un cœur par force ; et, si monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui serait à lui par contrainte.
Thomas Diafoirus Nego consequentiam, mademoiselle ; et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de monsieur votre père.
Angélique C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un, que de lui faire violence.
Thomas Diafoirus Nous lisons des anciens, mademoiselle, que leur coutume était d'enlever par force, de la maison des pères, les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convolaient dans les bras d'un homme.
Angélique Les anciens, monsieur, sont les anciens ; et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ; et, quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience ; si vous m'aimez, monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
Thomas Diafoirus Oui, mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.
Angélique Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.
Thomas Diafoirus Distinguo, mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo, mais dans ce qui la regarde, nego.
Toinette Vous avez beau raisonner ; monsieur est frais émoulu du collège ; et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la Faculté ?
Béline Elle a peut-être quelque inclination en tête.
Angélique Si j'en avais, madame, elle serait telle que la raison et l'honnêteté pourraient me la permettre.
Argan Ouais ! je joue ici un plaisant personnage !
Béline Si j'étais que de vous, mon fils, je ne la forcerais point de se marier ; et je sais bien ce que je ferais.
Angélique Je sais, madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
Béline C'est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d'être obéissantes et soumises aux volontés de leurs pères. Cela était bon autrefois.
Angélique Le devoir d'une fille a des bornes, madame ; et la raison et les lois ne l'étendent point à toutes sortes de choses.
Béline C'est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
Angélique Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
Argan Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
Angélique Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque précaution. Il y en a d'autres qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents et se mettre en état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt ; qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, et courent sans scrupules de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la vérité, n'y cherchent pas tant de façons, et regardent peu à la personne.
Béline Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire par là.
Angélique Moi, madame ? Que voudrais-je dire que ce que je dis ?
Béline Vous êtes si sotte, ma mie, qu'on ne saurait plus vous souffrir.
Angélique Vous voudriez bien, madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.
Béline Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.
Angélique Tout cela, madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et, pour vous ôter l'espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m'ôter de votre vue.
Argan Ecoute. Il n'y a point de milieu à cela : choisis d'épouser dans quatre jours ou monsieur ou un couvent A Béline. Ne vous mettez pas en peine ; je la rangerai bien.
Béline Je suis fâchée de vous quitter, mon fils ; mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.
Argan Allez, m'amour ; et passez chez votre notaire, afin qu'il expédie ce que vous savez.
Argan Je vous prie, monsieur, de me dire un peu comment je suis.
Monsieur Diafoirus (lui tâte le pouls.) Allons, Thomas, prenez l'autre bras de monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?
Thomas Diafoirus Dico que le pouls de monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.
Argan Non ; monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.
Monsieur Diafoirus Eh ! oui ; qui dit parenchyme dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble par le moyen du vas breve, du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
Béline Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose à laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d'Angélique, j'ai vu un jeune homme avec elle qui s'est sauvé d'abord qu'il m'a vue.
Louison Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'Ane, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu.
Louison (se jette à genoux.) Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma sœur m'avait dit de ne pas vous le dire ; mais je m'en vais vous dire tout.
Argan Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis, après, nous verrons au reste.
Louison Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas !
Argan (la prenant pour la fouetter.) Allons, allons.
Louison Ah ! mon papa, vous m'avez blessée. Attendez : je suis morte. (Elle contrefait la morte.)
Argan Holà ! Qu'est-ce là ? Louison, Louison ! Ah ! mon Dieu ! Louison ! Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux ! ma pauvre fille est morte ! Qu'ai-je fait, misérable ! Ah ! chiennes de verges ! La peste soit des verges ! Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison !
Louison Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait.
Argan Voyez-vous la petite rusée ? Oh çà, çà, je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.
Argan Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! Ah ! ah ! Oui ? Oh ! oh ! Voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit.
Louison Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
Louison Non, mon papa, ne le croyez pas : il ment, je vous assure.
Argan Oh bien, bien, nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout : allez. Ah ! il n'y a plus d'enfants ! Ah ! que d'affaires ! Je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n'en puis plus. Il se remet dans sa chaise.
Argan Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler.
Béralde J'étais venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique.
Argan (parlant avec emportement et se levant de sa chaise.) Mon frère, ne me parlez point de cette coquine-là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un couvent avant qu'il soit deux jours !
Béralde Ah ! voilà qui est bien ! Je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà, nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement que j'ai rencontré, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des Egyptiens vêtus en Mores qui font des danses mêlées de chansons où je suis sûr que vous prendrez plaisir ; et cela vaudra bien une ordonnance de monsieur Purgon. Allons.
(Le frère du Malade imaginaire lui amène, plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons.)
Première Femme more Profitez du printemps De vos beaux ans, Aimable jeunesse ; Profitez du printemps De vos beaux ans Donnez-vous à la tendresse. Les plaisirs les plus charmants, Sans l'amoureuse flamme, Pour contenter une âme, N'ont point d'attraits assez puissants. Profitez du printemps De vos beaux ans, Aimable jeunesse ; Profitez du printemps De vos beaux ans ; Donnez-vous à la tendresse. Ne perdez point ces précieux moments. La beauté passe, Le temps l'efface ; L'âge de glace Vient à sa place, Qui nous ôte le goût de ces doux passe-temps. Profitez du printemps De vos beaux ans, Aimable jeunesse ; Profitez du printemps De vos beaux ans ; Donnez-vous à la tendresse.
Seconde Femme more Quand d'aimer on nous presse, A quoi songez-vous ? Nos cœurs, dans la jeunesse, N'ont vers la tendresse Qu'un penchant trop doux. L'amour a, pour nous prendre, De si doux attraits, Que, de soi, sans attendre, On voudrait se rendre A ses premiers traits ; Mais tout ce qu'on écoute Des vives douleurs Et des pleurs qu'il nous coûte, Fait qu'on en redoute Toutes les douceurs.
Troisième Femme more Il est doux, à notre âge, D'aimer tendrement Un amant Qui s'engage ; Mais, s'il est volage Hélas ! quel tourment !
Quatrième Femme more L'amant qui se dégage N'est pas le malheur. La douleur Et la rage, C'est que le volage Garde notre cœur.
Ensemble Oui, suivons ses ardeurs Ses transports, ses caprices, Ses douces langueurs S'il a quelques supplices, Il a cent délices Qui charment les cœurs. (Entrée de ballet) (Tous les Mores dansent ensemble, et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux.)
Toinette N'abandonnez pas, s'il vous plaît, les intérêts de votre nièce.
Béralde J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite.
Toinette Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie ; et j'avais songé en moi-même que ç'aurait été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste pour le dégoûter de son monsieur Purgon et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête.
Béralde D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite ; d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ?
Argan D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille, pour faire ce que bon me semble ?
Béralde Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles ; et je ne doute point que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.
Argan Oh çà ! nous y voici. Voilà tout d'abord la pauvre femme en jeu. C'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.
Béralde Non, mon frère ; laissons-la là ; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt ; qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin ?
Argan Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut.
Béralde Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille ; et il se présente un parti plus sortable pour elle.
Argan Oui ; mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.
Béralde Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon frère ou pour elle, ou pour vous ?
Argan Il doit être, mon frère, et pour elle et pour moi ; et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.
Béralde Par cette raison-là, si votre petite était grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ?
Béralde Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature ?
Béralde J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.
Argan Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve ; et que monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il était seulement trois jours sans prendre soin de moi ?
Béralde Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous enverra en l'autre monde.
Argan Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?
Béralde Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.
Argan Quoi ! vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde et que tous les siècles ont révérée ?
Béralde Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes ; et, à regarder les choses en philosophe, je ne vois point une plus plaisante mômerie, je ne vois rien de plus ridicule, qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
Argan Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ?
Béralde Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.
Argan Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?
Béralde Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent pas du tout.
Argan Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.
Béralde Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose : et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.
Argan Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
Béralde C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.
Argan Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes.
Béralde C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent ; et d'autres qui en profitent sans y être. Votre monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse ; c'est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile ; et qui, avec une impétuosité de prévention une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera ; et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même.
Argan C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais, enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?
Béralde Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout ; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
Argan Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.
Béralde Mon Dieu, mon frère, ce sont de pures idées dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années, il vous dit justement le roman de la médecine. Mais, quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela ; et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.
Argan C'est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
Béralde Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.
Argan Ouais ! vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu'il y eût ici quelqu'un de ces messieurs, pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.
Béralde Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine ; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous ; et j'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes et, pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu'une des comédies de Molière.
Argan C'est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies ! et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins !
Béralde Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.
Argan C'est bien à lui à faire, de se mêler de contrôler la médecine ! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là.
Béralde Que voulez-vous qu'il y mette, que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois qui sont d'aussi bonne maison que les médecins.
Argan Par la mort non de diable ! si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence ; et, quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : "Crève, crève ; cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté. "
Argan Oui. C'est un malavisé ; et, si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
Béralde Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.
Argan Tant pis pour lui, s'il n'a point recours aux remèdes.
Béralde Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal.
Argan Les sottes raisons que voilà ! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage ; car cela m'échauffe la bile et vous me donneriez mon mal.
Béralde Je le veux bien, mon frère ; et, pour changer de discours, je vous dirai, que, sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent, que, pour le choix d'un gendre, il ne faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte ; et qu'on doit, sur cette matière, s'accommoder un peu à l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage.
Argan Prendre ce petit lavement-là : ce sera bientôt fait.
Béralde Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.
Argan Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.
Monsieur Fleurant (à Béralde.) De quoi vous mêlez-vous, de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d'empêcher monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d'avoir cette hardiesse-là !
Béralde Allez, monsieur ; on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages.
Monsieur Fleurant On ne doit point ainsi se jouer des remèdes et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance ; et je vais dire à monsieur Purgon comme on m'a empêché d'exécuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...
Argan Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur.
Béralde Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que monsieur Purgon a ordonné ! Encore un coup, mon frère, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans leurs remèdes ?
Argan Mon Dieu ! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine, quand on est en pleine santé.
Monsieur Purgon Je viens d'apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles ; qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avais prescrit.
Monsieur Purgon J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.
Argan Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge.
Béralde Ma foi, mon frère, vous êtes fou ; et je ne voudrais pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vit faire que ce vous faites. Tatez-vous un peu, je vous prie ; revenez à vous-même, et ne donnez point tant à votre imagination.
Argan Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m'a menacé.
Argan Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours.
Béralde Et ce qu'il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorité suprême, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez, à vous défaire des médecins, ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d'en avoir un autre avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.
Argan Ah ! mon frère, il sait tout mon tempérament et la manière dont il faut me gouverner.
Béralde Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d'étranges yeux.
Toinette Je ne le connais pas, mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau ; et, si je n'étais sûre que ma mère était honnête femme, je dirais que ce serait quelque petit frère qu'elle m'aurait donné depuis le trépas de mon père.
Toinette Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite, et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées et les purgations dont vous aurez besoin.
Argan Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi, voilà Toinette elle-même.
Toinette Monsieur, je vous prie de m'excuser : j'ai oublié de donner une commission à mon valet ; je reviens tout à l'heure.
Argan Eh ! ne diriez-vous pas que c'est effectivement Toinette ?
Béralde Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande ; mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.
Toinette (quitte son habit de médecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin.) Que voulez-vous, monsieur ?
Toinette Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes ; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise.
Toinette Oui. Vous voyez en effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
Argan Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans !
Toinette Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe ; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service.
Argan Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
Toinette Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah ! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais ! ce pouls-là fait l'impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?
Toinette Ignorantus, ignoranta, Ignorantum. Il faut boire votre vin pur, et, pour épaissir votre sang, qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande ; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main ; et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
Toinette Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt : vous en verrez plus clair de l'œil gauche.
Toinette Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui doit se faire pour un homme qui mourut hier.
Argan Me couper un bras et me crever un œil, afin que l'autre se porte mieux ! J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot !
Toinette Votre médecin, ma foi, qui me voulait tâter le pouls.
Argan Voyez un peu, à l'âge de quatre-vingt-dix ans !
Béralde Oh, cà ! mon frère, puisque voilà votre monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nièce ?
Argan Non, mon frère : je veux la mettre dans un couvent, puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien qu'il y a quelque amourette là-dessous, et j'ai découvert certaine entrevue secrète qu'on ne sait pas que j'ai découverte.
Béralde Eh bien, mon frère, quand il y aurait quelque petite inclination, cela serait-il si criminel ? et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu'à des choses honnêtes, comme le mariage ?
Argan Quoi qu'il en soit, mon frère, elle sera religieuse ; c'est une chose résolue.
Argan Je vous entends. Vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au cœur.
Béralde Eh bien, oui, mon frère ; puisqu'il faut parler à cœur ouvert, c'est votre femme que je veux dire ; et, non plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez, tête baissée, dans tous les pièges qu'elle vous tend.
Toinette Ah ! monsieur, ne parlez point de madame ; c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime monsieur, qui l'aime... On ne peut pas dire cela.
Argan Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.
Argan Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi.
Toinette Il est certain. (A Béralde.) Voulez vous que je vous convainque et vous fasse voir tout à l'heure comme madame aime monsieur ? (A Argan.) Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune et le tire d'erreur.
Toinette Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera quand je lui dirai la nouvelle.
Toinette (à Béralde.) Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.
Argan N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ?
Toinette Non, non. Quel danger y aurait-il ? Etendez-vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici madame. Tenez-vous bien.
Toinette Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
Béline Le Ciel en soi loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !
Toinette Je pensais, madame, qu'il fallût pleurer.
Béline Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
Béline Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent, dont je veux me saisir, et il n'est pas juste que j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette : prenons auparavant toutes ses clefs.
Argan (à Béline qui sort) Je suis bien aise de voir votre amitié et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses.
Béralde (sortant de l'endroit où il s'est caché) Hé bien, mon frère, vous le voyez.
Toinette Par ma foi, je n'aurais jamais cru cela. Mais j'entends votre fille ; remettez-vous comme vous étiez et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.
Toinette Oui. Vous le voyez là, il vient de mourir tout à l'heure d'une faiblesse qui lui a pris.
Angélique O ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restait au monde ; et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi ! Que deviendrai-je, malheureuse ? et quelle consolation trouver après une si grande perte ?
Cléante Qu'avez-vous donc, belle Angélique ? et quel malheur pleurez-vous ?
Angélique Hélas ! je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher et de plus précieux : je pleure la mort de mon père.
Cléante O ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! Hélas ! après la demande que j'avais conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venais me présenter à lui, et tâcher, par mes respects et par mes prières, de disposer son cœur à vous accorder à mes vœux.
Angélique Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment.
Argan Viens. N'aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.
Angélique Ah ! quelle surprise agréable ! Mon père, puisque, par un bonheur extrême, le ciel vous redonne à mes vœux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds, pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon cœur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande.
Cléante (se jette à genou.) Eh ! monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.
Toinette Monsieur, serez-vous insensible à tant d'amour ?
Argan Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. (A Cléante.) Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.
Cléante Très volontiers, monsieur. S'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Angélique.
Béralde Mais, mon frère, il me vient une pensée. Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.
Toinette Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n'y a point de maladie si osée que de se jouer à la personne d'un médecin.
Argan Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. Est-ce que je suis en âge d'étudier ?
Béralde Bon, étudier ! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.
Argan Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies et les remèdes qu'il y faut faire.
Béralde En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela ; et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.
Argan Quoi ! l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?
Béralde Oui. L'on n'a qu'à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.
Toinette Tenez, monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est déjà beaucoup ; et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin.
Béralde On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent. Je vais les envoyer quérir.
Béralde De vous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.
Angélique Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.
Béralde Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.
(C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin, en récit, chant et danse. Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle, et placer les bancs en cadence. Ensuite de quoi, toute l'assemblée, composée de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants et deux chantants, entre et chacun prend ses places selon son rang.) (Entrée de ballet) (Praeses :) (Sçavantissimi doctores,) (Medicinae professores,) (Qui hic assemblati estis;) (Et vos, altri messiores,) (Sententiarum Facultatis) (Fideles executores,) (Chirurgiani et apothicari,) (Atque tota compania aussi,) (Salus, honor et argentum,) (Atque bonum appetitum.) (Non possum, docti confreri,) (En moi satis admirari) (Qualis bona inventio) (Est medici professio;) (Quam bella chosa est et bene trovata,) (Medicina illa benedicta,) (Quae, suo nomine solo,) (Surprenanti miraculo,) (Depuis si longo tempore,) (Facit à gogo vivere) (Tant de gens omni genere.) (Per totam terram videmus,) (Grandam vogam ubi sumus;) (Et quod grandes et petiti) (Sunt de nobis infatuti.) (Totus mundus, currens ad nostros remedios) (Nos regardat sicut deos;) (Et nostris ordonnanciis) (Principes et reges soumissos videtis.) (Donque il est nostrae sapientiae,) (Boni sensus atque prudentiae,) (De fortement travaillare) (A nos bene conservare) (In tali credito, voga, et honore;) (Et prendere gardam a non recevere) (In nostro docto corpore) (Quam personas capabiles,) (Et totas dignas remplire) (Has plaças honorabiles.) (C'est pour cela que nunc convocati estis,) (Et credo quod trovabitis) (Dignam matieram medici) (In sçavanti homine que voici;) (Lequel, in chosis omnibus,) (Dono ad interrogandum,) (Et à fond examinandum) (Vostris capacitatibus.) (Primus doctor :) (Si mihi licentiam dat dominus praeses,) (Et tanti docti doctores) (Et assistantes illustres) (Très sçavanti bacheliero,) (Quem estimo et honoro,) (Demandabo causam et rationem quare) (Opium facit dormire.) (Bachelierus :) (Mihi a docto doctore) (Demandatur causam et rationem quare) (Opium facit dormire.) (A quoi respondeo,) (Quia est in eo) (Vertus dormitiva,) (Cujus est natura) (Sensus assoupire.) (Chorus :) (Bene, bene, bene, bene respondere.) (Dignus, dignus est intrare) (In nostro docto corpore.) (Bene, bene respondere.) (Secundus doctor :) (Cum permissione domini praesidis,) (Doctissimae Facultatis,) (Et totius his nostris actis) (Companiae assistantis,) (Demandabo tibi, docte bacheliere,) (Quae sunt remedia) (Tam in homine quam in muliere) (Quae, in maladia) (Dite hydropisia,) (In malo caduco, apoplexia, convulsione et paralysia) (Convenit facere.) (Bachelierus :) (Clysterium donare,) (Postea seignare,) (Ensuita purgare.) (Chorus :) (Bene, bene, bene, bene respondere.) (Dignus, dignus est intrare) (In nostro docto corpore.) (Tertius doctor :) (Si bonum semblatur domino praesidi) (Doctissimae Facultati,) (Et companiae ecoutanti,) (Demandabo tibi, docte bacheliere,) (Quae remedia eticis,) (Pulmonicis atque asthmaticis,) (Trovas à propos facere.) (Bachelierus :) (Clysterium donare,) (Postea seignare,) (Ensuita purgare.) (Chorus :) (Bene, bene, bene, bene respondere.) (Dignus, dignus est intrare) (In nostro docto corpore.) (Quartus doctor :) (Super illas maladias) (Dominus bachelierus dixit maravillas;) (Mais, si non ennuyo doctissimam facultatem) (Et totam companiam honorabilem,) (Tam corporaliter quam mentaliter hic praesentem,) (Faciam illi unam quaestionem) (De hiero maladus unus) (Tombavit in meas manus,) (Homo qualitatis dives comme un Crésus.) (Habet grandam fievram cum redoublamentis,) (Grandam dolorem capitis,) (Cum troublatione spiriti et laxamento ventris;) (Grandum insuper malum au côté,) (Cum granda difficultate) (Et pena a respirare) (Veuillas mihi dire,) (Docte bacheliere,) (Quid illi facere.) (Bachelierus :) (Clysterium donare,) (Postea seignare,) (Ensuita purgare.) (Chorus :) (Bene, bene, bene, bene respondere.) (Dignus dignus est intrare) (In nostro docto corpore.) (Quintus doctor :) (Mais, si maladia) (Opiniatria) (Non vult se guarire,) (Quid illi facere?) (Bachelierus :) (Clysterium donare,) (Postea seignare,) (Ensuita purgare,) (Reseignare, repurgare, et reclysterizare.) (Chorus :) (Bene, bene, bene, bene respondere.) (Dignus, dignus est intrare) (In nostro docto corpore.) (Praeses :) (Juras gardare statuta) (Per Facultatem praescripta,) (Cum sensu et jugeamento?) (Bachelierus :) (Juro.) (Praeses :) (Essere in omnibus) (Consultationibus) (Ancieni aviso,) (Aut bono,) (Aut mauvaiso!) (Bachelierus :) (Juro.) (Praeses :) (De non jamais te servire) (De remediis aucunis,) (Quam de ceux seulement almae Facultatis,) (Maladus dût-il crevare,) (Et mori de suo malo?) (Bachelierus :) (Juro.) (Praeses :) (Ego, cum isto boneto) (Venerabili et docto,) (Dono tibi et concedo) (Virtutem et puissanciam) (Medicandi,) (Purgandi,) (Saignandi,) (Perçandi,) (Taillandi,) (Coupandi,) (Et occidendi) (Impune per totam terram.) (Entrée de ballet) (Tous les chirurgiens et apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence.) (Bachelierus :) (Grandes doctores doctrinae) (De la rhubarbe et du sené,) (Ce serait sans douta à moi chosa folla,) (Inepta et ridicula,) (Si j'alloibam m'engageare) (Vobis louangeas donare,) (Et entreprenoibam ajoutare) (Des lumieras au soleillo.) (Des etoilas au cielo,) (Des flammas à l'inferno,) (Des ondas à l'oceano,) (Et des rosas au printano,) (Agreate qu'avec uno moto,) (Pro toto remercimento,) (Rendam gratias corpori tam docto.) (Vobis, vobis debeo) (Bien plus qu'à naturae et qu'à patri meo) (Natura et pater meus) (Hominem me habent factum;) (Mais vos me /ce qui est bien plus/) (Avetis factum medicum) (Honor, favor et gratia,) (Qui, in hoc corde que voilà,) (Imprimant ressentimenta) (Qui dureront in secula.) (Chorus :) (Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,) (Novus doctor, qui tam bene parlat!) (Mille, mille annis, et manget et bibat,) (Et seignet et tuat!) (Entrée de ballet) (Tous les chirurgiens et les apothicaires dansent au son des intruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires.)
Chirurgus Puisse-t-il voir doctas Suas ordonnancias, Omnium chirurgorum Et apothicarum Remplire boutiquas!
Chorus Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, Novus doctor, qui tam bene parlat! Mille, mille annis, et manget et bibat, Et seignet et tuat!
Chirurgus Puissent toti anni Lui essere boni Et favorabiles, Et n'habere jamais Quam pestas, verolas, Fievras, pluresias, Pluxus de sang, et dysenterias!
Chorus Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, Novus doctor, qui tam bene parlat! Mille, mille annis, et manget et bibat, Et seignet et tuat! (Dernière entrée de ballet) (Des médecins, des chirurgiens et des apothicaires qui sortent tous, selon leur rang, en cérémonie, comme ils sont entrés.)
Résumé & indications
Le Malade imaginaire de Molière est à la fois une grande comédie farcesque et une œuvre crépusculaire, où le rire côtoie une forme de gravité lucide. Dernière pièce de Molière, elle pousse à son point extrême la satire de la médecine tout en dressant le portrait poignant d’un homme prisonnier de ses peurs, de son corps et de son besoin de contrôle.
Argan, malade imaginaire obsédé par ses purges, ses saignées et ses ordonnances, organise toute son existence autour de la maladie. Il veut marier sa fille Angélique à un médecin pour assurer sa propre survie, au mépris des sentiments de celle-ci. Autour de lui gravitent des figures contrastées : médecins pédants, famille intéressée, jeune amant sincère, et surtout Toinette, servante lucide et impertinente, véritable moteur de la pièce. Le conflit dépasse largement la question médicale : il oppose la peur de mourir à l’élan vital, l’autorité aveugle à l’intelligence du réel.
Pour les comédiens, Le Malade imaginaire est une partition d’une grande richesse. Argan n’est pas seulement un personnage ridicule ; il est profondément humain. Son comique repose sur l’excès, mais aussi sur une angoisse sincère face à la mort. Le défi du rôle est de tenir ensemble la farce et la vérité du personnage, sans jamais tomber dans la simple caricature. Toinette, quant à elle, est une figure centrale du théâtre moliéresque : énergie, intelligence, sens du jeu et adresse directe au public. Son célèbre déguisement de médecin concentre toute la charge satirique de la pièce et demande une précision de jeu redoutable.
Le texte alterne scènes très dialoguées, moments de pur comique verbal, et séquences presque musicales, avec les intermèdes et les ballets. Le rythme est essentiel : accélérations, répétitions, effets de liste, raisonnements absurdes doivent être menés avec une rigueur absolue pour que le rire surgisse. Comme souvent chez Molière, le comique naît du sérieux avec lequel les personnages défendent des positions intenables.
Pour la mise en scène, la pièce offre un vaste champ de possibilités. Elle peut être jouée dans un esprit baroque, proche de la comédie-ballet, ou être resserrée autour d’un univers plus épuré, presque clinique. Les médecins peuvent incarner un savoir figé, déshumanisé, tandis que la maison d’Argan devient un espace d’enfermement, rythmé par les rituels médicaux. Les transpositions contemporaines fonctionnent particulièrement bien, tant la question de la médicalisation excessive et du pouvoir de l’expertise reste actuelle.
Monter Le Malade imaginaire, c’est affronter une comédie éclatante, mais aussi une œuvre traversée par la conscience aiguë de la finitude. Pour les acteurs comme pour les metteurs en scène, c’est un texte exigeant et généreux, où le rire devient une manière de résister à la peur de mourir — et où le théâtre, une dernière fois chez Molière, affirme sa force vitale.
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