Sganarelle Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître.
Martine Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie ; et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.
Sganarelle Ô la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon !
Martine Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote !
Sganarelle Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par cœur.
Martine Que maudits soient l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui !
Sganarelle Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine !
Martine C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire : devrais-tu être un seul moment sans rendre grâces au Ciel de m'avoir pour ta femme, et méritais-tu d'épouser une personne comme moi ?
Sganarelle Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces. Hé ! morbleu, ne me fais point parler là-dessus, je dirais de certaines choses...
Martine Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire.
M. Robert(Il passe ensuite vers le mari, qui, pareillement, lui parle toujours, en le faisant reculer, le frappe avec le même bâton, et le met en fuite.) Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur, faites, rossez, battez comme il faut votre femme, je vous aiderai si vous le voulez.
Sganarelle Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce. (Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main) Ô çà, faisons la paix, nous deux. Touche là.
Sganarelle Tu es une folle, de prendre garde à cela. Ce sont petites choses qui sont, de temps en temps, nécessaires dans l'amitié et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va je m'en vais au bois : et je te promets, aujourd'hui, plus d'un cent de fagots.
Martine(seule.) Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment ; et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.
Lucas Parguenne, j'avons pris là, tous deux, une gueble de commission ; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.
Valère Que veux-tu, mon pauvre nourricier ? il faut bien obéir à notre maître et puis, nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse, et, sans doute, son mariage différé par sa maladie, nous vaudrait quelque récompense. Horace qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.
Martine(rêvant à part elle.) Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ?
Lucas Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous perdu leur latin ?
Valère On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord ; et souvent en de simples lieux...
Martine Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit : ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurais digérer, et... (Elle dit tout ceci en rêvant de sorte que ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant.) Ah ! Messieurs, je vous demande pardon, je ne vous voyais pas ; et cherchais dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse.
Valère Chacun a ses soins dans le monde ; et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.
Martine Serait-ce quelque chose où je vous puisse aider ?
Valère Cela se pourrait faire, et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté, tout d'un coup, l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle ; mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire, et c'est là ce que nous cherchons.
Martine(Elle dit ces premières lignes bas.) Ah ! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard. (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez et nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.
Valère Et de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?
Martine Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois.
Valère Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire ?
Martine Non, c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paraître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la médecine.
Valère C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.
Martine La folie de celui-ci est plus grande qu'on ne peut croire : car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité et je vous donne avis que vous n'en viendrez pas à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons, quand nous avons besoin de lui.
Martine Il s'appelle Sganarelle ; mais il est aisé à connaître. C'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.
Lucas Un habit jaune et vert ! C'est donc le médecin des paroquets ?
Valère Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites ?
Martine Comment ? C'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins. On la tenait morte il y avait déjà six heures, et l'on se disposait à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche et dans le même instant elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n'eût été.
Valère Il fallait que ce fût quelque goutte d'or potable.
Martine Cela pourrait bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps, d'un certain onguent qu'il sait faire ; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette.
Sganarelle(entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille.) La, la, la.
Valère J'entends quelqu'un qui chante et qui coupe du bois.
Sganarelle La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour boire un coup ; prenons un peu d'haleine. (Il boit, et dit après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables. Qu'ils sont doux Bouteille jolie, Qu'ils sont doux Vos petits glougloux ! Mais mon sort ferait bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie. Ah ! bouteille ma mie, Pourquoi vous videz-vous ? Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélancolie.
Sganarelle(les apercevant, les regarde en se tournant vers l'un et puis vers l'autre, et, abaissant la voix.) Ah ! ma petite friponne, que je t'aime, mon petit bouchon. ... Mon sort... ferait... bien des... jaloux, Si... Que diable, à qui en veulent ces gens-là ?
Lucas Le velà tout craché, comme on nous l'a défiguré.
Sganarelle(à part.) Ici il pose la bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté ; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre. Ils consultent en me regardant. Quel dessein auraient-ils ?
Valère Monsieur, n'est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ?
Valère Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle.
Sganarelle(se tournant vers Valère, puis vers Lucas.) Oui et non, selon ce que vous lui voulez.
Valère Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.
Sganarelle En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.
Valère Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide dont nous avons besoin.
Sganarelle Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.
Valère Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites ; mais, Monsieur, couvrez-vous, s'il vous plaît, le soleil pourrait vous incommoder.
Sganarelle(bas.) Voici des gens bien pleins de cérémonie.
Valère Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous : les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité.
Sganarelle Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.
Sganarelle Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.
Valère Faut-il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes ? s'abaisse à parler de la sorte ? qu'un homme si savant, un fameux médecin comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a ?
Lucas Tout ce tripotage ne sart de rian, je savons çen que je savons.
Sganarelle Quoi donc ? que me voulez-vous dire ? Pour qui me prenez-vous ?
Valère Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.
Sganarelle Médecin vous-même ; je ne le suis point, et ne l'ai jamais été.
Valère(bas.) Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage ; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.
Sganarelle Non, la peste m'étouffe ! (Là ils recommencent de le battre.) Ah, ah. Hé bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin, apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à tout, que de me faire assommer.
Valère Ah ! voilà qui va bien, Monsieur, je suis ravi de vous voir raisonnable.
Lucas Vous me boutez la joie au cœur quand je vous vois parler comme ça.
Valère Une femme était tenue pour morte il y avait six heures ; elle était prête à ensevelir, lorsqu'avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir, et marcher d'abord par la chambre.
Lucas Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes, et les bras cassés ; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt, il se relevit sur ses pieds, et s'en fut jouer à la fossette.
Valère Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous ; et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.
Sganarelle(présentant sa bouteille à Valère.) Tenez cela vous voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.
Lucas Palsanguenne, velà un médecin qui me plaît ; je pense qu'il réussira ; car il est bouffon.
Jacqueline Par ma fi ! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi et la meilleure médeçaine que l'an pourrait bailler à votre fille, ce serait, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l'amiquié.
Géronte Ouais, nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses.
Lucas Taisez-vous, notre ménagère Jaquelaine : ce n'est pas à vous à bouter là votre nez.
Jacqueline Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire, que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et de séné, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des filles.
Géronte Est-elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité qu'elle a ? Et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas opposée à mes volontés ?
Jacqueline Je le crois bian vous li vouilliez bailler cun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais-vous ce Monsieu Liandre, qui li touchait au cœur ? Alle aurait été fort obéissante : et je m'en vas gager qu'il la prendrait, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.
Géronte Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut : il n'a pas du bien comme l'autre.
Jacqueline Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié.
Géronte Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient : et l'on court grand risque de s'abuser, lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs les héritiers : et l'on a le temps d'avoir les dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un.
Jacqueline Enfin, j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite couteume de demander toujours, "Qu'a-t-il ? " et "Qu'a-t-elle ? " et le compère Biarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avait davantage que le jeune Robin, où alle avait bouté son amiquié : et velà que la pauvre creiature en est devenue jaune comme un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C'est un bel exemple pour vous, Monsieu ; on n'a que son plaisir en ce monde ; et j'aimerais mieux bailler à ma fille eun bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse.
Géronte Peste ! Madame la Nourrice, comme vous dégoisez ! Taisez-vous, je vous prie : vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.
Lucas(En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.) Morgué ! tais-toi, t'es cune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi de donner à téter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il faut.
Géronte Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.
Sganarelle Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi ; et je souhaiterais de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous servir.
Géronte C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai.
Sganarelle Peste ! le joli meuble que voilà. Ah ! Nourrice, charmante nourrice, ma médecine est la très humble esclave de votre nourricerie, et je voudrais bien être le petit poupon fortuné qui tétât le lait de vos bonnes grâces (Il lui porte la main sur le sein). Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et...
Lucas Avec votte parmission, Monsieu le Médecin, laissez là ma femme, je vous prie.
Sganarelle(Il fait semblant d'embrasser Lucas et se tournant du côté de la nourrice, il l'embrasse.) Ah ! vraiment, je ne savais pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre.
Lucas(en le tirant.) Tout doucement, s'il vous plaît.
Sganarelle Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. (Il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, passant dessous ses bras, se jette au cou de sa femme). Je la félicite d'avoir un mari comme vous ; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est.
Lucas(en le tirant encore.) Eh ! testigué ! point tant de compliment, je vous supplie.
Sganarelle Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage ?
Lucas Avec moi, tant qu'il vous plaira ; mais avec ma femme, trêve de sarimonie.
Sganarelle Je prends part également au bonheur de tous deux ; et (Il continue le même jeu) si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi.
Lucas(en le tirant derechef.) Ah ! vartigué, Monsieu le Médecin, que de lantiponages.
Sganarelle(en voulant toucher les tétons de la nourrice.) Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.
Lucas(le tirant, et lui faisant faire la pirouette.) Nanain, nanain ; je n'avons que faire de ça.
Sganarelle C'est l'office du médecin de voir les tétons des nourrices.
Lucas Il gnia office qui quienne, je sis votte sarviteur.
Sganarelle As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin ? Hors de là.
Sganarelle(en le regardant de travers.) Je te donnerai la fièvre.
Jacqueline(prenant Lucas par le bras, et lui faisant aussi faire la pirouette.) Ôte-toi de là aussi, est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait quelque chose qui ne soit pas à faire ?
Sganarelle Tant mieux lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien ! de quoi est-il question ? qu'avez-vous ? quel est le mal que vous sentez ?
Lucinde(répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête, et sous son menton.) Han, hi, hon, han.
Sganarelle(la contrefaisant.) Han, hi, hon, han, ha : je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là ?
Géronte Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause : et c'est un accident qui a fait reculer son mariage.
Géronte Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses.
Sganarelle Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie ! je me garderais bien de la vouloir guérir.
Géronte Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal.
Sganarelle Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal l'oppresse-t-il beaucoup ?
Sganarelle Nous autres grands médecins, nous connaissons d'abord les choses. Un ignorant aurait été embarrassé, et vous eût été dire "C'est ceci, c'est cela" mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.
Géronte Oui ; mais je voudrais bien que vous me pussiez dire d'où cela vient.
Sganarelle Il n'est rien plus aisé cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.
Géronte Fort bien ; mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole ?
Sganarelle Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue.
Géronte Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa langue ?
Sganarelle Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses.
Sganarelle(levant son bras depuis le coude.) Grand homme tout à fait un homme qui était plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes, peccantes, c'est-à-dire... humeurs peccantes ; d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant,... pour ainsi dire,... à... Entendez-vous le latin ?
Lucas Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte.
Sganarelle Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le cœur, il se trouve que le poumon que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate ; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement je vous prie ; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité... Écoutez bien ceci, je vous conjure.
Sganarelle Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.
Jacqueline Ah ! que ça est bian dit, notte homme !
Géronte On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont ; que le cœur est du côté gauche, et le foie du côté droit.
Sganarelle Oui, cela était autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle.
Géronte C'est ce que je ne savais pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.
Sganarelle Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous.
Géronte Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette maladie ?
Sganarelle Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela ?
Géronte Cela est vrai. Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin !
Sganarelle Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (À la nourrice.) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes.
Jacqueline Qui, moi ? Je me porte le mieux du monde.
Sganarelle Tant pis, nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant.
Géronte Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie ?
Sganarelle Il n'importe, la mode en est salutaire ; et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir.
Jacqueline(en se retirant.) Ma fi ! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire.
Sganarelle Vous êtes rétive aux remèdes ; mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je vous donne le bonjour.
Sganarelle(regardant son argent.) Ma foi ! cela ne va pas mal ; et pourvu que...
Léandre Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance.
Sganarelle(lui prenant le poignet.) Voilà un pouls qui est fort mauvais.
Léandre Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous.
Sganarelle Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc ?
Léandre Non pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter ; et comme, par la mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé, pour lui pouvoir dire deux mots, d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.
Sganarelle(paraissant en colère.) Pour qui me prenez-vous ? Comment oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature ?
Sganarelle Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence extrême...
Léandre(tirant une bourse qu'il lui donne.) Monsieur.
Sganarelle(tenant la bourse.) De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serais ravi de vous rendre service ; mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère.
Léandre Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que...
Sganarelle Vous vous moquez. De quoi est-il question ?
Léandre Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut ; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédait, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie ; mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle était importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble, retirons-nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.
Sganarelle Allons, Monsieur vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable ; et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous.
Léandre Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire et comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.
Sganarelle Non, vous dis-je, ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étais jamais mêlé d'être si savant que cela ; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue ; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils voulaient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens de qui il appartiendra. Cependant, vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les côtés ; et si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir, toute ma vie, à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous ; car, soit qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte : la méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés ; mais ici l'on peut gâter un homme sans, qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous ; et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué.
Léandre Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.
Sganarelle(voyant des hommes qui viennent vers lui.) Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse.
Thibaut Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée par tout ; et l'an dit que c'est quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l'iau. Alle a de deux jours l'un, la fièvre quotiguenne avec des lassitules et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer parfois, il lui prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notte village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sai combien d'histoires ; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en infections de jacinthe et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton mitaine. Il velait li bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amétile mais j'ai-s-eu peur, franchement, que ça l'envoyît à patres, et l'an dit que ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette invention-là.
Sganarelle(tendant toujours la main, et la branlant, comme pour signe qu'il demande de l'argent.) Venons au fait, mon ami, venons au fait.
Thibaut Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions.
Perrin Monsieu, ma mère est malade, et velà deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède.
Sganarelle Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes et qu'il lui prend, parfois, des syncopes, et des convulsions, c'est-à-dire des évanouissements ?
Sganarelle Voici la belle nourrice. Ah ! Nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme.
Jacqueline Par ma figué ! Monsieu le Médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien à tout votte latin.
Sganarelle Devenez malade, nourrice, je vous prie ; devenez malade pour l'amour de moi : J'aurais toutes les joies du monde de vous guérir.
Jacqueline Je sis votte sarvante : j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas.
Sganarelle Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez !
Jacqueline Que velez-vous, Monsieu, c'est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute.
Sganarelle Comment ! un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle !
Jacqueline Hélas ! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur.
Sganarelle Est-il possible ? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah que j'en sais, belle nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendraient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons. Pourquoi faut-il qu'une personne si bien faite soit tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de votre mari.
Jacqueline Eh, Monsieu, je sais bien qu'il mérite tous ces noms-là.
Sganarelle Oui, sans doute, nourrice, il les mérite, et il mériterait encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu'il a.
Jacqueline Il est bien vrai, que si je n'avais devant les yeux que son intérêt, il pourrait m'obliger à queuque étrange chose.
Sganarelle Ma foi ! vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela ; et si j'étais assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour... En cet endroit, tous deux apercevant Lucas qui était derrière eux et entendait leur dialogue, chacun se retire de son côté, mais le médecin d'une manière fort plaisante.
Jacqueline Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher.
Sganarelle Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, Monsieur l'Apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. (En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser) Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui : et moi je dis que oui et non d'autant que l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve...
Lucinde Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments.
Géronte Voilà ma fille qui parle ! Ô grande vertu du remède ! Ô admirable médecin ! Que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis-je faire pour vous après un tel service ?
Sganarelle(se promenant sur le théâtre et s'essuyant le front.) Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine !
Lucinde Oui, mon père, j'ai recouvré la parole : mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace.
Sganarelle Mon Dieu, arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire. C'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.
Géronte Serait-il possible, Monsieur, que vous puissiez aussi guérir cette maladie d'esprit ?
Sganarelle Oui laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (Il appelle l'apothicaire et lui parle.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal qui pourrait empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède mais comme vous êtes habile homme dans votre métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père ; mais surtout, ne perdez point de temps au remède, vite, au remède spécifique !
Lucas Ah palsanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre : votte fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'était lui qui était l'Apothicaire ; et velà Monsieu le Médecin qui a fait cette belle opération-là.
Géronte Comment ? m'assassiner de la façon ! Allons, un commissaire ! et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah, traître ! je vous ferai punir par la justice.
Lucas Ah ! par ma fi ! Monsieu le Médecin, vous serez pendu ; ne bougez de là seulement.
Léandre Monsieur, je viens faire paraître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble ; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens.
Géronte Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde.
Martine Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin ; car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.
Sganarelle Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton.
Léandre L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.
Sganarelle Soit, je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé : mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire.
Résumé & indications
Le Médecin malgré lui de Molière est l’une des grandes comédies farcesques du répertoire, où la satire sociale s’allie à une mécanique comique d’une redoutable efficacité. Derrière l’énergie burlesque et la succession de situations absurdes, la pièce interroge la crédulité, l’autorité du savoir et la violence des rapports de pouvoir, en particulier au sein du couple et des hiérarchies sociales.
L’intrigue repose sur un mensonge imposé : Sganarelle, bûcheron ivrogne et hâbleur, est contraint par sa femme Martine de se faire passer pour un médecin. Le stratagème fonctionne à merveille, tant le monde qui l’entoure est prêt à croire aux apparences et aux discours savants. À partir de là, Molière déroule une satire féroce de la médecine dogmatique, du latin de pacotille et de l’obsession du statut. Le faux médecin devient paradoxalement efficace, non par science, mais parce qu’il dit ce que les autres veulent entendre.
Pour les comédiens, Le Médecin malgré lui est un terrain de jeu corporel et verbal extrêmement riche. Le rôle de Sganarelle est une partition majeure du comique moliéresque : logorrhée, contradictions, lâcheté bravache, énergie physique. Le personnage se transforme sans jamais cesser d’être lui-même, et c’est cette cohérence grotesque qui fait la force du rôle. Martine, souvent reléguée au second plan, est pourtant un moteur dramaturgique essentiel : lucide, rusée, déterminée, elle impose l’action et renverse l’ordre établi. Les autres personnages — Géronte, Lucinde, Léandre — incarnent chacun une forme de rigidité sociale ou affective que le mensonge va fissurer.
Le jeu exige une grande clarté. Comme souvent chez Molière, le comique naît de la précision des intentions et du sérieux avec lequel les personnages défendent des situations absurdes. Le faux latin, les raisonnements pseudo-scientifiques, les diagnostics grotesques doivent être joués avec une absolue conviction pour produire leur effet. La farce ne supporte ni approximation ni mollesse : le rythme, les ruptures et les changements de statut sont essentiels.
Pour la mise en scène, la pièce se prête aussi bien à une lecture traditionnelle qu’à des transpositions plus contemporaines. Le monde médical peut devenir celui de l’expertise moderne, de la technocratie ou du jargon institutionnel, sans perdre sa pertinence. L’espace peut être stylisé pour accentuer la violence comique, ou rester simple pour laisser toute la place au jeu des acteurs. Le Médecin malgré lui fonctionne comme une machine à dévoiler l’absurdité des pouvoirs fondés sur le langage et l’autorité plutôt que sur le sens.
Monter Le Médecin malgré lui, c’est assumer un théâtre populaire et exigeant à la fois, où le rire est immédiat mais jamais gratuit. Pour les acteurs comme pour les metteurs en scène, c’est une pièce généreuse, vive, qui rappelle que chez Molière, la farce est toujours une arme critique — joyeuse, féroce, et profondément théâtrale.
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