Octave Ah ! fâcheuses nouvelles pour un cœur amoureux ! Dures extrémités où je me vois réduit ! Tu viens, Silvestre, d'apprendre au port, que mon père revient ?
Octave Lorsque mon père apprendra les choses, je vais voir fondre sur moi un orage soudain d'impétueuses réprimandes.
Silvestre Les réprimandes ne sont rien ; et plût au Ciel que j'en fusse quitte à ce prix ! Mais j'ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies, et je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules.
Octave Ô Ciel ! par où sortir de l'embarras où je me trouve ?
Silvestre C'est à quoi vous deviez songer, avant que de vous y jeter.
Octave Ah ! tu me fais mourir par tes leçons hors de saison.
Silvestre Vous me faites bien plus mourir par vos actions étourdies.
Octave Que dois-je faire ? Quelle résolution prendre ? À quel remède recourir ?
Octave Hélas ! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude ?
Scapin Non ; mais il ne tiendra qu'à vous que je la sache bientôt ; et je suis homme consolatif, homme à m'intéresser aux affaires des jeunes gens.
Octave Ah ! Scapin, si tu pouvais trouver quelque invention, forger quelque machine, pour me tirer de la peine où je suis, je croirais t'être redevable de plus que de la vie.
Scapin À vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans doute reçu du Ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies ; et je puis dire, sans vanité, qu'on n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble métier ; mais, ma foi ! le mérite est trop maltraité aujourd'hui, et j'ai renoncé à toutes choses depuis certain chagrin d'une affaire qui m'arriva.
Scapin Oui. Elle en usa fort mal avec moi, et je me dépitai de telle sorte contre l'ingratitude du siècle que je résolus de ne plus rien faire. Baste ! Ne laissez pas de me conter votre aventure.
Octave Tu sais, Scapin, qu'il y a deux mois que le seigneur Géronte et mon père s'embarquèrent ensemble pour un voyage qui regarde certain commerce où leurs intérêts sont mêlés.
Octave Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitôt confidence de son amour, et me mena voir cette fille, que je trouvai belle à la vérité, mais non pas tant qu'il voulait que je la trouvasse. Il ne m'entretenait que d'elle chaque jour ; m'exagérait à tous moments sa beauté et sa grâce ; me louait son esprit, et me parlait avec transport des charmes de son entretien, dont il me rapportait jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçait toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. Il me querellait quelquefois de n'être pas assez sensible aux choses qu'il me venait dire, et me blâmait sans cesse de l'indifférence où j'étais pour les feux de l'amour.
Octave Un jour que je l'accompagnais pour aller chez les gens qui gardent l'objet de ses vœux, nous entendîmes dans une petite maison d'une rue écartée, quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c'est. Une femme nous dit en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangères, et qu'à moins que d'être insensibles, nous en serions touchés.
Octave La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'était. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisait des regrets, et d'une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle, et la plus touchante qu'on puisse jamais voir.
Octave Une autre aurait paru effroyable en l'état où elle était ; car elle n'avait pour habillement qu'une méchante petite jupe avec des brassières de nuit qui étaient de simple futaine, et sa coiffure était une cornette jaune, retroussée au haut de sa tête, qui laissait tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules ; et cependant, faite comme cela, elle brillait de mille attraits, et ce n'était qu'agréments et que charmes que toute sa personne.
Octave Si tu l'avais vue, Scapin, en l'état que je dis, tu l'aurais trouvée admirable.
Scapin Oh ! je n'en doute point ; et sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle était tout à fait charmante.
Octave Ses larmes n'étaient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage ; elle avait à pleurer une grâce touchante, et sa douleur était la plus belle du monde.
Octave Elle faisait fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle appelait sa chère mère ; et il n'y avait personne qui n'eût l'âme percée de voir un si bon naturel.
Scapin En effet, cela est touchant ; et je vois bien que ce bon naturel-là vous la fit aimer.
Octave Après quelques paroles, dont je tâchai d'adoucir la douleur de cette charmante affligée, nous sortîmes de là ; et demandant à Léandre ce qu'il lui semblait de cette personne, il me répondit froidement qu'il la trouvait assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m'en parlait, et je ne voulus point lui découvrir l'effet que ses beautés avaient fait sur mon âme.
Silvestre Si vous n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu'à demain. Laissez-le-moi finir en deux mots. Son cœur prend feu dès ce moment. Il ne saurait plus vivre, qu'il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont rejetées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mère : voilà mon homme au désespoir. Il presse, supplie, conjure : point d'affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien, et sans appui, est de famille honnête ; et qu'à moins que de l'épouser, on ne peut souffrir ses poursuites. Voilà son amour augmenté par les difficultés. Il consulte dans sa tête, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois jours.
Silvestre Maintenant mets avec cela le retour imprévu du père, qu'on n'attendait que dans deux mois ; la découverte que l'oncle a faite du secret de notre mariage, et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur Géronte a eue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente.
Octave Et par-dessus tout cela, mets encore l'indigence où se trouve cette aimable personne, et l'impuissance où je me vois d'avoir de quoi la secourir.
Scapin Est-ce là tout ? Vous voilà bien embarrassés tous deux pour une bagatelle. C'est bien là de quoi se tant alarmer. N'as-tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose ? Que diable ! te voilà grand et gros comme père et mère, et tu ne saurais trouver dans ta tête, forger dans ton esprit quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème, pour ajuster vos affaires ? Fi ! Peste soit du butor ! Je voudrais bien que l'on m'eût donné autrefois nos vieillards à duper ; je les aurais joués tous deux par-dessous la jambe ; et je n'étais pas plus grand que cela, que je me signalais déjà par cent tours d'adresse jolis.
Silvestre J'avoue que le Ciel ne m'a pas donné tes talents, et que je n'ai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec la justice.
Hyacinte Ah ! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine ? que votre père est de retour, et qu'il veut vous marier ?
Octave Oui, belle Hyacinte, et ces nouvelles m'ont donné une atteinte cruelle. Mais que vois-je ? vous pleurez ! Pourquoi ces larmes ? Me soupçonnez-vous, dites-moi, de quelque infidélité, et n'êtes-vous pas assurée de l'amour que j'ai pour vous ?
Hyacinte Oui, Octave, je suis sûre que vous m'aimez ; mais je ne le suis pas que vous m'aimiez toujours.
Octave Eh ! peut-on vous aimer qu'on ne vous aime toute sa vie ?
Hyacinte J'ai ouï dire, Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le nôtre, et que les ardeurs que les hommes font voir sont des feux qui s'éteignent aussi facilement qu'ils naissent.
Octave Ah ! ma chère Hyacinte, mon cœur n'est donc pas fait comme celui des autres hommes, et je sens bien pour moi que je vous aimerai jusqu'au tombeau.
Hyacinte Je veux croire que vous sentez ce que vous dites, et je ne doute point que vos paroles ne soient sincères ; mais je crains un pouvoir qui combattra dans votre cœur les tendres sentiments que vous pouvez avoir pour moi. Vous dépendez d'un père, qui veut vous marier à une autre personne ; et je suis sûre que je mourrai, si ce malheur m'arrive.
Octave Non, belle Hyacinte, il n'y a point de père qui puisse me contraindre à vous manquer de foi, et je me résoudrai à quitter mon pays, et le jour même, s'il est besoin, plutôt qu'à vous quitter. J'ai déjà pris, sans l'avoir vue, une aversion effroyable pour celle que l'on me destine ; et, sans être cruel, je souhaiterais que la mer l'écartât d'ici pour jamais. Ne pleurez donc point, je vous prie, mon aimable Hyacinte, car vos larmes me tuent, et je ne les puis voir sans me sentir percer le cœur.
Hyacinte Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes pleurs, et j'attendrai d'un œil constant ce qu'il plaira au Ciel de résoudre de moi.
Scapin Chut ! À Hyacinte. Allez-vous-en, vous, et soyez en repos. À Octave. Et vous, préparez-vous à soutenir avec fermeté l'abord de votre père.
Octave Je t'avoue que cet abord me fait trembler par avance, et j'ai une timidité naturelle que je ne saurais vaincre.
Scapin Il faut pourtant paraître ferme au premier choc, de peur que, sur votre faiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant. Là, tâchez de vous composer par étude un peu de hardiesse, et songez à répondre résolument sur tout ce qu'il pourra vous dire.
Scapin Çà, essayons un peu, pour vous accoutumer. Répétons un peu votre rôle et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la tête haute, les regards assurés.
Scapin Bon. Imaginez-vous que je suis votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était à lui-même. "Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence ? Est-ce là le fruit de mes soins, maraud ? est-ce là le fruit de mes soins ? le respect qui m'est dû ? le respect que tu me conserves ? " Allons donc. "Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton père, de contracter un mariage clandestin ? Réponds-moi, coquin, réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons. " Oh ! que diable ! vous demeurez interdit !
Octave C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'entends.
Scapin Eh ! oui. C'est par cette raison qu'il ne faut pas être comme un innocent.
Octave Je m'en vais prendre plus de résolution, et je répondrai fermement.
Argante(se croyant seul.) Et pour le coquin de Silvestre, je le rouerai de coups.
Silvestre(à Scapin.) J'étais bien étonné s'il m'oubliait.
Argante(apercevant Silvestre.) Ah ! ah ! vous voilà donc, sage gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens.
Scapin Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour.
Argante Bonjour, Scapin. (À Silvestre.) Vous avez suivi mes ordres vraiment d'une belle manière, et mon fils s'est comporté fort sagement pendant mon absence.
Argante Un fils qui se marie sans le consentement de son père ?
Scapin Oui, il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serais d'avis que vous ne fissiez point de bruit.
Argante Je ne suis pas de cet avis, moi, et je veux faire du bruit tout mon soûl. Quoi, tu ne trouves pas que j'aie tous les sujets du monde d'être en colère ?
Scapin Si fait, j'y ai d'abord été, moi, lorsque j'ai su la chose, et je me suis intéressé pour vous, jusqu'à quereller votre fils. Demandez-lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites, et comme je l'ai chapitré sur le peu de respect qu'il gardait à un père dont il devrait baiser les pas. On ne peut pas lui mieux parler, quand ce serait vous-même. Mais quoi ? je me suis rendu à la raison, et j'ai considéré que dans le fond, il n'a pas tant de tort qu'on pourrait croire.
Argante Que me viens-tu conter ? Il n'a pas tant de tort de s'aller marier de but en blanc avec une inconnue ?
Scapin Que voulez-vous ? il y a été poussé par sa destinée.
Argante Ah ! ah ! voici une raison la plus belle du monde. On n'a plus qu'à commettre tous les crimes imaginables, tromper, voler, assassiner, et dire pour excuse qu'on y a été poussé par sa destinée.
Scapin Mon Dieu ! vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu'il s'est trouvé fatalement engagé dans cette affaire.
Scapin Voulez-vous qu'il soit aussi sage que vous ? Les jeunes gens sont jeunes, et n'ont pas toute la prudence qu'il leur faudrait, pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre, qui malgré toutes mes leçons, malgré toutes mes remontrances, est allé faire de son côté pis encore que votre fils. Je voudrais bien savoir si vous-même n'avez pas été jeune, et n'avez pas dans votre temps, fait des fredaines comme les autres. J'ai ouï dire, moi, que vous avez été autrefois un compagnon parmi les femmes, que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là, et que vous n'en approchiez point que vous ne poussassiez à bout.
Argante Cela est vrai. J'en demeure d'accord ; mais je m'en suis toujours tenu à la galanterie, et je n'ai point été jusqu'à faire ce qu'il a fait.
Scapin Que vouliez-vous qu'il fît ? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien (car il tient de vous, d'être aimé de toutes les femmes). Il la trouve charmante. Il lui rend des visites, lui conte des douceurs, soupire galamment, fait le passionné. Elle se rend à sa poursuite. Il pousse sa fortune. Le voilà surpris avec elle par ses parents, qui, la force à la main, le contraignent de l'épouser.
Scapin Votre fils. Voulez-vous qu'il confesse qu'il ait été capable de crainte, et que ce soit par force qu'on lui ait fait faire les choses ? Il n'a garde d'aller avouer cela. Ce serait se faire tort, et se montrer indigne d'un père comme vous.
Argante Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. Finissons ce discours qui m'échauffe la bile. (À Silvestre) Va-t'en, pendard, va-t'en me chercher mon fripon, tandis que j'irai rejoindre le seigneur Géronte, pour lui conter ma disgrâce.
Scapin Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose, vous n'avez qu'à me commander.
Argante Je vous remercie. (À part) Ah ! pourquoi faut-il qu'il soit fils unique ! et que n'ai-je à cette heure la fille que le Ciel m'a ôtée, pour la faire mon héritière !
Silvestre J'avoue que tu es un grand homme, et voilà l'affaire en bon train ; mais l'argent d'autre part nous presse pour notre subsistance, et nous avons de tous côtés des gens qui aboient après nous.
Scapin Laisse-moi faire, la machine est trouvée. Je cherche seulement dans ma tête un homme qui nous soit affidé, pour jouer un personnage dont j'ai besoin. Attends. Tiens-toi un peu. Enfonce ton bonnet en méchant garçon. Campe-toi sur un pied. Mets la main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. Voilà qui est bien. Suis-moi. J'ai des secrets pour déguiser ton visage et ta voix.
Silvestre Je te conjure au moins de ne m'aller point brouiller avec la justice.
Scapin Va, va : nous partagerons les périls en frères ; et trois ans de galère de plus ou de moins, ne sont pas pour arrêter un noble cœur.
Géronte Oui, sans doute, par le temps qu'il fait, nous aurons ici nos gens aujourd'hui ; et un matelot qui vient de Tarente m'a assuré qu'il avait vu mon homme qui était près de s'embarquer. Mais l'arrivée de ma fille trouvera les choses mal disposées à ce que nous nous proposions ; et ce que vous venez de m'apprendre de votre fils rompt étrangement les mesures que nous avions prises ensemble.
Argante Ne vous mettez pas en peine : je vous réponds de renverser tout cet obstacle, et j'y vais travailler de ce pas.
Géronte Ma foi ! seigneur Argante, voulez-vous que je vous dise ? l'éducation des enfants est une chose à quoi il faut s'attacher fortement.
Argante Cela veut dire, Seigneur Géronte, qu'il ne faut pas être si prompt à condamner la conduite des autres ; et que ceux qui veulent gloser doivent bien regarder chez eux s'il n'y a rien qui cloche.
Argante Votre Scapin, dans mon dépit, ne m'a dit la chose qu'en gros ; et vous pourrez de lui, ou de quelque autre, être instruit du détail. Pour moi, je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j'ai à prendre. Jusqu'au revoir.
Géronte(seul.) Que pourrait-ce être que cette affaire-ci ? Pis encore que le sien ? Pour moi, je ne vois pas ce que l'on peut faire de pis ; et je trouve que se marier sans le consentement de son père est une action qui passe tout ce qu'on peut s'imaginer. Ah ! vous voilà.
Léandre(en courant à lui pour l'embrasser.) Ah ! mon père, que j'ai de joie de vous voir de retour !
Géronte(refusant de l'embrasser.) Doucement. Parlons un peu d'affaire.
Géronte Ce lieu n'est pas tout à fait propre à vider cette affaire, et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende au logis. J'y vais revenir tout à l'heure. Ah ! traître, s'il faut que tu me déshonores, je te renonce pour mon fils, et tu peux bien pour jamais te résoudre à fuir de ma présence.
Léandre Me trahir de cette manière ! Un coquin, qui doit par cent raisons, être le premier à cacher les choses que je lui confie, est le premier à les aller découvrir à mon père. Ah ! je jure le Ciel que cette trahison ne demeurera pas impunie.
Octave Mon cher Scapin, que ne dois-je point à tes soins ! Que tu es un homme admirable ! et que le Ciel m'est favorable, de t'envoyer à mon secours !
Léandre Ah ! ah ! vous voilà. Je suis ravi de vous trouver, Monsieur le coquin.
Scapin Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que vous me faites.
Léandre(en mettant l'épée à la main.) Vous faites le méchant plaisant. Ah ! je vous apprendrai...
Léandre Non, Octave, je veux qu'il me confesse lui-même tout à l'heure la perfidie qu'il m'a faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m'as joué, on vient de me l'apprendre ; et tu ne croyais pas peut-être que l'on me dût révéler ce secret ; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers du corps.
Scapin Ah ! Monsieur, auriez-vous bien ce cœur-là ?
Scapin Hé bien ! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d'Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours ; et que c'est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l'eau autour, pour faire croire que le vin s'était échappé.
Léandre C'est toi, pendard, qui m'as bu mon vin d'Espagne, et qui as été cause que j'ai tant querellé la servante, croyant que c'était elle qui m'avait fait le tour ?
Scapin Oui, Monsieur, il est vrai qu'il y a trois semaines que vous m'envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j'avais trouvé des voleurs qui m'avaient bien battu, et m'avaient dérobé la montre. C'était moi, Monsieur, qui l'avais retenue.
Scapin Hé bien ! oui, Monsieur, vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.
Scapin C'était moi, Monsieur, qui faisais le loup-garou.
Léandre C'était toi, traître, qui faisais le loup-garou ?
Scapin Oui, Monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l'envie de nous faire courir toutes les nuits comme vous aviez de coutume.
Léandre Je saurai me souvenir en temps et lieu de tout ce que je viens d'apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à mon père.
Carle Vos Égyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette, et elle-même, les larmes aux yeux, m'a chargé de venir promptement vous dire que si, dans deux heures, vous ne songez à leur porter l'argent qu'ils vous ont demandé pour elle, vous l'allez perdre pour jamais.
Scapin Me vouloir passer son épée au travers du corps !
Léandre Je t'en demande pardon de tout mon cœur ; et s'il ne tient qu'à me jeter à tes genoux, tu m'y vois, Scapin, pour te conjurer encore une fois de ne me point abandonner.
Octave Ah ! ma foi ! Scapin, il se faut rendre à cela.
Scapin Levez-vous. Une autre fois, ne soyez point si prompt.
Scapin Je veux tirer cet argent de vos pères. À Octave. Pour ce qui est du vôtre, la machine est déjà toute trouvée ; à Léandre et quant au vôtre, bien qu'avare au dernier degré, il y faudra moins de façon encore, car vous savez que pour l'esprit, il n'en a pas grâces à Dieu ! grande provision, et je le livre pour une espèce d'homme à qui l'on fera toujours croire tout ce que l'on voudra. Cela ne vous offense point il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance ; et vous savez assez l'opinion de tout le monde, qui veut qu'il ne soit votre père que pour la forme.
Scapin Bon, bon ; on fait bien scrupule de cela : vous moquez-vous ? Mais j'aperçois venir le père d'Octave. Commençons par lui, puisqu'il se présente. Allez-vous-en tous deux. À Octave. Et vous, avertissez votre Silvestre de venir vite jouer son rôle.
Argante(se croyant seul.) Avoir si peu de conduite et de considération ! S'aller jeter dans un engagement comme celui-là ! Ah ! ah ! jeunesse impertinente.
Argante Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin.
Scapin Monsieur, la vie est mêlée de traverses. Il est bon de s'y tenir sans cesse préparé ; et j'ai ouï dire, il y a longtemps, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue.
Scapin Que pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis, que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m'arriver, j'en ai rendu grâce à mon bon destin.
Argante Voilà qui est bien. Mais ce mariage impertinent qui trouble celui que nous voulons faire est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser.
Scapin Ma foi ! Monsieur, si vous m'en croyez, vous tâcherez, par quelque autre voie, d'accommoder l'affaire. Vous savez ce que c'est que les procès en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines.
Argante Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ?
Scapin Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que m'a donnée tantôt votre chagrin, m'a obligé à chercher dans ma tête quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude ; car je ne saurais voir d'honnêtes pères chagrinés par leurs enfants que cela ne m'émeuve ; et de tout temps, je me suis senti pour votre personne une inclination particulière.
Scapin J'ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été épousée. C'est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tous coups d'épée, qui ne parlent que d'échiner, et ne font non plus de conscience de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir quelle facilité offrait la raison de la violence pour le faire casser, vos prérogatives du nom de père, et l'appui que vous donnerait auprès de la justice et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin je l'ai tant tourné de tous les côtés, qu'il a prêté l'oreille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster l'affaire pour quelque somme ; et il donnera son consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent.
Scapin Il ne parlait pas moins que de cinq ou six cents pistoles.
Argante Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer. Se moque-t-il des gens ?
Scapin C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'étiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin, après plusieurs discours, voici où s'est réduit le résultat de notre conférence. "Nous voilà au temps, m'a-t-il dit, que je dois partir pour l'armée. Je suis après à m'équiper ; et le besoin que j'ai de quelque argent, me fait consentir, malgré moi, à ce qu'on me propose. Il me faut un cheval de service, et je n'en saurais avoir un qui soit tant soit peu raisonnable à moins de soixante pistoles. "
Argante Hé bien ! pour soixante pistoles, je les donne.
Scapin "Il faudra le harnais, et les pistolets ; et cela ira bien à vingt pistoles encore. "
Argante Vingt pistoles, et soixante, ce serait quatre-vingts.
Argante Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi.
Scapin Mon Dieu ! Monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie, et donnez tout pour vous sauver des mains de la justice.
Argante Hé bien ! soit, je me résous à donner encore ces trente pistoles.
Scapin "Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter..."
Argante Oh ! qu'il aille au diable avec son mulet ! c'en est trop, et nous irons devant les juges.
Scapin Eh ! Monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous résolvez-vous ? Jetez les yeux sur les détours de la justice ; voyez combien d'appels et de degrés de juridiction, combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer, sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-là, qui pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes précautions du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce monde, que d'avoir à plaider ; et la seule pensée d'un procès serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indes.
Argante À combien est-ce qu'il fait monter le mulet ?
Scapin Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, et celui de son homme, pour le harnais et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu'il doit à son hôtesse, il demande en tout deux cents pistoles.
Scapin Mais pour plaider, il vous faudra de l'argent. Il vous en faudra pour l'exploit ; il vous en faudra pour le contrôle ; il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, conseils, productions, et journées du procureur ; il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats ; pour le droit de retirer le sac, et pour les grosses d'écritures ; il vous en faudra pour le rapport des substituts ; pour les épices de conclusion ; pour l'enregistrement du greffier, façon d'appointements, sentences et arrêts, contrôles, signatures, et expéditions de leurs clercs, sans parler de tous les présents qu'il vous faudra faire. Donnez cet argent-là à cet homme-ci, vous voilà hors d'affaire.
Scapin Oui, vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul en moi-même de tous les frais de la justice ; et j'ai trouvé qu'en donnant deux cents pistoles à votre homme, vous en aurez de reste pour le moins cent cinquante, sans compter les soins, les pas, et les chagrins que vous épargnerez. Quand il n'y aurait à essuyer que les sottises que disent devant tout le monde de méchants plaisants d'avocats, j'aimerais mieux donner trois cents pistoles, que de plaider.
Argante Je me moque de cela, et je défie les avocats de rien dire de moi.
Scapin Vous ferez ce qu'il vous plaira ; mais si j'étais que de vous, je fuirais les procès.
Silvestre(lui prend rudement la main.) Touchez là, touchez. Je vous donne ma parole, et vous jure sur mon honneur, par l'épée que je porte, par tous les serments que je saurais faire, qu'avant la fin du jour je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce faquin d'Argante. Reposez-vous sur moi.
Scapin Monsieur, les violences en ce pays-ci ne sont guère souffertes.
Silvestre Je me moque de tout, et je n'ai rien à perdre.
Scapin Il se tiendra sur ses gardes assurément ; et il a des parents, des amis, et des domestiques, dont il se fera un secours contre votre ressentiment.
Silvestre C'est ce que je demande, morbleu ! c'est ce que je demande. Il met l'épée à la main, et pousse de tous les côtés, comme s'il y avait plusieurs personnes devant lui. Ah, tête ! ah, ventre ! Que ne le trouvé-je à cette heure avec tout son secours ! Que ne paraît-il à mes yeux au milieu de trente personnes ! Que ne les vois-je fondre sur moi les armes à la main ! Comment, marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ? Allons, morbleu ! tue, point de quartier. Donnons. Ferme. Poussons. Bon pied, bon œil. Ah ! coquins, ah ! canaille, vous en voulez par là ; je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez, marauds, soutenez. Allons. À cette botte. À cette autre. À celle-ci. À celle-là. Comment, vous reculez ? Pied ferme, morbleu ! pied ferme.
Scapin Eh, eh, eh ! Monsieur, nous n'en sommes pas.
Silvestre Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer à moi.
Scapin Hé bien, vous voyez combien de personnes tuées pour deux cents pistoles. Oh sus ! je vous souhaite une bonne fortune.
Scapin Vous n'avez qu'à me les donner. Il ne faut pas pour votre honneur que vous paraissiez là, après avoir passé ici pour autre que ce que vous êtes ; et de plus, je craindrais qu'en vous faisant connaître, il n'allât s'aviser de vous demander davantage.
Argante Oui ; mais j'aurais été bien aise de voir comme je donne mon argent.
Scapin Parbleu, Monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnête homme : c'est l'un des deux. Est-ce que je voudrais vous tromper, et que dans tout ceci j'ai d'autre intérêt que le vôtre, et celui de mon maître, à qui vous voulez vous allier ? Si je vous suis suspect, je ne me mêle plus de rien, et vous n'avez qu'à chercher, dès cette heure, qui accommodera vos affaires.
Scapin Je ne manquerai pas d'y aller. Seul. Et un. Je n'ai qu'à chercher l'autre. Ah ! , ma foi, le voici. Il semble que le Ciel, l'un après l'autre, les amène dans mes filets.
Scapin Je l'ai trouvé tantôt tout triste, de je ne sais quoi que vous lui avez dit, où vous m'avez mêlé assez mal à propos ; et cherchant à divertir cette tristesse, nous nous sommes allés promener sur le port. Là, entre autres plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a invités d'y entrer, et nous a présenté la main. Nous y avons passé ; il nous a fait mille civilités, nous a donné la collation, où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde.
Géronte Qu'y a-t-il de si affligeant en tout cela ?
Scapin Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi tout à l'heure cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger.
Géronte Que tu ailles dire à ce Turc, qu'il me renvoie mon fils, et que tu te mets à sa place jusqu'à ce que j'aie amassé la somme qu'il demande.
Scapin Eh ! Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? et vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d'aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ?
Géronte Que diable allait-il faire dans cette galère ?
Scapin Il ne devinait pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a donné que deux heures.
Géronte Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers, pour aller racheter mon fils.
Scapin(en lui rendant la clef.) Eh, Monsieur ! rêvez-vous ? Je n'aurais pas cent francs de tout ce que vous dites ; et de plus, vous savez le peu de temps qu'on m'a donné.
Géronte Mais que diable allait-il faire à cette galère ?
Scapin Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu'à l'heure que je parle, on t'emmène esclave en Alger. Mais le Ciel me sera témoin que j'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu ; et que si tu manques à être racheté, il n'en faut accuser que le peu d'amitié d'un père.
Géronte Attends, Scapin, je m'en vais quérir cette somme.
Scapin Dépêchez donc vite, Monsieur, je tremble que l'heure ne sonne.
Géronte N'est-ce pas quatre cents écus que tu dis ?
Géronte Tiens, Scapin, je ne me souvenais pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyais pas qu'elle dût m'être si tôt ravie. Il lui présente sa bourse, qu'il ne laisse pourtant pas aller ; et, dans ses transports il fait aller son bras de côté et d'autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse. Tiens. Va-t'en racheter mon fils.
Géronte Que diable allait-il faire dans cette galère ? Ah maudite galère ! Traître de Turc à tous les diables !
Scapin Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n'est pas quitte envers moi, et je veux qu'il me paye en une autre monnaie l'imposture qu'il m'a faite auprès de son fils.
Silvestre Oui, vos amants ont arrêté entre eux que vous fussiez ensemble ; et nous nous acquittons de l'ordre qu'ils nous ont donné.
Hyacinte Un tel ordre n'a rien qui ne me soit fort agréable. Je reçois avec joie une compagne de la sorte ; et il ne tiendra pas à moi, que l'amitié qui est entre les personnes que nous aimons ne se répande entre nous deux.
Zerbinette J'accepte la proposition, et ne suis point personne à reculer, lorsqu'on m'attaque d'amitié.
Scapin Et lorsque c'est d'amour qu'on vous attaque ?
Zerbinette Pour l'amour, c'est une autre chose ; on y court un peu plus de risque, et je n'y suis pas si hardie.
Scapin Vous l'êtes, que je crois, contre mon maître maintenant ; et ce qu'il vient de faire pour vous doit vous donner du cœur pour répondre comme il faut à sa passion.
Zerbinette Je ne m'y fie encore que de la bonne sorte ; et ce n'est pas assez pour m'assurer entièrement que ce qu'il vient de faire. J'ai l'humeur enjouée, et sans cesse je ris ; mais tout en riant, je suis sérieuse sur de certains chapitres ; et ton maître s'abusera, s'il croit qu'il lui suffise de m'avoir achetée pour me voir toute à lui. Il doit lui en coûter autre chose que de l'argent ; et pour répondre à son amour de la manière qu'il souhaite, il me faut un don de sa foi qui soit assaisonné de certaines cérémonies qu'on trouve nécessaires.
Scapin C'est là aussi comme il l'entend. Il ne prétend à vous qu'en tout bien et en tout honneur ; et je n'aurais pas été homme à me mêler de cette affaire, s'il avait une autre pensée.
Zerbinette C'est ce que je veux croire, puisque vous me le dites ; mais, du côté du père, j'y prévois des empêchements.
Scapin Nous trouverons moyen d'accommoder les choses.
Hyacinte La ressemblance de nos destins doit contribuer encore à faire naître notre amitié ; et nous nous voyons toutes deux dans les mêmes alarmes, toutes deux exposées à la même infortune.
Zerbinette Vous avez cet avantage, au moins, que vous savez de qui vous êtes née ; et que l'appui de vos parents, que vous pouvez faire connaître, est capable d'ajuster tout, peut assurer votre bonheur, et faire donner un consentement au mariage qu'on trouve fait. Mais pour moi, je ne rencontre aucun secours dans ce que je puis être, et l'on me voit dans un état qui n'adoucira pas les volontés d'un père qui ne regarde que le bien.
Hyacinte Mais aussi avez-vous cet avantage, que l'on ne tente point par un autre parti celui que vous aimez.
Zerbinette Le changement du cœur d'un amant n'est pas ce qu'on peut le plus craindre. On se peut naturellement croire assez de mérite pour garder sa conquête ; et ce que je vois de plus redoutable dans ces sortes d'affaires, c'est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien.
Hyacinte Hélas ! pourquoi faut-il que de justes inclinations se trouvent traversées ? La douce chose que d'aimer, lorsque l'on ne voit point d'obstacle à ces aimables chaînes dont deux cœurs se lient ensemble !
Scapin Vous vous moquez ; la tranquillité en amour est un calme désagréable ; un bonheur tout uni nous devient ennuyeux ; il faut du haut et du bas dans la vie ; et les difficultés qui se mêlent aux choses réveillent les ardeurs, augmentent les plaisirs.
Zerbinette Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit, qu'on m'a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t'es avisé pour tirer de l'argent de ton vieillard avare. Tu sais qu'on ne perd point sa peine lorsqu'on me fait un conte, et que je le paye assez bien par la joie qu'on m'y voit prendre.
Scapin Voilà Silvestre qui s'en acquittera aussi bien que moi. J'ai dans la tête certaine petite vengeance, dont je vais goûter le plaisir.
Silvestre Pourquoi, de gaieté de cœur, veux-tu chercher à t'attirer de méchantes affaires ?
Scapin Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses.
Silvestre Je te l'ai déjà dit, tu quitterais le dessein que tu as, si tu m'en voulais croire.
Silvestre C'est que je vois que sans nécessité, tu vas courir risque de t'attirer une venue de coups de bâton.
Scapin Hé bien ! c'est aux dépens de mon dos, et non pas du tien.
Silvestre Il est vrai que tu es maître de tes épaules, et tu en disposeras comme il te plaira.
Scapin Ces sortes de périls ne m'ont jamais arrêté, et je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n'osent rien entreprendre.
Scapin Allez je vous irai bientôt rejoindre. Il ne sera pas dit qu'impunément on m'ait mis en état de me trahir moi-même, et de découvrir des secrets qu'il était bon qu'on ne sût pas.
Géronte Hé bien, Scapin, comment va l'affaire de mon fils ?
Scapin Votre fils, Monsieur, est en lieu de sûreté ; mais vous courez maintenant, vous, le péril le plus grand du monde, et je voudrais pour beaucoup que vous fussiez dans votre logis.
Scapin Le frère de cette personne qu'Octave a épousée. Il croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille à la place que tient sa sœur est ce qui pousse le plus fort à faire rompre leur mariage ; et, dans cette pensée, il a résolu hautement de décharger son désespoir sur vous et vous ôter la vie pour venger son honneur. Tous ses amis, gens d'épée comme lui, vous cherchent de tous les côtés, et demandent de vos nouvelles. J'ai vu même deçà et delà, des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu'ils trouvent, et occupent par pelotons toutes les avenues de votre maison. De sorte que vous ne sauriez aller chez vous, vous ne sauriez faire un pas ni à droit, ni à gauche, que vous ne tombiez dans leurs mains.
Scapin Je ne sais pas, Monsieur, et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la tête, et... Attendez. Il se retourne, et fait semblant d'aller voir au bout du théâtre s'il n'y a personne.
Scapin Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis-je, que vous vous mettiez là dedans, et que vous gardiez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.
Scapin Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez-vous bien jusqu'au fond, et surtout prenez garde de ne vous point montrer, et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver.
Scapin Cachez-vous. Voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) "Quoi ? Jé n'aurai pas l'abantage dé tuer cé Geronte, et quelqu'un par charité né m'enseignera pas où il est ? " (À Géronte avec sa voix ordinaire) Ne branlez pas. (Reprenant son ton contrefait.) "Cadédis, jé lé trouberai, sé cachât-il au centre dé la terre. " (À Géronte avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est supposé de celui qu'il contrefait, et le reste de lui.) "Oh, l'homme au sac ! " Monsieur. "Jé té vaille un louis, et m'enseigne où put être Géronte. " Vous cherchez le seigneur Géronte ? "Oui, mordi ! Jé lé cherche. " Et pour quelle affaire, Monsieur ? "Pour quelle affaire ? " Oui. "Jé beux, cadédis, lé faire mourir sous les coups de vaton. " Oh ! Monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n'est pas un homme à être traité de la sorte. "Qui, cé fat dé Geronte, cé maraut, cé velître ? " Le seigneur Géronte, Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni belître, et vous devriez, s'il vous plaît, parler d'autre façon. "Comment, tu mé traites, à moi, avec cette hautur ? " Je défends, comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. "Est-ce que tu es des amis dé cé Geronte ? " Oui, Monsieur, j'en suis. "Ah ! Cadédis, tu es de ses amis, à la vonne hure. " (Il donne plusieurs coups de bâton sur le sac.) "Tiens. Boilà cé que jé té vaille pour lui. " Ah, ah, ah ! Ah, Monsieur ! Ah, ah, Monsieur ! Tout beau. Ah, doucement, ah, ah, ah ! "Va, porte-lui cela de ma part. Adiusias. " Ah ! diable soit le Gascon ! Ah ! (En se plaignant et remuant le dos, comme s'il avait reçu les coups de bâton.)
Scapin Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable.
Géronte Comment ? c'est sur les miennes qu'il a frappé.
Scapin Nenni, Monsieur, c'était sur mon dos qu'il frappait.
Géronte Que veux-tu dire ? J'ai bien senti les coups, et les sens bien encore.
Scapin Non, vous dis-je, ce n'est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules.
Géronte Tu devais donc te retirer un peu plus loin, pour m'épargner...
Scapin Prenez garde. En voici un autre qui a la mine d'un étranger. Cet endroit est de même celui du Gascon, pour le changement de langage, et le jeu de théâtre. "Parti ! Moi courir comme une Basque, et moi ne pouvre point troufair de tout le jour sti tiable de Gironte ? " Cachez-vous bien. "Dites-moi un peu fous, monsir l'homme, s'il ve plaist, fous savoir point où l'est sti Gironte que moi cherchair ? " Non, Monsieur, je ne sais point où est Géronte. "Dites-moi-le vous frenchemente, moi li fouloir pas grande chose à lui. L'est seulemente pour li donnair un petite régale sur le dos d'un douzaine de coups de bastonne, et de trois ou quatre petites coups d'épée au trafers de son poitrine. " Je vous assure, Monsieur, que je ne sais pas où il est. "Il me semble que j'y foi remuair quelque chose dans sti sac. " Pardonnez-moi, Monsieur. "Li est assurément quelque histoire là tetans. " Point du tout, Monsieur. "Moi l'avoir enfie de tonner ain coup d'épée dans ste sac. " Ah ! Monsieur, gardez-vous-en bien. "Montre-le-moi un peu fous ce que c'estre là. " Tout beau, Monsieur. "Quement, tout beau ? " Vous n'avez que faire de vouloir voir ce que je porte. "Et moi, je le fouloir foir, moi. " Vous ne le verrez point. "Ahi que de badinemente ! " Ce sont hardes qui m'appartiennent. "Montre-moi fous, te dis-je. " Je n'en ferai rien. "Toi ne faire rien ? " Non. "Moi pailler de ste bastonne dessus les épaules de toi. " Je me moque de cela. "Ah ! toi faire le trole. " Ahi, ahi, ahi ; ah, Monsieur, ah, ah, ah, ah. "Jusqu'au refoir : l'estre là un petit leçon pour li apprendre à toi à parlair insolentemente ! " Ah ! peste soit du baragouineux. Ah !
Géronte(sortant sa tête du sac.) Ah ! je suis roué !
Géronte Pourquoi diantre faut-il qu'ils frappent sur mon dos ?
Scapin Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. Il contrefait plusieurs personnes ensemble. "Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons-nous ? Tournons par là. Non, par ici. À gauche. À droit. Nenni. Si fait. " Cachez-vous bien. "Ah ! camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître. " Eh ! Messieurs, ne me maltraitez point. "Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt. " Eh ! Messieurs, doucement. Géronte met doucement la tête hors du sac, et aperçoit la fourberie de Scapin. "Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l'heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton. " J'aime mieux souffrir toute chose que de vous découvrir mon maître. "Nous allons t'assommer. " Faites tout ce qu'il vous plaira. "Tu as envie d'être battu. " Je ne trahirai point mon maître. "Ah ! tu en veux tâter ? " Oh ! (Comme il est prêt de frapper, Géronte sort du sac, et Scapin s'enfuit.)
Géronte Ah, infâme ! ah, traître ! ah, scélérat ! C'est ainsi que tu m'assassines !
Zerbinette Cela ne vous regarde point, et je ris toute seule d'un conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu'on puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose ; mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père, pour en attraper de l'argent.
Géronte Par un fils à son père, pour en attraper de l'argent ?
Zerbinette Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez disposée à vous dire l'affaire, et j'ai une démangeaison naturelle à faire part des contes que je sais.
Zerbinette Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'chose à vous la dire, et c'est une aventure qui n'est pas pour être longtemps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes qu'on appelle Égyptiens, et qui rôdant de province en province, se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit, et conçut pour moi de l'amour. Dès ce moment il s'attache à mes pas, et le voilà d'abord comme tous les jeunes gens, qui croient qu'il n'y a qu'à parler, et qu'au moindre mot qu'ils nous disent, leurs affaires sont faites ; mais il trouva une fierté qui lui fit un peu corriger ses premières pensées. Il fit connaître sa passion aux gens qui me tenaient, et il les trouva disposés à me laisser à lui, moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire était que mon amant se trouvait dans l'état où l'on voit très souvent la plupart des fils de famille, c'est-à-dire qu'il était un peu dénué d'argent ; et il a un père qui, quoique riche, est un avaricieux fieffé, le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me saurais-je souvenir de son nom ? Haye. Aidez-moi un peu. Ne pouvez-vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point ?
Zerbinette Il y a à son nom du ron... ronte. Or... Oronte. Non. Gé... Géronte ; oui Géronte justement ; voilà mon vilain, je l'ai trouvé, c'est ce ladre-là que je dis. Pour venir à notre conte, nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville ; et mon amant m'allait perdre faute d'argent, si pour en tirer de son père, il n'avait trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille ; il s'appelle Scapin ; c'est un homme incomparable, et il mérite toutes les louanges qu'on peut donner.
Zerbinette Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah, ah, ah, ah. Je ne saurais m'en souvenir, que je ne rie de tout mon cœur. Ah, ah, ah. Il est allé trouver ce chien d'avare, ah, ah ah ; et lui a dit, qu'en se promenant sur le port avec son fils, hi, hi, ils avaient vu une galère turque où on les avait invités d'entrer ; qu'un jeune Turc leur y avait donné la collation, ah ; que, tandis qu'ils mangeaient, on avait mis la galère en mer ; et que le Turc l'avait renvoyé lui seul à terre dans un esquif, avec ordre de dire au père de son maître qu'il emmenait son fils en Alger, s'il ne lui envoyait tout à l'heure cinq cents écus. Ah, ah, ah. Voilà mon ladre, mon vilain dans de furieuses angoisses ; et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah, ah, ah. Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles ; et la peine qu'il souffre lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. Ah, ah, ah. Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc. Ah, ah, ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils, jusqu'à ce qu'il ait amassé l'argent qu'il n'a pas envie de donner. Ah, ah, ah. Il abandonne, pour faire les cinq cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente. Ah, ah, ah. Le valet lui fait comprendre, à tous coups, l'impertinence de ses propositions, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un "Mais que diable allait-il faire à cette galère ? Ah maudite galère ! Traître de Turc ! " Enfin après plusieurs détours, après avoir longtemps gémi et soupiré... Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites-vous ?
Géronte Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait ; que l'Égyptienne est une malavisée, une impertinente, de dire des injures à un homme d'honneur, qui saura lui apprendre à venir ici débaucher les enfants de famille ; et que le valet est un scélérat, qui sera par Géronte envoyé au gibet avant qu'il soit demain.
Zerbinette Oui, j'étais toute remplie du conte, et je brûlais de le redire. Mais qu'importe ? Tant pis pour lui. Je ne vois pas que les choses pour nous en puissent être ni pis ni mieux.
Silvestre Vous aviez grande envie de babiller ; et c'est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires.
Zerbinette N'aurait-il pas appris cela de quelque autre ?
Géronte Ah ! seigneur Argante, vous me voyez accablé de disgrâce.
Argante Vous me voyez aussi dans un accablement horrible.
Géronte Le pendard de Scapin, par une fourberie, m'a attrapé cinq cents écus.
Argante Le même pendard de Scapin, par une fourberie aussi, m'a attrapé deux cents pistoles.
Géronte Il ne s'est pas contenté de m'attraper cinq cents écus : il m'a traité d'une manière que j'ai honte de dire. Mais il me la paiera.
Argante Je veux qu'il me fasse raison de la pièce qu'il m'a jouée.
Géronte Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire.
Silvestre Plaise au Ciel, que dans tout ceci je n'aie point ma part !
Géronte Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Argante, et un malheur nous est toujours l'avant-coureur d'un autre. Je me réjouissais aujourd'hui de l'espérance d'avoir ma fille, dont je faisais toute ma consolation ; et je viens d'apprendre de mon homme qu'elle est partie il y a longtemps de Tarente, et qu'on y croit qu'elle a péri dans le vaisseau où elle s'embarqua.
Argante Mais pourquoi, s'il vous plaît, la tenir à Tarente, et ne vous être pas donné la joie de l'avoir avec vous ?
Géronte J'ai eu mes raisons pour cela ; et des intérêts de famille m'ont obligé jusques ici à tenir fort secret ce second mariage. Mais que vois-je ?
Nérine Votre fille, Monsieur, n'est pas loin d'ici. Mais avant que de vous la faire voir, il faut que je vous demande pardon de l'avoir mariée, dans l'abandonnement où, faute de vous rencontrer, je me suis trouvée avec elle.
Silvestre J'ai deux avis à te donner. L'un, que l'affaire d'Octave est accommodée. Notre Hyacinte s'est trouvée la fille du seigneur Géronte ; et le hasard a fait, ce que la prudence des pères avait délibéré. L'autre avis, c'est que les deux vieillards font contre toi des menaces épouvantables, et surtout le seigneur Géronte.
Scapin Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal ; et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes.
Silvestre Prends garde à toi les fils se pourraient bien raccommoder avec les pères, et toi demeurer dans la nasse.
Scapin Laisse-moi faire, je trouverai moyen d'apaiser leur courroux, et...
Octave Non, vous dis-je, mon père, je mourrai plutôt que de quitter mon aimable Hyacinte. Traversant le théâtre pour aller à elle. Oui, vous avez beau faire, la voilà celle à qui ma foi est engagée ; je l'aimerai toute ma vie, et je ne veux point d'autre femme.
Argante Hé bien ! c'est elle qu'on te donne. Quel diable d'étourdi, qui suit toujours sa pointe.
Hyacinte Oui, Octave, voilà mon père que j'ai trouvé, et nous nous voyons hors de peine.
Géronte Allons chez moi nous serons mieux qu'ici pour nous entretenir.
Hyacinte Ah ! mon père, je vous demande par grâce que je ne sois point séparée de l'aimable personne que vous voyez ; elle a un mérite qui vous fera concevoir de l'estime pour elle, quand il sera connu de vous.
Géronte Tu veux que je tienne chez moi une personne qui est aimée de ton frère, et qui m'a dit tantôt au nez mille sottises de moi-même ?
Zerbinette Monsieur, je vous prie de m'excuser. Je n'aurais pas parlé de la sorte, si j'avais su que c'était vous, et je ne vous connaissais que de réputation.
Léandre Mon père, ne vous plaignez point que j'aime une inconnue, sans naissance et sans bien. Ceux de qui je l'ai rachetée viennent de me découvrir qu'elle est de cette ville, et d'honnête famille ; que ce sont eux qui l'y ont dérobée à l'âge de quatre ans ; et voici un bracelet qu'ils m'ont donné, qui pourra nous aider à trouver ses parents.
Argante Hélas ! à voir ce bracelet, c'est ma fille, que je perdis à l'âge que vous dites.
Carle Hélas ! Monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. En passant contre un bâtiment, il lui est tombé sur la tête un marteau de tailleur de pierre, qui lui a brisé l'os, et découvert toute la cervelle. Il se meurt, et il a prié qu'on l'apportât ici pour vous pouvoir parler avant que de mourir.
Scapin Ahi, ahi. Messieurs, vous me voyez... ahi, vous me voyez dans un étrange état. Ahi. Je n'ai pas voulu mourir sans venir demander pardon à toutes les personnes que je puis avoir offensées. Ahi. Oui, messieurs, avant que de rendre le dernier soupir, je vous conjure de tout mon cœur de vouloir me pardonner tout ce que je puis vous avoir fait, et principalement le seigneur Argante, et le seigneur Géronte. Ahi.
Argante Pour moi, je te pardonne ; va, meurs en repos.
Scapin C'est vous, Monsieur, que j'ai le plus offensé, par les coups de bâton que...
Géronte Ne parle point davantage, je te pardonne aussi.
Scapin Ç'a été une témérité bien grande à moi, que les coups de bâton que je...
Argante Allons souper ensemble, pour mieux goûter notre plaisir.
Scapin Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure.
Résumé & indications
Les Fourberies de Scapin de Molière est l’une des comédies les plus jubilatoires du répertoire, une machine théâtrale fondée sur l’invention, la ruse et l’énergie du jeu. Héritière directe de la commedia dell’arte, la pièce célèbre l’intelligence en mouvement, la parole comme arme, et le plaisir pur du théâtre en action.
L’intrigue repose sur un schéma simple et terriblement efficace : deux jeunes gens amoureux sont empêchés par leurs pères autoritaires, et Scapin, valet inventif et sans scrupules, se charge de dénouer la situation à coups de mensonges, de manipulations et de mises en scène délirantes. Tout est prétexte au jeu, à l’exagération et au renversement des rapports de pouvoir. Les pères, figures de l’ordre et de l’autorité, deviennent les victimes consentantes ou ridicules de l’ingéniosité du valet.
Pour les comédiens, Les Fourberies de Scapin est une fête… mais une fête exigeante. Le rôle de Scapin est un sommet du répertoire comique : vitesse de pensée, virtuosité verbale, maîtrise du corps et sens aigu du rythme sont indispensables. Scapin agit, improvise, rebondit sans cesse, entraînant les autres personnages dans son flux. Mais la pièce ne repose pas sur lui seul : Géronte, Argante, Silvestre, Léandre ou Octave doivent être joués avec une précision extrême, chacun incarnant une logique claire que Scapin pourra détourner ou faire exploser. Le célèbre épisode du sac n’est jamais une simple prouesse burlesque : il condense tout l’art de Molière, où la cruauté comique naît de la rigueur du jeu.
Le langage est central. Les tirades de Scapin sont de véritables partitions musicales, faites de ruptures, d’adresses, de variations de ton. Le comique surgit lorsque le texte est pris au sérieux, sans clin d’œil appuyé. La farce moliéresque ne tolère ni approximation ni psychologie molle : elle exige une incarnation franche, presque physique, de chaque intention.
En mise en scène, la pièce offre une grande liberté. Elle peut assumer pleinement son héritage italien, avec masques, stylisation et jeu frontal, ou être transposée dans un univers contemporain où Scapin devient une figure de l’intelligence marginale face aux puissants. L’espace doit rester fluide, propice aux courses, aux cachettes, aux retournements rapides. Tout ce qui entrave le mouvement affaiblit la pièce ; tout ce qui l’accélère la révèle.
Monter Les Fourberies de Scapin, c’est choisir un théâtre de l’élan et de la joie, où le plaisir du jeu est communicatif et contagieux. Pour les acteurs comme pour les metteurs en scène, c’est une œuvre qui rappelle que le théâtre peut être un art du rire pur, tout en portant une critique féroce de l’autorité, de l’argent et de la domination. Une pièce qui exige beaucoup… et qui donne encore plus.
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