Eroxène Acanthe a du mérite, et t'aime tendrement D'où vient que tu lui fais un si dur traitement ?
Daphné Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes ?
Eroxène Puisque j'ai fait ici la demande avant toi, La raison te condamne à répondre avant moi.
Daphné Pour tous les soins d'Acanthe on me voit inflexible, Parce qu'à d'autres vœux je me trouve sensible.
Eroxène Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur, Parce qu'un autre choix est maître de mon cœur.
Daphné Puis-je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire ?
Eroxène Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère.
Daphné Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir, Je puis facilement contenter ton desir, Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable, J'en garde dans ma poche un portrait admirable, Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort, Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord.
Eroxène Je puis te contenter par une même voie, Et payer ton secret en pareille monnoie J'ai de la main aussi de ce peintre fameux, Un aimable portrait de l'objet de mes vœux, Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême, Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.
Daphné La boîte que le peintre a fait faire pour moi Est tout à fait semblable à celle que je voi.
Eroxène Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble, Et certe il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble.
Daphné Faisons en même temps, par un peu de couleurs, Confidence à nos yeux du secret de nos cœurs.
Eroxène Voyons à qui plus vite entendra ce langage, Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage.
Daphné La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien Au lieu de ton portrait tu m'as rendu le mien.
Eroxène Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose.
Daphné Donne. De cette erreur ta rêverie est cause.
Eroxène Que veut dire ceci? Nous nous jouons, je croi Tu fais de ces portraits même chose que moi.
Daphné Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre.
Eroxène Voici le vrai moyen de ne se point méprendre.
Eroxène Mon âme sur mes yeux fait-elle impression ?
Daphné Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage.
Eroxène De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image.
Daphné C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux.
Eroxène C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes vœux.
Daphné Je venois aujourd'hui te prier de lui dire Les soins que pour son sort son mérite m'inspire.
Eroxène Je venois te chercher pour servir mon ardeur, Dans le dessein que j'ai de m'assurer son cœur.
Daphné Cette ardeur qu'il t'inspire est-elle si puissante ?
Eroxène L'aimes-tu d'une amour qui soit si violente ?
Daphné Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.
Eroxène Il n'est Nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse, Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse.
Daphné Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui, Et si j'avois cent cœurs, ils seroient tous pour lui.
Eroxène Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître; Et si j'avois un sceptre, il en seroit le maître.
Daphné Ce seroit donc en vain qu'à chacune, en ce jour, On nous voudroit du sein arracher cet amour Nos âmes dans leurs vœux sont trop bien affermies. Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies ; Et puisque, en même temps, pour le même sujet, Nous avons toutes deux formé même projet, Mettons dans ce débat la franchise en usage, Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage, Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis Des tendres sentiments où nous jette son fils.
Eroxène J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte, Comme un tel fils est né d'un père de la sorte ; Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux Feroient croire qu'il est issu du sang des Dieux ; Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père, Allons lui de nos cœurs découvrir le mystère, Et consentons qu'après Myrtil entre nous deux Décide par son choix ce combat de nos vœux.
Daphné Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre ; Ils pourront le quitter : cachons-nous pour attendre.
Lycarsis Ah! que vous me pressez! Cela ne se dit pas comme vous le pensez.
Mopse Que de sottes façons, et que de badinage! Ménalque pour chanter n'en fait pas davantage.
Lycarsis Parmi les curieux des affaires d'Etat, Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat. Je me veux mettre un peu sur l'homme d'importance, Et jouir quelque temps de votre impatience.
Nicandre Veux-tu par tes délais nous fatiguer tous deux?
Mopse Prends-tu quelque plaisir à te rendre fâcheux?
Nicandre De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.
Lycarsis Priez-moi donc tous deux de la bonne manière, Et me dites chacun quel don vous me ferez, Pour obtenir de moi ce que vous desirez.
Mopse La peste soit du fat! Laissons-le là, Nicandre. Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre; Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger; Et ne l'écouter pas est le faire enrager.
Lycarsis Vous ne saurez pas qu'avec magnificence Le Roi vient d'honorer Tempé de sa présence ; Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour ; Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour ; Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue, Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.
Nicandre Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir.
Lycarsis Je vis cent choses là ravissantes à voir. Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, Sont brillants et parés comme au jour d'une fête ; Ils surprennent la vue; et nos prés au printemps, Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatants. Pour le Prince, entre tous sans peine on le remarque ; Et d'une stade loin il sent son grand monarque Dans toute sa personne il a je ne sais quoi Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi ; Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde, Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde. On ne croiroit jamais comme de toutes parts Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards Ce sont autour de lui confusions plaisantes ; Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel ; Et la fête de Pan, parmi nous si chérie, Auprès de ce spectacle est une gueuserie. Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien, Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.
Lycarsis Non : j'ai reçu du Ciel une âme peu cruelle ; Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les desirs d'autrui beaucoup d'humanité, Et je ne suis point homme à garder de fierté.
Daphné Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle.
Eroxène Et souffrez que son choix règle notre querelle.
Daphné Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons.
Eroxène De qui pensez-vous donc qu'ici nous vous parlons ?
Lycarsis Je ne sais ; mais Myrtil n'est guère dans un âge Qui soit propre à ranger au joug du mariage.
Daphné Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux ; Et l'on veut s'engager un bien si précieux, Prévenir d'autres cœurs, et braver la Fortune Sous les fermes liens d'une chaîne commune.
Eroxène Comme par son esprit et ses autres brillants Il rompt l'ordre commun et devance le temps, Notre flamme pour lui veut en faire de même, Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême.
Lycarsis Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois ; Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie De lui remplir l'esprit de sa philosophie, Sur de certains discours l'a rendu si profond, Que, tout grand que je suis, souvent il me confond. Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.
Daphné Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour, Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour ; Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.
Eroxène Ils pourroient bien s'aimer ; et je vois ...
Lycarsis Franc abus. Pour elle, passe encore : elle a deux ans de plus ; Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance. Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense, Et les petits desirs de se voir ajusté Ainsi que les bergers de haute qualité.
Daphné Enfin nous desirons par le nœud d'hyménée Attacher sa fortune à notre destinée.
Eroxène Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur, Nous assurer de loin l'empire de son cœur.
Lycarsis Je m'en tiens honoré autant qu'on sauroit croire. Je suis un pauvre pâtre ; et ce m'est trop de gloire Que deux Nymphes d'un rang le plus haut du pays Disputent à se faire un époux de mon fils. Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, Je consens que son choix règle votre dispute ; Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt, Pourra, pour son recours, m'épouser, s'il lui plaît, C'est toujours même sang, et presque même chose. Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose. Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement, Et voilà ses amours et son attachement.
Myrtil Innocente petite bête, Qui contre ce qui vous arrête Vous débattez tant à mes yeux, De votre liberté ne plaignez point la perte Votre destin est glorieux, Je vous ai pris pour Mélicerte. Elle vous baisera, vous prenant dans sa main, Et de vous mettre en son sein Elle vous fera la grâce. Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau? Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau, Ne voudroit être en votre place?
Lycarsis Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux. Ces deux Nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent, Et, tout jeune, déjà, pour époux te demandent. Je dois, pour un hymen, t'engager à leurs vœux, Et c'est toi que l'on veut qui choisisse des deux.
Lycarsis Oui. Des deux tu peux en choisir une Vois quel est ton bonheur, et bénis la Fortune.
Myrtil Ce choix qui m'est offert peut-il m'être un bonheur, S'il n'est aucunement souhaité de mon cœur ?
Lycarsis Enfin qu'on la reçoive, et que, sans le confondre, A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre.
Eroxène Malgré cette fierté qui règne parmi nous, Deux Nymphes, ô Myrtil, viennent s'offrir à vous; Et de vos qualités les merveilles écloses Font que nous renversons ici l'ordre des choses.
Daphné Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur, Consulter sur ce choix vos yeux et votre cœur ; Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages Par un récit paré de tous nos avantages.
Myrtil C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend ; Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand. A vos rares bontés il faut que je m'oppose ; Pour mériter ce sort je suis trop peu de chose ; Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas, Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas.
Eroxène Contentez nos desirs, quoi qu'on en puisse croire, Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.
Daphné Non, ne descendez point dans ces humilités, Et laissez-nous juger ce que vous méritez.
Myrtil Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente, Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente. Le moyen de choisir de deux grandes beautés, Egales en naissance et rares qualités? Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable, Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.
Eroxène Mais en faisant refus de répondre à nos vœux, Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.
Daphné Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre, Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre.
Myrtil Eh bien! si ces raisons ne vous satisfont pas, Celle-ci le fera : j'aime d'autres appas ; Et je sens bien qu'un cœur qu'un bel objet engage Est insensible et sourd à tout autre avantage.
Lycarsis Comment donc ? Qu'est-ceci ? Qui l'eût pu présumer ? Et savez-vous, morveux, ce que c'est que d'aimer ?
Myrtil Sans savoir ce que c'est, mon cœur a su le faire.
Lycarsis Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire.
Myrtil Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît, Me faire un cœur sensible et tendre comme il est.
Lycarsis Mais ce cœur que j'ai fait me doit obéissance.
Myrtil Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance.
Lycarsis Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.
Myrtil Que n'empêchiez-vous donc que l'on pût le charmer ?
Lycarsis Eh bien! je vous défends que cela continue.
Myrtil La défense, j'ai peur, sera trop tard venue.
Lycarsis Quoi? les pères n'ont pas des droits supérieurs ?
Myrtil Les Dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les cœurs.
Lycarsis Les Dieux ... Paix, petit sot ! Cette philosophie Me ...
Daphné Ne vous mettez point en courroux, je vous prie.
Lycarsis Non : je veux qu'il se donne à l'une pour époux, Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous Ah ! ah ! je vous ferai sentir que je suis père.
Daphné Traitons, de grâce, ici les choses sans colère.
Eroxène Peut-on savoir de vous cet objet si charmant Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant?
Myrtil Mélicerte, Madame. Elle en peut faire d'autres.
Eroxène Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres ?
Daphné Le choix d'elle et de nous est assez inégal.
Myrtil Nymphes, au nom des Dieux, n'en dites point de mal Daignez considérer, de grâce, que je l'aime, Et ne me jetez point dans un désordre extrême. Si j'outrage en l'aimant vos célestes attraits, Elle n'a point de part au crime que je fais C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. Il est vrai, d'elle à vous je sais la différence; Mais par sa destinée on se trouve enchaîné Et je sens bien enfin que le Ciel m'a donné Pour vous tout le respect, Nymphes, imaginable, Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir, Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir, Si vous parlez, mon cœur appréhende d'entendre Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre; Et pour me dérober à de semblables coups, Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous.
Lycarsis Myrtil, holà! Myrtil! Veux-tu revenir, traître? Il fuit ; mais on verra qui de nous est le maître. Ne vous effrayez point de tous ces vains transports Vous l'aurez pour époux ; j'en réponds corps pour corps.
Mélicerte Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande, Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande ? Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein De passer, dès cette heure, à recevoir sa main ? Ah ! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche ! Et que c'est foiblement que mon souci te touche !
Corinne Mais quoi ? que voulez-vous ? C'est là la vérité, Et vous redites tout comme je l'ai conté.
Mélicerte Mais comment Lycarsis reçoit-il cette affaire ?
Corinne Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire.
Mélicerte Et ne vois-tu pas bien, toi qui sais mon ardeur, Qu'avec ce mot, hélas! tu me perces le cœur ?
Mélicerte Me mettre aux yeux que le sort implacable Auprès d'elles me rend trop peu considérable, Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer, N'est-ce pas une idée à me désespérer ?
Corinne Mais quoi ? je vous réponds, et dis ce que je pense.
Mélicerte Ah! tu me fais mourir par ton indifférence. Mais dis, quels sentiments Myrtil a-t-il fait voir ?
Mélicerte Et c'est là ce qu'il falloit savoir, Cruelle !
Corinne En vérité, je ne sais comment faire, Et de tous les côtés je trouve à vous déplaire.
Mélicerte C'est que tu n'entres point dans tous les mouvements D'un cœur, hélas ! rempli de tendres sentiments. Va-t'en : laisse-moi seule en cette solitude Passer quelques moments de mon inquiétude.
Mélicerte Vous le voyez, mon cœur, ce que c'est que d'aimer, Et Belise avoit su trop bien m'en informer Cette charmante mère, avant sa destinée, Me disoit une fois, sur le bord du Pénée "Ma fille, songe à toi : l'amour aux jeunes cœurs Se présente toujours entouré de douceurs ; D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables ; Mais il traîne après lui des troubles effroyables ; Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix, Toujours, comme d'un mal, défends-toi de ses traits." De ces leçons, mon cœur, je m'étois souvenue ; Et quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue, Quand il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins, Je vous disois toujours de vous y plaire moins. Vous ne me crûtes point ; et votre complaisance Se vit bientôt changée en trop de bienveillance; Dans ce naissant amour qui flattoit vos desirs, Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs Cependant vous voyez la cruelle disgrâce Dont, en ce triste jour, le destin vous menace, Et la peine mortelle où vous voilà réduit ! Ah , mon cœur ! ah, mon cœur ! je vous l'avois bien dit. Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte Voici ...
Myrtil J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte, Un petit prisonnier que je garde pour vous, Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-même. Le présent n'est pas grand ; mais les divinités Ne jettent leurs regards que sur les volontés C'est le cœur qui fait tout ; et jamais la richesse Des présents que ... Mais, Ciel ! d'où vient cette tristesse ? Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin Seroit dans vos beaux yeux répandu ce matin ! Vous ne répondez point ? et ce morne silence Redouble encor ma peine et mon impatience. Parlez : de quel ennui ressentez-vous les coups ? Qu'est-ce donc ?
Myrtil Ce n'est rien, dites-vous ? Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes, Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes ? Ah ! ne me faites point un secret dont je meurs, Et m'expliquez, hélas ! ce que disent ces pleurs.
Mélicerte Rien ne me serviroit de vous le faire entendre.
Myrtil Devez-vous rien avoir que je ne doive apprendre ? Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui, De vouloir me voler ma part de votre ennui ? Ah ! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire.
Mélicerte Hé bien, Myrtil, hé bien ! il faut donc vous le dire J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous, Eroxène et Daphné vous veulent pour époux ; Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse, Sans accuser du sort la rigoureuse loi, Qui les rend dans leurs vœux préférables à moi.
Myrtil Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse ! Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse, Et croire qu'engagé par des charmes si doux, Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous ? Que je puisse accepter une autre main offerte ? Hé ! que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte, Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur, Et faire un jugement si mauvais de mon cœur ? Quoi ? faut-il que de lui vous ayez quelque crainte ? Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte ; Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas ! Si vous êtes si prête à ne le croire pas ?
Mélicerte Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales, Si les choses étoient de part et d'autre égales, Et dans un rang pareil j'oserois espérer Que peut-être l'amour me feroit préférer ; Mais l'inégalité de bien et de naissance, Qui peut d'elles à moi faire la différence ...
Myrtil Ah ! leur rang de mon cœur ne viendra point à bout, Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout. Je vous aime, il suffit ; et dans votre personne Je vois rang, biens, trésors, Etats, sceptres, couronne Et des rois les plus grands m'offrît-on le pouvoir, Je n'y changerois pas le bien de vous avoir. C'est une vérité toute sincère et pure, Et pouvoir en douter est me faire une injure.
Mélicerte Hé bien ! je crois, Myrtil, puisque vous le voulez, Que vos vœux par leur rang ne sont point ébranlés ; Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles, Votre cœur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles. Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivez la voix ; Votre père, Myrtil, réglera votre choix ; Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère, Pour préférer à tout une simple bergère.
Myrtil Non, chère Mélicerte, il n'est père ni Dieux Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux; Et toujours de mes vœux reine comme vous êtes ...
Mélicerte Ah ! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites N'allez point présenter un espoir à mon cœur, Qu'il recevroit peut-être avec trop de douceur, Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce.
Myrtil Quoi ? faut-il des serments appeler le secours, Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours ? Que vous vous faites tort par de telles alarmes, Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes ! Hé bien ! puisqu'il le faut, je jure par les Dieux, Et si ce n'est assez, je jure par vos yeux, Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne. Recevez-en ici la foi que je vous donne, Et souffrez que ma bouche avec ravissement Sur cette belle main en signe le serment.
Mélicerte Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu'on ne vous voie.
Myrtil Est-il rien ... ? Mais, ô Ciel ! on vient troubler ma joie.
Lycarsis Cela ne va pas mal : continuez tous deux. Peste ! mon petit fils, que vous avez l'air tendre, Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre ! Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila, Dans sa philosophie appris ces choses-là ? Et vous, qui lui donnez de si douce manière Votre main à baiser, la gentille bergère, L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs, Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs ?
Myrtil Ah ! quittez de ces mots l'outrageante bassesse, Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.
Lycarsis Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés ...
Myrtil Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez. A du respect pour vous la naissance m'engage ; Mais je saurai sur moi vous punir de l'outrage. Oui, j'atteste le Ciel que si, contre mes vœux, Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux, Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice, Au milieu de mon sein vous chercher un supplice, Et par mon sang versé lui marquer promptement L'éclatant désaveu de votre emportement.
Mélicerte Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme, Et que mon dessein soit de séduire son âme. S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien, C'est de son mouvement : je ne l'y force en rien. Ce n'est pas que mon cœur veuille ici se défendre De répondre à ses vœux d'une ardeur assez tendre, Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer ; Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer ; Et pour vous arracher toute injuste créance, Je vous promets ici d'éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
Myrtil Eh bien! vous triomphez avec cette retraite, Et dans ces mots votre âme a ce qu'elle souhaite ; Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez, Que vous serez trompé dans ce que vous pensez, Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance, Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.
Lycarsis Comment? à quel orgueil, fripon, vous vois-je aller ? Est-ce de la façon que l'on me doit parler ?
Myrtil Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage, Pour rentrer au devoir, je change de langage, Et je vous prie ici, mon père, au nom des Dieux, Et par tout ce qui peut vous être précieux, De ne vous point servir, dans cette conjoncture, Des fiers droits que sur moi vous donne la nature Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux. Le jour est un présent que j'ai reçu de vous; Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable, Si vous me l'allez rendre, hélas ! insupportable ? Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux Sans ses divins appas rien ne m'est précieux ; Ils font tout mon bonheur et toute mon envie ; Et si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie.
Lycarsis Aux douleurs de son âme il me fait prendre part. Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendart ? Quel amour ! quels transports ! quels discours pour son âge ! J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.
Myrtil Voyez, me voulez-vous ordonner de mourir ? Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'obéir.
Lycarsis Je ne puis plus tenir : il m'arrache des larmes, Et ces tendres propos me font rendre les armes.
Myrtil Que si dans votre cœur un reste d'amitié Vous peut de mon destin donner quelque pitié, Accordez Mélicerte à mon ardente envie, Et vous ferez bien plus que me donner la vie.
Myrtil O père, le meilleur qui jamais ait été, Que je baise vos mains après tant de bonté !
Lycarsis Ah ! que pour ses enfants un père a de foiblesse ! Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse ? Et ne se sent-on pas certains mouvements doux, Quand on vient à songer que cela sort de vous ?
Myrtil Me tiendrez-vous au moins la parole avancée ? Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée ?
Myrtil Me permettez-vous de vous désobéir, Si de ces sentiments on vous fait revenir ? Prononcez le mot.
Lycarsis Oui. Ha, nature, nature ! Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez,
Myrtil Ah ! que ne dois-je point à vos rares bontés ? Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte ! Je n'accepterois pas une couronne offerte, Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter Ce merveilleux succès qui la doit contenter.
Acanthe Ah! Myrtil, vous avez du Ciel reçu des charmes Qui nous ont préparé des matières de larmes, Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs, De ce que nous aimons nous enlève les cœurs.
Tyrène Peut-on savoir, Myrtil, vers qui de ces deux belles Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles, Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos vœux ?
Acanthe Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
Tyrène Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants, En mourir tout d'un coup, que traîner si longtemps.
Myrtil Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme La belle Mélicerte a captivé mon âme Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous ; Et si vos vœux enfin n'ont que les miens à craindre, Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.
Acanthe Ah! Myrtil, se peut-il que deux tristes amants ... ?
Tyrène Est-il vrai que le Ciel, sensible à nos tourments ... ?
Myrtil Oui, content de mes fers comme d'une victoire, Je me suis excusé de ce choix plein de gloire ; J'ai de mon père encor changé les volontés, Et l'ai fait consentir à mes félicités.
Acanthe Ah ! que cette aventure est un charmant miracle, Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle !
Tyrène Elle peut renvoyer ces Nymphes à nos vœux, Et nous donner moyen d'être contents tous deux.
Nicandre Nous allons perdre cette beauté. C'est pour elle qu'ici le Roi s'est transporté Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.
Myrtil O Ciel ! Expliquez-moi ce discours, je vous prie.
Nicandre Ce sont des incidents grands et mystérieux. Oui, le Roi vient chercher Mélicerte en ces lieux ; Et l'on dit qu'autrefois feu Belise, sa mère, Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère ... Mais je me suis chargé de la chercher partout Vous saurez tout cela tantôt, de bout en bout.
Acanthe Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre.
Résumé & indications
Mélicerte de Molière est une pastorale héroïque inachevée, écrite pour les fêtes royales de 1666. Œuvre moins connue que ses grandes comédies, elle offre pourtant un terrain de travail singulier, à la croisée du théâtre galant, de la poésie pastorale et du divertissement spectaculaire. Ici, le rire cède la place à une atmosphère plus lyrique, où l’amour, l’honneur et la générosité structurent l’action.
L’intrigue s’inscrit dans un univers pastoral stylisé : bergers et bergères vivent des conflits amoureux empreints de noblesse et d’élégance. Mélicerte, héroïne centrale, est au cœur d’un réseau de passions croisées, où jalousie, fidélité et rivalité s’entremêlent. Loin de la satire sociale, Molière explore ici un théâtre de l’idéalisation, où les personnages incarnent des valeurs et des sentiments portés à une forme d’exemplarité.
Pour les comédiens, Mélicerte demande un registre différent de celui des grandes farces moliéresques. Le jeu doit privilégier la clarté, la grâce et la musicalité. Les personnages ne sont pas construits sur la caricature, mais sur la sincérité des élans amoureux. Le danger serait d’en faire un exercice figé ou décoratif : il faut au contraire chercher la vérité émotionnelle derrière le cadre pastoral. La parole, souvent élégante et codifiée, doit rester vivante, incarnée, portée par un véritable enjeu affectif.
La langue, plus poétique et stylisée, exige un travail précis sur le rythme et la respiration. Même si l’œuvre est inachevée, elle révèle une autre facette de Molière, plus proche de la cour et des spectacles d’apparat. Les passages lyriques gagnent à être dits avec simplicité, afin d’éviter toute emphase artificielle.
Pour la mise en scène, Mélicerte ouvre des possibilités intéressantes. L’univers pastoral peut être assumé dans sa dimension onirique et chorégraphique, ou bien traité de manière épurée, presque symbolique. La musique et le mouvement peuvent jouer un rôle central, rappelant que l’œuvre fut pensée dans un contexte festif et spectaculaire. Une lecture contemporaine peut également souligner le caractère codifié des relations amoureuses et interroger les modèles idéalisés du sentiment.
Monter Mélicerte, c’est explorer un Molière moins connu, plus délicat, plus lyrique. Pour les acteurs comme pour les metteurs en scène, c’est l’occasion de travailler une matière poétique et stylisée, en cherchant l’équilibre entre grâce formelle et vérité humaine. Une œuvre rare, qui révèle la diversité d’un dramaturge trop souvent réduit à la seule comédie satirique.
Connexion
Connectez-vous pour utiliser cette fonctionnalité. L'inscription est gratuite !