MADAME PERNELLE Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.
ELMIRE Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.
MADAME PERNELLE Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin : Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.
ELMIRE De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte, Mais ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ?
MADAME PERNELLE C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci, Et que de me complaire on ne prend nul souci. Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée : Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée, On n'y respecte rien, chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud.
MADAME PERNELLE Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils. C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ; Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
MADAME PERNELLE Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrète, Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ; Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
MADAME PERNELLE Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ; Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux, Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux. Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse, Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.
MADAME PERNELLE Pour vous, Monsieur son frère, Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ; Mais enfin, si j'étais de mon fils, son époux, Je vous prierais bien fort de n'entrer point chez nous. Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.
DAMIS Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute...
MADAME PERNELLE C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ; Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux De le voir querellé par un fou comme vous.
DAMIS Quoi ? Je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique, Et que nous ne puissions à rien nous divertir, Si ce beau Monsieur-là n'y daigne consentir ?
DORINE S'il le faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ; Car il contrôle tout, ce critique zélé.
MADAME PERNELLE Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire, Et mon fils à l'aimer vous devrait tous induire.
DAMIS Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien : Je trahirais mon cœur de parler d'autre sorte ; Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte ; J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat.
DORINE Certes c'est une chose aussi qui scandalise, De voir qu'un inconnu céans s'impatronise, Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers Et dont l'habit entier valait bien six deniers, En vienne jusque-là que de se méconnaître, De contrarier tout, et de faire le maître.
MADAME PERNELLE Hé ! Merci de ma vie ! Il en irait bien mieux, Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
DORINE Il passe pour un saint dans votre fantaisie : Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.
DORINE À lui, non plus qu'à son Laurent, Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
MADAME PERNELLE J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ; Mais pour homme de bien, je garantis le maître. Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. C'est contre le péché que son cœur se courrouce, Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse.
DORINE Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans ? En quoi blesse le Ciel une visite honnête, Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ? Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous ? Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux.
MADAME PERNELLE Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites. Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, Et de tant de laquais le bruyant assemblage Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien.
CLÉANTE Hé ! Voulez-vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ? Ce serait dans la vie une fâcheuse chose, Si pour les sots discours où l'on peut être mis, Il fallait renoncer à ses meilleurs amis. Et quand même on pourrait se résoudre à le faire, Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ? Contre la médisance il n'est point de rempart. A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, Et laissons aux causeurs une pleine licence.
DORINE Daphné, notre voisine, et son petit époux Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire ; Ils ne manquent jamais de saisir promptement L'apparente lueur du moindre attachement, D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, Et sous le faux espoir de quelque ressemblance, Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
MADAME PERNELLE Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. On sait qu'Orante mène une vie exemplaire : Tout ses soins vont au Ciel ; et j'ai su par des gens Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.
DORINE L'exemple est admirable, et cette dame est bonne ! Il est vrai qu'elle vit en austère personne ; Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent, Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant. Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, Elle a fort bien joui de tous ses avantages ; Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer, Et du voile pompeux d'une haute sagesse De ses attraits usés déguise la faiblesse. Ce sont là les retours des coquettes du temps. Il leur est dur de voir déserter les galants. Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude ; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose, et ne pardonne à rien ; Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité, mais par un trait d'envie, Qui ne saurait souffrir qu'une autre ait les plaisirs Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs.
MADAME PERNELLE Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire. Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire, Car Madame à jaser tient le dé tout le jour. Mais enfin je prétends discourir à mon tour : Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ; Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ; Que pour votre salut vous le devez entendre, Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. Ces visites, ces bals, ces conversations Sont du malin esprit toutes inventions. Là jamais on n'entend de pieuses paroles : Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ; Bien souvent le prochain en a sa bonne part, Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées De la confusion de telles assemblées : Mille caquets divers s'y font en moins de rien ; Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien, C'est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ; Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea... (Montrant Cléante.) Voilà-t-il pas Monsieur qui ricane déjà ! Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, Et sans... Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire. Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied. (Donnant un soufflet à Flipote.) Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles. Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. Marchons, gaupe, marchons.
CLÉANTE Je n'y veux point aller, De peur qu'elle ne vînt encor me quereller, Que cette bonne femme...
DORINE Ah ! Certes, c'est dommage Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage : Elle vous dirait bien qu'elle vous trouve bon, Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.
CLÉANTE Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée ! Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
DORINE Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils, Et si vous l'aviez vu, vous diriez : "C'est bien pis !" Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage, Et pour servir son prince il montra du courage ; Mais il est devenu comme un homme hébété, Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ; Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme. C'est de tous ses secrets l'unique confident, Et de ses actions le directeur prudent ; Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse ; A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis ; Avec joie il l'y voit manger autant que six ; Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède ; Et s'il vient à roter, il lui dit : "Dieu vous aide !" (C'est une servante qui parle.) Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ; Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos ; Ses moindres actions lui semblent des miracles, Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles. Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir, Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir ; Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ; Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une (Fleur des Saints), Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, Avec la sainteté les parures du diable.
ELMIRE Vous êtes bien heureux de n'être point venu Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. Mais j'ai vu mon mari : comme il ne m'a point vue, Je veux aller là-haut attendre sa venue.
CLÉANTE Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement, Et je vais lui donner le bonjour seulement.
DAMIS De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose. J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, Qu'il oblige mon père à des détours si grands ; Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends. Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère, La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère ; Et s'il fallait...
CLÉANTE Je sortais, et j'ai joie à vous voir de retour. La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.
ORGON (À Cléante.) Dorine... Mon beau-frère, attendez, je vous prie : Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. (À Dorine.) Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ? Qu'est-ce qu'on fait céans ? Comme est-ce qu'on s'y porte ?
DORINE Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.
DORINE La nuit se passa toute entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ; Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller.
DORINE Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table, Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où sans trouble il dormit jusques au lendemain.
DORINE Il reprit courage comme il faut, Et contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avait perdu Madame, But à son déjeuner quatre grands coups de vin.
CLÉANTE À votre nez, mon frère, elle se rit de vous ; Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice ? Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui À vous faire oublier toutes choses pour lui, Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point...?
ORGON Halte-là, mon beau-frère : Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
CLÉANTE Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être...
ORGON Mon frère, vous seriez charmé de le connaître, Et vos ravissements ne prendraient point de fin. C'est un homme... qui... ha !... un homme... un homme enfin. Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.
CLÉANTE Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
ORGON Ha ! Si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au Ciel il poussait sa prière ; Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments ; Et lorsque je sortais, il me devançait vite, Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son indigence, et de ce qu'il était, Je lui faisais des dons ; mais avec modestie Il me voulait toujours en rendre une partie. "C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié ; Je ne mérite pas de vous faire pitié ;" Et quand je refusais de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; Un rien presque suffit pour le scandaliser ; Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je crois. Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ? Et que prétendez-vous que tout ce badinage...?
ORGON Mon frère, ce discours sent le libertinage : Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
CLÉANTE Voilà de vos pareils le discours ordinaire : Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux. C'est être libertin que d'avoir de bons yeux, Et qui n'adore pas de vaines simagrées, N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur : Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon cœur. De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ; Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion ? Vous les voulez traiter d'un semblable langage, Et rendre même honneur au masque qu'au visage, Égaler l'artifice à la sincérité, Confondre l'apparence avec la vérité, Estimer le fantôme autant que la personne, Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne ? Les hommes la plupart sont étrangement faits ! Dans la juste nature on ne les voit jamais ; La raison a pour eux des bornes trop petites ; En chaque caractère ils passent ses limites ; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
ORGON Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère ; Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ; Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
CLÉANTE Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré. Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, Du faux avec le vrai faire la différence. Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle, Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, De qui la sacrilège et trompeuse grimace Abuse impunément et se joue à leur gré De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré, Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise, Et veulent acheter crédit et dignités À prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés, Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune Par le chemin du Ciel courir à leur fortune, Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, Et prêchent la retraite au milieu de la cour, Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment, D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré. De ce faux caractère on en voit trop paraître ; Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux : Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ; Ce titre par aucun ne leur est débattu ; Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ; On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, est traitable ; Ils ne censurent point toutes nos actions : Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ; Et laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ; On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre ; Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ; Ils attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même. Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle : C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ; Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
ORGON Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
ORGON (Il regarde dans un petit cabinet. ) Je vois Si quelqu'un n'est point là qui pourrait nous entendre ; Car ce petit endroit est propre pour surprendre. Or sus, nous voilà bien. J'ai, Marianne, en vous Reconnu de tout temps un esprit assez doux, Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.
MARIANNE Je suis fort redevable à cet amour de père.
ORGON C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter Vous devez n'avoir soin que de me contenter.
MARIANNE C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
ORGON Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
MARIANNE Hélas ! J'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
ORGON C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille, Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous serait doux De le voir par mon choix devenir votre époux. Eh ? (Marianne se recule avec surprise.)
ORGON(Apercevant Dorine.) Que faites-vous là ? La curiosité qui vous presse est bien forte, Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
DORINE Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard ; Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle.
DORINE Hé bien ! On vous croit donc, et c'est tant pis pour vous. Quoi ? Se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage Et cette large barbe au milieu du visage, Vous soyez assez fou pour vouloir... ?
ORGON Écoutez : Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
DORINE Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie. Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ? Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. Et puis, que vous apporte une telle alliance ? A quel sujet aller, avec tout votre bien, Choisir un gendre gueux ?...
ORGON Taisez-vous. S'il n'a rien, Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère ; Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver Par son trop peu de soin des choses temporelles, Et sa puissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme ; Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.
DORINE Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité, Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance, Et l'humble procédé de la dévotion Souffre mal les éclats de cette ambition. À quoi bon cet orgueil ?... Mais ce discours vous blesse : Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, D'une fille comme elle un homme comme lui ? Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, Et de cette union prévoir les conséquences ? Sachez que d'une fille on risque la vertu, Lorsque dans son hymen son goût est combattu, Que le dessein d'y vivre en honnête personne Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, Et que ceux dont partout on montre au doigt le front Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. Il est bien difficile enfin d'être fidèle À de certains maris faits d'un certain modèle ; Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait. Songez à quels périls votre dessein vous livre.
ORGON Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre.
DORINE Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.
ORGON Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons : Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. J'avais donné pour vous ma parole à Valère ; Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'être un peu libertin : Je ne remarque point qu'il hante les églises.
DORINE Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ?
ORGON Je ne demande pas votre avis là-dessus. Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde, Et c'est une richesse à nulle autre seconde. Cet hymen de tous biens comblera vos désirs, Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ; À nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
DORINE Elle ? Elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.
ORGON Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, Et tout résolument je veux que tu te taises.
DORINE Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.
ORGON Pense, si tu le veux, mais applique tes soins À ne m'en point parler, ou... : suffit. (Se retournant vers sa fille.) Comme sage, J'ai pesé mûrement toutes choses.
DORINE J'enrage De ne pouvoir parler. (Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.)
ORGON Sans être damoiseau, Tartuffe est fait de sorte...
ORGON Que quand tu n'aurais même aucune sympathie Pour tous les autres dons... (Il se tourne devant elle, et la regarde les bras croisés.)
DORINE La voilà bien lotie ! Si j'étais en sa place, un homme assurément Ne m'épouserait pas de force impunément ; Et je lui ferais voir bientôt après la fête Qu'une femme a toujours une vengeance prête.
ORGON Fort bien. (À part.) Pour châtier son insolence extrême, Il faut que je lui donne un revers de ma main. (Il se met en posture de lui donner un soufflet ; et Dorine, à chaque coup d'œil qu'il jette, se tient droite sans parler.) Ma fille, vous devez approuver mon dessein... Croire que le mari... que j'ai su vous élire... Que ne te parles-tu ?
ORGON Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance, Et montrer pour mon choix entière déférence.
DORINE(en s'enfuyant. ) Je me moquerais fort de prendre un tel époux. (Il lui veut donner un soufflet et la manque.)
ORGON Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, Avec qui sans péché je ne saurais plus vivre. Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre : Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu, Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.
DORINE Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole, Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle ? Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé !
MARIANNE Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
DORINE Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui, Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui, Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire, Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant, Il le peut épouser sans nul empêchement.
MARIANNE Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire, Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.
DORINE Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas : L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas ?
MARIANNE Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande, Dorine ! me dois-tu faire cette demande ? T'ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur, Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ?
DORINE Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche, Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ?
MARIANNE Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter, Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
DORINE Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
MARIANNE De me donner la mort si l'on me violente.
DORINE Fort bien : c'est un recours où je ne songeais pas ; Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ; Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.
MARIANNE Mon Dieu ! De quelle humeur, Dorine, tu te rends ! Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
DORINE Je ne compatis point à qui dit des sornettes Et dans l'occasion mollit comme vous faites.
MARIANNE Mais que veux-tu ? Si j'ai de la timidité.
DORINE Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté.
MARIANNE Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère ? Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ?
DORINE Mais quoi ? Si votre père est un bourru fieffé, Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé Et manque à l'union qu'il avait arrêtée, La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
MARIANNE Mais par un haut refus et d'éclatants mépris Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris ? Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille, De la pudeur du sexe et du devoir de fille ? Et veux-tu que mes feux par le monde étalés...?
DORINE Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Être à Monsieur Tartuffe, et j'aurais, quand j'y pense, Tort de vous détourner d'une telle alliance. Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ? Le parti de soi-même est fort avantageux. Monsieur Tartuffe ! Oh ! Oh ! N'est-ce rien qu'on propose ? Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose, N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied, Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié. Tout le monde déjà de gloire le couronne ; Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ; Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri : Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
DORINE Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme !
MARIANNE Ha ! Cesse, je te prie, un semblable discours, Et contre cet hymen ouvre-moi du secours. C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
DORINE Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, Voulût-il lui donner un singe pour époux. Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ? Vous irez par le coche en sa petite ville, Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, Et vous vous plairez fort à les entretenir. D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; Vous irez visiter, pour votre bienvenue, Madame la baillive et Madame l'élue, Qui d'un siège pliant vous feront honorer. Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes, Et parfois Fagotin et les marionnettes, Si pourtant votre époux...
MARIANNE Ah ! tu me fais mourir. De tes conseils plutôt songe à me secourir.
MARIANNE Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t'émouvoir, Laisse-moi désormais toute à mon désespoir : C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide, Et je sais de mes maux l'infaillible remède. (Elle veut s'en aller.)
DORINE Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux. Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
MARIANNE Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre, Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.
DORINE Ne vous tourmentez point. On peut adroitement Empêcher... Mais voici Valère, votre amant.
VALÈRE C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'était tromperie Quand vous...
MARIANNE Ne parlons point de cela, je vous prie. Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter Celui que pour époux on me veut présenter : Et je déclare, moi, que je prétends le faire, Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.
VALÈRE Ne vous excusez point sur mes intentions. Vous aviez pris déjà vos résolutions ; Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole Pour vous autoriser à manquer de parole.
VALÈRE Sans doute, et votre cœur N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
MARIANNE Hélas ! Permis à vous d'avoir cette pensée.
VALÈRE Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ; Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
MARIANNE Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite Le mérite...
VALÈRE Mon Dieu, laissons là le mérite : J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi. Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi, Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, Consentira sans honte à réparer ma perte.
MARIANNE La perte n'est pas grande ; et de ce changement Vous vous consolerez assez facilement.
VALÈRE J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire. Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ; Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins : Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins ; Et cette lâcheté jamais ne se pardonne, De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.
MARIANNE Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé.
VALÈRE Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé. Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme, Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras, Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
MARIANNE Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ; Et je voudrais déjà que la chose fût faite.
DORINE Pour moi, je pense Que vous perdez l'esprit par cette extravagance ; Et je vous ai laissé tout du long quereller, Pour voir où tout cela pourrait enfin aller. Holà ! Seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter par le bras, et lui fait mine de grande résistance.)
MARIANNE Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
VALÈRE Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice, Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.
DORINE (Elle quitte Marianne et court à Valère. ) Encor ! Diantre soit fait de vous si je le veux ! Cessez ce badinage, et venez çà tous deux. (Elle les tire l'un et l'autre.)
DORINE Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
MARIANNE N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ?
DORINE (À Valère.) Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin Que de se conserver à vous, j'en suis témoin. (À Marianne.) Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie Que d'être votre époux ; j'en réponds sur ma vie.
MARIANNE Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
VALÈRE Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ?
DORINE Vous êtes fous tous deux. Ça, la main l'un et l'autre. Allons, vous.
VALÈRE (en donnant sa main à Dorine. ) À quoi bon ma main ?
MARIANNE (en donnant aussi sa main. ) De quoi sert tout cela ?
DORINE Mon Dieu ! vite, avancez. Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
VALÈRE (À Marianne.) Mais ne faites donc point les choses avec gêne, Et regardez un peu les gens sans nulle haine. (Marianne tourne l'œil vers Valère et fait un petit sourire.)
DORINE À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
VALÈRE Ho çà ! N'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ? Et pour n'en point mentir, n'êtes-vous pas méchante De vous plaire à me dire une chose affligeante ?
MARIANNE Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat...?
DORINE Pour une autre saison laissons tout ce débat, Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
MARIANNE Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
DORINE Nous en ferons agir de toutes les façons. (À Marianne.) Votre père se moque, et ce sont des chansons ; Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence, Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé De tirer en longueur cet hymen proposé. En attrapant du temps, à tout on remédie. Tantôt vous payerez de quelque maladie, Qui viendra tout à coup et voudra des délais ; Tantôt vous payerez de présages mauvais : Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse. Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui." Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble, Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble. (A Valère.) Sortez, et sans tarder employez vos amis, Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. (À Marianne.) Nous, allons réveiller les efforts de son frère, Et dans votre parti jeter la belle-mère. Adieu.
VALÈRE (à Marianne. ) Quelques efforts que nous préparions tous, Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
MARIANNE (à Valère. ) Je ne vous répons pas des volontés d'un père ; Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.
VALÈRE Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser...
DORINE Ah ! Jamais les amants ne sont las de jaser. Sortez, vous dis-je.
DAMIS Que la foudre sur l'heure achève mes destins, Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
DORINE De grâce, modérez un tel emportement ; Votre père n'a fait qu'en parler simplement. On n'exécute pas tout ce qui se propose, Et le chemin est long du projet à la chose.
DAMIS Il faut que de ce fat j'arrête les complots, Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots.
DORINE Ha ! tout doux ! Envers lui, comme envers votre père, Laissez agit les soins de votre belle-mère. Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit ; Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit, Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle. Plût à Dieu qu'il fût vrai ! la chose serait belle. Enfin votre intérêt l'oblige à le mander : Sur l'hymen qui vous touche elle veut le sonder, Savoir ses sentiments, et lui faire connaître Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître, S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir. Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir ; Mais ce valet m'a dit qu'il s'en allait descendre. Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre.
TARTUFFE(apercevant Dorine. ) Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le Ciel vous illumine. Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
DORINE (À part.) Que d'affectation et de forfanterie !
TARTUFFE Couvrez ce sein que je ne saurais voir : Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées.
DORINE Vous êtes donc bien tendre à la tentation, Et la chair sur vos sens fait grande impression ? Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte : Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte, Et je vous verrais nu du haut jusques en bas, Que toute votre peau ne me tenterait pas.
TARTUFFE Mettez dans vos discours un peu de modestie, Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
DORINE Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos, Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. Madame va venir dans cette salle basse, Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.
TARTUFFE Que le Ciel à jamais par sa toute bonté Et de l'âme et du corps vous donne la santé, Et bénisse vos jours autant que le désire Le plus humble de ceux que son amour inspire.
ELMIRE Je suis fort obligée à ce souhait pieux. Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux.
TARTUFFE Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
ELMIRE Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
TARTUFFE Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ; Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.
TARTUFFE On ne peut trop chérir votre chère santé, Et pour la rétablir j'aurais donné la mienne.
ELMIRE C'est pousser bien avant la charité chrétienne, Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
TARTUFFE Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
ELMIRE J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire.
TARTUFFE J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux, Madame, de me voir seul à seul avec vous : C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée, Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée.
ELMIRE Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien, Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien.
TARTUFFE Et je ne veux aussi pour grâce singulière Que montrer à vos yeux mon âme toute entière, Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, Et d'un pur mouvement...
ELMIRE Je le prends bien aussi, Et crois que mon salut vous donne ce souci.
TARTUFFE (Il lui serre le bout des doigts. ) Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle...
TARTUFFE Je tâte votre habit : l'étoffe en est mœlleuse.
ELMIRE Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. (Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)
TARTUFFE Mon Dieu ! Que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ; Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.
ELMIRE Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ?
TARTUFFE Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire, Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELMIRE C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
TARTUFFE Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.
ELMIRE Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
TARTUFFE L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ; Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; Mais il étale en vous ses plus rares merveilles ; Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés, Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la nature, Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint, Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint. D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite ; Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut. Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable, Que cette passion peut n'être point coupable, Que je puis l'ajuster avecque la pudeur, Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur. Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ; Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité ; En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude, De vous dépend ma peine ou ma béatitude, Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.
ELMIRE La déclaration est tout à fait galante, Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein. Un dévot comme vous, et que partout on nomme...
TARTUFFE Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ; Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange ; Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ; Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinait mon cœur ; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois, Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix. Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne Les tribulations de votre esclave indigne, S'il faut que vos bontés veuillent me consoler Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille. Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles, De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer, Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie. Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, Avec qui pour toujours on est sûr du secret : Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée, Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre cœur, De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur.
ELMIRE Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s'explique. N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur À dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d'un amour de la sorte Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ?
TARTUFFE Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité Que vous m'excuserez sur l'humaine faiblesse Des violents transports d'un amour qui vous blesse, Et considérerez, en regardant votre air, Que l'on est pas aveugle, et qu'un homme est de chair.
ELMIRE D'autres prendraient cela d'autre façon peut-être ; Mais ma discrétion se veut faire paraître. Je ne redirai point l'affaire à mon époux ; Mais je veux en revanche une chose de vous : C'est de presser tout franc et sans nulle chicane L'union de Valère avecque Marianne, De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir, Et...
DAMIS (sortant du petit cabinet où il s'était retiré. ) Non, Madame, non : ceci doit se répandre. J'étais en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre ; Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, À détromper mon père, et lui mettre en plein jour L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour.
ELMIRE Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas. Ce n'est point mon humeur de faire des éclats : Une femme se rit de sottises pareilles, Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles.
DAMIS Vous avez vos raisons pour en user ainsi, Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi. Le vouloir épargner est une raillerie ; Et l'insolent orgueil de sa cagoterie N'a triomphé que trop de mon juste courroux, Et que trop excité de désordre chez nous. Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père, Et desservi mes feux avec ceux de Valère. Il faut que du perfide il soit désabusé, Et le Ciel pour cela m'offre un moyen aisé. De cette occasion je lui suis redevable, Et pour la négliger, elle est trop favorable : Ce serait mériter qu'il me la vînt ravir Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir.
DAMIS Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie. Mon âme est maintenant au comble de sa joie ; Et vos discours en vain prétendent m'obliger À quitter le plaisir de me pouvoir venger. Sans aller plus avant, je vais vider d'affaire ; Et voici justement de quoi me satisfaire.
DAMIS Nous allons régaler, mon père, votre abord D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, Et Monsieur d'un beau prix reconnaît vos tendresses. Son grand zèle pour vous vient de se déclarer : Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer ; Et je l'ai surpris là qui faisait à Madame L'injurieux aveu d'une coupable flamme. Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret Voulait à toute force en garder le secret ; Mais je ne puis flatter une telle impudence, Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
ELMIRE Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d'un mari traverser le repos, Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre : Ce sont mes sentiments ; et vous n'auriez rien dit, Damis, si j'avais eu sur vous quelque crédit.
ORGON Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est-il croyable ?
TARTUFFE Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, Le plus grand scélérat qui jamais ait été ; Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ; Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ; Et je vois que le Ciel, pour ma punition, Me veut mortifier en cette occasion. De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, Et comme un criminel chassez-moi de chez vous : Je ne saurais avoir tant de honte en partage, Que je n'en aie encor mérité davantage.
ORGON (à son fils. ) Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
DAMIS Quoi ? La feinte douceur de cette âme hypocrite Vous fera démentir...?
TARTUFFE Ah ! Laissez-le parler : vous l'accusez à tort, Et vous feriez bien mieux de croire à son rapport. Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable ? Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ? Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ? Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur ? Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence, Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense ; Tout le monde me prend pour un homme de bien ; Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. (S'adressant à Damis.) Oui, mon cher fils, parlez : traitez-moi de perfide, D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ; Accablez-moi de noms encor plus détestés : Je n'y contredis point, je les ai mérités ; Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie.
ORGON (A Tartuffe.) Mon frère, c'en est trop. (A son fils.) Ton cœur ne se rend point, Traître ?
DAMIS Quoi ! ses discours vous séduiront au point...
ORGON Tais-toi, pendard. (A Tartuffe.) Mon frère, eh ! Levez-vous, de grâce ! (A son fils.) Infâme !
ORGON Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
TARTUFFE Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas. J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure, Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
ORGON Paix, dis-je. Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige : Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui Femme, enfants et valets déchaînés contre lui ; On met impudemment toute chose en usage, Pour ôter de chez moi ce dévot personnage. Mais plus on fait d'effort afin de le bannir, Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ; Et je vais me hâter de lui donner ma fille, Pour confondre l'orgueil de toute ma famille.
ORGON Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager. Ah ! Je vous brave tous, et vous ferai connaître Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître. Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon, On se jette à ses pieds pour demander pardon.
DAMIS Qui, moi ? De ce coquin, qui, par ses impostures...
ORGON Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ? Un bâton ! un bâton ! (A Tartuffe.) Ne me retenez pas. (A son fils.) Sus, que de ma maison on sorte de ce pas, Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace.
TARTUFFE O Ciel ! Pardonne-lui la douleur qu'il me donne ! (A Orgon.) Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir...
TARTUFFE Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon âme un supplice si rude... L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré, Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
ORGON (Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.) Coquin ! Je me repens que ma main t'ai fait grâce, Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
TARTUFFE Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
TARTUFFE Soit : n'en parlons plus. Mais je sais comme il faut en user là-dessus. L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage À prévenir les bruits et les sujets d'ombrage. Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez...
ORGON Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez. Faire enrager le monde est ma plus grande joie, Et je veux qu'avec elle à toute heure on vous voie. Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous, Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, Vous faire de mon bien donation entière. Un bon et franc ami, que pour gendre je prends, M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents. N'accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
TARTUFFE La volonté du Ciel soit faite en toute chose.
ORGON Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit, Et que puisse l'envie en crever de dépit !
CLÉANTE Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire, L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire ; Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos, Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. Je n'examine point à fond ce qu'on expose ; Je passe là-dessus, et prends au pis la chose. Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé ; N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance ? Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, Que du logis d'un père un fils soit exilé ? Je vous le dis encore, et parle avec franchise, Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise ; Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, Et ne pousserez point les affaires à bout. Sacrifiez à Dieu toute votre colère, Et remettez le fils en grâce avec le père.
TARTUFFE Hélas ! Je le voudrais, quant à moi, de bon cœur : Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur ; Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, Et voudrais le servir du meilleur de mon âme ; Mais l'intérêt du Ciel n'y saurait consentir, Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. Après son action, qui n'eut jamais d'égale, Le commerce entre nous porterait du scandale : Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croirait ! A pure politique on me l'imputerait ; Et l'on dirait partout que, me sentant coupable, Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable, Que mon cœur l'appréhende et veut le ménager, Pour le pouvoir sous main au silence engager.
CLÉANTE Vous nous payez ici d'excuses colorées, Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées. Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez-vous ? Pour punir le coupable a-t-il besoin de vous ? Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances ; Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ; Et ne regardez point aux jugements humains, Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains. Quoi ? Le faible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire ? Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.
TARTUFFE Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne, Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne ; Mais après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.
CLÉANTE Et vous ordonne-t-il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille À ce qu'un pur caprice à son père conseille, Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
TARTUFFE Ceux qui me connaîtront n'auront pas la pensée Que ce soit un effet d'une âme intéressée. Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ; Et si je me résous à recevoir du père Cette donation qu'il a voulu me faire, Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, En fassent dans le monde un criminel usage, Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain.
CLÉANTE Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ; Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, Qu'il soit à ses périls possesseur de son bien ; Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. J'admire seulement que sans confusion Vous en ayez souffert la proposition ; Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ? Et s'il faut que le Ciel dans votre cœur ait mis Un invincible obstacle à vivre avec Damis, Ne vaudrait-il pas mieux qu'en personne discrète Vous fissiez de céans une honnête retraite, Que de souffrir ainsi, contre toute raison, Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ? Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, Monsieur...
TARTUFFE Il est, Monsieur, trois heures et demie : Certain devoir pieux me demande là-haut, Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt.
DORINE De grâce, avec nous employez-vous pour elle, Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ; Et l'accord que son père a conclu pour ce soir La fait, à tout moment, entrer en désespoir. Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
ORGON Ha ! je me réjouis de vous voir assemblés : (A Marianne.) Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
MARIANNE (à genoux. ) Mon père, au nom du Ciel, qui connaît ma douleur, Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, Et dispensez mes vœux de cette obéissance ; Ne me réduisez point par cette dure loi Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi, Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée, Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. Si, contre un doux espoir que j'avais pu former, Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, Et ne me portez point à quelque désespoir, En vous servant sur moi de tout votre pouvoir.
ORGON (se sentant attendrir. ) Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine.
MARIANNE Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ; Faites-les éclater, donnez-lui votre bien, Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien : J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne ; Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne, Et souffrez qu'un couvent dans les austérités Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés.
ORGON Ah ! voilà justement de mes religieuses, Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses ! Debout ! Plus votre cœur répugne à l'accepter, Plus ce sera pour vous matière à mériter : Mortifiez vos sens avec ce mariage, Et ne me rompez pas la tête davantage.
ORGON Taisez-vous, vous ; parlez à votre écot : Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.
CLÉANTE Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde...
ORGON Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde, Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas ; Mais vous trouverez bon que je n'en use pas.
ELMIRE (à son mari. ) À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, Et votre aveuglement fait que je vous admire : C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui.
ORGON Je suis votre valet, et crois les apparences : Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances, Et vous avez eu peur de le désavouer Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer ; Vous étiez trop tranquille enfin pour être crue, Et vous auriez parue d'autre manière émue.
ELMIRE Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport Il faut que notre honneur se gendarme si fort ? Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche ? Pour moi, de tels propos je me ris simplement, Et l'éclat là-dessus ne me plaît nullement ; J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, Et veut au moindre mot dévisager les gens : Me préserve le Ciel d'une telle sagesse ! Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, Et crois que d'un refus la discrète froideur N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
ORGON Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change.
ELMIRE J'admire, encore un coup, cette faiblesse étrange. Mais que me répondrait votre incrédulité Si l'on vous faisait voir qu'on vous dit vérité ?
ELMIRE Quel homme ! Au moins répondez-moi. Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ; Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, On vous fît clairement tout voir et tout entendre. Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
ORGON En ce cas, je dirais que... Je ne dirais rien, Car cela ne se peut.
ELMIRE L'erreur trop longtemps dure, Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin, De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin.
ORGON Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
DORINE Son esprit est rusé, Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
ELMIRE Non : on est aisément dupé par ce qu'on aime, Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même. Faites-le moi descendre. (Parlant à Cléante et à Marianne.) Et vous, retirez-vous.
ELMIRE Ah, mon Dieu ! laissez faire : J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. Mettez-vous là, vous dis-je ; et quand vous y serez, Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende.
ORGON Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ; Mais de votre entreprise il faut vous voir sortir.
ELMIRE Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir. (À son mari qui est sous la table.) Au moins, je vais toucher une étrange matière : Ne vous scandalisez en aucune manière. Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis, Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, Faire poser le masque à cette âme hypocrite, Flatter de son amour les désirs effrontés, Et donner un champ libre à ses témérités. Comme c'est pour vous seul,et pour mieux le confondre, Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre, J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, D'épargner votre femme, et de ne m'exposer Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser : Ce sont vos intérêts ; vous en serez le maître, Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.
TARTUFFE On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler.
ELMIRE Oui. L'on a des secrets à vous y révéler. Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, Et regardez partout de crainte de surprise. (Tartuffe va fermer la porte et revient.) Une affaire pareille à celle de tantôt N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut. Jamais il ne s'est vu de surprise de même ; Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême, Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts Pour rompre ses desseins et calmer ses transports. Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée, Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ; Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été, Et les choses en sont dans plus de sûreté. L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage. Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ; Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, Me trouver ici seule avec vous enfermée, Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
TARTUFFE Ce langage à comprendre est assez difficile, Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style.
ELMIRE Ah ! Si d'un tel refus vous êtes en courroux, Que le cœur d'une femme est mal connu de vous ! Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre Lorsque si faiblement on le voit se défendre ! Toujours notre pudeur combat dans ces moments Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ; On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend, On fait connaître assez que notre cœur se rend, Qu'à nos vœux par honneur notre bouche s'oppose, Et que de tels refus promettent toute chose. C'est vous faire sans doute un assez libre aveu, Et sur notre pudeur me ménager bien peu ; Mais puisque la parole enfin en est lâchée, À retenir Damis me serais-je attachée, Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur Écouté tout au long l'offre de votre cœur, Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire ? Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer À refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer, Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui qu'on aurait que ce nœud qu'on résout Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout ?
TARTUFFE C'est sans doute, Madame, une douceur extrême Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime : Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits Une suavité qu'on ne goûta jamais. Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ; Mais ce cœur vous demande ici la liberté D'oser douter un peu de sa félicité. Je puis croire ces mots un artifice honnête Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ; Et s'il faut librement m'expliquer avec vous, Je ne me fierai point à des propos si doux, Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, Et planter dans mon âme une constante foi Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
ELMIRE (Elle tousse pour avertir son mari. ) Quoi ? Vous voulez aller avec cette vitesse, Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse ? On se tue à vous faire un aveu des plus doux ; Cependant ce n'est pas encore assez pour vous, Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ?
TARTUFFE Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, Et l'on veut en jouir avant que de le croire. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, Je doute du bonheur de mes témérités ; Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame, Par des réalités su convaincre ma flamme.
ELMIRE Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit, Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit ! Que sur les cœurs il prend un furieux empire, Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire ! Quoi ? De votre poursuite on ne peut se parer, Et vous ne donnez pas le temps de respirer ? Sied-il bien de tenir une rigueur si grande, De vouloir sans quartier les choses qu'on demande, Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants Du faible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ?
TARTUFFE Mais si d'un œil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ?
ELMIRE Mais comment consentir à ce que vous voulez, Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ?
TARTUFFE Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose, Lever un tel obstacle est à moi peu de chose, Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
ELMIRE Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur !
TARTUFFE Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; Mais on trouve avec lui des accommodements. (C'est un scélérat qui parle.) Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention. De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ; Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi : Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. Vous toussez fort, Madame.
TARTUFFE Enfin votre scrupule est facile à détruire : Vous êtes assurée ici d'un plein secret, Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait ; Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
ELMIRE (après avoir encore toussé. ) Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder, Qu'il faut que je consente à vous tout accorder, Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre Qu'on puisse être content et qu'on veuille se rendre. Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là, Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ; Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. Si ce consentement porte en soi quelque offense, Tant pis pour qui me force à cette violence ; La faute assurément n'en doit pas être à moi.
TARTUFFE Oui, Madame, on s'en charge ; et la chose de soi...
ELMIRE Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, Si mon mari n'est point dans cette galerie.
TARTUFFE Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ? C'est un homme, entre nous, à mener par le nez ; De tous nos entretiens il est pour faire gloire, Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire.
ELMIRE Il n'importe : sortez, je vous prie, un moment, Et partout là dehors voyez exactement.
ORGON (sortant de dessous la table. ) Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme. Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme.
ELMIRE Quoi ? Vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens. Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps ; Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres, Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
ORGON Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer.
ELMIRE Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger. Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre, Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre. (Elle fait mettre son mari derrière elle.)
TARTUFFE Tout conspire, Madame, à mon contentement : J'ai visité de l'œil tout cet appartement ; Personne ne s'y trouve ; et mon âme ravie...
ORGON (en l'arrêtant. ) Tout doux ! Vous suivez trop votre amoureuse envie, Et vous ne devez pas vous tant passionner. Ah ! ah ! l'homme de bien, vous m'en vouliez donner ! Comme aux tentations s'abandonne votre âme ! Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme ! J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon, Et je croyais toujours qu'on changerait de ton ; Mais c'est assez avant pousser le témoignage : Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage.
ELMIRE (à Tartuffe. ) C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci ; Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi.
ORGON Ces discours ne sont plus de saison : Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
TARTUFFE C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : La maison m'appartient, je le ferai connaître, Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, Pour me chercher querelle, à ces lâches détours, Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure, Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
CLÉANTE Il me semble Que l'on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement.
ORGON Cette cassette-là me trouble entièrement ; Plus que le reste encore elle me désespère.
CLÉANTE Cette cassette est donc un important mystère ?
ORGON C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, Lui-même, en grand secret, m'a mis entre les mains : Pour cela, dans sa fuite il me voulut élire ; Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire, Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
CLÉANTE Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ?
ORGON Ce fut par un motif de cas de conscience : J'allai droit à mon traître en faire confidence ; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête, J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté À faire des serments contre la vérité.
CLÉANTE Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence ; Et la donation, et cette confidence, Sont, à vous en parler selon mon sentiment, Des démarches par vous faites légèrement. On peut vous mener loin avec de pareils gages ; Et cet homme sur vous ayant ces avantages, Le pousser est encor grande imprudence à vous, Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
ORGON Quoi ? Sous un beau semblant de ferveur si touchante Cacher un cœur si double, une âme si méchante ! Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien... C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien : J'en aurai désormais une horreur effroyable, Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.
CLÉANTE Hé bien ! Ne voilà pas de vos emportements ! Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ; Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre, Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. Vous voyez votre erreur, et vous avez connu Que par un zèle feint vous étiez prévenu ; Mais pour vous corriger, quelle raison demande Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ? Quoi ! Parce qu'un fripon vous dupe avec audace Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, Vous voulez que partout on soit fait comme lui, Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ? Laissez aux libertins ces sottes conséquences ; Démêlez la vertu d'avec ses apparences, Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut : Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture, Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ; Et s'il vous faut tomber dans une extrémité, Péchez plutôt encor de cet autre côté.
DAMIS Quoi, mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace ? Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux, Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
ORGON Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs non pareilles.
DAMIS Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles : Contre son insolence on ne doit point gauchir ; C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir, Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme.
CLÉANTE Voilà tout justement parler en vrai jeune homme. Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants : Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps Où par la violence on fait mal ses affaires.
MADAME PERNELLE Qu'est-ce ? J'apprends ici de terribles mystères.
ORGON Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins, Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. Je recueille avec zèle un homme en sa misère, Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ; De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ; Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai ; Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme, Tente le noir dessein de suborner ma femme, Et non content encor de ces lâches essais, Il m'ose menacer de mes propres bienfaits, Et veut, à ma ruine, user des avantages Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, Me chasser de mes biens, où je l'ai transféré, Et me réduire au point d'où je l'ai retiré.
ORGON Que voulez-vous donc dire avec votre discours, Ma mère ?
MADAME PERNELLE Que chez vous on vit d'étrange sorte, Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.
ORGON Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit ?
MADAME PERNELLE Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit : La vertu dans le monde est toujours poursuivie ; Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.
ORGON Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ?
ORGON Je vous ai déjà dit que j'ai vu tout moi-même.
MADAME PERNELLE Des esprits médisants la malice est extrême.
ORGON Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.
MADAME PERNELLE Les langues ont toujours du venin à répandre, Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre.
ORGON C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, Ce qui s'appelle vu : faut-il vous le rebattre Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
MADAME PERNELLE Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit : Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.
MADAME PERNELLE Aux faux soupçons la nature est sujette, Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète.
ORGON Je dois interpréter à charitable soin Le désir d'embrasser ma femme ?
MADAME PERNELLE Il est besoin, Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes ; Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
ORGON Hé, diantre ! le moyen de m'en assurer mieux ? Je devais donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise.
MADAME PERNELLE Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise ; Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit.
ORGON Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.
DORINE (à Orgon.) Juste retour, Monsieur, des choses d'ici-bas : Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas.
CLÉANTE Nous perdons des moments en bagatelles pures, Qu'il faudrait employer à prendre des mesures. Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
DAMIS Quoi ? Son effronterie irait jusqu'à ce point ?
ELMIRE Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, Et son ingratitude est ici trop visible.
CLÉANTE Ne vous y fiez pas : il aura des ressorts Pour donner contre vous raison à ses efforts ; Et sur moins que cela, le poids d'une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a, Vous ne deviez jamais le pousser jusque là.
ORGON Il est vrai ; mais qu'y faire ? À l'orgueil de ce traître, De mes ressentiments je n'ai pas été maître.
CLÉANTE Je voudrais, de bon cœur, qu'on pût entre vous deux De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
ELMIRE Si j'avais su qu'en main il a de telles armes, Je n'aurais pas donné matière à tant d'alarmes, Et mes...
ORGON (à Dorine, voyant entrer Monsieur Loyal.) Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir. Je suis bien en état que l'on me vienne voir !
MONSIEUR LOYAL (à Dorine, dans le fond du théâtre. ) Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie, Que je parle à Monsieur.
DORINE Il est en compagnie, Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un.
MONSIEUR LOYAL Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise ; Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
MONSIEUR LOYAL Dites-lui seulement que je viens De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien.
DORINE (À Orgon.) C'est un homme qui vient, avec douce manière, De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire Dont vous serez, dit-il, bien aise.
CLÉANTE Il vous faut voir Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir.
ORGON Pour nous raccommoder il vient ici peut-être : Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?
CLÉANTE Votre ressentiment ne doit point éclater ; Et s'il parle d'accord, il le faut écouter.
MONSIEUR LOYAL (à Orgon.) Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire, Et vous soit favorable autant que je désire !
ORGON Ce doux début s'accorde avec mon jugement, Et présage déjà quelque accommodement.
MONSIEUR LOYAL Toute votre maison m'a toujours été chère, Et j'étais serviteur de Monsieur votre père.
ORGON Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon D'être sans vous connaître ou savoir votre nom.
MONSIEUR LOYAL Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie. J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur ; Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence, Signifier l'exploit de certaine ordonnance...
MONSIEUR LOYAL Monsieur, sans passion : Ce n'est rien seulement qu'une sommation, Un ordre de vider d'ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres, Sans délai ni remise, ainsi que besoin est...
MONSIEUR LOYAL Oui, Monsieur, s'il vous plaît. La maison à présent, comme savez de reste, Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste. De vos biens désormais il est maître et seigneur, En vertu d'un contrat duquel je suis porteur : Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire.
DAMIS Certes cette impudence est grande, et je l'admire.
MONSIEUR LOYAL Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ; C'est à Monsieur : il est et raisonnable et doux, Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office, Pour se vouloir du tout opposer à justice.
MONSIEUR LOYAL Oui, Monsieur, je sais que pour un million Vous ne voudriez pas faire rébellion, Et que vous souffrirez, en honnête personne, Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne.
DAMIS Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton.
MONSIEUR LOYAL (à Orgon. ) Faites que votre fils se taise ou se retire, Monsieur. J'aurais regret d'être obligé d'écrire, Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
DORINE (à part. ) Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal !
MONSIEUR LOYAL Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses, Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces Que pour vous obliger et vous faire plaisir, Que pour ôter par là le moyen d'en choisir Qui, n'ayant point pour vous le zèle qui me pousse, Auraient pu procéder d'une façon moins douce.
ORGON Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens De sortir de chez eux ?
MONSIEUR LOYAL On vous donne du temps, Et jusques à demain je ferai surséance A l'exécution, Monsieur, de l'ordonnance. Je viendrai seulement passer ici la nuit, Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, Avant que se coucher, les clefs de votre porte. J'aurai soin de ne pas troubler votre repos, Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos. Mais demain, du matin, il vous faut être habile À vider de céans jusqu'au moindre ustensile : Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts, Pour vous faire service à tout mettre dehors. On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense ; Et comme je vous traite avec grande indulgence, Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien, Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
ORGON (à part.) Du meilleur de mon cœur je donnerais sur l'heure Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, Et pouvoir à plaisir sur ce mufle assener Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
ORGON Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit, Et vous pouvez juger du reste par l'exploit : Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?
MADAME PERNELLE Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !
DORINE Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, Et ses pieux desseins par là sont confirmés : Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme ; Il sait que très souvent les biens corrompent l'homme, Et, par charité pure, il veut vous enlever Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
ORGON Taisez-vous, c'est le mot qu'il vous faut toujours dire.
CLÉANTE Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
ELMIRE Allez faire éclater l'audace de l'ingrat. Ce procédé détruit la vertu du contrat ; Et sa déloyauté va paraître trop noire, Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire.
VALÈRE Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger ; Mais je m'y vois contraint par le pressant danger. Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre, Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, A violé pour moi, par un pas délicat, Le secret que l'on doit aux affaires d'État, Et me vient d'envoyer un avis dont la suite Vous réduit au parti d'une soudaine fuite. Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer Depuis une heure au Prince a su vous accuser, Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette, D'un criminel d'État l'importante cassette, Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet, Vous avez conservé le coupable secret. J'ignore le détail du crime qu'on vous donne ; Mais un ordre est donné contre votre personne ; Et lui-même est chargé, pour mieux l'exécuter, D'accompagner celui qui vous doit arrêter.
CLÉANTE Voilà ses droits armés ; et c'est par où le traître De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître.
ORGON L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal !
VALÈRE Le moindre amusement vous peut être fatal. J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, Avec mille louis qu'ici je vous apporte. Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant, Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant. A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite, Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.
ORGON Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants ! Pour vous en rendre grâce il faut un autre temps ; Et je demande au Ciel de m'être assez propice, Pour reconnaître un jour ce généreux service. Adieu : prenez le soin, vous autres...
CLÉANTE Allez tôt : Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut.
TARTUFFE Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite : Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte, Et de la part du Prince on vous fait prisonnier.
ORGON Traître, tu me gardais ce trait pour le dernier ; C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies, Et voilà couronner toutes tes perfidies.
TARTUFFE Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir, Et je suis pour le Ciel appris à tout souffrir.
DAMIS Comme du Ciel l'infâme impudemment se joue !
TARTUFFE Tous vos emportements ne sauraient m'émouvoir, Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir.
MARIANNE Vous avez de ceci grande gloire à prétendre, Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
TARTUFFE Un emploi ne saurait être que glorieux, Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.
ORGON Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable, Ingrat, t'a retiré d'un état misérable ?
TARTUFFE Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir ; Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir ; De ce devoir sacré la juste violence Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance, Et je sacrifierais à de si puissants nœuds Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
DORINE Comme il sait, de traîtresse manière, Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère !
CLÉANTE Mais s'il est si parfait que vous le déclarez, Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, D'où vient que pour paraître il s'avise d'attendre Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, Et que vous ne songez à l'aller dénoncer Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser ? Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, Du don de tout son bien qu'il venait de vous faire ; Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui, Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?
TARTUFFE(à l'Exempt. ) Délivrez-moi, Monsieur, de la criaillerie, Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
L'EXEMPT Oui, c'est trop demeurer sans doute à l'accomplir : Votre bouche à propos m'invite à le remplir ; Et pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.
L'EXEMPT Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude. Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs, Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. D'un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les choses toujours jette une droite vue ; Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ; Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur À tout ce que les faux doivent donner d'horreur. Celui-ci n'était pas pour le pouvoir surprendre, Et de pièges plus fins on le voit se défendre. D'abord il a percé, par ses vives clartés, Des replis de son cœur toutes les lâchetés. Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même, Et par un juste trait de l'équité suprême, S'est découvert au Prince un fourbe renommé, Dont sous un autre nom il était informé ; Et c'est un long détail d'actions toutes noires Dont on pourrait former des volumes d'histoires. Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ; À ses autres horreurs il a joint cette suite, Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, Et vous faire par lui faire raison du tout. Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître. D'un souverain pouvoir, il brise les liens Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens, Et vous pardonne enfin cette offense secrète Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ; Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois On vous vit témoigner en appuyant ses droits, Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, D'une bonne action verser la récompense, Que jamais le mérite avec lui ne perd rien, Et que mieux que du mal il se souvient du bien.
ORGON (à Tartuffe. ) Hé bien ! te voilà, traître...
CLÉANTE Ah ! mon frère, arrêtez, Et ne descendez point à des indignités ; À son mauvais destin laissez un misérable, Et ne vous joignez point au remords qui l'accable : Souhaitez bien plutôt que son cœur en ce jour Au sein de la vertu fasse un heureux retour, Qu'il corrige sa vie en détestant son vice Et puisse du grand Prince adoucir la justice, Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux Rendre ce que demande un traitement si doux.
ORGON Oui, c'est bien dit : allons à ses pieds avec joie Nous louer des bontés que son cœur nous déploie. Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, Et par un doux hymen couronner en Valère La flamme d'un amant généreux et sincère.
(FIN)
Résumé & indications
Le Tartuffe de Molière est une comédie majeure du théâtre classique, mais aussi une œuvre profondément politique et subversive. Sous le rire et la satire, la pièce interroge la manipulation, l’emprise morale et la crédulité, des thèmes d’une étonnante modernité. Pour les comédiens comme pour les metteurs en scène, Le Tartuffe est un terrain de jeu redoutable où la précision du jeu est aussi essentielle que l’intelligence du propos.
La pièce met en scène Orgon, chef de famille aveuglé par sa dévotion envers Tartuffe, faux dévot habile qui a su s’installer au cœur du foyer pour mieux le contrôler. Autour de ce noyau, les personnages tentent de résister, de démasquer l’imposteur, ou au contraire de profiter de la situation. Le conflit n’est pas seulement comique : il est moral, social et idéologique. Tartuffe n’est pas un simple escroc, mais la figure d’un pouvoir qui se cache derrière la vertu pour mieux dominer.
Pour les acteurs, Le Tartuffe exige un sens aigu du rythme et de la justesse. La comédie moliéresque repose sur la clarté du jeu et la précision des intentions. Chaque personnage incarne une position claire : l’aveuglement d’Orgon, la lucidité de Dorine, la modération de Cléante, la fausse humilité de Tartuffe. Le plaisir du jeu vient de cette lisibilité, mais aussi de la tension permanente entre ce qui est dit et ce qui est pensé. Tartuffe, en particulier, demande un travail subtil : trop caricatural, il perd sa dangerosité ; trop réaliste, il risque de faire disparaître le rire. C’est dans cet équilibre que le rôle devient passionnant.
Pour la mise en scène, la pièce offre une grande liberté. Elle peut être jouée comme une comédie classique en costumes, mais aussi transposée sans difficulté dans un contexte contemporain : milieu politique, religieux, associatif ou médiatique. La maison d’Orgon devient alors un espace de contrôle et d’enfermement, où la parole est confisquée et la vérité étouffée. La scénographie peut souligner la domination progressive de Tartuffe, sa présence envahissante, jusqu’au basculement final.
Monter Le Tartuffe, c’est donc bien plus que monter une comédie. C’est travailler un texte d’une grande efficacité théâtrale, qui met les acteurs face à un jeu d’une précision chirurgicale, et les metteurs en scène face à une œuvre qui questionne le pouvoir des mots, la manipulation des croyances et la fragilité du discernement humain. Une pièce qui fait rire, mais surtout réfléchir.
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