Comédien Non ! je m’en vais ! cela m’agace ! Il y a là, à côté, ce grand blond, vous savez, ce grand blond qui dit des monologues... Eh bien ! il en dit un en ce moment !...
Des monologues ! a-t-on idée de cela ! Si j’étais la préfecture de police, je les défendrais ! C’est faux ! Archi-faux ! Un homme raisonnable ne parle pas tout seul ; il pense, et alors il ne parle pas ! C’est ce qui le distingue des fous qui parlent et qui ne pensent pas. Admettre le monologue, c’est rabaisser l’humanité ! On devrait le défendre ! cela me rend malade !
Moi, je n’admets le monologue... qu’à plusieurs ; parce qu’alors ce n’est plus un monologue ! Ce sont des gens qui se parlent ! et nous, qui les écoutons, dans la salle, nous sommes comme des indiscrets ; mais ils ne s’occupent pas de nous. Tandis que celui qui vient nous débiter un monologue... de quel droit ? Qui est-ce qui lui demande quelque chose ? Enfin, c’est comme si je venais vous en dire un, moi ! Hein ! qu’est-ce que vous diriez ? c’est faux, archi-faux, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous sommes du même avis.
Ah ! quand on a une excuse, bon, je comprends : c’est autre chose ! ainsi, moi, tenez, j’ai un concierge... c’est très curieux... pas d’avoir un concierge, c’est une infirmité !... Non, c’est qu’il parle toujours seul. Mais lui, cela ne m’agace pas, parce qu’il a une excuse : il est sourd ! Il parle, c’est une façon de s’entendre penser.
Mais, tenez, pour vous prouver que je ne suis pas de parti pris : la chanson, la romance, je comprends très bien ! parce qu’il y a la musique ; c’est faux, archi-faux, mais il y a la musique. Voilà l’excuse. C’est une façon de vous dire : « Vous savez, n’en croyez pas un mot ! » Tandis que le monologue, on dirait toujours que c’est arrivé. Ainsi, dans les tragédies de Corneille, c’en est rempli ; chaque fois qu’il y en a un, je quitte la salle ; ça m’agace ! et je ne rentre que lorsqu’un second personnage rentre aussi. C’est pour cela que vous me voyez toujours aux strapontins ; c’est plus commode pour sortir ! Malheureusement, on les a supprimés. Enfin, je vous demande un peu, quoi de plus ridicule qu’un homme qui a bien autre chose à faire que de bavarder tout seul, et qui se met à déclamer, par exemple :
(Déclamant.)
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie !... C’est idiot !... Encore s’il y avait de la musique !
(Il chante sur l’air de Tout à la joie de Fahrbach.)
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! Ah ! ah ! ah ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ! Ah ! ah ! ah !
Eh bien ! ce serait tolérable : il y aurait une excuse ! mais sans cela il n’y en a pas. L’autre jour, j’étais en chemin de fer ; dans le même compartiment, il y avait un monsieur. Nous n’étions que deux... lui et moi ! C’était un Anglais... ou, du moins, il en avait l’accent... quand il parlait... mais il ne parlait pas. Tout à coup, entre deux stations, il se met à remuer, à se tortiller, avec un flegme britannique ; puis, soudain, il desserre les dents... des dents britanniques, comme le flegme ; et je l’entends murmurer : « Oh ! yes, yes, water-closet ! oh ! là ! » J’ai compris que c’était de l’anglais. Un monologue en anglais, passe encore ; je ne pouvais pas lui en vouloir, au moins celui-là, il avait ses raisons !
L’autre jour, j’étais à l’exposition : il y avait des dames, beaucoup de dames ; j’en avais une devant moi... elle était très bien ! elle parlait toute seule et j’entendais tout ce qu’elle disait : « Ah ! je suis bien fatiguée !... si je prenais une voiture... j’irais dîner avec plaisir au restaurant... un bon buisson d’écrevisses, du champagne, oh ! ce serait bon !... » Et ainsi de suite ; c’était un monologue ! mais là, soit, il y avait une excuse ; je pouvais pas lui en vouloir ;... je ne lui en ai même pas voulu du tout... Enfin c’est un monologue qui m’a coûté très cher... Passons !
Tenez ! ma femme !... elle est bien bonne !... pas ma femme, l’aventure. Elle était dans sa chambre, un soir, étendue sur son divan. Je rentre doucement ; elle parlait toute seule, elle disait des bêtises : « Auguste !... viens !... n’aie pas peur, l’autre est sorti ! tu n’as rien à craindre... » Auguste ! je vous demande un peu ! Et je m’appelle Ernest. Elle faisait du monologue ! mais je n’ai pas pu lui en vouloir : c’était inconscient... elle dormait !
Enfin, celui-là, je le comprends, mais les autres... c’est faux, archi-faux. Ah ! si jamais je venais comme cela, à propos de rien, vous raconter mes petites affaires, je voudrais que chacun de vous se levât et me criât : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » Et tenez ! c’est une idée, si le grand blond n’a pas encore fini son monologue, je vais rentrer dans la salle, et je lui crierai : « Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en ! »
(Il sort en courant.)
Résumé & indications
Le personnage refuse l’artifice théâtral. Il prétend défendre la logique, le réalisme, la dignité humaine : « Un homme raisonnable ne parle pas tout seul ; il pense. » Ce qui l’agace, ce n’est pas seulement le procédé dramatique, mais l’idée qu’on puisse feindre une sincérité devant un public. Pourtant, à mesure qu’il s’indigne, il s’enfonce dans une démonstration interminable, multipliant les anecdotes personnelles — le concierge sourd, l’Anglais dans le train, la dame à l’exposition, sa propre femme — jusqu’à devenir lui-même l’exemple parfait de ce qu’il condamne.
Pour le comédien, c’est un texte d’une précision redoutable. Le danger serait de jouer l’hystérie ou la simple excentricité. Or le personnage est convaincu d’avoir raison. Il est logique, structuré, méthodique. Le comique naît de la cohérence implacable de son raisonnement… qui tourne en rond. Le rythme est fondamental : accélérations, ruptures, digressions doivent sembler spontanées tout en étant parfaitement maîtrisées. Les répétitions (« C’est faux ! Archi-faux ! ») deviennent des refrains, presque des tics obsessionnels.
La scène parodique de Le Cid est un moment clé. La déclamation exagérée puis la version chantée mettent en évidence la frontière fragile entre tragique et ridicule. Le comédien doit assumer pleinement ce décalage sans le souligner lourdement : plus il croit corriger l’absurde, plus il l’aggrave.
Ce monologue fonctionne aussi comme une réflexion méta-théâtrale. Il questionne le pacte entre scène et public. Qui parle ? À qui ? De quel droit ? Le personnage feint d’ignorer la convention théâtrale, tout en l’utilisant pleinement. Il invite même le public à le chasser s’il venait à faire… exactement ce qu’il est en train de faire. Cette mise en abyme crée une complicité immédiate avec la salle.
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