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(Un salon élégant. Porte d'entrée au fond. À gauche, une cheminée. À droite, premier plan, une porte. À droite, second plan, un piano. Chaises, divans, tables, etc...) (Baptiste range sur le guéridon. Lucile, assise au piano fait des gammes aussi rapides que possible.)
Baptiste(après avoir écouté le jeu de Lucile, avec enthousiasme) Ah bravo !... Je demande pardon à Mademoiselle, mais Mademoiselle fait l'ouragan d'une manière !... oh !
Baptiste Moi, j'appelle ça l'ouragan, Mademoiselle... Ça représente mieux à l'imagination ! tandis que "gamme", c'est bête, Mademoiselle. C'est le vent à la campagne à travers les portes. (Il imite le sifflement du vent.) C'est tout à fait ça.
Lucile C'est possible, mais à Paris, on appelle ça des gammes.
Baptiste Cela ne m'étonne pas ! On a la manie de traduire tout en anglais.
Lucile Allons, ne commence pas... Dis-moi, maman est-elle déjà partie ?
Lucile Oh ! rassure-toi, comme témoin seulement. Une affaire de cocher ! Insulte aux agents, je ne sais quoi, et impossible de remettre encore. Enfin, voilà comment elle est allée comparoir, maman.
Baptiste Oh ! c'est moi qui aimerais cela, à comparoir.
Lucile En voilà une idée !... Tiens, laisse-moi étudier mon piano. Tu me fais perdre mon temps avec tes réflexions. L'aimes-tu, au moins, le piano ?
Baptiste Oh ! quand c'est Mademoiselle qui en joue, je crois bien. Quand c'est moi, non.
Baptiste De garde-manger, oui, Mademoiselle. Au pays, nous n'avons pas les moyens de gâcher des pianos pour en faire des instruments de musique.
Lucile Ah ! À propos de musique, il viendra tout à l'heure un monsieur. C'est un professeur de piano pour moi. Un professeur très célèbre. Un maestro, comme l'on dit, "un maestro di primo cartello".
Lucile Non. Tu le feras entrer, c'est moi qui le recevrai.
Baptiste Comment, Mademoiselle, quand Madame n'est pas là ?
Lucile Oui, c'est convenu avec maman. Il n'y a pas moyen de faire autrement. — Pense donc, un maestro ! on ne peut pas le prier de repasser comme un petit coureur de cachets. Quand on a rendez-vous avec un maestro, il faut être exact. Il n'y a qu'eux qui peuvent ne point l'être.
Baptiste(à part.) Tout le contraire d'un domestique.
Lucile Enfin, c'est bien entendu ? Quand ce monsieur viendra, tu le feras entrer ; et maintenant, laisse-moi faire mes gammes.
Lucile(seule, assise au piano.) Do ré mi fa sol la si do, do si la sol fa mi ré do ré mi. Ouf ! que c'est aride ! et dire qu'il faut apprendre !... Aujourd'hui on ne vous épouse que lorsque vous savez jouer du piano. Il me semble pourtant que ce n'est pas pour cela qu'on se marie. Do ré mi fa sol la si do. Les gammes surtout. Dieu ! que c'est ennuyeux !... Mais il paraît qu'elles délient les doigts... Comme si l'on ne pouvait pas être une bonne épouse sans avoir les doigts déliés. Je vous demande un peu !... Ah ! si les jeunes filles pouvaient parler librement... Je dirais tout simplement à celui qui voudrait m'épouser : "Monsieur, me voilà ! Je vais avoir 20 ans, je ne sais pas jouer du piano, mais je ne vous demande pas de savoir jouer de la flûte. Le mariage n'est pas un concert... c'est... c'est je ne sais pas bien ce que c'est... mais enfin l'on ne se marie pas pour faire de la musique ! Si vous voulez m'épouser sans piano, voici ma main ! Si vous ne voulez pas, j'ai bien l'honneur de vous saluer..." Et voilà !... Seulement, nous autres jeunes filles, il faut toujours nous sacrifier.
Baptiste Si Monsieur veut, prendre la peine d'entrer ! Mademoiselle prie Monsieur de l'attendre un instant.
Edouard (très ému.) Ah ! Mademoiselle prie Monsieur d'att... Elle me prie de..., alors, vous lui avez remis ma carte ? C'est très bien, mais, dites-moi, quand elle a vu mon nom, oui, qu'est-ce qu'elle a dit ?
Baptiste Elle a dit : Tiens, c'est un drôle de nom !...
Edouard(seul.) Allons, décidément, je me lance. Je suis à Paris depuis quinze jours, j'arrive de Toulouse, mais je ne sens pas du tout ma province. Ainsi pas d'accent, c'est peut-être parce que j'ai été élevé à Dunkerque. Je suis jeune, élégant, millionnaire... Oui, j'ai 15 000 livres de rente... En province, cela suffit pour être millionnaire. Bref, cette fortune me permet d'avoir des amis qui me disent que je suis le plus parisien des parisiens ! Je le crois. Je m'habille chez le premier tailleur, mon coiffeur est le coiffeur à la mode ! J'ai des princes que je tutoie ; un duc que je conduis ! J'ai tout, enfin, tout sauf l'essentiel. Une liaison qui me pose ! Alors je me suis dit : allons voir la Dubarroy !... Tout le monde m'en parle comme d'une des femmes les plus "chics" de Paris ! Je ne la connais pas, mais elle ne peut être que très bien et puis c'est une de ces actrices qui vous posent tout de suite un homme ! Je m'enquiers de son adresse et me voilà ! C'est très bien ici... Voilà le salon... très chic, et cette porte ?... elle donne sans doute sur la... hum ! nous verrons cela plus tard.
Edouard Ah ! c'est très bien. (Fredonnant.) Qu'on a du chic à Chicago À Chicago, loin du Congo. Il épate tous les gogos Voilà l' chicard de Chicago ! C'est très gentil... Mais pardon, mademoiselle, nous parlons, nous parlons, et pendant ce temps-là, je ne vous explique pas...
Lucile Vous avez sans doute passé par le Conservatoire.
Edouard Le Conservatoire ?... Ah ! oui, Faubourg Poissonnière ! parfaitement... J'ai passé devant ! (À part.) Pourquoi me parle-t-elle du Conservatoire ?
Lucile Ne m'a-t-on pas dit que vous aviez eu un premier prix ?...
Edouard Hein ?... Oh ! il y a si longtemps ; j'avais neuf ans, et puis, c'était un prix d'orthographe ! Cela ne vaut vraiment pas la peine d'en parler. (À part.) Quelle drôle de conversation.
Edouard(avec transport.) Mais... mais avec bonheur ! Mais quand vous voudrez. Mais n'est-ce pas pour cela que je suis venu ? Si je vous le prouverai ! Ah ! je suis aux anges !
Lucile Eh ! bien, monsieur, qu'est-ce que vous avez ?
Edouard(brusquement.) Ce que j'ai mademoiselle ? mademoiselle, j'ai de la fortune.
Lucile Oh, alors, c'est uniquement pour l'amour de l'art que...
Edouard Oh ! et de l'artiste, mademoiselle, et de l'artiste.
Lucile(saluant.) Monsieur ! (À part.) Il est très galant.
Edouard En un mot, mademoiselle, je tiens à vous dire... en passant que je serai très facile sur toutes les questions, comment dirai-je ? sur toutes les questions pécuniaires.
Lucile Mais, monsieur, on a dû vous dire, je suppose, quelles sont les conditions.
Lucile Ah ! vous m'aviez promis, monsieur, de vous montrer facile et puis, vous savez, si tout va bien ! Eh bien ! je puis vous dire que l'on ne refusera pas une petite gratification à la fin du mois.
Edouard Ah ! bon !... Ah ! très bien !... je me disais aussi... oui, oui, oui, (À part) connu, les petites gratifications.
Lucile Enfin, voilà, monsieur ! Au reste, ce n'est pas moi qui m'occupe de ces détails d'intérieur et, si vous ne trouvez pas que soit suffisant, eh bien ! vous parlerez à ma mère.
Edouard Hum ! Cela n'a pas été long ! Ah ! cela se fait militairement dans cette maison. Sapristi ! une, deux, en avant, marche ! voilà le progrès ! Comme on est en retard en province... Enfin, voilà une petite aventure qui va joliment me lancer. Elle est sortie... par là... (Il se dirige vers la porte par où est sortie Lucile.)
Baptiste(apportant une partition de musique et la remettant à Edouard.) Voici, monsieur.
Edouard Ah ! la mesure ! C'est la mesure qu'il faut battre ?
Lucile Mais oui ! (À part.) Quel drôle de professeur !
Edouard(s'essuyant le front.) Oh ! la, la, la, la la !
Lucile Allons, recommençons ! (Elle recommence son morceau et Edouard, derrière elle, bat la mesure tant bien que mal ; insensiblement, il quitte le piano, et tout en continuant à battre, il arrive jusqu'au milieu de la scène.)
Edouard(à part.) Quelle aventure, mon Dieu ! Ah ! tout n'est pas rose dans le rôle de protecteur d'actrices. Etre obligé de battre la mesure quand on n'entend rien à la musique... Si mes amis me voyaient, comme ils riraient !... (Lucile s'arrête et regarde Edouard qui continue à battre la mesure tout en parlant tout seul.) Je ne lui ai pas demandé de la musique, moi... Eh bien ! me voilà obligé d'avaler un morceau ennuyeux... qu'elle ne joue pas bien, après tout. Ce n'est pas pour cela que je suis venu, moi !... Enfin, je me lance.
Lucile Eh bien ! monsieur, qu'est-ce que vous faites !
Edouard Ah ! vous faites relâche ? Ah bien ! Cela vaut encore mieux.
Lucile(à part.) Et on le laisse sortir comme cela, tout seul !
Edouard(prend une enveloppe et écrit l'adresse qu'il lit à mi-voix.) M. Brébant, boulevard Montmartre. Voilà qui est fait ! comme cela on nous retiendra le cabinet pour minuit. (Haut.) Voulez-vous me permettre, chère mademoiselle, de sonner votre domestique ?
Edouard(lui remettant la lettre et une pièce d'argent.) Dites-moi, mon garçon, veuillez remettre cette lettre à un commissionnaire pour qu'il la porte tout de suite à son adresse.
Edouard Allons, ça va bien ! Voyons, de quoi allons-nous causer ?... Tenez, parlons un peu de vous..., de vos succès... Figurez-vous que je n'ai pas encore vu la pièce.
Edouard Eh bien ! non, tout cet encens, toutes ces louanges ne vous éblouissent pas ! Vous êtes là, toujours simple, impassible, au milieu de votre gloire et comme insouciante aux choses du dehors. L'orgueil qu'amène souvent la renommée n'a pas de prise sur vous et votre accueil est si charmant qu'on se trouve tout de suite à l'aise en votre présence. Ainsi, tenez, moi, quand je suis venu à vous tout à l'heure, timide et tremblant, vous ne m'avez pas repoussé, vous m'avez accueilli, très bien accueilli, avec de la musique... même beaucoup de musique et, au lieu de l'échec que j'attendais, c'est un triomphe que je remporte ! Je craignais d'être mis dehors et, non seulement je reste, mais encore, vous me faites l'honneur d'accepter un petit souper chez Brébant. Tenez, mademoiselle, ma chère mademoiselle..., laissez-moi vous le dire, vous êtes un ange.
Edouard Eh bien ! non, ce n'est pas assez ! Je suis riche, moi, j'ai de la fortune ! Je veux que vous ayez tout ce que vous désirez ! qu'il n'y ait un de vos caprices qui ne soit immédiatement satisfait !... 400 francs par mois, dites-vous ? Mais vous en aurez le double ! le triple ! plus que vous n'en voudrez ! Vous aurez des huîtres à tous vos repas, puisque vous les aimez ! Mais vous m'aimerez un peu, moi aussi. (Lui prenant les mains.) Dites-moi, n'est-ce pas que vous m'aimerez un peu ?
Edouard Voyons, vous ne me comprenez pas ! Vous n'avez donc jamais lu Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Daphnis et Chloé, Héloïse et Abélard ? Eh bien ! voilà ce que je suis, un Roméo sans Juliette, un Paul privé de Virginie, un Daphnis à la recherche d'une Chloé, un Abélard à la... non, ça n'a pas de rapport... Mais enfin, c'est vous que j'ai choisie... C'est vous que j'aime et l'amour m'a rendu fou !
Lucile(effrayée.) Fou ! J'en étais sûre... Oh ! mon Dieu, que faire ? (Elle recule, effrayée.)
Edouard Mais je ne veux pas vous faire de mal. Mais ne tremblez donc pas comme ça, voyons, qu'est-ce qui peut vous effrayer dans mes paroles ?... Je ne vous dis que des choses très... très logiques, cependant !
Lucile(tremblante.) Oui, oui, monsieur, très logiques. (À part.) Il ne faut jamais les contrarier.
Edouard(s'asseyant.) Tenez ! Vous le voyez... je suis très calme, je m'assieds !... Là, vous n'avez plus peur, n'est-ce pas ?... Avouez que c'était de l'enfantillage.
Edouard Mais alors, je... je ne comprend pas... je perds la tête... Pourquoi suis-je ici ?
Lucile En effet, monsieur, je ne vois pas... je me demande.
Edouard(s'embrouillant.) Ah ! vous vous demandez ?... C'est comme moi... je me demande... ça fait que nous nous demandons tous les deux... (À part.) Je dois être absolument ridicule.
Lucile(subitement.) Attendez donc... je crois que je comprends, mais oui, c'est cela !... Je sais que nous avons un actrice pour voisine, ce doit être Mlle Dubarroy, et alors, vous vous serez trompé de maison, voilà. Elle demeure au 2 bis, et ici, c'est le numéro 2.
Edouard(même jeu.) Ah ! c'est le... en vérité, je n'en reviens pas ! Je me suis trompé d'hôtel et c'est dans celui d'à côté que... tandis que moi, je... Où est mon chapeau ?
Edouard Oh ! mademoiselle, je suis confus, honteux...
Lucile Mon Dieu, tout le monde peut faire des erreurs, monsieur. Et tenez, moi-même, je vous prenais pour un professeur de piano.
Edouard Professeur de piano, moi ! Mais je ne sais pas en jouer.
Lucile Voilà pourquoi je vous ai fatigué de ma musique, pourquoi je vous ai fait battre la mesure, ce dont vous vous acquittez assez mal, il faut vous rendre cette justice.
Edouard Ah ! c'est que je n'ai jamais été chef d'orchestre, moi, voyez-vous.
Lucile Enfin, monsieur, tout s'explique et tout s'arrange.
Edouard Oh ! je n'irai point chez Mlle Dubarroy, je n'en ai plus envie, je vous assure. (Avec un peu d'émotion.) Mademoiselle, j'espère qu'un jour ou l'autre, bientôt peut-être, j'aurai l'honneur de vous être présenté.
Edouard Mademoiselle... (À part.) Allons, j'étais bien venu pour me lancer, mais je n'aurais jamais cru que ce fût dans cet état là !
(FIN)
Résumé & indications
Amour et piano est une courte comédie de Feydeau où tout repose sur la vitesse, le malentendu et la précision du jeu. Dans ce salon bourgeois, un simple rendez-vous autour d’une leçon de piano devient une mécanique de quiproquos où chaque réplique déplace légèrement le sens de la situation. La pièce demande une écoute fine et un sens aigu du rythme : le comique naît moins de la drôlerie isolée des mots que de leur enchaînement, de leur décalage, et de la manière dont les personnages s’entraînent malgré eux vers l’absurde.
Lucile, jeune fille vive, volontaire et pleine d’esprit, porte l’enjeu de la pièce. Derrière son apparente réserve, elle a une énergie très moderne et une liberté de ton que le contexte social bride constamment. Elle parle beaucoup, pense vite, observe avec intelligence, et traverse la scène avec une logique très personnelle. Le rôle demande de ne jamais jouer la naïveté trop lourdement : Lucile n’est pas une ingénue passive, mais une jeune femme capable d’initiative, de repartie et d’un vrai sens pratique. Son rapport au piano est central, à la fois sérieux et contrarié, et c’est ce refus comique de l’apprentissage imposé qui donne au personnage sa vérité.
Edouard, lui, est tout entier construit sur le décalage entre son assurance affichée et sa totale incompétence dans la situation. C’est un jeune homme persuadé d’être dans le monde qu’il veut rejoindre, alors qu’il n’en comprend aucun code. Il faut le jouer avec élégance, sincérité et une certaine fatuité charmante : s’il devient seulement ridicule, le personnage perd sa grâce. Feydeau le conduit d’un enthousiasme social presque candide à l’effondrement complet de ses certitudes, et le comédien doit accompagner cette chute avec souplesse, sans jamais perdre la musicalité du texte ni la montée du trouble.
Baptiste joue un rôle bref mais essentiel. Il est le regard terre-à-terre, le contrepoint populaire, la présence qui commente le monde avec une logique décalée et une innocence très efficace. Chez Feydeau, les domestiques ne sont pas de simples utilités : ils sont souvent des moteurs de rythme, des relais de malentendus, des renforts comiques par leur façon de prendre les mots au pied de la lettre. Baptiste doit être précis, net, vivant, et savoir exister pleinement dans quelques apparitions seulement.
Pour les metteurs en scène, l’enjeu principal est celui de la cadence. La pièce supporte mal l’épaisseur psychologique inutile : tout doit aller vite, mais jamais au détriment de la clarté. Les changements de compréhension, les faux pas verbaux, les hésitations d’Edouard, les corrections de Lucile doivent apparaître comme une série de glissements parfaitement lisibles. Le piano, la musique, le carnet, la lettre, la chaise, la mesure, tous ces objets participent de la mécanique ; ils ne sont pas décoratifs, ils fabriquent l’action. Il faut leur donner du poids scénique, comme si chaque objet pouvait faire dérailler ou relancer la situation.
Cette pièce est une miniature très feydélienne : tout y est léger en apparence, mais construit avec une extrême rigueur. Le plaisir du jeu vient de la précision du quiproquo, du contraste entre le langage social et la vérité des corps, et de l’art de faire entendre qu’aucun des personnages ne maîtrise vraiment ce qui lui arrive. Jouée avec élégance, vivacité et sincérité, elle révèle un Feydeau déjà très sûr de son génie du rythme et de la situation.
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