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ACTE PREMIER
(À Paris, chez Vatelin. Un salon élégant. Porte au fond. Deux portes à droite, deux à gauche. Mobilier ad libitum. Au lever du rideau, la scène reste vide un instant. On ne tarde pas à entendre des rumeurs au fond, et Lucienne, en tenue de sortie, son chapeau un peu de travers sur la tête, fait irruption comme une femme affolée. )
LUCIENNE(entrant comme une bombe et refermant la porte sur elle, mais pas assez vite pour empêcher une canne, passée par un individu qu'on ne voit pas, de se glisser entre le battant et le chambranle de la porte.) Ah ! mon Dieu ! Allez-vous en, monsieur !... Allez-vous en !...
PONTAGNAC(essayant de pousser la porte que chaque fois Lucienne repousse sur lui.) Madame !... Madame !... je vous en prie !...
LUCIENNE Mais jamais de la vie, monsieur !... Qu'est-ce que c'est que ces manières ! (Appelant tout en luttant contre la porte.) Jean, Jean ! Augustine !... Ah ! mon Dieu, et personne !...
PONTAGNAC(qui a fini par entrer.) Je vous en supplie, madame, écoutez-moi !
LUCIENNE C'est une infamie !... Je vous défends, monsieur !... Sortez !...
PONTAGNAC Ne craignez rien, madame, je ne vous veux aucun mal ! Si mes intentions ne sont pas pures, je vous jure qu'elles ne sont pas hostiles,... bien au contraire. (Il va à elle. )
LUCIENNE(reculant.) Ah çà ! monsieur, vous êtes fou !
PONTAGNAC(la poursuivant.) Oui, madame, vous l'avez dit, fou de vous ! Je sais que ma conduite est audacieuse, contraire aux usages, mais je m'en moque !... Je ne sais qu'une chose, c'est que je vous aime et que tous les moyens me sont bons pour arriver jusqu'à vous.
LUCIENNE(s'arrêtant.) Monsieur, je ne puis en écouter davantage !... Sortez !...
PONTAGNAC Ah ! Tout, madame, tout plutôt que cela ! Je vous aime, je vous dis ! (Nouvelle poursuite.) Il m'a suffi de vous voir et ç'a été le coup de foudre ! Depuis huit jours je m'attache à vos pas ! Vous l'avez remarqué.
LUCIENNE(s'arrêtant devant la table.) Mais non, monsieur.
PONTAGNAC Si, madame, vous l'avez remarqué ! Une femme remarque toujours quand on la suit.
PONTAGNAC(affolé.) Oui... oui, il me... (Perdant la tête, prenant un louis de sa poche et le mettant dans la main de Lucienne.) Tenez, prenez ça ! pas un mot ! pas un mot !
VATELIN(qui n'a pas vu le jeu de scène.) Eh bien ! qu'est-ce que vous avez ?
PONTAGNAC Moi, je n'ai rien ! Qu'est-ce que vous voulez que j'aie ? (Vatelin remonte un peu. )
LUCIENNE(bas.) Mais, monsieur, reprenez ça ! Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ce louis ?
PONTAGNAC Oh ! pardon, madame ! (À part.) Je ne sais plus ce que je fais ! Je perds la tête !
VATELIN Ah ! ce brave ami ! Vrai, vous ne sauriez croire combien je suis sensible ! Moi qui avais renoncé à l'espoir de vous recevoir jamais chez moi, vous qui m'aviez promis si souvent...
LUCIENNE Ah ! c'est-à-dire que tu ne saurais trop remercier monsieur.
VATELIN(pendant que Pontagnac se confond en salutations qui dissimulent mal son trouble.) N'est-ce pas ? Je vous dis que c'est tout à fait gentil d'être venu, et surtout de cette façon-là !
LUCIENNE Ah ! oui, surtout de cette façon-là ! Elle va à la cheminée.
PONTAGNAC Ah ! vraiment, cher ami, madame ! (À part.) Ca y est ! elle se fiche de moi !
VATELIN Mais, j'y pense, vous ne connaissiez pas ma femme... (Présentant.) Ma chère Lucienne, un de mes bons amis, M. de Pontagnac... Ma femme.
VATELIN Ah ! c'est que c'est un tel gaillard. Un tel pécheur devant l'Eternel ! Tu ne le connais pas ? Il ne peut pas voir une femme sans lui faire la cour ! il les lui faut toutes !
LUCIENNE(railleuse.) Toutes ! Ah ! ça n'est pas flatteur pour chacune.
PONTAGNAC Oh ! madame, il exagère ! (À part.) Est-il bête de lui raconter ça !
LUCIENNE(devant la cheminée.) Quelle déception pour la pauvre femme qui a pu se croire distinguée et qui finit par s'apercevoir qu'elle n'est qu'additionnée.
PONTAGNAC Je vous répète, madame, que c'est une calomnie.
LUCIENNE Ah ! j'avoue que si j'avais dû être une de ces "toutes", je n'en serais pas fière... Asseyez-vous donc !... (Elle s'assied dans le fauteuil, près de la cheminée. )
PONTAGNAC(à part, en s'asseyant sur le canapé.) C'est bien ça ! elle me raille.
VATELIN(s'asseyant près d'eux.) Dites donc ! Je crois qu'elle vous bêche !
LUCIENNE C'est qu'aussi il faut, messieurs, que vous ayez une bien piteuse opinion de nous, à voir la façon dont certains de vous nous traitent ! Encore ceux qui nous courtisent, dans courtiser il y a courtisan ! cela témoigne au moins d'une certaine déférence ! mais ceux qui espèrent nous prendre d'assaut en nous suivant dans la rue, par exemple !
PONTAGNAC(à part.) Allons, bien ! Voilà autre chose !
VATELIN Oh ! mais ça ! quels sont ceux qui suivent dans la rue, les gâteux, les gigolos et les imbéciles ?...
LUCIENNE(très aimable, à Pontagnac.) Choisissez !...
PONTAGNAC(embarrassé.) Mais, madame, je ne sais pas pourquoi vous me dites...
PONTAGNAC Ah ! bon ! (À part.) C'est étonnant comme il y a des gens qui ont des conversations malheureuses !
LUCIENNE Eh bien ! moi, je ne sais pas votre avis là-dessus, mais il me semble que, si j'étais homme, ce moyen de conquête ne serait pas de mon goût. Parce que, de deux choses l'une : ou la femme m'évincerait et je serais Gros-Jean comme devant ! pas la peine ! ou alors elle m'accueillerait et cela m'enlèverait du coup toute envie de la femme.
PONTAGNAC(embarrassé.) Oui, évidemment ?... (À part.) Ca va durer longtemps, ce marivaudage ?...
LUCIENNE Oui, mais il paraît que ce n'est pas l'avis de tous les hommes, si j'en juge par celui qui s'obstine à me suivre.
VATELIN Et puis enfin, c'est humiliant pour moi. Il fallait, je ne sais pas, moi,... prendre une voiture,... entrer dans un magasin.
LUCIENNE C'est ce que j'ai fait, je suis entrée chez un pâtissier, il y est entré derrière moi.
VATELIN Eh ! aussi, quand un monsieur vous suit, on n'entre pas chez un pâtissier, on entre chez un bijoutier. Pourquoi n'es-tu pas entrée chez un bijoutier ?...
LUCIENNE J'ai essayé ! Il m'a attendue à la porte !
VATELIN C'est ça !... Tenace et pratique ! (À Pontagnac.) Non, c'est inconcevable, mon cher, ce qu'il y a de gens mal élevés à Paris !
PONTAGNAC Oui ! oh ! mal élevés, c'est plutôt, euh !... si on parlait d'autre chose...
VATELIN C'est-à-dire qu'un mari ne peut plus laisser sortir sa femme sans l'exposer aux impertinences d'un polisson !... (Lucienne se lève et va presque aussitôt s'asseoir sur le pouf. )
PONTAGNAC(riant faux.) Mon Dieu oui... c'était moi ! hé ! hé ! c'était moi !
VATELIN(éclatant de rire.) Ah ! ah ! ah ! farceur ! (Lucienne se lève et va à la cheminée. )
PONTAGNAC Oh ! mais, c'est parce que je savais à qui j'avais affaire... Je savais que c'était Mme Vatelin, alors, je me suis dit : tiens, je vais bien l'intriguer, je vais avoir l'air de la suivre...
LUCIENNE(à part.) Ah ! "avoir l'air" est heureux ! (Elle reste devant la cheminée. )
PONTAGNAC Et elle sera joliment étonnée le jour où nous nous trouverons nez à nez chez son mari.
VATELIN Oui ! taratata ! Vous ne saviez rien du tout ! Eh bien ! voilà, ça vous apprendra à suivre les femmes ! Vous tombez sur la femme d'un ami et vous êtes bien avancé !... C'est votre leçon !...
PONTAGNAC Eh bien ! je l'avoue ! Vous ne m'en voulez pas, au moins ?
VATELIN Moi, mais voyons !... Je sais bien que vous êtes un ami,... par conséquent !... Et puis, dans ces choses-là, n'est-ce pas, ce qui m'embête parce qu'enfin je suis sûr de ma femme c'est d'avoir l'air d'un imbécile. Un monsieur suit ma femme, je me dis : il peut savoir qui elle est ; il me rencontre, il pense : "Tiens, voilà le mari de la dame que j'ai suivie", j'ai l'air d'un serin, mais vous, n'est-ce pas, vous savez que je sais ; je sais que vous savez que je sais ; nous savons que nous savons que nous savons ! alors, ça m'est bien égal, j'ai pas l'air d'un imbécile !
LUCIENNE(à part.) Ils sont touchants, tous les deux ! (Haut.) Je suis vraiment heureuse d'avoir été un trait d'union entre vous ! (Elle s'assied sur le canapé. )
VATELIN Vous n'avez plus qu'une chose à faire, c'est de présenter vos excuses à ma femme.
PONTAGNAC(à Lucienne.) Ah ! madame, vous devez me trouver bien coupable ! (Il passe à la cheminée. )
LUCIENNE Allez, vous êtes tous les mêmes, vous autres célibataires.
LUCIENNE Mais c'est épouvantable !... Comment se fait-il...
PONTAGNAC Oh ! bien ! vous savez ce que c'est !... un beau jour, on se rencontre chez le Maire,... on ne sait comment, par la force des choses... Il vous fait des questions... on répond "oui" comme ça, parce qu'il y a du monde, puis, quand tout le monde est parti, on s'aperçoit qu'on est marié. C'est pour la vie.
LUCIENNE Mais absolument ! Vous regarderiez comme une indélicatesse d'écorner le moindrement la fortune de votre femme, et quand il s'agit de cet autre bien qui lui appartient, qui lui est dû, qui fait partie du fonds social, la fidélité conjugale, ah ! vous en faites bon marché ! "Qui est-ce qui veut en détourner un morceau, allons là, la première venue ? Avancez ! il en restera toujours assez !" Et vous gaspillez ! vous gaspillez ! Qu'est-ce que ça vous fait ! C'est votre femme qui paye ! Et vous trouvez ça honnête ?
PONTAGNAC Mon Dieu ! s'il est reconnu que je suis assez riche pour suffire aux exigences du ménage, il me semble que...
VATELIN(debout près de Lucienne.) Elle est dure pour vous.
LUCIENNE Et quand vous le seriez encore ! Il s'agit de fonds qui ne vous appartiennent plus ! Vous les avez reconnus à votre femme. Vous n'avez pas le droit de disposer d'un capital que vous avez aliéné.
PONTAGNAC Mais permettez, le capital, je n'y touche pas ! le voilà ! il est intact ! Vous me permettrez bien de toucher un peu aux rentes. Notez que, par contrat, j'ai la gestion des biens ! Eh bien ! pourvu que j'aie la plus grande partie en fonds d'Etat, vous ne pouvez pas trouver mauvais que je fasse quelques placements en valeurs étrangères.
LUCIENNE Quand on est marié, on ne doit faire que des placements de père de famille !
LUCIENNE(se levant et descendant.) Oh ! naturellement, ça n'est pas la même chose ! Ca n'est jamais la même chose pour vous autres hommes ! Allez, vous mériteriez que votre femme aille aussi un peu faire danser les fonds de la communauté à la roulette ou au jeu des trente-six bêtes.
VATELIN(descendant.) Prends garde, Lucienne ! Pontagnac va te prendre en grippe si tu lui fais comme ça la morale.
LUCIENNE Aussi n'est-ce pas pour lui que je parle ! Mais pour toi, dans le cas où il te prendrait fantaisie de suivre l'exemple de M. Pontagnac.
VATELIN J'espère au moins que, maintenant que vous connaissez le chemin de la maison, vous voudrez bien nous amener Mme Pontagnac ! Ma femme et moi serons enchantés de faire sa connaissance.
PONTAGNAC(à part.) Ma femme ! Ah ! non, par exemple ! (Haut.) Mon Dieu, certainement, je serais très heureux et elle aussi ; malheureusement, il n'y a pas à y penser.
VATELIN Je fais enlever Poitevin et il ne reste que le Corot... (À Jean.) C'est bien, j'y vais, faites passer dans mon cabinet,... Vous permettez un instant ! Je reçois mon marchand et après, je suis à vous ! Tenez, je vous ferai voir mes tableaux, vous êtes un homme de goût ! Vous me donnerez votre avis ! (Il sort à droite, deuxième plan. )
PONTAGNAC C'est que, si je venais vous dire que je vous suivais pour vous demander ce que vous pensez de Voltaire, il est probable que vous ne me croiriez pas.
LUCIENNE Tenez, vous m'amusez. Et cela vous réussit ce petit manège ?... Il y a donc des femmes...
PONTAGNAC On fait ce qu'on peut. Que voulez-vous, c'est un malheur un tempérament comme ça, mais c'est plus fort que moi, j'ai la femme dans le sang !
LUCIENNE Eh bien ! mais monsieur le Maire vous en a justement attribué une.
PONTAGNAC Ma femme, oui ; oh ! évidemment, c'est une femme charmante. Mais elle l'est déjà depuis longtemps pour moi ! C'est un roman que j'ai souvent feuilleté.
LUCIENNE Oui, sans compter qu'il n'est peut-être plus très commode d'en tourner les pages.
PONTAGNAC Et vous me direz encore que je n'ai pas une excuse ! Allons donc ! Alors, quand le ciel met sur ma route une créature exquise, divine !...
LUCIENNE(passant à gauche.) Assez, monsieur ! assez, sur ce chapitre ! Je pensais que vous aviez fait amende honorable.
PONTAGNAC Tenez, avouez-le franchement, vous en aimez un autre.
LUCIENNE Oh ! mais, savez-vous bien, monsieur, que vous devenez de la dernière impertinence ! Alors, vous n'admettez pas qu'une femme puisse être une épouse fidèle ! Si elle vous résiste, c'est qu'elle en aime un autre ! Il n'y a pas d'autre mobile ! Mais quelles femmes êtes-vous donc habitué à fréquenter ?
PONTAGNAC Ecoutez, vous me promettez de ne jamais confier à personne ce que je vais vous dire ?
LUCIENNE(s'asseyant dans le fauteuil.) Même pas à mon mari.
PONTAGNAC(s'asseyant sur le pouf.) Je n'en demande pas davantage. Eh bien ! j'ai de la peine à croire que vous puissiez l'aimer.
LUCIENNE En voilà une idée ! Reculez-vous donc. (Pontagnac rapproche encore le pouf. )
PONTAGNAC Mais si ! mais si ! Si vous l'aimiez, ce qui s'appelle aimer - je ne parle pas d'affection -, est-ce que vous auriez besoin de motiver votre amour ? La femme qui aime dit : "J'aime parce que j'aime", elle ne dit pas : "J'aime parce qu'il est mon mari". L'amour n'est pas une conséquence, c'est un principe ! Il n'existe, il ne vaut qu'à l'état d'essence ; vous, vous nous le servez à l'état d'extrait.
PONTAGNAC Qu'est-ce que ça prouve, le mari ! Tout le monde peut être mari ! Il suffit d'être agréé par la famille... et d'avoir été admis au conseil de révision ! On ne demande que des aptitudes comme pour être employé de ministère, chef de contentieux. (Se rasseyant sur le pouf.) Tandis que pour l'amant, il faut l'au-delà. Il faut la flamme ! C'est l'artiste de l'amour. Le mari n'en est que le rond de cuir.
LUCIENNE Et alors, c'est sans doute comme artiste de l'amour que vous venez...
LUCIENNE Eh bien ! non, cher monsieur, non. Je vais peut-être vous paraître bien ridicule, mais j'ai le bonheur d'avoir pour mari un homme qui résume pour moi vos deux définitions : le rond de cuir et ce que vous appelez l'artiste de l'amour.
LUCIENNE Et arrivez donc, cher ami ! et venez à mon secours pour édifier monsieur. (Présentant) Monsieur Ernest Rédillon, monsieur de Pontagnac, amis de mon mari... réciproquement. (Les deux hommes se saluent réciproquement.) Dites à monsieur, vous qui me connaissez, que je suis le modèle des épouses et que jamais je ne tromperai M. Vatelin, s'il ne m'en donne l'exemple.
REDILLON Hein ! comment ! pourquoi cette question ?
LUCIENNE Je vous en prie ! C'est monsieur qui voudrait savoir.
REDILLON(pincé.) Monsieur ? Ah ! c'est monsieur qui... Charmante conversation, vraiment ! C'est-à-dire que je me demande, étant donné son terrain, si je n'arrive pas là bien en intrus.
LUCIENNE Vous ? au contraire, puisque je vous appelle à mon aide.
REDILLON Ah ! c'est ça ! monsieur est sans doute un vieil... vieil ami, un intime, bien que je ne l'aie jamais vu dans la maison.
LUCIENNE Monsieur ? il y a vingt minutes que je le connais !
REDILLON De mieux en mieux ! Mon Dieu, ma chère amie, je regrette de ne pouvoir répondre à la question que vous me posez, mais ayant trop le respect des femmes pour aborder avec elles certains sujets de conversation que j'estimerais déplacés... dans ma bouche, je me déclare incompétent. (Il remonte à droite. )
PONTAGNAC(à part.) Mais on dirait qu'il me donne une leçon, ce petit jeune homme.
LUCIENNE Si ! il est là, en tête-à-tête avec un Corot ! Je vais même voir s'il ne s'est pas perdu dans le paysage et vous le ramener. Je vous ai présentés, vous vous connaissez ! Je vous laisse tous les deux. (Pontagnac et Rédillon s'inclinent, Lucienne sort à droite, moment de silence, les deux hommes se toisent à la dérobée. )
PONTAGNAC(après un temps, à part.) Ca doit être la cousine, cet homme-là !
(Scène muette, les deux hommes sont remontés au fond et regardent les tableaux, ils redescendent comme cela petit à petit, l'un par la droite, l'autre par la gauche. De temps en temps ils se regardent à la dérobée, se toisant, mais affectant un air indifférent quand leurs yeux se rencontrent. Rédillon gagne le canapé sur lequel il se laisse tomber et commence à siffloter. )
REDILLON Il n'y a pas de mal... (Il se remet à siffloter.) Ssi, ssi, ssi, ssi, ssi !
PONTAGNAC(après un temps, agacé, se mettant à fredonner un autre air.) Hou, hou, hou, hou, hou, hou. (Rédillon a tiré un journal de sa poche et, assis sur le canapé, tournant le dos à Pontagnac, se met à lire. Pontagnac, qui a avisé la Revue des Deux-Mondes sur la table, se met à la parcourir d'un air désœuvré. )
LUCIENNE Je suis désolée d'interrompre votre conversation (Les deux hommes referment l'un son journal, l'autre son livre et se lèvent) mais mon mari vous demande, monsieur Pontagnac, il tient à vous montrer son Corot.
REDILLON Oh ! dix, vingt, je ne suis pas à une minute près.
LUCIENNE Et puis il m'a été... présenté il y a vingt minutes ; mais de vue, je le connais depuis bien plus longtemps ! Il y a huit jours qu'il me suit dans la rue.
REDILLON Et c'est votre mari qui a trouvé spirituel de vous le présenter ! (Lucienne sourit en écartant les bras en manière de confirmation.) C'est charmant ! Non, ces maris ! On dirait qu'ils le font exprès, de se créer des dangers à eux-mêmes.
REDILLON Oh ! je dis ce que je pense ! et alors, quand il leur arrive... ce qui peut leur arriver, ils viennent se plaindre ! Mais enfin, quel besoin a-t-il, Vatelin, d'introduire des hommes dans son ménage ?... Est-ce que nous en avons besoin, voyons ? Est-ce que son tête-à-tête à nous trois ne devrait pas lui suffire ? (Voyant Lucienne qui rit.) C'est vrai, ça. Moi je ne peux pas voir un home tourner autour de vous, ça me rend fou furieux. (Un genou sur le pouf.) Je ne peux pourtant pas aller dire ça à votre mari !
LUCIENNE(allant à lui.) Allons, allons, calmez-vous !
REDILLON(pleurant.) Oh ! d'ailleurs, je savais bien qu'il m'arriverait malheur aujourd'hui. (Ils descendent en scène.) J'avais rêvé que toutes mes dents tombaient,... que j'en avais déjà perdu quarante-cinq et quand je rêve que mes dents tombent, ça ne manque jamais ! La dernière fois on me volait une petite chienne à laquelle je tenais beaucoup. Aujourd'hui on cherche à me voler ma maîtresse.
LUCIENNE Votre maîtresse ! Mais je ne suis pas votre maîtresse.
REDILLON Vous êtes la maîtresse de mon cœur,... et cela, personne, pas même vous, ne peut l'empêcher.
LUCIENNE Du moment que vous dégagez ma responsabilité !
REDILLON Ah ! jurez-moi que vous n'aimerez jamais cet homme.
LUCIENNE Cet homme ? mais vous êtes fou, mon ami !... Mais est-ce que je le connais seulement ? Est-ce que vous croyez que je fais même attention à lui ?
REDILLON Ah ! merci. D'abord vous avez remarqué comme il est déplaisant. Vous avez vu son nez ?... Avec un nez comme ça, on est incapable d'aimer.
REDILLON Ah ! Lucienne, n'oubliez pas que vous m'avez promis que vous ne serez jamais qu'à moi !...
LUCIENNE(corrigeant.) Permettez !... Si jamais je dois être à quelqu'un ! Mais comme pour cela, mon pauvre ami, il faudrait des circonstances particulières !... (Elle s'assied à droite de la table. )
REDILLON(avec un soupir.) Ah ! oui, que votre mari vous trompât ! Oh ! alors ! (À part.) Mais qu'est-ce qu'il attend donc cet homme- là ! Il n'a donc pas de tempérament, quelle moule ! (Haut) Mais vous ne sentez donc pas la cruauté du supplice que vous m'imposez ? Celui d'un homme à qui l'on servirait tout le temps l'apéritif et qui ne dînerait jamais !
REDILLON Faut bien ! Qu'est-ce que vous voulez, moi, je suis fait de chair et d'os ! Eh bien ! J'ai faim, là, j'ai faim !...
LUCIENNE Oh ! que vous êtes laid quand vous criez famine.
REDILLON Vous riez, sans cœur ! (Il va s'asseoir sur le pouf. )
LUCIENNE Voulez-vous que je pleure ? Surtout maintenant que je sais que vous vous offrez des extras. (Elle se lève. )
REDILLON Ah ! ils sont jolis, mes extras ! Je vous les donne, mes extras ! Ah ! si vous vouliez, mais est-ce que j'en aurais des extras ? Seulement vous ne voulez pas ; alors, qu'est-ce que vous voulez, tant pis pour vous, c'est les autres qui en bénéficient.
LUCIENNE(adossée à la table.) Allons ! grand bien leur fasse !
LUCIENNE(en remontant.) Et voilà l'homme qui vient me parler de son amour !
REDILLON Mais absolument ! Est-ce que ça empêche, ça ? C'est pas ma faute si, à côté de l'amour, il y a... il y a... l'animal !
LUCIENNE Ah, oui ! tiens, c'est vrai ! ça m'étonnait aussi que l'on n'en parlât pas, de celui-là ! Eh bien ! vous ne pouvez donc pas prendre sur vous de le tuer... l'animal ?
LUCIENNE Pauvre chat ! Eh bien ! alors, tenez-le en laisse.
REDILLON Mais je ne fais que ça. Seulement, comme c'est la bête qui est la plus forte, c'est elle qui traîne et c'est moi qui suis. Alors, qu'est-ce que vous voulez, quand je ne peux pas faire autrement, eh bien ! je me résigne, (se levant.) je promène l'animal. (Il gagne la droite. )
LUCIENNE Ah ! les hommes ! Pauvre Ernest ! Et comment s'appelle-t-elle ? (Elle s'assied sur le canapé. )
REDILLON(allant à elle.) Oh ! mais le cœur n'y est pour rien, vous savez ! Est-ce qu'elle compte, Pluplu, pour moi ! Il n'y a qu'une femme à mes yeux, il n'y en a qu'une, c'est vous ! Qu'importe l'autel sur lequel je sacrifie, si c'est à vous que va l'holocauste !
REDILLON Mon corps, mon moi est auprès de Pluplu, mais c'est à vous que se rapporte ma pensée ! Je suis près d'elle et je cherche à m'imaginer que c'est vous !... C'est elle que mes bras enserrent et c'est vous que je crois tenir embrassée ! Je lui dis : "Tais-toi ! que je n'entende pas ta voix." Je ferme les yeux et je l'appelle Lucienne.
LUCIENNE Mais c'est de l'usurpation ! Mais je ne veux pas ! Et elle accepte ça ?
REDILLON Pluplu ? Très bien ! Elle se croit même obligée de faire comme moi ; elle ferme les yeux et elle m'appelle Clément.
LUCIENNE(se levant et passant au deuxième plan.) Oh ! c'est exquis ! On dirait une pièce jouée par les doublures.
REDILLON(s'agenouillant devant elle.) Ah ! Lucienne ! Lucienne, je t'aime...
LUCIENNE Voulez-vous bien vous lever !... Mon mari peut entrer ; deux fois déjà il vous a surpris à mes genoux, comme ça !
REDILLON Et ça m'est égal ! Qu'il entre ! Qu'il me voie !
LUCIENNE Mais pas du tout ! Mais, moi, je ne veux pas ! En voilà des idées ! (Elle le repousse pour se lever, l'impulsion fait tomber Rédillon assis par terre. Lucienne se dégage et va s'asseoir à la table. )
VATELIN Merci, pas mal. C'est donc une manie, alors ? (À Pontagnac.) Vous ne le croiriez pas, mon cher, voilà mon ami Rédillon. (Présentant) M. Rédillon, M. Pontagnac.
VATELIN Ah ?... Je n'ai jamais vu que lui comme ça ; toutes les fois qu'il m'attend dans ce salon. - ce ne sont pourtant pas les sièges qui manquent - je ne peux pas y entrer sans le trouver assis le derrière par terre.
REDILLON Je vais vous dire !... C'est une habitude d'enfance, j'aimais beaucoup me rouler. Alors, chaque fois que je vais dans le monde, plutôt que de rester debout...
VATELIN Quelle drôle d'habitude ! C'est pas possible, vous avez dû avoir une grand'mère qui a reçu un regard de cul-de-jatte !
REDILLON(se relevant.) Ah ! Ah ! Ah ! très drôle ! C'est très drôle !
PONTAGNAC(entre ses dents, en regardant Vatelin.) Ah ! nature de cornard, va !
LUCIENNE(qui s'est levée.) Eh bien ! vous avez vu les tableaux de mon mari, monsieur Pontagnac ?
VATELIN Je crois bien ! Il a été enchanté ! Il m'a dit : "Les musées n'en ont pas de comme ça !" (À Pontagnac) N'est-ce pas ?
PONTAGNAC Eh bien ! oui, je ne sais pas !... C'est qu'elle aura été guérie !... (Au domestique) Nous n'y sommes pas !... Dites que nous n'y sommes pas !
LUCIENNE Mais pas du tout ! Au contraire ! Faites entrer.
PONTAGNAC Oui, je dis bien, faites entrer !... (À part.) Ah ! là, là, là, là !
REDILLON(à part.) Il n'a pas l'air d'être à la noce, le bonhomme.
PONTAGNAC(à part.) Ah, bien ! me voilà bien !... (Haut) Je vous en prie, mon ami, madame, pour des raisons que je vous expliquerai plus tard, si ma femme vous questionne, pas un mot, ou plutôt, dites comme moi, hein ! dites comme moi !
MME PONTAGNAC(entrant.) Je vous demande pardon, messieurs, madame...
PONTAGNAC(courant à elle.) Ah ! chère amie, te voilà ! Quelle charmante surprise !... Justement je m'en allais ! Allons, dis au revoir à madame et à ces messieurs, et allons-nous en ! Viens, allons-nous en !
PONTAGNAC Mais voilà ! Je laisse ! (À part.) Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
MME PONTAGNAC(s'asseyant sur la chaise que lui avance Vatelin.) Excusez-moi, madame, de venir ainsi chez vous, sans avoir eu l'honneur de vous être présentée.
LUCIENNE(assise.) Mais, madame, c'est moi, au contraire...
VATELIN(un genou sur le pouf.) Croyez bien que... certainement...
MME PONTAGNAC Mais vraiment il y a longtemps que j'entends parler de vous par mon mari...
VATELIN Vraiment ?...Ah ! c'est gentil, cela, Pontagnac.
MME PONTAGNAC ... Que vraiment je me suis dit : "Cet état de choses ne peut pas continuer, des amis si intimes dont les femmes ne se connaissent pas !"
MME PONTAGNAC Ah ! vous pouvez dire que mon mari vous aime ! C'est-à-dire que j'en étais arrivée à être jalouse ! Tous les jours la même chose : "Où vas-tu ?... Chez les Vatelin." Et le soir : "Où vas-tu ?... Chez les Vatelin !" Toujours chez les Vatelin !
PONTAGNAC Mais oui, naturellement, quoi ! Qu'est-ce que ça veut dire, cet étonnement ? (Vivement à Mme Pontagnac) Tu n'as pas vu sa galerie, non ? Viens voir sa galerie ! Ca vaut la peine, viens voir sa galerie !
MME PONTAGNAC Mais non, voyons ! mais non !... Mais qu'est-ce que tu as donc ?
PONTAGNAC Moi ? mais rien ! Qu'est-ce que tu veux que j'aie ?
REDILLON(assis dans le fauteuil, à part.) Non, ce que je m'amuse, moi ! ce que je m'amuse...
MME PONTAGNAC Ah ça ! tu as l'air bien agité !... Est-ce que, par hasard ?...
PONTAGNAC Moi ? Où ça, agité ! où ça, agité ! je ne bouge pas... Seulement, tu vas raconter à M. et Mme Vatelin que je vais tous les jours chez eux ! Ils le savent bien que je vais tous les jours chez eux.
PONTAGNAC(à part.) Allons, bon ! (Haut, faisant pirouetter Vatelin pour se mettre entre lui et sa femme) Mais non ! Mais non ! Quoi, Pau ? Où ça, Pau ? Où allez-vous prendre Pau ?
MME PONTAGNAC(à part.) Décidément, je commence à croire que mes soupçons ne me trompaient pas. (Haut) Oh ! mais, monsieur Vatelin, ne vous excusez pas ! Je savais que je n'aurais pas à compter sur votre visite, mon mari m'avait mise au courant de votre état.
PONTAGNAC(allant à Vatelin.) Mais oui, c'est vous ! quoi ! vous n'avez pas besoin de faire des coquetteries pour ma femme.
VATELIN Ah ! c'est moi !... Bon ! bon !... Alors, moi aussi.
PONTAGNAC Mais non, pas vous aussi ! (Entraînant Vatelin à gauche) Tenez, venez donc me faire voir votre galerie !... Je n'ai pas tout vu !... Je n'ai pas tout vu !
VATELIN Ah ! je veux bien ! Allons voir la galerie !
MME PONTAGNAC Edmond, veux-tu rester là ! (Lucienne se lève. )
MME PONTAGNAC Oh ! c'est trop fort ! Voyons, madame, soyez franche. On se moque de moi ici ?
LUCIENNE Eh bien ! oui, madame ! (Mme Pontagnac va tomber sur la chaise près du pouf) Aussi bien messieurs les hommes se soutiennent assez entre eux pour qu'entre femmes nous nous devions un peu de solidarité ! Oui, on se moque de vous ! (Elle s'assied. )
LUCIENNE Votre mari n'est pas l'intime du mien, collègue d'un même cercle et voilà tout ! Jamais, avant ce jour, il n'a mis les pieds dans cette maison, et si vous l'y avez trouvé aujourd'hui, croyez bien que ce n'est pas un ami qu'il y était venu voir, mais une femme qu'il a poursuivie jusque dans son salon.
LUCIENNE Il s'est retrouvé, pour son plus grand désappointement que cette femme était celle d'un de ses amis. Ce n'était pas de chance !... N'importe, votre mari vous a menti, et quant à ses prétendues visites ici, elles n'étaient qu'un alibi dont il couvrait ses fredaines !
MME PONTAGNAC Ah ! je vois clair à présent, et mes soupçons ne me trompaient pas ! Oh ! mais maintenant, je sais ce que je voulais savoir ! À nous deux, M. Pontagnac ! Je fais la morte, je vous épie, je vous fais filer, je vous surprends en flagrant délit, et alors !... (Elle descend. )
MME PONTAGNAC Et ne croyez pas que je le choisirai ! Non, même pas ! Il me semble que ça m'empêcherait de savourer ma vengeance ! Non, n'importe qui, le premier imbécile venu !
MME PONTAGNAC Rédillon, 17, rue Caumartin. Bon ! Eh ! bien, monsieur Rédillon, que je surprenne mon mari, j'accours et je vous dis : "Monsieur Rédillon, prenez-moi, je suis à vous !" (Elle se laisse tomber dans ses bras. )
LUCIENNE(même jeu.) Et moi, aussi, Rédillon ! À vous ! À vous !
REDILLON(les deux femmes dans ses bras.) Ah Mesdames !... (À part.) C'est étonnant comme j'ai de la chance au conditionnel ! (Bruit de voix. )
MME PONTAGNAC(à Vatelin et Pontagnac qui, peu rassurés, l'air piteux, restent dans l'embrasure de la porte.) Mais entrez, messieurs ! Qu'est-ce que vous avez à rester dans la porte ?
PONTAGNAC Enchanté ! Enchanté ! (À part, rassuré.) Madame Vatelin n'a pas parlé ! (Haut) Il y a là surtout quelques toiles... Ah !... des toiles ! de parents de grands maîtres...
PONTAGNAC Oh ! pardon !... Rédillon !... Oh ! Red, Dur... c'est la même chose, M. Rédillon, Mme Pontagnac.
MME PONTAGNAC Nous avons eu le temps de faire connaissance ! (Elle remonte avec Lucienne au-dessus de la table. )
PONTAGNAC Oui ? Parfait, alors !... (À Rédillon) Cher monsieur, ma femme reçoit tous les vendredis, si vous voulez nous faire l'honneur...
REDILLON Mais comment donc ! (À part) C'est bien ça, tout à l'heure, c'était l'amoureux, il me battait froid. Sa femme arrive, le mari reparaît et il m'invite ! Ils sont tous les mêmes !
VATELIN Eh ! bien, Jean, qu'est-ce que c'est ! Je t'en prie, ma chère amie, ce n'est pas à mon domestique à donner son avis sur les personnes qui viennent me voir. (À Jean) Vous avez dit que j'y étais ?
VATELIN C'est bien, qu'elle attende ! Je la recevrai. Jean sort au fond.
MME PONTAGNAC Allons, monsieur Vatelin, je vois que vous avez affaire, je ne veux pas abuser de vos moments... surtout quand vous avez une dame à recevoir.
VATELIN Oh ! quelque cliente !... Ca ne presse pas ! Ce n'est évidemment pas l'homme qu'elle vient voir, c'est l'avoué.
REDILLON D'ailleurs, je descends avec vous. J'ai quelques courses à faire. (À Lucienne) Au revoir, madame. (Bas) Au revoir, ma Lucienne !... (À Vatelin.) Au revoir, vous !
PONTAGNAC Allons, partons... (Il serre la main de Vatelin, puis à Mme Vatelin.) Madame ! (bas et vivement) Je mets ma femme chez elle et je reviens vous donner l'explication de ma conduite.
VATELIN Oui, introduisez cette dame. (Jean introduit Maggy par la droite, 2e plan, puis se retire. )
VATELIN(qui s'est assis à sa table, tout en rangeant des papiers pour se donner un air occupé et sans regarder la personne qui entre.) Si vous voulez prendre une chaise, madame...
MAGGY(arrivant derrière lui et lui donnant deux gros baisers sur les yeux. Accent anglais très prononcé.) Oh ! my love !
VATELIN(ahuri, se levant.) Hein ! Qu'est-ce que c'est ? (Reconnaissant Maggy.) Madame Soldignac ! Maggy ! Vous !
MAGGY Je amené loui ! Il vené pour affaires à Paris !
VATELIN(retombant sur la chaise.) Allons bon !... Mais qu'est-ce que vous venez faire ?
MAGGY Comment ! ce que je vienne faire ! Oh ! ingrate ! oh ! you naughty thing, how can you ask me what I have come to do here. Here is a man for whom I have sacrified everything, my duties as a wife, my conjugal faithfulness...
VATELIN(se levant et voulant l'interrompre.) Oui... oui... (Il va écouter à la porte de sa femme.)
MAGGY(gagnant la droite.) I leave London ! I cross the sea ! All this to reach him and when at last I find him, he asks me what have you came here for !
VATELIN(redescendant.) Oui !... Mais ce n'est pas ça que je vous demande ! Vous me parlez anglais, je ne comprends pas un mot ! Comment êtes-vous ici ? Pourquoi ? Qu'est-ce que vous voulez ?
MAGGY(derrière la table.) Qué je veux ? Il demandé qué je veux ! Mais je veux... vous !
MAGGY Oh ! yes ! parce que je vous haime toujours, moâ ! Ah ! dear me ! pour trouver vous, j'ai quitté London, j'ai traversé le Manche qui me rend bien malade... j'ai eu le mal de mer, j'ai rendu... j'ai rendu... comment disé ?
MAGGY No, j'ai rendu l'âme, mais ce m'est égal !... Je disei ! Je vais la voir, loui... et je souis là, pour houitt jours. (Elle s'assied. )
VATELIN(tombant sur un siège.) Huit jours ! Une semaine !... Vous êtes-là pour une semaine ?
MAGGY Oh ! oui, un semaine tout pour vous... Ah ! disez moâ vous me haimez encore !... Pourquoi vous avez pas répondu mes lettres ?... Je disais déjà : "Oh ! mon Crépine il me haime plus !..." Oh ! si, vous haimez moâ !... ô Crépine ! tell me you love me !
MAGGY(se levant et descendant.) Quand je souis arrivée cet matin, j'ai tout de suite écrivé à vous... et pouis et pouis... j'ai pas envoyé la lettre... je mé souis disé il répondra peut-être pas à moâ... j'ai jeté mon lettre à la panier... et j'ai pris un hansom,... comment vous dis,... un sapin pour venir... Aoh ! comme est difficult... la rue de vous pour trouvéi... Je sais pas, le cocher comprenait pas le francéi, ... il voulait pas mé conduire.
MAGGY Aoh ! ne dis pas no ! j'ai trouvé cet matin un petite rez-de-chaussée toute meublée comme je diséi à vos dans le lettre que jé l'ai mise à la panier... quarante houit rue Roquépaïne.
VATELIN(descendant.) Oui ! mais pas à moi ! Voyons ! je vous en supplie, un peu de raison ! Certainement, je suis très touché, mais, enfin, ce roman ébauché à Londres n'avait jamais dû être éternel. Quoi ! j'avais fait votre connaissance pendant la traversée, vous aviez le mal de mer, j'avais le mal de mer, nos deux cœurs étaient si troublés qu'ils étaient faits pour se comprendre, ils se comprirent. À Londres, vous vîntes me voir tous les jours à mon hôtel, je fis la connaissance de votre mari avec qui je me liai et ce qui devait arriver arriva. Eh ! bien, contentons-nous de nous rappeler ce beau temps-là, sans essayer de le recommencer. Aussi bien, ici, je n'en ai pas le droit,... là-bas, j'avais une excuse ! Il y a des choses qu'on peut faire d'un côté du détroit et qu'on ne peut pas faire de l'autre !... J'avais un bras de mer entre ma femme et moi, ici je ne l'ai plus... Eh ! bien, faites comme moi... ayez l'abnégation que j'ai !... oubliez-moi ! Il y a d'autres beaux hommes que moi à Londres.
MAGGY Oh ! non, no ! je pouvais pas !... Je souis une femme fidèle... j'ai eu un amant, je n'en aurai pas d'autres !
VATELIN Allons ! voyons, fidèle... oui, jusqu'à un certain point, car enfin... votre mari...
VATELIN(allant ouvrir la porte du fond.) Adieu, chère madame, adieu ! Par ici !
MAGGY(tombant sur un siège.) Ah ! je me doutéi de cette chose ! Quand je recevai pas de réponses à mes lettres,... aussi je avais déjà préparé un écrit pour mon mari. Je vais lé envoyer à loui.
MAGGY(tirant une lettre et lisant.) "Good bye dear, forget me. I am only a guilty wife, who has now nothing left but death. I have been Mr. Vatelin's mistress, twenty-eight Thremol Street, who has forsaken me, and now I will kill myself !
VATELIN Eh ! bien, ça me paraît très bien ! Envoyez-lui ça !... Qu'est-ce que ça veut dire ?
MAGGY Vous comprend pas ? Aoh !... (traduisant) Adieu, cher, oublié moâ ! Je suis qu'une femme coupable qui a plous qu'à mourir !...
MAGGY J'allai ! j'allai !... O you wicked thing... I love you ! (Elle sort de droite. )
VATELIN Oh ! les conséquences d'une faute !... Dire que je n'ai trompé qu'une fois ma femme depuis que je suis marié... et j'étais excusable, puisque j'avais le mal de mer... Eh ! bien, voilà !...
LUCIENNE(paraissant à gauche.) Cette dame est partie ?...
SOLDIGNAC Madame, sans doute ! Oh ! très bien ! très bien (S'asseyant.) Mon cher ami, je viens qu'un instant ! je suis très pressé, vous savez, un soir si vous voulez, j'ai le temps, mais le jour... les affaires... business is business, comme nous disons en Angleterre. (Se levant) Alors, voilà, je suis venu pour vous serrer la main d'abord, et puis à cause de ma femme.
VATELIN(assis à son bureau.) Elle va bien, madame Soldignac ?
SOLDIGNAC Très bien, merci. Elle m'a chargé beaucoup de choses... Justement c'est pour elle que je viens. Mon cher ami, j'ai appris une chose, vous allez être bien étonné, je suis coquiou.
LUCIENNE(se levant.) Je vous demande pardon, je crains d'être indiscrète, je me retire.
SOLDIGNAC Oh ! non, ça m'est égal, je suis très philosophe. Seulement je suis pressé, j'ai les affaires. (S'asseyant) Voilà, cet matin, j'ai mis la main sur la pot aux roses,... j'ai trouvé cette lettre dans le panier de ma femme.
VATELIN(à part.) Nom d'un petit bonhomme ! la lettre qu'elle m'écrivait ; pourvu qu'elle ne m'ait pas nommé.
SOLDIGNAC "Cet soir ma mari" - c'est moi - passe son soirée tard à les affaires, je souis seule, vienne me trouver,, rue Roquepaïne, à la rez-de-chaussée,... je vous attend ! Maggy" Qu'est-ce que vous en dites ?...
VATELIN Mon Dieu, vous savez, il ne faut pas trop... comme ça, à première vue ; peut-être qu'au fond il n'y a rien.
SOLDIGNAC(se levant.) Allons donc ! Eh ! bien, nous verrons bien !... Entre deux affaires j'ai couru chez le commissaire de police... et ce soir, je ne sais pas quel il est, loui, le "my love", mais je les fais pincer tous les deux, elle et son love, quarante houit, rue Roquepaïne.
VATELIN(à part.) Saperlipopette ! Eh ! bien, il fait bien de venir me prévenir.
SOLDIGNAC Oh ! oui... je serai très content. Elle m'embête, ma femme... Elle a toujours un tempérament ; ça me dérange pour mes affaires. Alors je viens vous voir comme avoué pour vous prépariez tout de suite toutes les pièces pour le divorce.
SOLDIGNAC Oui, Narcisse Soldignac, de Marseille, seulement j'ai été élevé toute petite en Angleterre, où j'ai toujours vécu pour mes affaires, et où je me suis marié, mais devant le Consulat français, par conséquent vous pouvez préparer les pièces.
VATELIN Oui, oui, oui... (À part) Moi... c'est moi qui... Ah, ça ! c'est le comble !...
SOLDIGNAC C'est convenu !... je vous demande pardon parce que je souis pressé.
VATELIN(à part.) Ah ! et puis, après tout, qu'est-ce que je risque. (Haut.) Eh ! bien, c'est entendu, seulement tout cela est soumis à une condition essentielle, c'est que vous, surpreniez votre femme et son complice !
SOLDIGNAC Naturellement ! mais puisque je les pince ce soir, 48, rue Roquepaïne.
VATELIN(à part.) Oui, pas si bête que tu nous y trouves !
SOLDIGNAC Et quant au monsieur, quand je l'aurai entre les mains je me réserve pour mon plaisir de lui donner une petite leçon de boxe.
SOLDIGNAC Moi ? très fort !... Ma femme aussi, c'est moi qui loui ai appris !... Une fois je me souis battu avec le premier champion de Londres, ah ! je loui ai flanqué une de ces tatouilles, comme nous disons en Provence. Il a reçu un tel coup de poing qu'il en a traversé la Manche.
LUCIENNE C'est que vous avez une façon d'accommoder vos récits à la Provençale.
SOLDIGNAC Que voulez-vous, si j'ai pris, le flegme anglais... j'ai tout de même la nature de mon pays... (Avec un peu de lyrisme.) Même à travers mon brouillard de Londres, on retrouve un rayon de soleil du Midi.
SOLDIGNAC(changeant de ton.) No, j'ai pas le temps, je souis pressé... business is business comme nous disons à Londres. Au revoir... et quant au monsieur cet soir... (faisant un geste de boxe) Voilà ! Di gou li gue vengue, mon bon ! comme nous disons à Marseille,... Au revoir ! (Il remonte et se cogne dans Pontagnac qui entre. )
VATELIN Il y a des circonstances où un mari est quelquefois obligé...
PONTAGNAC(ravi, à part.) Il trompe sa femme et c'est à moi qu'il vient le dire.
VATELIN Alors, voilà !... nous avions rendez-vous dans un endroit où, à l'heure qu'il est, des raisons particulières, mais impérieuses, nous empêchent d'aller. Vous qui êtes dans le mouvement, vous ne pourriez pas m'indiquer un hôtel où je pourrais...
PONTAGNAC Mais si, mais si... Le Continental, le Grand Hôtel. Ah ! l'Ultimus, c'est toujours là où je vais. Très commode, plusieurs sorties !... Mais envoyez une dépêche pour qu'on vous retienne une chambre pour ce soir.
VATELIN Merci, cher ami, merci !... Je vais télégraphier tout de suite... et à la personne également pour l'avertir et lui dire de demander la chambre à mon nom.
PONTAGNAC C'est ça ! c'est ça ! mais votre femme vous donnera donc campo ce soir ?
VATELIN Oh ! ça, ce n'est pas difficile ; ma profession m'oblige souvent à m'absenter de Paris. Je dirai que je suis appelé en province pour un testament, une vente après décès, n'importe quoi !
PONTAGNAC Vous n'avez qu'une parole, n'est-ce pas ? Vous m'avez bien dit : "Je ne tromperai jamais mon mari la première ! mais s'il commence, je lui rendrai la pareille sans hésiter !"
PONTAGNAC Je mens ?... tout à l'heure, il va vous dire qu'il a reçu une dépêche l'obligeant à aller en province pour un testament ou une vente après décès.
LUCIENNE Oh ! ce n'est pas possible ! Crépin ! lui !
LUCIENNE Il serait capable ! Oh ! si vous me montrez ça ! Si vous me montrez ça ! Si vous me montrez ça !
PONTAGNAC Eh bien ! ce soir, je guetterai son départ et aussitôt je passe vous prendre et je vous mène sur le lieu du crime, à l'hôtel Ultimus. Voulez-vous !
LUCIENNE(passant à gauche.) Ah ! oui, je veux ! Oh ! oui, je veux !
LUCIENNE Oh !... je ne vois que trop clair... Oh ! le misérable !... Lui que je croyais un des rares maris fidèles, le voilà ! comme les autres ! C'est bien, monsieur Pontagnac, je vous attends ce soir, et si j'ai la preuve de ce que vous me dites, ah ! je vous jure bien, je vous jure qu'une heure après... je serai vengée !...
PONTAGNAC Ah ! merci !... (À part) C'est un peu canaille ce que j'ai fait là,... mais bah ! j'ai une excuse, c'est pour avoir sa femme. (Haut) À ce soir ! (Il sort vivement par le fond. )
LUCIENNE(se dirigeant vers sa chambre.) À ce soir ! RIDEAU
ACTE II
(La chambre 39 à l'hôtel Ultimus. Une grande pièce confortablement meublée. Au fond, un lit dans une alcôve. Une table au milieu de la chambre. Porte d'entrée au fond à gauche donnant sur le couloir. À gauche, premier plan, porte donnant sur la chambre 38. Au deuxième plan, une cheminée. À droite, troisième plan, porte sur un cabinet de toilette. Mobilier de chambre d'hôtel. )
VICTOR(rougissant et baissant la tête.) Oh ! madame !
ARMANDINE Ca te fait rougir ? Il paraît même que ça te fait plaisir.
VICTOR Oh !... oui !... venant de madame ! (Il ferme les yeux sans oser en dire davantage. )
ARMANDINE(lui donnant une caresse sur la figure.) Eh bien ! je ne m'en dédis pas, tu es très gentil !... (Victor, au moment où la main d'Armandine lui passe sur la bouche, dans un moment d'égarement la saisit de ses deux mains et la baise avec frénésie. )
VICTOR Oh ! madame, je n'ai pas su ce que je faisais. Je n'ai pas blessé madame ?
ARMANDINE(gagnant la droite.) Pas trop !... il y a des impertinences qui ne blessent pas les femmes.
VICTOR Madame ne le dira pas au gérant. Ca me ferait flanquer à la porte !
ARMANDINE(riant.) Hein ! si j'étais méchante ! (Elle s'assied sur le canapé. )
VICTOR Ah ! c'est que quand j'ai senti la main de madame, si chaude, si douce, sur ma joue... ça m'a donné comme un tremblement, tout s'est mis à tourner !... Songez, madame, que j'ai dix-sept ans, et depuis que j'ai dix-sept ans, je ne sais pas... tenez, madame, que j'en ai des clous qui m'en poussent... Oui, madame, là ! en v'là un dans le cou qui commence. J'ai montré ça au médecin qui a quitté l'hôtel ce matin, il m'a dit : "Mon petit, c'est la puberté."
ARMANDINE(assise sur le canapé.) La puberté ! Qu'est-ce que c'est que ça, la puberté ?
VICTOR Je ne sais pas ! Mais il paraît que j'ai l'âge d'aimer... Ah ! je m'en apercevais bien que c'est la sève qui me travaille.
VICTOR(interloqué et retenant des sanglots qui lui montent à la gorge.) Pour rien, madame ! (Changeant de ton) Voilà le gérant, madame. (Il remonte en courant. )
ARMANDINE Pauvre gamin ! (Elle reprend les trois francs. Victor arrive à la porte, s'efface pour laisser passer le gérant et sort. )
ARMANDINE Bien oui ! C'est pour cette chambre... savoir ce qui a été fait. (Elle achève de faire sa malle et son sac. )
LE GERANT Mais c'est entendu, madame, on vous en donnera une autre sur le devant.
ARMANDINE Oh ! oui, parce que c'est navrant ici, (Allant jeter un coup d'œil à sa malle) et vous comprenez, si je dois rester une dizaine de jours,... le temps qu'on aménage mon nouvel appartement...
ARMANDINE Dame, il me semble ! Alors, n'est-ce pas, si ça ne vous gêne pas...
LE GERANT Oh ! pas du tout, madame ; c'est-à-dire que, madame voudrait même conserver sa chambre à l'heure qu'il est que je ne pourrais plus la lui donner, elle a été louée tout de suite !
ARMANDINE Oui ! eh bien ! ça se trouve bien. Et quel est l'heureux qui me succède ?
LE GERANT Un monsieur Vatelin qui a télégraphié pour retenir une chambre et à qui j'ai réservé celle-ci.
ARMANDINE(fermant son sac.) Vatelin... Tiens ! connais pas ! d'ailleurs, ça m'est égal ! Et alors ?... (Elle s'assied à gauche de la table. )
LE GERANT Eh bien ! alors je donnerai à madame, si ça lui convient, le 17 ; c'est sur la rue.
ARMANDINE Soit ! Si vous me dites qu'elle est bien !... Moi, ce qu'il me faut, n'est-ce pas, c'est une pièce un peu grande, confortable... de façon à ce que si je reçois un ami ou un autre, et que s'il lui arrive de vouloir rester un soir...
LE GERANT Ah ! madame n'est pas seule, bon, bon, bon... Oui, oui, oui, je comprends, madame voudrait une chambre où au besoin... Oh ! mais alors je vais donner à madame le 23... il fera bien mieux l'affaire, il est à deux lits.
ARMANDINE À deux lits ! Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de deux lits ? Vous voulez me couvrir de ridicule ?
ARMANDINE Vous enverrez prendre ma malle pour qu'on la transporte !
LE GERANT Oui, madame ! (Il sort mais s'arrête sur le pas extérieur de la porte, parlant à quelqu'un qu'on n'aperçoit pas.) Monsieur ? (Bruit de voix.) Oui, monsieur, c'est ici, je vais voir, monsieur. (Il redescend. )
REDILLON Il y a si longtemps qu'on le porte dans ma famille.
ARMANDINE D'ailleurs, ce n'est pas le nom qui fait l'homme, n'est-ce pas ? Regarde-moi. Tu es joli, tu sais ! (Rédillon fait une moue). Tu ne sais pas ce que je trouve ?
REDILLON Non ! Qu'est-ce que c'est que ton amant ?
ARMANDINE(le repoussant.) Comment ce que c'est que mon amant ! mais c'est un type très chic, tu sais !... C'est le baron Schmitz- Mayer. (Elle va s'asseoir sur le canapé. )
ARMANDINE Oui, mais il n'a pas été baptisé !... C'est le Schmitz-Mayer qui monte en steeple ; oh ! tu ne connais que lui. C'est lui qui a gagné tant d'argent dans cette émission, comment donc... Tu sais bien, les journaux en ont parlé ! Ca ne vaut plus un clou aujourd'hui.
ARMANDINE Oh ! je la connais ! Comme elle me connaît ! de vue ! C'est une femme chic ! C'est même ça qui m'a donné envie de toi. (Descendant à gauche) Sans ça, j'aurais pas répondu à tes œillades, parce que tu sais, quand je ne connais pas les gens, moi, d'habitude...
ARMANDINE Mais qu'est-ce que tu veux ! le monsieur d'une femme chic, il n'y a pas... C'est stimulant !... C'est pour ça que je t'ai fait passer ma carte par l'ouvreuse pendant l'entr'acte.
REDILLON Oui-dà ! alors, c'est à Pluplu que je dois...
ARMANDINE Ne va pas lui dire tout ça au moins ! Si nous devons...
ARMANDINE Ah ! oui, parce que... qui qui ne serait pas content ? C'est Schmitz-Mayer !
REDILLON(la quittant et descendant.) Ah ! zut ! alors ! Si tu ne me parlais pas tout le temps de ton Schmitz-Mayer !
ARMANDINE(descendant.) Ah ! ce qu'il m'aime, lui !... Il est drôle ! Tu ne sais pas ce qu'il me dit toujours : "Je t'aime parce que tu es bête !" N'est-ce pas que je ne suis pas bête ?
REDILLON Mais non, tu n'es pas bête ! Ouh ! ma petite Armandine... (Ils s'embrassent. )
ARMANDINE Ouh ! mon petit... Comment donc déjà ?...
REDILLON Oui, déjà !... Oh ! Lucienne ! Ma Lucienne !...
ARMANDINE(sur ses genoux.) Comment Lucienne ! Je ne m'appelle pas Lucienne ! Je m'appelle Armandine !
REDILLON(toujours en extase.) Non, Lucienne ! Laisse-moi t'appeler Lucienne ! Qu'est-ce que ça te fait, j'aime mieux ce nom-là ! Ah ! Lucienne !
ARMANDINE Que tu es drôle !... Tiens, ça me rappelle une fois...
REDILLON(même jeu.) Non, ça ne te rappelle rien ! Tais-toi, ne parle pas ! et embrasse-moi ! Lucienne ! ma Lucienne... Est-ce toi ! Est-ce bien toi !...
VICTOR(brutalement à Rédillon.) Eh bien ! la malle qui est là ! pas celle du grand Turc !
REDILLON(se levant et allant à Victor.) Dites donc ! en voilà une façon de me répondre ! Je vais vous faire voir, moi, si c'est pas celle du grand Turc ! A-t-on jamais vu !
ARMANDINE Oh ! bien, ne le bouscule pas ce petit, il est très gentil !
REDILLON Je ne te dis pas ! mais je lui apprendrai à me parler poliment.
ARMANDINE Oh ! bien va, ça ne vaut pas la peine ! Tiens, donne-lui cent sous !...
ARMANDINE Quoi ! Tu ne vas pas me refuser de lui donner cent sous ! (Elle s'asseoit à gauche. )
REDILLON Evidemment ce n'est pas pour les cent sous... Mais enfin, vraiment !... (Tendant une pièce de cinq franc à Victor.) C'est bien, voilà cent sous pour cette fois, mais que cela ne vous arrive plus. (Il passe à droite. )
VICTOR(sèchement) Merci. (Empochant et entre ses dents.) Cochon !
REDILLON(qui n'a pas entendu.) Je suis comme ça, moi !
VICTOR(la voix tendre, à Armandine.) Madame, je vais chercher la femme de chambre pour qu'elle m'aide à porter la malle !
ARMANDINE(assise à gauche.) C'est ça, va, petit ! (Victor sort. )
REDILLON(grommelant.) Au moins, il saura ce qu'il en coûte de me parler impoliment.
ARMANDINE Ah ! bien, ce pauvre petit, il ne faut pas lui en vouloir. Il est énervé en ce moment, il est malade.
REDILLON En voilà une raison ! Je m'en fiche, moi, qu'il soit malade !...
VICTOR Oui, à la descendre au 17... (Revenant prendre le sac sur la table) Ah ! le sac !... (Ils emportent la malle et le sac )
REDILLON(allant à elle.) Ah, çà ! tu déménages donc ?
ARMANDINE Oui, cette chambre ne me plaît pas. J'en ai demandé une sur la rue.
REDILLON Je ne vois pas ce qu'il y a de plus agréable à être sur la rue. Enfin, va pour la nouvelle chambre. Allons dans la nouvelle chambre. (Il va prendre son chapeau sur la cheminée. )
ARMANDINE Oh ! il n'y a pas de "quoi" ! (Passant à droite) Impossible, mille regrets !
REDILLON Ah, çà ! c'est sérieux ! Ah ! bien, t'en as une santé ! Alors... non mais... Tu t'imagines que je vais m'en aller comme ça... le bec dans l'eau !
ARMANDINE(adossée à la table.) Puisqu'il n'y a pas moyen ! J'attends un ami à onze heures !
REDILLON(allant s'asseoir sur le lit.) Un ami ! en voilà une raison ! Qu'est-ce que c'est que cet ami-là ?
ARMANDINE Un monsieur de Londres ! Tu ne le connais pas. Monsieur Soldignac. Et alors, chaque fois qu'il vient à Paris...
REDILLON Mais c'est dégoûtant ce que tu me dis là !
ARMANDINE(passant à gauche.) Enfin, quoi ! puisqu'il va venir !
REDILLON(se levant et descendant.) Eh bien ! n'y sois pas ! Sais-tu, viens chez moi !
REDILLON Mais si, mais si, c'est très chic ! Tiens, mets ton chapeau et je t'emmène.
ARMANDINE(allant à la cheminée. Elle prend son chapeau placé sur la cheminée avant le lever du rideau.) C'est pas chic, mais ça me tente. (On frappe. )
LE GERANT(entrant par le fond gauche.) Je demande pardon à monsieur et à madame de les déranger, mais les voyageurs qui ont loué cette chambre sont là,... et alors...
ARMANDINE(mettant son chapeau.) Vous voudriez que nous caltassions.
LE GERANT(à Pinchard qu'on ne voit pas.) Si monsieur veut entrer.
REDILLON(remontant.) Ah ! ce cher ami ! (Voyant entrer Pinchard, tenue de médecin major, suivi de sa femme.) Oh ! pardon ! (À part) Tiens, ce n'est pas le même.
PINCHARD(pendant que sa femme fait des courbettes à Armandine et à Rédillon.) Désolé, monsieur, madame, de venir ainsi vous déloger... (À part) Pristi, la belle femme ! (Il donne son sac à sa femme qui va le poser sur la table et revient à son mari. Haut.) Mais j'avais retenu télégraphiquement une chambre pour ce soir à cet hôtel et, comme vous le voyez par cette dépêche : "Retenu pour vous chambre 39." C'est celle-ci qui m'a été désignée.
ARMANDINE(mettant ses gants.) Mais c'est moi, monsieur, qui m'excuse de l'occuper encore. Nous nous préparions justement à la quitter.
PINCHARD Je vous en prie, madame, prenez votre temps ! Je serais désespéré de déranger le moins du monde. D'autant plus que quand il y en a pour deux, il y en a pour quatre.
PINCHARD Mais du tout, madame. (À Rédillon) Je vous fais mes compliments, monsieur, vous avez une bien jolie femme. (Rédillon s'incline, flatté) Je changerais bien avec la mienne.
REDILLON ET ARMANDINE(étonnés, regardent Mme Pinchard qui sourit toujours avec de petites courbettes.) Hein ! Comment !
PINCHARD Oh ! carrément, et je ne crains pas de le dire devant ma femme.
PINCHARD Voilà ! il faut s'y faire ! Moi, depuis vingt-cinq ans, vous comprenez ! Car il y a aujourd'hui vingt-cinq ans que nous sommes mariés, c'est même pour fêter cet anniversaire que nous sommes venus à Paris. Je la conduis à l'Opéra.
REDILLON(à Armandine.) Il conduit la sourde à l'Opéra !... Pour lui faire ouïr la "Muette" probablement. (À Pinchard.) À l'Opéra, ce soir ? (Il regarde sa montre. )
PINCHARD Oui, il est un peu tard, mais comme l'on joue la "Favorite" et, "Coppélia", nous ne tenons à arriver que pour le ballet ; parce que, moi, la musique, ça m'embête, et ma femme, elle, ne peut voir que les ballets ! Elle regarde danser, ça l'amuse, elle dit seulement que ça gagnerait à avoir de la musique ! (Lui donnant une tape sur le bras.) N'est-ce pas, Coco !
PINCHARD(le pouce de chaque main dans les pochettes de son dolman et, tout en parlant, se tapote l'estomac avec les autres doigts libres.) Que tu trouves que ça manque de musique, les ballets ?
MME PINCHARD(qui a suivi le mouvement de ses mains.) Oh ! beaucoup mieux ! C'est calmé à présent ! C'était dans le train que ça n'allait pas ! (Rédillon et Armandine se regardent. )
PINCHARD Ah ! oui !... Non, ça, c'est autre chose ! Telle que vous la voyez, elle vous parle de son ventre... Elle est sujette à de petites crises hépatiques, et ça va mieux maintenant. Allons, tant mieux, tant mieux ! C'est un peu décousu !... Faut s'y faire, faut s'y faire !
ARMANDINE Allons, monsieur, je ne veux pas vous retarder plus longtemps ! Tu es prêt, Ernest ? (À Pinchard.) Monsieur ! (Elle salue et remonte à la cheminée. )
PINCHARD C'est juste ! Attends ! (Articulant simplement par le mécanisme des lèvres sans qu'on entende le son de sa voix.) Monsieur et madame te disent au revoir.
MME PINCHARD Oh ! pardon ! Au revoir, madame ; au revoir, monsieur !
REDILLON(à Armandine.) Ah ! ça ! c'est curieux !... Elle n'entend que quand nous n'entendons plus, nous !...
VICTOR(à Armandine.) Madame n'a plus rien à faire porter ?
ARMANDINE Non merci, mon petit ! Ah ! tu diras en bas que si un monsieur vient me demander on lui réponde que je n'ai pu l'attendre parce que j'ai été appelée auprès de ma mère qui est malade ; tu as compris ?
VICTOR Le sac, voilà ! (Il prend le sac de Pinchard sur la table et le remet à Rédillon. )
REDILLON(emportant le sac, à part.) C'est le sac à la dame, ça ?... Eh bien ! vrai ! (Les Pinchard causent à droite et ne voient pas le jeu de scène. Victor la suit du regard en soupirant. )
MME PINCHARD Je m'apprête, moi, si nous devons aller à l'Opéra ! (Elle se dirige vers le cabinet de toilette où elle entre. )
PINCHARD C'est ça. (À Victor) Eh bien ! qu'est-ce que t'as à rester là planté comme une borne, clampin. (Il va se rajuster devant la glace de la cheminée. )
VICTOR Mon Dieu, monsieur le Major, c'est que je vais vous dire, si c'est par curiosité, ça va bien, mais si c'est pour le clou, je l'ai au cou !
PINCHARD Hein ! au cou ! Qu'est-ce que tu me chantes ! un clou au cou ! Est-ce que ça compte ça ? Est-ce que ça empêche le service, ça, un clou au cou ? Voudrait être dispensé de cheval pour un clou au cou ! (Marchant sur lui et le faisant remonter.) Mériterais que je t'y fasse descendre, toi, au clou, sacré carottier ! (Il pose son képi sur la cheminée. )
PINCHARD Ah ! bien ! elle est forte, celle-là. Où ai-je bien pu le fourrer ? (On frappe ; tout en cherchant) Entrez ! (Pinchard va regarder sous la table. Madame Pinchard sous le fauteuil. )
CLARA(entrant par le fond.) Je viens pour faire la couverture ! Monsieur et Madame cherchent quelque chose ?
PINCHARD(sans regarder Clara.) Oui, un sac de voyage. Du diable ! si je sais où je l'ai mis !
MME PINCHARD(à son mari.) Vois donc si le petit garçon ne l'a pas porté par hasard dans le cabinet à côté.
PINCHARD Tu crois ? Oh ! je l'aurais vu, enfin ! (Il entre à droite)
CLARA(à Mme Pinchard. ) Madame préfère-t-elle des oreillers en plumes ou en crin ? (Silence de Mme Pinchard) Madame désire- t-elle des oreillers en plumes ou en crin ? (Même jeu) Ah, çà ! qu'est-ce qu'elle a ? Elle est dans la lune ! (Se mettant devant elle) Madame désire-t-elle...
MME PINCHARD Ah ! bonjour, ma fille ! (Elle gagne la gauche)
CLARA(la suit.) Euh ! bonjour Madame ! Je demandais à Madame...
PINCHARD(rentrant tout en cherchant de l'œil son sac.) Oui, eh ! bien ! ne demandez pas, vous perdez votre temps. Je l'aurai, bien sûr, laissé en bas dans le bureau. Qu'est ce que vous lui voulez ?
PINCHARD(gagnant la droite.) Elle me tutoie. Ah ! ah ! elle me tutoie !
CLARA(remontant au lit.) Tiens ! Est-ce que je vous ai permis de me tutoyer ? (Elle commence à faire la couverture. )
PINCHARD(allant à elle.) Mais ne te gêne donc pas, ma fille. (Lui pinçant la taille.) Ah ! tu me tutoies ! Clara, se dégageant. Voulez-vous me laisser, Monsieur ! (Appelant) Madame ! Madame !
PINCHARD Non, non, c'est rien ? (Après une nouvelle tentative auprès de Clara. À Clara.) Vous direz en bas que l'on monte mon sac que j'ai dû laisser dans le bureau. Que je le trouve en rentrant ! (Il prend son képi sur la cheminée. )
CLARA(seule.) Je crois que je lui ai refroidi ses élans, au médecin militaire ! Il est bon, lui, avec la moitié de mon oreiller ! Ah, çà ! est-ce qu'il croit que si j'avais voulu mal tourner je l'aurais attendu ? Non, mais tout de même !...
PONTAGNAC(entr'ouvrant la porte du fond et passant la tête. Il porte un petit paquet.) Je ne m'étais pas trompé, j'avais bien entendu qu'on quittait la chambre. Vatelin, qui l'a louée pour ce soir, ne peut tarder à arriver, ménageons-nous les communications. (Il se dirige à pas de loup vers la porte de gauche. )
PONTAGNAC J'étais bien sûr que c'était la chambre 39, seulement, je me disais : est-ce bien l'hôtel ?... Voilà, c'est pas l'hôtel !
CLARA Ah ! bien, monsieur, si vous ne vous trompez que de ça.
PONTAGNAC Qu'est-ce que vous voulez, j'ai vu le roi aujourd'hui, il m'a dit : "Mon petit ami, nous descendons à l'Ultimus, j'ai la chambre 39". Ca, pour la chambre, je suis certain ; quant à Ultimus, n'est-ce pas ? avec l'accent ! J'ai entendu Ultimus, il a peut-être dit Continental.
PONTAGNAC Oui, oui, un peu, ministre sans importance ! Alors, n'est-ce pas, pour être près de lui, j'ai loué le 38... (Se rapprochant de la porte gauche.) Le 38 qui est là.
PONTAGNAC(qui est tout à fait près de la porte, s'efforçant d'enlever la clé qui est dans la serrure.) Il est là, le 38.
CLARA Eh ! bien, oui, je sais ! (Elle va au lit. )
PONTAGNAC(qui s'est emparé de la clé, à part.) Ca y est ! J'ai la clé ! (Haut) Enfin ! Il n'y est pas, il n'y est pas. Tout ce que nous dirons ou rien, n'est- ce pas... Mademoiselle, je vous salue bien. (Il sort en fredonnant, pendant que Clara le regarde ahurie. )
CLARA(riant.) Hein ! Eh ! bien, le voilà parti ! Ah ! bien, il est plutôt spécial, l'égaré de la Cour !... Allons ! allons chercher les oreillers ! (Elle sort par le fond. On entend un bruit de clé dans la serrure de la porte de gauche et Pontagnac suivi de Lucienne se glisse avec circonspection. )
PONTAGNAC Vous pouvez venir, il n'y a plus personne !
LUCIENNE(s'asseyant sur le fauteuil.) Quelle turpitude !... Et dire que c'est dans cette chambre !... Elle a plutôt l'air honnête, cette chambre ! Menteuse ! Que c'est dans cette chambre que, tout à l'heure, mon mari avec une autre...
LUCIENNE(se levant.) Oui ! Et alors tous les deux, lui, comme je le connais dans l'intimité... avec ses mots, ses tendresses, ses riens, et elle, elle, comme je ne la connais pas... avec ses... est-ce que je sais, moi ? et alors ? Oh ! non, non je ne peux pas, je ne veux pas ! O Dieu ! vous pourrez assister à cela de sang-froid, vous ?
LUCIENNE(passant à droite.) Ah ! taisez-vous. Je ne vois que trop ! Je ne me représente que trop ! D'affreuses images se dressent devant mes yeux ! Ah ! non, non, je ne veux pas voir, je ne veux pas voir ! (Elle met la main sur ses yeux.) Ah ! et puis non, j'aime encore mieux garder les yeux ouverts ; quand je les ferme ; j'y vois encore mieux !...
PONTAGNAC Je vous en prie, ne vous énervez pas comme ça !
LUCIENNE Oh ! il me semble que j'en veux à tout ce qui m'entoure. (Elle remonte en passant derrière le canapé) À ces murs de leur complicité, à ces meubles pour ce dont ils vont être témoins, à cela... Oh ! non, non, ça, je ne veux pas ! Je ne veux pas ! La sonnette, où est la sonnette ?
PONTAGNAC(l'arrêtant.) La sonnette ! Pourquoi faire ?
LUCIENNE Oui, c'est ça ! Mais comment saurons-nous ?...
PONTAGNAC(allant à la table.) Eh ! bien, j'y avais déjà réfléchi, et mon moyen, le voici ! (Il montre deux timbres électriques enveloppés dans un papier et qu'il avait posés sur la table. )
LUCIENNE Qu'est-ce que c'est que ça ? des timbres électriques !
PONTAGNAC Vous l'avez dit ! Savez-vous ce que c'est que la pêche au grelot ?
PONTAGNAC Eh ! bien ! c'est ça, la pêche au grelot. On met un grelot au bout d'une ligne et c'est le poisson lui-même qui sonne pour avertir le pêcheur qu'il est pris. C'est tout simplement ce procédé-là que j'applique à l'usage de Vatelin.
PONTAGNAC Le bord, bon ! par conséquent, madame, c'est la ruelle ! Le bord, la ruelle ! Bien ! Ceci dit, je prends ces deux timbres électriques ! Le gros, là. (Il fait sonner l'un des timbres. Sonnerie grave) Nous dirons que c'est Vatelin ! Et celui-ci. (Il fait sonner l'autre timbre. Sonnerie aiguë) Ce sera madame ! (Les faisant sonner successivement) Monsieur, Madame ! Bien ! Je place Monsieur ici. (Il glisse le premier timbre sous le matelas du lit, à la place que Lucienne a indiquée comme devant être celle de Vatelin.) (Faisant le tour du lit et apparaissant dans la ruelle.) Et Madame, là ! Il glisse l'autre timbre sous l'autre côté du matelas.
PONTAGNAC(dans la ruelle.) Eh ! bien, oui, nous n'avons plus qu'à attendre que ça morde. L'un des deux pénètre dans le lit, crac, une sonnerie ! Nous ne bougeons pas, il n'y a qu'un poisson de pris. Soudain la seconde arrive renforcer la première, ça y est ! nous les tenons tous les deux. (Il quitte la ruelle du lit. )
PONTAGNAC(l'arrêtant.) Ah ! là ! ils ne sont pas encore arrivés que vous voulez déjà leur crever les yeux ? Vite, venez, nous n'avons que le temps. (Il la fait passer devant lui. )
LUCIENNE(comme si elle parlait à son mari.) Ah ! tu ne perdras rien pour attendre ! (Ils sortent de gauche et l'on entend, après leur sortie, le bruit de la clé dans la serrure. En même temps la porte du fond s'ouvre pour laisser passage à Maggy suivie de Clara portant deux oreillers. )
MAGGY Quoi, je demande à vos la chambre 39. C'est bien lé chambre de Mr. Vatelin ? (Elle pose son sac sur la table. )
CLARA Je répète à Madame, qu'en l'absence des voyageurs, je ne puis laisser personne dans leur chambre à moins qu'ils ne m'en aient donné l'ordre.
MAGGY(s'asseyant près de la table.) Mais sacré mâtin ! puisque jé vous dis qu'il m'a dit loui attendre si pas là ! il m'a câblé pour cette chose même ! Tenez, lisez le télégramme... si vous mé pas croit, croissez, croissez...
CLARA Je dis "Yes", voilà tout. (Lisant) "Votre mari sait tout, il a trouvé la lettre dans le panier... (S'interrompant) Ah !...
MAGGY(se levant et prenant la dépêche.) Aoh ! ça n'est pas pour vous, c'est pour moâ ! no, lisez le fin... "Venez à l'hôtel Ultimious".
CLARA(prenant la dépêche et lisant.) "Vous demanderez ma chambre et si je ne suis pas là, attendez-moi, Vatelin". Maggy, reprenant la dépêche et tirant de son sac une robe de chambre, une boîte de thé, etc... Well ! Eh ! bien, vous l'est convainquioue ?
MAGGY(allant prendre un flambeau allumé.) Où est le cabinett, la toilette ?
CLARA(allant ouvrir la porte de droite.) Par ici, Madame.
MAGGY(tout en emportant sa robe de chambre et son bonnet dans la chambre de droite. ) Ah ! vous porterez une théière, de l'eau bouillante et des tasses pour ma thé.
CLARA(seule.) Faut pas demander de quel pays elle est, celle-là !... Ces English, je crois qu'ils n'iraient pas au buen retiro sans emporter leur théière.
CLARA Mais les deux personnes qui étaient là tout à l'heure ?...
VATELIN(descendant et allant poser son sac derrière le canapé.) Oui, oui, ne vous en occupez pas ! On a constaté l'erreur au bureau. Ce sont les locataires du 59 que, par une faute de transcription dans la dépêche qu'on leur a envoyée, on a mis au 39... Mais on a noté de les prévenir quand ils rentreront.
VATELIN Merci, chasseur !... (Au moment où Victor remonte pour sortir) Ah ! Dis-moi, préviens en bas qu'une personne viendra me demander, qu'on lui dise le numéro de ma chambre et qu'on la laisse monter. (Il s'assied près de la table. )
VATELIN(se levant.) Oui, elle est bien où elle est ! Je la verrai bien assez tôt ! Oh ! je suis d'une humeur ! (Il s'assied à gauche. À ce moment, on entend Maggy fredonnant un air anglais) C'est elle !...
VATELIN Quoi ! quoi ! "Gueule de gaz" ! Qu'est-ce que ça veut dire ça, "gueule de gaz" ? On ne dit pas "gueule", on dit "bec de gaz".
MAGGY Aoh ! bec, gueule, gueule, bec, ce m'est égal ! Oh ! ma Crépine ! (Elle lui saute au cou. Vatelin recule son visage) Quoi ! tu veux pas que vous embrasse ?
VATELIN(passant à droite.) Non, vous avez voulu que je vinsse, je suis venu ; je n'avais que ce moyen-là d'éviter un esclandre chez moi et de vous empêcher de faire un coup de tête. J'ai cédé, mais j'entends que vous vous mettiez bien dans le cerveau que tout doit être fini entre nous.
MAGGY Aoh ! Crépine ! pouquoi vous dit ça ? Ah ! vous l'est méchant, ma fille.
VATELIN Moi ! Eh bien ! non, c'est ce qui vous trompe ! Ah ! vous avez cru que j'étais bien élevé, eh bien ! pas du tout ; je vais vous faire voir comme je suis bien élevé. Ah ! là ! là ! Et puis zut ! flûte ! et je t'enquiquine ! Et allez donc ! c'est pas ton père ! Ta bouche, bébé ! Tu as le sourire ! Tiens, prends ça pour ton rhume (Il esquisse un pas en l'accompagnant d'un geste de chahut, la main gauche frappant derrière la nuque, la main droite face à sa figure, frappant le vide) Voilà comme je suis bien élevé ! (Il va s'asseoir près de la table. )
MAGGY(passant à droite en riant.) Aoh ! que vous l'est drôle comme ça !
VATELIN Drôle ! ah ! vous trouvez que je suis drôle ! Ah ! mais vous ne me connaissez pas ! mais je ne suis pas bon, moi, je ne suis pas doux, je ne suis pas tendre (Se levant) C'était bon en Angleterre, parce que je n'étais pas chez moi, mais en France, je suis emporté, brutal, violent !
VATELIN(la repoussant du plat de la main appuyée contre le gras du bras.) Voilà !
MAGGY Ah ! tu tapes ! Ah vous voulez taper ! All right ! One ! two ! (Elle prend la position du boxeur) Tape donc ! hé ? (Elle le boxe) Et voilà ! hé ? et puis ça ! et ça, hé ? Et ça ! Et ça ! Et ça !
VATELIN(tombant assis à gauche.) Oh ! là ! là ! qu'est-ce qui lui prend ?
MAGGY(voyant entrer Clara avec un plateau contenant le nécessaire pour faire le thé.) Ah ! c'est bien ! posez ça là, merci ! (Clara sort) Eh bien ! (Tout en mettant de l'eau chaude et du thé dans la théière.) Tu l'as reçu un roulée ! (Moue de Vatelin) Tu veux encore taper ta petite Maggy ?
VATELIN Mais absolument ! (changeant de ton.) Seulement, on ne dit pas bec du loup, on dit gueule. Le loup n'a pas un bec, il a une gueule.
MAGGY Comment, tout à l'heure je dis "gueule", tu me disé"bec".
VATELIN Non, pardon, tu disais "gueule de gaz". Eh bien ! pour gaz, on dit bec, mais pour les autres animaux, on dit gueule. Simple petite observation... en passant. (Reprenant) Eh bien ! non, non ! le rôle que tu me fais jouer est inadmissible, je ne peux pas ! je ne peux pas ! Si tu n'es pas raisonnable, je le serai pour toi ! Adieu ! (Il remonte. )
MAGGY(le rattrapant par la manche.) Crépine ! Crépine ! reste ! oh ! reste !
VATELIN(posant son chapeau sur le lit.) Encore ! mais, sapristi, c'est du chantage ! Eh bien, touillez-vous, et laissez-moi tranquille ! (Il descend. )
MAGGY All right !... je prends ma thé et je mours ! (Elle se sert. )
MAGGY(respirant le flacon, à part.) Ah ! ça va mieux !... (Elle met le flacon dans sa poche. )
VATELIN(à part.) Allons !... Puisqu'il le faut, finissons-en !... (Haut, s'emballant pour s'entraîner) Oui, oui, tu as raison ! Assez lutté comme cela ! Viens, Maggy, viens ! Je te désire, je te veux. Ah ! viens, viens ! Il l'a prise dans ses bras et cherche à l'entraîner vers le lit.
MAGGY(effrayée, se dégage.) Aoh ! no, no, Crépine, comme ça je voulé pas !
VATELIN Ah ! et puis, flûte ! tu sais, moi, ce que j'en fais !...
MAGGY(allant à lui.) Eh bien ! si, là, je veux, je veux !
VATELIN Si c'est comme ça que tu refroidis mes élans !...
MAGGY(lui mettant la main sur la bouche.) Oh ! no ! taisez ! taisez ! ferme ton gueule ! ferme ton gueule !
VATELIN Comment, "ton gueule" ; en voilà une expression ! Est-ce que j'ai une gueule !... Un homme, ça a une bouche, ça n'a pas une gueule.
MAGGY(le repoussant.) Ah ! flûte, aussi ! comme vous dit ! Vous le fait exprès ! Quand je dis bec, c'est gueule, quand je dis gueule, c'est bouche ; je sais pas moi, c'est jamais comme je dis !
MAGGY(se faisant douce aussitôt et lui passant les bras autour du cou.) No ! no ! je ne attrape pas ! C'est pour le rire ! Tu me l'aimes, je te l'aime !
VATELIN(remontant près du lit.) Ah ! non, ce que ça me dit ! Ce que ça me dit !... autant que de me ficher à l'eau ! Ah ! pauvre Vatelin, tu t'es fourré là dans un engrenage ! (Il s'assied sur le bord du lit et, pensif, s'abîme dans ses réflexions. Sous le poids de Vatelin, le timbre placé dans le lit, côté public, sonne. Après un bon temps, et sans quitter sa position.) C'est étonnant comme les sonnettes de cet hôtel font du train ! (À ce moment, la porte de gauche s'ouvre sans bruit et Lucienne passe la tête. En reconnaissant son mari qu'elle voit de dos, elle lève deux grands bras au ciel et ouvre une bouche énorme. Mais, avant qu'elle ait eu le temps de pousser un cri, Pontagnac s'est précipité sur elle en faisant "non" de la tête comme pour lui dire qu'il n'est pas encore temps. En même temps, sa main droite a saisi la main droite de Lucienne et il la fait brusquement passer devant lui pendant que, de sa main gauche, il referme vivement la porte sur lui. Ce jeu de scène doit être absolument muet et durer l'espace d'un clin d'œil. )
VATELIN(se levant et se retournant brusquement.) Hein ? (Ne voyant personne et riant.) Rien ! Ah bien ! Cela tient du prodige, ça, par exemple ! quelqu'un n'a pas remué dans cette chambre ? J'ai bien entendu cependant ! (Allant inspecter la porte de gauche.) Mais non, c'est fermé, le tour de clé y est, la porte est condamnée. Ah ! non, ce que c'est que l'illusion ! J'avais même senti le vent de la porte sur la tête ! J'ai eu le cauchemar, il n'y a pas ! C'est cette damnée Maggy... avec son thé à la strychnine. (Allant sonner.) Je vais même sonner pour le faire enlever, son sale thé. (Lisant la pancarte au mur) La femme de chambre, deux coups ! Mazette ! (Il sonne deux coups, puis redescend) Elle n'aurait qu'à avoir encore des velléités... (On frappe à la porte.) Ah ! bien, elle n'est pas longue à venir, la femme de chambre. (Haut) Entrez !
SOLDIGNAC(allant à la table.) Ah ! voilà ! ça vous intrigue, hé !
VATELIN Dame !... (À part.) Ah ! mon Dieu ! et sa femme qui est là !
SOLDIGNAC(s'asseyant.) J'étais en bas dans le bureau quand le groom que vous avez envoyé est venu dire : si quelqu'un demande M. Vatelin, le faire monter à la chambre 39.
VATELIN(à part.) Ah ! bien, j'ai eu une fière idée de l'envoyer dire ça au bureau. (Il veut remonter du côté de Maggy. )
SOLDIGNAC(se levant et, tout en prenant le n° I, s'empare du bras de Vatelin qui, pendant toute cette scène, est très préoccupé et cherche à diverses reprises à se rapprocher de la porte de droite. Soldignac, un bras sous le sien, lui fait faire une petite promenade.) Figurez-vous que j'étais venu à cet hôtel pour un rendez-vous avec une personne qu'elle n'a pas pu m'attendre et qu'elle me priait de loui excuser.
VATELIN(dont l'esprit est ailleurs.) Oui, oui, oui.
SOLDIGNAC Elle a dou aller soigner son mère très malade. (S'arrêtant et le regardant.) Ca vous intéresse pas que je vous dis ? (Il lui a quitté le bras. )
VATELIN(semblant sortir d'un rêve.) Beaucoup ! je vous suis ! Vous disiez : "Malade", je suis très content !... Vous êtes malade ?...
SOLDIGNAC No ! M'en aller, je pouis justement pas. Comme je savais que je serais cet soir à l'hôtel, j'y avais donné rendez-vous au commissaire de police.
VATELIN(tombant sur la chaise près de la table.) Au commissaire de police !
SOLDIGNAC Bien oui !... vous savez bien que je fais pincer ma femme cet soir.
VATELIN(à part.) Mon Dieu ! Est-ce qu'il se douterait ? (Haut) Elle n'est pas ici ! Elle n'est pas ici !...
SOLDIGNAC Qui ! Ma femme ? Je sais bien, elle est rue Roquepaïne.
VATELIN(se levant.) Ah ! oui, oui (À part.) Il ne sait rien !
SOLDIGNAC Le commissaire doit être en train de la surprendre en ce moment.
VATELIN(il remonte vers la porte de droite.) Oui, oui, oui, oui.
SOLDIGNAC(se levant.) Pour plus de sûreté, il la fait filer depuis ce matin. Ca ne vous intéresse pas ce que je vous dis ?...
VATELIN(allant à lui.) Si ! si ! si !... Vous me disiez : "Malade... elle est malade..."
VATELIN Hein ? Non, oui ! vous savez, entre les deux !
SOLDIGNAC "Entre les deux" ! Alors, c'est l'état normal.
VATELIN Voilà ! C'est plutôt ça ! Un peu d'état normal ! Ce ne sera rien. (Remontant, tandis que Soldignac va s'asseoir sur le canapé.) Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! (À ce moment, par la porte de droite qui s'est entrebâillée, on voit le bras de Maggy qui dépose son corsage sur la chaise à côté de la porte. )
SOLDIGNAC(qui a vu le bras.) Aoh ! joli ! très joli !
VATELIN(qui s'est retourné à la voix de Soldignac, à part.) Sapristi ! le bras de Maggy !... (Haut) Vous avez vu ? C'est... c'est un bras.
SOLDIGNAC(s'asseyant dans le canapé.) Aoh ! je voa ! Très joli. té, le coquinasse ! À qui ce bras ? (Il pose son chapeau sur la table. )
VATELIN Je ne sais pas ! C'est pas d'ici ! C'est un bras qui est là... alors, il est venu !... il est venu sans venir !... c'est le bras du voisin !...
SOLDIGNAC Blagueur !... C'est le bras de votre femme.
VATELIN Voilà vous l'avez dit, c'est le bras de votre femme... de ma femme... du voisin qui est ma femme !... (Il ramasse le corsage déposé par Maggy, mais au moment où il se dispose à remonter, le bras reparaît, tenant la jupe de Maggy. Vatelin se précipite dessus, arrache la robe et la fourre ainsi que le corsage sous le lit. )
SOLDIGNAC Eh bien ! mon cher... mais où êtes-vous donc ?
VATELIN(s'asseyant sur le dossier du canapé, à part.) Ca y est ! le voilà installé !...
SOLDIGNAC Je vous fais mes compliments, madame a un bras !... (À ce moment Maggy, sans se douter que son mari est là, entre carrément en scène. Elle est en robe de chambre, son bonnet à trois pièces sur la tête. En reconnaissant son mari, elle pousse un cri étouffé et se précipite d'où elle vient. Au cri, Soldignac retourne la tête, mais Vatelin, qui a devancé son intention, lui attrape la tête de ses deux mains et la ramène face à lui. )
REDILLON J'ai dû me tromper de sac tout à l'heure. (Reconnaissant Vatelin.) Ah ! Vatelin ! Comment, vous ici ? (Il pose le sac sur la chaise près de la table. )
VATELIN Hein ! oui ! c'est moi. Un train que j'ai manqué,... je vous expliquerai cela. Tenez, allez donc faire une partie de billard avec monsieur. (Il le pousse vers Soldignac. )
REDILLON Avec monsieur ?... Mais je ne le connais pas.
VATELIN Monsieur... Soldignac, monsieur, Rédillon. Allez faire une partie de billard !
REDILLON(se défendant.) Moi ? mais je ne sais pas y jouer.
VATELIN Ca ne fait rien ! Il sait lui, il vous montrera.
REDILLON(passant n° 3.) Mais pas du tout ! D'abord, je suis pressé ! je suis attendu ! (Il s'assied sur le canapé. )
VATELIN(le faisant se lever.) Oui ? eh bien ! alors, ne vous asseyez pas !... C'est pas la peine, nous descendons. (Il l'entraîne. )
VATELIN Non, non, nous n'avons pas le temps, vous nous raconterez ça une autre fois. Où est mon chapeau ? (Il va au lit. )
REDILLON Mais qu'est-ce qu'il a ? Il me donne chaud, ma parole d'honneur ! (Il va pour boire la tasse de thé qui est devant lui. )
VATELIN(son chapeau sur la tête.) Voilà, ça y est ! venez ! (Lui retirant la tasse.) Non, ne buvez pas, nous n'avons pas le temps !... (On frappe à la porte. )
SOLDIGNAC(allumant une cigarette à la cheminée.) Entrez !
VATELIN Encore ! Mais il est embêtant avec ses "Entrez" !
VATELIN Oui, c'est moi, mais il y a au moins une demi-heure. C'est pour enlever le thé. (Il retire à Rédillon la tasse de thé que Rédillon porte à ses lèvres et passe le plateau à Clara. )
VATELIN(qui est allé à la porte de droite.) Vite ! Maggy !
MAGGY(entrant.) Je pouvais venir ? Ils sont partis ?
VATELIN Ah ! oui, "partis" ! ils sont là à m'attendre ! je suis obligé d'aller faire une partie de billard avec votre mari ! Je vous en prie, pendant ma courte absence, ne bougez pas de cette chambre où je vous enferme, et j'emporte la clé pour plus de sûreté. Maintenant, si on venait, cachez-vous dans ce cabinet et n'en sortez que quand je serai venu vous y chercher... Est-ce compris ?
VATELIN(vivement.) Lui ! cachez-vous ! (Maggy n'a que le temps de se cacher en se collant contre le lit. )
SOLDIGNAC(sur le pas de sa porte.) Eh bien ! voyons, Vatelin !
VATELIN Mais, voilà ! je viens, je viens ! (Il sort en ayant soin d'emporter la clé et de fermer à double tour derrière lui. )
MAGGY(seule, descendant en scène.) Ah ! que j'ai eu peur ! Ah ! Dieu, quand j'ai vu mon mari là, tout mon courage il est parti ! Ah ! non ! non ! je veux plus, je veux me en aller... (Cherchant son costume sur la chaise où elle croit l'avoir déposé.) Ma costume !... Où il a mis ma costume !... (On entend parler dans le couloir) Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que c'est encore !... (Elle se précipite dans la pièce de droite. )
PINCHARD(voix) Allons bon ! la clé n'est pas sur la porte et j'ai oublié de la demander en bas ! (Appelant) Garçon ! voulez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît ?
LE GARÇON(voix) Voilà, monsieur. (La clé tourne dans la serrure. La porte s'ouvre et Pinchard et Mme Pinchard entrent. Le garçon s'efface pour les laisser passer. )
LE GARÇON Il n'y a pas de quoi, monsieur. (Il referme la porte. )
PINCHARD(à sa femme qu'il soutient en la faisant avancer.) Là ! là ! ne geins pas ! ça se passera ! Tiens, assieds-toi là. (Il la fait asseoir.) Sacrées crises hépatiques. va ! Il a fallu que ça la reprenne au théâtre. Nous avons dû nous en aller avant la fin. (Apercevant son sac.) Ah ! ils ont remonté mon sac ! je savais bien que j'avais dû le laisser en bas. (À sa femme qui le regarde d'un air doux et souffreteux. Ceci et les phrases suivantes sans voix en articulant seulement.) Eh bien ! ça ne va pas mieux ? (Mme Pinchard fait "non" de la tête) Tu as toujours mal ? (Mme Pinchard fait "oui" de la tête) Montre ta langue ! (Mme Pinchard tire la langue) Elle n'est pas mauvaise ! (Mme Pinchard fait une moue signifiant : "elle ne doit pas être bonne".) Sais- tu, tu devrais te coucher. (Signe de Mme Pinchard : "tu crois ? tu as peut-être raison".) Mais oui ! (Mme Pinchard fait de la tête, avec un sourire triste : "Bonsoir".) Bonsoir ! (Elle remonte un peu, puis revient à son mari et l'embrasse. Haut.) Ah, oui ! l'anniversaire. (Il l'embrasse sur le front) Vingt-cinq ans !... (Elle va, d'un pas languissant, entre le mur et la ruelle du lit, pour se déshabiller.) Moi, je vais lui préparer une potion calmante. (Il va à la cheminée, prend la bougie allumée et vient à la table sur laquelle il pose le flambeau, puis cherchant dans son sac.) Où est ma pharmacie ! (Sortant ses pantoufles.) Mes pantoufles ! (Il les jette devant lui, tire une autre paire.) Ah ! les siennes. Tiens coco !... pantoufles !... Hé ! Mules !... (Il va les porter à sa femme. )
PINCHARD(redescend à son sac.) Ah ! voilà ma pharmacie. (Ouvrant sa pharmacie de voyage) Laudanum ! Laudanum ! Voilà le laudanum.
MME PINCHARD(de l'autre côté du lit.) Mon démêloir, passe-moi mon démêloir.
PINCHARD(tirant un démêloir du sac.) Le démêloir ! voilà ! (Il le lui passe par-dessus le lit puis, prenant le verre qui est sur la table de nuit au pied du lit, la carafe et la cuillère.) Voyons, préparons cela ! (Il redescend à la table et prépare la solution. Mme Pinchard, en jupon, sans corsage, les cheveux sur les épaules, s'assied sur le lit pour se démêler ; le timbre, placé sous le matelas à la place qu'elle occupe, se met naturellement à sonner d'une façon continue. Pinchard n'y fait pas attention. Il s'assied à la table. )
PINCHARD(comptant les gouttes.) Une, deux, trois... Ah ! çà ! quel est l'animal qui s'amuse à sonner comme ça à cette heure-ci ?... Quatre, cinq, six, voilà six gouttes ! (Il pose le verre sur la table et se lève.) Oh ! mais il commence à m'embêter avec sa sonnerie ! (Courant ouvrir la porte du fond et criant dans le couloir) Vous n'avez pas bientôt fini, là-bas, le sonneur !
PINCHARD Salue bien, monsieur. (Il referme la porte du fond. )
MME PINCHARD Qu'est-ce qu'il y a donc eu, Pinchard ?
PINCHARD Rien, rien. (La poussant du côté du lit.) Va, couche-toi, il est tard, je vais en faire autant. Je l'ai bien fait taire, cet animal ! (Il retire son dolman ; pendant ce temps, Mme Pinchard se couche. La sonnerie reprend de plus belle.) Allons, bon ! les voilà qui recommencent ! C'est assommant à la fin ! (S'appuyant sur le lit pour retirer ses souliers et mettre ses pantoufles, le timbre qui est de son côté se met à sonner conjointement avec l'autre.) Comment, en voilà un autre qui se met de la partie !... Ce n'est pas possible, il y a un concours de timbres dans l'hôtel !... On n'a pas idée d'un pareil charivari !... Il se met à retirer ses bottines en tournant le dos à la porte de gauche.
LUCIENNE(surgissant, suivie de Pontagnac.) Ah ! c'est toi, misérable ! (Elle s'approche de lui et le prend par les épaules, Pinchard dans le mouvement perd l'équilibre et tombe assis par terre. Il a toujours le dos tourné aux autres personnages et n'a pu retirer qu'une seule bottine. )
LUCIENNE ET PONTAGNAC C'est pas lui ! (Ils se précipitent dans la chambre de gauche. )
PINCHARD(se relève, sa bottine à la main et ; ne voyant plus personne, marche en boitant en cherchant de tous côtés.) Eh bien ! où sont-ils ! par où sont-ils passés ?
VICTOR(entrant vivement du fond.) Qu'est-ce qu'il y a, monsieur ! qu'est-ce qu'il y a ?
LE GERANT(entrant comme les deux premiers.) Ah çà ! monsieur, on ne sonne pas comme ça ! Vous allez réveiller tout l'hôtel !
PINCHARD Comment ! mais est-ce que c'est moi qui sonne ?
UN VOYAGEUR(entrant, robe de chambre et bonnet de coton.) Vous n'avez pas bientôt fini de sonner, monsieur !... Ma femme ne peut pas dormir !
DEUXIEME VOYAGEUR(entrant.) Est-ce qu'on sonne comme ça ? (Succession de voyageurs et voyageuses entrant en tenues diverses, brouhaha de réclamations.) (Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi sonne-t-on ! Ce n'est pas bientôt fini ce train-là ! etc. )
PINCHARD Ah çà ! qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là ? Voulez-vous vous en aller !
PINCHARD(furieux, près du lit.) Voulez-vous me fiche le camp ! (Pour donner plus de force à son injonction, sur le mot "fiche le camp", il scande chaque syllabe en la ponctuant d'un coup de poing sur le matelas, le timbre répond par une courte sonnerie : "Drin ! Drin ! Drin !" Pinchard s'arrête, étonné, regarde son matelas, et, à froid, redonne trois coups de poing successifs, et le timbre, par conséquent, de lui répondre par trois nouvelles sonneries séparées : "Drin ! Drin ! Drin !") Ah çà ! mais c'est dans le lit que ça sonne !
PINCHARD Mais absolument ! (Il retire le timbre qui est sous le matelas à sa place.) Ah ! çà ! en voilà une plaisanterie !... Je voudrais bien connaître le farceur qui s'amuse à faire des facéties pareilles !
PINCHARD Et tenez ! ça continue ! Je vous parie qu'il y en a un autre sous le ... sous ma femme ? (Tout le monde se dirige vers le fond. Le Gérant et les voyageurs s'engagent dans la ruelle et vont retirer l'autre timbre. )
MME PINCHARD(qui ne comprend rien du tout à ce qui se passe.) Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que vous me voulez ? mon ami ! Pinchard ! des hommes après moi !
PINCHARD(donnant les timbres au gérant.) Allons, c'est bien ! Allez-vous en tous ! et laissez-nous tranquilles. (Tout le monde sort ; il referme brutalement la porte sur les sortants) Eh bien ! en voilà une caserne ! (Il gagne la droite. )
MME PINCHARD(à genoux dans le lit, un oreiller devant elle.) Mais qu'est-ce qu'il y a ?
PINCHARD(s'asseyant près de la table.) Elle n'a rien entendu ! Eh bien ! Coco, tu en as de la veine, toi !
MME PINCHARD Qu'est-ce qu'ils voulaient, Tous ces gens-là ?
PINCHARD(accompagnant son dire d'un geste négatif de la tête.) Rien ! rien ! (Il retire sa seconde bottine. )
MME PINCHARD Oh ! ils m'ont fait peur ! Mes douleurs commençaient à se calmer, voilà qu'elles m'ont reprise de plus belle. (Elle se recouche. )
PINCHARD(se levant.) Oh ! les animaux ! Ecoute, tu devrais te mettre un cataplasme. (Il met sa seconde pantoufle. )
PINCHARD(sans voix.) Si tu mettais un cataplasme !
MME PINCHARD Comment veux-tu que je te comprenne !... Tu me parles à contre-jour, je ne vois pas ce que tu me dis !
PINCHARD(prenant la bougie et s'éclairant la figure, sans voix.) Tu devrais te mettre un cataplasme.
MME PINCHARD Ah ! je crois bien ! avec quelques gouttes de laudanum, ça me ferait du bien. Mais où aller le chercher ?
PINCHARD(montrant son sac et sans voix.) J'ai ce qu'il faut là-dedans ! il n'y a qu'à le faire ! attends ! (Il va sonner, puis ouvrant son sac, il en tire un paquet contenant de la farine de lin. À part) Quand je l'ai vue malade au départ, je me suis muni, en cas ! Il y avait un petit coin de libre dans le sac, elle voulait y fourrer du pain et du jambon,... moi j'ai préféré y mettre un cataplasme ! Je vois que j'ai bien fait !
PINCHARD(jetant son sac derrière la table de nuit.) Oui, c'est moi, cette fois. Je voudrais que l'on me fasse un cataplasme avec ça... pour Coco... enfin pour madame qui est souffrante.
VICTOR Mais, monsieur, il n'y a plus personne à la cuisine.
PINCHARD Naturellement ! Tout à l'heure, c'était plein de monde ici, et maintenant il n'y a plus personne à la cuisine ! Vous avez bien un fourneau à gaz, au moins ?
PINCHARD(remettant son dolman, aidé par Victor.) C'est bien, vous allez me mener, je ferai le cataplasme moi-même.
VICTOR Bien, monsieur. Voulez-vous me permettre monsieur le Major !
PINCHARD(lui donnant le dolman.) Non ! je ne permets pas. Je vous l'ordonne ! (Jeu de scène) Si jamais je te rencontre dans une infirmerie, je t'en fourrerai un de cataplasme, moi ! (Sa bougie à la main et sans voix, à sa femme) Je descends faire le cataplasme, je reviens dans cinq minutes. Toi, tâche de t'endormir.
MME PINCHARD Que je tâche de m'endormir ? N'aie pas peur !... Si je peux !... Ne sois pas long !
PINCHARD Non ! (Mme Pinchard se retourne du côté du mur. Pinchard et Victor sortent. La scène reste un instant vide. )
MAGGY Le bruit il a fini ! Mais qu'est-ce qu'il se passe donc ? Et Vatelin qui ne revient pas, lui. Oh ! non ! je veux m'habiller que je m'en aille... Mais où a-t-il fourré mon billement ? (Elle cherche un peu partout et finit par aller regarder sur le lit, apercevant Mme Pinchard, qui lui tourne le dos) My God ! il y a quelqu'un dans le lit ! (Elle se précipite, affolée, dans le cabinet de toilette qu'elle vient de quitter .La scène reste de nouveau vide ; soudain l'on entend le bruit d'une clé tournant dans la serrure de la porte du fond et puis celui d'une poussée contre la porte, mais la porte résiste. )
VATELIN(voix) Ah çà ! qu'est-ce qu'elle a donc, cette serrure ? (Nouveau bruit de clé et poussée de Vatelin, la porte cède. )
VATELIN(entrant.) Suis-je bête ! je tournais à l'envers. Au lieu d'ouvrir je fermais à double tour. (Il ferme la porte) Ah ! là ! là ! quelle ventouse que ce Soldignac !... J'ai cru que je ne m'en dépêtrerais pas !... Allons délivrer Maggy. (Ronflement dans le lit.) Hein ! on a ronflé là-dedans ! (Ecartant le rideau) Comment, elle s'est couchée ? Ah ! non, elle est étonnante ! Rien ne la trouble !... (Prenant son sac derrière le canapé, il le pose sur la table et en sort une paire de pantoufles qu'il jette devant le lit, puis il place une chaise sur laquelle il déposera ses vêtements près du lit, du côté de la table de nuit.) Ah ! c'est beau, la nature britannique !... Ma foi, elle dort, ne la réveillons pas. C'est autant de gagné. Je vais me coucher bien doucement... en ayant bien soin de ne pas la tirer de son reposant sommeil... (Commençant à se déshabiller.) ... reposant pour moi ! (En descendant, il trébuche sur les souliers laissés par Pinchard, les ramassant.) Non, croyez-vous qu'elles ont des pieds, ces Anglaises ! (Il a retiré ses bottines et va les déposer dehors avec ceux de Pinchard.) Pristi ! que j'ai soif ! (Voyant le verre laissé sur la table par Pinchard) Il tombe bien, celui-là ! Madame Soldignac, je connaîtrai votre pensée. (Il boit.) Ah ! ça fait du bien... (Il achève de se déshabiller.) J'ai les yeux lourds... Je crois que je ne tarderai pas à m'endormir... Allez, couchons-nous, et doucement, pour ne pas éveiller ma maîtresse. (Il se glisse dans le lit.) Sapristi ! elle en prend de la place... Je n'ose pas la pousser, ça l'éveillerait. Tiens, j'avais oublié mon chapeau ! (Il le jette au pied du lit) Il me tiendra chaud aux pieds. Un tuyau de poêle... Cristi ! que j'ai sommeil... Je ne sais pas, il me semble que ça a encore augmenté depuis que j'ai bu ce verre... Qu'est-ce qu'elle a pu fourrer là-de-dans ?... De la strychnine, comme tout à l'heure ! de la strychnine... (Il s'endort. )
(La porte s'ouvre et Victor introduit Pinchard portant son cataplasme. )
PINCHARD(à Victor qui pose le flambeau sur la cheminée.) Merci ! (Victor s'en va ; Pinchard, soufflant sur le cataplasme qu'il arrose de laudanum, à sa femme en se dirigeant vers le lit.) Tu y es, Coco, attention ! c'est chaud !... (Il découvre Vatelin de la main droite et de sa main gauche lui applique le cataplasme sur l'estomac. )
PINCHARD(s'élançant à sa poursuite.) Rattrapez-le ! Il était dans le lit de Coco !... ma femme !
MME PINCHARD(qui, pendant ce qui précède, s'est levée et a pris son jupon et ses pantoufles.) Mon mari ! Pinchard ! Où vas-tu ? (Elle s'élance à leur poursuite. )
PONTAGNAC(à Lucienne.) Eh bien ! hein ! êtes-vous convaincue ?
SOLDIGNAC(une queue de billard à la main.) Ah ! le voilà, son "love" !... (Il pose sa queue de billard près de la cheminée, quitte son habit ; s'exerce à la boxe contre le mur. )
LE COMMISSAIRE(à Pontagnac.) Nous savons tout, monsieur ! Vous êtes ici avec la femme de Monsieur !...
SOLDIGNAC(l'arrêtant au passage.) À nous deux, maintenant !... (Il le boxe pendant que, de son côté, Maggy boxe l'agent qui ne veut pas la lâcher. )
REDILLON(entrant, par le fond. Il a le sac de Maggy à la main.) Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a donc ? (Voyant les Commissaires qui le regardent.) Je vous demande pardon, je m'étais trompé de sac ! (Il échange vivement son sac contre celui de Vatelin qui se trouve sur la table et se sauve par le fond, pendant que la boxe continue. Tableau. )
GEROME(entrant du fond, il tient, pliés sur son bras gauche, les vêtements de Rédillon et la jupe d'Armandine et leurs deux paires de bottines qu'il vient de cirer.) Encore une jupe ! toujours des jupes !... il est incorrigible ! Mais qu'est-ce qu'il peut bien en faire, je me le demande. La voilà, la jeunesse d'aujourd'hui ; on brûle la chandelle par les deux bouts ! On court !... Tout le monde court, il n'y a que moi qui ne cours pas ! Ca s'appelle être dans le mouvement !... (Il va frapper à la porte de droite, 2e plan. )
REDILLON Eh bien ! il est onze heures !... (Il lui referme la porte au nez. )
GEROME(recevant la porte sur le nez.) Oui ! (À part.) Et voilà... V'lan ! la porte sur le nez ! Un enfant que j'ai vu naître ! le respect s'en va... ! Et son père, mon frère de lait, qui m'a fait promettre en mourant de veiller sur lui !... Mais, mon pauvre Marcellin, comment veux-tu que je veille sur ton fils ! est-ce que j'ai une action sur lui ? est-ce qu'il m'écoute seulement ?... C'est comme si je disais au prince de Monaco de veiller sur l'Afrique... Quand je lui fais de la morale, il me traite de vieille ganache et, en fin de compte, c'est encore moi qui suis obligé d'être le brosseur des demoiselles qu'il ramène ! (On entend parler dans la chambre de Rédillon et la porte s'ouvre.) Ah ! enfin ils se décident ! (Gérome sort par la porte 1er plan droit pour porter les vêtements et les bottines qu'il tient toujours. )
ARMANDINE(entrant la première suivie de Rédillon, avançant d'un pas traînant. Elle n'est pas coiffée, les cheveux tournés simplement sur la nuque, et est enveloppée dans une robe de chambre d'homme. En entrant elle se prend les pieds dans ladite robe de chambre et manque de tomber.) Elle est longue, ta robe de chambre ! (Elle va à la cheminée. )
REDILLON(qui s'est laissé tomber sur le divan.) Elle est longue pour toi, pas pour moi.
ARMANDINE(arrangeant ses cheveux.) Je ne te dis pas, mais comme c'est moi qui l'ai sur le corps !... Aussi, cette idée de me rapporter successivement tous les sacs de nuit de l'hôtel, excepté le mien.
ARMANDINE(s'asseyant près de la table.) Après onze heures de lit ! (Gérome paraît, un plumeau à la main ; il s'arrête et regarde Rédillon avec pitié. )
REDILLON Ca ne vaut pas six heures de sommeil. (Il bâille. )
GEROME(sortant par la porte deuxième plan.) S'il est permis de se mettre dans des états pareils !
REDILLON Autrement dit, c'est sa mère qui a nourri papa. Nous sommes parents par le lait.
ARMANDINE C'est égal, ça fait un drôle d'effet de l'entendre te tutoyer et toi lui dire vous.
REDILLON Qu'est-ce que tu veux, il m'a vu naître, et pas moi. (Bâillant) Pristi ! que je suis fatigué ! Il s'allonge sur le divan, la tête vers le public.
ARMANDINE(se levant.) Ah ! mon pauvre Ernest, décidément tu ne détiens pas le record ! (Elle va à lui. )
REDILLON Je n'ai jamais posé pour le champion de France.
ARMANDINE(un genou sur le divan entre les jambes de Rédillon.) Tu fais aussi bien. (Elle l'embrasse.) On dirait que ça t'ennuie quand je t'embrasse !
ARMANDINE Eh bien ! non, il n'en démord pas. Il dit que je devrais me porter pour la médaille de sauvetage. Hein ! crois-tu qu'il en a... une couche !...
GEROME(paraît au fond, apportant un verre à bordeaux plein de vin sur un plateau.) Encore ! (À Armandine, en se plaçant entre elle et Rédillon.) Je vous en prie, madame, ayez pitié !
ARMANDINE(gagnant la gauche, à part.) Eh bien ! qu'est-ce qu'il a ? (Elle s'assied sur la table. )
GEROME(regardant Rédillon.) Regardez-moi cette mine !
REDILLON Je vais vous flanquer à la porte, moi, vous savez !
GEROME Ca m'est égal, je ne m'en irai pas ! Tiens, bois ça !
GEROME(allant à elle.) Du coca ! du vin de coca. (Bas, à Armandine) Par grâce, madame, songez que c'est un enfant, qu'il n'a que trente-deux ans. Il n'est pas comme moi !...
REDILLON(assis sur le divan et buvant.) Qu'est-ce que vous racontez à madame tout bas ?
GEROME Que tu étais avec ta mère ! Alors, comme elle voulait t'attendre, je lui ai dit que, quand tu étais avec ta mère, tu en avais généralement pour trois ou quatre jours !
ARMANDINE(se levant.) Vous avez bien fait ! Merci, si nous nous étions trouvées nez à nez...
REDILLON C'est un marchand d'antiquités qui a son magasin en appartement sur le même palier que moi, alors quelquefois, quand il a une occasion... comme voisin...
ARMANDINE Oui, oui, tu as raison, c'est Livaro que je voulais dire, un espagnol, Livaro... Je savais bien que j'avais connu un nom de fromage. (Elle passe entre la table et la cheminée. )
REDILLON Ah ! oui, mais c'est pas le même ! (À Gérôme) Et qu'est-ce qu'il voulait, ledit Livaro ?... Euh ! ledit Mondor. (À Armandine.) Tu m'embrouilles, toi, dans tes fromages.
GEROME Il m'a dit de te dire qu'il avait une nouvelle acquisition à te montrer, une pièce rare, une ceinture de chasteté du quatorzième.
GEROME C'est tout. (On sonne.) Attends, je vais ouvrir !
REDILLON Je n'avais pas l'intention d'y aller !... Si c'est une dame, je n'y suis pas !
GEROME T'as pas besoin de me le dire !... (Il remonte et sort au fond. )
ARMANDINE(descendant.) Ah ! non, nous n'y sommes pas ! Ca n'aurait qu'à être encore Pluplu, et alors, une histoire ! Bernique ! j'aime pas les peignées, moi ! (Elle remonte. )
GEROME(voix) Non, madame, il n'y est pas ! Je suis sûr !... (Passant la tête par la porte du fond, à voix basse mais de façon à être entendu de Rédillon) C'en est une. Fiche ton camp !
REDILLON Filons ! (Ils rentrent à droite, deuxième plan. )
GEROME(dégageant la porte du fond.) Tenez, madame, voyez vous même, si vous ne me croyez pas !
REDILLON(entrant vivement.) Ce n'est pas possible ! Vous ! Vous ! chez moi... Comment ?... (Il l'invite à s'asseoir. )
LUCIENNE(s'asseyant près de la table.) Ca vous étonne ? Ah ! moi aussi, allez !
REDILLON(bas à Gérôme.) Dites à la personne qui est là que je m'excuse de ne pouvoir aller la retrouver, mais qu'une affaire importante... ce que vous voudrez, et une fois qu'elle aura fini de s'habiller, reconduisez-la !
GEROME Compris ! (Il frappe à la porte de droite. )
REDILLON(lui prenant les mains et la faisant asseoir sur le divan.) Ah ! Lucienne ! Que je suis heureux ! Disposez de moi ! Prenez-moi ! Je suis à vous ! (Il s'assied à côté d'elle. )
LUCIENNE Non, pardon ! C'est moi qui viens vous dire ça !
REDILLON(se levant.) C'est une personne qui va passer ! Tenez, dissimulez-vous derrière moi, il est inutile qu'on vous voie ! (LUCIENNE qui s'est levée, se dissimule dans le dos de Rédillon qui, debout, regarde le fond. On voit Gérôme qui accompagne Armandine habillée. Elle fait un petit bonjour de la tête à Rédillon qui lui répond d'un petit signe de tête, et disparaît. )
REDILLON Chut ! Attendez ! (Gérôme reparaît, ouvre la porte du fond et fait signe qu'elle est partie en tapant de sa main gauche sur le revers de la main droite) Oui ? (Gérôme fait "oui" de la tête en l'accompagnant d'un coup d'œil malicieux. À Lucienne) Ca va bien, on est parti !
GEROME(passant la tête au fond.) Dis donc ! Je descends, je vais chercher deux côtelettes !
REDILLON(bourru.) Hein ! mais oui ! mais oui !... Venir nous parler de côtelettes... Ah ! Lucienne ! (Vivement, courant au fond.) Ah ! Et puis des haricots verts ! Eh !... Des haricots verts !...
REDILLON(redescendant.) C'est qu'il a la manie de me faire tous les jours des pommes de terre, je commence à en être saturé !... (S'asseyant.) Je vous demande pardon, c'est un vieux domestique de la famille, il est un peu terre à terre, il ne nage pas comme nous dans l'idéal !
LUCIENNE(se levant et gagnant la gauche.) Si vous croyez que je suis en train d'y nager, moi, dans l'idéal ! (Elle remonte entre la table et la cheminée. )
REDILLON(avec lyrisme, tout en cherchant ce qu'il avait bien pu avoir à dire.) Ah ! Lucienne ! Lucienne !... Ah ! Oui !... (Reprenant) Ah ! Lucienne ! Lucienne !... (La ramenant sur le divan) Dites-moi que je ne suis pas le jouet d'un rêve ! Vous êtes bien à moi ? Rien qu'à moi ?...
LUCIENNE(assise). Oui, bien à vous ! Rien qu'à vous !
LUCIENNE Tant mieux, mon ami, c'est une compensation que le malheur des uns fasse un peu le bonheur des autres.
REDILLON Ah ! oui, oui ! Tenez, appuyez votre tête contre ma poitrine...
LUCIENNE Attendez, mon chapeau me gêne. (Elle le retire. )
REDILLON(le prenant.) Donnez-le moi ! (Il le tient sur le poing, de la main droite, pendant que, du bras gauche, il entoure la taille de Lucienne)... Que je m'enivre de l'odeur de vos cheveux... Ah ! vous sentir ainsi près de moi,... et tout à moi !... (Il ferme les yeux, délicieusement. )
LUCIENNE Est-ce que vous allez garder mon chapeau tout le temps comme ça ?...
REDILLON(se levant.) Non, attendez ! (Il va le poser sur la table et revient à Lucienne qui a changé de place. L'embrassant) Ah ! c'est la première fois qu'il m'est permis d'effleurer votre peau de mes lèvres !
LUCIENNE(parlant dans la direction du fond.) Un homme que j'aimais, à qui j'avais tout donné,... ma tendresse, ma fidélité,... ma candeur de jeune fille.
REDILLON Oh ! non ! non ! Ecoutez ! Ne me parlez pas de votre mari... surtout en ce moment. Que son image ne soit pas là, entre nous ! Ah ! ma Lucienne adorée !... (Il se met à genoux face à elle. )
GEROME Alors, j'ai pris des pommes de terre ! (Il sort en fermant la porte. )
REDILLON Je vous demande pardon ! C'est un vieux domestique de la famille, mais il se le tiendra pour dit, maintenant, allez !... (Toujours à ses genoux) Ah ! Lucienne ! Laissez-moi vous presser dans mes bras !...
REDILLON Si je vous aime !... Non, tenez, je ne suis pas bien comme ça... Je ne suis pas assez près de vous ! Faites-moi une petite place à côté de vous ! (Il s'assied à sa droite.) C'est ça !... Ah ! comme ça, je peux mieux vous presser contre mon cœur !
LUCIENNE Allons, la prédiction de la somnambule avait raison !
LUCIENNE Que j'aurais deux aventures romanesques dans ma vie, une à vingt-cinq ans,... l'autre à cinquante-huit. Eh bien ! la première se réalise, j'ai eu 25 ans il y a huit jours.
REDILLON Oui, et c'est moi qui en suis le héros !... (Changeant de ton) Attendez... non, comme ça ! (Il s'étend tout de son long, dans le dos de Lucienne, la tête vers le public. )
REDILLON Là ! Comme ça, je suis mieux ! Je vous vois mieux !... Je vous ai mieux !... (Il l'embrasse.) Ah ! Lucienne !... Lucienne !... (Lucienne se remet sur son séant. )
LUCIENNE(poussant un soupir.) Ah ! (La figure de Rédillon exprime une grande anxiété. Il caresse machinalement la main de Lucienne, mais on sent que sa pensée est ailleurs. Lucienne se retourne pour le regarder. Il sourit immédiatement. )
REDILLON Comment, c'est tout ? Ah ! Lucienne ! Lucienne ! (À part.) Quelle fichue idée j'ai eue d'amener Armandine hier soir ! (Lucienne le regarde à nouveau) Ah ! Lucienne ! Lucienne !...
LUCIENNE(se levant.) Eh bien ! Quoi ! Lucienne ! Lucienne ! Vous ne savez dire que ça !...
REDILLON(se mettant sur son séant.) Lucienne, je ne sais pas si c'est le trouble,... l'émotion !... Je vous jure que c'est la première fois que ça m'arrive.
LUCIENNE Oh ! Et voilà un homme qui vient me parler de son amour !
REDILLON(se levant.) Mais si, je vous aime ; seulement comprenez donc, j'étais si loin de m'attendre... Alors le bonheur !... la joie !... trop de joie !... voilà la raison. Et joignez à ça un scrupule, un scrupule d'honnête homme... qui ne durera pas, mais bien justifié cependant. Je songe à votre mari, qui est mon ami. Lui faire, comme ça, un pied de cochon !... Laissez-moi le temps de me préparer à cette idée...
LUCIENNE(remontant à la cheminée.) Vous avez des scrupules bien tardifs, mon ami !
REDILLON Mais non, ça passera, je vous dis,... mais donnez-moi le loisir de réfléchir... Venez demain !... Venez ce soir.
LUCIENNE(au-dessus de la table.) Demain !... ce soir !... Mais ce n'est pas possible ! Mais mon mari va venir tout à l'heure !
LUCIENNE Oui ! Je lui ai adressé un mot : "Vous m'avez trompée, je vous trompe à mon tour. Si vous en doutez, venez à midi chez votre ami Rédillon. (Petit mouvement de tête très léger en regardant Rédillon) Vous m'y trouverez dans les bras de mon amant."
REDILLON Mais, c'est de la folie !... Ah ! bien ! nous allions en faire une jolie boulette !... Et c'est drôle, j'en avais l'intuition... Dieu merci ! le ciel m'a donné la force d'être raisonnable.
MME PONTAGNAC Parfaitement ! moi !... Ah ! vous ne vous attendiez pas à me voir si tôt, n'est-il pas vrai ?... Hier, M. Rédillon, je vous ai dit : "Que j'aie la preuve de l'infidélité de mon mari et je viens vous dire : Vengez- moi, je suis à vous !"...
REDILLON Mais absolument, je parlerai. C'est étonnant, ma parole ! Vous avez à vous venger de vos maris respectifs,... alors, il faut, moi, que... Ah çà ! est-ce que vous me prenez pour un agent délégué aux représailles conjugales ?...
MME PONTAGNAC Soit ! Aussi bien, cela me donnera un grief de plus contre lui !
LUCIENNE C'est bien ! (Prenant le vêtement de Clotilde sur le divan et le lui donnant.) Tenez, madame, entrez là ! (Elle la fait sortir à gauche, 2e plan ; à Gérôme.) Et vous, faites entrer M. Pontagnac !
GEROME Oui, madame. (À part.) Je n'y comprends rien du tout ! (Il introduit Pontagnac et disparaît. )
PONTAGNAC Dieu soit loué, j'arrive à temps. (Il pose son chapeau sur la table. )
LUCIENNE Mais que signifie cette façon de venir me relancer jusqu'ici ? Que voulez-vous ?
PONTAGNAC Ce que je veux ? je veux vous empêcher de faire une folie !... Je veux me mettre entre Rédillon et vous, vous disputer, vous arracher à lui !
PONTAGNAC De quel droit ?... Mais du droit que me donnent tous les embêtements qui pleuvent sur moi depuis hier !... Comment, par amour pour vous, je me suis fourré dans le plus abominable des pétrins. J'ai deux flagrants délits sur le dos !... flagrants délits où je ne suis pour rien !... Pincé par un mari que je ne connais pas... pour une femme que je ne connais pas ! Pincé par ma femme, pour cette même femme que je ne connais pas !... Un divorce chez moi en perspective !... Un autre divorce de la dame que je ne connais pas d'avec le monsieur que je ne connais pas où je vais être impliqué comme complice !... Brouillé avec Mme Pontagnac ! La femme que je ne connais pas, venue ce matin pour me dire en accent anglais que je lui dois "le réparation" ! une altercation, compliquée de voies de fait, avec le monsieur que je ne connais pas ! Enfin, les ennuis, les procès, le scandale, tout !... tout !... tout !... j'aurais tout encouru ! et tout cela pour vous jeter dans les bras d'un autre !... C'est lui qui récolterait et moi qui serais le dindon !... Ah ! non ! non ! Vous ne le voudriez pas !
LUCIENNE(à part.) Attends un peu, toi !... (Haut.) Oui-dà !... comme ça se trouve !... Figurez-vous qu'en vous voyant arriver tout à l'heure je me suis dit, dans mes idées de vengeance : "Mais, au fait, pourquoi Rédillon ? Somme toute, c'est M. Pontagnac qui m'a éclairée sur l'infidélité de mon mari !"
PONTAGNAC Est-il possible ! Et cela chez Durillon... chez Rédillon ! quel raffinement ! (Il va fermer la porte du fond et baisser les stores. )
LUCIENNE(allant à la table.) Allons ! (Elle enlève un vêtement qui dissimule son corsage de dessous et paraît en corsage de velours noir complètement décolleté, sans manches, simplement rattaché aux épaules par une épaulette en diamants ; en même temps elle déroule ses cheveux en secouant la tête.) C'est quand j'étais ainsi que mon mari me trouvait la plus belle ! suis-je vraiment belle ainsi ?
PONTAGNAC(retirant ses gants.) Oh ! oui, belle ! belle comme la princesse de Bagdad !
LUCIENNE Ai-je dit le contraire ?... Mais s'il ne me plaît pas, comme ça, tout de suite ; s'il me convient de choisir mon moment, de me faire désirer. J'entends que l'homme qui m'aimera soit l'esclave docile de mes caprices. J'ai dit : "Asseyez-vous". Asseyez-vous !
PONTAGNAC(enlève son gilet qu'il pose également au fond.) C'est bien parce que vous me l'ordonnez. (S'asseyant.) Vous ne me trouvez pas bien ridicule comme ça ?
LUCIENNE Ne vous en inquiétez pas ! (Lui déboutonnant une bretelle.) C'est laid, ça !... C'est comme ces cheveux !... Qui est-ce qui vous coiffe comme ça ?... Une coiffure de maître d'hôtel.
PONTAGNAC(qui a déboutonné la seconde bretelle.) Oh !
LUCIENNE Tournez-vous donc ! (Lui hérissant les cheveux derrière la tête) Là ! au moins, vous avez l'air d'un artiste.
PONTAGNAC Vous trouvez ? (Oubliant ses promesses sous les caresses de Lucienne) Ah ! Lucienne, ma Lucienne !
LUCIENNE Ah !... (Elle se met à lire.Pontagnac, ne sachant que faire, se met à sifflotter en dedans, tout en regardant autour de lui ; il finit par se lever et, les deux mains derrière le dos, inspecte les bibelots. )
LUCIENNE(sans lever la tête de son journal.) Restez donc assis !
PONTAGNAC Ah ! bon ! (Il va se rasseoir docilement.Après un temps) Mais enfin, qu'est-ce qu'on attend ?... Etre obligé de faire le beau pour avoir du sucre ! (On entend un bruit de voix au fond. )
PONTAGNAC(qui s'est redressé au bruit.) Qu'est-ce que c'est ? (Lucienne s'est relevée en même temps et fait une boulette de son journal qu'elle jette au loin. )
LUCIENNE(à part.) Enfin !... (Haut) Et que nous importe ! des gens !... mon mari, peut-être !
LUCIENNE Tant mieux ! ma vengeance n'en sera que plus complète. (À ce moment on voit les stores du fond s'écarter et des têtes paraissent aux vitres. )
PONTAGNAC(affolé.) Hein ? oui. (Pontagnac va ouvrir, Lucienne se laisse tomber assise sur le divan et se tient, les jambes allongées l'une sur l'autre, le torse rejeté en arrière et arc-bouté sur ses bras en fixant sur son mari un regard de défi. )
LE COMMISSAIRE(le regardant.) Encore vous, monsieur ! C'est bien souvent !
PONTAGNAC Mais monsieur, je ne vous comprends pas, je rendais visite à madame.
LE COMMISSAIRE Dans cette tenue ! Rhabillez-vous donc, monsieur. (Pontagnac se rhabille, tout en oubliant de remettre ses bretelles. )
REDILLON(sortant de sa chambre par la porte du premier plan, face au public.) Eh bien ! qu'est ce qu'il y a donc ?
LE COMMISSAIRE Madame, je suis le commissaire de police de votre arrondissement et je viens à la requête de M. Crépin Vatelin, votre époux...
REDILLON Non, je vous interromps. Un flagrant délit chez moi ? (À part) Pontagnac !
LUCIENNE(sans quitter la position qu'elle a prise au début de la scène.) C'est bien, Monsieur le Commissaire, je connais la tirade. (À part) Je l'ai lue ce matin ! (Haut) Aussi bien, je vais vous faciliter la besogne. M. Pontagnac peut vous dire ce qu'il veut pour essayer de me sauver, c'est son devoir de gentilhomme ; mais moi, j'entends que la vérité soit connue de tous ! (En regardant avec défi Vatelin qui se tient debout entre la table et la cheminée et tournant presque le dos à sa femme.) Rien ne m'a attirée ici que ma volonté et mon bon plaisir, et si j'y suis venue, c'est pour y rencontrer M. Pontagnac, mon amant !
MME PONTAGNAC Veuillez consigner également, Monsieur le Commissaire, que moi, Clotilde Pontagnac, femme légitime de monsieur, vous m'avez trouvée dans cette maison où j'étais venue, comme madame, pour retrouver mon amant.
MME PONTAGNAC Adieu, monsieur. (Elle sort par la gauche. )
PONTAGNAC(courant après elle, ses bretelles lui battant les mollets.) Malheureuse !
LE COMMISSAIRE(l'arrêtant.) Veuillez rester, monsieur, nous avons besoin de vous.
PONTAGNAC Mais vous avez entendu ce qu'elle a dit, Monsieur le Commissaire, elle a un amant. (Le Commissaire hausse les épaules, descendant.) Mais où est-il ce misérable, que je l'étrangle, que je le tue !
GEROME(à part.) Il veut faire du mal à mon Ernest, à mon enfant !
PONTAGNAC(marchant, furieux.) Mais qu'il se montre donc, cet amant, si ce n'est pas un lâche !
PONTAGNAC C'est bien, monsieur, nous nous reverrons ! votre carte !
GEROME Je n'en ai pas !... Mais je suis Gérôme, valet de chambre d'Ernest... de mon petit Ernest... (Il donne une petite tape amicale sur la joue de Rédillon et remonte. )
LE COMMISSAIRE(descendant, à Pontagnac.) Eh ! ne voyez-vous pas qu'on se moque de vous ; et Mme Pontagnac elle-même !... Ne comprenez- vous pas que c'est là un jeu de femme outragée et non le fait d'une épouse coupable !
PONTAGNAC(remontant entre la table et la cheminée et prenant son chapeau.) Oh ! je le saurai !
LE COMMISSAIRE(remontant.) En attendant, nous avons besoin de votre présence. Où y a-t-il de quoi écrire ?
REDILLON Par là, monsieur le Commissaire. (Il montre la pièce du fond. )
LE COMMISSAIRE Merci, monsieur. (À Pontagnac.) Veuillez me suivre, monsieur et... madame.
LUCIENNE C'est bien ! (Elle se lève et remonte lentement, le regard toujours fixé sur son mari. À mi-chemin, réprimant difficilement son émotion, sa figure se contracte de sanglots et montrant son mari, sans qu'on ) (entende une parole, simplement par le mouvement des lèvres, elle dit :) Un homme à qui j'avais donné tout mon amour ! (À ce moment, Vatelin, pour se donner une contenance, se lève et tourne la tête d'un air dédaigneux du côté de sa femme. Lucienne reprend aussitôt son expression de bravade et, avec un geste de tête en arrière) Allons ! (Elle gagne la pièce du fond dans laquelle tout le monde, à l'exception de Rédillon et Vatelin, est entré. )
(VATELIN, REDILLON EN AVANT. LES AUTRES PERSONNAGES DANS LA PIECE DU FOND. LE SECRETAIRE DU COMMISSAIRE, QUI EST UN DES DEUX AGENTS, EST ASSIS A LA TABLE QU'ON VOIT DANS LE FOND; LE COMMISSAIRE, DEBOUT PRES DE LUI, LUI DICTE LE PROCES-VERBAL. GEROME A DISPARU. LUCIENNE ET PONTAGNAC SONT DEBOUT, DE CHAQUE COTE DE LA TABLE.)
REDILLON Eh bien ! en voilà un gâchis ! (Voyant Vatelin qui, à bout de force, s'est laissé tomber sur le fauteuil, la tête dans ses mains, aussitôt la sortie de Lucienne, et sanglote à fendre l'âme.) Allons, voyons, Vatelin ! (Vatelin, en tombant sur le fauteuil, a posé son chapeau sur la table.)
VATELIN Ah ! mon ami, c'est effrayant ce que je souffre ! C'est là... pan, pan, pan... (Il indique ses tempes. )
REDILLON(lui frappant sur l'épaule.) Allons ! ça ne sera rien ! ça ne sera rien !
VATELIN Ce ne sera rien... pour vous ! mais pour moi... Parbleu ! il s'agirait de l'épouse d'un autre, ça me serait bien égal, mais penser qu'on a une femme légitime et que c'est précisément celle-là qui vous trompe !... C'est dur, allez !
REDILLON Vatelin, voulez-vous me permettre de vous parler en toute amitié ?
REDILLON Mais non, pas trompé ! C'est justement en croyant cela que vous êtes un serin. Mais voyons ! est-ce que le seul fait de vous avoir écrit : "Venez chez Rédillon. Vous m'y trouverez dans les bras de mon amant" n'aurait pas dû suffire à vous éclairer ?... Une femme qui trompe son mari n'a pas pour habitude de lui envoyer des cartes d'invitation.
REDILLON Eh bien ! alors, si elle le fait, c'est qu'elle a une raison ! celle d'exaspérer la jalousie de son mari ; mais je vous dirai comme le commissaire tout à l'heure : Ne voyez-vous pas là la comédie d'une femme outragée qui se venge !... mais tout l'indique, cette affectation à s'accuser...
VATELIN Ah ! que je suis content !... (Sanglotant) que je suis con... on... tent ! Ah ! là ! là !... Ah ! là ! là ! (Il pleure dans ses mains. )
REDILLON(le montrant.) La joie fait peur ! (À ce moment, la porte du fond s'ouvre et Lucienne descend en scène, du même air arrogant ; elle s'arrête, étonnée, et regarde interrogativement Rédillon qui, mettant un doigt sur sa bouche, lui fait signe de se taire et d'écouter. )
VATELIN Ah ! mon ami, soyez bon ! Allez trouver ma femme, dites-lui que je n'aime qu'elle, et faites-lui comprendre ce qui est la vérité qu'elle a en moi le plus fidèle des maris.
VATELIN Ah ! bien, si vous croyez que ça été pour mon plaisir, mon équipée d'hier soir ! J'aurais voulu que vous y assistassiez, à mon équipée d'hier soir !...
VATELIN Oh ! vous auriez pu venir, allez ! ah ! là ! là ! sacrée Anglaise !... avec des pieds, non, j'aurais dû vous apporter une de ses bottines... Moi qui jamais, en dehors de cette... aventure d'outre-Manche je sais bien que c'est idiot d'avouer ça n'avais jamais trompé ma femme, il a fallu qu'une fois à Londres, un mois d'absence, pas de femme, on n'est pas de bois ... Je croyais au moins que c'en était fini. Ah ! bien oui, elle est venue me relancer hier, jusque chez moi. On parle des maîtres chanteurs, on ne sait pas ce que c'est qu'une maîtresse chanteuse. Elle m'a menacé d'un esclandre, j'ai eu peur de troubler le bonheur de ma femme et j'ai cédé.
REDILLON Ah ! quel dommage que votre femme ne puisse pas vous entendre ! (Il regarde Lucienne qui commence à s'attendrir. )
VATELIN Ah ! oui, quel dommage qu'elle ne puisse pas m'entendre. Je sens que je la convaincrais, qu'elle me croirait ; je me ferais si petit, si repentant ! elle verrait tant d'amour dans mes yeux qu'elle n'aurait pas la force de me repousser et, dans cette main que je tends vers elle, elle mettrait sa petite main et j'entendrais sa voix adorée me dire : "Mon Crépin, je te pardonne !" (Rédillon a pris la main de Lucienne et la met dans celle de Vatelin. )
REDILLON(qui tourne le dos pour cacher son émotion, ne pouvant plus résister et des larmes dans la voix.) Je vous aime bien tous les deux !
VATELIN(lui serrant la main ainsi que Lucienne.) Brave ami !... (Ils s'embrassent tous les trois. À Lucienne.) Ah ! il a été bien bon, va ! (Rédillon et Lucienne gagnent la droite. )
LE COMMISSAIRE(descendant.) Le procès-verbal est terminé, si vous voulez en prendre connaissance.
VATELIN Le procès-verbal ! Il n'y en a plus de procès-verbal ! Il n'a plus de raison d'être, le procès-verbal ! (Passant à Lucienne) Nous le déchirons le procès-verbal !...
LUCIENNE C'est fini... dame ! vous savez ce qu'a dit la somnambule : je dois avoir deux aventures dans ma vie, la première est passée, la seconde à cinquante-huit ans. Si ça vous tente ?
VATELIN(redescendant, suivi de Pontagnac.) Voilà c'est réglé ! Quant à vous, Pontagnac, je devrais vous en vouloir, mais je n'ai pas de rancune, et la preuve, je donne à dîner tous les lundis, voulez-vous être de mes fidèles ?
REDILLON Si ! (Vatelin, Lucienne, Rédillon, remontent un peu. )
PONTAGNAC(redescendant, à part.) C'était écrit, je suis le dindon ! (Il les rejoint. )
(FIN)
Résumé & indications
Le Dindon est une machine de théâtre d’une précision redoutable, où chaque réplique, chaque entrée, chaque faux pas déclenche un engrenage de quiproquos, de jalousies et de désirs mal contenus. Feydeau y pousse à son sommet l’art du vaudeville, mais sous l’exactitude de l’horlogerie comique affleure une véritable cruauté : les personnages croient manipuler la situation, alors qu’ils en sont les jouets. La pièce avance comme une partie de chasse où chacun traque l’autre, avant de découvrir qu’il est lui-même le gibier. Le rire naît de cette circulation permanente du piège, du mensonge et du désir, jusqu’à la chute finale du “dindon” que le public voit venir avec jubilation.
Pour des comédiens, jouer Feydeau demande une virtuosité très particulière : une liberté totale à l’intérieur d’un cadre rigoureux. Le texte impose un rythme, une diction et une précision de jeu qui ne tolèrent ni flou ni complaisance. Mais cette mécanique ne prend sens que si les personnages restent profondément vivants, sincères dans leurs emballements, presque aveuglés par ce qu’ils ressentent. Il faut croire à l’élan de Lucienne, à l’agitation de Vatelin, à la fatuité de Pontagnac, à la naïveté passionnée de Rédillon, à l’énergie imprévisible d’Armandine, à l’entêtement des époux secondaires, à la logique absurde des domestiques et des agents. Le comique naît de cette vérité prise dans un tourbillon, jamais d’une simple caricature.
Pour les metteurs en scène, la pièce offre un terrain de jeu formidablement précis. Les espaces y sont essentiels : salon bourgeois, chambre d’hôtel, lieux de passage et de dissimulation. Tout repose sur la circulation des corps, sur les portes, les seuils, les caches, les changements de place, les retards d’information. On peut choisir d’accentuer la dimension de ballet mécanique, presque abstraite, ou au contraire de souligner la violence sociale et conjugale qui traverse l’ensemble. Mais dans tous les cas, il faut préserver la lisibilité du jeu de dupes : le spectateur doit toujours savoir un peu plus que les personnages, tout en restant constamment surpris par la manière dont ils s’enfoncent dans leur propre logique.
Le Dindon est aussi une pièce sur le regard des autres et sur la mise en scène de soi. Chacun s’invente un rôle, un alibi, une posture morale ou sentimentale, et finit par être rattrapé par le réel. Feydeau compose ainsi une comédie d’une modernité remarquable, où les conventions du mariage, de la fidélité, du désir et de l’apparence se retournent en vertige. Monter cette pièce, c’est faire entendre la musique d’une langue d’une précision jubilatoire, mais aussi laisser apparaître, derrière l’éclat du rire, la fragilité des relations humaines lorsqu’elles sont soumises à l’orgueil, à la peur et à la tentation.
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