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(Un salon. Porte du fond donnant sur un jardin - à droite et à gauche en pans coupés - à droite 1er plan, idem à gauche. Idem à gauche, une cheminée. Entre la porte du fond et celle du pan coupé de droite, un placard. MÉDARD , JUSTINE)
MÉDARD(sortant de droite 1er plan) Le café ? il chauffe, Monsieur, je vais le surveiller !
JUSTINE(entrant du fond, un baquet plein de linge dans les bras) Ouf ! je suis éreintée ! Quel métier ! (laisse tomber son baquet.)
JUSTINE Eh bien, M. et Mme Veauluisant, parbleu - nos maîtres - ils ne se contentent pas de me prendre pour nourrice - il faut encore qu'ils me fichent un moutard sur les bras...
MÉDARD Dame ! Comme nourrice !... à moins que ce ne soit pour nourrir Monsieur.
MÉDARD Oui, mais enfin, c'est pour le petit Nestor - Nestor ! a-t-on idée d'appeler son fils comme ça !
JUSTINE Monsieur prétend que c'est pour qu'il soit sage de bonne heure. Ah ! en voilà un qu'il aurait bien dû laisser dans son chou, il vous donne un tintouin... il faut rincer du matin au soir. Si encore on avait quelques compensations ! A Paris, ça pourrait aller... mais à Courbevoie...
MÉDARD Mon Dieu ! je reconnais que Courbevoie n'est pas du dernier follichon... ça ne vaut pas la Reine Blanche... mais c'est très distingué.
JUSTINE Oh ! oui... un trou ! aussi c'est de votre faute à vous, si nous avons quitté Paris... Pourquoi avez- vous été raconter à Monsieur que vous aviez vu un pompier dans ma chambre ?
MÉDARD Pourquoi ? Mais par jalousie ! Vous savez bien que je me consume pour vous !
MÉDARD Voyons, pourquoi recevez-vous des pompiers ?
JUSTINE D'abord, il était médaillé - et puis c'est pour me rappeler mon mari qui est pompier dans son village
MÉDARD Oh ! alors, si c'est par amour conjugal - je vous passe le pompier - mais il n'est pas seul : Monsieur vous a rencontré avec un jeune homme au Luxembourg. Vous n'allez pas me dire que c'est un pompier, celui-là - comme votre mari.
JUSTINE Non, mais il me le rappelait tout de même, à cause de son sexe.
MÉDARD Son sexe - son sexe - mais j'en suis aussi - vous auriez pu penser à moi, alors... Enfin ? qu'est-ce que c'était que ce jeune homme ?
JUSTINE Vous dire son nom ! je ne compromets jamais les hommes ! C'était un nommé Balivet, un clerc de notaire.
MÉDARD C'est un lapin. Eh bien ! si jamais je rencontre ce lapin roucoulant auprès de vous, je le tue comme un moineau.
JUSTINE Comme un moineau ! Mon lapin ! Pauvre chien ! mais je vous le défends ! Enfin, a-t-on jamais vu ! Pourquoi vous mêlez-vous toujours des affaires des autres ! Comme s'il ne suffisait pas de m'avoir déjà brouillée avec les maîtres !
JUSTINE Oui ! vous ! Grâce à vos commérages, ils ne sont plus à prendre avec des pincettes. Je les ai tout le temps sur le dos, sous prétexte qu'il y a de la garnison dans les environs.
MÉDARD Monsieur craint le Mont Valérien... et il a raison.
JUSTINE Oui, mais Dieu merci ! tout cela va finir... Monsieur m'a prévenue qu'il allait chercher une autre nourrice, et j'espère bien qu'avant peu...
VEAULUISANT(très digne) Justine, nous avons tenu, ma femme et moi, à avoir une dernière conférence avec vous... (A Adèle.) Asseyez-vous. (Justine s'assied.) Pas vous, un domestique ne doit s'asseoir devant ses maîtres que debout.
VEAULUISANT Tu as raison. (A Justine.) Vos nombreux libertinages nous ont mis dans la pénible nécessité, comme nous vous l'avons dit, de vous chercher une remplaçante...
JUSTINE Ah ! bien ! en voilà une qui va rigoler !... Si vous croyez que c'est agréable de vivre avec votre môme.
VEAULUISANT Osez-vous parler ainsi du dernier des Veauluisant ?
ADÈLE Dernier ! Oh Anatole ! Ce n'est pas gentil ce que tu dis là. Tu m'avais promis.
VEAULUISANT Tu crois ? C'est drôle, je ne me rappelle pas du tout... Enfin, j'ai dû mettre cela sur mon carnet. Mais n'importe, nous avons donc cherché une autre nourrice. Ce n'était pas facile, car ce que nous cherchons avant tout, c'est une nourrice qui eût des principes religieux et des mœurs - les principes religieux, passe encore - mais les mœurs...
JUSTINE Eh bien quoi ? Tout le monde en a, des mœurs ! J'en ai aussi, moi !
VEAULUISANT Je ne dis pas le contraire... Seulement, elles sont mauvaises...
VEAULUISANT C'est une demoiselle... mère de famille... Elle a été couronnée rosière avant sa faute, ou tout au moins, très peu de temps après. Il était donc impossible de trouver mieux. Elle s'appelle... Blanquette Mitouflet.
VEAULUISANT De maison,... son lait ne peut être que d'un bon cru - du lait de la Côte-d'Or.
ADÈLE Enfin, nous l'attendons d'un moment à l'autre et nous venions vous prévenir que vous pourriez vous occuper de trouver une autre place.
JUSTINE Ah ! si vous croyez que cela n'est pas déjà fait ! J'en ai une en vue ! Soyez tranquille, dans le pays, chez le vétérinaire.
VEAULUISANT Eh bien, vous pourrez aller vous présenter aussitôt que la bourguignonne sera ici.
JUSTINE Et que cela ne lanternera pas ! Ah ! qu'elle arrive donc vite, votre rosière ! cela ne sera pas trop tôt, car, entre nous, j'en ai joliment soupé, de votre baraque !
JUSTINE Ah ! oui, j'en ai soupé de leur bicoque ! Une maison où il n'est pas permis d'avoir ses amoureux ! Est-ce que je m'occupe si Madame en a, moi... Après tout, qu'est-ce qu'on a à me reprocher depuis que je suis ici : un pompier, deux artilleurs, trois maîtres d'hôtel... et un petit clerc de notaire ! Ce Balivet ! et encore celui-là... Ce n'est pas moi qui cours après. C'est lui qui est toujours à mes trousses, Ah ! et puis flûte ! après tout ! S'ils ne sont pas contents, qu'ils aillent se promener... Quant à moi, on me renvoie, je n'en fais pas un clou. Le petit pourra bien faire tout ce qu'il voudra de son linge, moi, voilà ce que j'en fais. (Elle remonte jusqu'à la porte du fond et jette le baquet dans le jardin.) Aie donc ! le baquet !
BALIVET(entrant par le fond, une serviette dans les bras - il est tout ruisselant d'eau - il a des couches d'enfant plaquées sur son pantalon) Sapristi ! Je suis trempé ! Vous m'avez passé au bleu.
JUSTINE(rit) Ah ! ah ! il a une bonne tête ! Croyez que je suis désolée...
BALIVET Çà ne sera rien... (retirant les couches de son pantalon.) Mais qu'est-ce que c'est que çà ?
BALIVET(mettant machinalement les couches dans sa poche) Votre retraite ? Ah ! voilà ! C'est le hasard qui a tout fait. Vous savez que je suis clerc de notaire ! Il ne faut pas confondre. Il y a les clercs d'avoués, les clercs d'huissiers.
BALIVET Parfaitement ! Il y a même les clairs de lune, mais cela n'a pas de rapport. Eh ! bien, moi, je suis clerc de notaire.
JUSTINE Oui, enfin, vous êtes clerc, c'est clair !... Vous n'avez pas froid ?
BALIVET Non, cela sèche ! Donc, comme clerc de notaire, j'ai été envoyé à Courbevoie pour faire un inventaire chez une cocotte que l'on veut saisir. Vous savez ce que c'est d'être saisi ?
JUSTINE Oh ! Monsieur Balivet, vous n'êtes pas convenable !
BALIVET T'es bête ! Etre saisie, cela veut dire... être saisie. Saisissez-vous ?
BALIVET Tiens ! je croyais vous l'avoir dit ! Enfin, cet inventaire doit être fait sans retard, car les cocottes... cela déménage à la cloche de bois... Je passais donc devant la grille, me rendant chez cette dame... J'ai entendu votre voix ; je me suis dit : "C'est elle !" ; je n'ai fait qu'un bond ! Je me suis faufilé jusqu'ici, et je suis arrivé juste à temps...
JUSTINE Eh bien, oui. Est-ce que j'ai dit quelque chose de mal ?
BALIVET A mes souhaits. Sais-tu quels sont mes souhaits ? Je veux t'avoir à moi tout seul, le matin, le soir, la nuit, le jour, à midi, à une heure et tout le reste du temps. Hein ! qu'en dis-tu ?
BALIVET Comme un maillot... Mais d'un collant agréable ! Car tu serais aimée ! Tu es jeune, tu es belle, tu es nourrice.
JUSTINE Nourrice ! Mais vous n'avez plus besoin d'être nourri, je suppose.
BALIVET Oh ! Si ! Qu'est-ce que tu veux ? Chacun a un type, n'est-ce-pas ? J'aime les nourrices ! En amour, je suis spécialiste. D'abord, les nourrices, c'est moins cher que les cocottes, et je raffole de ces femmes là ! Atchum ! Dieu me bénisse ! Merci.
BALIVET(tirant une couche de sa poche) C'est bien bour vous faire plaisir ! (Se mouchant et rejetant la couche.) Ah ! pouah ! les couches ! Ah ! Si bous bouliez.
JUSTINE(l'imitant...) Eh bien ! Quoi ! Si je boulais ?
BALIVET Bous biendriez avec moi. Atchum ! Dieu be bénisse ! Berci. Bous biendriez à Paris ! Je bous ferais. Je bous ferais. -
JUSTINE(plaisantant) Qu'est-ce que vous boufferiez, gourmand !
BALIVET Don ! je bous ferais une très belle situation. Je n'ai pas de fortune, bais, bais...
JUSTINE Il fait le mouton maintenant. Quel drôle de clerc !
BALIVET Bais je gagne 45 francs par bois, à bon étude.
JUSTINE Il a juré la mort à tous ceux qui me font la cour ! Il est terrible ! C'est un Corse.
BALIVET Un Corse !... Boi qui suis justement bal abec la Corse !... Je file.
JUSTINE Boui ! Debêchez-vous ! Allons bon ! Voilà que je parle comme lui.
BALIVET(qui a couru au fond pour s'enfuir, s'arrêtant brusquement) Sapristi ! le voilà ! (se précipitant dans la chambre de Justine.) Ah ! ici ! (pan coupé gauche.)
JUSTINE(le suivant) Hein ! Dans ma chambre ! Mais c'est ma chambre ! Monsieur Balivet ! Ah ! Bien oui, il est déjà sous le lit : il ne manquait plus que cela. Si on le trouve chez moi, cela va encore faire des histoires. (apercevant Médard et Veauluisant qui entrent) Bon ! les voilà !
MÉDARD Sors, canaille ! (Entre dans la chambre.) Mais, sortiras-tu ? Le voilà. Je le tiens ! Ah ! cette fois, tu ne m'échapperas pas. (il sort de la chambre en tirant Balivet par la main. Balivet est en costume de nourrice.)
VEAULUISANT C'est ça, Médard : un verre d'eau sucrée, avec de l'eau de mélisse. Tu en trouveras sur ma toilette.
MÉDARD J'y cours. (A part.) Mâtin, un beau brin de fille ! (Il sort par la droite, premier plan, emportant son fusil.)
BALIVET Ils sont très aimables tous ces gens là. C'est une bonne idée que j'ai eue de me mettre en nourrice... pendant ce temps-là... mes vêtements sèchent.
VEAULUISANT Hein ? Elle est très bien, cette nourrice.
JUSTINE C'est-à-dire que vous n'en trouverez pas deux comme ça.
MÉDARD(rentre) Voilà, Monsieur ! (à part) je n'ai pas trouvé l'eau de mélisse. J'ai mis de l'eau de Cologne, avec beaucoup de sucre, ça fera le même effet, et puis ça la parfumera.
VEAULUISANT Tenez, buvez-moi ça ! Eh bien, c'est bon ?...
BALIVET Pas mauvais... mais elle a un goût bizarre, vous savez, il faut s'y habituer.
VEAULUISANT Ah ! c'est de l'eau de mélisse, qu'on fabrique exprès pour moi.
JUSTINE Ah ! bien ! bon appétit ! (à part) S'ils n'ont que ça pour déjeuner !
ADÈLE Mais non, mon ami, laisse-la donc cette fille... D'abord, après un voyage, on ne peut pas juger... le lait a été agité...
VEAULUISANT C'est vrai... le lait agité, ça devient du beurre... il doit être en beurre. Du reste, c'est inutile. Vous êtes bien constituée... votre santé me paraît robuste... nous vous prenons.
JUSTINE(qui est descendue) Eh bien oui ! je m'en vais ! c'est vous qui me remplacez.
BALIVET Vous remplacer ! mais c'est impossible ! je ne peux pas ! (à part) Et mon inventaire !
VEAULUISANT Comment ! vous ne pouvez pas ? Vous n'allez pas avoir des caprices ? C'est une affaire entendue... Nous vous donnons 80 francs par mois... 20 francs à la première dent.
VEAULUISANT Eh non ! je m'en moque pas mal de votre dent ! A la première dent du petit ! et 20 francs quand on le sévrera.
BALIVET(à part) Ah bien ! alors, il pourrait bien me les donner tout de suite.
ADÈLE Maintenant, Justine va vous conduire dans votre chambre. Ah ! je dois vous dire que, comme nous sommes un peu à l'étroit ici, pour un ou deux jours, jusqu'à ce que Justine ait trouvé une place, on vous mettra dans la même chambre.
VEAULUISANT Oui, cela vous est égal, n'est-ce-pas ? Vous coucherez dans le même lit !
JUSTINE Oui, nous nous entendrons. Allons, venez nounou !
VEAULUISANT C'est cela ! Ensuite, on vous présentera à Nestor ! Il fait sa sieste pour le moment.
BALIVET(à part) Oui, compte là-dessus ! la chambre donne sur le jardin : je saute par la fenêtre et je file. (Entre à droite à gauche, pan coupés.)
MÉDARD(à part, au fond, près de la porte dit pan coupé) Ah ! quelle femme ! je vais lui faire des vers en nettoyant les miens ! (sort à gauche par le fond.)
VEAULUISANT Ah ! cette fois, je crois que nous avons eu la main heureuse !... Est-elle bâtie ! Nestor aura là une nourrice !
ADÈLE Oui, je crois qu'il sera bien nourri ! il en a besoin ! il est si fluet !
VEAULUISANT Parbleu ! avec Justine ! Veux-tu que je te dise ! elle manquait de lait, Justine !
ADÈLE Je n'en serais pas étonnée... tandis que celle-là !...
VEAULUISANT Celle-là ! elle doit donner des 10 litres par jour, je vois ça tout de suite, moi, je suis un peu médecin ! Et puis ; elle n'est pas bordelaise comme Justine... C'est une bourguignonne...
MÉDARD La balustrade de la fenêtre... elle a sauté dans le jardin ! a-t-on idée de cela ?...
VEAULUISANT Ah ! malheureuse ! vous êtes folle ! Qu'est-ce qui vous a pris de sauter ?...
BALIVET Ah ! mon Dieu ! je vais vous dire. C'est une habitude. Quand j'ai un moment à moi... alors, je saute par les fenêtres, c'est un exercice qui m'est recommandé pour mon lait ! Cela évite les dépôts...
MÉDARD Ah ! oui... agitez avant de s'en servir ! (remonte à droite)
VEAULUISANT Ah ! du moment que c'est par hygiène !
ADÈLE Seulement, autant que possible, évitez de faire cela avec Nestor : mais j'y pense, il doit avoir terminé sa sieste !
BALIVET(à part) Allons ! allez ! allons ! allez ! il va falloir que je me promène avec ça dans les bras.
JUSTINE Moi, je vais me présenter pour ma place chez le vétérinaire ! au revoir, madame Blanquette ! Bien du plaisir ! amusez-vous bien ! (à part) Pauvre Balivet ! Tire-toi de là comme tu pourras ! (sort fond à droite.)
VEAULUISANT(fond à droite) Allons, viens, Adèle, allons nous habiller !
ADÈLE C'est cela ! vous Médard, apprêtez-nous de l'eau chaude pour notre barbe !
ADÈLE Eh non ! la barbe de mon mari ! je dis notre, parce que nous sommes mariés en communauté de biens. (à Balivet) C'est entendu, nounou ! Jusqu'à l'Église ! pas plus loin ! (Adèle et Veauluisant partent par la droite, Médard gauche 1er plan.)
BALIVET(avec l'enfant dans les bras) Jusqu'à l'Église ! quelle humiliation ! mon Dieu ! quelle humiliation ! non, mais me voyez-vous me promenant dans les rues de Courbevoie avec cet accessoire dans les bras ? Je sais bien qu'une fois dehors, je pourrai filer. Mais c'est ce crapaud ! je ne peux pas sortir sans lui ! et si je l'emporte, je serai poursuivi comme voleur d'enfants ! on m'accusera de détournement de mineur ! (l'enfant crie) Allons ! bon ! le voilà qui hurle ! Ah ! aimez donc les nourrices ! quand on m'y repincera ! (l'enfant crie) Eh bien oui ! c'est bien ! c'est bien ! qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Généralement, les nourrices ont un remède, mais moi, une nourrice sèche ! (crie) Ah ! mais il est embêtant ! (le berce) Ah ! ah ! ah ! ah ! me voilà bien, moi ! et mon inventaire qui ne se fait pas ! Ah ! ah ! ah ! ah ! et le patron qui m'attend avec tous les clercs ! Ah ! ah ! ah ! ah ! toute l'étude est là ! Quel pétrin ! mon Dieu ! enfin, allons promener le petit (remontant en berçant l'enfant). Ah ! ah !... ah ! ah ! (le petit hurle) Toi, si tu ne te tais pas, à la fin, je te flanque une trempe. (Il a gagné le fond et se dispose à sortir, entre Médard.)
MÉDARD(venant de la cuisine, une bouillotte à la main) Elle !... (haut) mam'zelle ! mam'zelle
MÉDARD Voilà, Monsieur ! Vous n'avez pas vu ses pieds... à dormir debout ! Elle ne peut pas tomber ! Elle est cent fois mieux que Justine et si j'osais lui parler... ce n'est pas elle qui m'enverrait promener.
VEAULUISANT(entrant de droite ; il est en manches, avec une serviette au cou) Eh bien ! cette eau chaude ?
MÉDARD(continuant sans répondre à Veauluisant) Ce n'est pas elle qui me dirait...
MÉDARD Ah ! pardon ! ce n'est pas à vous que je parle.
VEAULUISANT J'aime à le croire ! (il rentre avec la bouillotte dans la chambre.)
MÉDARD Ah ! je veux !... Tiens ! qu'est-ce que j'ai donc fait de mon eau chaude ? Ah ! c'est vrai, je l'ai donnée à monsieur ! ah ! cette femme me fait perdre la tête ! (gagne la gauche)
BALIVET(entrant précipitamment du fond, son bonnet sur le nez, sa robe déchirée - l'enfant sous le bras) Ouf !
MÉDARD(à part) Elle ! je me risque ! (haut) Mam'zelle !
BALIVET(seul) Ouf ! c'est complet ! j'arrive à l'Église ! avec mon marmot dans les bras, je me sens taper dans le dos par un monsieur qui me demande le chemin. Je me retourne. C'était mon patron qui s'écrie : "Mais ! j'ai vu cette tête-là quelque part ! " Je pousse un cri, je le bouscule - il me rattrape par le pan de ma robe... craque... le morceau lui reste dans la main... Je détale et me voilà. Ah ! je suis dans un joli pétrin ! Enfin ! est-ce que je vais rester nourrice jusqu'à la fin de mes jours ? Avec cela, le petit va s'apercevoir que je ne le suis pas. Il va me trahir !
VEAULUISANT(entrant, survenant de droite ; il est en pantalon et gilet) Sapristi ! ma boucle a craqué ! Hein ! Blanquette ? Comment êtes-vous déjà rentrée ?
BALIVET Ah ! voilà ! c'est... c'est l'orage, Monsieur.
VEAULUISANT Oui, vous allez me recoudre la boucle de mon pantalon : en mettant mes bottines qui ne voulaient pas entrer... j'ai tiré... j'ai fait : "Ouf ! " et ma boucle a craqué.
BALIVET(à part) Comment, il va falloir recoudre maintenant ?
VEAULUISANT Tenez ! là ! sur la cheminée ! vous trouverez des aiguilles et du fil...
BALIVET(ahuri) Ah ! je trouverai ! (à part) Diable ! Diable ! Diable ! Diable ! Diable ! Tenez ! prenez-moi donc le petit ! ne le remuez pas trop ! car il dort !
VEAULUISANT(prend l'enfant) Il ronfle même ! quelle précocité ! Ah ! ce sera un grand homme ! Eh bien ! trouvez-vous ?
BALIVET(cherchant à enfiler son aiguille) Oui, voilà... seulement c'est pour enfiler : je vois double et je mets entre...
VEAULUISANT(prenant le fil et l'aiguille, donne l'enfant) Allons ! donnez-moi ça ! Cela me connaît ! Ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il est donc arrivé à votre robe ?
BALIVET(à part, avec l'enfant) Sapristi ! (haut) Oui, vous voyez... c'est ma robe...
VEAULUISANT Parbleu ! je le vois bien que c'est votre robe ! mais cela ne m'explique pas...
BALIVET Qu'il en manque une partie ? Eh bien !... Voilà ! j'ai rencontré un pauvre qui demandait l'aumône... peu vêtu... alors, j'ai fait comme saint Martin, je lui ai donné la moitié de ma robe...
VEAULUISANT Oui ! il s'en fera un caleçon !... Ah ! tenez ! voilà votre aiguille ! (s'assied à gauche) Maintenant, recousez-moi cela... (reprenant l'enfant).
BALIVET Cela serait plus commode si vous étiez debout.
VEAULUISANT Ah ! c'est que le petit m'éreinte les bras.
BALIVET Après tout, cela m'est égal. (Il coud la boucle).
VEAULUISANT(assis) Bien fort, n'est-ce pas ? Cela craque tout le temps ! Aïe ! vous me piquez !
BALIVET Ne faites pas attention ! c'est la pointe !
VEAULUISANT Ne faites pas attention ! ne faites pas attention ! Aïe ! Comment, encore ! mais ah ! ça ! vous ne savez donc pas coudre ?
BALIVET(à part) Dame ! on ne nous apprend pas ça à l'Etude !
BALIVET Cela y est : et je vous promets que cela tiendra !
VEAULUISANT Merci ! (il se lève. Balivet qui a mis la boucle a trouvé moyen d'y prendre le barreau de la chaise, si bien que la chaise de Veauluisant reste attachée à V). Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qui me tire dans le dos ?
ADÈLE(entrant de droite les cheveux empapillotés, un seau dans chaque main) Blanquette ! Blanquette ! (à Veauluisant) Ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce que tu as dans le dos ? Tu n'as pas vu ?
VEAULUISANT Comment ? si je n'ai pas vu ! C'est Blanquette qui m'a cousu à la chaise !...
ADÈLE(déposant les seaux) Ah ! mon pauvre ami ! Vite ! des ciseaux !
VEAULUISANT Ouf, des ciseaux ! Vous n'entendez donc pas, Blanquette ?
ADÈLE(qui a pris des ciseaux sur la cheminée à droite) En voilà ! attends ! ne bouge pas ! Je ne te ferai pas de mal !... (enlève la chaise qu'elle met au fond.)
VEAULUISANT Ouf ! ce n'est pas malheureux ! Ah ! c'est égal ! il vaut encore mieux faire ses affaires soi-même ! Satanée Blanquette ! C'est peut-être une bonne nourrice ! mais elle n'entend rien à la couture (sort droite, 1er plan.)
BALIVET(à part) Je voudrais bien t'y voir ! et puis zut ! si il n'a qu'à ne pas me faire coudre.
ADÈLE Ah ! c'est intelligent ce que vous avez fait là ! mais, dites-moi, vous voyez ces deux seaux... vous allez les prendre... C'est l'heure du bain de Nestor. Vous allez courir chercher de l'eau au puits...
BALIVET Allons ! bon ! me voilà passé baigneur ! Ah ! quel métier ! mon Dieu ! (l'enfant crie) Ah ! tu commences à m'agacer, toi ! une fois, c'est peut-être drôle, mais il ne faut pas en abuser ! (il hurle) Veux-tu te taire ! Attends un peu ! (courant au placard du fond et l'ouvrant - il éternue) Pristi ! que ça sent le poivre, là-dedans... après tout, ça conserve ! (il met l'enfant dans le placard) Là ! comme ça, il ne fera pas de bêtises, pendant que je ne serai pas là ! (avec résignation, prenant les seaux) maintenant, allons au puits !
MÉDARD(entrant de gauche, un papier à la main et lisant) Oh ! Blanquette ! que je voudrais que tu m'aimâsses. Je sens que je m'aimerais, si j'étais à ta place. Ah ! c'est pas mal (apercevant Balivet) Oh ! où allez-vous ?
BALIVET Chercher de l'eau, parbleu ! pour le bain du petit.
MÉDARD Chercher de l'eau ? Vous fatiguer ! mais je ne souffrirai pas ! Voulez-vous bien me donner ça !
BALIVET A la bonne heure ! il est complaisant au moins, celui-là !
MÉDARD Ah ! mais ! (à part) Ah ! qu'elle est belle, tout de même, cette femme !
BALIVET(à part) Qu'est-ce qu'il a à me regarder comme ça ?
MÉDARD(à part) Ah ! ma foi, tant pis, je me lance ! (Haut) Mam'zelle...
BALIVET(à part) On dirait qu'il me fait de l'œil !
MÉDARD Mam'zelle Blanquette ! (il lui porte une botte.)
MÉDARD Oui, je suis devenu poète pour vous. Ah ! c'est que vous ne savez pas jusqu'où va mon amour. Mais ne craignez rien, c'est pour le bon motif... Je viens vous offrir mon nom...
JUSTINE Je viens de chez le vétérinaire ! un pingre ! il m'a interrogée ! Il m'a demandé mes certificats : il m'a même fait essayer par le petit, après quoi il m'a dit : "Non, décidément, j'aime mieux une chèvre : il n'y a pas de gages à payer."
MÉDARD Oui ! et avec le trop plein, on peut faire des fromages...
JUSTINE C'est égal : avec tout ça, je suis sans place, moi ! (Remonte un peu.)
ADÈLE Vous n'avez pas vu Blanquette ! C'est insensé ! elle devait aller chercher de l'eau ! Qu'est-ce qu'elle fait ? (on entend l'enfant éternuer dans le placard.)
ADÈLE Oh ! c'est une indignité ! A-t-on jamais vu une nourrice pareille ! mon pauvre chéri (elle embrasse le petit). Tenez, Justine, portez-le dans son berceau. (Justine sort l'enfant et revient aussitôt sans lui.)
VEAULUISANT Nous allons bien savoir ! (appelle) Blanquette ! (Veauluisant va dans la chambre de Justine, entre et ressort aussitôt avec les vêtements d'homme de Balivet) Ah ! mon Dieu !...
JUSTINE Un déguisement ! c'est ma robe, parbleu ! Ma robe de dimanche (redescend avant-scène droite.)
VEAULUISANT Ta robe ! Une robe du Bon Marché ! très chère... à 42 francs, que je t'ai donnée... Ah ! canaille ! (à Adèle) Tu ne sais pas ce qu'il en a fait ! il en a donné la moitié, à un pauvre. Ça ne m'étonne pas qu'il soit si large ! Ah ! gueux ! Ah ! gredin ! Où est-il ?
BALIVET(en caleçon et en gilet) Mais enfin, m'expliquerez-vous ?
VEAULUISANT(lui mettant la carte sous le nez) Tiens !
BALIVET(à part) Pincé !... (haut) Eh bien, après tout, j'aime mieux cela ! Voilà assez longtemps que je suis nourrice ! Je ne me sens rien de ce qu'il faut pour ce métier-là !
MÉDARD(navré) C'était un homme ! Je n'ai décidément pas de veine avec les femmes ! (gagne l'extrémité gauche)
JUSTINE(descend à Balivet) Ah ! dites donc ! Je suis sans place... m'offrez-vous toujours vos 45 francs ?
BALIVET Ah ! non !... Ah ! non !... par exemple ! J'en ai assez des nourrices... J'y renonce !
BALIVET(s'habillant) Enfin ! je cours faire mon inventaire ! Il n'est que temps !
JUSTINE Et moi, je retourne au pays... voir mon mari... Je commence à n'être plus nourrice... Je vais me refaire... (FIN)
Résumé & indications
« Monsieur Nounou » est une machine de comédie typiquement feydalienne, construite sur le quiproquo, la fuite en avant et la virtuosité des rapports de force. Une simple confusion d’identité fait basculer la pièce dans un délire parfaitement maîtrisé : un clerc de notaire se retrouve enrôlé malgré lui comme nourrice, tandis que chacun des personnages s’enferre dans ses certitudes, ses soupçons et ses emballements. Pour les comédiens comme pour les metteurs en scène, la pièce offre un terrain de jeu d’une précision redoutable, où chaque réplique doit avancer l’action, nourrir la tension et préparer le prochain retournement.
Le plaisir du texte repose d’abord sur le rythme. Feydeau demande une écoute constante, une articulation claire du comique de mots et une mécanique d’entrées, de sorties et d’objets parfaitement réglée. Rien n’est gratuit : le baquet, la robe, le fusil, le télégramme, le placard, l’enfant lui-même deviennent les moteurs d’une cascade d’accidents. Le jeu doit rester vif sans jamais se précipiter au détriment de la compréhension. La rapidité feydalienne n’est pas une agitation floue ; c’est une précision musicale, où l’on entend les intentions, les reprises, les malentendus et les décalages de statut entre maîtres et domestiques.
La pièce repose aussi sur un comique de caractère très marqué. Justine, médium de bon sens et d’insolence, tient la maison par sa lucidité pratique et son impertinence. Médard, amoureux jaloux, grand manœuvrier maladroit, apporte une énergie brouillonne et fantasque. Adèle et Veauluisant, eux, incarnent un couple de maîtres persuadés de leur bon goût et de leur autorité, mais sans cesse contredits par la réalité. Quant à Balivet, il est au cœur du vertige : pris dans un rôle qu’il n’a pas choisi, il traverse la pièce en louvoyant, improvisant, niant, s’adaptant, et finit par révéler toute la fragilité du masque social. Les interprètes auront tout intérêt à jouer ces figures sans les réduire à des silhouettes : chez Feydeau, l’excès naît toujours d’une vérité de départ.
La mise en scène gagnera à souligner la dimension de piège. Le salon de Courbevoie devient un espace d’enfermement, presque un laboratoire, où l’ordre bourgeois se retourne contre lui-même. La circulation des corps, des regards et des objets doit rendre visible la pression qui monte scène après scène. La présence de l’enfant, souvent hors champ, parfois caché, parfois criant, est essentielle : elle constitue à la fois l’enjeu concret de l’action et le ressort du chaos. De même, le déguisement de Balivet en nourrice doit être traité non comme un simple gag visuel, mais comme un point de bascule où la pièce révèle sa folie administrative, morale et amoureuse.
Enfin, « Monsieur Nounou » exige une grande exigence de ton. Le texte est léger, mais jamais insignifiant ; insolent, mais d’une composition d’horlogerie. Il faut éviter d’appuyer le « boulevard » au sens le plus mécanique du terme pour retrouver ce qui fait la singularité de Feydeau : une intelligence féroce des rapports humains, une cruauté joyeuse, et une précision presque chorégraphique du désastre. Lorsqu’elle est jouée avec rigueur, cette pièce devient un véritable tourbillon scénique, où chaque personnage, croyant manipuler les autres, se retrouve peu à peu manipulé par la situation elle-même.
Taille des rôles
10 personnages, 6 830 mots de répliques.
Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.