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Scène première

MÉDARD (18) - JUSTINE (18)
(Un salon. Porte du fond donnant sur un jardin - à droite et à gauche en pans coupés - à droite 1er plan, idem à gauche. Idem à gauche, une cheminée. Entre la porte du fond et celle du pan coupé de droite, un placard. MÉDARD , JUSTINE)

MÉDARD (sortant de droite 1er plan)
Le café ? il chauffe, Monsieur, je vais le surveiller !

JUSTINE (entrant du fond, un baquet plein de linge dans les bras)
Ouf ! je suis éreintée ! Quel métier ! (laisse tomber son baquet.)

MÉDARD
Justine... qu'est-ce que vous avez ?

JUSTINE
Ah ! quelque chose de propre que les enfants ! J'en suis à la sixième couche.

MÉDARD
A votre âge !...Quelle fécondité !...

JUSTINE
Imbécile ! je vous parle des couches des enfants que j'ai soignés...

MÉDARD
A la bonne heure ! je me disais... six enfants ! Vous seriez déjà proposée pour la pension du Gouvernement.

JUSTINE
Tu peux y compter !... Ah ! c'est égal ! C'est une fichue maison que celle d'Anatole et d'Adèle.

MÉDARD
Qui ça, Anatole et Adèle ?

JUSTINE
Eh bien, M. et Mme Veauluisant, parbleu - nos maîtres - ils ne se contentent pas de me prendre pour nourrice - il faut encore qu'ils me fichent un moutard sur les bras...

MÉDARD
Dame ! Comme nourrice !... à moins que ce ne soit pour nourrir Monsieur.

JUSTINE
Tiens, il ne s'embêterait pas.

MÉDARD
Oui, mais enfin, c'est pour le petit Nestor - Nestor ! a-t-on idée d'appeler son fils comme ça !

JUSTINE
Monsieur prétend que c'est pour qu'il soit sage de bonne heure. Ah ! en voilà un qu'il aurait bien dû laisser dans son chou, il vous donne un tintouin... il faut rincer du matin au soir. Si encore on avait quelques compensations ! A Paris, ça pourrait aller... mais à Courbevoie...

MÉDARD
Mon Dieu ! je reconnais que Courbevoie n'est pas du dernier follichon... ça ne vaut pas la Reine Blanche... mais c'est très distingué.

JUSTINE
Oh ! oui... un trou ! aussi c'est de votre faute à vous, si nous avons quitté Paris... Pourquoi avez- vous été raconter à Monsieur que vous aviez vu un pompier dans ma chambre ?

MÉDARD
Pourquoi ? Mais par jalousie ! Vous savez bien que je me consume pour vous !

JUSTINE (à part)
Vraiment !

MÉDARD
Voyons, pourquoi recevez-vous des pompiers ?

JUSTINE
D'abord, il était médaillé - et puis c'est pour me rappeler mon mari qui est pompier dans son village

MÉDARD
Oh ! alors, si c'est par amour conjugal - je vous passe le pompier - mais il n'est pas seul : Monsieur vous a rencontré avec un jeune homme au Luxembourg. Vous n'allez pas me dire que c'est un pompier, celui-là - comme votre mari.

JUSTINE
Non, mais il me le rappelait tout de même, à cause de son sexe.

MÉDARD
Son sexe - son sexe - mais j'en suis aussi - vous auriez pu penser à moi, alors... Enfin ? qu'est-ce que c'était que ce jeune homme ?

JUSTINE
Vous dire son nom ! je ne compromets jamais les hommes ! C'était un nommé Balivet, un clerc de notaire.

MÉDARD
Et il vous aime...

JUSTINE
S'il m'aime ! je ne peux pas m'en débarrasser... Je le retrouve partout ! Mais du reste, qu'est-ce que ça vous fait ?

MÉDARD
Qu'est-ce que ça me fait ? Ah ! on voit bien que vous ne me connaissez pas : je suis Corse, moi !

JUSTINE
Vous ?

MÉDARD
C'est-à-dire pas moi ! Mais j'ai mon parrain qui l'est, et si jamais je rencontre ce lapin-là...

JUSTINE
Vous croyez que c'est un lapin ?

MÉDARD
C'est un lapin. Eh bien ! si jamais je rencontre ce lapin roucoulant auprès de vous, je le tue comme un moineau.

JUSTINE
Comme un moineau ! Mon lapin ! Pauvre chien ! mais je vous le défends ! Enfin, a-t-on jamais vu ! Pourquoi vous mêlez-vous toujours des affaires des autres ! Comme s'il ne suffisait pas de m'avoir déjà brouillée avec les maîtres !

MÉDARD
Je vous ai brouillée, moi ?

JUSTINE
Oui ! vous ! Grâce à vos commérages, ils ne sont plus à prendre avec des pincettes. Je les ai tout le temps sur le dos, sous prétexte qu'il y a de la garnison dans les environs.

MÉDARD
Monsieur craint le Mont Valérien... et il a raison.

JUSTINE
Oui, mais Dieu merci ! tout cela va finir... Monsieur m'a prévenue qu'il allait chercher une autre nourrice, et j'espère bien qu'avant peu...

Scène II

ADÈLE (1) - VEAULUISANT (3) - MÉDARD (3)
(LES MÊMES , VEAULUISANT , ADÈLE , DE DROITE , PREMIER PLAN.)

ADÈLE
Ah ! Justine !

VEAULUISANT
Médard, va préparer le café !

MÉDARD
Il est prêt, Monsieur !

VEAULUISANT
Alors, va voir dans la salle à manger si j'y suis.

MÉDARD
Monsieur n'y est pas, Monsieur !

VEAULUISANT
Vas-y tout de même !

MÉDARD (remontre)
C'est bien ! je me retire. J'en arriverais à croire que je suis de trop.
(sort à droite pan coupé.)

Scène III

(VEAULUISANT , ADÈLE , JUSTINE)

VEAULUISANT (très digne)
Justine, nous avons tenu, ma femme et moi, à avoir une dernière conférence avec vous... (A Adèle.) Asseyez-vous. (Justine s'assied.) Pas vous, un domestique ne doit s'asseoir devant ses maîtres que debout.

ADÈLE
C'est le seul siège qui lui soit permis.

JUSTINE
Eh bien, alors, pourquoi me dites vous de m'asseoir ?

VEAULUISANT
Eh ! ce n'est pas à vous, c'est à Adèle !

JUSTINE
Ah ! c'est à Adèle ? Oh ! pardon !

VEAULUISANT
Justine ! vos nombreux libertinages...

JUSTINE
Ah ! mais, dites donc...

ADÈLE
Gaze ! mon ami ! gaze...

VEAULUISANT
Tu as raison. (A Justine.) Vos nombreux libertinages nous ont mis dans la pénible nécessité, comme nous vous l'avons dit, de vous chercher une remplaçante...

JUSTINE
Ah ! bien ! en voilà une qui va rigoler !... Si vous croyez que c'est agréable de vivre avec votre môme.

ADÈLE
Môme, Nestor !

VEAULUISANT
Osez-vous parler ainsi du dernier des Veauluisant ?

ADÈLE
Dernier ! Oh Anatole ! Ce n'est pas gentil ce que tu dis là. Tu m'avais promis.

VEAULUISANT
Tu crois ? C'est drôle, je ne me rappelle pas du tout... Enfin, j'ai dû mettre cela sur mon carnet. Mais n'importe, nous avons donc cherché une autre nourrice. Ce n'était pas facile, car ce que nous cherchons avant tout, c'est une nourrice qui eût des principes religieux et des mœurs - les principes religieux, passe encore - mais les mœurs...

JUSTINE
Eh bien quoi ? Tout le monde en a, des mœurs ! J'en ai aussi, moi !

VEAULUISANT
Je ne dis pas le contraire... Seulement, elles sont mauvaises...

JUSTINE
Ah ! s'il vous en faut des bonnes !

ADÈLE
Irréprochables !

VEAULUISANT
Pas de pompiers, surtout ! Car le pompier nuit au lait. Eh bien ! nous avons enfin trouvé notre affaire : c'est une rosière.

JUSTINE (rit)
Une nourrice, rosière ! Ah ! ça, c'est plus fort, par exemple !

ADÈLE
Oh ! elle ne l'est plus. Mais elle l'a été.

VEAULUISANT
C'est une demoiselle... mère de famille... Elle a été couronnée rosière avant sa faute, ou tout au moins, très peu de temps après. Il était donc impossible de trouver mieux. Elle s'appelle... Blanquette Mitouflet.

ADÈLE
C'est une Bourguignonne... De Bourgogne.

VEAULUISANT
De maison,... son lait ne peut être que d'un bon cru - du lait de la Côte-d'Or.

ADÈLE
Enfin, nous l'attendons d'un moment à l'autre et nous venions vous prévenir que vous pourriez vous occuper de trouver une autre place.

JUSTINE
Ah ! si vous croyez que cela n'est pas déjà fait ! J'en ai une en vue ! Soyez tranquille, dans le pays, chez le vétérinaire.

VEAULUISANT
Eh bien, vous pourrez aller vous présenter aussitôt que la bourguignonne sera ici.

JUSTINE
Et que cela ne lanternera pas ! Ah ! qu'elle arrive donc vite, votre rosière ! cela ne sera pas trop tôt, car, entre nous, j'en ai joliment soupé, de votre baraque !

VEAULUISANT ET ADÈLE
Baraque !

ADÈLE
Baraque ! Mademoiselle, vous allez retirer "baraque" !

JUSTINE
Oh ! du moment que vous y tenez !... Disons "bicoque".

ADÈLE ET VEAULUISANT
A la bonne heure !

MÉDARD (paraissant à droite, pan coupé)
Eh bien ! Voyons ! Le café refroidit.

VEAULUISANT
Ah ! c'est vrai ! Viens, Adèle !

ADÈLE
Voilà, Anatole ! (sortant) Baraque !
(Elle entre dans la salle à manger avec Veauluisant. Médard les suit, pan coupé droite.)

Scène IV

JUSTINE (2) - BALIVET (1)
(JUSTINE)

JUSTINE
Ah ! oui, j'en ai soupé de leur bicoque ! Une maison où il n'est pas permis d'avoir ses amoureux ! Est-ce que je m'occupe si Madame en a, moi... Après tout, qu'est-ce qu'on a à me reprocher depuis que je suis ici : un pompier, deux artilleurs, trois maîtres d'hôtel... et un petit clerc de notaire ! Ce Balivet ! et encore celui-là... Ce n'est pas moi qui cours après. C'est lui qui est toujours à mes trousses, Ah ! et puis flûte ! après tout ! S'ils ne sont pas contents, qu'ils aillent se promener... Quant à moi, on me renvoie, je n'en fais pas un clou. Le petit pourra bien faire tout ce qu'il voudra de son linge, moi, voilà ce que j'en fais. (Elle remonte jusqu'à la porte du fond et jette le baquet dans le jardin.) Aie donc ! le baquet !

BALIVET (voix)
Holà ! Aie ! aie ! aie !

JUSTINE
Dieu ! Monsieur Balivet ! Lui, à Courbevoie !

Scène V

BALIVET (30) - JUSTINE (31) - MÉDARD (2)
(JUSTINE , BALIVET)

BALIVET (entrant par le fond, une serviette dans les bras - il est tout ruisselant d'eau - il a des couches d'enfant plaquées sur son pantalon)
Sapristi ! Je suis trempé ! Vous m'avez passé au bleu.

JUSTINE (rit)
Ah ! ah ! il a une bonne tête ! Croyez que je suis désolée...

BALIVET
Çà ne sera rien... (retirant les couches de son pantalon.) Mais qu'est-ce que c'est que çà ?

JUSTINE
Ce sont les mouchoirs du petit.

BALIVET
Hein... Des couches !

JUSTINE
Ah ! immaculées ! Soyez tranquille ! Mais je n'en reviens pas ! Vous ici. Ah ! çà, je vous retrouverai donc partout.

BALIVET
Partout ! belle nourrice ! Vous l'avez dit : partout.

JUSTINE
Et comment avez-vous découvert...

BALIVET (mettant machinalement les couches dans sa poche)
Votre retraite ? Ah ! voilà ! C'est le hasard qui a tout fait. Vous savez que je suis clerc de notaire ! Il ne faut pas confondre. Il y a les clercs d'avoués, les clercs d'huissiers.

JUSTINE
Il y a aussi les cléricaux

BALIVET
Parfaitement ! Il y a même les clairs de lune, mais cela n'a pas de rapport. Eh ! bien, moi, je suis clerc de notaire.

JUSTINE
Oui, enfin, vous êtes clerc, c'est clair !... Vous n'avez pas froid ?

BALIVET
Non, cela sèche ! Donc, comme clerc de notaire, j'ai été envoyé à Courbevoie pour faire un inventaire chez une cocotte que l'on veut saisir. Vous savez ce que c'est d'être saisi ?

JUSTINE
Oh ! Monsieur Balivet, vous n'êtes pas convenable !

BALIVET
T'es bête ! Etre saisie, cela veut dire... être saisie. Saisissez-vous ?

JUSTINE
Ah ! très bien !... fallait donc le dire.

BALIVET
Tiens ! je croyais vous l'avoir dit ! Enfin, cet inventaire doit être fait sans retard, car les cocottes... cela déménage à la cloche de bois... Je passais donc devant la grille, me rendant chez cette dame... J'ai entendu votre voix ; je me suis dit : "C'est elle !" ; je n'ai fait qu'un bond ! Je me suis faufilé jusqu'ici, et je suis arrivé juste à temps...

JUSTINE
Pour recevoir le baquet

BALIVET
Ah ! il m'a paru doux, lancé par la main des grâces.

JUSTINE
Ah ! bien, dites donc pas plus grasse que vous !

BALIVET
Atchum ! Pristi, cela perce.

JUSTINE
Tiens, vous vous enrhumez.

BALIVET
Oui... oui... je... Atchum ! Ah ! Dieu me bénisse ! Merci.

JUSTINE
Comment ? Dieu vous bénisse !

BALIVET
Oui, quand on ne me le dit pas, je me le dis moi-même. Atchum ! Ah ! encore !

JUSTINE
Eh bien, à vos souhaits !

BALIVET
A mes souhaits, as-tu dit ?

JUSTINE
Eh bien, oui. Est-ce que j'ai dit quelque chose de mal ?

BALIVET
A mes souhaits. Sais-tu quels sont mes souhaits ? Je veux t'avoir à moi tout seul, le matin, le soir, la nuit, le jour, à midi, à une heure et tout le reste du temps. Hein ! qu'en dis-tu ?

JUSTINE
Je dis... Je dis que vous seriez collant.

BALIVET
Comme un maillot... Mais d'un collant agréable ! Car tu serais aimée ! Tu es jeune, tu es belle, tu es nourrice.

JUSTINE
Nourrice ! Mais vous n'avez plus besoin d'être nourri, je suppose.

BALIVET
Oh ! Si ! Qu'est-ce que tu veux ? Chacun a un type, n'est-ce-pas ? J'aime les nourrices ! En amour, je suis spécialiste. D'abord, les nourrices, c'est moins cher que les cocottes, et je raffole de ces femmes là ! Atchum ! Dieu me bénisse ! Merci.

JUSTINE
Il n'y a pas de quoi !

BALIVET (parlant du nez)
Ah ! Si bous bouliez !

JUSTINE
Mouchez-vous donc !

BALIVET
Berci - Je n'ai pas embie.

JUSTINE
Si, tout de même !

BALIVET (tirant une couche de sa poche)
C'est bien bour vous faire plaisir ! (Se mouchant et rejetant la couche.) Ah ! pouah ! les couches ! Ah ! Si bous bouliez.

JUSTINE (l'imitant...)
Eh bien ! Quoi ! Si je boulais ?

BALIVET
Bous biendriez avec moi. Atchum ! Dieu be bénisse ! Berci. Bous biendriez à Paris ! Je bous ferais. Je bous ferais. -

JUSTINE (plaisantant)
Qu'est-ce que vous boufferiez, gourmand !

BALIVET
Don ! je bous ferais une très belle situation. Je n'ai pas de fortune, bais, bais...

JUSTINE
Il fait le mouton maintenant. Quel drôle de clerc !

BALIVET
Bais je gagne 45 francs par bois, à bon étude.

JUSTINE
45 francs !

BALIVET
Un bot, un geste, et la boitié est à bous.

JUSTINE
La moitié ? 22,50 francs, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela ?

BALIVET
Bous refusez la fortune.

JUSTINE
Mais certainement ! Et si vous m'en croyez, vous allez filer au plus vite, car les maîtres n'auraient qu'à vous pincer.

MÉDARD (paraît au fond)
Un homme ! Ah ! canaille ! attends un peu... (il sort en courant vers la droite.)

JUSTINE
Ah ! mon Dieu, Médard !

BALIVET
Bédard ! Qui ça, Bédard ?

JUSTINE
Le domestique !... Partez !

MÉDARD (voix)
Une arme... un fusil !

BALIVET
Un fusil ? Pour quoi faire ?

JUSTINE
Mais pour vous tuer !

BALIVET (bondissant)
Be tuer !...

JUSTINE
Il a juré la mort à tous ceux qui me font la cour ! Il est terrible ! C'est un Corse.

BALIVET
Un Corse !... Boi qui suis justement bal abec la Corse !... Je file.

JUSTINE
Boui ! Debêchez-vous ! Allons bon ! Voilà que je parle comme lui.

BALIVET (qui a couru au fond pour s'enfuir, s'arrêtant brusquement)
Sapristi ! le voilà ! (se précipitant dans la chambre de Justine.) Ah ! ici ! (pan coupé gauche.)

JUSTINE (le suivant)
Hein ! Dans ma chambre ! Mais c'est ma chambre ! Monsieur Balivet ! Ah ! Bien oui, il est déjà sous le lit : il ne manquait plus que cela. Si on le trouve chez moi, cela va encore faire des histoires. (apercevant Médard et Veauluisant qui entrent) Bon ! les voilà !

Scène VI

MÉDARD (14) - JUSTINE (8) - VEAULUISANT (12)
(JUSTINE , MÉDARD , VEAULUISANT)

MÉDARD (accourant du fond. Il est armé d'un fusil baïonnette au canon)
Par ici ! par ici ! venez, monsieur !

JUSTINE (jouant le calme)
Eh ! mon Dieu ! quel bruit ! Est-ce qu'il y a-le feu ?

MÉDARD
Oui, riez... Rira bien qui rira le dernier.

VEAULUISANT
Mais enfin, qu'y a-t-il ? Pourquoi ce fusil ?

MÉDARD
Pour le lui casser sur les reins.

VEAULUISANT
Eh là ! Je te le défends ! le fusil de mes pères !

JUSTINE (à part)
De ses pères ? Combien donc en a-t-il eu ?

MÉDARD
Il me faut son sang.

VEAULUISANT
Son sang ? Mais à qui ?

MÉDARD
A lui ?

VEAULUISANT
Qui, lui ?

MÉDARD
Le gredin, le filou qui s'est introduit ici.

VEAULUISANT (bondissant)
Il y a des voleurs dans la maison ?

MÉDARD
Un scélérat que je viens de surprendre avec Justine.

JUSTINE
Avec moi ?

MÉDARD
Oui, oui, avec vous.

VEAULUISANT
Quoi, malheureuse ! Vous vous êtes encore permis de recevoir chez moi...

JUSTINE
Moi ! jamais. Si vous croyez tout ce que Médard raconte !

MÉDARD (furieux, frappant avec la crosse de son fusil sur le pied de Veauluisant)
Je vous dit que je l'ai vu.

VEAULUISANT
Aie ! fais donc attention !

MÉDARD
Ah ! pardon ! (A Justine.) Mais je saurai bien le trouver, le gueux. Je vais fouiller la maison et si je l'attrape...

VEAULUISANT
C'est ça, fouillons ! Vous, dans la salle à manger.

MÉDARD (qui y regarde, droite, pan coupé)
Personne !

VEAULUISANT (qui va regarder à droite, 1er plan)
Alors, où se cache-t-il ?

MÉDARD
Ah ! chez elle ! il ne peut être que là.

JUSTINE
Chez moi ! Ah ! le malheureux ! Il est flambé ?

VEAULUISANT
Dans sa chambre ! voyons !

JUSTINE (voulant empêcher d'entrer... se mettant devant la porte)
Dans ma chambre ! Mais il n'y à personne, je vous assure.

MÉDARD
Allons arrière ! (ouvrant la porte de la chambre de Justine) Ah ! on ne voit pas clair ! Il a fermé les rideaux.

JUSTINE
Mais pas du tout ! C'est pour le petit qui dort.

VEAULUISANT (sort, pan coupé gauche)
Silence !

JUSTINE
Mais vous allez le réveiller !

VEAULUISANT (dans la chambre)
Sortez, Monsieur !

MÉDARD
Sors, canaille !
(Entre dans la chambre.) Mais, sortiras-tu ? Le voilà. Je le tiens ! Ah ! cette fois, tu ne m'échapperas pas.
(il sort de la chambre en tirant Balivet par la main. Balivet est en costume de nourrice.)

Scène VII

TOUS (1) - JUSTINE (4) - VEAULUISANT (16) - MÉDARD (4) - BALIVET (13)
(LES MÊMES , BALIVET EN NOURRICE)

TOUS
Une nourrice !

JUSTINE (à part, extrême gauche)
Balivet ? Ah elle est bien bonne.

VEAULUISANT (à Médard)
Ah ! ça, qu'est-ce que tu me chantais ?

MÉDARD
Il me semblait pourtant bien avoir vu un homme, c'est renversant ! (il frappe avec la crosse de son fusil sur le pied de Veauluisant.)

VEAULUISANT
Sapristi ! Fais donc attention, à la fin ! Tu m'écrases toujours les pieds.

BALIVET (embarrassé)
Hum ! hum !

VEAULUISANT (à part)
Ah ! ça ! qu'est-ce que c'est que cette nourrice là ? Elle est charmante.

BALIVET (saluant, embarrassé)
Messieurs... Dames...

VEAULUISANT (saluant machinalement)
Ma belle enfant, très honoré ! Mais pourrai-je savoir...

BALIVET
Qui suis-je ? Mon Dieu, c'est bien simple ! Je suis nourrice.

VEAULUISANT
Je m'en doutais.

BALIVET
Je suis bourguignonne.

VEAULUISANT
Bourguignonne. Ah ! De Mâcon, sans doute ?

BALIVET
Oui, si vous voulez.

VEAULUISANT (à Médard et Justine)
Ah ! mais, c'est la nourrice.

MÉDARD
C'est évident. C'est la nourrice.

JUSTINE
Ils le prennent pour la nourrice ! (rit) Ah ! j'en ferai une maladie.

VEAULUISANT
C'est vous qui êtes Blanquette.

BALIVET
Blanquette ?

JUSTINE (riant, à part)
Ah ! Blanquette. C'est-à-dire qu'on dirait du veau.

VEAULUISANT
Ah ! ma femme va être dans une joie ! Nous vous attendions avec impatience.

BALIVET
Vous m'attendiez. Tiens, je ne m'en serais jamais douté.

VEAULUISANT
Mais asseyez-vous donc. Vous devez être fatiguée. Un si long voyage...

BALIVET
Ah ! vous savez, de Paris à Courbevoie...

VEAULUISANT
Comment, de Paris ?... De Mâcon, vous voulez dire...

BALIVET
De Mâcon ? Ah ! oui - oui - je ne comprends pas du tout ce qu'il veut dire... Enfin ! il paraît que je tombe à propos...

VEAULUISANT
Dites donc - Vous ne voulez pas vous rafraîchir... prendre un réconfortant. Vous êtes pâlotte.

BALIVET
Ma foi, ca n'est pas de refus.

VEAULUISANT
C'est ça, Médard : un verre d'eau sucrée, avec de l'eau de mélisse. Tu en trouveras sur ma toilette.

MÉDARD
J'y cours. (A part.) Mâtin, un beau brin de fille ! (Il sort par la droite, premier plan, emportant son fusil.)

BALIVET
Ils sont très aimables tous ces gens là. C'est une bonne idée que j'ai eue de me mettre en nourrice... pendant ce temps-là... mes vêtements sèchent.

VEAULUISANT
Hein ? Elle est très bien, cette nourrice.

JUSTINE
C'est-à-dire que vous n'en trouverez pas deux comme ça.

MÉDARD (rentre)
Voilà, Monsieur !
(à part) je n'ai pas trouvé l'eau de mélisse. J'ai mis de l'eau de Cologne, avec beaucoup de sucre, ça fera le même effet, et puis ça la parfumera.

VEAULUISANT
Tenez, buvez-moi ça ! Eh bien, c'est bon ?...

BALIVET
Pas mauvais... mais elle a un goût bizarre, vous savez, il faut s'y habituer.

VEAULUISANT
Ah ! c'est de l'eau de mélisse, qu'on fabrique exprès pour moi.

BALIVET
Ça se voit.

Scène VIII

ADÈLE (8) - VEAULUISANT (12) - BALIVET (14) - JUSTINE (8) - MÉDARD (5)
(LES MÊMES , ADÈLE DE DROITE)

ADÈLE
Mon ami...

VEAULUISANT
Ah ! Adèle ! c'est la nourrice...

ADÈLE
Blanquette ! elle est déjà arrivée...

BALIVET
Ah ! ça, pourquoi diable m'appellent-ils toujours Blanquette.

VEAULUISANT (à Adèle)
Eh bien ? Comment la trouves-tu ?

ADÈLE
Oui... elle me paraît solide.

JUSTINE (à part)
Comment ! Elle aussi, elle gobe ?

VEAULUISANT (lui prenant le menton)
Et une jolie petite frimousse, tient, ça pique.

BALIVET (à part)
Sapristi ! je n'ai pas fait ma barbe. (Haut.) En Bourgogne, nous piquons toutes... c'est un signe de force.

MÉDARD (galant)
Et puis il n'y a pas de roses sans épines...

JUSTINE (à part)
Quel imbécile !...

VEAULUISANT
Ah ! à propos, vous avez votre certificat ?

BALIVET
Quel certificat ?

ADÈLE
Eh bien ! votre certificat de rosière...

BALIVET
Rosière ! moi ?

JUSTINE (À PART)
. Rosière ! il ne pourrait pas être que rosier ! Ah ! non ! ils sont pouffants.

VEAULUISANT
Vous ne l'avez pas apporté... Enfin, ça ne fait rien. (A Justine.) Justine ! une cuillère...

JUSTINE
Pour quoi faire ?...

VEAULUISANT
Eh bien ! pour goûter son lait.
(Justine rentre premier plan fond droite.)

BALIVET
Hein ?

MÉDARD
C'est ça, goûtons, Monsieur !

BALIVET
Goûter à mon lait !

VEAULUISANT
A moins que vous ne préfériez que j'y goûte à même.

MÉDARD
C'est ça ! pas de cuiller, à même, ça vaut mieux. Chacun d'un côté...

BALIVET
Ah ! mais ! voulez-vous bien me laisser !

JUSTINE
Ah ! bien ! bon appétit ! (à part) S'ils n'ont que ça pour déjeuner !

ADÈLE
Mais non, mon ami, laisse-la donc cette fille... D'abord, après un voyage, on ne peut pas juger... le lait a été agité...

VEAULUISANT
C'est vrai... le lait agité, ça devient du beurre... il doit être en beurre. Du reste, c'est inutile. Vous êtes bien constituée... votre santé me paraît robuste... nous vous prenons.

BALIVET
Comment ! vous me prenez ?

ADÈLE
Eh bien ! comme nourrice.

BALIVET (bondissant)
Comme nourrice ? Moi !

JUSTINE (qui est descendue)
Eh bien oui ! je m'en vais ! c'est vous qui me remplacez.

BALIVET
Vous remplacer ! mais c'est impossible ! je ne peux pas ! (à part) Et mon inventaire !

VEAULUISANT
Comment ! vous ne pouvez pas ? Vous n'allez pas avoir des caprices ? C'est une affaire entendue... Nous vous donnons 80 francs par mois... 20 francs à la première dent.

BALIVET
A ma première dent ?

VEAULUISANT
Eh non ! je m'en moque pas mal de votre dent ! A la première dent du petit ! et 20 francs quand on le sévrera.

BALIVET (à part)
Ah bien ! alors, il pourrait bien me les donner tout de suite.

ADÈLE
Maintenant, Justine va vous conduire dans votre chambre. Ah ! je dois vous dire que, comme nous sommes un peu à l'étroit ici, pour un ou deux jours, jusqu'à ce que Justine ait trouvé une place, on vous mettra dans la même chambre.

VEAULUISANT
Oui, cela vous est égal, n'est-ce-pas ? Vous coucherez dans le même lit !

BALIVET
Comment donc ! mais avec plaisir !

JUSTINE
Ah ! non ! merci ! pas de ça !

MÉDARD
Pristi ! ça n'est pas moi qui refuserais...

ADÈLE
Enfin ! vous vous entendrez ensemble !

JUSTINE
Oui, nous nous entendrons. Allons, venez nounou !

VEAULUISANT
C'est cela ! Ensuite, on vous présentera à Nestor ! Il fait sa sieste pour le moment.

BALIVET (à part)
Oui, compte là-dessus ! la chambre donne sur le jardin : je saute par la fenêtre et je file.
(Entre à droite à gauche, pan coupés.)

MÉDARD (à part, au fond, près de la porte dit pan coupé)
Ah ! quelle femme ! je vais lui faire des vers en nettoyant les miens !
(sort à gauche par le fond.)

Scène IX

(VEAULUISANT , ADÈLE)

VEAULUISANT
Ah ! cette fois, je crois que nous avons eu la main heureuse !... Est-elle bâtie ! Nestor aura là une nourrice !

ADÈLE
Oui, je crois qu'il sera bien nourri ! il en a besoin ! il est si fluet !

VEAULUISANT
Parbleu ! avec Justine ! Veux-tu que je te dise ! elle manquait de lait, Justine !

ADÈLE
Je n'en serais pas étonnée... tandis que celle-là !...

VEAULUISANT
Celle-là ! elle doit donner des 10 litres par jour, je vois ça tout de suite, moi, je suis un peu médecin ! Et puis ; elle n'est pas bordelaise comme Justine... C'est une bourguignonne...

ADÈLE
Eh bien ?

VEAULUISANT
Eh bien, depuis le phylloxera, le Bourgogne vaut bien mieux que le Bordeaux.
(Bruit de voix.)

ADÈLE ET VEAULUISANT
Quel est ce bruit ?

Scène X

MÉDARD (7) - BALIVET (8) - VEAULUISANT (8) - VEAULUISANT ET ADÈLE (1) - ADÈLE (7) - JUSTINE (8)
(LES MÊMES , MÉDARD , BALIVET)

MÉDARD (entrant avec Balivet)
Allons ! Venez ! appuyez-vous sur moi !

BALIVET (boitant)
Pristi ! je me suis tourné le pied.

VEAULUISANT
Qu'est-ce qu'il y a ?

MÉDARD
Ah ! Monsieur ! j'en suis encore tout retourné ! C'est mam'zelle Blanquette que je viens de surprendre en train d'enjamber...

VEAULUISANT ET ADÈLE
Quoi ?

MÉDARD
La balustrade de la fenêtre... elle a sauté dans le jardin ! a-t-on idée de cela ?...

VEAULUISANT
Ah ! malheureuse ! vous êtes folle ! Qu'est-ce qui vous a pris de sauter ?...

BALIVET
Ah ! mon Dieu ! je vais vous dire. C'est une habitude. Quand j'ai un moment à moi... alors, je saute par les fenêtres, c'est un exercice qui m'est recommandé pour mon lait ! Cela évite les dépôts...

MÉDARD
Ah ! oui... agitez avant de s'en servir !
(remonte à droite)

VEAULUISANT
Ah ! du moment que c'est par hygiène !

ADÈLE
Seulement, autant que possible, évitez de faire cela avec Nestor : mais j'y pense, il doit avoir terminé sa sieste !

VEAULUISANT
C'est vrai ! (appelle) Justine !

JUSTINE (de gauche ; pan coupé)
Monsieur ?

VEAULUISANT
Le petit est-il réveillé ?

JUSTINE
S'il est réveillé ! il y a une heure qu'il piaille.

ADÈLE
Eh bien ! vous allez le donner à Blanquette.

BALIVET
Hein ?

JUSTINE (sortant gauche, pan coupé)
Ah ! avec plaisir, par exemple !

ADÈLE
Il est deux heures... vous allez le promener.

BALIVET (bondissant)
Promener le moutard... moi ?

JUSTINE (rentrant)
Tenez ! voilà l'objet.

MÉDARD (à part)
Ah ! en voilà un qui ne s'embêtera pas !

JUSTINE
Allons ! enlevez le ballot !

BALIVET
Ah ! mais ! permettez ! je n'en veux pas.

JUSTINE (riant)
Puisque vous êtes nourrice !

VEAULUISANT
Vous allez lui faire faire un tour dans le village.

BALIVET
Dans le village !

ADÈLE
Oui, jusqu'à l'Église !

JUSTINE
La promenade habituelle !

BALIVET
A l'Église ! mais je ne sais pas où c'est : je ne suis pas de Courbevoie.

MÉDARD (avec empressement, remonte un peu et revient 1 près de la porte de gauche, 1er plan)
Je peux vous conduire...

VEAULUISANT
C'est inutile ! le petit connaît ! il y va tous les jours !

ADÈLE
D'ailleurs ! on vous indiquera ! Allons ! allez !

BALIVET (à part)
Allons ! allez ! allons ! allez ! il va falloir que je me promène avec ça dans les bras.

JUSTINE
Moi, je vais me présenter pour ma place chez le vétérinaire ! au revoir, madame Blanquette ! Bien du plaisir ! amusez-vous bien ! (à part) Pauvre Balivet ! Tire-toi de là comme tu pourras !
(sort fond à droite.)

VEAULUISANT (fond à droite)
Allons, viens, Adèle, allons nous habiller !

ADÈLE
C'est cela ! vous Médard, apprêtez-nous de l'eau chaude pour notre barbe !

MÉDARD
La barbe de Madame !

ADÈLE
Eh non ! la barbe de mon mari ! je dis notre, parce que nous sommes mariés en communauté de biens. (à Balivet) C'est entendu, nounou ! Jusqu'à l'Église ! pas plus loin !
(Adèle et Veauluisant partent par la droite, Médard gauche 1er plan.)

Scène XI

BALIVET (3) - MÉDARD (2)
(BALIVET , PUIS MÉDARD)

BALIVET (avec l'enfant dans les bras)
Jusqu'à l'Église ! quelle humiliation ! mon Dieu ! quelle humiliation ! non, mais me voyez-vous me promenant dans les rues de Courbevoie avec cet accessoire dans les bras ? Je sais bien qu'une fois dehors, je pourrai filer. Mais c'est ce crapaud ! je ne peux pas sortir sans lui ! et si je l'emporte, je serai poursuivi comme voleur d'enfants ! on m'accusera de détournement de mineur ! (l'enfant crie) Allons ! bon ! le voilà qui hurle ! Ah ! aimez donc les nourrices ! quand on m'y repincera ! (l'enfant crie) Eh bien oui ! c'est bien ! c'est bien ! qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ? Généralement, les nourrices ont un remède, mais moi, une nourrice sèche ! (crie) Ah ! mais il est embêtant ! (le berce) Ah ! ah ! ah ! ah ! me voilà bien, moi ! et mon inventaire qui ne se fait pas ! Ah ! ah ! ah ! ah ! et le patron qui m'attend avec tous les clercs ! Ah ! ah ! ah ! ah ! toute l'étude est là ! Quel pétrin ! mon Dieu ! enfin, allons promener le petit (remontant en berçant l'enfant). Ah ! ah !... ah ! ah ! (le petit hurle) Toi, si tu ne te tais pas, à la fin, je te flanque une trempe.
(Il a gagné le fond et se dispose à sortir, entre Médard.)

MÉDARD (venant de la cuisine, une bouillotte à la main)
Elle !... (haut) mam'zelle ! mam'zelle

BALIVET
Quoi ?

MÉDARD
Rien !... j'ose pas !

BALIVET
Eh bien ! alors ! fichez-moi la paix !
(sort, fond vers la gauche en berçant l'enfant) Do ! Do ! l'enfant do !...

Scène XII

MÉDARD (9) - VEAULUISANT (6) - BALIVET (2)
(MÉDARD , VOIX DE VEAULUISANT)

MÉDARD
Eh bien ! voilà ! j'ai pas osé ! je m'étais dit : j'oserai, en versant mon eau chaude... j'ai pas osé...

VEAULUISANT (voix)
Médard !

MÉDARD
Voilà, Monsieur ! Ah ! quelle femme ! Voilà une vraie femme !... C'est solide ! c'est ferme ! un vrai marbre ! en bois ! et ses pieds, donc !

VEAULUISANT (voix)
Médard !... mon eau chaude !

MÉDARD
Voilà, Monsieur ! Vous n'avez pas vu ses pieds... à dormir debout ! Elle ne peut pas tomber ! Elle est cent fois mieux que Justine et si j'osais lui parler... ce n'est pas elle qui m'enverrait promener.

VEAULUISANT (entrant de droite ; il est en manches, avec une serviette au cou)
Eh bien ! cette eau chaude ?

MÉDARD (continuant sans répondre à Veauluisant)
Ce n'est pas elle qui me dirait...

VEAULUISANT
Eh, bien ?

MÉDARD (tendant la bouillotte sans se retourner)
Allez vous coucher !

VEAULUISANT
Comment ? que j'aille me coucher ?

MÉDARD
Ah ! pardon ! ce n'est pas à vous que je parle.

VEAULUISANT
J'aime à le croire !
(il rentre avec la bouillotte dans la chambre.)

MÉDARD
Ah ! je veux !... Tiens ! qu'est-ce que j'ai donc fait de mon eau chaude ? Ah ! c'est vrai, je l'ai donnée à monsieur ! ah ! cette femme me fait perdre la tête !
(gagne la gauche)

BALIVET (entrant précipitamment du fond, son bonnet sur le nez, sa robe déchirée - l'enfant sous le bras)
Ouf !

MÉDARD (à part)
Elle ! je me risque ! (haut) Mam'zelle !

BALIVET
Flûte !

MÉDARD (à part)
Elle n'a pas l'air très bien disposée... mais je reviendrai
(il sort par la gauche.)

Scène XIII

BALIVET (17) - VEAULUISANT (17)
(BALIVET , PUIS VEAULUISANT)

BALIVET (seul)
Ouf ! c'est complet ! j'arrive à l'Église ! avec mon marmot dans les bras, je me sens taper dans le dos par un monsieur qui me demande le chemin. Je me retourne. C'était mon patron qui s'écrie : "Mais ! j'ai vu cette tête-là quelque part ! " Je pousse un cri, je le bouscule - il me rattrape par le pan de ma robe... craque... le morceau lui reste dans la main... Je détale et me voilà. Ah ! je suis dans un joli pétrin ! Enfin ! est-ce que je vais rester nourrice jusqu'à la fin de mes jours ? Avec cela, le petit va s'apercevoir que je ne le suis pas. Il va me trahir !

VEAULUISANT (entrant, survenant de droite ; il est en pantalon et gilet)
Sapristi ! ma boucle a craqué ! Hein ! Blanquette ? Comment êtes-vous déjà rentrée ?

BALIVET
Ah ! voilà ! c'est... c'est l'orage, Monsieur.

VEAULUISANT
L'orage ! il fait un temps superbe !

BALIVET
Ici, oui... mais sur la place de l'Église ! vous ne pouvez pas voir d'ici... ça tombe ! oh ! ça tombe !

VEAULUISANT
Il pleut ?

BALIVET
A verse, Monsieur. Des hallebardes ! grosses comme des petits pois !

VEAULUISANT
C'est très curieux ! mais il ne s'agit pas de cela : maintenant que vous avez promené le petit, vous n'êtes plus nourrice.

BALIVET
Ah ! enfin !

VEAULUISANT
Vous devenez femme de chambre !

BALIVET
Femme de chambre !

VEAULUISANT
Oui, vous allez me recoudre la boucle de mon pantalon : en mettant mes bottines qui ne voulaient pas entrer... j'ai tiré... j'ai fait : "Ouf ! " et ma boucle a craqué.

BALIVET (à part)
Comment, il va falloir recoudre maintenant ?

VEAULUISANT
Tenez ! là ! sur la cheminée ! vous trouverez des aiguilles et du fil...

BALIVET (ahuri)
Ah ! je trouverai ! (à part) Diable ! Diable ! Diable ! Diable ! Diable ! Tenez ! prenez-moi donc le petit ! ne le remuez pas trop ! car il dort !

VEAULUISANT (prend l'enfant)
Il ronfle même ! quelle précocité ! Ah ! ce sera un grand homme ! Eh bien ! trouvez-vous ?

BALIVET (cherchant à enfiler son aiguille)
Oui, voilà... seulement c'est pour enfiler : je vois double et je mets entre...

VEAULUISANT (prenant le fil et l'aiguille, donne l'enfant)
Allons ! donnez-moi ça ! Cela me connaît ! Ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il est donc arrivé à votre robe ?

BALIVET (à part, avec l'enfant)
Sapristi ! (haut) Oui, vous voyez... c'est ma robe...

VEAULUISANT
Parbleu ! je le vois bien que c'est votre robe ! mais cela ne m'explique pas...

BALIVET
Qu'il en manque une partie ? Eh bien !... Voilà ! j'ai rencontré un pauvre qui demandait l'aumône... peu vêtu... alors, j'ai fait comme saint Martin, je lui ai donné la moitié de ma robe...

VEAULUISANT
Oui ! il s'en fera un caleçon !... Ah ! tenez ! voilà votre aiguille ! (s'assied à gauche) Maintenant, recousez-moi cela... (reprenant l'enfant).

BALIVET
Cela serait plus commode si vous étiez debout.

VEAULUISANT
Ah ! c'est que le petit m'éreinte les bras.

BALIVET
Après tout, cela m'est égal. (Il coud la boucle).

VEAULUISANT (assis)
Bien fort, n'est-ce pas ? Cela craque tout le temps ! Aïe ! vous me piquez !

BALIVET
Ne faites pas attention ! c'est la pointe !

VEAULUISANT
Ne faites pas attention ! ne faites pas attention ! Aïe ! Comment, encore ! mais ah ! ça ! vous ne savez donc pas coudre ?

BALIVET (à part)
Dame ! on ne nous apprend pas ça à l'Etude !

VEAULUISANT
Eh bien ! Voyons ! ça y est-il ?

BALIVET
Cela y est : et je vous promets que cela tiendra !

VEAULUISANT
Merci ! (il se lève. Balivet qui a mis la boucle a trouvé moyen d'y prendre le barreau de la chaise, si bien que la chaise de Veauluisant reste attachée à V). Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qui me tire dans le dos ?

BALIVET
Sapristi ! Je vous ai cousu à la chaise !

VEAULUISANT (se tourne)
Triple buse, va ! C'est que cela tient (à Balivet, lui donnant l'enfant) mais prenez-moi donc Nestor...

Scène XIV

ADÈLE (6) - VEAULUISANT (3) - BALIVET (3)
(LES MÊMES , ADÈLE)

ADÈLE (entrant de droite les cheveux empapillotés, un seau dans chaque main)
Blanquette ! Blanquette ! (à Veauluisant) Ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce que tu as dans le dos ? Tu n'as pas vu ?

VEAULUISANT
Comment ? si je n'ai pas vu ! C'est Blanquette qui m'a cousu à la chaise !...

ADÈLE (déposant les seaux)
Ah ! mon pauvre ami ! Vite ! des ciseaux !

VEAULUISANT
Ouf, des ciseaux ! Vous n'entendez donc pas, Blanquette ?

ADÈLE (qui a pris des ciseaux sur la cheminée à droite)
En voilà ! attends ! ne bouge pas ! Je ne te ferai pas de mal !...
(enlève la chaise qu'elle met au fond.)

VEAULUISANT
Ouf ! ce n'est pas malheureux ! Ah ! c'est égal ! il vaut encore mieux faire ses affaires soi-même ! Satanée Blanquette ! C'est peut-être une bonne nourrice ! mais elle n'entend rien à la couture
(sort droite, 1er plan.)

BALIVET (à part)
Je voudrais bien t'y voir ! et puis zut ! si il n'a qu'à ne pas me faire coudre.

ADÈLE
Ah ! c'est intelligent ce que vous avez fait là ! mais, dites-moi, vous voyez ces deux seaux... vous allez les prendre... C'est l'heure du bain de Nestor. Vous allez courir chercher de l'eau au puits...

BALIVET
Chercher de l'eau ?...

ADÈLE
Eh bien oui, pour remplir la baignoire. Vite, allez !

BALIVET
Mais, madame...

ADÈLE
Je vous attends dans la salle de bains ! Dépêchez-vous !
(sort par la droite.)

Scène XV

BALIVET (17) - MÉDARD (17)
(BALIVET , PUIS MÉDARD)

BALIVET
Allons ! bon ! me voilà passé baigneur ! Ah ! quel métier ! mon Dieu ! (l'enfant crie) Ah ! tu commences à m'agacer, toi ! une fois, c'est peut-être drôle, mais il ne faut pas en abuser ! (il hurle) Veux-tu te taire ! Attends un peu ! (courant au placard du fond et l'ouvrant - il éternue) Pristi ! que ça sent le poivre, là-dedans... après tout, ça conserve ! (il met l'enfant dans le placard) Là ! comme ça, il ne fera pas de bêtises, pendant que je ne serai pas là ! (avec résignation, prenant les seaux) maintenant, allons au puits !

MÉDARD (entrant de gauche, un papier à la main et lisant)
Oh ! Blanquette ! que je voudrais que tu m'aimâsses. Je sens que je m'aimerais, si j'étais à ta place. Ah ! c'est pas mal (apercevant Balivet) Oh ! où allez-vous ?

BALIVET
Chercher de l'eau, parbleu ! pour le bain du petit.

MÉDARD
Chercher de l'eau ? Vous fatiguer ! mais je ne souffrirai pas ! Voulez-vous bien me donner ça !

BALIVET
A la bonne heure ! il est complaisant au moins, celui-là !

MÉDARD
Ah ! mais ! (à part) Ah ! qu'elle est belle, tout de même, cette femme !

BALIVET (à part)
Qu'est-ce qu'il a à me regarder comme ça ?

MÉDARD (à part)
Ah ! ma foi, tant pis, je me lance ! (Haut) Mam'zelle...

BALIVET (à part)
On dirait qu'il me fait de l'œil !

MÉDARD
Mam'zelle Blanquette !
(il lui porte une botte.)

BALIVET
Eh bien ? Qu'est-ce qui vous prend ?

MÉDARD
Votre cœur ne vous dit rien ?
(il lui porte une nouvelle botte.)

BALIVET (à part)
Ah ! ça ! C'est un maître d'armes ! (haut) Qu'est-ce que vous avez ?

MÉDARD
Ce que j'ai ? J'ai que je ne peux plus me taire, il faut que j'éclate !

BALIVET
Hein ? Vous êtes chargé ?

MÉDARD
Enfin ! je suis bête ! idiot !

BALIVET
Ça se voit !

MÉDARD
Mon cœur n'a pu rester insensible à tant de charmes... je vous aime.

BALIVET
Comment ?

MÉDARD
J'ai été jusqu'à vous faire des vers : les voilà ! vous les lirez !

BALIVET
Des vers ! à moi ?

MÉDARD
Oui, je suis devenu poète pour vous. Ah ! c'est que vous ne savez pas jusqu'où va mon amour. Mais ne craignez rien, c'est pour le bon motif... Je viens vous offrir mon nom...

BALIVET (à part)
Il aime les nourrices !

MÉDARD
Vous vous taisez ! vous n'en voulez pas ?

BALIVET (à part)
Ah ! mais il m'ennuie !

MÉDARD
Blanquette !

BALIVET
Zut !

MÉDARD
Ah ! Blanquette ! Votre main ! accordez-moi votre main !

BALIVET
Ah ! quelle scie ! (lui donnant un coup de pied) Tiens, prends !
(il prend les seaux et remonte au fond)

MÉDARD
Mais c'est pas votre main... c'est votre pied... il y a maldonne. (le suit) Voyons, Blanquette !

BALIVET
Ah ! mais, vous m'agacez, à la fin !

MÉDARD (il lui prend la taille)
Ma petite Blanquette !... votre main !

BALIVET (le giflant)
Eh bien ! tiens ! la voilà ma main ! a-t-on jamais vu !
(sort...)

MÉDARD
Ah ! quelle giroflée à cinq feuilles !

Scène XVI

MÉDARD (3) - JUSTINE (3)
(MÉDARD)

(PUIS JUSTINE.)

MÉDARD
Mâtin ! elle a une fière poigne, pour une femme ! ça n'est pas naturel !

JUSTINE (entrant du fond)
Eh bien ! me voilà bien, moi !...

MÉDARD
Justine ! qu'est-ce qu'il y a ?

JUSTINE
Je viens de chez le vétérinaire ! un pingre ! il m'a interrogée ! Il m'a demandé mes certificats : il m'a même fait essayer par le petit, après quoi il m'a dit : "Non, décidément, j'aime mieux une chèvre : il n'y a pas de gages à payer."

MÉDARD
Oui ! et avec le trop plein, on peut faire des fromages...

JUSTINE
C'est égal : avec tout ça, je suis sans place, moi !
(Remonte un peu.)

Scène XVII

ADÈLE (7) - JUSTINE (5) - TOUS (1) - MÉDARD (3) - MÉDARD ET JUSTINE (1)
(LES MÊMES , ADÈLE)

ADÈLE
Eh bien, voyons et ce bain ? Blanquette ! Elle n'est pas là ! Hein ? Justine ?

JUSTINE
Oui. Je venais chercher mes hardes.

ADÈLE
Vous n'avez pas vu Blanquette ! C'est insensé ! elle devait aller chercher de l'eau ! Qu'est-ce qu'elle fait ?
(on entend l'enfant éternuer dans le placard.)

TOUS (ensemble)
A vos souhaits !

ADÈLE
Vous vous êtes enrhumée, Justine ?

JUSTINE
Ce n'est pas moi, c'est Médard.

MÉDARD
Pas du tout, c'est Madame.
(Nouveaux éternuements.)

ADÈLE
Encore ! Ah ! ça... Qu'est-ce que c'est que ça ?

MÉDARD
On dirait que ça sort du placard.

JUSTINE
C'est les rats !

MÉDARD (qui entend "scélérat")
Moi !

JUSTINE
Non, je dis : "c'est les rats".

ADÈLE (va ouvrir le placard)
Il faut mettre des pièges : (poussant un cri) Ah !

MÉDARD ET JUSTINE
Quoi ?

ADÈLE
Mon Dieu ! mon fils dans le placard !

JUSTINE
On a mis Nestor au poivre...

ADÈLE
Oh ! c'est une indignité ! A-t-on jamais vu une nourrice pareille ! mon pauvre chéri (elle embrasse le petit). Tenez, Justine, portez-le dans son berceau.
(Justine sort l'enfant et revient aussitôt sans lui.)

Scène XVIII

VEAULUISANT (8) - ADÈLE (6) - JUSTINE (6) - MÉDARD (6) - ADÈLE ET MÉDARD (1)
(LES MÊMES , V EAULUISANT ACCOURANT DE DROITE)

VEAULUISANT (un télégramme à la main)
Adèle, Adèle ! Ah ! te voilà ! Tiens, lis !

ADÈLE
Un télégramme (lit) : "Pars de Mâcon ! arriverai demain soir ! Blanquette Mitouflet."

JUSTINE (Au-dessus remonte, et descend)
Aïe ! aïe ! ça se gâte !...

ADÈLE
Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire ?

VEAULUISANT
Ça veut dire qu'elle arrivera demain soir.

MÉDARD
Demain soir !

ADÈLE
Eh bien, alors, qu'est-ce que c'est que cette nourrice-là ?

VEAULUISANT
Ah ! ça, je te le demanderai, par exemple !

MÉDARD
C'est donc une fausse Blanquette ?

VEAULUISANT
Nous allons bien savoir ! (appelle) Blanquette ! (Veauluisant va dans la chambre de Justine, entre et ressort aussitôt avec les vêtements d'homme de Balivet) Ah ! mon Dieu !...

ADÈLE
Qu'y a-t-il ?

VEAULUISANT
Tiens ! regarde ce que je viens de trouver !

JUSTINE (à part)
Les frusques de Balivet, saprelotte !

ADÈLE ET MÉDARD
Des vêtements d'homme !

VEAULUISANT
Mais à qui ? à qui ? Ah ! une carte : (lit) "Balivet, clerc de notaire."

MÉDARD
Balivet ! c'était !... et moi qui lui ai demandé sa main ! (à Veauluisant) Il y a "Balivet".

ADÈLE
Vous le connaissez ?

MÉDARD
Si je le connais... mais c'est le clerc à Justine !

JUSTINE
Veux-tu bien te taire !...

MÉDARD
Non ! je ne me tairai pas. Le bonhomme du Luxembourg ! je savais bien que j'avais vu un homme !

JUSTINE
Animal ! va !

VEAULUISANT
Quoi ! c'était lui, qui...

MÉDARD
Osez donc le nier...

JUSTINE
Eh ! je ne le nie pas, puisque je ne peux pas faire autrement.

ADÈLE
Mais alors, ce costume...

JUSTINE
Un déguisement ! c'est ma robe, parbleu ! Ma robe de dimanche
(redescend avant-scène droite.)

VEAULUISANT
Ta robe ! Une robe du Bon Marché ! très chère... à 42 francs, que je t'ai donnée... Ah ! canaille !
(à Adèle) Tu ne sais pas ce qu'il en a fait ! il en a donné la moitié, à un pauvre. Ça ne m'étonne pas qu'il soit si large ! Ah ! gueux ! Ah ! gredin ! Où est-il ?

Scène XIX

BALIVET (9) - VEAULUISANT ET ADÈLE (1) - VEAULUISANT (6) - JUSTINE (5) - MÉDARD (3) - ADÈLE (1)
(LES MÊMES , BALIVET)

BALIVET
Il ne manquait plus que ça... j'ai laissé tomber mes deux seaux dans le puits.

VEAULUISANT ET ADÈLE
Ah ! le voilà !

VEAULUISANT
Arrêtez-le !

JUSTINE (remonte vers le fond et reste au-dessus)
Sauve qui peut !

MÉDARD
Nous le tenons !

BALIVET (ahuri)
Qu'est-ce qu'il y a ?

VEAULUISANT
Rends-moi le bonnet, filou... rends-moi la robe !
(le déshabille.)

ADÈLE
Mettez-le tout nu !

JUSTINE (au-dessus)
Eh ! Eh ! elle ne s'embête pas.

BALIVET
Tout nu !... mais voulez-vous bien me laisser tranquille !

VEAULUISANT
Là ! voilà qui est fait !

BALIVET
Voilà qui est fait ! voilà qui est fait ! Mais je gèle, moi !...

MÉDARD
Espèce de clerc, va !...

BALIVET (en caleçon et en gilet)
Mais enfin, m'expliquerez-vous ?

VEAULUISANT (lui mettant la carte sous le nez)
Tiens !

BALIVET (à part)
Pincé !...
(haut) Eh bien, après tout, j'aime mieux cela ! Voilà assez longtemps que je suis nourrice ! Je ne me sens rien de ce qu'il faut pour ce métier-là !

MÉDARD (navré)
C'était un homme ! Je n'ai décidément pas de veine avec les femmes !
(gagne l'extrémité gauche)

JUSTINE (descend à Balivet)
Ah ! dites donc ! Je suis sans place... m'offrez-vous toujours vos 45 francs ?

BALIVET
Ah ! non !... Ah ! non !... par exemple ! J'en ai assez des nourrices... J'y renonce !

JUSTINE
Girouette, va !...

VEAULUISANT
Et maintenant... nous vous rendons votre liberté, monsieur, sortez !

BALIVET
Comme cela ? Mais je ne peux pas sortir en caleçon ?

VEAULUISANT
Tenez ! voilà vos nippes !

BALIVET (s'habillant)
Enfin ! je cours faire mon inventaire ! Il n'est que temps !

JUSTINE
Et moi, je retourne au pays... voir mon mari... Je commence à n'être plus nourrice... Je vais me refaire... (FIN)

Résumé & indications

« Monsieur Nounou » est une machine de comédie typiquement feydalienne, construite sur le quiproquo, la fuite en avant et la virtuosité des rapports de force. Une simple confusion d’identité fait basculer la pièce dans un délire parfaitement maîtrisé : un clerc de notaire se retrouve enrôlé malgré lui comme nourrice, tandis que chacun des personnages s’enferre dans ses certitudes, ses soupçons et ses emballements. Pour les comédiens comme pour les metteurs en scène, la pièce offre un terrain de jeu d’une précision redoutable, où chaque réplique doit avancer l’action, nourrir la tension et préparer le prochain retournement.

Le plaisir du texte repose d’abord sur le rythme. Feydeau demande une écoute constante, une articulation claire du comique de mots et une mécanique d’entrées, de sorties et d’objets parfaitement réglée. Rien n’est gratuit : le baquet, la robe, le fusil, le télégramme, le placard, l’enfant lui-même deviennent les moteurs d’une cascade d’accidents. Le jeu doit rester vif sans jamais se précipiter au détriment de la compréhension. La rapidité feydalienne n’est pas une agitation floue ; c’est une précision musicale, où l’on entend les intentions, les reprises, les malentendus et les décalages de statut entre maîtres et domestiques.

La pièce repose aussi sur un comique de caractère très marqué. Justine, médium de bon sens et d’insolence, tient la maison par sa lucidité pratique et son impertinence. Médard, amoureux jaloux, grand manœuvrier maladroit, apporte une énergie brouillonne et fantasque. Adèle et Veauluisant, eux, incarnent un couple de maîtres persuadés de leur bon goût et de leur autorité, mais sans cesse contredits par la réalité. Quant à Balivet, il est au cœur du vertige : pris dans un rôle qu’il n’a pas choisi, il traverse la pièce en louvoyant, improvisant, niant, s’adaptant, et finit par révéler toute la fragilité du masque social. Les interprètes auront tout intérêt à jouer ces figures sans les réduire à des silhouettes : chez Feydeau, l’excès naît toujours d’une vérité de départ.

La mise en scène gagnera à souligner la dimension de piège. Le salon de Courbevoie devient un espace d’enfermement, presque un laboratoire, où l’ordre bourgeois se retourne contre lui-même. La circulation des corps, des regards et des objets doit rendre visible la pression qui monte scène après scène. La présence de l’enfant, souvent hors champ, parfois caché, parfois criant, est essentielle : elle constitue à la fois l’enjeu concret de l’action et le ressort du chaos. De même, le déguisement de Balivet en nourrice doit être traité non comme un simple gag visuel, mais comme un point de bascule où la pièce révèle sa folie administrative, morale et amoureuse.

Enfin, « Monsieur Nounou » exige une grande exigence de ton. Le texte est léger, mais jamais insignifiant ; insolent, mais d’une composition d’horlogerie. Il faut éviter d’appuyer le « boulevard » au sens le plus mécanique du terme pour retrouver ce qui fait la singularité de Feydeau : une intelligence féroce des rapports humains, une cruauté joyeuse, et une précision presque chorégraphique du désastre. Lorsqu’elle est jouée avec rigueur, cette pièce devient un véritable tourbillon scénique, où chaque personnage, croyant manipuler les autres, se retrouve peu à peu manipulé par la situation elle-même.

Taille des rôles

10 personnages, 6 830 mots de répliques. Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.

PersonnageRépliquesMotsPart du texteParole
BALIVET 117 1 891
27,7 %
≈ 14 min
JUSTINE 108 1 551
22,7 %
≈ 11 min
VEAULUISANT 107 1 473
21,6 %
≈ 11 min
MÉDARD 97 1 275
18,7 %
≈ 9 min
ADÈLE 49 607
8,9 %
≈ 4 min
ADÈLE ET VEAULUISANT 2 10
0,1 %
≈ 1 min
VEAULUISANT ET ADÈLE 3 9
0,1 %
≈ 1 min
TOUS 2 7
0,1 %
≈ 1 min
ADÈLE ET MÉDARD 1 5
0,1 %
≈ 1 min
MÉDARD ET JUSTINE 1 2
0 %
≈ 1 min