Vous faites partie d'une troupe ? Créez gratuitement sa fiche : spectacles, agenda, recrutement, et toute l'organisation de la troupe (membres, disponibilités, textes).
(Un vestibule. Au fond, la porte du salon. À droite, premier plan, porte d'entrée. À gauche, premier plan, une porte donnant sur les appartements de Laurence. À droite de cette porte, un cordon de sonnette. Dans le pan coupé de gauche, autre porte donnant sur les appartements de Cocarel. Au fond, un peu à gauche de la porte du salon, un paravent ; adossée au paravent, une chaise ; contrele pan coupé de droite, une table carrée ; au milieu de la scène, une baignoire, quelques chaises légères d'antichambre.)
(ADÉLAÏDE, CATULLE PORTANT UN SEAU.)
ADÉLAÏDE(un bougeoir à la main. ) Allons, un peu de courage, c'est le dernier...
CATULLE C'est pas malheureux ! (Il vide le seau dans la baignoire.)
ADÉLAÏDE Ah ! c'est fini... ouf ! (Elle s'assied avec lassitude.)
CATULLE Hein !... ah ! oui, ça a dû te fatiguer...
ADÉLAÏDE Ah ! allez, Monsieur Catulle, c'est dur d'être femme de chambre...
ADÉLAÏDE Eh ! bien, dites... oui le demi... j'étais placée dans le demi... chez une cocotte, dites... j'ai voulu être chez une femme honnête. Ah bien, dites, on vous fait porter l'eau, chez les femmes honnêtes... v'là ce que c'est que de déroger...
CATULLE Comment, tu as servi chez une cocotte ? (Avec envie.) Oh ! tu as de la chance !
ADÉLAÏDE Ah ! dites, c'est que c'était joliment plus agréable chez elle ! D'abord, je n'étais pas seule... il y avait Benoît, le valet de pied, qui était aussi l'oncle de Madame, quand il y avait des étrangers...
ADÉLAÏDE Parole ! J'ai même jamais pu savoir si c'est son domestique qui lui servait d'oncle ou son oncle qui lui servait de domestique. Enfin, n'importe ! l'ouvrage allait joliment plus vite... Vous pensez, à nous deux !
ADÉLAÏDE Oui... oh ! depuis quelques temps elle ne me satisfaisait plus...
CATULLE Voilà bien ma guigne, moi qui voudrais tant connaître une cocotte... Tiens !... il y a Badingeard, un de mes copains au collège, qui en a une, lui... eh bien ! tu n'as pas idée comme ça le pose ! quand il passe on dit : "Tiens ! voilà Badingeard, celui qui a une cocotte"... Et il est le premier de sa classe,... lui ! il a de la chance. Dis-moi, elle était jolie, ton ancienne maîtresse ?
ADÉLAÏDE Mon Dieu, le soir,... oui,... mais le matin... oh ! toc !
CATULLE Ah ! le matin, ça je m'en fiche,... pourvu que le soir... comme c'est pour les élèves, pour embêter Badingeard !... ah ! ah !... dis, tu ne peux pas me présenter tout de même ? ah ! dis ! mais tu sais, je paierai,... je sais que cela coûte de l'argent... Badingeard me l'a dit...
CATULLE Oh ! avec de l'argent, on arrive à tout,... même avec une cocotte ! et dire que je n'en ai jamais connu, moi !... une fois, j'ai bien cru cependant, on m'avait dit : "Voici, c'en est une !" eh bien ! oui ! Elle m'a demandé 10 louis. J'ai bien vu que c'était une femme du monde.
ADÉLAÏDE(qui, pendant toute la scène, a arrangé les divers objets nécessaires au bain, plie le peignoir de Laurence.) Allons ! Il ne faut pas désespérer, monsieur Catulle... Voyons ! tout est prêt ! Madame va pouvoir prendre son bain.
CATULLE Son bain !... alors, ce bain est pour ma cousine ?...
LAURENCE Ah ! Catulle, ce n'est pas pour te chasser, mais je vais prendre mon bain !
CATULLE Je comprends, ma cousine. (À part.) Décidément, elle ne m'aime pas.
LAURENCE(trempant ses doigts dans l'eau. ) Oh ! mais vous êtes folle, ma fille ! mais c'est de l'eau bouillante !
ADÉLAÏDE Oh ! Quand Madame sera dans le bain, cela aura le temps de refroidir. Madame sait que quand c'est chaud, ça refroidit ; quand c'est froid, ça ne se réchauffe pas.
LAURENCE Ah ! il paraît que vous avez fréquenté M. de la Palisse.
ADÉLAÏDE Ah ! Madame, c'est une calomnie ! Dieu merci !... j'ai des principes !...
COCAREL Eh bien, quoi ! dans une armoire ! (Il hausse les épaules.) Là, je suis correct ! Regardez ces gants ! Est-ce assez pur ? Voyons, en me voyant ainsi, qu'est-ce que vous diriez si vous étiez femme ?
ADÉLAÏDE Ah ! que ce doit être bon des étourdissements légitimes !
LAURENCE Décidément non, je ne prendrai pas de bain, je rentre chez moi, vous pouvez monter vous coucher ; moi, je vais en faire autant. (Adélaïde la conduit jusqu'au seuil de sa porte.)
ADÉLAÏDE Une bonne nuit pas là-dessus et il n'y paraîtra plus. Pauvre petite femme ! Et dire que cela pourrait m'arriver, à moi aussi, si je me mariais. Cela pourrait même m'arriver sans cela ! Mais, bernique ! ... pas si bête ! on a l'œil. (Allant à la baignoire.) Oui, mais avec tout ça, Madame ne prend pas son bain, un bain si apaisant. Quel coulage ! Voilà un bain perdu... Oh ! quelle idée... il est encore tout chaud, Madame est couchée, Monsieur est sorti, ma foi... si je... Eh, allez donc !... (Elle déboutonne son corsage.) Comme cela, il n'y aura rien de gâché ! (On entend le bruit d'une clef tournant dans la serrure de la porte de droite premier plan.) Mon Dieu ! quelqu'un ! Ce doit être Monsieur ou Monsieur Catulle... (Elle éteint sa bougie et se cache derrière le paravent.)
COCAREL Pristi ! il fait noir comme dans un four !
ADÉLAÏDE(à part. ) C'est Monsieur, je ne me trompais pas.
COCAREL Où a-t-on mis les bougies ? (il cherche à tâtons) Oh ! je suis furieux ! (Il se cogne contre un meuble.) Pardon ! Il n'y a qu'à moi, il n'y a qu'à moi qu'il en arrive de pareilles ! Non, c'est énorme ! (Il se cogne contre un autre meuble.) Pardon ! À peine suis-je descendu que le concierge m'appelle et me dit : "Il y a une lettre pour Monsieur"... Je reconnais l'écriture ; qu'est-ce que c'est, me dis-je ? Je romps, je romps le cachet et je lis.
COCAREL(machinalement. ) T'as pas fini ! hein ! les oreilles m'ont corné... je lis... ; "Mon gros So...", elle m'appelle toujours son gros So..., abréviation de Sosthène. "Mon gros So, ne viens pas ce soir, mon singe m'emmène chez Bidel." Comme s'il ne pouvait pas se dispenser de ces réunions de famille. C'est énorme ! Je suis furieux !... Dieu que c'est embêtant !...
ADÉLAÏDE(à part. ) Est-ce qu'il ne va pas s'en aller ?
COCAREL Avec tout ça, je ne trouve pas les bougies. (Il se cogne dans la baignoire.) Crac ! allons bon !... Comment ; ma femme a déjà pris son bain ?... Oh ! elle aura changé d'idée. C'est si capricieux les femmes ! Elle a fait préparer son bain et puis elle ne l'a pas pris... C'est bien ça !... non, c'est énorme ! enfin ! (Il se dirige vers la chambre.) Allons, je trouverai de la lumière chez moi.
ADÉLAÏDE Ouf ! j'ai cru qu'il allait coucher là. Me laissera-t-on enfin prendre mon bain bien tranquillement. (Elle rallume sa bougie.) Allons, Monsieur est rentré chez lui... Je crois qu'on peut y aller carrément (Elle retire son corsage.) Ciel ! (on entend tousser dans la chambre de Cocarel.) Ciel ! Monsieur ! encore lui ! ah ! en voilà une colle ! (Elle éteint la bougie et se réfugie derrière le paravent.)
(Cocarel entre, une bougie d'une main, une bouillotte d'eau chaude de l'autre. Il est en pantalon eten pantoufles et tient sa robe de chambre sous le bras.)
COCAREL Il m'est venu une idée... Je me suis dit "Voilà un bain qui ne fait rien... qui me tend les bras. Eh, bien ! je vais le prendre." (Il pose sa bougie sur la chaise qui est contre le paravent.) Et, ma foi ! je viens prendre mon bain ! (Il verse l'eau de la bouillotte dans le bain.)
ADÉLAÏDE(à part. ) Eh bien ! qu'est-ce qu'il fait ?
COCAREL J'ai toujours des idées excellentes, moi (Il trempe ses doigts dans le bain.) Ah ! l'eau est exquise ! pas trop chaude, cela ne pourra me faire que du bien !
ADÉLAÏDE Hein ! Il va prendre son bain ? en voilà une idée. Si je pouvais m'échapper. (Elle souffle la bougie.)
COCAREL Hein ! ma bougie qui s'est éteinte. Qu'est-ce que ça veut dire ? Il n'y a rien d'ouvert, cependant !
ADÉLAÏDE Comme cela je pourrai profiter de l'obscurité ! (Elle sort de derrière le paravent, sur la pointe des pieds.)
COCAREL Non, cela n'est pas naturel, je vais rallumer.
ADÉLAÏDE Oui, si tu trouves des allumettes. (Elle met la boîte dans sa poche.)
COCAREL Ah ! je te tiens ! (Il lui passe la main sur la figure.) Nous allons bien voir !... une femme !... Ah ! tu vois bien que c'est toi, c'est inutile de te cacher, je te reconnais. Voilà bien ton nez !... ta taille ! ... je reconnais ta taille. Ainsi ce n'est pas la peine,... et puis, est-ce qu'un mari ne reconnaît pas toujours sa femme, même au milieu de l'obscurité ?...
ADÉLAÏDE Ah ! ma foi tant pis ! c'est le seul moyen de m'en tirer.
COCAREL Voyons !... finis cette plaisanterie !... Dis-moi, n'est-ce pas que c'est toi ?
COCAREL Parbleu ! je n'ai pas besoin de voir clair !... Mais tu sais que l'obscurité te change la voix ; mais comment ne dors-tu pas à cette heure ? Qu'est-ce que tu fais là ?
ADÉLAÏDE(bas. ) Rien !... je ne sais,... j'étais couchée,... tout à coup, je me suis dit : "Je vais faire six fois le tour du vestibule". Alors, je n'ai plus tenu,... je me suis levée, et voilà ; je suis en train de faire six fois le tour du vestibule.
COCAREL Mais tu as bien fait,... tu as bien fait. Tous tes caprices, il faut te les passer, entends-tu ?... Tu n'as pas d'autre fantaisie ?
ADÉLAÏDE(bas. ) Mon Dieu ! non... ah, si !... j'ai trouvé que nous ne payions pas assez cette bonne Adélaïde qui me sert si bien. Alors j'ai résolu de l'augmenter. (À part.) Pas bête, ça !
COCAREL Comment, tu veux ?... oh ! À quoi ça sert ? Elle ne se plaint de rien, cette fille... Il ne faut pas habituer les domestiques à ces choses-là.
COCAREL Voyons, c'est ridicule, demande autre chose. Veux-tu que je te mène demain à la Tour Eiffel ?
ADÉLAÏDE(bas. ) Non, je veux qu'on augmente Adélaïde, là !
COCAREL Là ! là ! je l'augmenterai... Tu es là à crier tout bas. Calme-toi, voyons, qu'est-ce qu'elle a par mois ? 70 francs. Eh bien ! je lui en donnerai 72 ; là, es-tu contente ?
ADÉLAÏDE 72 ! ah, bien !... t'es vraiment rapiat !
COCAREL Hein ! comment dis-tu ?... En voilà un argot !... Qu'est-ce qui t'a appris ce langage ?
ADÉLAÏDE(interloquée. ) Mais... ma mère. Il paraît que dans la vie, il est bon de savoir parler plusieurs langues.
COCAREL Allons, poupoule, sois gentille, va te coucher, je vais allumer et te reconduire jusque chez toi...
ADÉLAÏDE(vivement. ) Non, non, n'allume pas !... (À part.) Il ne manquerait plus que ça !... (Haut.)... Non ! non, j'aime mieux l'obscurité, je rentrerai toute seule.
COCAREL Mais si, attends... Où y a-t-il des allumettes ?
LAURENCE Il n'y a pas de Loulou !... Ainsi, voilà tout ce que vous trouvez à dire pour votre défense... ! "Voyons Loulou", et vous trouvez que cela suffit ?
COCAREL Eh bien ! non, voilà... à première vue, n'est-ce pas, cela a l'air un peu... eh bien ! pas du tout...Tu vas voir,... c'est très naturel.
COCAREL Non, ce n'est pas ce que je voulais dire... Enfin, tiens ! justement nous étions en train de tirer à la courte paille pour savoir qui passerait le premier. Tu vois !
LAURENCE Ah çà ! tu es cynique... comment ! je vous prends en flagrant-délit, je vous trouve, là, tous les deux en tête à tête, au milieu de l'obscurité, et vous voudriez me faire croire !...
COCAREL(avec conviction) Ah ! quelle fâcheuse idée j'ai eu de vouloir prendre ce bain !
LAURENCE Savez-vous bien que je puis vous traîner devant les tribunaux !... Lisez le Code, article 339.
LAURENCE Oui, Monsieur !... et c'est moi qui vous la chercherai, votre femme de chambre,... une femme sérieuse,... une femme mûre,... et je sais où j'irai vous la prendre.
COCAREL Non ! mais c'est fou !... mais c'est qu'il n'y a aucune raison !... et avec ça, elle ne veut rien entendre, impossible de m'expliquer. Aussi que le diable emporte cette Adélaïde ! Comment me tirer de là, mon Dieu !
CATULLE C'est stupide ! J'arrive d'une brasserie du quartier d'où l'on m'a mis à la porte. Il paraît qu'on ne laisse pas entrer les collégiens. C'est vexant pour l'uniforme.
COCAREL(à part. ) Oui ! ah, quelle idée !... (Haut.) Ah ! bien ! tu arrives à propos, je puis avoir confiance en toi, n'est-ce pas ?
CATULLE Ah bien ! il s'en va... ah çà ! qu'est-ce que tout ça veut dire ?... il veut que je fasse la cour à sa femme, lui, le mari !... c'est pouffant ! Oui, seulement, il m'a dit : "en tout bien, tout honneur" ; jusqu'où cela va "en tout bien, tout honneur" Ah ! bien ! Je verrai bien jusqu'où je pourrai aller. C'est égal, il est très délicat, Sosthène, de m'avoir fait cette proposition,... parce que sans cela, cela ne me serait jamais venu de moi-même. J'aurais cru être indiscret... ah ! pristi, faire la cour à Laurence. Mais j'en ai tellement envie que je pourrai jamais y arriver !... ah ! sans cela ! (Il remonte dans le fond.)
LAURENCE(très agitée. ) Allons, je n'ai que ce moyen, c'est osé !... mais, monsieur Cocarel, c'est vous qui l'aurez voulu !
CATULLE(à part) Son front s'est plissé ! j'ai été trop loin. (Haut et vivement.) Oh ! mais cela ne prouve rien, vous savez, ma cousine, parce que les pions, c'est si désagréable, si embêtant qu'on aime n'importe qui mieux qu'eux. Ainsi...
LAURENCE Hein !... eh bien, vous avez une façon de me faire la cour, par exemple.
LAURENCE(embarrassée. ) Dame ! Je croyais,... je pensais,... mais, mettons que je n'ai rien dit !
CATULLE Ah ! Mais si !... mais si, ma cousine. Vous avez bien dit. Ah ! c'est que je suis si timide !... et je vous trouve tellement jolie que je perds la tête quand je vous vois. Oui ! j'avais toujours l'intention de vous dire combien je vous trouvais belle !... mais je n'osais jamais.
LAURENCE(avec un soupir de satisfaction. ) Allons donc !
CATULLE Ah ! cela vous fâche, je le vois bien ! et j'ai eu tort de parler. Je ne vous dirai plus rien.
LAURENCE Mais si, mais si ! (À part.) Et ma vengeance, alors ?
CATULLE Comment, vous permettez ? Ah ! que vous êtes bonne, ma cousine. Alors, vous ne me repoussez pas ?... Vous voulez bien que je vous dise que je vous aime ?...
CATULLE Ah ! si j'avais pu savoir !... Ah !... il y a longtemps que je vous aurais avoué ce que je n'osais vous dire. Mais vous vous montriez si froide avec moi.
CATULLE Oh ! Mais cela m'est égal. Maintenant que je sais à quoi m'en tenir, je suis heureux !... Je sais que je ne vous suis pas indifférent,... que je puis avoir de l'espoir !...
LAURENCE De l'espoir ?... Ah ! taisez-vous, Catulle !... si mon mari vous entendait...
CATULLE Ah ! cela lui serait bien égal !... nous sommes très bien ensemble. (Avec feu.) Ah ! Laurence ! Combien nous allons nous aimer, à présent !... nous nous verrons souvent ! Tenez ! voulez-vous aller demain au Palais-Royal avec moi, dites ?
CATULLE Ne refusez pas,... c'est moi qui offre. Ah ! Laurence, Laurence, que je suis content ! et comme les élèves m'envieront au collège quand ils sauront ma bonne fortune.
CATULLE Ah ! vous pensez bien que je vais leur raconter tout cela. Et c'est cela qui enfoncera Badingeard (Illui prend la main.) Ah ! ma cousine, je vous aime !... je vous aime !... Laissez votre main dans ma main, laissez-moi vous presser sur mon cœur.
CATULLE Je veux m'enivrer de vos regards, de vos sourires ; votre voix m'enchante ! Tout en vous me charme et me séduit ! et je vous trouve belle ! (Il se met à genoux.)
LAURENCE Ah ! mon Dieu !... (Très digne.) Mais Monsieur ! Mais vous me faites une déclaration ?
CATULLE(toujours à genoux. ) Ah bien ! oui, cela en a l'air.
LAURENCE Comment, vous osez ! Oh !... c'est trop fort !... Taisez-vous ! Il ne m'est pas possible d'en entendre davantage !... Taisez-vous, ou j'appelle !...
CATULLE(marchant sur les genoux. ) Vous ne ferez pas cela.
COCAREL Savez-vous bien que je puis vous traîner devant les tribunaux ?... Je pourrais vous tuer même tous les deux. Le Code m'en donne le droit,... car votre cas est prévu. Oui, Madame. (À Catulle.) Oui, Monsieur. Lisez le Code pénal, article 300 je ne sais pas combien. Ma femme vous donnera le numéro, sa mère le lui a appris.
COCAREL Oui, je pourrais tout cela ; mais ce serait causer un scandale que je redoute... (À Catulle.) Monsieur, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
COCAREL(bas) Tais-toi donc ! Je te dis que c'est pour rire. (Haut.) Demain, Monsieur, au petit jour, au bois de Vincennes...
LAURENCE Ah ! Dieu du ciel ! il veut se battre avec cet enfant ! il veut le tuer ! Ah ! ce serait horrible ! (À Cocarel.) Non, vous ne ferez pas cela, je ne veux pas !...
LAURENCE(brusquement, levant les bras au ciel. ) Ah ! vous m'écouterez, Monsieur...
COCAREL(dramatique. ) Allez, Madame, tout est fini entre nous ! Je rentre dans mon appartement, et demain je retourne chez ma mère.
LAURENCE Voyons, Sosthène, tout cela n'est pas sérieux, voyons ! Je vous jure qu'il ne s'est rien passé et que nous sommes innocents.
COCAREL Ah ! cessez cette comédie, Madame ! Dieu merci, je vois clair !... Comment, je vous trouve là, tous les deux, seul à seul, Catulle à vos genoux !
COCAREL Comment, qu'est-ce que cela prouve ? Voilà un homme et une femme en tête à tête au milieu de la nuit, l'homme est aux genoux de la femme, ou la femme sur les genoux de l'homme, n'importe ! On arrive ! On les surprend ! Et vous voudriez me faire croire qu'ils ne sont pas coupables ? Allons donc, Madame, vous savez bien que vous les condamneriez vous-même.
LAURENCE Ah ! Sosthène, je vous comprends ! Oui, j'ai eu tort, je n'aurais pas du douter de toi !... J'aurais dû attendre tes explications !... Enfin, je sais,... j'ai été trop méfiante. Eh bien ! je te demande pardon, mais je te jure que je n'ai rien à me reprocher.
COCAREL Eh ! parbleu, je le sais bien... (Laurence se jetant dans ses bras, ils s'embrassent.)
CATULLE(qui les regarde, ahuri, après un temps. ) Non, moi je ne m'en mêle pas... parce que je n'y comprends rien du tout.
COCAREL(à Laurence. ) Cela t'apprendra dorénavant à ne plus te méfier de ton mari, à ne plus l'accuser à la légère... Es-tu bien rassurée, au moins, maintenant ?
LAURENCE Moi ? Oh ! tout à fait !... seulement... tu me raconteras tout ! hein ? tout de même.
ADÉLAÏDE(passant la tête à la porte du fond. ) On ne se chamaille plus ? On en est aux épanchements. C'est le moment. Allons-y de la larme. (Eclatant en sanglots.) Ah, ah, ah !
ADÉLAÏDE Oh ! j'en ai le cœur fendu... Enfin ! Qu'est-ce que j'ai fait, voyons ?
COCAREL Ah bien ! puisque vous voilà, je ne serais pas fâché d'avoir une explication. Je voudrais bien savoir comment et pourquoi vous m'avez joué cette comédie dans l'obscurité. Il me semble que vous auriez pu me dire que vous étiez là, au lieu de vous faire passer pour Madame...
ADÉLAÏDE Dame, Monsieur m'a dit : "Dis donc, est-ce que c'est toi ?" Eh bien, puisque c'était moi, je ne pouvais pas dire que ce n'était pas moi. Je ne vois pas pourquoi je vous désavouerais et j'aime trop la vérité pour dire que ce n'est pas moi quand c'est moi.
COCAREL(avec conviction. ) Cette fille est bête à lier...
LAURENCE(à Cocarel. ) Oh ! en vérité, je n'en reviens pas. Comment, Sosthène... alors, vraiment tu croyais que c'était moi qui ?...
LAURENCE Oh ! je crois bien... et la preuve : "Adélaïde, je vous garde".
ADÉLAÏDE Ah ! que Madame est bonne ! Que le bon Dieu lui rende la pareille !
(FIN)
Résumé & indications
Georges Feydeau compose avec Un bain de ménage une mécanique comique d’une précision remarquable, fondée sur la méprise, l’impatience, le quiproquo et la montée vertigineuse du malentendu. Tout part d’une situation banale en apparence, un bain à prendre, et l’espace domestique devient peu à peu un terrain de chasse pour les faux-semblants, les jalousies et les gestes mal interprétés. Le vestibule, l’obscurité, la baignoire placée au centre du plateau, les allées et venues entre les chambres construisent un véritable dispositif de vaudeville, où chaque déplacement a une conséquence dramatique et chaque réplique peut faire basculer la scène.
La pièce repose sur un quatuor très contrasté. Cocarel incarne le mari pris à son propre piège, pris entre assurance bourgeoise et panique croissante ; Laurence, d’abord irritée puis blessée, passe de la méfiance à la réconciliation avec une vivacité qui exige un vrai sens du rythme ; Adélaïde est l’élément déclencheur et le pivot comique, avec sa logique de domestique imperturbable, sa malice et son extraordinaire aptitude à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment ; Catulle, enfin, apporte une naïveté savoureuse, une gaucherie de collégien qui croit bien faire tout en précipitant le désastre. Leur rencontre produit un comique de collision, où chacun parle vrai à sa manière tout en se trompant sur tout.
Pour les comédiens, la pièce demande une grande précision de jeu. Chez Feydeau, le comique naît moins d’un effet appuyé que d’un tempo juste, d’une écoute permanente et d’une honnêteté absolue dans l’absurde. Il faut jouer les situations avec un sérieux total, comme si tout était logique, afin que l’invraisemblable devienne irrésistible. Les changements d’état doivent être nets et rapides, sans jamais perdre la fluidité de la scène. Le texte avance comme une machine à engrenages : la moindre hésitation, le moindre retard, et tout l’édifice comique se dérègle. L’enjeu pour l’interprétation est donc de faire sentir la montée de la confusion sans jamais la rendre opaque.
Pour les metteurs en scène, Un bain de ménage offre un terrain idéal de précision spatiale. Le décor n’est pas un simple cadre, il est un partenaire de jeu : la baignoire, le paravent, les portes, l’obscurité, les cachettes et les seuils organisent la circulation du regard et du soupçon. La gestion des entrées et sorties, des corps dans l’espace et des moments de quasi-aveuglement est essentielle. La pièce gagne à être traitée comme une partition chorégraphique, où chaque objet est utile, chaque silence prépare une collision, chaque retour de personnage relance l’illusion ou la détruit. Plus la mise en scène laisse voir la précision du mécanisme, plus la folie des personnages devient réjouissante.
Sous son apparente légèreté, la pièce révèle aussi une ironie très Feydeau sur le mariage, la confiance et les conventions. Personne n’est vraiment coupable, mais tout le monde se comporte comme s’il y avait un scandale à éviter, une image à sauver, une réputation à protéger. C’est dans cet écart entre ce que les personnages savent, ce qu’ils croient savoir et ce qu’ils imaginent que naît toute la matière comique. La fin, qui rétablit l’ordre sans résoudre grand-chose, referme la parenthèse avec cette élégance cruelle propre à Feydeau : chacun se rassure, mais rien n’a vraiment été compris.
Taille des rôles
4 personnages, 5 302 mots de répliques.
Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.