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Scène I

ADÉLAÏDE (23) - CATULLE (22)
(Un vestibule. Au fond, la porte du salon. À droite, premier plan, porte d'entrée. À gauche, premier plan, une porte donnant sur les appartements de Laurence. À droite de cette porte, un cordon de sonnette. Dans le pan coupé de gauche, autre porte donnant sur les appartements de Cocarel. Au fond, un peu à gauche de la porte du salon, un paravent ; adossée au paravent, une chaise ; contrele pan coupé de droite, une table carrée ; au milieu de la scène, une baignoire, quelques chaises légères d'antichambre.)

(ADÉLAÏDE, CATULLE PORTANT UN SEAU.)

ADÉLAÏDE (un bougeoir à la main. )
Allons, un peu de courage, c'est le dernier...

CATULLE
C'est pas malheureux !
(Il vide le seau dans la baignoire.)

ADÉLAÏDE
Ah ! c'est fini... ouf !
(Elle s'assied avec lassitude.)

CATULLE
Hein !... ah ! oui, ça a dû te fatiguer...

ADÉLAÏDE
Ah ! allez, Monsieur Catulle, c'est dur d'être femme de chambre...

CATULLE
À qui le dis-tu... matin !

ADÉLAÏDE
Si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas quitté le demi...

CATULLE
Le demi...

ADÉLAÏDE
Eh ! bien, dites... oui le demi... j'étais placée dans le demi... chez une cocotte, dites... j'ai voulu être chez une femme honnête. Ah bien, dites, on vous fait porter l'eau, chez les femmes honnêtes... v'là ce que c'est que de déroger...

CATULLE
Comment, tu as servi chez une cocotte ? (Avec envie.) Oh ! tu as de la chance !

ADÉLAÏDE
Ah ! dites, c'est que c'était joliment plus agréable chez elle ! D'abord, je n'étais pas seule... il y avait Benoît, le valet de pied, qui était aussi l'oncle de Madame, quand il y avait des étrangers...

CATULLE
Allons donc !

ADÉLAÏDE
Parole ! J'ai même jamais pu savoir si c'est son domestique qui lui servait d'oncle ou son oncle qui lui servait de domestique. Enfin, n'importe ! l'ouvrage allait joliment plus vite... Vous pensez, à nous deux !

CATULLE
Vous faisiez tout ?...

ADÉLAÏDE
Non ! nous ne faisions rien ! oh ! Madame avait tant d'amis, c'était pas la peine de fatiguer les domestiques.

CATULLE
C'est juste... Dis donc, Adélaïde...

ADÉLAÏDE
Monsieur...

CATULLE
Tu devrais me présenter à ton ancienne maîtresse...

ADÉLAÏDE
Moi ?...

CATULLE
Ah ! oui, dis...

ADÉLAÏDE
Oh ! Je regrette, Monsieur,... mais nous sommes en froid... Elle s'est mal conduite avec moi... alors, je l'ai quittée...

CATULLE
Qu'est-ce qu'elle t'a fait ?

ADÉLAÏDE
Elle m'a flanquée à la porte.

CATULLE
Allons donc !...

ADÉLAÏDE
Oui... oh ! depuis quelques temps elle ne me satisfaisait plus...

CATULLE
Voilà bien ma guigne, moi qui voudrais tant connaître une cocotte... Tiens !... il y a Badingeard, un de mes copains au collège, qui en a une, lui... eh bien ! tu n'as pas idée comme ça le pose ! quand il passe on dit : "Tiens ! voilà Badingeard, celui qui a une cocotte"... Et il est le premier de sa classe,... lui ! il a de la chance. Dis-moi, elle était jolie, ton ancienne maîtresse ?

ADÉLAÏDE
Mon Dieu, le soir,... oui,... mais le matin... oh ! toc !

CATULLE
Ah ! le matin, ça je m'en fiche,... pourvu que le soir... comme c'est pour les élèves, pour embêter Badingeard !... ah ! ah !... dis, tu ne peux pas me présenter tout de même ? ah ! dis ! mais tu sais, je paierai,... je sais que cela coûte de l'argent... Badingeard me l'a dit...

ADÉLAÏDE
Ah !

CATULLE
Dieu merci !... j'ai mes semaines...

ADÉLAÏDE
Ah, bien ! alors !...

CATULLE
Papa a chargé mon cousin Cocarel... qui est maintenant mon correspondant, de me donner 10 francs par semaine.

ADÉLAÏDE
Et vous pensez qu'avec cet argent ?...

CATULLE
Oh ! avec de l'argent, on arrive à tout,... même avec une cocotte ! et dire que je n'en ai jamais connu, moi !... une fois, j'ai bien cru cependant, on m'avait dit : "Voici, c'en est une !" eh bien ! oui ! Elle m'a demandé 10 louis. J'ai bien vu que c'était une femme du monde.

ADÉLAÏDE (qui, pendant toute la scène, a arrangé les divers objets nécessaires au bain, plie le peignoir de Laurence.)
Allons ! Il ne faut pas désespérer, monsieur Catulle... Voyons ! tout est prêt ! Madame va pouvoir prendre son bain.

CATULLE
Son bain !... alors, ce bain est pour ma cousine ?...

ADÉLAÏDE
Dame !

CATULLE (avec un soupir. )
Ah ! Elle est bien heureuse, cette baignoire !

ADÉLAÏDE
Ah ! candeur...

CATULLE
Ah ! elle est si jolie, ma cousine !

ADÉLAÏDE
Eh bien ! il faut le lui dire...

CATULLE
Ah ! je n'oserais pas... je suis trop timide... mais c'est égal, je suis bien content que papa me fasse sortir chez mon cousin Cocarel.

ADÉLAÏDE
Alors, vous êtes timide avec les femmes ?

CATULLE
Ah ! pas avec vous !
(Il l'embrasse.)

ADÉLAÏDE
Ah bien ! dites donc ; faudrait pas me prendre pour une horizontale...

Scène II

LAURENCE (5) - ADÉLAÏDE (4) - CATULLE (1)
LAURENCE (sortant de gauche, elle est en déshabillé. )
Eh bien ! Ce bain est-il prêt ?

ADÉLAÏDE
Oui, madame.

LAURENCE
Ah ! Catulle, ce n'est pas pour te chasser, mais je vais prendre mon bain !

CATULLE
Je comprends, ma cousine. (À part.) Décidément, elle ne m'aime pas.

LAURENCE (trempant ses doigts dans l'eau. )
Oh ! mais vous êtes folle, ma fille ! mais c'est de l'eau bouillante !

ADÉLAÏDE
Oh ! Quand Madame sera dans le bain, cela aura le temps de refroidir. Madame sait que quand c'est chaud, ça refroidit ; quand c'est froid, ça ne se réchauffe pas.

LAURENCE
Ah ! il paraît que vous avez fréquenté M. de la Palisse.

ADÉLAÏDE
Ah ! Madame, c'est une calomnie ! Dieu merci !... j'ai des principes !...

LAURENCE
Comment, M. de la Palisse ?

ADÉLAÏDE
M. de la Palisse, de l'aristocratie !... Je suis extrême-gauche, moi, Madame.

Scène III

COCAREL (5) - LAURENCE (5) - CATULLE (1) - ADÉLAÏDE (1)
COCAREL
Laurence, où sont mes gants, mes nouveaux gants, mes beaux gants ?...

LAURENCE
Dans mon armoire à glace Allez les chercher, Adélaïde.
(Adélaïde sort.)

COCAREL
Tiens ! tu prends un bain dans l'antichambre

LAURENCE
Où veux-tu que je le prenne, puisqu'il n'y a pas de salle de bains ? Je ne puis pas me baigner au salon !

COCAREL
Mais s'il vient du monde !

LAURENCE
À cette heure-ci ! Dix heures et demie.

COCAREL
C'est juste ! (À Catulle.) Est-ce que tu sors, toi ?

CATULLE
Oui, nous descendrons ensemble.

ADÉLAÏDE
Madame, je ne trouve pas les gants !

LAURENCE
Attendez, j'y vais ! (À Cocarel.) Cette fille est si peu intelligente...

COCAREL
Mais non, mon amie, je t'assure.

LAURENCE
Ah ! tu la défends toujours, toi !
(Elle sort.)

Scène IV

COCAREL (2) - CATULLE (2)
COCAREL
Alors, tu viens ?

CATULLE
Oui, passons-nous la soirée ensemble ?

COCAREL
Ah, non ! Impossible !... Ce soir, je fais mes farces ! adorable, vois-tu, une petite femme exquise...

CATULLE
Ah ! mes félicitations !

Scène V

LAURENCE (3) - ADÉLAÏDE (4) - COCAREL (8) - CATULLE (4)
LAURENCE
Tiens ! les voilà, tes gants.

ADÉLAÏDE
Ils étaient sous les caleçons de Monsieur.

COCAREL
Eh bien ! vous ne pouviez pas les trouver ?

ADÉLAÏDE
Oh ! Monsieur, sous des caleçons !

COCAREL
Eh bien, quoi ! dans une armoire ! (Il hausse les épaules.) Là, je suis correct ! Regardez ces gants !
Est-ce assez pur ? Voyons, en me voyant ainsi, qu'est-ce que vous diriez si vous étiez femme ?

ADÉLAÏDE
Comment, si j'étais femme ?

COCAREL
C'est une manière de parler, enfin, qu'est-ce que vous dites de mes gants ?

ADÉLAÏDE
Ah ! belle peau. Monsieur est tout à fait chic avec ! C'est que je m'y connais en daim.

COCAREL
Ah ! bien, je croyais !

CATULLE (à Cocarel. )
Allons, viens-tu ?

COCAREL
Va. (À Laurence.) Je m'en vais, ma chérie. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerai. Ne m'attends pas. Prends ton bain et couche-toi.

LAURENCE
Tu ne viendras pas me dire bonsoir en rentrant ?

COCAREL
Moi ?... non, il faut que tu dormes.

CATULLE
Ah ! si c'était à moi qu'on eût dit cela !

COCAREL
Tu as besoin de repos,... de repos pour deux, tu sais. Allons, bonsoir... Ah ! si tu savais comme cela m'ennuie de sortir !...

CATULLE
Comédien, va !

LAURENCE
Eh bien ! alors, reste !

COCAREL
Non, vois-tu, fillette, je ne peux pas. J'ai un rendez-vous... un rendez-vous d'affaires. Allons, au revoir, je me sauve. Viens, Catulle !

CATULLE
C'est ça,... partons.

Scène VI

LAURENCE (8) - ADÉLAÏDE (8)
LAURENCE
Pauvre Sosthène ! Il avait bien envie de rester tout de même.

ADÉLAÏDE
Ah ! c'est-à-dire que Monsieur s'est fait violence...

LAURENCE
N'est-ce pas ?

ADÉLAÏDE
Ah ! il aime tant Madame ! Je ne sais pas ce qu'il est dans l'intimité...

LAURENCE
Ah ! bien ! A...

ADÉLAÏDE
Oh ! pardon, Madame... Mais Madame ne va pas prendre son bain ?

LAURENCE
Ma foi si, il doit être bien à présent. (Prise d'un étourdissement.) Ah ! mon Dieu.

ADÉLAÏDE (effrayée. )
Qu'a donc, Madame ?

LAURENCE
Oh ! je ne sais pas, je vois tout bleu, tout tourne autour de moi.

ADÉLAÏDE (rassurée, la soutenant. )
Ah ! bon ! ce ne sera rien.

LAURENCE
Il me semble que je vais tomber.

ADÉLAÏDE
Ah ! que ce doit être bon des étourdissements légitimes !

LAURENCE
Décidément non, je ne prendrai pas de bain, je rentre chez moi, vous pouvez monter vous coucher ; moi, je vais en faire autant.
(Adélaïde la conduit jusqu'au seuil de sa porte.)

ADÉLAÏDE
Madame n'a plus besoin de moi ?

LAURENCE
Non, merci, ma fille, je vais mieux.
(Elle rentre dans son appartement.)

ADÉLAÏDE
Là ! bonsoir, Madame.

Scène VII

ADÉLAÏDE
Une bonne nuit pas là-dessus et il n'y paraîtra plus. Pauvre petite femme ! Et dire que cela pourrait m'arriver, à moi aussi, si je me mariais. Cela pourrait même m'arriver sans cela ! Mais, bernique ! ... pas si bête ! on a l'œil. (Allant à la baignoire.) Oui, mais avec tout ça, Madame ne prend pas son bain, un bain si apaisant. Quel coulage ! Voilà un bain perdu... Oh ! quelle idée... il est encore tout chaud, Madame est couchée, Monsieur est sorti, ma foi... si je... Eh, allez donc !... (Elle déboutonne son corsage.) Comme cela, il n'y aura rien de gâché ! (On entend le bruit d'une clef tournant dans la serrure de la porte de droite premier plan.) Mon Dieu ! quelqu'un ! Ce doit être Monsieur ou Monsieur Catulle...
(Elle éteint sa bougie et se cache derrière le paravent.)

Scène VIII

COCAREL (4) - ADÉLAÏDE (3)
COCAREL
Pristi ! il fait noir comme dans un four !

ADÉLAÏDE (à part. )
C'est Monsieur, je ne me trompais pas.

COCAREL
Où a-t-on mis les bougies ? (il cherche à tâtons) Oh ! je suis furieux ! (Il se cogne contre un meuble.) Pardon ! Il n'y a qu'à moi, il n'y a qu'à moi qu'il en arrive de pareilles ! Non, c'est énorme ! (Il se cogne contre un autre meuble.) Pardon ! À peine suis-je descendu que le concierge m'appelle et me dit : "Il y a une lettre pour Monsieur"... Je reconnais l'écriture ; qu'est-ce que c'est, me dis-je ? Je romps, je romps le cachet et je lis.

ADÉLAÏDE
Ah ! t'as pas fini ?

COCAREL (machinalement. )
T'as pas fini ! hein ! les oreilles m'ont corné... je lis... ; "Mon gros So...", elle m'appelle toujours son gros So..., abréviation de Sosthène. "Mon gros So, ne viens pas ce soir, mon singe m'emmène chez Bidel." Comme s'il ne pouvait pas se dispenser de ces réunions de famille. C'est énorme ! Je suis furieux !... Dieu que c'est embêtant !...

ADÉLAÏDE (à part. )
Est-ce qu'il ne va pas s'en aller ?

COCAREL
Avec tout ça, je ne trouve pas les bougies. (Il se cogne dans la baignoire.) Crac ! allons bon !... Comment ; ma femme a déjà pris son bain ?... Oh ! elle aura changé d'idée. C'est si capricieux les femmes ! Elle a fait préparer son bain et puis elle ne l'a pas pris... C'est bien ça !... non, c'est énorme ! enfin ! (Il se dirige vers la chambre.) Allons, je trouverai de la lumière chez moi.

Scène IX

ADÉLAÏDE
Ouf ! j'ai cru qu'il allait coucher là. Me laissera-t-on enfin prendre mon bain bien tranquillement.
(Elle rallume sa bougie.) Allons, Monsieur est rentré chez lui... Je crois qu'on peut y aller carrément (Elle retire son corsage.) Ciel ! (on entend tousser dans la chambre de Cocarel.) Ciel ! Monsieur ! encore lui ! ah ! en voilà une colle !
(Elle éteint la bougie et se réfugie derrière le paravent.)

Scène X

COCAREL (21) - ADÉLAÏDE (19)
(Cocarel entre, une bougie d'une main, une bouillotte d'eau chaude de l'autre. Il est en pantalon eten pantoufles et tient sa robe de chambre sous le bras.)

COCAREL
Il m'est venu une idée... Je me suis dit "Voilà un bain qui ne fait rien... qui me tend les bras. Eh, bien ! je vais le prendre." (Il pose sa bougie sur la chaise qui est contre le paravent.) Et, ma foi ! je viens prendre mon bain !
(Il verse l'eau de la bouillotte dans le bain.)

ADÉLAÏDE (à part. )
Eh bien ! qu'est-ce qu'il fait ?

COCAREL
J'ai toujours des idées excellentes, moi (Il trempe ses doigts dans le bain.) Ah ! l'eau est exquise ! pas trop chaude, cela ne pourra me faire que du bien !

ADÉLAÏDE
Hein ! Il va prendre son bain ? en voilà une idée. Si je pouvais m'échapper.
(Elle souffle la bougie.)

COCAREL
Hein ! ma bougie qui s'est éteinte. Qu'est-ce que ça veut dire ? Il n'y a rien d'ouvert, cependant !

ADÉLAÏDE
Comme cela je pourrai profiter de l'obscurité !
(Elle sort de derrière le paravent, sur la pointe des pieds.)

COCAREL
Non, cela n'est pas naturel, je vais rallumer.

ADÉLAÏDE
Oui, si tu trouves des allumettes.
(Elle met la boîte dans sa poche.)

COCAREL
Où sont-elles ? Je ne les trouve pas.

ADÉLAÏDE (se cognant sur un meuble. )
Ah ! maudit tabouret.

COCAREL
On a marché ! Qui est là ?
(Adélaïde reste clouée sur place et ne bouge pas.)

COCAREL
Voyons, répondez, j'ai bien entendu ! Laurence, c'est toi ? Dis !... Voyons !... pas de farce !... Laurence !
(Il saisit le bras d'Adélaïde.)

ADÉLAÏDE
Aïe !

COCAREL
Ah ! je te tiens ! (Il lui passe la main sur la figure.) Nous allons bien voir !... une femme !... Ah ! tu vois bien que c'est toi, c'est inutile de te cacher, je te reconnais. Voilà bien ton nez !... ta taille ! ... je reconnais ta taille. Ainsi ce n'est pas la peine,... et puis, est-ce qu'un mari ne reconnaît pas toujours sa femme, même au milieu de l'obscurité ?...

ADÉLAÏDE
Ah ! ma foi tant pis ! c'est le seul moyen de m'en tirer.

COCAREL
Voyons !... finis cette plaisanterie !... Dis-moi, n'est-ce pas que c'est toi ?

ADÉLAÏDE (bas. )
Eh bien ! oui, là, c'est moi.

COCAREL
Parbleu ! je n'ai pas besoin de voir clair !... Mais tu sais que l'obscurité te change la voix ; mais comment ne dors-tu pas à cette heure ? Qu'est-ce que tu fais là ?

ADÉLAÏDE
Vous... tu trouves ?

COCAREL
Oui.

ADÉLAÏDE (bas. )
Rien !... je ne sais,... j'étais couchée,... tout à coup, je me suis dit : "Je vais faire six fois le tour du vestibule". Alors, je n'ai plus tenu,... je me suis levée, et voilà ; je suis en train de faire six fois le tour du vestibule.

COCAREL
Une envie ! oh ! cher ange !

ADÉLAÏDE (à part. )
Ouf !

COCAREL
Mais tu as bien fait,... tu as bien fait. Tous tes caprices, il faut te les passer, entends-tu ?... Tu n'as pas d'autre fantaisie ?

ADÉLAÏDE (bas. )
Mon Dieu ! non... ah, si !... j'ai trouvé que nous ne payions pas assez cette bonne Adélaïde qui me sert si bien. Alors j'ai résolu de l'augmenter. (À part.) Pas bête, ça !

COCAREL
Comment, tu veux ?... oh ! À quoi ça sert ? Elle ne se plaint de rien, cette fille... Il ne faut pas habituer les domestiques à ces choses-là.

ADÉLAÏDE (bas. )
Oh ! mais moi, je veux...

COCAREL
Voyons, c'est ridicule, demande autre chose. Veux-tu que je te mène demain à la Tour Eiffel ?

ADÉLAÏDE (bas. )
Non, je veux qu'on augmente Adélaïde, là !

COCAREL
Là ! là ! je l'augmenterai... Tu es là à crier tout bas. Calme-toi, voyons, qu'est-ce qu'elle a par mois ? 70 francs. Eh bien ! je lui en donnerai 72 ; là, es-tu contente ?

ADÉLAÏDE
72 ! ah, bien !... t'es vraiment rapiat !

COCAREL
Hein ! comment dis-tu ?... En voilà un argot !... Qu'est-ce qui t'a appris ce langage ?

ADÉLAÏDE (interloquée. )
Mais... ma mère. Il paraît que dans la vie, il est bon de savoir parler plusieurs langues.

COCAREL
Allons, poupoule, sois gentille, va te coucher, je vais allumer et te reconduire jusque chez toi...

ADÉLAÏDE (vivement. )
Non, non, n'allume pas !... (À part.) Il ne manquerait plus que ça !... (Haut.)... Non ! non, j'aime mieux l'obscurité, je rentrerai toute seule.

COCAREL
Mais si, attends... Où y a-t-il des allumettes ?

ADÉLAÏDE
Oui, cherche...

COCAREL
Ah ! je suis bête !... j'en cherche et j'en ai dans ma veste.

ADÉLAÏDE
Hein ! Il va allumer... (Jouant l'évanouissement.) Ah ! Mon Dieu, un étourdissement !

COCAREL (effaré. )
Laurence ! Ah ! mon Dieu ! Laurence !
(Il la prend dans ses bras et l'assied sur ses genoux.)

Scène XI

LAURENCE (12) - COCAREL (10) - ADÉLAÏDE (7)
(Laurence, en déshabillé, un bougeoir d'une main, une bouillotte de l'autre.)

LAURENCE
Ma foi, mon étourdissement est passé, je vais prendre mon bain.

COCAREL (ahuri. )
Ma femme !... Adélaïde !...

LAURENCE (idem)
Mon mari !...

ADÉLAÏDE
Madame !

COCAREL
Qu'est-ce que cela veut dire ? J'ai la berlue !...

LAURENCE
Eh bien ! qu'est-ce que tu fais là ?

COCAREL
Mais, tu vois !... je... je vais prendre mon bain.

LAURENCE
Avec Adélaïde sur vos genoux !

COCAREL (bien effaré. )
Sur mes genoux ? Elle était sur mes genoux, Adélaïde ?

LAURENCE
Dame, il me semble !...

COCAREL (idem)
Je ne m'en suis pas aperçu... Vous étiez sur mes genoux, Adélaïde ?

ADÉLAÏDE (éplorée. )
Oh ! Tout à fait au bout, Monsieur.

COCAREL (idem)
Ah ! Tout au bout !... c'est possible,... sur la rotule... Elle était sur mes rotules, cela ne peut pas compter...

LAURENCE
Vraiment ! Et pourquoi est-elle sur vos rotules ?

COCAREL
Ah ! Je me le demande... (À Adélaïde.) Oui, pourquoi étiez-vous sur mes rotules ?

ADÉLAÏDE (balbutiant)
Ah !... je n'avais pas vu... Monsieur.

COCAREL
Ah ! vous ne... c'est une réponse ! (À Laurence.) Tu vois, elle ne m'avait pas vu...

LAURENCE
Oh ! c'est trop fort, Monsieur !... Vous osez joindre l'hypocrisie à votre libertinage !...

COCAREL
Libertinage !... liberti... elle a dit... liberti...

LAURENCE
Libertinage !... oui, Monsieur... oh ! c'est infâme, me tromper, moi ! après six mois de mariage ! et avec qui ? avec ma femme de chambre.

COCAREL
Voyons, Laurence.

LAURENCE
Laissez-moi, Monsieur !

ADÉLAÏDE
Mais, Madame...

LAURENCE
Taisez-vous, je vous chasse !

ADÉLAÏDE
Mais au-moins, que Madame m'écoute !...

LAURENCE
Quoi, vous avez l'impudence... Sortez !...

ADÉLAÏDE
Mais...

LAURENCE
Sortez !...

ADÉLAÏDE (à part, en s'en allant. )
Oh ! il avait bien besoin de venir prendre son bain, lui...

Scène XII

LAURENCE (19) - COCAREL (19)
LAURENCE
Et maintenant à nous deux, Monsieur !

COCAREL
Ouf !

LAURENCE
Veuillez m'expliquer votre conduite.

COCAREL
Eh bien ! voilà ! je vais tout te dire.

LAURENCE
Vous mentez ! taisez-vous !

COCAREL
Mais je n'ai encore rien dit.

LAURENCE
Parbleu ! votre silence vous condamne.

COCAREL
Voyons, Loulou ?...

LAURENCE
Il n'y a pas de Loulou !... Ainsi, voilà tout ce que vous trouvez à dire pour votre défense... ! "Voyons Loulou", et vous trouvez que cela suffit ?

COCAREL
Eh bien ! non, voilà... à première vue, n'est-ce pas, cela a l'air un peu... eh bien ! pas du tout...Tu vas voir,... c'est très naturel.

LAURENCE
Ah bien ! je serais curieuse...

COCAREL
Toute notre justification,... la voilà ! nous... allions... prendre notre bain...

LAURENCE
Ah ! vous alliez !... en même temps ?

COCAREL
Mais non !... comment veux-tu ?... la baignoire est trop petite !...

LAURENCE
Hein !...

COCAREL
Non, ce n'est pas ce que je voulais dire... Enfin, tiens ! justement nous étions en train de tirer à la courte paille pour savoir qui passerait le premier. Tu vois !

LAURENCE
Ah çà ! tu es cynique... comment ! je vous prends en flagrant-délit, je vous trouve, là, tous les deux en tête à tête, au milieu de l'obscurité, et vous voudriez me faire croire !...

COCAREL (avec conviction)
Ah ! quelle fâcheuse idée j'ai eu de vouloir prendre ce bain !

LAURENCE
Savez-vous bien que je puis vous traîner devant les tribunaux !... Lisez le Code, article 339.

COCAREL (digne. )
Comment, tu connais le Code ?

LAURENCE
Ma mère a eu la précaution de m'apprendre les divers articles qu'il est bon de connaître dans un ménage.

COCAREL
Une fière idée qu'elle a eu là, Madame ta mère !...

LAURENCE
Je vous défends d'insulter ma mère.

COCAREL
Moi, je l'insulte !... mais tu es folle !

LAURENCE
Dès demain, je la mets à la porte, votre Adélaïde...

COCAREL
Mon Adélaïde ?...

LAURENCE
Oui, Monsieur !... et c'est moi qui vous la chercherai, votre femme de chambre,... une femme sérieuse,... une femme mûre,... et je sais où j'irai vous la prendre.

COCAREL
À Sainte-Périne ?

LAURENCE
Eh ! bien oui, Monsieur, à Sainte-Périne, s'il le faut !... Je ne vous engage pas à plaisanter !... allez ! mais vous faites erreur...

COCAREL
Ah ! c'est agaçant à la fin... (Brusquement, levant les bras au ciel.) Mais, voyons, quand je te dis...

LAURENCE
Ah ! mon Dieu ! mon mari a levé la main sur moi !

COCAREL
Moi !

LAURENCE
Ah ! je savais bien que j'avais épousé un brutal !... Vous voulez me battre, à présent ?... Oh ! comme je suis malheureuse !

COCAREL
Mais enfin, raisonnons !

LAURENCE
Laissez-moi, Monsieur !... tout est fini entre nous ; je rentre dans mon appartement et demain je retourne chez ma mère.

COCAREL
Chez sa mère ? Elle connaît le refrain...

LAURENCE
Adieu, Monsieur...
(Elle rentre chez elle.)

COCAREL
Laurence ! voyons, Laurence !
(Laurence lui ferme la porte au nez.)

Scène XIII

COCAREL (13) - CATULLE (12)
COCAREL
Non ! mais c'est fou !... mais c'est qu'il n'y a aucune raison !... et avec ça, elle ne veut rien entendre, impossible de m'expliquer. Aussi que le diable emporte cette Adélaïde ! Comment me tirer de là, mon Dieu !

CATULLE
C'est stupide ! J'arrive d'une brasserie du quartier d'où l'on m'a mis à la porte. Il paraît qu'on ne laisse pas entrer les collégiens. C'est vexant pour l'uniforme.

COCAREL (à part. )
Oui ! ah, quelle idée !... (Haut.) Ah ! bien ! tu arrives à propos, je puis avoir confiance en toi, n'est-ce pas ?

CATULLE
Pourquoi ?

COCAREL
Enfin, je puis avoir confiance ?... Oui, eh bien ! tu vas me rendre un service.

CATULLE
Volontiers. Quoi ?

COCAREL
Tu vas faire la cour à ma femme.

CATULLE
Moi ?

COCAREL
Oui !... je t'en prie.

CATULLE
Ah ! elle est bonne, celle-là ! Ce n'est pas sérieux ?...

COCAREL
Rien de plus sérieux !

CATULLE
Allons donc ! tu n'y penses pas. Moi ! faire la cour à Laurence !... d'abord, je ne saurais pas...

COCAREL (incrédule. )
Ah bien !

CATULLE
Qu'est-ce que je lui dirais, enfin ?

COCAREL
Eh bien ! qu'est-ce que tu dis d'habitude dans ces cas-là ? Enfin, qu'est-ce que tu dis aux femmes quand tu veux leur faire la cour ?

CATULLE
Eh bien, je leur dis : "cristi ! vous êtes chouette, vous ! Vous devez être rudement chic en maillot !"

COCAREL
Diable ! c'est un peu raide !

CATULLE
Eh bien ! ça me réussit, à moi.

COCAREL
Oui ? Mais enfin, cela n'est pas le cas. Non, tu lui diras que tu l'aimes,... que tu la trouves charmante... est-ce que je sais, moi ?

CATULLE (avec une moue de dédain. )
Oui, une panade.

COCAREL
Enfin, tu trouveras. Mais tout cela, bien entendu, en tout bien, tout honneur.

CATULLE (désappointé. )
Ah !

COCAREL
Comment ! "ah !..."

CATULLE
Ah !... bien. C'est égal !... C'est une drôle d'idée que tu as là !

COCAREL
Ça, c'est mon affaire ! Allons, je rentre chez moi,... je te laisse, courage !
(Il rentre chez lui.)

Scène XIV

CATULLE (26) - LAURENCE (25)
CATULLE
Ah bien ! il s'en va... ah çà ! qu'est-ce que tout ça veut dire ?... il veut que je fasse la cour à sa femme, lui, le mari !... c'est pouffant ! Oui, seulement, il m'a dit : "en tout bien, tout honneur" ; jusqu'où cela va "en tout bien, tout honneur" Ah ! bien ! Je verrai bien jusqu'où je pourrai aller. C'est égal, il est très délicat, Sosthène, de m'avoir fait cette proposition,... parce que sans cela, cela ne me serait jamais venu de moi-même. J'aurais cru être indiscret... ah ! pristi, faire la cour à Laurence. Mais j'en ai tellement envie que je pourrai jamais y arriver !... ah ! sans cela !
(Il remonte dans le fond.)

LAURENCE (très agitée. )
Allons, je n'ai que ce moyen, c'est osé !... mais, monsieur Cocarel, c'est vous qui l'aurez voulu !

CATULLE
Ma cousine !

LAURENCE
Oh ! Catulle !... j'avais bien reconnu votre pas de ma chambre. Alors, je suis venue.

CATULLE (à part. )
Ah ! mon Dieu, est-ce qu'elle... aussi ?

LAURENCE (à part. )
Ma foi, c'est une envie. Cela n'a pas d'importance.

CATULLE
Ah ! Laurence ! J'ai bien des choses à vous dire...

LAURENCE
Vraiment ! (À part.) Tiens, tiens, est-ce qu'il y viendrait de lui-même ?... Cela vaudrait encore mieux.

CATULLE (à part. )
Je n'oserai jamais.

LAURENCE (très tendre. )
Eh bien !

CATULLE
Eh bien ! (À part.) Pristi ! quels yeux !... (Haut.) Oh ! c'est que c'est bien difficile à dire...

LAURENCE (même jeu. )
Allons, dites toujours. Est-ce que je vous fais peur ?

CATULLE
Oh non ! (Prenant son courage à deux mains.) Eh bien, je tiens à vous dire que je suis très heureux.

LAURENCE
Vraiment !

CATULLE
Ah ! oui, très heureux !... bien heureux de vous voir, de sortir dans cette maison,... d'être auprès de vous.

LAURENCE
Alors, vraiment, vous ne vous ennuyez pas ici ?

CATULLE (bien naïf)
Oh non ! certes !... c'est que je vous aime mieux que les pions, allez.

LAURENCE
Hein ?

CATULLE (à part)
Son front s'est plissé ! j'ai été trop loin. (Haut et vivement.) Oh ! mais cela ne prouve rien, vous savez, ma cousine, parce que les pions, c'est si désagréable, si embêtant qu'on aime n'importe qui mieux qu'eux. Ainsi...

LAURENCE
Hein !... eh bien, vous avez une façon de me faire la cour, par exemple.

CATULLE
De vous faire la cour ?

LAURENCE (embarrassée. )
Dame ! Je croyais,... je pensais,... mais, mettons que je n'ai rien dit !

CATULLE
Ah ! Mais si !... mais si, ma cousine. Vous avez bien dit. Ah ! c'est que je suis si timide !... et je vous trouve tellement jolie que je perds la tête quand je vous vois. Oui ! j'avais toujours l'intention de vous dire combien je vous trouvais belle !... mais je n'osais jamais.

LAURENCE (avec un soupir de satisfaction. )
Allons donc !

CATULLE
Cela ne vous fâche pas, au-moins ?

LAURENCE
Ah ! c'est que je ne sais si je dois...

CATULLE
Ah ! cela vous fâche, je le vois bien ! et j'ai eu tort de parler. Je ne vous dirai plus rien.

LAURENCE
Mais si, mais si ! (À part.) Et ma vengeance, alors ?

CATULLE
Comment, vous permettez ? Ah ! que vous êtes bonne, ma cousine. Alors, vous ne me repoussez pas ?... Vous voulez bien que je vous dise que je vous aime ?...

LAURENCE (à part.)
Eh bien !... il va bien !...

CATULLE
Ah ! si j'avais pu savoir !... Ah !... il y a longtemps que je vous aurais avoué ce que je n'osais vous dire. Mais vous vous montriez si froide avec moi.

LAURENCE
Moi ?

CATULLE
Oh ! Mais cela m'est égal. Maintenant que je sais à quoi m'en tenir, je suis heureux !... Je sais que je ne vous suis pas indifférent,... que je puis avoir de l'espoir !...

LAURENCE
De l'espoir ?... Ah ! taisez-vous, Catulle !... si mon mari vous entendait...

CATULLE
Ah ! cela lui serait bien égal !... nous sommes très bien ensemble. (Avec feu.) Ah ! Laurence ! Combien nous allons nous aimer, à présent !... nous nous verrons souvent ! Tenez ! voulez-vous aller demain au Palais-Royal avec moi, dites ?

LAURENCE
Mais vous êtes fou !...

CATULLE
Ne refusez pas,... c'est moi qui offre. Ah ! Laurence, Laurence, que je suis content ! et comme les élèves m'envieront au collège quand ils sauront ma bonne fortune.

LAURENCE
Malheureux ! qu'est-ce que vous dites ?

CATULLE
Ah ! vous pensez bien que je vais leur raconter tout cela. Et c'est cela qui enfoncera Badingeard (Illui prend la main.) Ah ! ma cousine, je vous aime !... je vous aime !... Laissez votre main dans ma main, laissez-moi vous presser sur mon cœur.

LAURENCE
Ah ! taisez-vous, Catulle, vous m'entendez ? Catulle, je vous défends...

CATULLE
Non, non, je ne me tairai jamais !... Je vous aime.

LAURENCE
Ah ! qu'elle imprudence j'ai faite.

CATULLE
Je veux m'enivrer de vos regards, de vos sourires ; votre voix m'enchante ! Tout en vous me charme et me séduit ! et je vous trouve belle !
(Il se met à genoux.)

LAURENCE
Ah ! mon Dieu !... (Très digne.) Mais Monsieur ! Mais vous me faites une déclaration ?

CATULLE (toujours à genoux. )
Ah bien ! oui, cela en a l'air.

LAURENCE
Comment, vous osez ! Oh !... c'est trop fort !... Taisez-vous ! Il ne m'est pas possible d'en entendre davantage !... Taisez-vous, ou j'appelle !...

CATULLE (marchant sur les genoux. )
Vous ne ferez pas cela.

LAURENCE
Vous verrez bien !

CATULLE (même jeu. )
Je vous en défie !...

LAURENCE (saisissant le cordon de la sonnette. )
Ah ! vous m'en défiez ?

CATULLE (toujours à genoux. )
Ah ! pas de blagues ! (À part.) J'ai peut-être été un peu loin.

Scène XV

COCAREL (15) - LAURENCE (12) - CATULLE (5)
COCAREL (qui les considère depuis un moment. )
Ah ! parfait !

LAURENCE
Mon mari ! (À Catulle qui est toujours sur les genoux.) Mais relevez-vous donc, vous ! Vous voyez bien que vous me perdez.

CATULLE
Oh ! ne craignez rien, ce n'est que votre mari.

COCAREL (railleur, descendant entre eux. )
Allons, Madame, voilà qui est bien... Il paraît que je vous dérange.

LAURENCE (effrayée de ce qu'elle a fait. )
Oh ! Sosthène ! ne crois pas... je t'en supplie !...

COCAREL
Ah ! à d'autres, Madame.

CATULLE
Comment ?... Mais... Sosthène !...

COCAREL (bas et vivement. )
Chut ! tais-toi... C'est un stratagème.

LAURENCE
Voyons, mon ami,... écoute-moi,... je vais tout te dire. Voyons,... Soso...

COCAREL
Il n'y a pas de Soso !... Ainsi, voilà tout ce que vous trouvez pour votre défense : "Voyons Soso".

CATULLE
Ah ça !... qu'est-ce qu'il raconte ?

COCAREL
Savez-vous bien que je puis vous traîner devant les tribunaux ?... Je pourrais vous tuer même tous les deux. Le Code m'en donne le droit,... car votre cas est prévu. Oui, Madame. (À Catulle.) Oui, Monsieur. Lisez le Code pénal, article 300 je ne sais pas combien. Ma femme vous donnera le numéro, sa mère le lui a appris.

LAURENCE
Ah ! mon Dieu, Sosthène !...

COCAREL
Oui, je pourrais tout cela ; mais ce serait causer un scandale que je redoute... (À Catulle.) Monsieur, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

LAURENCE
Hein !

CATULLE (ahuri.)
Comment ?

COCAREL (bas)
Tais-toi donc ! Je te dis que c'est pour rire. (Haut.) Demain, Monsieur, au petit jour, au bois de Vincennes...

LAURENCE
Ah ! Dieu du ciel ! il veut se battre avec cet enfant ! il veut le tuer ! Ah ! ce serait horrible ! (À Cocarel.) Non, vous ne ferez pas cela, je ne veux pas !...

COCAREL
Ah ! Madame,... ceci me regarde.

LAURENCE (marchant vers lui. )
Mais encore une fois, je vous répète...

COCAREL
Non.

LAURENCE (brusquement, levant les bras au ciel. )
Ah ! vous m'écouterez, Monsieur...

COCAREL (dramatique. )
Allez, Madame, tout est fini entre nous ! Je rentre dans mon appartement, et demain je retourne chez ma mère.

LAURENCE
Voyons, Sosthène, tout cela n'est pas sérieux, voyons ! Je vous jure qu'il ne s'est rien passé et que nous sommes innocents.

COCAREL
Ah ! cessez cette comédie, Madame ! Dieu merci, je vois clair !... Comment, je vous trouve là, tous les deux, seul à seul, Catulle à vos genoux !

LAURENCE
Et qu'est-ce que cela prouve ?

COCAREL
Comment, qu'est-ce que cela prouve ? Voilà un homme et une femme en tête à tête au milieu de la nuit, l'homme est aux genoux de la femme, ou la femme sur les genoux de l'homme, n'importe ! On arrive ! On les surprend ! Et vous voudriez me faire croire qu'ils ne sont pas coupables ? Allons donc, Madame, vous savez bien que vous les condamneriez vous-même.

LAURENCE
Ah ! Sosthène, je vous comprends ! Oui, j'ai eu tort, je n'aurais pas du douter de toi !... J'aurais dû attendre tes explications !... Enfin, je sais,... j'ai été trop méfiante. Eh bien ! je te demande pardon, mais je te jure que je n'ai rien à me reprocher.

COCAREL
Eh ! parbleu, je le sais bien...
(Laurence se jetant dans ses bras, ils s'embrassent.)

CATULLE (qui les regarde, ahuri, après un temps. )
Non, moi je ne m'en mêle pas... parce que je n'y comprends rien du tout.

COCAREL (à Laurence. )
Cela t'apprendra dorénavant à ne plus te méfier de ton mari, à ne plus l'accuser à la légère... Es-tu bien rassurée, au moins, maintenant ?

LAURENCE
Moi ? Oh ! tout à fait !... seulement... tu me raconteras tout ! hein ? tout de même.

Scène XVI

ADÉLAÏDE (5) - CATULLE (1) - LAURENCE (4) - COCAREL (4)
ADÉLAÏDE (passant la tête à la porte du fond. )
On ne se chamaille plus ? On en est aux épanchements. C'est le moment. Allons-y de la larme.
(Eclatant en sanglots.) Ah, ah, ah !

CATULLE
Hein ! Qu'est-ce que c'est ?

ADÉLAÏDE
Ah ! c'est égal,... quitter Monsieur et Madame qui ont toujours été si bons pour moi !...

LAURENCE
Ah ! c'est vous ?

ADÉLAÏDE
Oh ! j'en ai le cœur fendu... Enfin ! Qu'est-ce que j'ai fait, voyons ?

COCAREL
Ah bien ! puisque vous voilà, je ne serais pas fâché d'avoir une explication. Je voudrais bien savoir comment et pourquoi vous m'avez joué cette comédie dans l'obscurité. Il me semble que vous auriez pu me dire que vous étiez là, au lieu de vous faire passer pour Madame...

ADÉLAÏDE
Dame, Monsieur m'a dit : "Dis donc, est-ce que c'est toi ?" Eh bien, puisque c'était moi, je ne pouvais pas dire que ce n'était pas moi. Je ne vois pas pourquoi je vous désavouerais et j'aime trop la vérité pour dire que ce n'est pas moi quand c'est moi.

COCAREL (avec conviction. )
Cette fille est bête à lier...

LAURENCE (à Cocarel. )
Oh ! en vérité, je n'en reviens pas. Comment, Sosthène... alors, vraiment tu croyais que c'était moi qui ?...

COCAREL
Dame ! dans le noir...

LAURENCE
Cela ne me plaît pas ! Mais enfin, cela me rassure !

COCAREL
Eh ! bien, es-tu convaincue ?

LAURENCE
Oh ! je crois bien... et la preuve : "Adélaïde, je vous garde".

ADÉLAÏDE
Ah ! que Madame est bonne ! Que le bon Dieu lui rende la pareille !


(FIN)

Résumé & indications

Georges Feydeau compose avec Un bain de ménage une mécanique comique d’une précision remarquable, fondée sur la méprise, l’impatience, le quiproquo et la montée vertigineuse du malentendu. Tout part d’une situation banale en apparence, un bain à prendre, et l’espace domestique devient peu à peu un terrain de chasse pour les faux-semblants, les jalousies et les gestes mal interprétés. Le vestibule, l’obscurité, la baignoire placée au centre du plateau, les allées et venues entre les chambres construisent un véritable dispositif de vaudeville, où chaque déplacement a une conséquence dramatique et chaque réplique peut faire basculer la scène.

La pièce repose sur un quatuor très contrasté. Cocarel incarne le mari pris à son propre piège, pris entre assurance bourgeoise et panique croissante ; Laurence, d’abord irritée puis blessée, passe de la méfiance à la réconciliation avec une vivacité qui exige un vrai sens du rythme ; Adélaïde est l’élément déclencheur et le pivot comique, avec sa logique de domestique imperturbable, sa malice et son extraordinaire aptitude à se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment ; Catulle, enfin, apporte une naïveté savoureuse, une gaucherie de collégien qui croit bien faire tout en précipitant le désastre. Leur rencontre produit un comique de collision, où chacun parle vrai à sa manière tout en se trompant sur tout.

Pour les comédiens, la pièce demande une grande précision de jeu. Chez Feydeau, le comique naît moins d’un effet appuyé que d’un tempo juste, d’une écoute permanente et d’une honnêteté absolue dans l’absurde. Il faut jouer les situations avec un sérieux total, comme si tout était logique, afin que l’invraisemblable devienne irrésistible. Les changements d’état doivent être nets et rapides, sans jamais perdre la fluidité de la scène. Le texte avance comme une machine à engrenages : la moindre hésitation, le moindre retard, et tout l’édifice comique se dérègle. L’enjeu pour l’interprétation est donc de faire sentir la montée de la confusion sans jamais la rendre opaque.

Pour les metteurs en scène, Un bain de ménage offre un terrain idéal de précision spatiale. Le décor n’est pas un simple cadre, il est un partenaire de jeu : la baignoire, le paravent, les portes, l’obscurité, les cachettes et les seuils organisent la circulation du regard et du soupçon. La gestion des entrées et sorties, des corps dans l’espace et des moments de quasi-aveuglement est essentielle. La pièce gagne à être traitée comme une partition chorégraphique, où chaque objet est utile, chaque silence prépare une collision, chaque retour de personnage relance l’illusion ou la détruit. Plus la mise en scène laisse voir la précision du mécanisme, plus la folie des personnages devient réjouissante.

Sous son apparente légèreté, la pièce révèle aussi une ironie très Feydeau sur le mariage, la confiance et les conventions. Personne n’est vraiment coupable, mais tout le monde se comporte comme s’il y avait un scandale à éviter, une image à sauver, une réputation à protéger. C’est dans cet écart entre ce que les personnages savent, ce qu’ils croient savoir et ce qu’ils imaginent que naît toute la matière comique. La fin, qui rétablit l’ordre sans résoudre grand-chose, referme la parenthèse avec cette élégance cruelle propre à Feydeau : chacun se rassure, mais rien n’a vraiment été compris.

Taille des rôles

4 personnages, 5 302 mots de répliques. Durée de parole estimée à 140 mots par minute, hors silences et jeu.

PersonnageRépliquesMotsPart du texteParole
COCAREL 101 1 797
33,9 %
≈ 13 min
CATULLE 74 1 260
23,8 %
≈ 9 min
LAURENCE 93 1 127
21,3 %
≈ 8 min
ADÉLAÏDE 76 1 118
21,1 %
≈ 8 min