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ACTE I
(Un salon chez Lucette Gautier. Ameublement élégant. La pièce est à pan coupé du côté gauche ; à angle droit du côté droit ; à gauche, deuxième plan, porte donnant sur la chambre à coucher de Lucette. Au fond, face au public, deux portes ; celle de gauche, presque au milieu, donnant sur la salle à manger elle s'ouvre intérieurement ; celle de droite ouvrant sur l'antichambre. Au fond de l'antichambre, un porte-manteaux. Au fond de la salle à manger, un buffet chargé de vaisselle. Dans le pan coupé de gauche, une cheminée avec sa glace et sa garniture. À droite, deuxième plan, autre porte. Toutes ces portes sont à deux battants.) (À droite, premier plan, un piano adossé au mur, avec son tabouret. À gauche, premier plan, une console surmontée d'un vase. À droite près du piano, mais suffisamment éloigné de lui pour permettre de passer entre ces deux meubles, un canapé de biais, presque perpendiculairement à la scène et le dos tourné au piano. À droite du canapé, c'est-à-dire au bout le plus rapproché du spectateur, un petit guéridon. À l'autre bout du canapé, une chaise volante. À gauche de la scène, peu éloignée de la console, et côté droit face au public, une table rectangulaire de moyenne grandeur ; chaise à droite, à gauche et au-dessus de la table. Devant la cheminée, un pouf ou un tabouret ; à gauche de la cheminée et adossée au mur, une chaise. Entre les deux portes du fond, un petit chiffonnier. Bibelots un peu partout, vases sur la cheminée, etc. ; tableaux aux murs ; sur la table de gauche, un Figaro plié.)
(Au lever du rideau, Marceline est debout, à la cheminée sur laquelle elle s'appuie de son bras droit, en tambourinant du bout des doigts comme une personne qui s'agace d'attendre ; pendant ce temps, dans le fond, Firmin, qui a achevé de mettre le couvert, regarde l'heure à sa montre et a un geste qui signifie : "Il serait pourtant bien temps de se mettre à table. ")
Marceline(allant s'asseoir sur le canapé) Non, écoutez, Firmin, si vous ne servez pas, moi je tombe !
Firmin(descendant à elle) Mais, Mademoiselle, je ne peux pas servir tant que madame n'est pas sortie de sa chambre.
Marceline(maussade) Oh ! bien, elle est ennuyeuse, ma sœur ! vraiment, moi qui la félicitais hier,... qui lui disais : "Enfin, ma pauvre Lucette, si ton amant t'a quittée... si ça t'a fait beaucoup de chagrin, au moins, depuis ce temps-là, tu te lèves de bonne heure, et on peut déjeuner à midi ! " c'était bien la peine de la complimenter.
Firmin Qui sait ! madame a peut-être trouvé un successeur à M. de Bois-d'Enghien ?
Marceline(avec conviction) Ma sœur !... Oh ! non ! elle n'est pas capable de faire ça !... Elle a la nature de mon père ! c'est une femme de principes ! si elle avait dû le faire, (changeant de ton) je le saurais au moins depuis deux jours.
Marceline(se levant) Et puis, quand cela serait ! ce ne serait pas encore une raison pour ne pas être debout à midi et quart !... Je comprends très bien que l'amour vous fasse oublier l'heure !... (Minaudant.) je ne sais pas... je ne connais pas la chose !
Marceline(avec un soupir) Qu'est-ce que vous voulez, je n'ai jamais été mariée, moi ! Vous comprenez, la sœur d'une chanteuse de café-concert !... est-ce qu'on épouse la sœur d'une chanteuse de café-concert ?... N'importe, il me semble que, si toquée soit-on d'un homme, on peut bien, à midi...! Enfin, regardez les coqs... est-ce qu'ils ne sont pas debout à quatre heures du matin ?... Eh ! bien alors ! (Elle se rassied sur le canapé.)
Marceline(à Firmin, tout en remontant au chiffonnier dont elle ouvre un tiroir) Ah ! Firmin, M. de Bois-d'Enghien qui est revenu !
Firmin(une assiette qu'il essuie, à la main, descendant à Lucette) M. de Bois-d'Enghien, pas possible ! ah ! bien, j'espère, Madame doit être contente ?
Lucette(se levant) Si je suis contente ! oh ! vous le pensez ! (Firmin remonte). (À Marceline qui redescend avec une petite boîte à la main) Tu juges de mon émotion quand je l'ai vu revenir hier au soir ! (Prenant l'antipyrine que lui remet Marceline.) Merci ! (Changeant de ton.) Figure-toi, le pauvre garçon, pendant que je l'accusais, il avait une syncope qui lui a duré quinze jours ! (Elle descend à gauche.)
Marceline Non ?... oh ! c'est affreux ! (Elle remonte un peu à droite.)
Lucette(remontant entre la table et la console) Oh ! ne m'en parle pas ! s'il n'en était pas revenu, le pauvre chéri... il est si beau ! (À Firmin qui est occupé dans la salle à manger.) Vous avez remarqué, n'est-ce pas, Firmin ?
Firmin(qui n'est pas du tout à la conversation, redescend un peu) Quoi donc, Madame ?
Firmin(à Chenneviette, sans descendre) Madame vient.
De Chenneviette Bon, merci ! (Firmin remonte dans la salle à manger, à Marceline.) Comment, il est revenu ? Et naturellement ça a repiqué de plus belle !
Marceline Dame !... (Indiquant d'un clignement d'œil significatif la chambre à coucher de Lucette.) ça m'en a tout l'air !
De Chenneviette(s'asseyant sur le canapé) Ah ! ma pauvre Lucette, quand elle cessera d'être une femme à toquades... ! Mon Dieu, son Bois-d'Enghien, c'est un charmant garçon, je n'y contredis pas, mais enfin, quoi ? ce n'est pas une situation pour elle... il n'a plus le sou !
Marceline. Oui, oh ! je sais bien !... mais ça, Lucette vous le dira. (Confidentiellement.) Il paraît que quand on aime, eh bien ! un garçon qui n'a plus le sou, c'est encore meilleur !
Marceline(vivement) Moi, je ne sais pas, je suis jeune fille. (Elle s'assied à droite de la table.)
De Chenneviette(s'inclinant d'un air moqueur) C'est évident ! (Revenant à son idée.) Eh bien ! et le rastaquouère, alors ?
Marceline Qui ? le général Irrigua ? Dame, il me paraît remis aux calendes grecques !
De Chenneviette(se levant) C'est malin ! Elle a la chance de trouver un homme colossalement riche... qui se consume d'amour pour elle ! un général ! je sais bien qu'il est d'un pays où tout le monde est général. Mais ça n'est pas une raison !...
Marceline(surenchérissant, — elle se lève) Et d'un galant ! avant-hier, au café-concert, quand il a su que j'étais la sœur de ma sœur, il s'est fait présenter à moi et il m'a comblée de bonbons !
De Chenneviette Vous voyez donc bien !... Enfin, hier, elle était raisonnable ; c'était définitivement fini avec Bois-d'Enghien, elle avait consenti à répondre au millionnaire, pour lui fixer une entrevue pour aujourd'hui, et alors... parce que ce joli cœur est revenu, quoi ? ça va en rester là ?
Lucette(sortant de la chambre et allant serrer la main successivement à Nini et à Chenneviette, elle se trouve placée entre eux deux. Firmin remonte) Tiens, Nini ! (À Chenneviette.) Bonjour Gontran... Ah ! mes amis, vous savez la nouvelle ?
Nini Oui, c'est ce qu'on me dit : ton Fernand est revenu !
Nini Ah ! je suis bien contente pour toi ! Et... il est là ?
Lucette Mais oui, attends, je vais l'appeler... (Allant à la porte de gauche et appelant.) Fernand, c'est Nini... Quoi ?... Oh ! bien ! c'est bon ! viens comme ça, on te connaît ! (Aux autres.) Le voici !
(Tout le monde se range en ligne de façon à former la haie à l'entrée de Bois-d'Enghien.)
(Bois-d'Enghien paraît, enveloppé dans un grand peignoir rayé, serré par une cordelière à la taille. Il tient à la main une brosse avec laquelle il achève de se coiffer. Il passe au-dessus de la table et gagne le centre entre Firmin et Lucette.)
Bois-d'Enghien(souriant) Il est revenu, mon Dieu, oui ; il est revenu... (À part, gagnant la gauche en se passant piteusement la brosse dans les cheveux.) Allons, ça va bien ! ça va très bien ! Moi qui étais venu pour rompre !... ça va très bien. (Il s'assied à droite de la table.) (Firmin sort, Marceline est remontée, Lucette s'est assise sur le canapé, à côté et à droite de Nini. Chenneviette est debout derrière le canapé.)
Lucette(à Nini) Et tu viens déjeuner, n'est-ce pas ?
Nini Non, mon petit... je suis justement venue pour te prévenir ! Je ne peux pas !
Nini Parce que j'ai d'un à faire... Au fait, il faut que je t'annonce la grande nouvelle ; car moi aussi j'ai ma grande nouvelle : je me marie, ma chère !
Lucette Ah ! bien ! je suis bien heureuse pour toi !
Bois-d'Enghien(qui pendant ce qui précède parcourt le Figaro qu'il a près de lui sur la table, bondissant tout à coup et à part) Sapristi ! mon mariage qui est annoncé dans le Figaro ! (Il froisse le journal, le met en boule et le fourre contre sa poitrine par l'entre-baîllement de son peignoir.)
Lucette(qui a vu le jeu de scène ainsi que tout le monde, courant à lui) Eh bien ! qu'est-ce qui te prend ?
Lucette Mon pauvre Fernand, tu ne vas pas encore être malade !
Bois-d'Enghien Non ! non ! (À part, pendant que Lucette rassurée retourne à la place qu'elle vient de quitter et raconte à mi-voix à Nini que Bois-d'Enghien a été malade.) Merci ! lui flanquer comme ça mon mariage dans l'estomac, sans l'avoir préparée.
De Chenneviette Ah ! à propos de journal, tu as vu l'aimable article que l'on a fait sur toi dans le Figaro de ce matin.
Bois-d'Enghien(se précipitant sur le journal et l'arrachant des mains de Chenneviette) Non, pas maintenant, pas maintenant ! (Il fait subir au journal le même sort qu'au premier.)
De Chenneviette Positivement, il a quelque chose ! (On sonne.)
Bois-d'Enghien(gagnant la porte de la chambre de gauche) Vous m'attendez, je vais achever de m'habiller ! (À part au moment de partir.) Ma foi, j'aborderai la question de rupture après le déjeuner ! (Il sort, en emportant sa brosse.)
Lucette(passant au deux pour aller au-devant de Fontanet) Que vous êtes mauvais !
(Pendant ce qui précède, par la porte du vestibule, laissée ouverte, on a vu Fontanet occupé à enlever son paletot, aidé par Firmin.)
De Fontanet(entrant) Ah ! ma chère divette, combien je suis aise de vous baiser la main !...
Lucette(indiquant Nini) Justement, Nini nous parlait de vous.
De Fontanet(s'inclinant, flatté) Ah ! c'est bien aimable ! (À Lucette.) Vous voyez, c'est imprudent de m'avoir invité, car je prends toujours les gens au mot !
Bois-d'Enghien Là ! je suis prêt ! (Regardant le journal.) Allons, bon, encore un ! (Il se précipite entre Lucette et Fontanet et arrache le journal des mains de ce dernier.) Donnez-moi ça !... donnez-moi ça !
Lucette(vivement) Ne faites pas attention ! (Présentant.) Monsieur de Fontanet, un de mes amis ; Monsieur de Bois-d'Enghien, mon ami. (Elle appuie sur le mot "mon".)
De Fontanet(interloqué, saluant) Ah ! ah ! enchanté, Monsieur !
Bois-d'Enghien Moi de même, Monsieur ! (Ils se serrent la main.)
De Fontanet Je ne saurais trop vous féliciter. Je suis moi-même un adorateur platonique de Mme Lucette Gautier, dont la grâce autant que le talent... (Voyant Bois-d'Enghien qui hume l'air depuis un instant.) Qu'est-ce que vous avez ?
Bois-d'Enghien Rien. (Bien ingénument.) Vous ne trouvez pas que ça sent mauvais ici ? (Chenneviette, Lucette, Marceline et Nini ont peine à retenir leur rire.)
De Fontanet(reniflant) Ici ? non !... Maintenant, vous savez, ça se peut très bien, parce que, je ne sais pas comment ça se fait, l'on me dit ça souvent et je ne sens jamais. (Il s'assied sur le canapé et cause avec Chenneviette debout derrière le canapé.)
Lucette(vivement et bas à Bois-d'Enghien) Mais tais-toi donc, voyons, c'est lui !
Bois-d'Enghien Hein !... ah ! c'est... ? (Allant à Fontanet, et étourdiment.) Je vous demande pardon, je ne savais pas !
Lucette(l'accompagnant) Alors, sérieusement, tu ne veux pas ?
Nini(prenant l'en-tout-cas qu'elle a déposé contre le canapé) Non, non, sérieusement...
Lucette(pendant que Nini serre la main à Fontanet et à Chenneviette) Je n'insiste pas ! J'espère que quand tu seras duchesse de la Courtille, ça ne t'empêchera pas de venir quelquefois me voir.
Nini(naïvement) Mais, au contraire, ma chérie, il me semblera que je m'encanaille.
Lucette(s'inclinant) Charmant ! (Tout le monde rit.)
Nini(interloquée, mais riant avec les autres) Oh ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire !
Marceline(reparaissant à la porte de la salle à manger, la bouche pleine) Eh bien ! vient-on ?
Lucette Voilà ! (À Nini, qu'elle a accompagnée jusqu'à la porte du vestibule.) Au revoir !
De Chenneviette(même jeu) C'est pour la pension du petit. Le trimestre est échu...
Lucette(simplement) Ah ! bon, je te remettrai ce qu'il faut après déjeuner !
De Chenneviette(riant pour se donner une contenance) Je suis désolé d'avoir à te demander ; je... je voudrais pouvoir subvenir, mais les affaires vont si mal !
Lucette(bonne enfant) Oui, c'est bon ! (Elle fait le mouvement de remonter, puis redescendant.) Ah ! seulement, tâche de ne pas aller, comme la dernière fois, perdre la pension de ton fils aux courses.
De Chenneviette(comme un enfant gâté) Oh ! tu me reproches ça tout le temps !... Comprends donc que si j'ai perdu la dernière fois, c'est qu'il s'agissait d'un tuyau exceptionnel !
De Chenneviette Mais absolument ! c'est le propriétaire lui-même qui m'avait dit, sous le sceau du secret : "Mon cheval est favori, mais ne le joue pas ! c'est entendu avec mon jockey... il doit le tirer ! "
De Chenneviette Eh bien ! il ne l'a pas tiré !... et le cheval a gagné... (Avec la plus entière conviction.) Qu'est-ce que tu veux, ce n'est pas de ma faute si son jockey est un voleur.
Firmin(paraissant au fond) Mlle Marceline fait demander à Madame et à Monsieur de venir déjeuner.
Lucette(impatientée) Oh ! mais oui ! qu'elle mange, mon Dieu ! qu'elle mange ! (Firmin sort.) Allons, viens, ayons égard à la gastralgie de ma sœur ! (On sonne.) Vite, voilà du monde !
(Ils entrent dans la salle à manger où ils sont accueillis pas un "Ah ! " de satisfaction. Ils referment la porte sur eux.)
Firmin(à madame Duverger qui le précède) C'est que madame est en train de déjeuner et elle a du monde.
Madame Duverger(contrariée) Oh ! combien je regrette ! mais il faut absolument que je la voie, c'est pour une affaire qui ne peut être différée.
Firmin Enfin, Madame, je vais toujours demander... Qui dois-je annoncer ?
Madame Duverger Oh ! Mme Gautier ne me connaît pas... Dites tout simplement que c'est une dame qui vient lui demander le concours de son talent pour une soirée qu'elle donne.
Firmin Parfaitement, Madame ! (Il indique le siège de droite de la table et va pour entrer dans la salle à manger. On sonne. Il rebrousse chemin et se dirige vers la porte du fond, à droite.) Je vous demande pardon un instant.
Madame Duverger(s'assied, regarde un peu autour d'elle, puis histoire de passer le temps, elle entr'ouvre un Figaro qu'elle a apporté, le dépliant à peine comme une personne qui n'a pas l'intention de s'installer pour une lecture. Après un temps) Tiens, c'est vrai, "le mariage de ma fille avec M. Bois-d'Enghien", c'est annoncé, on m'avait bien dit !... (Elle continue de lire à voix basse avec des hochements de tête de satisfaction.)
Bouzin(à Firmin qui l'introduit) Enfin, voyez toujours, si on peut me recevoir... Bouzin, vous vous rappellerez !
Bouzin Pour la chanson : "Moi, j'piqu' des épingues ! "
Firmin Oui, oui !... Si Monsieur veut entrer ? il y a déjà madame qui attend.
Bouzin Ah ! parfaitement ! (Il salue Mme Duverger qui a levé les yeux et rend le salut. Sonnerie différente des précédentes.)
Firmin(à part) Allons bon, voilà qu'on sonne à la cuisine, je ne pourrai jamais les annoncer. (Il sort par le fond droit. Mme Duverger a repris sa lecture. Bouzin, après avoir déposé son parapluie dans le coin du piano, s'assied sur la chaise qui est à côté du canapé. Moment de silence.)
Bouzin(promène les yeux à droite, à gauche. Son regard s'arrête sur le journal que lit Mme Duverger, il tend le cou pour mieux voir, puis, se levant et s'approchant de Mme Duverger) C'est... le Figaro que Madame lit ?
Bouzin Non ?... pardon, voulez-vous me permettre ? (Il prend le journal qu'il déplie sous le regard étonné de Mme Duverger.) Voilà, au courrier des théâtres, c'est assez intéressant ; voilà : "Tous les soirs, à l'Alcazar ; grand succès pour Mlle Maya dans sa chanson : "Il m'a fait du pied, du pied, du pied... il m'a fait du pied de cochon, truffé. " (À Mme Duverger, d'un air plein de satisfaction, en lui tendant le journal.) Tenez, Madame, si vous voulez voir par vous-même.
Madame Duverger(prenant le journal) Mais pardon, Monsieur, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse que mademoiselle je ne sais pas comment chante, qu'on lui a fait du pied, du pied, du pied, du pied de cochon, truffé ?
Bouzin(posant son chapeau sur la chaise près du canapé) Attendez, je vais vous donner ma carte. (il cherche une de ses cartes.)
Firmin Non, c'est inutile, "Bouzin", je me souviendrai, pour la chanson : "Moi j'pique des épingues ! "
Bouzin Parfaitement ! (Firmin sort par la porte du fond à droite, Bouzin le poursuivant presque jusque la porte.) Mais je vous assure qu'avec ma carte... (Redescendant derrière le canapé, tout en remettant la carte dans son portefeuille.) Il va écorcher mon nom, c'est évident ! (Regardant le bouquet.) Le beau bouquet, tout de même ! (Il se dispose à remettre son portefeuille dans sa poche, quand une idée traverse son cerveau ; il s'assure que la baronne, qui est à sa lecture, ne le regarde pas, il retire sa carte et la fourre dans le bouquet, puis descendant.) Après tout, puisque c'est anonyme, autant que ça profite à quelqu'un ! (Il remet son portefeuille dans sa poche. — Moment de silence. Tout d'un coup, il se met à rire, ce qui fait lever la tête à Mme Duverger.) Non, je ris en pensant à cette chanson : "Moi je pique des épingues ! " (Un temps. La baronne se remet à lire. Nouveau rire de Bouzin.) Vous vous demandez sans doute, ce que c'est que cette chanson : "Moi je pique des épingues" !
Madame Duverger Moi ? pas du tout, Monsieur ! (Elle fait mine de reprendre sa lecture.)
Bouzin(qui s'est avancé jusqu'à la baronne) Oh ! Il n'y aurait pas d'indiscrétion ! C'est une chanson que j'ai écrite pour Lucette Gautier... Tout le monde me disait : "Pourquoi n'écrivez-vous pas une chanson pour Lucette Gautier ? "... et de fait, il est évident qu'elle sera ravie de chanter quelque chose de moi... Alors, j'ai fait ça ! (Même jeu pour la baronne.) Tenez, rien que le refrain pour vous donner un aperçu... (La baronne en désespoir de cause plie son journal et le pose sur la table.) Moi, j'piqu'des éping' Dans les p'lot'des femm's que j'disting' (Parlé.) L'air n'est pas encore fait (Récitant avec complaisance.) Chacun sa façon de se divertir, Quand j'piqu'pas d'éping', moi, j'ai pas d'plaisir ! (Il rit d'un air enchanté.)
Bouzin Et encore les jeunes filles, il faut bien se dire ceci : à celles qui ne comprennent pas, ça ne leur apprend pas grand'chose, et à celles qui comprennent, ça ne leur apprend rien du tout.
Bouzin(brusquement, après un temps pendant lequel il considère la baronne) Je vous demande pardon, Madame, de mon indiscrétion, mais votre visage ne m'est pas inconnu... Est-ce que ce n'est pas vous qui chantez à l'Eldorado : "C'est moi qui suis le drapeau de la France".
Madame Duverger(réprimant une envie de rire et tout en se levant) Non, Monsieur, non ! je ne suis pas artiste... (Se présentant.) Baronne Duverger...
Bouzin Ah ? ça n'est pas ça, alors ! (Il s'incline et remonte. Au même moment, Firmin revient à la salle à manger, un papier plié en long à la main.)
Firmin Voilà, monsieur. (Il lui remet la chanson.)
Bouzin(vexé) C'est très bien ! D'ailleurs, ça ne m'étonne pas, pour une fois que ça sort de son genre ordinaire.
Firmin(amicalement, descendant un peu) Écoutez, mon cher ! (Bouzin qui a pris son chapeau sur la chaise, descend un peu.) Une autre fois, avant d'entreprendre un travail pour madame, venez donc en causer avec moi d'abord.
Firmin Oui ! vous comprenez : je suis habitué à voir ce qu'on fait pour elle, je sais ce qu'il lui faut.
Bouzin(dédaigneux) Je vous remercie bien ! mais je travaille toujours sans collaborateur... (Remontant.) Je vais porter cette cette chanson à Yvette Guilbert qui sera moins difficile, et elle a du talent au moins, elle.
Firmin Comme vous voudrez, Monsieur. (Il redescend.)
Bouzin(ronchonnant) Stupide, ma chanson ! Ah ! la ! la ! (Indiquant le bouquet.) Et moi qui !... (Il prend le bouquet, comme pour le remplacer, remonte jusqu'au fond avec, puis se ravisant.) Non ! (Il repose le bouquet sur le piano, puis à Firmin.) Bonjour, mon ami !
(Mme Duverger sort la première, suivie de Firmin qui referme la porte sur lui. Au même moment, Chenneviette passe la tête par l'entrebâillement de la salle à manger.)
De Chenneviette(ouvrant la porte toute grande) Tout le monde est parti, nous pouvons entrer !
De Chenneviette, Lucette, Bois-d'Enghien et De Fontanet(avec satisfaction) Ah ! (Ils entrent, parlant tous à la fois et tenant chacun une tasse de café à la main. Chenneviette va à la cheminée, Fontanet descend à gauche de la table.)
Lucette(à Bois-d'Enghien) Qu'est-ce que tu as, mon chéri, on dirait que tu es triste ?
Bois-d'Enghien Moi, pas du tout ! (À part.) Seulement je suis embêté à la perspective de rompre tout à l'heure ! (Il va s'asseoir sur le canapé.)
Lucette(qui est passée derrière le canapé, l'enlaçant brusquement par le cou au moment où il va avaler une gorgée de son café) Tu m'aimes ?
Bois-d'Enghien Je t'adore ! (À part.) Je ne sais pas comment je vais lui faire avaler ça ! (Lucette fait le tour et vient se mettre à genoux sur le canapé à la droite de Bois-d'Enghien.)
De Fontanet(qui est assis à gauche de la table, apercevant le bouquet et brusquement) Oh ! le superbe bouquet !
De Chenneviette(qui est allé prendre le bouquet sur le piano, descendant avec, au milieu de la scène) Attends, il y a une carte ! (Lisant.) Camille Bouzin, officier d'Académie ! (Il s'incline en faisant claquer sa langue en signe d'admiration railleuse) 132, rue des Dames !
Lucette(prenant le bouquet que lui présente Chenneviette) Comment, c'est Bouzin ?... Oh ! vraiment, je suis touchée, le pauvre garçon, moi qui lui ai fait rendre sa chanson d'une façon si...
Lucette(se dirigeant avec le bouquet vers la cheminée) Mais aussi, c'est vrai, pourquoi est-elle aussi stupide sa chanson ? Si seulement il y avait quelque chose à en faire. (Respirant le bouquet.) Oh ! il embaume ! (Subitement.) Tiens, qu'est-ce qu'il y a donc dedans ?... un écrin ! (Elle le tire du bouquet et met ce dernier dans un des vases de la cheminée.)
Lucette(redescendant à droite de la table) Mais, oui ! (L'ouvrant.) Oh ! non, c'est trop ! c'est trop ! regardez-moi ça : une bague rubis et diamants ! (Elle met la bague à son doigt.)
Lucette(s'asseyant tout en lisant l'adresse marquée au fond de l'écrin) Oh ! et de chez Béchambès encore !... Vraiment, je suis de plus en plus confuse !
De Chenneviette(au-dessus de la table) C'est ce Bouzin qui envoie ça ?
Bois-d'Enghien(qui a gagné la droite, à part) Tiens, tiens ! mais si on pouvait lancer ce Bouzin sur Lucette ! c'est ça qui me faciliterait ma retraite.
(Pendant l'a-parté de Bois-d'Enghien, Fontanet est remonté à la cheminée.)
Lucette Mais, c'est cette chanson ! voyons ! il doit bien y avoir un moyen de l'arranger ?... avec un collaborateur qui la referait par exemple.
De Fontanet(descendant, en traînant derrière lui le pouf sur lequel il s'assied) Attendez donc !... mais j'ai peut-être une idée ! pourquoi n'en ferait-il pas une chanson satirique... une chanson politique, par exemple ?
Lucette(à Chenneviette) Attends, nous allons le savoir !
De Fontanet Et comme c'est simple ! au lieu de : "Moi j'pique des épingles", il met : "Moi j'touche des épingles", et voilà, ça y est, ça devient d'actualité.
De Fontanet(avec l'importance que donne le succès) Vous savez : cet homme qui "pique des épingles dans les p'lotes des femmes qu'il distingue", c'est pas drôle ! c'est pas propre !... Tandis qu'avec... un député, par exemple : "Il touche des épingles". Eh bien ! au moins...
Lucette Excellente idée ! Il faudra que je lui soumette ça ! (Elle se lève.)
De Fontanet(se levant, en reculant un peu le pouf que Lucette va reporter à sa place devant la cheminée) Oh ! des idées, ce n'est pas ça qui me manque ! c'est quand il s'agit de les mettre à exécution.
Bois-d'Enghien(qui s'est levé) Ah ! parbleu ! comme beaucoup de gens !
De Fontanet Pourtant, une fois j'ai essayé de faire une chanson, une espèce de scie... (À Bois-d'Enghien, bien dans la figure.) Je me rappelle, c'était intitulé : "Ah ! pffu !! "
Bois-d'Enghien(qui a reçu le souffle en plein visage ne peut retenir un recul de tête qu'il dissimule aussitôt dans un sourire de complaisance à Fontanet ; puis à part, gagnant la droite) Pff !! quelle drôle de manie ont les gens à odeur de vous parler toujours dans le nez !
De Fontanet(bien modeste) Mon Dieu,... comme je pus !
Bois-d'Enghien(avec conviction) Oh ! oui ! (Tout le monde pouffe de rire.)
De Fontanet(qui n'a pas compris, mais riant aussi) Hein ? quoi ? pourquoi rit-on ?... Est-ce que j'ai dit quelque chose...?
Lucette(riant, indiquant Fernand assis sur le canapé) Non... non... c'est Fernand qui n'est pas sérieux !
De Fontanet(regardant Bois-d'Enghien qui rit aussi, tout en lui faisant des signes de ne pas s'arrêter à ça) Ah ! c'est ça, c'est lui qui n'est pas... Mais qu'est-ce que j'ai bien pu dire ? Euh ! euh !... Je n'y suis pas du tout !...
Lucette(le rire coupant ses paroles) Mais je vous dis, ne cherchez pas ! ça n'en vaut pas la peine. (Voulant changer de conversation et toujours en riant.) Tenez, parlons de choses plus sérieuses. On vous verra ce soir au concert ?
De Fontanet Oh ! non, ce soir, impossible ! Je vais dans le monde.
Lucette(toujours sous l'influence du rire) Du reste, je ne sais pas pourquoi je vous demande ça, je ne chante pas ce soir : c'est mon jour de congé.
De Fontanet Oh ! bien, ça se trouve bien ! Moi, je vais chez une de mes vieilles amies, la baronne Duverger.
Bois-d'Enghien(qui riait aussi, changeant de visage, et à part, se levant vivement) Sapristi ! ma future belle-mère !
De Fontanet Elle donne une soirée à l'occasion du mariage de sa fille avec monsieur... Attendez donc, on m'a dit le nom...
De Fontanet(cherchant) Monsieur... ? monsieur... ?
Bois-d'Enghien(passant entre lui et Lucette) C'est bon, ça ne fait rien, ça nous est égal !
De Fontanet Si, si, laissez donc ! c'est un nom dans le genre du vôtre !
Bois-d'Enghien Mais non ! mais non ! c'est pas possible ! il n'y en a pas ! il n'y en a pas !
Lucette Qu'est-ce que tu as, à être agité comme ça ?
Bois-d'Enghien Je ne suis pas agité ; seulement, je sais bien ce que c'est ! c'est comme les gens qui vous disent : attendez-donc, c'est un nom qui commence par un Q...
Lucette(qui est remontée, passant devant Firmin) Mais faites-le entrer !
Firmin(étonné) Ah ? (Bois-d'Enghien remonte légèrement, Fontanet gagne la gauche.)
Lucette(qui est allée jusqu'à la porte du vestibule) Mais entrez donc, Monsieur Bouzin ! (L'introduisant.) Monsieur Bouzin, mes amis !
Bois-d'Enghien(De Fontanet, De Chenneviette, lui faisant accueil) Ah ! Monsieur Bouzin ! Firmin sort.
Bouzin(très étonné de la réception, saluant, très gêné) Messieurs, Madame, je vous demande pardon, c'est parce que je crois avoir oublié...
Lucette(aux petits soins) Mais asseyez-vous donc, Monsieur Bouzin ! (Elle lui a apporté la chaise qui était au-dessus de la table.)
Tous(même jeu) Mais asseyez-vous donc, Monsieur Bouzin ! (Chacun lui apporte une chaise : Bois-d'Enghien, celle au dessus du canapé, qu'il met à côté de celle apportée par Lucette ; Fontanet, celle de la droite de la table, et Chenneviette, celle de gauche ; ce qui forme un rang de chaises derrière Bouzin.)
Bouzin(s'asseyant d'abord, moitié sur une chaise, moitié sur l'autre, puis sur celle présentée par Lucette) Ah ! Messieurs... vraiment !...
Lucette(s'asseyant à côté de lui, à sa droite, Fontanet à droite de Lucette et Bois-d'Enghien à gauche de Bouzin, Chenneviette sur le coin de la table) Et maintenant, que je vous gronde ! Pourquoi avez-vous remporté comme ça votre chanson ?
Bouzin(avec un rictus amer) Comment, pourquoi ? Votre domestique m'a dit que vous la trouviez stupide !
Lucette(se récriant) Stupide, votre chanson !... Oh ! il n'a pas compris !
Lucette(coquette) Vous voyez, je l'ai à mon doigt.
Bouzin(même jeu) Oui, en effet, elle est... (À part.) Qu'est-ce que ça me fait, sa bague ?
Lucette C'est le rubis, surtout qui est admirable.
Bouzin Le rubis ? La chose, là ? Oui, oui ! (Un petit temps.) Ah ! là, là, quand on pense que c'est si cher, ces machines-là ! (Tout le monde se regarde interloqué, ne sachant que dire.)
Lucette(un peu décontenancée) Oui, mais j'ai su l'apprécier.
Bouzin Car enfin, ça n'en a pas l'air, une bague comme ça, ça vaut plus de sept mille francs.
De Chenneviette(quittant sa place, et remontant derrière la table) Sept mille francs !
Lucette(à Chenneviette) Mais oui, ça ne m'étonne pas ! (Chenneviette gagne par derrière, jusqu'au-dessus du canapé.)
Bouzin La vie d'une famille pendant deux ans Eh bien ! quand il faut verser sept mille francs pour ça, vous savez !... (Ahurissement général.)
Bois-d'Enghien(le regarde, avec l'air de dire : "Mais qu'est ce que c'est cet homme-là ! " Puis à mi-voix à Chenneviette) Mais je trouve ça de très mauvais goût, ce qu'il fait là !
De Chenneviette(à mi-voix également) Lui, il est infect ! (Il remonte au fond. Bois-d'Enghien se lève et replace sa chaise à sa place première, au-dessus du canapé.)
Lucette(voulant tout de même être aimable) En tout cas, ça prouve la générosité du donateur !
Bouzin Ah ! oui. (À part.) Et son imbécillité ! (Haut.) Alors, pour en revenir à ma chanson...
Lucette(faisant passer Fontanet et l'accompagnant) Du tout, du tout ! (À Chenneviette.) Tiens, viens avec moi, toi, par la même occasion je te remettrai ce que tu sais pour le petit, tu pourras l'envoyer immédiatement.
De Chenneviette Ah ! bon ! (Bouzin, sans se lever, a suivi tout ce mouvement en pivotant petit à petit avec sa chaise, de sorte qu'il est dos aux spectateurs.)
Lucette Vous permettez, Monsieur Bouzin ? Je suis à vous tout de suite. (Tout le monde sort, à l'exception de Bois-d'Enghien et de Bouzin.)
Bois-d'Enghien(qui les a regardés partir, traversant à grands pas la scène, et, brusquement, à Bouzin qui s'est levé et est allé porter sa chaise à gauche de la table) Eh bien ! voulez-vous que je vous dise, vous ! Vous êtes amoureux de Lucette !
Bois-d'Enghien(vivement) Chut, la voilà ! pas un mot aujourd'hui !... vous attaquerez demain ! (Il retourne à droite en sifflotant, les mains dans ses poches, pour se donner un air détaché.)
Bouzin(à part) C'est drôle, pourquoi veut-il que je sois amoureux de Lucette Gautier ?
Lucette(à Bouzin) Je vous demande pardon de vous avoir laissé.
Bouzin(qui est remonté au-dessus de la table) Mais comment donc ! (À part.) Je n'en suis pas amoureux du tout.
Lucette(s'asseyant à droite de la table) Maintenant, nous allons pouvoir causer sans être dérangés.
Bouzin(s'asseyant au-dessus de la table, face au public) Oui.
Lucette Eh bien ! voilà ! votre chanson, elle est charmante ! Il n'y a pas deux mots : elle est charmante.
Bouzin Vous êtes trop aimable ! (À part, en se baissant pour poser son chapeau sous la table.) Et cet autre qui avait compris qu'elle était stupide ! Faut-il être bête !
Lucette Mais enfin, vous savez, on a beau dire que le mieux est l'ennemi du bien... votre chanson, je le répète, elle est charmante ; mais, comment dirais-je ?... elle manque un peu de caractère.
Lucette(à Bois-d'Enghien, qui, par discrétion, se tient à distance, appuyé à la cheminée) N'est-ce pas ?
Bois-d'Enghien Oui, oui ! (Descendant s'asseoir à gauche de la table.) Et puis, moi, si vous me permettez de donner mon avis, ce que je reproche aussi, c'est la forme.
Lucette Ah ! bien, oui ! évidemment, la forme est défectueuse ! mais encore, la forme, je passe par-dessus !
Bois-d'Enghien Et puis enfin, ça... ça manque de traits, c'est un peu gris !
Lucette Oui, tenez !... ça, c'est un peu vrai ce qu'il dit là ! On sent bien que c'est la chanson d'un homme d'esprit, mais c'est la chanson d'un homme d'esprit...
Bois-d'Enghien ... Qui l'aurait fait écrire par un autre !
Bois-d'Enghien(gagnant la droite) Et maintenant, moi, j'ai préparé le terrain du côté de ce bonhomme-là, du Bouzin. Il n'y a plus à tergiverser : mon contrat se signe ce soir, il s'agit d'aborder la rupture carrément.
Lucette(parlant à la cantonade) C'est ça ! ce sera charmant ! Dépêchez-vous !
Bois-d'Enghien(s'asseyant sur le canapé, côté le plus éloigné) Elle !... Par exemple, si je sais comment je vais m'y prendre ?
Lucette(descendant derrière le canapé et venant embrasser Bois-d'Enghien dans le cou) Tu m'aimes ?
Lucette Ah ! chéri !... (Elle le quitte pour faire le tour du canapé et aller s'asseoir à gauche de Bois-d'Enghien.)
Bois-d'Enghien(à part) C'est pas comme ça, en tous cas !...
Lucette(assise à sa gauche) Que je suis heureuse de te revoir, là ! Je n'en crois pas mes yeux ! Vilain ! si tu savais le chagrin que tu m'as fait ! J'ai cru que c'était fini, nous deux !
Lucette(dans un élan de passion, lui saisissant la tête et la couchant sur sa poitrine) Oh ! mon nan-nan ! Bois-d'Enghien Oh ! ma Lulu ! (Lucette couche sa tête en se faisant un oreiller de ses deux bras sur la hanche de Bois-d'Enghien qui se trouve étendu sur ses genoux, de côté et très mal.)
Bois-d'Enghien(à part) C'est pas ça du tout ! C'est pas ça du tout ! Je suis mal embarqué !...
Lucette(dans la même position et langoureusement) Vois-tu, voilà comme je suis bien !
Bois-d'Enghien(à part) Ah ! bien ! pas moi, par exemple !
Lucette(même jeu) Je voudrais rester comme ça pendant vingt ans !... et toi ?
Lucette(se remettant sur son séant, ce qui permet à Bois-d'Enghien de se redresser) Malheureusement, ce n'est pas possible ! (Elle se lève, fait le tour du canapé, puis avec élan, à Bois-d'Enghien.) Tu m'aimes ?
Bois-d'Enghien(se levant et prenant son courage à deux mains) Eh bien ! oui ! si tu veux le savoir, j'ai que cette situation ne peut pas durer plus longtemps !
Bois-d'Enghien La nôtre (À part.) Aïe donc ! Aïe donc ! (Haut.) Et puisqu'aussi bien, il faut en arriver là un jour ou l'autre, j'aime autant prendre mon courage à deux mains, tout de suite : Lucette, il faut que nous nous quittions !
Bois-d'Enghien Mais à cause de ma position de fortune actuelle... ne pouvant t'offrir l'équivalent de la situation que tu mérites...
Lucette C'est pour ça ! (Éclatant de rire, en se laissant presque tomber sur lui d'une poussée de ses deux mains contre les épaules.) Ah ! que t'es bête !
Lucette Ah ! laisse là où elle est, ta dignité ! Qu'il te suffise de savoir que je t'aime (Se dégageant et gagnant un peu la gauche, avec un soupir de passion.) Oh ! oui, je t'aime !
Bois-d'Enghien(à part) Allons, ça va bien ! ça va très bien !
Lucette Vois-tu, rien qu'à cette pensée que tu pourrais te marier ! (Retournant à lui et le serrant comme si elle allait le perdre.) Ah ! dis-moi que tu ne te marieras jamais ! jamais !
Lucette(qui s'est approchée de la table, prenant nerveusement le Figaro laissé par la baronne) Oh ! ce n'est pas le suicide qui me ferait peur, si j'apprenais jamais, ou si je lisais dans un journal... (Elle indique le journal qu'elle tient.)
Bois-d'Enghien(à part, terrifié, mais sans bouger de place) Sapristi ! un Figaro !
Lucette Mais, je suis folle ; puisqu'il n'en est pas question, à quoi bon me mettre dans cet état ! (Elle rejette le Figaro sur la table et gagne la gauche.)
Bois-d'Enghien(se précipitant sur le Figaro et le fourrant entre sa jaquette et son gilet. À part) Ouf !... Mais il en pousse donc ! il en pousse ! (Lucette s'est retournée au bruit. Bois-d'Enghien rit bêtement pour se donner une contenance.)
Lucette(revenant à lui, avec élan et se jetant dans ses bras) Tu m'aimes ?
Bois-d'Enghien(à part) Jamais !... jamais je n'oserai lui avouer mon mariage, après ça ! jamais ! (Il gagne la droite et se laisse tomber, découragé, sur le canapé.)
De Chenneviette(arrivant du fond, en achevant de coller une enveloppe. À Lucette) Dis donc, je fais recommander la lettre... As-tu un timbre de quarante centimes ?
Lucette(se dirigeant vers sa chambre) Oui, par là... attends !
Bois-d'Enghien(se levant et allant à lui) Ah ! tenez ! vous seul pouvez me tirer de là ! C'est pour une chose que je ne sais comment dire à Lucette... Je peux bien dire ça, à vous, vous êtes... presque son mari. Il faut absolument que je la lâche et qu'elle me lâche !
De Chenneviette(tombant des nues) Qu'est-ce que vous me dites là ?
De Chenneviette Lui ! faites-le entrer ! (Fausse sortie de Firmin. Vivement.) Non ! quand nous serons partis ! (À Bois-d'Enghien.) Venez, venez... passons par là !
Le Général Bueno ! Yo entre !... (Il entre suivi d'Antonio portant deux bouquets, un énorme et l'autre tout petit ; il tient ce dernier derrière son dos.)
Le Général(la reconnaissant) Ah ! madame la sor ! Yo souis bieng la vôtre ! (Appelant Firmin.) Carçonne ! (Firmin ne répond pas. Élevant la voix.) Carçonne !... Valé de pied !
Le Général Natourellement, c'est vous ! ça n'est pas moi ! (À part.) Qué bruta este hombre ! (Haut.) Allez dire mâdâme la maîtresse, yo souis là !
Firmin Oui, Monsieur ! (À part, en se dirigeant vers la chambre de Lucette.) C'est un général auvergnat, ça ! (Haut, apercevant Lucette qui sort de sa chambre.) Ah ! voilà madame ! (Il sort au fond.)
Le Général(à Lucette qui s'arrête, étonnée, en voyant le général) Elle ! Ah ! Mâdâme, cette chour est la plouss belle dé ma vie !
Lucette(interrogeant du regard) Pardon, Monsieur... ?
Marceline(le présentant) Le Général Irrigua, Lucette.
Lucette Ah ! Général, je vous demande pardon ! (Saluant Antonio, au fond n° 2.) Monsieur !...
Le Général( redescendant un peu) C'est rienne ! Moun interprète !
Lucette Général, je suis ravie de faire votre connaissance !
Le Général Ah ! lé ravi il est pour moi, Mâdâme ! (À Antonio.) Antonio... les bouquettes... (Antonio passe le gros bouquet, sans laisser voir le petit, à Lucette.) Permettez-moi quelques flors môdiques qué yo vous prie, qué... qué yo vous offre !
Le Général(prenant le bouquet minuscule que lui tend Antonio et le présentant à Marceline) Et... yo l'ai pensé aussi à la sor !
Marceline(prenant le bouquet) Pour moi ?... oh ! Général, vraiment !
Le Général(à Marceline) Il est plouss pétite qué l'autre... mais il est plouss portatif !... (À Antonio.) Antonio, allez attendre à ma disposition dans la vestiboule !
Le Général(très poli mais sur un ton qui n'admet pas de réplique) Allez-vous-s'en !... mamoisselle ! (Il passe au deux, derrière Lucette.)
Marceline Ah ? bon !... (À part.) Oh ! c'est un sauvage ! (Elle sort par la droite pendant ce temps, Lucette met le bouquet dans le vase qui est sur la console. — Le Général est remonté au-dessus du canapé et attend que Marceline soit partie.)
Le Général(brusquement, à Lucette qui est revenue à droite de la table) Vouss ! C'est vouss ! qué yo souis la... près de vouss... ounique !
Lucette(s'asseyant à droite de la table) Asseyez-vous donc, je vous en prie !
Le Général(même jeu) Yo no pouis pas ! Yo souis trop émoute ! Ah ! quand yo recevous cette lettre de vouss ! Cette lettre ousqué il m'accordait la grâce dé... oune entrefou pour tous les deusses ! Ah ! Caramba ! caramba !... (Ne trouvant pas de mot pour exprimer ce qu'il ressent.) Qué yo no pouis dire.
Le Général Yo le souis ! porqué yo vouss s'aime Loucette, et qué yo vois que yo souis là... tous les deusses... ounique ! (Devenant entreprenant.) Loucette !
Lucette(vivement, se levant et passant à gauche de la table) Prenez garde, Général, vous abordez là un terrain dangereux !
Le Général(descendant un peu à droite) Eh ! yo n'ai pas peur lé dancher ! Dans mon pays yo l'étais ministre de la Gouerre !
Lucette(redescendant en passant au-dessus de la table) Vous !
Le Général(avec un geste pour la rassurer) Eh ! oui ! tout ça, porqué yo lo souis venou en France por achéter por moun gouvernement deusse courrassés, troiss croisseurs et cinq tourpilleurs.
Lucette Perdus au baccarat !... (Sur une ton de reproche.) Oh ! Et comment avez-vous fait ?
Le Général(avec la plus naïve inconscience) Yo l'ai pas ou de la chance ; voilà !... au pacarat c'est touchours le même : quand yo l'ai houit, il a nef ! et porqué ça, yo l'ai perdou beaucoup de l'archent.
Lucette(s'asseyant à droite de la table) C'est mal, ça, Général.
Le Général(sur un ton dégagé) Basta, rienne pour moi ! yo l'ai touchours assez peaucoup, porqué yo pouisse la mettre à la disposition de usted.
Le Général(avec chaleur) À la titre que yo pouisse vous aimerr... porqué yo vouss s'aime, Lucette ! mon cœur elle est trop petite pour contiendre tout ce que yo l'ai de l'amour !... Par la charme qu'elle est à vouss, vous m'avez priss... vous m'avez... vous m'avez... (Changeant de ton.) Pardon ! oun moment... oun moment. (Il remonte au fond.)
Le Général(à Lucette, reprenant brusquement sur le ton de la passion) Vous m'avez "souchouqué" ; aussi tout ce qu'il est à moi est à vouss ! Ma vie, mon argent, chusqu'au dollar la dernière, chusqu'à la missère que yo l'aimerais encore porqu'elle venirait de vouss !
Lucette(hochant la tête, pleine de doutes) La misère ! on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est !
Le Général(descendant à droite) Oh ! pardone ! yo le sais ! yo l'ai pas tuchurs été riche. Avant que yo le sois entré dans l'armée... comme chénéral ! yo l'avais pas de l'archent, quand yo l'étais professor modique et que yo l'ai dû pour vivre aller dans les familles... où yo donnais des léçouns de francess.
Lucette(retenant son envie de rire) De français ? Vous le parliez donc ?
Le Général(bien naïvement) Yo vais vous dire ; dans moun pays, yo le parlais bienn ; ici, yo no sais porqué, yo le parlé mal.
Lucette(riant) Ah ! c'est ça ! asseyez-vous donc !
Le Général(exalté) Yo ne pouis pas ! Defant vous, yo no pouis être assisse qu'à chénoux. (Il s'agenouille devant elle.) Fous l'est la divinité qué l'on s'achénouille là dévant... oun sainte qué l'on adore...
Le Général C'est l'amor qu'il parle par ma bouche porqué c'est là qué yo voudrais vivre ! Porqué la champre de la peauté qué l'on l'aime, il est comme le... comme le... (Se levant.) Pardon, oun moment, oun moment !
Le Général(allant sans mot dire et bien froidement se remettre aux genoux de Lucette, comme il était précédemment, puis une fois installé, éclatant ) Il est comme la taberlac, où il est la relichion, la déesse qu'on l'adore.
Lucette(posant sa main droite, qui a la bague, sur la main du général qui tient sa main gauche) Ah ! général, vous savez tout racheter par une galanterie.
Le Général(qui regarde la bague au doigt de Lucette) Tuchurs ! (Se levant.) Ça même fait qué yo pense qué yo vois qué vous l'avez là à lé doigt oun bâgue.
Lucette(d'un air détaché, se levant) Une bague ! Ah ! là... Ah ! oui ! oh !
Le Général Cosa significa "oun bâcatil" en espagnol ?
Antonio Oun bâcatil ? Qu'est-ce que c'est "oun bâcatil" ?
Lucette(sans bouger de place) Non, je dis au général que c'est une bagatelle.
Antonio(comprenant) Ah ! "une bagatelle ! " (Traduisant.) La Señora dice a usted que es... poca cosa.
Le Général(comme s'il n'avait jamais connu que ce mot-là) Ah ! si ! si... oun bâcatil... Si... si... (À Antonio et lui faisant signe de sortir.) Bueno ! bueno ! bueno ! gracías, Antonio !
Lucette(à part) Oh ! c'est trop fort !... et Bouzin, alors ?... Il a eu l'audace de... Oh ! c'est trop fort... Ah ! bien, attends, sa chanson ! non, cet aplomb !
Le Général(voyant son agitation) Qu'oust-ce qué vous l'avez ?
Le Général(galamment, mais avec une pointe de raillerie) Bueno, il vient donc pas le bague de la mère ?
Lucette La bague, là... Oh ! pas du tout ! non ! je croyais que vous vouliez parler d'une autre... Oh ! celle-là, non, non, mais je ne savais pas que c'était vous que j'avais à en remercier.
Le Général(modeste) Oh ! rienne du toute !... (Gagnant la gauche et avec un geste de grand seigneur.) C'est oun bâcatil ! (Revenant à elle.) Et yo me permets d'apporter la bracélette qu'elle va avec. (Il offre un autre écrin qu'il tire de la poche d'un des pans de sa redingote.)
Lucette(prenant l'écrin) Ah ! Général, vraiment vous me comblez ! mais qu'est-ce que j'ai pu faire pour mériter ?...
Lucette(appuyant gentiment ses deux mains sur son épaule) Qu'il vous suffise de savoir que si j'avais eu le cœur libre, je ne vous aurais préféré personne.
Le Général(avec un désespoir contenu) Ah ! Loucette, qué vous mé donnez mal au cœur !
Lucette Est-ce ma faute ? Voyez-vous, tant que je l'aimerai, je ne pourrai pas en aimer un autre.
Le Général(luttant un peu avec lui-même, puis avec résignation) Bueno ! Combienne de temps il faut à vous pour ça ?
Lucette(avec passion) Combien de temps ? Oh ! je l'aimerai tant qu'il vivra.
Le Général(très positif) Bueno ! Yo so maintenant qué yo dois faire.
Bois-d'Enghien(entr'ouvrant la porte et contrefaisant sa voix) On demande si Mme Gautier peut venir un instant.
Lucette(qui a reconnu sa voix) Hein ! Ah ! oui ! oui, tout de suite. (À part.) L'imprudent !
Le Général(qui est remonté sans bruit en passant derrière le canapé, ouvrant brusquement la porte dont Bois-d'Enghien tient le bouton de l'autre côté. Brutalement) Qu'est-ce qué vous voulez, vous ?
Bois-d'Enghien(qui a été amené en scène, entraîné par le bouton de la porte, très piteux et voulant être aimable, faisant des courbettes) Bonjour, Monsieur.
Lucette(à part) Ah ! mon Dieu !... (Vivement, présentant Bois-d'Enghien.) Monsieur de Bois-d'Enghien, Général, un camarade.
Bois-d'Enghien Ah ! vraiment ? vous êtes physionomiste ! (Chantonnant.) Mignonne, quand la nuit descendra sur la terre... Et que le rossignol viendra chanter encor...
Le Général(faisant la grimace et à part) Oh ! ça l'est oun chanton de bouilli-bouilli !...
Bois-d'Enghien(toussant) Hum ! hum ! Beaucoup de rhumes, cette année.
Le Général(lui faisant signe d'approcher) Et disse-moi, moussié Bodégué...
Bois-d'Enghien(rectifiant) Non pardon : "Bois-d'Enghien ! "
Bois-d'Enghien(avec fatuité) Eh ! bien, c'est... (Riant.) Ah ! ah ! ah ! vous voudriez bien le savoir.
Le Général(riant aussi) Si !... (Sérieux.) Porqué yo lo touerai !
Bois-d'Enghien(ravalant ce qu'il allait dire, et à part, gagnant la gauche) Me tuer ! Sapristi ! (Riant au général pour dissimuler son émotion.) Ah ! ah ! ah ! elle est bonne ! (Le Général rit aussi par complaisance.) (Ils sont tous les deux à gauche. Pendant ce qui précède, on a vu la porte du vestibule laissée ouverte, et sans être aperçue des deux hommes, passer la baronne reconduite par Lucette.)
Lucette(dans le vestibule, une fois la baronne hors de vue du public) C'est entendu, Madame, à ce soir ! (On l'entend fermer la porte, invisible au public, du vestibule sur l'escalier.)
Le Général(s'arrêtant de rire et revenant à son idée fixe) Bueno, c'est... ?
Bois-d'Enghien(apercevant Lucette) Hein ? euh ! chut ! oui, tout à l'heure !
Le Général Ah ! bueno ! bueno !... (Il gagne la droite.)
Lucette(entrant avec des cartes dans la main et tout en se dirigeant vers sa chambre) Eh bien ! je chante dans le monde, moi, ce soir... (Au général.) Je vous demande pardon, Général, un moment !
Bois-d'Enghien(qui joue machinalement avec l'écrin de la bague laissé sur la table) Ah ! oui... euh ! (Regardant l'écrin et avec aplomb.) Bouzin... il s'appelle Bouzin !
Le Général Poussin ?... Bueno ! Poussin, c'est oun hômme morte ! (Il gagne la droite.)(On sonne.)
Bois-d'Enghien(à part) Brrrou ! il me donne froid dans le dos !
Bouzin(entre du fond, à droite. Très jovial, posant son parapluie contre la chaise qui est au-dessus du canapé) Je rapporte la chanson... Lucette Gautier n'est pas là ?
Bois-d'Enghien(voyant le général qui remonte vers lui, se précipitant entre eux) Hein ! non... oui... (Pendant tout ce qui suit, Bois-d'Enghien effaré, ne sachant que faire et n'osant rien dire, essaye toujours de se mettre entre le général et Bouzin, tandis que Bouzin, au contraire, fait tout ce qu'il peut pour aller au général.)
Le Général(à Bouzin) Pardon !... Monsieur Poussin, eh ?
Le Général(se montant petit à petit) Porqué yo veux vous amener à la terrain... porqué yo veux votre tête ! (Le saisissant au collet.) Porqué yo veux vous tuer ! (Musique de scène)
Le Général(secouant Bouzin comme un prunier) Porqué yo n'aime pas qu'il est oun paquette dans mes roues... et quand il est oun obstacle, yo saute pas par dessous !... Yo le supprime. (Il le fait pirouetter en le tenant toujours au collet, ce qui le fait passer à sa gauche.)
Bouzin Ah ! mon Dieu, voulez-vous me lâcher ? Voulez-vous me lâcher ?
Bois-d'Enghien(essayant de les séparer) Général ! du calme !
Le Général(le repoussant de la main droite tout en secouant Bouzin de la main gauche) Laisse-moi tranquille, Bodégué. (À Bouzin, en le secouant.) Et puis, vous l'est pas chôli du tout, vous savez ! Vous l'est pas chôli !
Bouzin Au secours ! au secours ! (Tumulte général, cris, etc.)
Tous(marchant sur lui) Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en !
Bouzin(sortant affolé) C'est une maison de fous ! (Tout ce qui précède doit être joué très vite, pour ne pas ralentir le mouvement de la fin de l'acte.)
Lucette(redescendant un peu derrière Bois-d'Enghien, qui est redescendu également) Non, on ne se moque pas du monde comme cet homme-là !
Le Général(redescendant aussi) Merci, Loucette, qué vous l'avez fait pour môi !
Lucette Ah ! bien, si ce n'est que ça, je vous assure qu'il ne viendra plus !
Le Général(lui baisant la main) Merci ! (Bouzin, pendant ce qui précède, est rentré à pas de loup pour chercher son parapluie qu'il a laissé en se sauvant ; mais, dans son émotion, il s'empêtre dans les meubles et fait tomber la chaise.)
Tous(se retournant et apercevant Bouzin) Encore lui !
Bouzin(d'une voix étranglée de frayeur) J'avais oublié mon parapluie ! (Il se sauve.)
Tous Allez-vous-en, Bouzin, allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en ! (RIDEAU) (Bois-d'Enghien, Lucette, le général, forment une ligne en sifflet allant de la table de gauche au milieu de la scène, direction de la porte de sortie. Bouzin est au 4 devant le guéridon.)
ACTE II
La chambre à coucher de Mme Duverger, dans son hôtel. Grande chambre carrée, riche et élégante, ouvrant au fond par une grande porte à quatre vantaux sur les salons. (Les deux vantaux extrêmes sont fixes et mobiles, à volonté.) À gauche, 3e plan, porte à un battant. À droite, 1er plan, autre porte également à un battant. À gauche, 2e plan, l'emplacement d'un lit de tête (le lit a été enlevé pour la circonstance) , il ne reste que le baldaquin et les rideaux du lit, à la place duquel on a mis un fauteuil. Au fond, face au public et à gauche de la porte d'entrée, grande armoire de style, vide. À droite de la porte d'entrée, presque entièrement dissimulée par un paravent à six feuilles (la dernière feuille fixée à l'angle de droite du décor) , une toilette de dame avec sa garniture. Devant le paravent, une table carrée, une chaise derrière la table. Une chaise contre le mur de chaque côté de la porte de droite. À gauche, au milieu de la scène une chaise longue placée presque perpendiculairement à la scène, la tête vers le fond, le pied côté du spectateur (le dossier de la chaise longue doit être très peu élevé) ; à gauche également, presque au pied de la chaise longue, un petit guéridon sur lequel est un timbre électrique. À gauche du baldaquin du lit une chaise volante. Du milieu, du panneau compris sous le baldaquin, émerge une tulipe électrique qui permet en temps ordinaire de lire dans le lit. Un lustre allumé au milieu de la pièce. Au fond, dans le second salon, face au public, une cheminée. Dans cet acte, tout le monde est en tenue de soirée.
Viviane(près du guéridon, à Miss Betting qui, à genoux près d'elle, achève de lui lacer son corsage) Will it soon be done, Miss ?
Miss Betting A minute, it is ready !... A pin please.
Viviane(lui donnant une épingle) Again ! Then you wish my lover to pick his fingers.
Miss Betting(moitié riant, moitié grondant) Oh ! Miss Viviane, shocking ! (Elles rient.)
La Baronne(entrant du fond) Eh, bien ! Viviane, tu es prête ?
Viviane Mais quand Miss aura fini de m'épingler. Je ne sais pas si elle conspire contre mon fiancé, mais je suis plus hérissée de pointes qu'un vieux mur garni de tessons de bouteilles... (Étourdiment.) On dirait vraiment qu'elle craint l'escalade !
La Baronne(estomaquée) Qu'est-ce que tu dis là ? malheureuse enfant !... Tu emploies des comparaisons !...
Viviane(naïvement) Je ne vois pas ce que tu trouves de mal dans ce que j'ai dit !
La Baronne(à part, avec un sourire indulgent) C'est vrai !... Pauvre petite !
Viviane(changeant de ton) Oh ! maman, tu devrais bien dire à Miss que ce n'est pas gentil à elle de ne pas rester pour mon contrat.
La Baronne(essayant de se faire comprendre) Non... Je dis : "Miss, il faut que vous restiez pour notre soirée. " (Voyant que Miss sourit sans comprendre — avec l'accent anglais.) Il faut, vous rester... pour soirée de nous !... Soirée... danse... danse ! (Elle esquisse le mouvement de danser, Miss la regarde en souriant, l'air hébété. Au public.) Elle n'a pas saisi une syllabe ? Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre ce que je lui dis !
Miss Betting(souriant toujours) What does that mean ?
La Baronne(abandonnant la partie à Viviane) Oh ! explique-lui, toi ! moi, j'y renonce.
Viviane(à Miss Betting, en anglais) Mamma wishes you to say if you really can not stay to our soirée.
Miss Betting(à la baronne et très rapidement) Oh ! no ! and I much regret it, for it would have given me the pleasure of getting acquainted with Miss Vivian's lover ; but my mother is poorly, and I promised to spend the evening with her.
La Baronne(qui a écouté cette avalanche de paroles avec un sérieux comique, accompagné de hochements de tête comme si elle comprenait) Oui, oui, oui ! c'est pas la peine de me dire tout ça à moi, je ne comprends pas un mot ! (À Viviane en riant.) Qu'est-ce qu'elle a dit ?
Viviane Elle dit qu'elle regrette bien, parce qu'elle aurait pu faire la connaissance de mon fiancé, mais qu'elle est obligée d'aller retrouver sa mère qui est souffrante.
Miss Betting(désolée) Oh ! yes... and I am very anxious about her : at her age, the least illness can become serious.
La Baronne(qui n'a pas compris un mot) Oui, oui, yes, yes !... (Au public avec pleine conviction.) Et l'on dit que le français est une langue difficile !...
Viviane(à Miss qui achève de disposer sa toilette) Are you ready, Miss ?
La Baronne Oh ! si elle veut. Ah ! seulement, dis-lui que je la prie de venir demain de bonne heure, parce que je ne pourrai pas te conduire comme à l'habitude à ton cours de chant... chez M. Capoul, et je lui demanderai de t'accompagner à ma place.
Viviane Bon ! (À Miss.) Yes, you can ! mamma only begs you to come early tomorrow to take me to my singing lesson : to mister Capoul ?
Miss Betting(à la baronne) Oh ! yes, with pleasure ! Good bye, Miss.
Viviane(passant au 1, et s'asseyant au pied de la chaise longue) Good bye.
La Baronne(qui est remontée) Goud bai ! Goud bai ! (À part, redescendant.) Eh ! mais... Je commence à savoir quelques mots, moi ! (Sortie de Miss par le fond.)
La Baronne(allant à Viviane, la regardant avec tendresse, l'embrasse, puis s'asseyant, près d'elle, sur la chaise longue) Eh bien ! ma chérie, nous voilà arrivées au grand jour !
Viviane(positive) En somme, ça n'est jamais que pour en faire mon mari !
La Baronne Eh bien ! mais... il me semble que ça suffit ! Ah ! çà pourquoi crois-tu donc qu'on se marie ?
Viviane Oh ! pour faire comme tout le monde ! parce qu'il arrive un temps où, comme autrefois on a quitté sa bonne pour prendre une gouvernante, on doit quitter sa gouvernante pour prendre un mari.
Viviane(très logique) Mais dame ! est-ce qu'il n'y a pas un tas de demoiselles qui ont des enfants et un tas de femmes mariées qui n'en ont pas !... Par conséquent, si c'était le mari... n'est-ce pas ?...
La Baronne(va pour lui répondre, puis ne trouvant rien, se levant et gagnant la droite) Elle est déconcertante ! (À Viviane qui s'est levée.) Enfin, en quoi ne te plaît-il pas, M. de Bois-d'Enghien ? Un beau nom ?...
Viviane(gagnant l'extrême gauche et avec une moue) Pffeu ! noblesse de l'Empire !
Viviane(remontant jusqu'au-dessus de la chaise longue) Oh ! pour un mari, on est toujours assez bien !... Regarde dans n'importe quel ménage, quand il y a deux hommes, c'est toujours le mari qui est le plus laid... alors !...
La Baronne(qui est remontée parallèlement à sa fille, redescend) Mais, ça n'est pas obligatoire ? Et puisqu'on se marie, autant chercher dans son époux son idéal complet, quand ça ne serait que pour éviter de le compléter ensuite !
Viviane(allant à elle) Oh ! bien, oui ! mais comme moi, mon idéal d'homme, c'est justement toujours l'homme que je ne peux pas épouser...
Viviane Un homme comme M. de Frenel, tiens ! (Mouvement de la baronne.) Je le cite comme j'en citerais tant d'autres. Tu sais, celui que nous avons vu l'été dernier à Trouville ! Ah ! voilà un mauvais sujet qui m'aurait convenu.
La Baronne Oh ! l'horreur... Un garçon qui a une réputation !...
Viviane(appuyant sur le mot) Détestable ! oui, maman... C'est ça qui vous pose un homme...
Viviane Mais non !... pour M. de Frenel... deux d'un coup de revolver et la troisième d'indigestion. (Changement de ton.) Aussi, ce que toutes les femmes couraient après lui, à Trouville !...
La Baronne(la ramenant à elle au moment où elle va pour gagner la gauche) Mais toi, toi ! ça ne me dit pas comment il t'a plu ?
Viviane Tiens ! c'est quand j'ai vu que toutes les femmes en avaient envie ! c'est comme en tout, ça ! Pourquoi désire-t-on une chose ? C'est parce que les autres la désirent... Qu'est-ce qui fait la valeur d'un objet ? C'est l'offre et la demande. Eh bien ! pour M. de Frenel...
Viviane Tu y es ! Alors je me disais : "Voilà comme j'aimerais un mari ! ", parce qu'un mari comme ça, c'est flatteur ! ça devient comme une espèce de légion d'honneur ! Et l'on est doublement fier de l'obtenir : d'abord pour la distinction dont on est l'objet, et puis... parce que ça fait rager les autres !...
La Baronne Mais c'est de la vanité, ça ! ce n'est pas de l'amour !...
Viviane Je te demande pardon, c'est ça, l'amour ! C'est quand on peut se dire : "Ah ! ah ! cet homme-là, vous auriez bien voulu l'avoir... Eh bien ! c'est moi qui l'ai, et vous ne l'aurez pas ! " (Avec une petite révérence.) C'est pas autre chose, l'amour !
La Baronne(descendant un peu) Qu'est-ce que tu veux, tu me déconcertes !
Viviane(la rejoignant par derrière, et comme une enfant câline, la tête par-dessus l'épaule de sa mère, l'enserrant de ses deux bras) Non, vois-tu, maman, tu es encore trop jeune pour comprendre ça !...
La Baronne(riant) Il faut croire ! (Elle l'embrasse.)
Viviane Eh bien ! voilà justement ce que je reproche à M. de Bois-d'Enghien ; il est très gentil, très bien, mais... il ne fait pas sensation ! Enfin ! quand on pense... qu'il n'y a pas la plus petite femme qui se soit tuée pour lui !...
La Baronne Est-ce que ça l'empêchera de te rendre heureuse ?
Viviane(quittant sa mère et gagnant la gauche) Oh ! ça, je n'en doute pas... (Revenant à sa mère.) Et puis, si ça n'était pas, avec le divorce, n'est-ce pas ? c'est simple ! (Elle gagne la gauche.)
La Baronne(au public) Allons ! elle me paraît en bonne disposition pour le mariage !...
Viviane(lui souriant en prenant le bouquet qu'il lui présente) Toujours des fleurs, alors ?
Bois-d'Enghien Pour vous, jamais trop ! (À part.) Et puis ça m'est égal, j'ai un forfait avec mon fleuriste. (Viviane a déposé le bouquet sur le guéridon.)
La Baronne Vous n'embrassez pas votre fiancée ?... Aujourd'hui, ça vous est permis !
Bois-d'Enghien Comment donc ! tout le temps ! tout le temps ! (En l'embrassant, il se pique à une des épingles du corsage de Viviane.) Oh !
Viviane(moqueuse) Prenez garde, j'ai des épingles !
Bois-d'Enghien(se suçant le doigt) Vous ne l'auriez pas dit que je ne m'en serai pas aperçu !
Viviane Voilà ce que c'est que de mettre les mains...
Bois-d'Enghien Eh bien ! encore une fois, là... sans les mains !
Viviane Ouh ! gourmand ! (Il l'embrasse en gardant ses mains derrière le dos.)
La Baronne(qui s'est approchée de Bois-d'Enghien, de façon qu'en se retournant, la figure de celui-ci se trouve portée contre la sienne, — tendant la joue) Et la belle-maman, alors, on ne l'embrasse pas ?
Bois-d'Enghien(après avoir fait une légère grimace) Si ! si ! comment donc ! Ah ! bien... (Il l'embrasse ; puis à part, au public.) Le plat de résistance après le dessert.
La Baronne(joviale) Et moi, au moins, on peut mettre les mains, je n'ai pas d'épingles !
La Baronne Et maintenant, une bonne nouvelle pour vous, mon gendre... L'église ayant tous ses services retenus pour le jour que nous avons fixé, j'ai décidé d'avancer le mariage de deux jours.
Bois-d'Enghien(ravi) Ah ! bien, j'en suis bien aise !... Justement mon fleuriste me disait tout à l'heure : "Comme vous faites durer longtemps vos fiançailles"... (À Viviane) Ah ! bien, je suis bien content !
La Baronne(dans le dos de Bois-d'Enghien) Vous la rendrez heureuse, n'est-ce pas ?
La Baronne(un peu au-dessus de Bois-d'Enghien, lui prenant la main gauche de sa main gauche, l'autre main sur l'épaule de son gendre) D'ailleurs, ce sont là des extrémités auxquelles vous n'aurez jamais à recourir, Dieu merci ! Fernand est un garçon sérieux, rangé...
La Baronne(à mi-voix à Bois-d'Enghien, ravie) Comment ! pas la moindre petite bonne amie !
Bois-d'Enghien Moi ?... Ah ! bien... mais je ne comprends pas ça ! Souvent je voyais des petits jeunes gens de mon âge courir les demoiselles... ça me passait ! Je leur disais : "Mais enfin, qu'est-ce que vous pouvez bien faire avec ces femmes ?..."
Viviane(avec pitié, à part) Oh ! la, la, la, la !...
Bois-d'Enghien Moi, je n'ai jamais aimé qu'une seule femme !...
Viviane et La Baronne(se rapprochant vivement et chacune sur un ton différent ; la première, comme s'il y avait : "Serait-ce possible ! " l'autre comme elle dirait "Je le savais bien ! ") Ah !
Bois-d'Enghien C'était ma mère ! (Viviane, qui s'était rapprochée avec une lueur d'espoir, retourne où elle était, avec déception.)
Bois-d'Enghien(interloqué) Hein ? De... je ne sais pas ! c'est une expression : on dit comme ça : "Apporter les rinçures de sa vie de garçon ! " Ça ne peut pas se préciser, mais ça fait image !
Viviane Pourquoi Jeanne d'Arc ? Vous avez sauvé la France ?
Bois-d'Enghien Non ! je n'ai pas eu l'occasion ! Mais tel j'arrive à la fin de ma vie de garçon, et avec l'âme aussi pure... que Jeanne d'Arc à la fin de sa vie d'héroïsme, quand elle comparut au tribunal de cet affreux Cauchon !
La Baronne(sévèrement) Fernand ! ces expressions dans votre bouche !
Bois-d'Enghien Eh bien ! comment voulez-vous que je dise ?... Il s'appelle Cauchon, je ne peux pas l'appeler Arthur !...
Bois-d'Enghien(qui s'est précipité à sa rencontre de façon à se mettre entre lui et la baronne) Ah ! la bonne surprise ! Bonjour, ça va bien ? (Il l'emmène ainsi jusqu'à l'avant-scène.)
De Fontanet(ahuri de cet accueil) Comment, vous ici !...
Bois-d'Enghien Parce que je ne savais pas que c'était de lui que vous me parliez ! Mais je ne connais que lui, ce cher Fontanet ! (Il lui serre la main.)
De Fontanet Comment ! pas plus tard que ce matin, nous avons déjeuné ensemble !
Bois-d'Enghien(très troublé) Hein ! ce matin... Ah ! oui ! oh ! si peu... je n'avais pas faim, alors...
Bois-d'Enghien(riant très fort pour dissimuler son trouble) Ah ! dites donc, Fontanet, elles ne connaissent pas le restaurant Ladivette !
De Fontanet(riant comme lui) Ah ! ah ! ah ? (Changement de ton.) Moi non plus.
Bois-d'Enghien(ne pouvant retenir une grimace) Oh ! (Reprenant son rire bruyant, mais sans conviction.) Ni vous non plus ! (Le montrant au doigt.) Ah ! ah ! ah ! il va dans un restaurant, et il ne sait même pas comment il s'appelle !... (Marchant sur lui et lui poussant des bottes de façon à lui faire gagner l'extrémité de la scène.) Ah ! ce cher Fontanet qui ne connaît pas le restaurant Ladivette ! (Vivement et bas.) Taisez-vous donc, voyons !... taisez-vous donc !
La Baronne(qui a ri avec eux, gaiement) Et où le prenez-vous ce restaurant Ladivette ?
Bois-d'Enghien Vous vous mettez comme ça sur le refuge, vous avez l'Opéra devant vous, et l'avenue dans le dos ! Vous voyez ça ? Bon... (Se retournant brusquement sur lui-même, et tout le monde avec lui.) Vous vous retournez vivement ! (Sur un ton calme.) ... De façon à avoir l'Opéra dans le dos, et l'avenue en face...
La Baronne Mais, pardon !... Il aurait été plus simple de commencer par là tout de suite.
Bois-d'Enghien Ça, c'est vrai, mais enfin, ça ne s'est pas trouvé comme ça.
La Baronne(au moment où Bois-d'Enghien va continuer) Et puis, dites-donc, vous savez, je vous demande ça... au fond, ça m'est égal !
Bois-d'Enghien Oui ? Ah ! bien, alors inutile, n'est-ce pas ? (À part.) Ouf !
De Fontanet(à part, le considérant) Qu'est-ce qu'il a donc ?
La Baronne(à Fontanet) Ce qu'il y a de plus clair dans tout ça, c'est que vous vous connaissez, je n'ai donc pas besoin de vous présenter le fiancé de ma fille.
De Fontanet Hein ! comment ? C'est lui qui... (À part.) L'amant de Lucette... Oh ! la, la ! je comprends maintenant le restaurant Ladivette ! (Haut.) Comment, c'est vous qui... Eh bien ! hein ? quand le vous disais ce matin que le fiancé avait un nom dans le genre du vôtre... hein ?
Bois-d'Enghien(à part) L'animal ! tiens ! (À bout de ressources, il lui écrase un pied de toute la force de son talon.)
De Fontanet(hurlant de douleur) Oh ! la, la, la ! Oh ! la, la !
Bois-d'Enghien(faisant plus de bruit que tout le monde) Qu'est-ce que vous avez ? Vous avez quelque chose ? Il a quelque chose !... Qu'est-ce que vous avez ? dites-le ?
De Fontanet(qui est allé s'asseoir à cloche-pied sur le canapé) Oh ! mon pied ! Oh ! mon pied !
Bois-d'Enghien(à part) Comme ça, ça changera la conversation. (Il remonte.)
De Fontanet(furieux) Oh ! la, la ! C'est vous !... avec votre talon !...
Émile(un plateau avec une carte à la main, descendant au 3) Madame, une dame est là, accompagnée de deux personnes. Elle dit que Madame l'attend ! voici sa carte.
La Baronne Non ! non ! vous verrez, vous verrez ! c'est une surprise ! vous serez contents ! Viens, Viviane !
Viviane Oui, maman ! (Sortie de la baronne et de Viviane par le fond.)
Bois-d'Enghien(qui a accompagné la baronne jusqu'au fond, redescend vivement sur Fontanet) Mais malheureux, vous ne vous aperceviez donc pas des transes par lesquelles vous me faisiez passer tout à l'heure ?
De Fontanet Eh ! mon ami, je l'ai compris après : mais est-ce que je pouvais penser que vous étiez le fiancé, vous, l'amant de Lucette Gautier !
Bois-d'Enghien Eh ! Lucette ! il y a quinze jours que c'est fini !
Bois-d'Enghien Qu'est-ce que ça prouve ça ? Ce matin... c'était en passant... pour prendre congé... P. P. C. , l'adieu... de l'étrier ! (Il gagne la gauche.)
Bois-d'Enghien(revenant vivement à lui) Surtout, n'est-ce pas ? Si vous voyez Lucette Gautier, pas un mot de mon mariage ! Elle le saura bien assez tôt !
De Fontanet Entendu ! entendu ! (Voix dans la coulisse.)
De Fontanet Tiens ! voilà la baronne qui revient !
Bois-d'Enghien(d'un air au fond indifférent) Avec sa surprise, sans doute.
De Fontanet Tiens ! Voyons-la ?... (Bois-d'Enghien reste à l'avant-scène. Fontanet remonte et une fois au fond, parlant dans la coulisse.) Comment, c'est elle !... Comment, c'est vous ! (Il disparaît dans le second salon.)
Bois-d'Enghien(pris, lui aussi de curiosité) Qui ça, "vous" Qui ça, "elle" ? (Il remonte, regarde et bondissant.) Miséricorde !... Lucette Gautier ! (Il se précipite vers la porte de gauche qu'il trouve fermée.) Dieu ! c'est fermé ! (Affolé, ne sachant où donner de la tête.) Lucette ici ! Pourquoi ? Comment ? (Il veut traverser la scène pour gagner la porte de droite, mais il s'arrête brusquement au moment de passer devant la porte du fond, en voyant les autres qui arrivent ; il n'a que le temps de rebrousser chemin et de se jeter dans l'armoire du fond.) Ah ! à la grâce de Dieu ! (Il referme les battants sur lui.)
De Fontanet Parce que... Parce que... (Jetant un rapide regard dans la pièce et ne voyant plus Bois-d'Enghien. À part) Personne ? (Haut.) Ah ! et puis ici, si vous voulez, vous savez !
La Baronne(à Marceline qui porte un gros carton à robe) Tenez, si vous voulez poser ça là, ma fille...
Marceline Sa fille ! En voilà une façon de me parler ! (Elle porte le carton sur la table du fond.)
Lucette(présentant Chenneviette qui tient le sac de cuir dans lequel sont les objets de toilette et de théâtre de Lucette) Voulez-vous me permettre de vous présenter M. de Chenneviette, que je me suis permis d'amener, mon plus vieil ami et un peu mon parent... par alliance ; en même temps que mon régisseur quand je vais en soirée.
La Baronne Enchantée, Monsieur. (Chenneviette s'incline.)
Marceline Il n'y a pas de danger que ma sœur pense à me présenter, moi !
La Baronne Vous voyez, Mademoiselle ; vous trouverez tout ce qu'il vous faut ici ! C'est ma chambre à coucher que j'ai fait aménager pour la circonstance...
Lucette Je suis vraiment désolée de vous avoir donné tant de mal !
La Baronne Du tout ! J'ai tenu à en faire une loge digne d'une étoile comme vous !
Lucette En effet. (Apercevant le fauteuil placé sous le baldaquin du lit.) Que vois-je ?... Un trône !...
Marceline(à part) C'est bien fait ! C'est pas un trône !
La Baronne(qui va successivement aux différents objets qu'elle désigne, suivie à une certaine distance, de Chenneviette qui remplit son emploi de bon régisseur) Vous trouverez là, derrière ce paravent, le nécessaire pour la toilette !... (S'approchant de l'armoire comme pour l'ouvrir.) Voici une armoire où vous pourrez ranger vos costumes ; elle est vide ! (Elle quitte l'armoire et descend à gauche de la chaise longue.)
Lucette Parfait ! (Chenneviette reste à partir de ce moment au-dessus de la chaise longue.)
La Baronne Sur cette table, un timbre électrique, si vous avez besoin de quelqu'un, vous n'avez qu'à sonner ! D'ailleurs cette porte... (Elle va à la porte de gauche.) Tiens ! Qui est-ce qui l'a donc fermée ? (À Viviane qui est au fond près de l'armoire, causant avec Fontanet.) Bichette, veux-tu faire le tour ? La clef est de l'autre côté.
La Baronne(gagnant le 3) Cette porte donne sur le couloir de service... Votre femme de chambre aura encore plus vite fait d'aller à la cuisine elle-même...
Marceline(piquée) La femme de chambre ? Quelle femme de chambre ?
La Baronne Mais, Mademoiselle... est-ce que vous n'êtes pas ?...
Marceline(pincée) Pas du tout, Madame ! Je suis la sœur de Mlle Gautier !
La Baronne Oh ! pardon, Mademoiselle ! je suis désolée...
Marceline(aigre) Il n'y a pas de mal (À part.) On lui en donnera des femmes de chambre ! (Elle remonte à la table s'occuper de son carton.)
Viviane(entrant de gauche) Voilà, c'est ouvert ! (Elle descend au 1, à gauche de la chaise longue, et prend son bouquet sur le guéridon.)
La Baronne Maintenant, si vous voulez bien, Mademoiselle, venir jusqu'au salon pour voir si tout est à votre convenance : l'emplacement du piano, de l'estrade...
Lucette Oh ! ça, ça regarde mon régisseur ! (À Chenneviette.) Chenneviette, à toi, mon ami !
De Chenneviette J'y vais... (Il remet le sac à Lucette, puis à la baronne.) Si Madame veut m'indiquer.
La Baronne(remontant) Nous vous accompagnons. Vous venez, Fontanet ?
De Fontanet(qui est dans le salon du fond, adossé à la cheminée) Je suis à vos ordres !
Lucette(qui a ouvert son petit sac sur le guéridon) Pendant ce temps-là, aidée de ma sœur, moi, ici, je vais faire ma petite installation.
La Baronne(au fond au moment de sortir) C'est cela, viens Viviane !... Mais qu'est donc devenu ton fiancé ?
Viviane Je ne sais pas, maman. Il prend l'air, sans doute. (Elle sort avec sa mère en emportant son bouquet.)
Marceline(qui a ouvert son carton dont elle a déposé le couvercle devant elle sur la chaise, entre le dossier et la table) C'est agréable, on me prend pour ta femme de chambre.
Lucette Eh bien ! il n'est pas écrit sur ta figure que tu es ma sœur !
Marceline Non, mais tu aimes ça, toi, quand on peut m'humilier !
Lucette Allons, au lieu de grogner, déballe donc plutôt mes costumes qui se froissent dans ce carton et pends-les dans l'armoire !
Marceline(tout en déballant) Oh ! toi, tu seras cause que je ferai un coup de tête, un jour !
Marceline Oh ! mais tu ne me connais pas ! (Elle pétrit nerveusement, et sans faire attention à ce qu'elle fait, le costume qu'elle a sur le bras.)
Lucette(riant) Oh ! la, la ! un amant, elle ! (Changeant de ton.) Fais donc attention, tiens, à la façon dont tu portes ces effets... (Passant à droite pendant que Marceline est à l'armoire.) Ah ! pristi, non, tu n'es pas femme de chambre, parce que si tu étais femme de chambre, tu ne resterais pas longtemps au service des gens...
Marceline(allant à l'armoire) C'est surtout au tien que je ne resterais pas ! (Tirant vainement le battant de l'armoire.) Mais qu'est-ce qu'elle a, cette armoire ?... On ne peut pas l'ouvrir !
Lucette(qui, derrière la table, est en train de remettre le couvercle sur le carton) Elle est peut-être fermée, tourne la clé.
Marceline C'est ce que je fais : il n'y a pas moyen !
Lucette Comment, il n'y a pas moyen !... (Allant à l'armoire.) Ah ! la, la ! même pas capable d'ouvrir une armoire !... Tiens, ôte-toi de là ! (Elle la bouscule pour se mettre à sa place et essaye d'ouvrir.) C'est vrai que c'est dur !
Lucette(s'épuisant à tirer) C'est drôle, on dirait que la résistance vient de l'intérieur ! (À Marceline.) Essayons à nous deux, bien ensemble.
Lucette et Marceline Une, deux, trois. Aïe donc ! (La porte cède, Bois-d'Enghien entraîné par l'élan, manque de tomber sur elles.) (poussant un cri strident) Ah ! (Elles reculent épouvantées, n'osant regarder.)
Bois-d'Enghien Hein ! oui, dans... l'armoire... tu sais quelquefois, dans la vie, on a besoin de s'isoler... Et ça va bien depuis tantôt ?
Lucette Ah ! que c'est bête de vous faire des frayeurs pareilles !
Marceline Il faut être idiot, vous savez, pour remuer les sangs comme ça !
Bois-d'Enghien(avec un rire forcé pour dissimuler son embarras) Ah ! ah ! je vous ai fait peur ! Ah ! ah ! Alors j'ai réussi, c'était une plaisanterie !
Bois-d'Enghien(se tordant en gagnant la gauche) Hein ! n'est-ce pas ? c'est drôle, c'est très drôle...
Lucette(le regardant avec étonnement, ainsi que Chenneviette) Mais qu'est-ce qu'il a donc à rire comme ça ?
Bois-d'Enghien(redevenant subitement sérieux et bondissant, sur Lucette, pendant que Chenneviette descend au 1) Et maintenant, tu vas me faire le plaisir de ne pas chanter dans cette maison, hein ?
Bois-d'Enghien(ne sachant plus ce qu'il dit) Partout !... au-dessus de l'estrade !
Lucette Au-dessus de l'estrade !... il y a des c... (Brusquement.) Je vais en parler à la baronne ! (Elle remonte.)
Bois-d'Enghien(la rattrapant de sa main droite et la faisant redescendre au 2) C'est ça, ça fera des cancans ; elle saura que c'est moi qui t'en ai parlé...
Lucette Mais non, mais non ! je ne prononcerai pas ton nom !... (On aperçoit la baronne dans le second salon.) Voici la baronne, je vais en avoir le cœur net.
Bois-d'Enghien(se précipitant à droite) Ma belle-mère ! Je file !
Lucette Ah ! Madame, je ne suis pas fâchée de vous voir. (La baronne descend ainsi que Lucette.) Il paraît qu'il y a des courants d'air dans votre salon ?
Lucette(polie, mais sur un ton qui n'admet pas de réplique) Oui, Madame ! on me l'a dit... et je vous avouerai que je ne peux pas chanter avec un vent coulis sur les épaules.
La Baronne(dans tous ses états, ne sachant qui prendre à témoin, tantôt à Lucette, tantôt à Chenneviette) Mais, Madame, je ne sais pas ce que vous voulez dire !... un vent coulis dans mon salon !... mais c'est insensé... Voyons, Monsieur... ? oh ! dans mon salon ! Madame ! un vent coulis !... mais venez voir par vous-même si vous trouvez le moindre courant d'air !
Lucette Eh bien ! c'est ça ! parfaitement ! allons voir ! Parce que vous comprenez, moi chanter dans ces conditions-là...
La Baronne Mais venez, mais je vous en prie ! (En s'en allant.) Dans mon salon, un vent coulis !... Non ! non !... (Ces dernières phrases sont dites en s'en allant, les deux femmes parlant ensemble.)
Bois-d'Enghien Oui, parce que j'étais parti par là. (Il indique la porte de droite.) Et alors j'ai fait... (Il indique d'un geste qu'il a fait le tour par en haut et qu'il est redescendu par la gauche.)
De Chenneviette Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qui se passe ?
Bois-d'Enghien Ce qu'il y a ? Il y a que j'ai une maison de cinq étages suspendue sur ma tête ! que Lucette est ici, et que c'est mon contrat de mariage qu'on va signer tout à l'heure.
De Chenneviette(se frappant la cuisse) Nom d'un pétard ! (Par ce mouvement il se trouve tourner à demi le dos à Bois-d'Enghien, et regarder l'avant-scène droite.)
Bois-d'Enghien Oh ! oui, nom d'un pétard ! (Faisant pivoter Chenneviette sur lui-même en le poussant sur l'épaule droite et en le tirant sur l'épaule gauche de façon à lui faire faire un tour complet.) Et c'est ce pétard qu'il faut absolument que vous m'évitiez en trouvant le moyen d'emmener Lucette, de gré ou de force.
De Chenneviette(se tournant comme précédemment) Je vais essayer...
Bois-d'Enghien(le faisant pivoter comme précédemment) Où est-elle en ce moment ? Où est-elle ?
De Chenneviette(furieux de se voir bousculé de la sorte et se dégageant) Avec la baronne, dans le salon, en train de s'expliquer sur votre vent coulis. (Il remonte.)
Bois-d'Enghien Ah ! mon Dieu ! ça va éclater alors, c'est évident. (Voix dans la coulisse.)
De Chenneviette(vivement à Bois-d'Enghien) Attention ! les voilà qui reviennent !
Bois-d'Enghien Oh ! (Il se précipite à droite pour s'esquiver, et va donner dans Viviane qui entre de droite.)
Viviane et Bois-d'Enghien(ensemble) Oh ! (Ils se frottent l'un et l'autre l'épaule cognée. Dans leur élan, Viviane a été portée au 2 et Bois-d'Enghien au 3.)
Bois-d'Enghien(à part) Fichtre !... (Haut, en affectant de rire.) Ah ! ah ! tiens ! c'est vous ?
Viviane Eh bien ! où étiez-vous ? Voilà une demi-heure que je vous cherche !
Bois-d'Enghien Mais moi aussi ! moi aussi... (Voulant l'entraîner.) Eh bien ! cherchons ensemble, cherchons ensemble !
Viviane(le retenant) Cherchons quoi ? Puisque nous nous sommes trouvés.
Bois-d'Enghien C'est juste ! (À part.) Je ne sais plus ce que je dis !
La Baronne(à Lucette qui d'ailleurs fait signe de la tête qu'elle connaît) Voulez-vous me permettre de vous présenter...
De Chenneviette(se précipitant entre Lucette et la baronne et saisissant Lucette par la main, l'entraîne au fond, non sans bousculer la baronne) Non, non ! c'est pas la peine !... Elle connaît, elle connaît !...
La Baronne(au fond avec Viviane) Mais qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi l'entraîne-t-il comme ça ?
Bois-d'Enghien Pourquoi ? (Il gagne le fond à pas de géant, se place entre elles deux, les prend chacune par une main et les fait redescendre également à grandes enjambées qu'elles suivent comme elles peuvent.) Parce que... parce que vous alliez faire un impair énorme !...
Bois-d'Enghien(sur un ton de profond mystère) Eh bien ! voilà justement ce qu'il ne faut pas !... C'est ce monsieur-là qui m'a prévenu... C'est pour ça qu'il l'a entraînée... Il ne faut jamais prononcer le mot de futur, de gendre ou de fiancé devant Lucette Gautier !
Bois-d'Enghien(sur un ton lamentable) Un beau jeune homme qu'elle adorait et qu'elle devait épouser ! Malheureusement il était d'une nature faible. (Avec un soupir.) Un beau jour... il a succombé...
Bois-d'Enghien(sur un ton dramatique) Alors, flambé, le mariage ! Lucette Gautier ne s'en est jamais remise... Aussi, il suffit de prononcer devant elle les mots : gendre, futur ou fiancé, — c'est ce monsieur-là qui m'a prévenu, — aussitôt, crises de nerfs, pâmoisons, évanouissements !
La Baronne Oh ! mais c'est affreux ! vous avez bien fait de m'avertir !
Bois-d'Enghien Eh bien ! voilà, sans moi, hein ? et le monsieur qui m'a prévenu...
La Baronne(pendant que Bois-d'Enghien remonte pour faire le guet) Ah ! je suis bien contente de savoir ça !
Viviane Oh ! oui !... (Lucette paraît au fond, discutant avec Fontanet et Chenneviette.)
Bois-d'Enghien(à part) Eux ! (Il redescend comme une bombe, saisit Viviane et la baronne chacune par une main et les entraînant à droite.) Venez venez avec moi !
Bois-d'Enghien(les poussant par la porte de droite, Viviane d'abord, la baronne ensuite) J'ai encore quelque chose à vous dire, à vous montrer ! C'est là-haut. C'est là-haut. Venez... (Il les pousse malgré leurs récriminations et disparaît avec elles, à droite.)
Lucette(à Chenneviette qui la précède) Tiens, tu es stupide !
De Chenneviette(à part, descendant à gauche de la chaise longue) Il est embêtant, Bois-d'Enghien, il me fait jouer les rôles de crétin !
De Fontanet Dites donc ! je ne vous gêne pas ici ?
Lucette(qui s'est assise sur la chaise longue et se met un peu de poudre en se regardant dans une glace à main) Mais non, mais non !
De Fontanet(descendant à droite) Parce que je me rase par là ! C'est vrai, tout le monde a filé, et on me laisse là, tout seul, comme un pauvre pestiféré !
Lucette(sans se lever) Oui, c'est moi. (Au général qui paraît au fond.) Eh ! arrivez donc, Général !
Le Général(un bouquet à la main, arrivant empressé et allant à Lucette) Oh ! qué yo lo suis en retard ! Qué yo lo suis ounpardonnable, porqué yo l'ai perdou oun temps qué yo l'aurais pou passer près de vouss !
Lucette Mais non, mais non ! vous n'êtes pas en retard !
Le Général(le saluant d'un petit coup de tête amical) Buenos dias. (Il salue également Fontanet qui s'incline. À Lucette lui présentant le bouquet qui est composé de fleurs des champs.) Permettez qué yo vous offre...
Lucette(sans le prendre) Oh ! des fleurs des champs ! Quelle idée originale !
Le Général(galant) Bueno ! Qué yo l'ai pensé, des fleurs des champs... à l'étoile... des chants !
Tous(avec une admiration railleuse) Ah ! charmant !
Le Général(sur un ton dégagé et satisfait) C'est oun mott !
De Fontanet(flatteur) Ah ! très parisien ! (Le Général s'incline — au public en riant.) C'est vrai, pour un peau-rouge !
Le Général(remettant à Lucette le bouquet qui est attaché par un rang de perles) Mais si la bouquette il est môdique, la ficelle il est bienn !
Lucette(se levant et prenant le bouquet auquel elle enlève le collier qui le lie) Un collier de perles !... Ah ! vraiment, Général !
Le Général(grand seigneur) Rienn du toute ! C'est oun bâcatil !
De Fontanet(au général) Vous permettez... (Il passe devant le général et va admirer le collier avec les autres.)
De Fontanet Enchanté, Général ! Et tous mes compliments ! Cette façon tout à fait grand seigneur de faire les choses...
Le Général(qui hume l'air sans se rendre compte de l'odeur qu'il respire) Oh ! yo vous prie !
De Fontanet(lui parlant dans le nez avec force courbettes. À mesure que le général, enfin renseigné, se recule, Fontanet, toujours gracieux, marche sur lui. Le Général à la fin se trouve ainsi acculé à l'extrême droite) C'est beau d'être à la fois millionnaire et galant, quand il y a tant de millionnaires qui ne sont pas galants et de galants qui ne sont pas millionnaires !
Le Général(prenant le 3, toujours suivi par Fontanet) Si ! Si ! (Tirant une petite boîte de son gilet et la tendant à Fontanet.) Prénez donc oun pastille.
Le Général Des pastilles qué yo les prends quand yo l'ai foume oun cigare.
De Fontanet(s'inclinant, et bien dans le nez du général) Alors, inutile, Général, je ne fume pas !
Le Général(vivement, élevant son chapeau claque de la main gauche d'un geste qui peut être pris pour un geste de regret, mais qui en réalité n'a d'autre but que d'élever un rempart qui mette son odorat à l'abri) Yo le regrette ! (Tendant la boîte de la main droite.) Prenez tout de même !
Le Général Yo vous rends grâce ! (Le Général regagne la gauche, suivi et obsédé par Fontanet qui continue de lui parler ; il se défend comme il peut contre lui, grâce à son claque qu'il tient comme une barrière entre eux et avec lequel il fait, ainsi que de la tête, des gestes d'acquiescement comme on fait avec une personne avec qui on ne tient pas à prolonger une discussion. Apercevant la baronne qui arrive de droite. À Fontanet.) Pardon ! (Il descend un peu au 4.)(Fontanet remonte au 3.)
La Baronne(entrant de droite) Non ! on n'a pas idée de ce garçon, qui nous fait monter trois étages pour nous dire dans le grenier : "Vous n'avez pas remarqué que vous n'avez pas de paratonnerre sur la maison !..."
La Baronne(allant à la rencontre du notair) Ah ! le notaire ! Bonjour, Maître Lentery.
Maître Lentery(descendant un peu et à droite avec la baronne) Bonjour, Madame la baronne !... Messieurs, Mesdames ! (Le Général, après être remonté, redescend causer avec Chenneviette à gauche de la chaise longue.)
La Baronne Puisque vous voilà, nous allons pouvoir commencer de suite ! Vous avez le contrat ?
Maître Lentery Non, mais un de mes clercs l'apporte ! Ah ! justement le voici ! (Bouzin paraît au fond parlant à Émile.)
Bois-d'Enghien(à part, traversant la scène, allant à Lucette) Sapristi ! Bouzin ici ! (À Lucette.) Dis donc, Bouzin, là !
Lucette Bouzin ? Ah ! bien, si le général le voit ! (Elle occupe le général, en tournant le dos au public, de façon à empêcher le général de se retourner.)
La Baronne(qui est remontée à la suite du notaire, qui lui-même est allé retrouver Bouzin dans le second plan) Mes amis, si vous voulez venir par là, pour la lecture du contrat.
De Chenneviette(qui cause avec le général, à la baronne) Mais, très honoré, Madame ! (Au général.) vous permettez, Général ?
Le Général Yo vous prie, Cheviotte ! (Il continue de causer avec Lucette.)
La Baronne(à Bouzin, dans le second salon) Eh ! mais, c'est Monsieur que j'ai vu ce matin !
Bouzin(la reconnaissant) Ah ! Madame la baronne !... Ah ! bien, si je m'attendais !... On est en pays de connaissance, alors !...
La Baronne Mon Dieu, oui ! (Bouzin, le notaire, Viviane, Fontanet et Chenneviette disparaissent dans la coulisse ; du fond à Lucette.) Vous ne voulez pas assister, Madame ?...
Lucette Mon Dieu, Madame, je vais achever mes petits préparatifs ici ! (Elle va à l'armoire chercher un corsage que Marceline y a précédemment accroché.)
Lucette(s'arrêtant en route) ... Avec moi ! (Elle achève d'aller à l'armoire et raccroche son corsage.)
Bois-d'Enghien(à part.) Ah ! bien, ça serait le bouquet !
Tous(dans la coulisse) Bois-d'Enghien ! Bois-d'Enghien !
Bois-d'Enghien(à part) Allons, bon ! les autres maintenant !... (Haut et agacé.) Voilà ! voilà !
Lucette(redescendant à la chaise longue) Mais qu'est-ce qu'ils ont après toi ?
Bois-d'Enghien(affectant de rire) Je ne sais pas ! je me le demande ! (Tout le monde paraît au fond, à l'exception du notaire.)
La Baronne Eh bien ! venez donc Bois-d'Enghien ! Qu'est-ce que vous faites ? (Montrant Bouzin qui est allé se placer par habitude de bureaucrate derrière la table de droite.) Monsieur vous attend pour lire le contrat !
Le Général(apercevant Bouzin et bondissant) Boussin !
Bouzin Le Général ici ! sauvons-nous ! (Poursuite autour de la table en va-et-vient, en sens contraire de la part du général et de Bouzin, puis en faisant le tour complet de la table au milieu du tumulte général.)
Le Général(faisant la chasse à Bouzin) Boussin ici ! Encore Boussin ! Attends, Boussin ! C'est oun homme morte, Boussin ! (Bouzin s'est sauvé par la droite, en faisant tomber au passage la chaise, qui est près de la porte, dans les jambes du général. Le Général l'enjambe.)
La Baronne(dans le tumulte général) Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a ? Où vont-ils ?
Lucette Ne craignez rien, Madame ! Courez, de Chenneviette... séparez-les.
De Chenneviette J'y vole ! (Pendant ce dialogue très rapide au milieu du brouhaha général, ce qui en fait presque une pantomime, Bouzin s'est sauvé par la droite en faisant tomber au passage la chaise qui est à droite de la porte, dans les jambes du général. Le Général enjambe la chaise, Bois-d'Enghien, qui s'est précipité, tient le général par une basque de son habit. Chenneviette qui s'est lancé à son tour enlève à bras-le-corps Bois-d'Enghien qui lui obstrue le passage, le rejette derrière lui et se précipite à la poursuite. — Affolement des personnages qui restent. Un instant après, on aperçoit dans le second salon la poursuite qui continue. Bouzin traverse le premier le fond en courant, puis, successivement, le général et Chenneviette.)
La Baronne Mais en voilà une affaire ! Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ! Qu'est-ce qu'il a après ce garçon ?
La Baronne Enfin, c'est très désagréable ces histoires chez moi. (Les deux femmes continuent de parler à la fois : Lucette pour excuser le général, la baronne pour manifester son mécontentement. Enfin d'une voix impérative.) Voyons ! finissons-en ! Nous avons un contrat à lire... Bois-d'Enghien ! donnez le bras à ma fille et venez. (Elle remonte.)
Lucette(prise de soupçon) Mais... pourquoi M. Bois-d'Enghien ?
La Baronne(sous le coup de l'émotion et sans réfléchir) Comment, pourquoi ?... Parce que c'est son fiancé !
Lucette Son fiancé, lui... (Poussant un cri strident.) Ah ! (Elle s'évanouit.)
Marceline(qui a reçu Lucette dans ses bras) Ah ! mon Dieu, ma sœur ! du secours ! elle se trouve mal !... (Tout le monde — à l'exception de la baronne et de Viviane qui, redescendues, restent pétrifiées sur place — entoure Lucette qu'on étend sans connaissance sur la chaise longue.)
Bois-d'Enghien(revenant à la baronne, lui faisant carrément une scène) Là ! voilà ! ça y est ! Vous avez prononcé le mot de fiancé, voilà !
Viviane(faisant aussi une scène à sa mère) Mais oui, toi !
Bois-d'Enghien Et on vous prévient ! (Il retourne à Lucette.)
Viviane Puisqu'on t'avait dit de ne pas parler de fiancé ! (La baronne énervée hausse les épaules.)
Le Général(entrant vivement par le fond gauche, emboîté par Chenneviette) Voilà ! yo viens de le flanquer par la porte, Boussin !
De Chenneviette(à part, s'épongeant le front) Oh ! quelle soirée, mon Dieu !
Le Général(apercevant Lucette évanouie) Dios ! quel il a Lucette ! il est malade ! (Allant à elle.) Loucette !
Bois-d'Enghien(quittant Lucette et frappant dans ses mains pour presser les gens) Vite, du vinaigre, des sels !
Marceline J'y cours ! (Elle sort par la gauche pendant que Bois-d'Enghien, la baronne et Viviane, comme des gens qui ne savent où donner la tête, vont chercher des sels sur la toilette du fond.)
Le Général(tapant dans les mains de Lucette pendant que Chenneviette en fait autant de l'autre côté) Mademoiselle Gautier ! révénez à moi... révénez à moi !
De Fontanet(qui est derrière la chaise longue, naïvement en se penchant sur la figure de Lucette) Il faudrait lui faire respirer de l'air pur...
Bois-d'Enghien(revenant avec un flacon de sels) Oui, eh bien ! alors retirez-vous de là !
Bois-d'Enghien(vivement, repassant au milieu de la scène) C'est ça, allons-nous-en tous ! (À la baronne et à Viviane qui sont un peu remontées.) Laissons ces messieurs avec elle, nous finirons de signer par là, nous !...
Le Général(d'une voix forte, au moment où Bois-d'Enghien va partir avec les deux femmes) Oun clé ! qu'il a oun clé ?
Bois-d'Enghien(très affairé, tirant une clé de sa poche, la donne au général et remontant tout en parlant) Une clé, voilà. Pourquoi ?
Le Général Gracias ! (Il la met dans le dos de Lucette.)
Bois-d'Enghien(redescendant pour prendre sa clé) Mais vous êtes fous ! c'est la clé de mon appartement ! elle ne saigne pas du nez !
Le Général(qui a mis la clef dans le dos) Yo veux voir si ça fait le même !
La Baronne(s'impatientant, à Bois-d'Enghien) Eh bien ! voyons ! allons par là, nous !
Bois-d'Enghien(cavalcadant sur place comme un homme attiré de deux côté) Voilà, voilà ! (À part.) Je signe et je reviens. (Tout le monde sort, à l'exception De Fontanet, du général, de Chenneviette et de Lucette évanouie. Les portes du fond se referment. Elles ne s'ouvrent plus jusqu'à la fin de l'acte qu'à deux vantaux.)
Le Général(sans cesser de tamponner Lucette, regardant Fontanet) Dou tenor ! qu'il loui fait soun mariache ?
De Fontanet Tiens, vous êtes bon, c'est son amant !
Le Général(bondissant et rejetant sa serviette sans s'apercevoir que c'est sur la figure de Lucette) Hein !
De Chenneviette(à part, indiquant Fontanet) Là ! l'autre crétin ! (Apercevant la serviette sur la figure de Lucette.) Oh ! (Il la retire et la tamponne à la place du général.)
Le Général(sautant à la gorge de Fontanet et le secouant comme un prunier) Qu'ousqué tou dis ? Bodégué... il est soun amant ?
De Fontanet(dans la figure du général) Mais oui, qu'est-ce que vous avez ?
Le Général(qui a reçu l'haleine de Fontanet dans le nez, a un soubresaut, fait pfff... pour chasser l'odeur ; puis continuant à le secouer mais en ayant soin de tourner la tête au-dessus de son épaule droite) Il est soun amant, Bodégué ?
De Fontanet(à moitié étranglé) Mais lâchez-moi ! voyons ! qu'est-ce qui vous prend ?
Bois-d'Enghien(arrivant vivement du fon) Eh bien ! ça va-t-il mieux ?
Le Général(repoussant Fontanet qui manque de tomber et sautant à la gorge de Bois-d'Enghien qu'il fait pirouetter de façon à le faire passer du 3 au 4) C'est vous qui l'est l'amant de mamoisselle Gautier ?
Le Général Vouss ! et yo vous touerai. (Il retourne à Lucette, lui tape dans les mains.)
Bois-d'Enghien(furieux) Ah ! là ! me tuer ! Pourquoi d'abord ? pourquoi ?
Le Général(revenant à lui et d'une voix forte) Porqué yo l'aime et qué yo soupporte pas il est oun baguette dans mes roues !
Bois-d'Enghien(criant plus fort que lui) Eh bien ! vous voyez bien que je me marie !... Qu'est-ce que je demande ? C'est que vous m'en débarrassiez, de votre Lucette !
Le Général(subitement calmé) C'est vrai ? Alors, vous n'aimez plus Loucette ?
Bois-d'Enghien(criant toujours et articulant chaque syllabe) Mais puisque je me marie, voyons !
Le Général Ah ! Bodégué ! vous êtes oun ami ! (Il lui serre les mains.)
Bois-d'Enghien Laissez-moi seul avec elle ! je vais tenter un dernier va-tout !
Le Général(sortant) Bueno, yo vous laisse ! (À Lucette, en s'en allant.) Réviens à lui... Gautier !... Gautier !... Réviens à lui !... (Ils sortent par le fond. Bois-d'Enghien referme la porte sur eux.)
Lucette(posant tendrement ses mains sur les épaules de Bois-d'Enghien, et d'une voix plaintive) Toi ! toi ! c'est toi... mon chéri ?
Bois-d'Enghien Lucette, pardonne-moi, je suis un grand coupable ! pardon. (À ces mots, l'expression de la figure de Lucette change, on sent que la mémoire lui revient peu à peu.)
Lucette(brusquement, le repoussant, ce qui manque de le faire tomber en arrière) Ah ! ne me parle pas ! Tu me fais horreur ! (Elle s'est levée et gagne la droite.)
Bois-d'Enghien(allant à elle en marchant sur les genoux, suppliant) Lulu, ma Lulu !
Lucette(la parole hachée par l'émotion) Ainsi, c'est vrai !... ce contrat qu'on signait tout à l'heure ?... c'était le tien !
Bois-d'Enghien(se levant et comme un coupable qui avoue) Eh bien ! oui, là ! c'était le mien !
Lucette C'était le sien ! Il l'avoue !... (Avec dégoût.) Ah ! misérable !
Lucette(l'arrêtant d'un geste, avec un rictus amer) C'est bien ! je sais ce qu'il me reste à faire ! (Elle a un grand geste de la main qui signifie : "Le sort est jeté", et passe à gauche.)
Lucette(ouvrant son sac dans lequel elle fouille) Tu sais ce que je t'ai promis ?
Bois-d'Enghien(à part) Qu'est-ce qu'elle m'a donc promis ?
Lucette(d'une voix étranglée) C'est toi qui l'auras voulu ! (Tirant un revolver de son sac et sanglotant.) Adieu et sois heureux !
Bois-d'Enghien(se précipitant pour la désarmer, et lui paralysant les bras en la tenant à bras-le-corps) Lucette ! Voyons, tu es folle, au nom du ciel !
Lucette(se débattant) Veux-tu me laisser... veux-tu me laisser !
Bois-d'Enghien(tâchant de prendre l'arme, et cherchant en même temps tous les arguments pour la calmer) Lucette... je t'en supplie... grâce !... d'abord par convenance... ça ne se fait pas chez les autres.
Lucette(avec un rire amer) Ah ! ah ! c'est ça qui m'est égal !...
Bois-d'Enghien(affolé et la tenant toujours) Et puis, écoute-moi !... quand tu m'auras entendu, tu verras... tu te rendras compte !... tandis que, si tu te tues, je ne pourrai pas t'expliquer...
La Baronne(dans la coulisse) Bois-d'Enghien ! Bois-d'Enghien !
Bois-d'Enghien(exaspéré) Voilà ! voilà (Il remonte.) Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Haut, ouvrant la porte du fond et disparaissant à moitié.) Voilà !
Lucette(n'en pouvant plus) Oh ! j'ai chaud !... (Elle tire sur le guidon du revolver, ce qui fait sortir un éventail avec lequel elle s'évente nerveusement.)
Bois-d'Enghien(à la cantonade, avec mauvaise humeur) Eh bien ! oui, tout de suite ! (Fermant la porte du fond.) Ce qu'ils sont embêtants !
Lucette(à part) Ah ! il n'est pas encore fait, ton mariage, mon bonhomme !... (Elle referme l'éventail, remet le revolver dans le sac et remonte au-dessus du guéridon, à gauche de la chaise longue où elle s'agenouille.)
Bois-d'Enghien(allant à elle et suppliant) Lucette, je t'en prie ! du courage ! au nom de notre amour même !
Lucette(les bras en l'air, se laissant tomber tout de son long, à plat ventre, sur la chaise longue) Notre amour ! est-ce qu'il existe encore ? (Elle sanglote la figure cachée dans ses bras, et ses bras croisés et appuyés sur le sommet du dossier de la chaise longue.)
Bois-d'Enghien(s'accroupissant derrière la chaise longue de façon à faire face à Lucette quand elle relèvera la tête) Comment, s'il existe !
Lucette(relevant la tête avec des hoquets de douleur) Puisque tu te maries !
Bois-d'Enghien(même jeu) Eh bien ! qu'est-ce que ça prouve ? Est-ce que la main droite n'est pas indépendante de la main gauche ?... Je me marie d'un côté et je t'aime de l'autre !
Lucette(se redressant à moitié et les genoux sur la chaise longue, avec l'air d'abonder dans son sens ; d'une petite voix flûtée) Oui ?
Bois-d'Enghien(avec une conviction jouée) Parbleu ! (Il va la rejoindre à droite de la chaise longue en longeant le meuble.)
Bois-d'Enghien(à part, tout en allant la rejoindre) Ce que je la lâche, une fois marié !... (Haut, en s'asseyant sur la chaise longue, côté droit.) Ma Lulu !...
Lucette(à genoux, côté gauche de la chaise longue ; jouant son jeu pour lui donner le change) Mon nannan !... Tu m'aimes ?...
Lucette Chéri, va ! (Elle se redresse, toujours à genoux, et sa main droite, en venant s'appuyer sur le guéridon, se pose sur le bouquet. À part.) Oh ! quelle idée ! (Reprenant la comédie qu'elle joue et les deux bras autour du cou de Bois-d'Enghien.) Alors, nous pourrons nous aimer encore comme autrefois ?...
Lucette(montrant le bouquet du général, en tenant toujours du bras gauche Bois-d'Enghien par le cou) Tiens ! regarde ces fleurs des champs ! Elles ne te rappellent rien ?
Bois-d'Enghien(sur le même ton sentimental) Si !... Elles me rappellent la campagne !
Lucette(avec un soupir, se redressant sur ses deux genoux et les bras en l'air, comme pour embrasser les images qu'elle évoque ; pendant que Bois-d'Enghien, le bras droit autour de sa taille, l'écoute, le corps un peu courbé) Oui ! le temps où nous allions, comme deux étudiants, nous ébattre dans les blés !
Bois-d'Enghien(à part) Ah ! voilà ce que je craignais : "Les petits oiseaux dans la prairie ; " les "Te souviens-tu ? "
Lucette(s'accroupissant à nouveau sur ses genoux pour rapprocher sa figure de la sienne en lui prenant le menton de la main droite) Te souviens-tu... ?
Bois-d'Enghien(à part, le menton dans la main de Lucette) Là, qu'est-ce que je disais ?...
Lucette ... Nous nous roulions dans l'herbe, et moi, je prenais un bel épi... comme ça... (Elle tire un épi de seigle du bouquet.) Et je te le mettais dans le cou !... (Profitant de ce que Bois-d'Enghien l'écoute, la tête un peu baissée, elle lui plonge l'épi dans le cou.)
Bois-d'Enghien(se débattant) Oh ! voyons, qu'est-ce que tu fais ?
Lucette(enfonçant toujours) Et alors, il descendait... (Appuyant sur chaque syllabe en faisant au public un clignement de l'œil, comme pour dire : "Attends un peu ! " ) Il descendait...
Bois-d'Enghien(qui s'est levé, essayant de rattraper l'épi dans son cou) Oh ! mais c'est stupide ! je ne peux pas le rattraper !
Lucette(seule, à genoux sur la chaise longue, hypocritement et d'une voix flûtée) Vrai ? Il te gêne ?
Lucette(avec une compassion feinte) Aaah !... (Changeant de ton.) Eh ben !... Enlève-le !
Bois-d'Enghien(faisant des efforts désespérés pour retirer l'épi) Comment, "enlève-le" ! il est sous mon gilet de flanelle !
Lucette(sur le ton le plus naturel) Déshabille-toi !
Bois-d'Enghien(furieux) Ah ! tu es folle ! Ici ? Quand ma soirée de contrat a lieu à côté... ?
Lucette(se levant et descendant en faisant le tour de la chaise longue) Qu'est-ce que tu as à craindre ?... Nous fermons tout... (Elle remonte et ferme au fond et à gauche, puis redescendant.) Si on vient, on trouvera ça tout naturel, puisqu'on sait que j'ai à m'habiller ; on croira que tu es parti !...
Lucette Sans ça, tu ne regarderais pas à te déshabiller devant moi.
Bois-d'Enghien(toujours occupé de son épi qui le gêne et sur le même ton que son "Mais non, mais non ! " et son "Mais si, mais si ! ) Mon Dieu ! mon Dieu !... (Jouant des coudes pour faire descendre son épi.) Oh ! mais c'est affreux, ce que ça pique !...
Lucette Mais ne sois donc pas bête !... va derrière ce paravent, et cherche-le, ton épi !
Bois-d'Enghien(remontant) Ah ! ma foi, tant pis ! je n'y tiens plus !... C'est bien fermé, au moins ?
Lucette Mais oui, mais oui... (Bois-d'Enghien pénètre derrière le paravent dont il développe les feuilles autour de lui ; pendant ce temps Lucette a une pantomime au public, un geste expressif de possession, en même temps qu'elle murmure à voix basse : "Cette fois, je te tiens ! " Puis pendant ce qui suit, elle va doucement tourner la crémone de la porte du fond, puis tirer le verrou de la porte de gauche.) Et moi-même je vais commencer à m'habiller pour les choses que j'ai à chanter ! (Elle est allée prendre sa jupe de théâtre dans l'armoire et redescend près de la chaise longue.)
Bois-d'Enghien(derrière le paravent) C'est égal ! c'est raide, ce que tu me fais faire !
Lucette(enlevant la jupe qu'elle a sur elle) Quoi ? pourquoi ? Tu as un épi qui te gêne, c'est tout naturel que tu le cherches.
Bois-d'Enghien Oh ! oui ! tu as une façon d'arranger les choses !... (On aperçoit, au-dessus du paravent, sa chemise qu'il est en train d'enlever.) Ah ! je le tiens, le coquin !
Lucette(de la chaise longue, avec une passion simulée) Tu l'as ! ah ! donne-le moi ?
Bois-d'Enghien(tout en restant à demi abrité par le paravent, il paraît en pantalon et en gilet de flanelle, le fameux épi à la main) Mais non ! je l'avais dans les reins. (Il fait mine de retourner derrière son paravent.)
Bois-d'Enghien(le lui apportant) Le voilà ! (Il veut retourner au paravent, mais Lucette a mis le grappin sur sa main et d'un mouvement brusque l'attire à elle.)
Lucette(avec une admiration feinte) Oh ! que tu es beau comme ça !
Bois-d'Enghien(fat) Oh ! voyons !... (Il fait mine de retourner, Lucette l'attire de nouveau à elle.)
Bois-d'Enghien Je t'assure ! Si on entrait... c'est bien fermé ?
Lucette Mais oui, mais oui... (L'attirant contre elle.) Ah ! te sentir là près de moi... (Se frappant sur la poitrine de la main droite, tout en le tenant de la main gauche.) Tout à moi !... en gilet de flanelle !...
Lucette Et quand je pense... quand je pense que tout cela va m'être enlevé. Oh ! non, non, je ne veux pas... je ne veux pas !... (Elle l'a saisi n'importe comment par le cou, ce qui le fait glisser à terre, tandis qu'elle se laisse tomber assise sur le canapé, paralysant ses mouvements en le tenant toujours par le cou.) Mon Fernand, je t'aime, je t'aime, je t'aime. (Elle finit par le crier.)
Bois-d'Enghien(affolé) Mais tais-toi donc ! mais tais-toi donc ! Tu vas faire venir !
Lucette(criant) Ça m'est égal ! qu'on vienne !... On verra que je t'aime. Oh ! mon Fernand ! je t'aime, je t'aime !... (Elle sonne, la main droite appuyée sur le timbre électrique qui retentit tant et plus.)
Bois-d'Enghien(à genoux et toujours tenu par le cou, perdant la tête) Allons, bon ! le téléphone, à présent !... On sonne au téléphone ! Oh ! la, la !... mais tais-toi donc ! tais-toi donc ! (Pendant tout ce qui précède, cris continus de Lucette.)
La Baronne(voix au dehors) Qu'est-ce qu'il y a ? Ouvrez !
Bois-d'Enghien On n'entre pas ! Mais tais-toi donc ! Mais tais-toi donc ! (La porte du fond cède et tous les personnages de la soirée paraissent à l'embrasure. Marceline paraît à gauche.)
(Le théâtre est divisé en deux parties. La partie droite, qui occupe les trois quarts de la scène, représente le palier du deuxième étage d'une maison neuve ; au fond, escalier praticable, très élégant, montant de droite à gauche. Contre la cage de l'escalier, face au public, une banquette. Au premier plan, à droite, porte donnant sur l'appartement de Bois-d'Enghien ; bouton électrique à la porte ; à droite de la porte, un siège en X appareillé à la banquette. À gauche, premier plan, dans la cloison qui coupe le théâtre en deux, et formant vis-à-vis à la porte de droite, autre porte ouvrant directement sur le cabinet de toilette de Bois-d'Enghien. La porte se développe intérieurement dans le cabinet, de l'avant-scène vers le fond. C'est ce cabinet de toilette qui forme la partie gauche du théâtre. À gauche, deuxième plan, une fenêtre ouvrant sur l'intérieur. Au fond à gauche, face au public, une porte à un battant ouvrant extérieurement sur un couloir. À droite de la porte, grande toilette-lavabo avec tous les ustensiles de toilette, flacons, brosses, peignes, éponges, verre et brosse à dents, serviettes, etc. À gauche, premier plan, une chaise avec, dessus, des vêtements d'homme pliés ; au-dessus, un fauteuil. Entre le fauteuil et la fenêtre, une patère à laquelle est suspendu un peignoir de femme ; par terre, une paire de mules de femme. À la cloison de droite, près du lavabo, portemanteau à trois champignons. Les deux portes du palier sont munies à l'intérieur de vraies serrures ouvrant et fermant à clé.)
(Au lever du rideau, Jean, dans le cabinet de toilette, et près du fauteuil, est en train de faire les bottines de son maître. Il tient une bottine à la main et la frotte avec une flanelle.)
Jean(tout en frottant) C'est épatant !... Le lendemain du soir où l'on a signé son contrat, ne pas être encore rentré à dix heures du matin ! C'est épatant ! (Il pose la bottine qu'il tenait et prend l'autre qu'il frotte également.) Moi, je ne pose pas pour la morale, mais quand on est fiancé on doit rentrer coucher chez soi... (Il souffle sur la bottine pour la faire reluire.) Ou alors on fait ce que je faisais... on couche avec sa future femme !... (Le fleuriste, qui est monté pendant ce qui précède avec une corbeille de fleurs sur la tête, s'arrête sur le palier, regarde la porte de droite et celle de gauche, et va sonner à droite.) Qui est-ce qui sonne ! Ça n'est pas monsieur, il a sa clé. (Indiquant la porte au fond qui ouvre sur le couloir.) Ah ! bien, si tu crois que je vais faire le tour pour t'ouvrir... (Il ouvre la porte du cabinet qui donne sur le palier.) Quoi ? qu'est-ce que c'est ?
Le Fleuriste(de l'autre côté du palier, va à lui) Ah ! pardon !... le mariage Brugnot ?
Jean(avec humeur) Eh ! c'est au-dessus, le mariage Brugnot ! au troisième !
(Bois-d'Enghien en habit, sous son paletot, l'air défait, la chemise chiffonnée, la cravate mise de travers, paraît sur le palier.)
Bois-d'Enghien En voilà une nuit ! (Il sonne à droite longuement.)
Jean Allons, bon ! encore un pour le mariage Brugnot ! (Ouvrant brusquement la porte du cabinet de toilette sur le palier et d'un air dur.) C'est pas ici, c'est au-dessus !
Bois-d'Enghien Mais si !... je l'avais bien emportée ; seulement je l'ai oubliée dans le dos de quelqu'un !
Jean(allant accrocher le chapeau et le paletot à la patère de droite) Ah ! si Monsieur laisse sa clé n'importe où !
Bois-d'Enghien(enlevant son habit, son gilet, sa cravate et son faux col pendant ce qui suit) Est-ce que c'est ma faute !... D'abord pourquoi n'étiez-vous pas là ? Où étiez-vous ?
Jean Monsieur le demande ! Mais chez ma femme ! chez Mme Jean... C'était mon jour... Monsieur sait bien qu'il m'a autorisé une fois par semaine à honorer Mme Jean.
Bois-d'Enghien Oui. Eh bien ! vous êtes embêtant avec Mme Jean.
Bois-d'Enghien(même jeu) Je vous demande un peu ce qu'elle a de si attrayant, Mme Jean !
Jean Monsieur me dispensera de lui donner des détails... Je dirai seulement à Monsieur que je n'ai pas encore de petits Jean, et comme ce n'est pas Monsieur qui m'en donnera... ni personne...
Bois-d'Enghien Allons, c'est bon... Et tenez, au lieu de tenir des propos inutiles et pendant que j'y pense, à cette clé, vous allez me faire le plaisir d'aller toute de suite...
Jean(sans attendre la fin de la phrase) ... La réclamer, oui, Monsieur. (Il remonte.)
Bois-d'Enghien(l'arrêtant) Mais non ! mais non ! Attendez donc ! Je la laisse où elle est !... Mais d'aller chercher un serrurier pour qu'il me mette une autre serrure à laquelle mes anciennes clés ne pourront pas aller.
Jean Ah ! bon, oui, Monsieur. (Il remonte pour sortir par le fond.)
Bois-d'Enghien(lui indiquant la porte du palier) Non, tenez, passez par là... ce sera plus vite fait.
Jean Bien, Monsieur. Monsieur a là tout ce qu'il faut pour se changer.
Bois-d'Enghien Bon, bon, faites vite ! (Jean sort, sans la fermer, par la porte donnant sur le palier et descend.)
Bois-d'Enghien(s'asseyant sur le fauteuil et enlevant son pantalon) Ah ! je m'en souviendrai de la nuit du 16 avril 1893 ! Elle doit être contente de son ouvrage, Lucette... Un scandale épouvantable ; moi, expulsé de la maison ; mon mariage fichu... Elle doit être contente. Oh ! mais si elle croit qu'elle l'emportera en paradis. (Il est en caleçon et va à sa toilette dont il fait couler le robinet pour remplir sa cuvette.) Et par-dessus le marché, cette nuit, dans cet hôtel... en habit... sans linge, sans rien de ce qu'il faut pour la toilette... J'ai dû coucher avec ma chemise de jour ! Ah ! je m'en souviendrai ! (Il se plonge la tête dans sa cuvette et se débarbouille.) (Le monsieur et la dame paraissent sur le palier. Le monsieur va pour monter plus haut.)
La Dame(indiquant la porte entre-bâillée) Mais non, mon ami, ça doit être là.
Le Monsieur(interloqué) Le mariage Brugnot, ça n'est pas ici ?
Bois-d'Enghien Mais vous le voyez bien que ce n'est pas ici... c'est au-dessus... En voilà des façons d'entrer quand je fais ma toilette.
La Dame(passant au 3) Aussi, Monsieur, on ferme sa porte quand on est dans cette tenue.
Bois-d'Enghien Non, mais c'est ça, attrapez-moi encore ! Je ne vous ai pas prié d'entrer ! ce n'est pas "entrée libre" ici... Allez-vous-en, voyons ! Allez-vous-en ! (Il leur ferme la porte au nez.)
Bois-d'Enghien Non, elle est bonne encore celle-là !... (Il s'essuie la figure.)
Le Monsieur(montant à la suite de sa femme) Mais tu vois ! Je savais bien que c'était au-dessus.
La Dame Qu'est-ce que tu veux, mamour, on peut se tromper. (Ils disparaissent.)
Bois-d'Enghien Il ne manque plus que de faire le métier de concierge ici ! Aussi c'est la faute à cet imbécile de Jean qui ne ferme pas sa porte en s'en allant.
(Bouzin venant du bas arrive sur le palier et va vers la porte de droite.)
Bouzin Bois-d'Enghien... au deuxième ! C'est ici ! (Il sonne à droite.)
Bois-d'Enghien(qui a versé de l'eau dans son verre de toilette et s'apprête à se laver les dents) Allons, bon ! On sonne, et Jean qui n'est pas là. Qui est-ce qui peut venir à cette heure-ci ! Tant pis ! On attendra !
Bouzin Ah ! ça, il n'y a donc personne ! (Il ressonne.)
Bois-d'Enghien Encore !... Je ne peux pourtant pas aller ouvrir dans ce costume !
Bouzin(s'impatientant) Eh bien ! voyons ! (Il sonne longuement.)
Bois-d'Enghien(entr'ouvrant sa porte et passant la tête tout en dissimulant son corps derrière le battant de la porte) Quoi ? Qu'est-ce que c'est ?
Bouzin(traversant le palier) Ah ! Monsieur Bois-d'Enghien, c'est moi !
Bois-d'Enghien Vous ! Qu'est-ce que vous voulez ? Je ne suis pas visible ! (Il veut refermer sa porte.)
Bouzin(l'empêchant de fermer) Ce ne sera pas long, Monsieur. C'est Me Lentery qui m'envoie...
Bois-d'Enghien(même jeu) Mais non, voyons ! Je m'habille !...
Bouzin(même jeu) Oh ! moi, Monsieur, ça n'a pas d'importance.
Bois-d'Enghien Après tout, comme vous voudrez... Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? (Bouzin entre dans le cabinet de toilette dont Bois-d'Enghien referme la porte.)
Bouzin Eh bien ! voilà ! C'est Me Lentery qui m'a chargé de vous remettre cet exemplaire de votre contrat. (Il tire un contrat plié de sa poche.)
Bois-d'Enghien De mon contrat ! Ah ! bien ! il tombe bien ! il est joli mon contrat ! Vous pouvez le déchirer, mon contrat !
Bois-d'Enghien Mais d'où arrivez-vous ? Vous ne savez donc pas qu'il est rompu, mon mariage ? Et tenez ! (Mettant sa brosse à dents dans sa bouche et l'y maintenant par la pression de ses mâchoires, tandis qu'il prend le contrat des mains de Bouzin.) Voilà ce que j'en fais de votre contrat ! (Il le déchire en deux.)
Bouzin Oh ! Eh bien ! et moi qui étais chargé de vous remettre la note des frais et honoraires.
Bois-d'Enghien(avec un rire amer, pendant que Bouzin ramasse les morceaux du contrat) Ah ! ah ! ah ! la note des frais, Ah ! ah ! ah ! la note des frais... Ah ! il en a de bonnes ! Tout est rompu et il faudrait encore que ça me coutât de l'argent. Ah ! non !
Bouzin Cependant... (Pendant ce qui précède, le général, avec une figure où se dissimule mal une colère contenue, surgit de l'escalier et sonne à droite.)
Bois-d'Enghien Allons bon !... Qui est-ce qui vient là encore ?
Bois-d'Enghien Oui, oui, tout à l'heure ! Tenez, voulez-vous me rendre un service... je n'ai personne pour ouvrir, voulez-vous y aller ?
Bouzin Volontiers ! (Il fait mine d'aller à la porte du palier.)
Bois-d'Enghien(l'arrêtant et lui indiquant la porte du fond) Non. Tenez, par là... Vous suivez le couloir et à droite... Vous m'excuserez et vous direz que je ne puis recevoir.
Bouzin Parfait. (Il sort par le fond, le général ressonne.)
Bois-d'Enghien Qu'est-ce qu'on a donc à sonner comme ça, ce matin ?
Le Général(furieux) Caraï ! Me van hacer esperar toda la vida ? (Il sonne longuement avec colère.)
Le Général(prenant du champ en gagnant à reculons le milieu du palier) Eh bienne ! voyons ! (Bouzin ouvre la porte.) Monsieur Bodégué ?
Bouzin(qui a fait deux pas sur le palier, reconnaissant le général) Ciel ! le Canaque ! (Il esquisse une volte-face rapide, se sauve éperdu et ferme brusquement la porte au nez du général.)
Le Général(furieux) Boussin ! Quel il a dit ? la Canaque ? Veux-tu ouvrir ? Boussin ! Veux-tu ouvrir ? (Il sonne et frappe à coups redoublés sur la porte.)
Bois-d'Enghien(au bruit que fait le général, ouvrant sa porte qui donne sur le palier et passant la tête, tout en se cachant derrière le battant de la porte) Eh bien ! qui est-ce qui fait ce tapage ?... Le Général ?
Le Général(entrant comme une bombe chez Bois-d'Enghien, qu'il bouscule au passage) Vous ! c'est vous ! Bueno ! Tout à l'heure, vouss ! Boussin il est ici ?
Le Général Il m'a nommé "la Canaque" ! Boussin ! "la Canaque" ! (Il a gagné l'extrême gauche n° 1.)
Bouzin(affolé, paraissant au fond) Monsieur, c'est le géné... (Reconnaissant le général.) Sapristi, encore lui ! (Il referme brusquement la porte et disparaît comme un fou.)
Le Général Loui ! Attends, Boussin ! Attends, Boussin !
Bois-d'Enghien(essayant de s'interposer) Voyons ! voyons !
Le Général Laissez-moi ! Tout à l'heure, vouss ! (Il repousse Bois-d'Enghien et se précipite par le fond à la poursuite de Bouzin.)
Bois-d'Enghien Non, mais c'est ça, ils viennent se dévorer chez moi, à présent ! (Il ouvre la porte donnant sur le palier pour voir, toujours derrière son battant de porte, ce qui va se passer.)
Bouzin(apparaissant par la porte donnant de droite, qu'il referme brusquement, s'élance dans l'escalier en passant devant Bois-d'Enghien sans s'arrêter) Ne lui dites pas que je monte ! Ne lui dites pas que je monte !
Bois-d'Enghien(riant) Non ! (Bouzin se cogne dans le fleuriste qui, pendant ce qui précède, est descendu d'un pas pressé.)
Le Fleuriste Faites donc attention ! (Le Fleuriste et Bouzin disparaissent, le premier descendant, le second montant.)
Le Général(surgissant de droite) Où il est Boussin ? Où il est ?
Bois-d'Enghien(derrière son battant) Tenez, il descend ! il descend !
Le Général(se penchant au-dessus de la rampe) Oui, yo le vois !... (Se précipitant dans l'escalier qu'il descend quatre à quatre.) Attends, Boussin ! Attends, Boussin ! Ah ! yo souis oune Canaque ! (Il disparaît.)
Bois-d'Enghien(pendant que Bouzin apparaît effondré sur la rampe de l'escalier) Oui, cours après ; tu auras de la chance si tu le rattrapes !
Bouzin(redescendant, tout défait, après s'être assuré, en jetant un regard par-dessus la rampe, qu'il n'y a plus de danger) Il est parti ?
Bois-d'Enghien(sur le pas de sa porte, riant) Oui, oui, il est en train de courir après vous !
Bouzin(entrant chez Bois-d'Enghien et se laissant tomber sur le fauteuil) Oh ! là, mon Dieu !
Bois-d'Enghien(qui a fermé sa porte) Eh bien ! j'espère que vous en avez piqué, une course !
Bouzin Ah ! ne m'en parlez pas !... Mais qu'est-ce qu'il a après moi, ce sauvage ? Qu'est-ce qu'il a ? Est-ce que je suis voué à cette chasse à courre chaque fois que je le rencontrerai... Enfin, qu'est-ce qu'il me reproche ? il ne vous l'a pas dit ?
Bois-d'Enghien(avec un sérieux comique) Il vous reproche d'être l'amant de Lucette Gautier.
Bouzin(se levant et protestant hautement) Moi ? mais c'est faux ! Mais dites-lui que c'est faux ! Jamais, vous m'entendez, jamais, il n'y a rien eu entre Mlle Gautier et moi ! (Se méprenant sur le sourire railleur de Bois-d'Enghien.) Je vous en donne ma parole d'honneur !
Bouzin(appuyant) Jamais ! J'ignore si Mlle Gautier a un sentiment pour moi, — elle ne me l'a jamais dit, — en tout cas... je sais très bien que de mon côté... aussi, si c'est Mlle Gautier qui a été raconter... Eh bien, j'ai le regret de le dire : elle se vante !... (Suppliant.) Oh ! je vous en prie, ça ne peut pas durer, cette situation-là ! Voyez le général, expliquez-lui... et faites cesser ce malentendu dont les conséquences deviennent menaçantes pour moi.
Bois-d'Enghien C'est bien, je lui parlerai ! (Lucette paraît, venant du dessous.)
Lucette(s'arrête sur le palier, reprend un instant sa respiration puis, se décidant, va sonner à droite) Ah ! le premier choc va être dur !
Bois-d'Enghien(au son du timbre électrique) Encore !... (La figure de Bouzin exprime un sentiment d'épouvante.) Ah ! Bouzin, je vous en prie, voulez-vous aller ouvrir... ?
Bouzin(mettant le fauteuil entre lui et la porte) Moi ! Oh ! non, non, je n'ouvre plus, je n'ouvre plus !...
Bouzin Oh ! non ça n'aurait qu'à être un nouveau général ! (Lucette ressonne.)
Bois-d'Enghien(montrant sa tenue) Voyons ! je ne peux pourtant pas aller ouvrir comme ça !
Lucette Il doit se douter que c'est moi ! Il n'ouvre pas ! Eh ! je suis bête... j'ai la clé de son cabinet de toilette que j'ai retrouvée dans mon dos... (Elle prend la clé dans sa poche et traverse le théâtre.)
Bois-d'Enghien(essayant de persuader Bouzin) Allons, Bouzin ?
Bouzin(décidé à ne pas bouger) Non ! non ! non ! non ! (Lucette introduit la clef dans la serrure de la porte de gauche.)
Bois-d'Enghien(entendant le bruit de la clé dans la serrure) Eh bien ! Qu'est-ce que c'est ? (La porte s'ouvre.) Qui est là ?
Lucette(entrant, et avec une froide résolution) C'est moi !
Bois-d'Enghien J'ai pu être bête pendant longtemps, mais il y a limite à tout. Ah ! vous avez cru que ça se passerait comme ça, que vous pourriez briser mon mariage en me ridiculisant par un éclat grotesque et qu'il vous suffirait de revenir et de me dire : Je t'aime ! pour qu'aussitôt tout fût oublié et que je reprisse ma chaîne ?
Bois-d'Enghien Oui... Eh bien ! vous vous êtes trompée !... Ah ! vous m'aimez !... Eh bien ! je m'en fiche que vous m'aimiez ! J'en ai par-dessus la tête de votre amour, et la preuve, tenez ! (Il ouvre la porte.) La porte est ouverte, vous pouvez la prendre.
Lucette(avec une légitime indignation) Tu me chasses ! moi ! moi !
Bois-d'Enghien Ah !... Et puis, pas d'histoires, hein ? Allez-vous en !... que ce soit fini, allez-vous-en !...
Lucette Ah ! c'est ainsi ? C'est bien ! Tu n'auras pas besoin de me le dire deux fois ! (Elle sort.) (Bois-d'Enghien ferme la porte sur elle, mais Lucette qui est revenue sur ses pas, arrêtant le battant au moment où la porte va se refermer, et rentrant dans le cabinet de toilette.)
Lucette Mais, prends garde ! Si tu me laisses franchir le seuil de cette porte, tu ne me reverras jamais !
Lucette C'est très bien !... (Elle sort. Bois-d'Enghien referme brusquement la porte sur elle. Lucette se retournant dans l'intention de rentrer comme précédemment.) Mais tu sais... (Trouvant la porte close.) Fernand, veux-tu m'ouvrir ! Fernand, écoute-moi !
Lucette(à travers la porte) Fernand, réfléchis bien à ce que tu fais... Tu sais, c'est pour toujours !
Bois-d'Enghien Oh ! oui, pour toujours ! oh ! oui, pour toujours !
Lucette(allant s'abattre sur la banquette) Oh ! ingrat ! sans cœur !
Bois-d'Enghien(qui, pendant ce qui précède, est allé décrocher le peignoir de la patère, le mettant en boule, et, après avoir ouvert la porte, le jetant aux pieds de Lucette) Et tiens, ton peignoir ! (Il referme brusquement la porte et court chercher les mules de Lucette.)
Bois-d'Enghien(rouvrant la porte) Tiens, tes mules ! (Il referme la porte.)
Lucette(même jeu) Oh !... (À travers la porte, à Bois-d'Enghien.) Ah ! c'est comme ça ! Eh bien ! tant pis pour toi, tu pourras dire que c'est toi qui m'auras poussée à cette extrémité.
Bois-d'Enghien(esseyant de lui arracher le pistolet) Veux-tu me donner cela ? (Au public, tout en lui tenant le bras au bout duquel est le pistolet.) Oh ! ce pistolet ! je le trouverai donc toujours entre nous ?
Bois-d'Enghien Si ! (Il a saisi le pistolet par le canon, Lucette le tire par la crosse, ce qui fait sortir l'éventail de sa gaine. Restant avec le pistolet en main, l'éventail sorti.) Hein ?
Bois-d'Enghien Ah ! ah ! ah ! c'est avec ça qu'elle se tue !... Va donc... cabotine !
Lucette(au comble de la colère) Tu ne me reverras jamais ! (Elle disparaît dans l'escalier.)
Bois-d'Enghien C'est ça, va donc... (Posant l'éventail sur la banquette et prenant la robe de chambre et les mules.) Tu oublies ton peignoir !... (Il le lui jette par-dessus la rampe, dans la cage de l'escalier.) et tes mules ! (Même jeu.)
Bois-d'Enghien(reprenant l'éventail sur la banquette) Ah ! là ! là !... Et dire que j'ai été assez bête pour donner dans ses suicides !... Avec un éventail ! Ah ! là ! là ! (Il a rentré l'éventail dans le canon et posé le pistolet sur le siège de droite.) Enfin, j'aurai la paix maintenant. (Il est à l'extrême droite et va pour rentrer chez lui ; à ce moment, la fenêtre de son cabinet de toilette s'ouvre brusquement, un courant d'air s'établit et la porte se referme violemment. Il s'est précipité pour l'empêcher, mais il arrive juste à temps pour recevoir la porte sur le nez.) Oh ! allons bon ! ma porte qui s'est fermée !... (Appelant et frappant à la porte.) Ouvrez ! ouvrez !... Ah ! mon Dieu... Personne ! ma clé qui est sur la toilette... et Jean qui est dehors... (Ne sachant où donner de la tête.) Mais je ne peux pas rester sur le palier dans cette tenue !... Que faire ?... mon Dieu ! que faire ? (Appelant dans la cage de l'escalier.) Concierge, concierge !
Bouzin(après avoir frappé à la porte du fond du cabinet de toilette, passant timidement la tête) Vous ne m'avez pas oublié, Monsieur de Bois-d'Enghien ?... Hein ? personne... Comment, il est parti ? (Voyant la fenêtre ouverte, il la referme.)
Bois-d'Enghien(effondré sur la banquette) Ah ! mon Dieu !... Et dire qu'il y a une noce dans la maison !
Bouzin Ma foi, je n'ai qu'une chose à faire, je reviendrai. (Il se dirige pour sortir vers la porte sur le palier.)
Bois-d'Enghien Oh ! si je sonnais... Bouzin entendrait peut-être. (Il va à droite et sonne sans interruption.)
Bouzin(qui avait déjà la main sur le bouton de la porte, immédiatement pétrifié) Mon Dieu ! ça doit être encore le général... et je suis seul ! (Il se sauve par le fond pour se réfugier dans le salon.)
Bois-d'Enghien(continuant de sonner) Non, non, il ne viendra pas !... Parbleu, il entend ! mais il n'osera pas ouvrir... Ah ! bien, je suis bien, moi, je suis bien ! (Se penchant au-dessus de la rampe.) Concierge ! concierge !... (Brusquement.) Ah ! mon Dieu ! quelqu'un qui monte (Il se précipite dans l'escalier qui monte aux étages supérieurs, il disparaît un instant ; il reparaît presque aussitôt, absolument affolé.) Toute la noce... toute la noce qui descend !... Je suis cerné !... je suis cerné !... (Il se fait tout petit dans l'embrasure de la porte de droite.)
(La noce descend du dessus. Tout le monde parle à la fois. — Le beau-père : "Dépêchons-nous ! " — La mariée : "Mais nous avons le temps ! " — Le gendre : "La mairie, c'est à onze heures ! " Etc. , etc.)
Bois-d'Enghien(décrivant un demi-cercle en faisant force courbettes. Il se trouve ainsi avoir gagné la gauche du palier) Mesdames, Messieurs !
Tous Voulez-vous vous cacher... ! Quelle horreur ! (Ils descendent tous, scandalisés, en levant de grands bras, ils se croisent avec le général qui apparaît de droite.)
Bois-d'Enghien(désespéré) Quelle position, mon Dieu ! (Apercevant le général.) Allons, bon ! le général !
Le Général(ahuri de trouver Bois-d'Enghien dans cette tenue sur le palier) Bodégué ! en maillotte !
Bois-d'Enghien(à part, exaspéré) Le Général, à présent !... Il ne manquait plus que lui !
Bois-d'Enghien(furieux) "Porqué... ! Porqué... ! " porqué vous voyez bien que je ne peux pas rentrer chez moi !... Ma porte s'est fermée sur mon dos...
Le Général(s'essuyant le front) Ah ! cet Boussin !... vous savez cet Boussin... yo l'ai couru après.
Bois-d'Enghien(rageur) Eh bien ! ça m'est égal !... Vous ne l'avez pas attrapé, n'est-ce pas ?
Le Général Si !... yo loui ai flanqué ma botte... Seulement, il n'était pas Boussin... Yo no sé comme est fait... quand il s'est retourné, il était oun autre !
Bois-d'Enghien "Porqué". Il est étonnant avec ses "porqué" ! Je vous dis que je suis à la porte de chez moi...
Le Général Bueno... c'est oune pâcatile ! l'on peut causère sur la palière.
Bois-d'Enghien Mais, sacristi, voyons... (Se penchant par-dessus la rampe en apercevant quelqu'un qui monte.) Oh ! quelqu'un ! (Il se précipite dans l'escalier et gagne les dessus.)
Le Général Eh bien ! où l'y va ! où l'y va ? (Montant trois marches et appelant.) Bodégué ! Bodégué !
Bois-d'Enghien(de l'étage supérieur) Oui, tout à l'heure ! tout à l'heure !
Le Général Mais il est fol ! (Un monsieur apparaît sur le palier, salue le général en passant et gagne l'étage supérieur. Le Général rend le salut.) Buenos dias !... quel il fait là-haut ?... Bodégué !... Bueno Bodégué... Bodégué ! (Appelant avec le cri des ramoneurs.) Eh ! Boo-dégué !
Bois-d'Enghien(voix)(dans les dessus, avec le même cri) Eh !
Bois-d'Enghien(reparaissant) Eh bien ! voilà, mon Dieu, voilà !
Le Général(redescendant) Bueno... que vous l'avez, qué vous filez comme oun lapen ?
Bois-d'Enghien(sur le palier) Je ne peux pourtant pas me montrer dans cette tenue quand il y a des gens qui montent... (Secouant sa porte qui résiste.) Oh ! cette porte ! vous n'auriez pas un passe-partout sur vous, n'importe quoi, un rossignol ?
Le Général Yo dis : qué vous ne fait pas le squeptique.
Bois-d'Enghien(comprenant) Ah ? le sceptique. (Haussant les épaules.) "Le squeptique". Qu'est-ce que ça veut dire le squeptique ? Parlez donc français au moins : s, c, é, ça ne fait pas squé, ça fait cé. On dit : "le sceptique", pas "le squeptique. "
Le Général(sur le même ton) Bueno, il m'est égal, squeptique, sceptique, c'est le même.
Bois-d'Enghien(furieux) Oui. Eh bien ! c'est bon !... finissons-en... Vous voulez me tuer ?
Le Général Il m'a dit oun chose... qu'elle m'embête, mais que yo n'ai pas le choix... Il m'a dit : yo no serai la votre que si Bodégué il veut encore être le mienne !
Le Général Voilà !... Il m'est dour, allez ! surtout quand yo pense à la sandale d'hier !
Bois-d'Enghien La sandale ? Qu'est-ce que c'est que la "sandale".
Le Général Eh ! la sandale qué vous l'avez fait Loucette et vous chez Madame Duvercher.
Bois-d'Enghien Ah ! "le scandale", vous voulez dire ! Vous dites la "sandale", s, c, a, ça fait sca, ça ne fait pas sa !
Le Général(le prenant de haut) Bodigué ! est c'qué tou té foutes de moi ? Tout à l'heure yo l'ai dit "squeptique", vous disse "sceptique" ! bueno. Maintenant yo dis "sandale", vous dis "scandale"... (Menaçant.) Bodégué !
Bois-d'Enghien(descendant à gauche) Eh bien ! c'est ça, remetuez-moi ! (Revenant au général.) Mais, sacristi ! il faudrait s'entendre, cependant ! Tout à l'heure, c'était parce que j'étais avec Lucette ; maintenant, c'est parce que je ne suis plus avec elle ! Qu'est-ce que vous voulez, à la fin ?
Bois-d'Enghien Eh bien ! justement ! Elle est femme !... Elle a encore plus d'amour-propre que d'amour... et quand vous lui aurez dit... Je la connais, la vanité... elle est à vous !...
Le Général(enchanté) Oh ! yo comprends !... Ah ! Bodégué !... Fernand !... Gracias, gracias !... Muchas gracias !
Bouzin(paraissant au fond à gauche) Je n'entends plus de bruit... ma foi, je ne vais pas coucher là !
Bois-d'Enghien En voilà un raseur avec son occidomanie ! (Voyant Bouzin qui sort de gauche sur le palier, vivement, en se précipitant.) Ne fermez pas !
Bouzin(qui avait fait déjà le mouvement de fermer la porte, ne peut réprimer ce mouvement à temps, et la porte se referme) Oh !
Bois-d'Enghien(contre la porte) Ah ! que le diable vous emporte !... Et je vous crie encore : ne fermez pas !
Bouzin Qu'est-ce que vous voulez ?... ça a été plus vite que ma volonté.
Bois-d'Enghien(passant au 2) C'est agréable, me voilà encore à la porte de chez moi !
Bouzin(riant) Mais qu'est-ce que vous faites dans cette tenue sur le palier ?
Bois-d'Enghien Ce que j'y fais !... Si vous croyez que c'est pour mon plaisir...
Bois-d'Enghien(furieux) Vous trouvez, vous ?... Parbleu ! Ce n'est pas étonnant, vous êtes habillé, vous ! (Il s'assied sur le siège de droite, sans voir qu'il y a un pistolet dessus. Se relevant aussitôt.) Oh ! (Voyant le pistolet ; à part.) Oh ! quelle idée ! (Il ramasse le pistolet et, le cachant derrière son dos, il va à Bouzin, et, très aimablement.) Bouzin !
Bois-d'Enghien(changeant de ton et marchant sur lui) Oui, je suis fou ! Vous l'avez dit, je suis fou ! Donnez-moi votre pantalon ! (Il braque son revolver sur Bouzin.)
Bouzin(terrifié et venant s'acculer à l'extrémité de la cloison de séparation) Oh ! mon Dieu ! Monsieur Bois-d'Enghien, je vous en supplie !
Bois-d'Enghien Allons, vite ! votre pantalon ! ou je fais feu !
Bouzin Oui, Monsieur Bois-d'Enghien... (Terrifié, il défait son pantalon en s'adossant à la cloison.) Oh ! mon Dieu ! quelle situation ! Moi, en caleçon, dans l'escalier d'une maison étrangère !
Bouzin(piteux contre la cloison, tenant son chapeau des deux mains contre son ventre pour dissimuler sa honte) Oh ! pourquoi ai-je mis les pieds ici ! (Bois-d'Enghien, pendant ce temps, est allé s'asseoir sur la banquette, avec les vêtements, a posé son pistolet à sa droite et enfile le pantalon de Bouzin. Une fois les deux jambes passées, il se lève et va à droite achever de se boutonner, en tournant le dos aux spectateurs. Bouzin, apercevant le pistolet déposé par Bois-d'Enghien sur la banquette, sa figure s'éclaire et mettant son chapeau.) Oh ! le revolver ! (Il va jusqu'à lui à pas de loup et s'en empare. Cela fait, après avoir assuré son chapeau d'une petite tape de la main, il s'avance, l'air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et, avec un geste plein de promesses ; indiquant Bois-d'Enghien.) À nous deux, maintenant, mon gaillard ! (À Bois-d'Enghien, en dissimulant son revolver, et, avec un ton gracieux, comme l'autre avait fait précédemment.) ... Monsieur Bois-d'Enghien ?
Bois-d'Enghien(achevant de mettre le pantalon) Mon ami ?
Bouzin(braquant son revolver, et terrible) Vous allez me rendre mon pantalon, ou je vous tue !
Bois-d'Enghien(continuant de se vêtir) Oui, mon vieux, oui.
Bouzin Oh ! vous savez, je ne ris pas. Mon pantalon ou je tire ! je tire !
Bois-d'Enghien(passant la veste) Parfaitement, allez, allez !
Bouzin(appuyant vainement sur la gâchette du pistolet) Hein ?
Bois-d'Enghien Seulement, c'est pas comme ça, tenez, c'est comme ça !... (Du bout des doigts et aux yeux ébahis de Bouzin, il tire l'éventail du canon du revolver que Bouzin tient toujours par la crosse.) Vous ne savez pas vous y prendre, mon ami !
Bouzin Je suis joué ! (Il pose l'éventail tout ouvert sur la banquette.)
Bois-d'Enghien(riant) Ah ! ce pauvre Bouzin ! (Il reprend l'éventail, le rentre dans le pistolet et le fourre dans sa poche.)
Le Concierge(dans l'escalier) Venez, Messieurs, venez !
Bouzin(se penchant au-dessus de la rampe) Allons, bon !... Voilà du monde ! (Il gravit quatre à quatre les marches qui montent aux étages supérieurs.)
Bois-d'Enghien C'est égal ! ça fait du bien de se sentir habillé, même dans les vêtements d'autrui !
Le Concierge(montant suivi des agents) Venez, Messieurs, venez ! (Il les fait passer devant lui.)
Bois-d'Enghien Le Concierge avec des agents !... Qu'est-ce que vous cherchez ?
Le Concierge Un homme qui est en caleçon dans l'escalier !...
Bois-d'Enghien Un homme en caleçon... (À part.) Oh ! ce pauvre Bouzin ! (Haut.) Mais je n'ai pas vu !... Messieurs, je n'ai pas vu...
Le Concierge(sur la première marche de l'escalier) Si ! si !... C'est la noce Brugnot qui a porté plainte, c'est pour ça que j'ai dû aller chercher des agents. (Montant à la suite des agents.) Venez, Messieurs, il doit être en haut...il ne pourra toujours aller plus loin que le cintième !... Il n'y a que cinq t'étages dans la maison. (Ils disparaissent dans le dessus.)
Bois-d'Enghien(qui les a accompagnés jusqu'à la hauteur de cinq marches) Ah ! le pauvre Bouzin !... Il n'a vraiment pas de chance.
Viviane(paraissant la première sur le palier, à Miss Betting qui la suit) That way, Miss ! (Elle tient un rouleau de musique à la main.)
Miss Betting(saluant de la tête Bois-d'Enghien et minaudan) Oh yes ! I know Mister Capoul... Paol and Vergéné !... (Tout ce qui suit doit être joué par Viviane, sans un geste, face au public, pour donner le change à l'institutrice.)
Bois-d'Enghien(toujours ahuri, à Viviane) Qu'est-ce que vous dites... "Monsieur Capoul" ?
Viviane(à mi-voix, mais avec énergie) Mais oui ! vous pensez bien que si j'avais dit à miss Betting que je voulais aller chez vous, elle ne m'y aurait pas conduite ; alors, j'ai dit que nous allions chez mon professeur de chant.
Bois-d'Enghien(avec aplomb) Eh bien ! dites-lui que c'est l'usage... que les grands artistes donnent toujours leurs leçons de chant dans les escaliers... il y a plus d'espace.
Viviane(riant) Bon ! (À miss.) Mister Capoul always gives his singing lessons on the stairs.
Viviane Mais dame, sans ça, ça va éveiller les soupçons de Miss ! (Lui donnant une partie et en prenant une autre.) Tenez, prenez ça ! (Après avoir donné son rouleau de musique à Miss Betting, revenant à Bois-d'Enghien.) Et maintenant vous disiez... ?
Bois-d'Enghien Eh bien ! je disais : Mais votre maman, qu'est-ce qu'elle dira ?
Viviane(vivement et bas) En chantant !... en chantant !...
Bois-d'Enghien Oui ! hum ! (Chantant sur l'air de Magali, de Mireille.) Mais vot'maman, qu'est-ce qu'elle dira ? Quand ell'saura, ell'voudra pas.
Viviane(même jeu) Maman, j'y ai laissé un mot Où j'lui dis : Si tu veux me voir, Tu m'trouv'ras chez M'sieur Bois-d'Enghien... ghien !
Bois-d'Enghien(même jeu) Ah ! ah ! ah ! ah ! Ell'qui m'a flanqué à la porte Hier au soir !
Bois-d'Enghien(continuant l'air de Mireille à "Non, non, je me fais hirondelle") Oui, mais tout ça, c'est très gentil, ti, ti, ti ! Si vot'maman dans sa colère M'envoi'prom'ner après tout ça ?
Viviane(Chantant) Allons donc ! Est-ce que c'est possible ? Maman criera, Mais comm'je me suis compromise Ell'cédera. (Pendant ce qui précède, les domestiques de la maison, arrivant au bruit des chants, apparaissent successivement, les uns d'en haut, les autres d'en bas.)
Bois-d'Enghien(joyeux, parlé) Oui ? (Chantant avec transport) Gais et contents Nous marchons triomphants, Et nous allons gaîment Le cœur à l'ai-ai-se.
Les domestiques(en chœur) Gais et contents Car nous allons fêter, Voir et complimenter L'armée françai-ai-se ! (Tous les domestiques applaudissent en riant ; ahurissement de Viviane, miss Betting et Bois-d'Enghien.)
La Baronne Ah ! laissez-moi tranquille ! Avec son anglais, il n'y a pas moyen de l'attraper !...
Bois-d'Enghien Madame, j'ai l'honneur de vous redemander la main de votre fille.
La Baronne Jamais, Monsieur ! (À Viviane.) Malheureuse, qui est-ce qui t'épousera après ce scandale ?
Viviane(passant au 3) Mais lui, maman ! je l'aime et je veux l'épouser !
La Baronne(Viviane dans ses bras, comme pour la garantir de Bois-d'Enghien) Lui !... Le je ne sais pas quoi de Mlle Gautier !
Bois-d'Enghien Mais je ne suis plus le... "je ne sais pas quoi de Mademoiselle Gautier" !
La Baronne Vraiment, Monsieur ! après ce qui s'est passé hier au soir !
Bois-d'Enghien(avec aplomb) Eh bien, justement, ce que vous avez pris pour tout autre chose, c'était une scène de rupture.
La Baronne(railleuse) Allons donc ! dans cette tenue ?
Bois-d'Enghien(même jeu) Parfaitement : j'étais en train de dire à Mlle Gautier : "Je veux qu'il ne me reste rien qui puisse vous rappeler à moi, rien !... pas même ces vêtements que vous avez touchés ! "
Jean(paraissant par la porte du fond du cabinet de toilette) Tiens, où est donc Monsieur ? (Il ouvre la porte du palier.)
Bois-d'Enghien Enfin, c'est vous ! (Sur le pas de la porte.) Tenez, entrez, belle-maman ; entrez, Viviane ; entrez, Miss. (À ce moment on entend un brouhaha venant des étages supérieurs.)
Le Concierge(paraissant le premier) Enfin, nous le tenons ! Nous avons dû faire une chasse à l'homme sur les toits. (Bouzin paraît tout déconfit, traîné par les agents et suivi des domestiques qui le huent.)
Bouzin(se faisant traîner) Mais non ! mais non ! Ah ! Monsieur Bois-d'Enghien, je vous en prie !
Bois-d'Enghien(sur le pas de sa porte) Qu'est-ce que c'est... ? Voulez-vous vous cacher ! (Il entre dans le cabinet dont il ferme la porte sur Bouzin.)
Les Agents Allons ! allons ! Au poste ! au poste !
Bois-d'Enghien(dans le même cabinet de toilette) C'est un peu pendable ce que je fais là ! Mais bast ! je connais le commissaire, j'en serai quitte pour aller le réclamer.
Tous Au poste ! (Les agents entraînent Bouzin, qui résiste, au milieu des huées des domestiques.)
(FIN)
Résumé & indications
Un fil à la patte est l’une des grandes machines comiques de Feydeau, mais c’est aussi, pour des comédiens comme pour des metteurs en scène, une formidable leçon de précision. Tout y repose sur un principe simple en apparence et redoutable en pratique : un homme veut se libérer d’une maîtresse au moment même où une autre femme, une fiancée, le conduit vers un mariage qu’il croit salvateur. De cette contradiction naît une mécanique d’emballement où chaque parole, chaque entrée, chaque détour du regard peut faire basculer la scène. La pièce demande donc un sens aigu du rythme, une écoute permanente et une discipline de jeu presque musicale.
Chez Feydeau, le comique ne vient jamais seulement de la situation ; il vient de la collision entre une logique intime et une logique sociale. Bois-d’Enghien essaie de tout maîtriser, mais plus il cherche à arranger les choses, plus il les complique. Les autres personnages, souvent très sûrs d’eux dans leur bêtise, leur vanité ou leur naïveté, contribuent à l’engrenage sans toujours en mesurer l’effet. C’est là que réside la saveur de la pièce : dans la parfaite bonne foi des personnages, même lorsqu’ils mentent, se contredisent ou se ridiculisent. Pour les interprètes, cela signifie qu’il faut jouer chaque réplique comme une évidence, sans jamais souligner le gag au point de le vider de sa force.
Le texte est d’une extrême précision dans son rapport à l’espace. Portes, couloirs, chambres, armoires, escaliers, salons : l’architecture de la pièce est un moteur dramatique à part entière. Le plateau n’est pas un simple décor, il est un piège. Les corps y circulent, s’y cachent, s’y croisent, s’y heurtent ; les objets y passent de main en main, deviennent indices, obstacles ou déclencheurs de crise. Il faut donc penser la mise en scène comme une chorégraphie d’ensemble, où la lisibilité du déplacement compte autant que la justesse du texte. Chaque sortie doit sembler nécessaire, chaque entrée fatale, chaque cachette à la fois plausible et risquée.
Pour les acteurs, l’enjeu majeur est celui de la vérité dans l’excès. Feydeau supporte mal l’esbroufe ; il réclame au contraire une grande exactitude psychologique sous la démesure. Les personnages ne sont pas des silhouettes mécaniques : Lucette n’est pas seulement une amante jalouse, elle est une femme blessée, fière, inventive, capable d’une vitalité immense ; Bois-d’Enghien n’est pas seulement un lâche, il est un homme acculé par ses propres arrangements ; le Général n’est pas seulement un caricatural étranger de comédie, il est un désir brut, une énergie d’occupation, de conquête et de maladresse ; Bouzin n’est pas seulement un ridicule, il est l’expression même d’un monde où l’incompétence peut se prendre pour du génie. C’est en prenant ces êtres au sérieux que l’on fait naître le rire.
La langue de Feydeau exige une articulation impeccable et une grande netteté de pensée. Les répliques fusent, se chevauchent, se corrigent, se contredisent. Il faut les lancer avec précision, mais aussi avec souplesse, comme si les personnages réfléchissaient en parlant, et même souvent en se trompant. Le comique naît de l’instant où une parole devient trop longue, trop rapide, ou au contraire tombe au mauvais moment. Les silences, les reprises, les hésitations, les apartés, les faux aplombs sont autant d’outils dramaturgiques. Le jeu doit rester vivant, presque improvisé en surface, tout en étant réglé avec une rigueur absolue.
Dans cette pièce, personne n’écoute vraiment ce qu’on lui dit, et pourtant tout repose sur l’écoute. Les personnages entendent ce qui les arrange, comprennent de travers, interprètent trop vite. Cette mauvaise foi générale est l’un des moteurs du rire. Mais elle doit être jouée avec finesse : si tout le monde est caricatural d’emblée, l’édifice s’écroule. Il faut que les malentendus apparaissent comme des accidents du réel, non comme des effets annoncés. Plus les acteurs croient à ce qu’ils disent, plus le public perçoit la catastrophe en marche.
La mise en scène gagnera à faire sentir le vertige social qui traverse la pièce. Chacun tente d’entrer dans le monde de l’autre : l’art, l’argent, le titre, le mariage, la respectabilité, le désir. Feydeau observe avec une lucidité féroce les mécanismes de la convention bourgeoise et mondaine. Le contrat de mariage, les visites, les présentations, les bouquets, les invitations, les notaires, les domestiques, tout cela forme une société obsédée par les formes, mais incapable de contenir les passions qu’elle met en circulation. Le rire vient aussi de là : de la fragilité extrême des apparences, toujours prêtes à se déchirer.
Un fil à la patte demande enfin une grande confiance dans le collectif. C’est une pièce où les seconds rôles sont essentiels, où chaque personnage secondaire peut déclencher la catastrophe ou la retarder d’une fraction de seconde. Le tempo d’ensemble doit être pensé comme une partition : accélérations, suspensions, reprises, emballements finaux. La réussite tient à cette sensation d’inéluctable gaieté furieuse, d’une machine qui s’emballe sans jamais perdre sa clarté. Si l’on garde le texte net, l’action lisible et le jeu profondément incarné, la pièce offre alors ce qu’elle a de plus précieux : un théâtre de pur plaisir, où l’intelligence du plateau rejoint la jubilation du public.
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