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(La scène est à Paris.) (L'ouverture se fait par Éraste, qui conduit un grand concert, de voix et d'instruments, pour une sérénade, dont les paroles chantées par trois voix en manière de dialogue, sont faites sur le sujet de la comédie, et expriment les sentiments de deux amants, qui, étant bien ensemble, sont traversés par le caprice des parents.)
Première voix Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux De tes pavots la douce violence, Et ne laisse veiller en ces aimables lieux Que les cœurs que l'Amour soumet à sa puissance. Tes ombres et ton silence, Plus beau que le plus beau jour, Offrent de doux moments à soupirer d'amour.
Deuxième voix Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos vœux ne s'oppose ! À d'aimables penchants notre cœur nous dispose, Mais on a des tyrans à qui l'on doit le jour. Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos vœux ne s'oppose !
Troisième voix Tout ce qu'à nos vœux on oppose Contre un parfait amour ne gagne jamais rien, Et pour vaincre toute chose, Il ne faut que s'aimer bien.
Les trois voix ensemble Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle Les rigueurs des parents, la contrainte cruelle, L'absence, les travaux, la fortune rebelle, Ne font que redoubler une amitié fidèle. Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle Quand deux cœurs s'aiment bien, Tout le reste n'est rien. (La sérénade est suivie d'une danse de deux Pages, pendant laquelle quatre Curieux de spectacles, ayant pris querelle ensemble, mettent l'épée à la main. Après un assez agréable combat, ils sont séparés par deux Suisses, qui, les ayant mis d'accord, dansent avec eux, au son de tous les instruments.)
Julie Mon Dieu ! Éraste, gardons d'être surpris ; je tremble qu'on ne nous voie ensemble, et tout serait perdu, après la défense que l'on m'a faite.
Éraste Je regarde de tous côtés, et je n'aperçois rien.
Julie Aie aussi l'œil au guet, Nérine, et prends bien garde qu'il ne vienne personne.
Nérine Reposez-vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire.
Julie Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable ? et croyez-vous, Éraste, pouvoir venir à bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s'est mis en tête ?
Éraste Au moins y travaillons-nous fortement ; et déjà nous avons préparé un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule.
Nérine Non, non, non, ne bougez : je m'étais trompée.
Julie Mon Dieu ! Nérine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs !
Éraste Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantités de machines, et nous ne feignons point de mettre tout en usage, sur la permission que vous m'avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous ferons jouer : vous en aurez le divertissement ; et, comme aux comédies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu'on vous fera voir. C'est assez de vous dire que nous avons en main divers stratagèmes tous prêts à produire dans l'occasion, et que l'ingénieuse Nérine et l'adroit Sbrigani entreprennent l'affaire.
Nérine Assurément. Votre père se moque-t-il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe ? Faut-il que trois ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent rejeter un amant qui vous agrée ? et une personne comme vous est-elle faite pour un Limosin ? S'il a envie de se marier, que ne prend-il une Limosine et ne laisse-t-il en repos les chrétiens ? Le seul nom de Monsieur de Pourceaugnac m'a mise dans une colère effroyable. J'enrage de Monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y aurait que ce nom-là, Monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac ! cela se peut-il souffrir ? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurais supporter ; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches sur niches, que nous renvoierons à Limoges Monsieur de Pourceaugnac.
Éraste Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles.
Sbrigani Monsieur, votre homme arrive, je l'ai vu à trois lieues d'ici, où a couché le coche ; et dans la cuisine où il est descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demi-heure, et je le sais déjà par cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler : vous verrez de quel air la nature l'a dessinée, et si l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il faut. Mais pour son esprit, je vous avertis par avance qu'il est des plus épais qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera.
Nérine Madame, voilà un illustre ; votre affaire ne pouvait être mise en de meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères, qui, au péril de ses bras, et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles ; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.
Sbrigani Je suis confus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrais vous en donner, avec plus de justice, sur les merveilles de votre vie ; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous ; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avait confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnages qui ne l'avaient pas mérité.
Nérine Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle, et vos éloges me font rougir.
Sbrigani Je veux bien épargner votre modestie : laissons cela ; et pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que, de votre côté, vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la comédie.
Éraste Au moins, Madame, souvenez-vous de votre rôle ; et pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père.
Julie S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille.
Éraste Mais, belle Julie, si toutes nos machines venaient à ne pas réussir ?
Julie Je déclarerai à mon père mes véritables sentiments.
Éraste Et si, contre vos sentiments, il s'obstinait à son dessein ?
Julie Je le menacerais de me jeter dans un convent.
Éraste Mais si, malgré tout cela, il voulait vous forcer à ce mariage ?
Éraste Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgré tous les efforts d'un père, vous me promettez d'être à moi.
Julie Mon Dieu ! Éraste, contentez-vous de ce que je fais maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les résolutions de mon cœur ; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité, dont peut-être n'aurons-nous pas besoin ; et s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entraînée par la suite des choses.
(Monsieur de Pourceaugnac se tourne du côté d'où il vient, comme parlant à des gens qui le suivent)
Monsieur de Pourceaugnac Hé bien, quoi ? qu'est-ce ? qu'y a-t-il ? Au diantre soit la sotte ville, et les sottes gens qui y sont ! ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire ! Eh ! Messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire.
Sbrigani Qu'est-ce que c'est, Messieurs ? que veut dire cela ? à qui en avez-vous ? Faut-il se moquer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici ?
Sbrigani Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné ; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous ; et comme je sais que vous n'êtes jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour les honnêtes gens toute la considération qu'il faudrait.
Sbrigani Vous regardez mon habit qui n'est pas fait comme les autres ; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai voulu conserver un peu et la manière de s'habiller, et la sincérité de mon pays.
Monsieur de Pourceaugnac C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne.
Sbrigani Ma foi ! cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans.
Monsieur de Pourceaugnac C'est ce que m'a dit mon tailleur : l'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici.
Éraste Ah ! qu'est-ceci ? que vois-je ? Quelle heureuse rencontre ! Monsieur de Pourceaugnac ! Que je suis ravi de vous voir ! Comment ? il semble que vous ayez peine à me reconnaître !
Éraste Est-il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire ? et que vous ne reconnaissiez pas le meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnac ?
Éraste Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connaisse depuis le plus grand jusques au plus petit ; je ne fréquentais qu'eux dans le temps que j'y étais, et j'avais l'honneur de vous voir presque tous les jours.
Éraste Je crois, Monsieur, que vous êtes le médecin à qui l'on est venu parler de ma part.
L'Apothicaire Non, Monsieur, ce n'est pas moi qui suis le médecin ; à moi n'appartient pas cet honneur, et je ne suis qu'apothicaire, apothicaire indigne, pour vous servir.
Éraste Et Monsieur le médecin est-il à la maison ?
L'Apothicaire Oui, il est là embarrassé à expédier quelques malades, et je vais lui dire que vous êtes ici.
Éraste Non, ne bougez : j'attendrai qu'il ait fait ; c'est pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avons, dont on lui a parlé, et qui se trouve attaqué de quelque folie, que nous serions bien aises qu'il pût guérir avant que de le marier.
L'Apothicaire Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, et j'étais avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi ! vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile : c'est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on devrait crever, ne démordrait pas d'un iota des règles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point chercher midi à quatorze heures ; et pour tout l'or du monde, il ne voudrait point avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux que la Faculté permet.
Éraste Il fait fort bien : un malade ne doit point vouloir guérir que la Faculté n'y consente.
L'Apothicaire Ce n'est pas parce que nous sommes grands amis, que j'en parle ; mais il y a plaisir, il y a plaisir d'être son malade ; et j'aimerais mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d'un autre ; car, quoi qui puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l'ordre ; et quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n'ont rien à vous reprocher.
Éraste C'est une grande consolation pour un défunt.
L'Apothicaire Assurément : on est bien aise au moins d'être mort méthodiquement. Au reste, il n'est pas de ces médecins qui marchandent les maladies : c'est un homme expéditif, qui aime à dépêcher ses malades ; et quand on a à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.
Éraste En effet, il n'est rien tel que de sortir promptement d'affaire.
L'Apothicaire Cela est vrai : à quoi bon tant barguigner et tant tourner autour du pot ? Il faut savoir vitement le court ou le long d'une maladie
L'Apothicaire Voilà déjà trois de mes enfants dont il m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de quatre jours et qui, entre les mains d'un autre, auraient langui plus de trois mois.
L'Apothicaire Sans doute. Il ne me reste plus que deux enfants, dont il prend soin comme des siens ; il les traite et gouverne à sa fantaisie, sans que je me mêle de rien ; et le plus souvent, quand je reviens de la ville, je suis tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre.
Le Paysan Monsieur, il n'en peut plus, et il dit qu'il sent dans la tête les plus grandes douleurs du monde.
Premier Médecin Le malade est un sot, d'autant plus que, dans la maladie dont il est attaqué, ce n'est pas la tête, selon Galien, mais la rate, qui lui doit faire mal.
Le Paysan Quoi que c'en soit, Monsieur, il a toujours avec cela son cours de ventre depuis six mois.
Premier Médecin Bon, c'est signe que le dedans se dégage. Je l'irai visiter dans deux ou trois jours ; mais s'il mourait avant ce temps-là, ne manquez pas de m'en donner avis, car il n'est pas de la civilité qu'un médecin visite un mort.
La Paysanne Mon père, Monsieur, est toujours malade de plus en plus.
Premier Médecin Ce n'est pas ma faute : je lui donne des remèdes ; que ne guérit-il ? Combien a-t-il été saigné de fois ?
Premier Médecin C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'est pas dans les humeurs, et si rien ne nous réussit, nous l'envoierons aux bains.
L'Apothicaire Voilà le fin cela, voilà le fin de la médecine.
Éraste C'est moi, Monsieur, qui vous ai envoyé parler ces jours passés pour un parent un peu troublé d'esprit, que je veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec plus de commodité, et qu'il soit vu de moins de monde.
Premier Médecin Oui, Monsieur, j'ai déjà disposé tout, et promets d'en avoir tous les soins imaginables.
Éraste Une petite affaire m'est survenue, qui m'oblige à vous quitter : mais voilà une personne entre les mains de qui je vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible.
Premier Médecin Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez que vous me chargiez de ce soin.
Éraste C'est ce que je veux faire. (Bas au médecin.) Je vous recommande surtout de ne le point laisser sortir de vos mains ; car parfois il veut s'échapper.
Premier Médecin Allons, Monsieur : prenez votre place, Monsieur. (Lorsqu'ils sont assis, les deux Médecins lui prennent chacun une main, pour lui tâter le pouls.)
Monsieur de Pourceaugnac(présentant ses mains) Votre très humble valet (Voyant qu'ils lui tâtent le pouls.) Que veut dire cela ?
Premier Médecin Tant pis : cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans. Dormez-vous fort ?
Premier Médecin Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne la connaisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connaître sans en bien établir l'idée particulière, et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques et prognostiques, vous me permettrez, Monsieur notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique, et aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque, espèce de folie très fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous, consommé dans notre art, vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnais, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette maladie que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non-seulement par les Latins, mais encore par les Grecs, ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu. Qu'ainsi ne soit, pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez ; cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate ; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et velue, lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres : laquelle maladie, par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer ou en manie, ou en phtisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti nulla est curatio morbi, il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement, c'est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basilique, puis de la céphalique ; et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues, mélanogogues, et caetera ; et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier par l'eau la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur ; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique, à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquise dans notre art. Dixi.
Second Médecin À Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire ! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur ; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou, et mélancolique hypocondriaque ; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie : il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie ; et il ne me reste rien ici, que de féliciter Monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam. Tout ce que j'y voudrais, c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair : numero deus impari gaudet ; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau où il entre du sel : le sel est symbole de la sagesse ; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits : album est disgregativum visus ; et de lui donner tout à l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remèdes, Monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention !
Monsieur de Pourceaugnac Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons une comédie ?
Premier Médecin Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes médecins, qui voyons clair dans votre constitution.
Monsieur de Pourceaugnac Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous ; et je me moque de la médecine.
Premier Médecin Hon, hon : voici un homme plus fou que nous ne pensons.
Monsieur de Pourceaugnac Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des médecins.
Premier Médecin Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. Allons, procédons à la curation, et par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions, et accroissons l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer.
Monsieur de Pourceaugnac Que diable est-ce là ? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés ? Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'y comprends rien du tout.
Premier Musicien, Second Musicien (ensemble) Bon dî, bon dî, bon dî, Non vi lasciate uccidere Dal dolor malinconico. Noi vi faremo ridere Col nostro canto harmonico, Sol'per guarirvi Siamo venuti qui. Bon dî, bon dî, bon dî.
Premier Musicien Altro non è la pazzia Che malinconia. Il malato Non è disperato, Se vol pigliar un poco d'allegria Altro non è la pazzia Che malinconia.
Second Musicien Sù, cantate, ballate, ridete ; E se far meglio volete, Quando sentite il deliro vicino, Pigliate del vino, E qualche volta un po'po'di tabac. Alegramente, Monsu Pourceaugnac !
L'Apothicaire C'est un petit clystère, un petit clystère, benin, benin ; il est benin, benin, là, prenez, prenez, prenez, Monsieur : c'est pour déterger, pour déterger, déterger...
Premier Musicien et Second Musicien (accompagnés des Matassins et des instruments, dansent à l'entour de M. de Pourceaugnac, et, s'arrêtant devant lui, chantent) Piglia-lo sù, Signor Monsu, Piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo sù, Che non ti farà male, Piglia-lo sù questo servitiale ; Piglia-lo sù, Signor Monsu, Piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo sù.
Monsieur de Pourceaugnac Allez-vous-en au diable. (L'Apothicaire, les deux Musiciens et les Matassins le suivent, tous une seringue à la main.)
Premier Médecin Sans doute, quand il y aurait eu complication de douze maladies.
Sbrigani Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises qu'il vous fait perdre.
Premier Médecin Moi ? je n'entends point les perdre, et prétends le guérir en dépit qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes remèdes, et je veux le faire saisir où je le trouverai, comme déserteur de la médecine, et infracteur de mes ordonnances.
Sbrigani Vous avez raison : vos remèdes étaient un coup sûr, et c'est de l'argent qu'il vous vole.
Sbrigani Chez le bonhomme Oronte assurément, dont il vient épouser la fille, et qui, ne sachant rien de l'infirmité de son gendre futur, voudra peut-être se hâter de conclure le mariage.
Premier Médecin Vous avez, Monsieur, un certain Monsieur de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille.
Oronte Oui, je l'attends de Limoges, et il devrait être arrivé.
Premier Médecin Aussi l'est-il, et il s'en est fui de chez moi, après y avoir été mis ; mais je vous défends, de la part de la médecine, de procéder au mariage que vous avez conclu, que je ne l'aie dûment préparé pour cela, et mis en état de procréer des enfants bien conditionnés et de corps et d'esprit.
Premier Médecin Votre prétendu gendre a été constitué mon malade : sa maladie qu'on m'a donné à guérir est un meuble qui m'appartient, et que je compte entre mes effets ; et je vous déclare que je ne prétends point qu'il se marie, qu'au préalable il n'ait satisfait à la médecine, et subi les remèdes que je lui ai ordonnés.
Premier Médecin Les médecins sont obligés au secret : il suffit que je vous ordonne, à vous et à votre fille, de ne point célébrer, sans mon consentement, vos noces avec lui, sur peine d'encourir la disgrâce de la Faculté, et d'être accablés de toutes les maladies qu'il nous plaira.
Oronte Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage.
Premier Médecin On me l'a mis entre les mains, et il est obligé d'être mon malade.
Sbrigani Et sti Montsir de Pourcegnac, Montsir, l'est un homme que doivre beaucoup grandement à dix ou douze marchanne Flamane qui estre venu ici.
Oronte Ce Monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup à dix ou douze marchands ?
Sbrigani Oui, Montsir ; et depuis huite mois, nous avoir obtenir un petit sentence contre lui, et lui à remettre à payer tou ce créanciers de sti mariage que sti Montsir Oronte donne pour son fille.
Oronte Hon, hon, il a remis là à payer ses créanciers ?
Sbrigani Oui, Montsir, et avec un grand dévotion nous tous attendre sti mariage.
Oronte L'avis n'est pas mauvais. Je vous donne le bonjour.
Sbrigani Je remercie, Montsir, de la faveur grande.
Sbrigani Je le suis, Montsir, obliger plus que beaucoup du bon nouvel que Montsir m'avoir donné. Cela ne va pas mal. Quittons notre ajustement de Flamand, pour songer à d'autres machines ; et tâchons de semer tant de soupçons et de division entre le beau-père et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu. Tous deux également sont propres à gober les hameçons qu'on leur veut tendre ; et, entre nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là.
Monsieur de Pourceaugnac Je vous laisse entre les mains de Monsieur. Des médecins habillés de noir. Dans une chaise. Tâter le pouls. Comme ainsi soit. Il est fou. Deux gros joufflus. Grands chapeaux. Bon dî, bon dî. Six pantalons. Ta, ra, ta, ta ; Ta, ra, ta, ta. Alegramente, Monsu Pourceaugnac. Apothicaire. Lavement. Prenez, Monsieur, prenez, prenez. Il est benin, benin, benin. C'est pour déterger, pour déterger, déterger. Piglia-lo sù, Signor Monsu, piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo sù. Jamais je n'ai été si soûl de sottises.
Monsieur de Pourceaugnac Cela veut dire que cet homme-là, avec ses grandes embrassades, est un fourbe qui m'a mis dans une maison pour se moquer de moi, et me faire une pièce.
Monsieur de Pourceaugnac Sans doute. Ils étaient une douzaine de possédés après mes chausses ; et j'ai eu toutes les peines du monde à m'échapper de leurs pattes.
Sbrigani Voyez un peu, les mines sont bien trompeuses ! je l'aurais cru le plus affectionné de vos amis. Voilà un de mes étonnements, comme il est possible qu'il y ait des fourbes comme cela dans le monde.
Sbrigani Eh ! il y a quelque petite chose qui approche de cela.
Monsieur de Pourceaugnac J'ai l'odorat et l'imagination tout rempli de cela, et il me semble toujours que je vois une douzaine de lavements qui me couchent en joue.
Sbrigani Voilà une méchanceté bien grande ! et les hommes sont bien traîtres et scélérats !
Monsieur de Pourceaugnac Enseignez-moi, de grâce, le logis de Monsieur Oronte : je suis bien aise d'y aller tout à l'heure.
Sbrigani Ah ! ah ! vous êtes donc de complexion amoureuse, et vous avez ouï parler que ce Monsieur Oronte a une fille... ?
Sbrigani C'est une chose où il y va de l'intérêt du prochain.
Monsieur de Pourceaugnac Afin de vous obliger à m'ouvrir votre cœur, voilà une petite bague que je vous prie de garder pour l'amour de moi.
Sbrigani Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en conscience. C'est un homme qui cherche son bien, qui tâche de pourvoir sa fille le plus avantageusement qu'il est possible, et il ne faut nuire à personne. Ce sont des choses qui sont connues à la vérité, mais j'irai les découvrir à un homme qui les ignore, et il est défendu de scandaliser son prochain. Cela est vrai. Mais, d'autre part, voilà un étranger qu'on veut surprendre, et qui, de bonne foi, vient se marier avec une fille qu'il ne connaît pas et qu'il n'a jamais vue ; un gentilhomme plein de franchise, pour qui je me sens de l'inclination, qui me fait l'honneur de me tenir pour son ami, prend confiance en moi, et me donne une bague à garder pour l'amour de lui. Oui, je trouve que je puis vous dire les choses sans blesser ma conscience ; mais tâchons de vous les dire le plus doucement qu'il nous sera possible, et d'épargner les gens le plus que nous pourrons. De vous dire que cette fille-là mène une vie déshonnête, cela serait un peu trop fort ; cherchons, pour nous expliquer, quelques termes plus doux. Le mot de galante aussi n'est pas assez ; celui de coquette achevée me semble propre à ce que nous voulons, et je m'en puis servir pour vous dire honnêtement ce qu'elle est.
Sbrigani Peut-être dans le fond n'y a-t-il pas tant de mal que tout le monde croit. Et puis il y a des gens, après tout, qui se mettent au-dessus de ces sortes de choses, et qui ne croient pas que leur honneur dépende...
Monsieur de Pourceaugnac Je suis votre serviteur, je ne me veux point mettre sur la tête un chapeau comme celui-là, et l'on aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnac.
Julie On vient de me dire, mon père, que Monsieur de Pourceaugnac est arrivé. Ah ! le voilà sans doute, et mon cœur me le dit. Qu'il est bien fait ! qu'il a bon air ! et que je suis contente d'avoir un tel époux ! Souffrez que je l'embrasse, et que je lui témoigne...
Oronte Je voudrais bien savoir, Monsieur de Pourceaugnac, par quelle raison vous venez...
Julie Que je suis aise de vous voir ! et que je brûle d'impatience...
Oronte Ah ! ma fille ! Ôtez-vous de là, vous dis-je (Julie s'approche de M. de Pourceaugnac, le regarde d'un air languissant, et lui veut prendre la main.)
Julie Vous avez beau faire, nous serons mariés ensemble en dépit de tout le monde.
Oronte Je vous en empêcherai bien tous deux, je vous assure. Voyez un peu quel vertigo lui prend.
Monsieur de Pourceaugnac Mon Dieu, notre beau-père prétendu, ne vous fatiguez point tant : on n'a pas envie de vous enlever votre fille, et vos grimaces n'attraperont rien.
Oronte Toutes les vôtres n'auront pas grand effet.
Monsieur de Pourceaugnac Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac soit un homme à acheter chat en poche ? et qu'il n'ait pas là dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire, pour se faire informer de l'histoire du monde, et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses sûretés ?
Oronte Je ne sais pas ce que cela veut dire ; mais vous êtes-vous mis dans la tête qu'un homme de soixante et trois ans ait si peu de cervelle, et considère si peu sa fille, que de la marier avec un homme qui a ce que vous savez, et qui a été mis chez un médecin pour être pansé ?
Monsieur de Pourceaugnac Le médecin en a menti : je suis gentilhomme, et je le veux voir l'épée à la main.
Oronte Je sais ce que j'en dois croire, et vous ne m'abuserez pas là-dessus, non plus que sur les dettes que vous avez assignées sur le mariage de ma fille.
Lucette Que te boli, infame ! Tu fas semblan de nou me pas counouysse, et nou rougisses pas, impudent que tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre ? Nou sabi pas, Moussur, saquos bous dont m'an dit que bouillo espousa la fillo ; may yeu bous declari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, Moussur, qu'en passan à Pezenas el auguet l'adresse dambé sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m'oubligel pra quel mouyen à ly douna la ma per l'espousa.
Lucette Lou trayté me quitel trés ans aprés, sul preteste de qualques affayrés que l'apelabon dins soun païs, et despey noun ly resçauput quaso de noubelo ; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m'an dounat abist, que begnio dins aquesto bilo, per se remarida danbé un autro jouena fillo, que sous parens ly an proucurado, sensse saupré res de sou prumié mariatge. Yeu ay tout quitat en diligensso, et me souy rendudo dins aqueste loc lou pu leu qu'ay pouscut, per m'oupousa en aquel criminel mariatge, et confondre as ely de tout le mounde lou plus méchant des hommes.
Lucette Infame, gausos-tu dire lou contrari ? He tu sabes be, per ma penno, que n'es que trop bertat ; et plaguesso al Cel qu'aco nou fougesso pas, et que m'auquessos layssado dins l'estat d'innoussenço et dins la tranquillitat oun moun amo bibio daban que tous charmes et tas trounpariés nou m'en benguesson malhurousomen fayre sourty ! yeu nou serio pas reduito à fayré lou tristé perssounatgé qu'yeu fave presentomen, à beyre un marit cruel mespresa touto l'ardou que yeu ay per el, et me laissa sensse cap de pietat abandounado à las mourtéles doulous que yeu ressenty de sas perfidos acciûs.
Oronte Je ne saurais m'empêcher de pleurer. Allez, vous êtes un méchant homme.
Nérine Ah ! je n'en pis plus, je sis toute essoflée ! Ah ! finfaron, tu m'as bien fait courir, tu ne m'écaperas mie. Justice, justice ! je boute empeschement au mariage. Chés mon mery, Monsieur, et je veux faire pindre che bon pindar-là.
Lucette Quaign'impudensso ! Et coussy, miserable, nou te soubenes plus de la pauro Françon, et del paure Jeanet, que soun lous fruits de notre mariatge ?
Nérine Bayez un peu l'insolence. Quoy ? tu ne te souviens mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que tu m'as laichée pour gaige de ta foy ?
Lucette Coussy, trayte, tu nou sios pas dins la darnière confusiu, de ressaupre à tal tous enfants, et de ferma l'aureillo à la tendresso paternello ? Tu nou m'escaperas pas, infame ; yeu te boli seguy per tout, et te reproucha ton crime jusquos à tant que me sio beniado, et que t'ayo fayt penia : couqui, te boli fayré penia.
Nérine Ne rougis-tu mie de dire ches mots-là, et d'estre insainsible aux cairesses de chette pauvre ainfain ? Tu ne te sauveras mie de mes pattes ; et en dépit de tes dains, je feray bien voir que je sis ta femme, et je te feray pindre.
Sbrigani Je conduis de l'œil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal. Nous fatiguerons tant notre provincial, qu'il faudra, ma foi ! qu'il déguerpisse.
Monsieur de Pourceaugnac Deux carognes de baragouineuses me sont venu accuser de les avoir épousées toutes deux, et me menacent de la justice.
Sbrigani Voilà une méchante affaire, et la justice en ce pays-ci est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.
Monsieur de Pourceaugnac Oui ; mais quand il y aurait information, ajournement, décret, et jugement obtenu par surprise, défaut et contumace, j'ai la voie de conflit de jurisdiction, pour temporiser, et venir aux moyens de nullité qui seront dans les procédures.
Sbrigani Voilà en parler dans tous les termes, et l'on voit bien, Monsieur, que vous êtes du métier.
Sbrigani Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez étudié la pratique.
Monsieur de Pourceaugnac Point : ce n'est que le sens commun qui me fait juger que je serai toujours reçu à mes faits justificatifs, et qu'on ne me saurait condamner sur une simple accusation, sans un récolement et confrontation avec mes parties.
Sbrigani Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme peut bien aller à concevoir ce qui est du droit et de l'ordre de la justice, mais non pas à savoir les vrais termes de la chicane.
Monsieur de Pourceaugnac Pour vous montrer que je n'entends rien du tout à la chicane, je vous prie de me mener chez quelque avocat pour consulter mon affaire.
Sbrigani Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes fort habiles ; mais j'ai auparavant à vous avertir de n'être point surpris de leur manière de parler : ils ont contracté du barreau certaine habitude de déclamation qui fait que l'on dirait qu'ils chantent ; et vous prendrez pour musique tout ce qu'ils vous diront.
Monsieur de Pourceaugnac Qu'importe comme ils parlent, pourvu qu'ils me disent ce que je veux savoir ?
(Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac, Deux Avocats dont l'un parle fort lentement et l'autre fort vite, accompagnés de deux Procureurs et de deux Sergents.)
L'Avocat(traînant ces paroles.) La polygamie est un cas, Est un cas pendable. (Il poursuit en bredouillant) Votre fait Est clair et net ; Et tout le droit Sur cet endroit Conclut tout droit. Si vous consultez nos auteurs, Législateurs et glossateurs, Justinian, Papinian, Ulpian et Tribonian, Fernad, Rebuffe, Jean Imole, Paul, Castre, Julian, Barthole, Jason, Alcial, et Cujas, Ce grand homme si capable, La polygamie est un cas, Est un cas pendable. Tous les peuples policés Et bien sensés, Les Français, Anglais, Hollandais, Danois, Suedois, Polonais, Portugais, Espagnols, Flamands, Italiens, Allemands, Sur ce fait tiennent loi semblable, Et l'affaire est sans embarras, La polygamie est un cas, Est un cas pendable. (Monsieur de Pourceaugnac les bat. Deux Procureurs et deux Sergents dansent une entrée, qui finit l'acte.)
Sbrigani Oui, les choses s'acheminent où nous voulons ; et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du monde, je lui ai fait prendre une frayeur si grande de la sévérité de la justice de ce pays, et des apprêts qu'on faisait déjà pour sa mort, qu'il veut prendre la fuite ; et pour se dérober avec plus de facilité aux gens que je lui ai dit qu'on avait mis pour l'arrêter aux portes de la ville, il s'est résolu à se déguiser, et le déguisement qu'il a pris est l'habit d'une femme.
Sbrigani N'importe, ils ne s'enquêtent point de cela ; et puis ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays, et ils ne sont point plus ravis que de voir pendre un Limosin.
Sbrigani Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes. Pour moi, je vous avoue que je suis pour vous dans une peur épouvantable ; et je ne me consolerais de ma vie si vous veniez à être pendu.
Monsieur de Pourceaugnac Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu'il est fâcheux à un gentilhomme d'être pendu, et qu'une preuve comme celle-là ferait tort à nos titres de noblesse.
Sbrigani Vous avez raison, on vous contesterait après cela le titre d'écuyer. Au reste, étudiez-vous, quand je vous mènerai par la main, à bien marcher comme une femme, et prendre le langage et toutes les manières d'une personne de qualité.
Monsieur de Pourceaugnac Laissez-moi faire, j'ai vu les personnes du bel air ; tout ce qu'il y a, c'est que j'ai un peu de barbe.
Sbrigani Votre barbe n'est rien, et il y a des femmes qui en ont autant que vous. Çà, voyons un peu comme vous ferez. Bon.
Monsieur de Pourceaugnac Allons donc, mon carrosse : où est-ce qu'est mon carrosse ? Mon Dieu ! qu'on est misérable d'avoir des gens comme cela ! Est-ce qu'on me fera attendre toute la journée sur le pavé, et qu'on ne me fera point venir mon carrosse ?
Monsieur de Pourceaugnac Holà ! ho ! cocher, petit laquais ! Ah ! petit fripon, que de coups de fouet je vous ferai donner tantôt ! Petit laquais, petit laquais ! Où est-ce donc qu'est ce petit laquais ? Ce petit laquais ne se trouvera-t-il point ? Ne me fera-t-on point venir ce petit laquais ? Est-ce que je n'ai point un petit laquais dans le monde ?
Sbrigani Voilà qui va à merveille ; mais je remarque une chose, cette coiffe est un peu trop déliée ; j'en vais querir une un peu plus épaisse, pour vous mieux cacher le visage, en cas de quelque rencontre.
Premier Suisse Allons, dépeschons, camerade, ly faut allair tous deux nous à la Crève pour regarter un peu chousticier sti Monsiu de Porcegnac, qui l'a esté contané par ortonnance à l'estre pendu par son cou.
Second Suisse Ly faut nous loër un fenestre pour foir sti choustice.
Premier Suisse Ly disent que l'on fait tesjà planter un grand potence tout neuve pour ly accrocher sti Porcegnac.
Second Suisse Ly sira, ma foy ! un grand plaisir, d'y regarter pendri sti Limosin.
Premier Suisse Oui, de ly foir gambiller les pieds en haut tevant tout le monde.
Second Suisse Ly est un plaisant drole, oui ; ly disent que c'estre marié troy foye.
Premier Suisse Sti diable ly vouloir troy femmes à ly tout seul : ly est bien assez t'une.
L'Exempt Qu'est-ce ? quelle violence est-ce là ? et que voulez-vous faire à Madame ? Allons, que l'on sorte de là, si vous ne voulez que je vous mette en prison.
L'Exempt Non, non : à votre mine, et à vos discours, il faut que vous soyez ce Monsieur de Pourceaugnac que nous cherchons, qui se soit déguisé de la sorte ; et vous viendrez en prison tout à l'heure.
Sbrigani Ne perdez point de temps ; je vous aime tant, que je voudrais que vous fussiez déjà bien loin. Que le Ciel te conduise ! Par ma foi ! voilà une grande dupe. Mais voici...
Sbrigani Ah ! quelle étrange aventure ! Quelle fâcheuse nouvelle pour un père ! Pauvre Oronte, que je te plains ! Que diras-tu ? et de quelle façon pourras-tu supporter cette douleur mortelle ?
Sbrigani Oui : elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte pour le suivre ; et l'on dit qu'il a un caractère pour se faire aimer de toutes les femmes.
Oronte Allons vite à la justice. Des archers après eux !
Éraste Allons, vous viendrez malgré vous, et je veux vous remettre entre les mains de votre père. Tenez, Monsieur, voilà votre fille que j'ai tirée de force d'entre les mains de l'homme avec qui elle s'enfuyait ; non pas pour l'amour d'elle, mais pour votre seule considération ; car, après l'action qu'elle a faite, je dois la mépriser, et me guérir absolument de l'amour que j'avais pour elle.
Éraste Comment ? me traiter de la sorte, après toutes les marques d'amitié que je vous ai données ! Je ne vous blâme point de vous être soumise aux volontés de Monsieur votre père ; il est sage et judicieux dans les choses qu'il fait et je ne me plains point de lui de m'avoir rejeté pour un autre. S'il a manqué à la parole qu'il m'avait donnée, il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche que moi de quatre ou cinq mille écus ; et quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu'un homme manque à sa parole ; mais oublier en un moment toute l'ardeur que je vous ai montrée, vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu, et le suivre honteusement sans le consentement de Monsieur votre père, après les crimes qu'on lui impute, c'est une chose condamnée de tout le monde, et dont mon cœur ne peut vous faire d'assez sanglants reproches.
Julie Hé bien ! oui, j'ai conçu de l'amour pour lui, et je l'ai voulu suivre, puisque mon père me l'avait choisi pour époux. Quoi que vous me disiez, c'est un fort honnête homme, et tous les crimes dont on l'accuse sont faussetés épouvantables.
Oronte Taisez-vous ! vous êtes une impertinente, et je sais mieux que vous ce qui en est.
Julie Ce sont sans doute des pièces qu'on lui fait, et c'est peut-être lui qui a trouvé cet artifice pour vous en dégoûter.
Oronte Taisez-vous ! vous dis-je. Vous êtes une sotte.
Éraste Non, non, ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est que la seule considération que j'ai pour Monsieur votre père, et je n'ai pu souffrir qu'un honnête homme comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits qui pourraient suivre une action comme la vôtre.
Oronte Je vous suis, seigneur Éraste, infiniment obligé.
Éraste Adieu, Monsieur. J'avais toutes les ardeurs du monde d'entrer dans votre alliance ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir un tel honneur ; mais j'ai été malheureux, et vous ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. Cela n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les sentiments d'estime et de vénération où votre personne m'oblige ; et si je n'ai pu être votre gendre, au moins serai-je éternellement votre serviteur.
Oronte Arrêtez, seigneur Éraste. Votre procédé me touche l'âme, et je vous donne ma fille en mariage.
Julie Je ne veux point d'autre mari que Monsieur de Pourceaugnac.
Oronte Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le seigneur Éraste. Çà, la main.
Oronte Ah ! que de bruit ! Çà, votre main, vous dis-je. Ah, ah, ah !
Éraste Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la main : ce n'est que Monsieur votre père dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse.
Oronte Je vous suis beaucoup obligé, et j'augmente de dix mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le Notaire pour dresser le contrat.
Éraste En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la saison, et faire entrer les masques que le bruit des noces de Monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de tous les endroits de la ville.
(Plusieurs masques de toutes les manières, dont les uns occupent plusieurs balcons, et les autres sont dans la place, qui, par plusieurs chansons et diverses danses et jeux, cherchent à se donner des plaisirs innocents.)
Une Égyptienne Sortez, sortez de ces lieux, Soucis, Chagrins et Tristesse ; Venez, venez, Ris et Jeux, Plaisirs, Amour, et Tendresse. Ne songeons qu'à nous réjouir La grande affaire est le plaisir.
Chœur des musiciens Ne songeons qu'à nous réjouir, La grande affaire est le plaisir.
Une Égyptienne À me suivre tous ici Votre ardeur est non commune, Et vous êtes en souci De votre bonne fortune. Soyez toujours amoureux, C'est le moyen d'être heureux.
Un Égyptien Aimons jusques au trépas, La raison nous y convie, Hélas ! si l'on n'aimait pas Que serait-ce de la vie ? Ah ! perdons plutôt le jour Que de perdre notre amour. (Tous deux, en dialogue.)
Monsieur de Pourceaugnac est l’une des grandes comédies de Molière où le théâtre se fait machine de guerre, laboratoire du mensonge et fête de la cruauté sociale. Sous l’apparence d’une intrigue de mariage contrarié, la pièce déploie un mécanisme d’une précision redoutable : un provincial venu de Limoges, parfaitement sincère et désarmé, devient la cible d’une série de pièges montés contre lui par des amants, des valets et des faux alliés. La force du texte tient à ce que la duperie n’y est jamais seulement narrative : elle est aussi musicale, linguistique, sociale et corporelle. Chaque scène invente une nouvelle manière de faire vaciller la réalité du personnage central, jusqu’à l’absurde.
Pour les comédiens, l’enjeu principal est le rythme. La pièce avance par accélérations, reprises, fausses confidences, ruptures de ton et surenchères. Molière organise un théâtre de la circulation : les informations vont plus vite que les personnages, les masques changent sans cesse, les alliances se déplacent, et le public est constamment placé en position de complicité supérieure. Il faut donc jouer la clarté dans la confusion, la netteté des intentions dans l’enchevêtrement des ruses. Les scènes comiques ne fonctionnent que si chacune semble menée avec une logique implacable, même lorsque cette logique est délirante.
Monsieur de Pourceaugnac est une figure à la fois ridicule et touchante. Il incarne le provincial exposé à la violence du monde urbain, le naïf qui cherche à comprendre alors qu’on lui retire sans cesse le sol sous les pieds. Son comique vient de son décalage avec les usages de Paris, mais aussi de sa bonne foi obstinée. L’acteur devra éviter d’en faire seulement une caricature : le personnage doit rester crédible dans sa dignité, afin que l’humiliation prenne sa pleine dimension. Plus il croit à ce qu’on lui dit, plus la machinerie théâtrale devient cruelle et drôle.
Face à lui, Sbrigani est un maître du changement de masque. C’est un personnage-pivot, stratège du faux, virtuose de la parole et du travestissement social. Il faut lui donner une aisance presque chorégraphique, une intelligence de situation sans relâche, mais toujours teintée de jubilation. Éraste et Julie, eux, sont les moteurs amoureux de l’intrigue, mais ils ne doivent jamais se réduire à des amoureux vertueux : ils participent à un système de manipulation qui les rend eux-mêmes moins innocents qu’il n’y paraît. La pièce gagne beaucoup si l’on laisse percevoir, derrière la pureté du désir, le plaisir de diriger la scène.
Les personnages secondaires participent pleinement à l’invention comique. Médecins, apothicaire, exempt, suisses, marchands, paysans, musiciens : chacun apporte une couleur, un parler, une énergie, une manière de dérégler l’ordre. Molière exploite ici tous les registres du théâtre de troupe : le burlesque des savants, l’étrangeté des langues mêlées, le faux sérieux des discours techniques, la force d’une procession, d’une chanson, d’une danse ou d’une arrestation. Les scènes médicales exigent une précision quasi musicale dans la diction des pseudo-sciences ; les scènes de travestissement et de poursuite demandent au contraire une grande netteté physique, presque farcesque.
La pièce repose enfin sur un rapport très particulier au public. Monsieur de Pourceaugnac fait rire par ses coups montés, mais il interroge aussi la cruauté collective, le plaisir de regarder quelqu’un se débattre dans un système dont il ne maîtrise pas les codes. Le théâtre de Molière devient alors un théâtre du regard : qui observe qui, qui sait quoi, qui manipule qui, et à quel moment le spectateur cesse-t-il de rire pour reconnaître la violence du jeu social ? C’est cette ambiguïté qu’il faut préserver : la légèreté du divertissement, mais aussi la netteté d’une satire où la société se montre capable de fabriquer elle-même ses victimes.
Monter Monsieur de Pourceaugnac, c’est accepter un théâtre en perpétuelle métamorphose, où la langue est action, où le costume déclenche l’intrigue, où la musique commente le mensonge, et où chaque scène semble inventer sa propre loi. C’est une pièce brillante, rapide, insolente, qui demande aux interprètes une écoute extrême, une précision de partenaires et le goût du risque. Lorsque tout fonctionne, le spectateur ne suit pas seulement une farce : il voit s’organiser, sous ses yeux, une formidable machine à fabriquer du théâtre.
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